La gloire des Ming

Après, il va sans dire, on se comporte en parfait touriste, on va visiter ce qu’il y a à voir et dont tous les guides parlent jusqu’à en faire leurs couvertures, la Cité Interdite et le Palais d’Eté, deux espaces majeurs que l’on ne peut bien voir qu’en y passant du temps. L’usage des audio-guides se généralise, c’est commode, il n’y a aucune manipulation à faire (contrairement à ceux que l’on nous donne dans nos musées, qui nous obligent sans arrêt à taper des numéros pour accéder aux commentaires), dès qu’on arrive à proximité du monument ou de la salle à voir, une petite lumière rouge s’allume sur le plan et une voix descend du ciel dans votre petite oreillette qui vous dit tout, seulement attention, elle ne vous le dit qu’une fois, pas question de revenir en arrière si juste à ce moment là vous étiez distrait, ça vous apprendra à ne pas être distrait. Quand on visite la Chine, on doit être attentif à chaque instant, non mais. L’entrée de la Cité Interdite se passe sur la place Tian-an-men, c’est bien connu, juste à côté du grand portrait du Timonier, les cars arrivent là, le plus souvent de touristes chinois, venus de toutes les provinces, ainsi des membres de « minorités » se laissent photographier, la mine réjouie, face au grand mur rouge, d’où viennent-ils ? De l’ouest souvent, donc Tibet, Xinjiang… ils ont leurs coiffes particulières, comme autrefois les Bretonnes qui montaient à Paris. C’est la promenade de leur vie. Ils la raconteront à leurs petits-enfants sûrement, plus tard.

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Après le hall des tickets, la visite commence. Théâtralité de l’enfilade de palais depuis la première cour monumentale, monumentalité des plaques de pierre blanche entre les escaliers, faites d’une seule dalle et soigneusement sculptées de scènes mythiques. La voix descendue du ciel me dit que ces plaques de pierre provenaient de montagnes avoisinantes et avaient été transportées en un seul morceau, devant peser probablement plusieurs tonnes (là, je n’ai pas du être assez attentif). Pour les acheminer, 20 000 paysans avec 2000 chevaux poussaient tiraient ces blocs sur de la glace, car cela se faisait en hiver et on perçait des puits tous les 500 mètres pour faire couler de l’eau, et on attendait qu’elle gèle. Vous voyez, j’ai bien appris ma leçon. Passée la Porte de l’Harmonie Suprême, on va vers le Palais de la Pureté Céleste… Là trônait l’Empereur recevant ses illutres visiteurs, puis plus loin l’Harmonie du milieu, où il se préparait à recevoir ses illustres visiteurs, puis la salle de l’Harmonie préservée, où se tenaient les examens pour devenir empereur… euh… je dois me tromper, non, pour devenir « docteur ». Après cette première partie, viennent enfin les palais d’habitation, plus modestes, où il est toujours question d’harmonie, de pureté, de ciel et même de paix. Il y a dans un coin une porte par où seul l’empereur pouvait passer pour aller se distraire dans un verger ou un bord de canal. Pour empêcher à toute autre personne de la franchir, comme l’empereur de l’époque était très vieux (il avait dépassé les 70 ans), on l’avait interdite aux plus de 70 ans… et on attestait du fait que l’arbre qui gardait l’entrée avait déjà laissé tomber une branche sur la tête d’un jeunot qui voulait passer par là… On en apprend des choses… mais devant le Palais de la Pureté céleste, il y a des objets intéressants, cuves, grues et tortues en bronze, cadrans solaires… et puis aussi, on a la grâce de découvrir le palais qui servait de chambre à coucher de l’impératrice. On voit son lit au travers des vitres (sales). Et puis en dernier lieu un charmant jardin, plein de petits palais rococos, la nourriture de l’esprit, les élégances cumulées, l’abstinence, la longévité, la tranquillité… avec en écho les rumeurs de complots, les bagarres sanguinaires autour d’une succession (au début, le statut de fils de l’empereur était assez incertain… ce n’est qu’à partir d’un certain de ces empereurs que l’on s’en remit à celui-ci pour désigner lui-même avant sa mort l’identité de son successeur, évidemment gardée dans un endroit secret…). Complots, vengeances, assassinats, les palais que l’on voit ne sont pas ceux que firent construire les premiers Ming autour de mille quatre cent, mais, après incendie provoqué par les nouveaux dominateurs, les Qing de Mandchourie, leur reconstruction par ces derniers, aux alentours de la fin du XVIIème siècle. Encore heureux que les suivants (le dernier empereur, Puyi, dut quitter les lieux en 1924) n’eurent pas la malencontreuse idée de faire passer tout ça dans la série des pertes dûes aux révolutions. Révolution, vous avez dit ? Ou changement de dynastie ?

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Le Palais d’Eté, lui, est un immense domaine à l’extrémité Nord-Ouest de la ville. On ne visite en général que le Nouveau palais d’Eté, car l’Ancien… ce ne sont plus que quelques ruines depuis que les anglo-français sont passés par là et ont tout saccagé en 1860 (seconde guerre de l’opium), ce qui donna l’occasion à notre Victor Hugo national d’une belle envolée contre les deux voyous (le général anglais et le général français dont l’un saccagea et l’autre pilla les trésors de ce qui était le Versailles chinois si l’on en croit les voyageurs de l’époque). Ainsi Palmyre et Bamyan eurent des précurseurs européens, chrétiens même… qui entrent dans la catégorie très vaste des destructeurs de cultures, ceux qui non seulement veulent réduire à néant les forces de l’adversaire mais aussi leur symboles. On accède maintenant au Palais d’Eté par une ligne de métro qui dessert en même temps toutes les universités pékinoises. On entre par un curieux village reconstitué au bord d’une fausse rivière, « la rue de Suzhou », reconstitution d’un coin de Chine du Sud que l’empereur Qianlong offrit à sa belle, nostalgique du Sud… et on escalade les marches qui conduisent à un gigantesque temple bouddhiste que fit aussi construire le même empereur non pas semble-t-il par ferveur religieuse mais surtout pour complaire aux disciples de cette nouvelle « religion » qui s’était mise à ensemencer la Chine… Colline de la Longévité millénaire… descente au niveau du lac Kunming, long corridor aux stations ornées de peintures de paysages et de motifs floraux, palais divers, jusqu’à l’étonnant bateau de marbre, rivé au ponton et pour cause, et au-delà, balade qui peut durer des heures au travers de champs et de vergers reconstitués datant toujours du même empereur qui voulait ainsi rendre hommage aux paysans de son pays. Je me retrouve sur une petite embarcation, seul, gelé, pour rejoindre la petite île au milieu du lac, reliée à la rive par le si élégant Pont aux dix-sept arches qui vous a des allures de Venise perdue au bout de l’extrême-orient. Sur le pont, quelques vieilles personnes s’escriment à faire voler des cerf-volants. Au bout du pont des femmes encostumées dansent en faisant exécuter à leurs éventails et rubans des figures aériennes. Un palais a abrité l’avant dernier empereur, et l’a même retenu prisonnier à l’époque (1898) où l’impératrice douairière avait fait un pacte avec les Réformateurs au terme duquel l’empereur devait être privé de ses mouvements. Il vivait là, donc, sans sortir, avec une femme qu’il abhorrait, elle était moche et bête, mais on la lui avait imposée, c’était sa cousine, meilleure manière pensait la douairière de l’espionner. Malgré son aversion pour elle, il eut avec elle deux enfants, dont le célèbre dernier empereur, immortalisé par Bertolucci, lequel n’eut pas un destin plus heureux. A deux doigts de ce palais, celui des eunuques dont l’un avait tellement su se rendre indispensable auprès de l’impératrice qu’il était monté très haut en grade et qu’il lui servait de confident, à elle, dans les longs soirs d’été quand il apportait un bout de soie jaune aux confins du palais, près de la porte, à l’endroit où Cixi pouvait le rejoindre… mais c’était en tout bien tout honneur puisque, le pauvre, il avait perdu depuis longtemps sa virilité. Triste histoire, tristes histoires des princes et des princesses, de tout temps et sous tous les cieux. Amen.

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Pékin XXI

Le Pékin moderne, c’est New York, c’est Berlin, c’est Londres, c’est toute ville internationale du monde mondialisé, des buildings qui se font la nique, à qui sera le plus beau, le plus élancé, le plus original. Les cabinets d’architecte prospèrent, ils pensent que l’art est dans la rue (le boulevard, l’avenue…) à coups de milliards et d’expropriations. Au prix de quoi on a évidemment ces grands ensembles impersonnels, faits uniquement pour les marques, où l’on trouvera Starbucks aussi bien que Dolce et Gabbana, mais avec en prime saugrenue, au coin d’une affiche sur une pallissade, une réclame pour « les vraies valeurs du socialisme »… Aujourd’hui, j’ai marché, marché, marché… de la station Dongsishitiao jusqu’à l’Institut de France en Chine, puis de là jusqu’au Temple du Pic de l’Est, puis du Temple du Pic de l’Est au Parc du Temple du Soleil, avant de rejoindre le World Trade Center et l’immeuble de CCTV qui lui fait face, puis Guomao, puis Shuangjing où nous sommes basés. Peut-être une dizaine de kilomètres au total. Et j’ai vu ce mélange, toujours, de Chine moderne et luxueuse, bien en avance sur nos sociétés occidentales sur certains points (deux-roues électriques partout, vélos très spéciaux pour les sportifs, dotés d’un anti-vol fixé au cadre que l’on ouvre via son application smartphone, ouverture des portes privées par code magnétique), de Chine traditionnelle (les temples) et de Chine mondialisée (les marques, les voitures de prix, Porsche, Maserati).

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J’ai toujours aimé, dans les grandes villes du monde, visiter les Centres Culturels Français… histoire de retrouver un moment de repos sans doute, mais occasion aussi de lire la presse, de prendre connaissance d’activités culturelles accessibles et peut-être de trouver dans la librairie qui, en général, est attenante à ce genre d’institution, un ou deux livres que je n’aurais jamais dénichés en France et qui me parleraient du pays visité d’une manière inattendue. L’Institut de Pékin a une belle architecture intérieure, on y expose en ce moment une photographe française (Isabelle Chapuis) qui orne ses portraits de fin duvet extrait de pissenlits quand les fleurs donnent lieu à ces fines étoiles blanches qui s’envolent comme de la neige. C’est fin, léger et duveteux. Mais la librairie, hélas, a peu de choses de plus que celles qu’on trouverait à G(1). en bas de chez soi, et puis, pour acheter… il faut être « membre ».

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

photo Isabelle Chapuis, exposition Dandelion, Institut Français de Pékin

Le temple du Pic de l’Est est un temple taoïste, assez désert, qui abrite une collection de babioles de toutes les époques (je n’ai pas réussi à deviner la logique de leur classement), ainsi qu’un âne en bronze que l’on se doit de caresser si on veut obtenir les faveurs du ciel…

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Quant au Parc du temple du Soleil (ritan), c’est un joyeux espace pour les promeneurs de quartier chic, avec des collines surmontées de pavillons où l’on peut faire de la musique, parsemé d’étangs où se reflètent d’autres pavillons. On parcourt en en sortant une avenue longée d’ambassades (Inde, Roumanie, Grande-Bretagne) gardées par des soldats, figurines de plomb aux pieds de chateaux forts.

L’immeuble de la télévision (CCTV), dû à l’architecte Kohlaas, est un curieux anneau vertical aux contours triangulaires.

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Ce luxe et cette modernité n’empêchent pas (heureusement) les marchants ambulants de se réunir aux carrefours pour vendre des fruits, tout un bric-à-bric de vaisselle dépareillée et de vieux livres enrobés de poussière.

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Les passerelles surplombent les avenues, des échangeurs complexes font passer les voitures d’un étage à un autre, la ville bruit de sons de marteaux-piqueurs et de musique de publicité diffusée par des haut-parleurs. Arrivé au carrefour de Shuanjing, je mets longtemps avant de trouver ma destination finale tellement tout se ressemble, tellement on confondrait l’entrée du Starbucks local avec celle de la patisserie Wedome qui fait sa spécialité de ces petits gâteaux au coeur de flan que l’on trouve en général… à Lisbonne. Mondialisation, je vous dis.

(1) mis à part une série de petits livres consacrés à des photographes chinois contemporains, édités chez Thircuir, dont un certain Hen Lai, qui a photographié la population des années quatre-vingt-dix en noir et blanc d’une façon très intéressante, où l’on retrouve cette Chine d’il y a vingt ans, quand les usines étaient de vraies usines et non des friches pour artistes.

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Muraille de Chine

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La Grande Muraille, changcheng, ce long ver qui serpente au sommet des crêtes montagneuses, j’y étais déjà venu autrefois lorsque nous étions en voyage avec C. tout autour de l’empire chinois, ce qui comprenait entre autres le Tibet et une partie du Xinjiang, j’y avais ressenti ce qu’on éprouve à la rencontre de tout lieu où souffle de loin le vent de l’histoire, on peut mettre dans le même sac le Potala de Lhassa, le parvis de la place Saint-Pierre un jour de bénédiction papale, le Taj-Mahal, Epidaure, Pompéi, Timgad, le temple d’Alchi en Inde du Nord et sans doute ces splendeurs que je n’ai pas encore vues ou que je ne verrai jamais … la Grande Pyramide… Palmyre… les jardins de Babylone (mais qu’en reste-t-il?), autrement dit un court instant de vertige – après quoi on s’adapte, il faut bien vivre – face à un bloc de temps qui nous aspire. Je la revois aujourd’hui, au site de Mutianyu. Mutianyu… what is the meaning ? Il y a bien tian dedans, on pourrait croire « le ciel » mais , vérification faite ce n’est pas le même caractère, un homonyme sans doute, alors quoi d’autre ? On est un peu déçu quand même quand on sait que ce que nous voyons n’est qu’une reconstruction de l’époque des Ming (XVIème siècle) alors que ce à quoi on rêve c’est la toute première déjà érigée à l’époque des Royaumes Combattants et parachevée à celle de l’empereur Qin, le plus terrible, le plus puissant, celui en l’honneur de qui deux mille deux cents ans plus tard, on baptise, nous occidentaux, ce pays du nom de Chine. Mais ça ne fait rien, et même si les abords du site, les cafétéria modernes, les halls de commerce et la ligne de téléphériques qui grimpe à l’assaut de la pente nous donnent à penser à une attraction de foire, une fois arrivés là-haut, on a le sentiment que les milliers de kilomètres (6700) sous nos pas pourraient nous faire basculer de l’autre côté de l’histoire moderne, vers un temps d’expéditions et de combats ou un temps de disette, et d’abandon car il y a bien dans les souvenirs quelque histoire de soldat qui s’est perdu au long de ces murs ou qu’on a abandonné à sa garde, pétri de froid ou dévoré par les loups.

L’obsession de construire des murs, qui nous hante encore aujourd’hui, puisqu’on en parlait même à Calais où il s’agit de contenir le flot des migrants, autrement dit ceux qui s’en vont parce qu’ils n’ont plus de sol pour vivre, cette obsession est vieille des débuts de l’humanité, on connaît aussi en Europe le mur d’Hadrien (que j’ai omis dans ma liste de tout à l’heure, mais il est vrai que ses vestiges sont modestes, dans le nord de l’Angleterre) mais elle ne connaît pas partout l’ampleur de cette construction de briques et de pierres qui, de loin, fait ressembler la montagne à un dos de dragon hérissé d’écailles. En cette fin du mois d’octobre, la muraille se baigne dans un océan mouvant de couleurs automnales pendant que des parapluies rose-bonbon et verts fluos à cause des gouttes qui commencent à tomber lui donnent un air de Mary Poppins bien peu en accord avec sa destination guerrière. Notre chauffeur qui nous sert aussi de guide est bien sympathique, il avait tout prévu, même les bouteilles d’eau, nous devons sa présence à l’obligeance d’un correspondant d’une firme française de voyages organisés pour laquelle travaille notre fils Y. Il n’est pas facile de converser, mes rudiments de langue chinoise le font plus souvent rire que comprendre ce que je veux dire. Nous avons l’application WeChat, bien commode pour les traductions simultanées, l’iPhone dernier cri nécessaire pour cela était prêté en cadeau…

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Salut à toi, ô Maître Kong!

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Dans la rue Guozijian, se tient le temple en l’honneur de Confucius, qui date des années mille trois cent. Maître Kong (kong fuzhi en mandarin, que les Jésuites ont traduit en « Confucius » au XVIIIème siècle) nous accueille à l’entrée, il a toujours son sourire épanoui et sa barbe en pointe. Il semble souhaiter bonne chance à ses futurs élèves qui vont pénétrer ici, lieux consacrés à l’étude : le temple est mitoyen du Collège où venaient se former les futurs mandarins du régime impérial et qui recèle d’ailleurs l’un des ensembles de stèles les plus étendus au monde, où sont gravés, en plus de 600 000 caractères, treize livres-canons du Maître. Un autre ensemble de stèles immortalise la liste des étudiants ayant réussi à leur concours. Un musée résume le rayonnement de Confucius dans le monde entier, on y trouvera entre autres l’effigie de Robespierre pour ce que celui-ci aurait tiré de l’oeuvre confucéenne la fameuse maxime : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas que l’on te fît ».

A quinze ans, je résolus d’apprendre. A trente ans, j’étais debout dans la Voie. A quarante ans, je n’éprouvais plus aucun doute. A cinquante ans, je connaissais le décret du Ciel. A soixante ans, j’avais une oreille parfaitement accordée. A soixante-dix ans, j’agissais selon les désirs de mon coeur, sans pour autant transgresser aucune règle.

Voilà ce que dit le Maître dans ses Entretiens (traduits par Anne Cheng qui met en note que cette phrase trouve un écho dans les propos de Henri Matisse qui, à l’âge de soixante-dix ans écrivait : « j’ai travaillé quarante ans sans interruptions, j’ai fait des études et des expériences. Ce que je fais maintenant est issu du coeur. » Et Deleuze de commenter : « il y a des cas où la vieillesse donne non pas une éternelle jeunesse, mais au contraire une souveraine liberté, une nécessité pure. » Voilà ce qu’il faut méditer !). Sa pensée s’articule autour de quelques notions : le ren (prononcer gène), le li et le zhi (prononcer djeu). Le ren s’écrit avec le fameux caractère qui sert à désigner les gens, mais avec en plus, deux petits traits horizontaux et parallèles qui partent vers la droite pour signifier l’ouverture à l’autre. Le li désigne l’esprit rituel, et le zhi désignerait un organisme malade qu’il faudrait remettre sur le bon chemin en y rétablissant un équilibre. Le ren et le li sont inséparables : contrairement peut-être à ce que nous avons pu croire dans notre jeunesse, la meilleure manière d’honorer le sens de l’humain est de l’entourer de rituels (l’existence de rites étant ce qui distingue l’homme de l’animal). On ne respectera pas alors les rites par conformisme ou de manière formelle, mais en se pénétrant bien de leur importance et de leur signification. Quant au zhi, on le trouve dans l’art de gouverner, dont on sait que, pour Confucius, il était central puisque sa pensée était en grande partie destinée à former les princes. L’art de gouverner ne tient ni dans des techniques ni dans des ruses, mais dans un ensemble de qualités personnelles qu’il s’agit de conserver et de faire fructifier… Nos dirigeants actuels devraient en prendre de la graine.

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Après cette leçon de vertu et de modestie, je remonte la rue pour prendre le hutong de Yonghegong. En traversant l’avenue, voici un autre complexe très étendu : le temple des lamas, aménagé en temple tibétain par l’empereur Qianlong, avant de tomber en ruines et d’être restauré… dans les années quatre-vingt. Certes, on n’éprouve pas l’émotion des grands temples de Lhassa et les moines ressemblent plus à de tranquilles gardiens de musée qu’à des religieux fervents, mais on s’étonne quand même, dans la cinquième cour, du grand Maitreya haut de vingt-six mètres et fabriqué dans un seul tronc de bois de santal, et de l’alignement de trois bouddhas (bouddhas de la médecine, de l’illumination et bouddha historique) rayonnants au milieu d’une salle de la troisième cour. Les vasques se remplissent de cendres où les adorateurs viennent piquer leurs bâtons d’encens et toutes ces fumées vous montent à la tête, des hommes et des femmes plutôt jeunes se prosternent devant Bouddha et portent leurs offrandes au grand Réformateur Tsong-kha-pa (le maître de la lignée des Gelugpas, autrement dit de la secte à laquelle appartient le Dalaï-Lama, dont il ne faut sans doute pas trop parler ici), comme signes possibles d’un regain du bouddhisme dans la Chine d’aujourd’hui.

Continuant de longer Yonghegong puis Guozijian Jie, je vais finir par me perdre dans les hutongs, ces ruelles enchevêtrées où vivait toute la population pékinoise autrefois (je me souviens de Lao She et de son gros roman Quatre générations sous un même toit, qui se déroule durant l’occupation japonaise entre 1937 et 1945, dans le hutong du Petit Bercail). Certains de ces hutongs  continuent aujourd’hui d’abriter une vie populaire agréable et d’autres, rénovés, sont devenus des rues branchées où se succèdent les bars à la mode pour toute une jeunesse dorée et pour… les touristes comme moi qui n’hésite pas un seul instant à entrer pour boire un thé et manger un petit déjeuner (à deux heures de l’après-midi) tout ce qu’il y a de plus occidental… ou bien, plus original, un de ces yoghourts crémeux peut-être descendus du Xinjiang… Quartier gentryfié, donc, mais pas seulement, il me suffit de faire un écart de trajectoire pour que je tombe sur deux vieilles sans âge assises sur leurs pliants en train de se comparer ce qui leur reste de cheveux, un brave homme qui me sourit en partant travailler, ou bien encore, vers 16h, des ribambelles d’enfants qui sortent des écoles, emmenés par leurs parents sur des porte-bagages de vélos ou les banquettes en moleskine de quelques rickshaws encore en service.

Je note aussi l’abondance de ces petits véhicules électriques, mi-voiture, mi-vélo : une carrosserie avec une ou deux chaises à l’intérieur englobant un chassis, trois roues et un guidon de vélo. Certains sont profilés et raffinés, d’autres sont de pures caisses de métal blanc et n’hésitent pas pourtant à affronter la circulation et ses grosses limousines noires aux vitres teintées..

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Fils du Ciel

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C’est un beau dimanche ensoleillé. En bas de l’immeuble les familles se rassemblent autour des jeux et des ustensiles de maintien de forme physique, on fait aussi sécher au soleil des vêtements, des couvertures, des duvets. La ligne 7 du métro n’a pas encore de station à Shuangjing, il ne faut pas se fier aux plans qui la mentionnent déjà dans son intégralité. Pour aller à Ciqikou (prononcer tseu-tchi-ko), il faut faire un grand détour qui me prend une bonne heure (2 changements). Sur la bonne ligne enfin, je poursuis jusqu’à Tiantandongmen, là où se trouve une entrée du parc du Temple du Ciel. Ticket, portillon. Me voilà dans le sein des seins des empereurs Ming, là où ils se retrouvaient avec le Ciel, dont ils étaient censés être les fils. D’abord le long corridor par où passaient les plats envoyés à l’Empereur et qui provenaient des cuisines divines… En ce beau matin, les pékinois se réunissent pour jouer aux cartes ou faire du commerce. La pièce maîtresse du complexe est le fameux Temple pour l’obtention de bonnes moissons. Une fois l’an (depuis 1420), l’Empereur venait ici pour implorer le Ciel afin qu’il accorde au peuple, essentiellement paysan, de bonnes récoltes. Architecture formidable, en bois et pourtant sans un seul clou, toit soutenu par d’énormes piliers rouges au nombre de vingt-huit, quatre au centre pour symboliser les saisons puis une première circonférence de douze piliers pour marquer les mois de l’année et une autre encore marquant les heures du jour (le jour chinois traditionnel étant divisé en douze parties et non en vingt-quatre). On voit les tablettes des huit premiers empereurs de la dynastie des Ming. Le dernier n’a pas voulu déposer la sienne. Il avait honte d’avoir été vaincu. Sur le pont Danobi, une plate-forme en marbre marque l’endroit où l’empereur faisait une halte pour se changer avant d’entrer dans le temple, aujourd’hui transformée en magasin où l’on peut louer des costumes d’époque (!).

Palais de l'Abstinence

Palais de l’Abstinence

En partant sur le côté, on atteint le Palais de l’Abstinence où l’Empereur séjournait pendant trois jours afin de se purifier avant la cérémonie, aujourd’hui lieu où l’on expose la lignée des empereurs et un dessin de Confucius, homme chafoin à la barbe en pointe. De retour vers le pont, on atteint le Temple du Ciel proprement dit, plus petit que le Palais des moissons et ceint d’un mur aux briques si finement travaillées qu’elles sont dotées de propriétés acoustiques particulières : n’importe quel bruit, même un chuchotement, est supposé se propager de l’autre côté de sa source. Evidemment, étant donné la foule de gens qui se pressent bruyamment autour de l’édifice, il n’est pas question d’essayer… Plus loin, l’autel circulaire, trois anneaux de marbres entourant une plateforme au sommet de laquelle se tient une pierre ronde. Sur cette pierre, l’Empereur ou son porte-parole pouvait se tenir et faire ses proclamations, là encore, des astuces liées à la pierre choisie permettent de faire résonner le son des mots afin que tout le peuple puisse entendre…

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En partant du parc, je longe une grande avenue qui conduit à la station Ciqikou, de loin des immeubles de verre et d’acier, des hotels, des sièges de société, de près des petits ateliers et toute une vie qui s’installe sur les contre-allées, avec ses ateliers de bricolage et de réparation, ses vendeuses de vêtements (deux ou trois robes accrochées à des cintres en plastique) et ses petits entrepreneurs de construction.

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La place Tian-an-men n’est pas loin, que j’atteins par le métro, aussi. A la sortie, surprise : on ne se promène pas librement ! Des contrôles de sécurité sont mis en place où l’on doit faire la queue. Non seulement, cela sert à contrôler les bagages, comme dans le métro, mais à contrôler aussi l’identité des visiteurs chinois. Présence policière importante. Gigantesque bouquet factice pour commémorer les cinquante-cinq ans de la révolution… d’un kitsch monumental. Barrières métalliques prêtes à être déployées partout en cas de troubles. Et la place ferme à cinq heures… Adieu Mao.

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Beijing, district 798

Dès qu’on arrive en Chine, les idéogrammes nous obsèdent. Ce sont comme de petits personnages qui n’arrêtent pas de s’agiter sous nos yeux. Si on a fait un peu de chinois et si on en connaît quelques-uns, on jubile de reconnaître certains. On reconnaît le zhong de zhonguo (la Chine), c’est, paraît-il, à l’origine, une cible traversée d’une flèche (« pan dans le mille », d’où l’idée de milieu et de la Chine comme empire (guo) du milieu, qu’il ne faut pas interpréter comme un point géométrique (la Chine serait le centre du monde) mais comme simplement l’endroit où l’on recherche le centre, la source de l’équilibre), on reconnaît le jia de la famille, du home familial, mais aussi du guojia, la patrie, on reconnaît encore ren et kou, le premier voulant dire les gens et le second la bouche (au sens de « combien de bouches à nourrir » par exemple), et puis da (grand), cai (choux, légumes verts), mi (le riz) et même mian qui va avec bao pour former mianbao (le pain) etc. etc. (dengdeng). Mais souvent aussi on reconnaît un signe mais on n’est pas capable de lui mettre un nom sur la figure. On est dans la peau d’un amnésique qui reconnaîtrait des visages dans la rue mais serait bien incapable de dire qui c’est… La pensée chinoise – dixit Anne Cheng, la grande spécialiste et ci-devant fille de son père – ne procède pas à partir de concepts (de représentations abstraites) mais à partir des signes, lesquels sont au même plan que les choses et sont connus (même s’ils ont subi des multitudes de transformations) depuis qu’a commencé cette civilisation-là, c’est-à-dire bien longtemps, peut-être trois mille avant notre ère. Un Chinois à qui on parle de la Nature n’y verra pas un concept abstrait sur lequel il ferait bon disserter, mais un signe, qui unit deux caractères, celui du coeur-esprit et celui de la naissance, il en résultera une conception spontanément vitaliste. Le caractère wen désigne la culture, sa graphie d’origine est celle d’un « danseur déguisé en oiseau avec des motifs à plumes sur la poitrine »…

Sur les plaques minéralogiques des voitures pékinoises, ne figure pas l’assemblage des deux caractères bei (le nord) et jing (la capitale), mais seulement le deuxième, il suffit. La capitale maintenant, c’est la capitale, inutile de préciser s’il s’agit de celle du Nord, du Sud (Nankin, nanjing), de l’ouest ou de l’est (Tokyo ! qui se dit dongjing)… Pékin est grand… c’est un euphémisme (Beijing da!), avec ses cinq ou six périphériques. Avoir un plan de la ville sur soi est trompeur : on a l’habitude de voir des plans par exemple de Paris à une échelle telle que l’on sait vite évaluer si on peut parcourir une distance à pied. Si on garde la même échelle en tête ici, on risque fort de se voir embarqué dans une randonnée pouvant ne s’achever qu’à la tombée de la nuit, peut-être même serait-il raisonnable alors d’emporter son sac  de couchage… Heureusement le métro s’est beaucoup développé ces derniers temps, il a maintenant onze lignes, dont certaines circulaires, et d’autres qui vont très loin aux extrémités de la ville, mais c’est si vaste qu’il n’y a pas encore partout de stations. On complète avec le bus.

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Première expédition, ce vendredi, pour atteindre le 798 (ou district artistique de Dashanzi). Métro depuis chez nous, c’est-à-dire la station Shuangjing sur la liste 10, jusqu’à Sanyuanqiao vers le Nord-Est, puis bus 401. On fait huit stations (je dis ça des fois que vous voudriez y aller…) et on arrive, le long d’une immense avenue, au temple de l’art contemporain chinois. Après un porche, on découvre un ensemble d’usines des années cinquante (qui auraient été construites avec l’aide d’ingénieurs est-allemands inspirés par l’architecture du Bauhaus), aujourd’hui toutes reconverties en galeries, musées et ateliers. Evidemment comme toujours en un tel lieu, le meilleur voisine avec le pire. Les essais de conciliation de l’art traditionnel (voire tibétain) avec le moderne sont loin d’appartenir au meilleur… beaucoup plus intéressantes sont certaines galeries-phares comme Pace ou Longue Marche. L’art dit « conceptuel » y tient une grande place. On peut être ou ne pas être immédiatement convaincu du sens d’une démarche, par exemple celle de Zhao Zhao, un disciple d’Ai Weiwei, qui présente ici le résultat du projet « Taklamakan » : en octobre 2015, l’artiste et son équipe partirent à l’assaut du désert du Taklamakan, chargés d’un câble de 100 kilomètres et d’un lourd et immense réfrigérateur à double portes. Ils franchirent les dunes au moyen de puissants engins « Pathfinder » et après avoir branché le câble à une source électrique dans un village Ouïgour, ils mirent en marche le frigo pour y maintenir au frais pendant vingt-quatre heures… des canettes de bière. Après quoi, on tronçonna le câble en bouts de 1,86m (la hauteur du frigo) et on ramena le tout au point de départ. C’est ce que nous montre l’expo : ces bouts de câble réunis en fagots gros comme des bidons métalliques au milieu d’une vaste pièce… Cette « oeuvre » est censée « transcender le concept et la représentation pour mettre en avant la puissance des moyens et de l’action nécessaires à sa mise en place » ! Nul ne doute en effet qu’il a fallu à toute cette équipe une énergie folle pour surmonter tous les obstacles tant physiques, géographiques, qu’institutionnels pour parvenir au résultat. On peut juste (peut-être…) se demander si une telle énergie n’aurait pas pu trouver à mieux s’investir dans un projet plus utile, mais peut-être faut-il voir là la limite de ce qu’un artiste chinois peut tenter comme action sur son territoire et peut-être Zhao Zhao ne fait-il que camper sur cette limite, comme pour mieux la montrer…. mais cela fait beaucoup de « peut-être »…

D’autres artistes exposent des toiles entièrement blanches au lieu de la première galerie ayant vu le jour en cet espace comme pour faire table rase du passé…

Beaucoup plus prenante est l’exposition de Zeng Fanzhi (Parcours) au Ullens Center for Contemporary Art (UCCA). Zeng Fanzhi est un grand artiste de ces trente dernières années, ayant reçu l’influence conjointe tant du réalisme socialiste que du romantisme européen, de Lucian Freud que de Francis Bacon. Il a une série de « paysages abstraits » bouleversants dont on ne voit l’égal que dans les grands tableaux d’Anselm Kiefer vus l’an dernier au Centre Pompidou, certains de ces « paysages » masquant à peine l’effigie de quelque « héros » comme… Karl Marx. D’autres tableaux géants sont des clins d’oeil explicites à Leonard de Vinci ou à Georges de La Tour. Une salle noire renferme des travaux récents où l’artiste a voulu renouer avec l’art traditionnel en fabriquant ses propres papiers et en façonnant dans la trame des motifs qui brillent, eclairés par en-dessous, donnant à ces feuilles l’apparence d’étoffes précieuses.

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Autre artiste passionnant : Zhang Xiaogang (galerie PACE) aux images de fables surréalistes, où des garçons binoclards fixent les spectateurs et des petites filles à la Balthus jouent à la balle autour de décors parcourus par des fils électriques connectant d’hypothétiques ampoules et autres téléphones portables. Il est exposé en même temps que deux oeuvres gigantesques de Sol LeWitt basées sur l’aléatoire.

Images de la Chine contemporaine et de son ère « Post-réforme » comme on dit, où, malgré tout le discours officiel, l’accent est mis sur la richesse, les propriétaires des somptueuses Porsche et Audi stationnées en bordure des trottoirs ne me contrediront pas…

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Dong San Huan Nan Lu

Après « armement des toboggans » et « vérification de la porte opposée », c’est toujours une aventure qui commence… On part en s’élevant puis on atteint sa vitesse de croisière dans des bruits de tuyauterie et des chuintements, la petite lumière « maintenez vos ceintures attachées » s’éteint puis se rallumera ensuite en fonction des turbulences… Turbulence, voilà un mot qui fait penser à l’enfance car il qualifie les enfants qui ne tiennent pas en place, là c’est la carlingue qui ne tient pas en place, ni d’ailleurs les petites bouteilles posées en équilibre sur la tablette devant soi. J’ai pris du Champagne et du vin blanc. Mon Champagne valse sur mes chaussures défaites et il me reste juste assez de vin pour finir un repas plus que léger. On tente de s’endormir, on y parvient un peu, on bouquine et alors qu’il reste encore trois heures de vol (sur les neuf et demie) on se décide à regarder un film. « La belle saison », de Catherine Corsini, avec Cécile de France, Noémie Lvovski, et Izia Higelin, que je n’avais pas vu à sa sortie. Beau film militant. Je ne regrette pas de l’avoir regardé quelque part au-dessus d’Oulan Bator. C’est un film dont l’action se passe au début des années soixante-dix, aux beaux temps de la lutte des femmes, quand les combats étaient clairs. Il s’agissait de lutter pour la liberté de l’avortement, l’égalité des salaires entre hommes et femmes, le refus du statut de femme-objet. Au début du film, désopilante séquence où une escouade de filles, du côté du Jardin du Luxembours, mettent la main aux fesses des hommes … pour leur faire voir ce que c’est, et s’en prennent, comme dit l’une d’entre elles, à leur « imago viril ». C’est là que Delphine et Carole se rencontrent, l’une est paysanne, l’autre est parisienne, elles vont tomber amoureuses. Belles séquences, séquences émouvantes. Bref, un film sur la liberté, dont nous avons bien besoin. On dirait qu’il y a quarante ans, le mot de « liberté » ne faisait pas peur, au moins à une partie de la population, alors qu’il fait si peur aujourd’hui… Mais retour dans l’avion. Ça s’agite, on relève les rideaux des hublots, il fait jour… mais déjà plus pour longtemps car là où je vais, la nuit tombe dès cinq heures trente. Contrôle de police passé (policière très aimable), valise récupérée sur le tapis, taxi qui m’arnaque. C’est de bonne guerre. Ensuite, embouteillage monstre sur autoroutes surpeuplées…

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Guangqu Rd, vue de ma fenêtre

Là où je vais, c’est Pékin, ou Beijing, comme vous voulez. Je vais exactement à Dong San Huan Nan Lu, le long de Guangqu Road, au 5 précisément. Cherchez pas, c’est le nom d’un quartier. Nous dirions plutôt une cité. Me voilà replongé des années en arrière, quand nous habitions en HLM, voire beaucoup plus loin lorsque j’habitais une cité d’Oran (Dar Beida). Mêmes couloirs en béton, murs blancs zébrés de traces noirs, ascenseurs mastoques en acier blindé. Mais portes charmantes. A la chinoise. Inspirées du style des hutongs. Comment s’y retrouver ? Là où me laisse mon chauffeur de taxi heureux de sa journée, ce n’est pas vraiment l’entrée de mon escalier… J’appelle mon pote Sam qui n’est pas loin. Avant qu’il n’arrive, j’ai immanquablement affaire à un aimable policier qui se demande ce que je peux bien faire là. Je lui tends mon plan Google approximatif, il se marre… « oui, oui, vous êtes bien là où il faut ! » et il s’en va. Sam arrive. Appartement confortable pour quatre personnes, chacun a sa chambre évidemment. Je suis censé être là pour tra vailler… co-écrire un livre… qui n’a rien à voir avec la Chine ! Mais les hasards de la vie nous poussent parfois à saisir de drôles d’opportunités… Mes compagnons ? Sam, donc, grâce à qui je suis ici et avec qui ce livre doit se faire, N. qui fait une thèse en sciences de gestion, et un autre Alain qui, lui, chimiste, s’est orienté vers l’étude des supports matériels de la peinture, ce qui le conduit aujourd’hui à fréquenter les milieux de l’art contemporain (notamment des graffeurs).
En bande, le soir, nous mangeons au restaurant. Nous arrivera un plat délicieux de poissson recouvert de multitudes de piments, cacahuettes, bouts de poulets et de poireaux, avec des saveurs parfumées si particulières que je n’ai jamais rien goûté de tel. Sichuanais bien sûr. Et l’addition est même toute raisonnable (moins de dix euros par personne, bières comprises).
Enfin dormir pour de bon… il est minuit heure locale, autrement dix dix-huit heures en France. Google n’est pas accessible. Je ne peux donc pas lire mes mails. Tant pis, on passera par un autre chemin.

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André Bucher au Poët

(photo Delphine B.)

(photo Delphine B.)

Accueil le 15 octobre d’André Bucher au Poët. Repas vers midi avec tout ce que nous ont préparé quelques amies : roquette sortie fraîche du jardin en permaculture, oeufs mimosas, tartes salées, gratin dauphinois. André Bucher, géant bûcheron, d’apparence taiseuse est en réalité un grand parleur. Avec lui, on entre de plain-pied dans les méandres du monde de l’édition autant que dans les allées secrètes de la littérature américaine et surtout amérindienne. Liste d’auteurs dont Louise Erdrich n’est qu’un item parmi bien d’autres. La littérature qui a grâce à ses yeux, c’est celle des écrivains qui sont dans la nature, écrivent à partir d’elle, et qui est mieux placé pour cela en effet que les Indiens d’Amérique ? Ou bien il faut lui parler en Europe de quelques happy fews, l’islandais Stefansson, le lituanien Baldouchis, le norvégien Tarjei Vesaas et quelques italiens comme Mario Rigoni Stern. En France, il cite Céline Minard, quand même (mais « un peu trop cérébrale » et puis qui relate des expériences localisées dans le temps et non une vie passée au contact de la nature). J’apprendrai plus tard qu’il a de l’estime aussi pour Annie Ernaux, Laurence Nobécourt, Jean-Marie Le Clézio. Il ne faut évidemment pas lui parler de Houellebecq.

photo-de-bucherL’affiche que nous avions accolée sur les emplacements dédiés montrait la couverture de son dernier livre « A l’écart », paru chez l’éditeur marseillais « Le mot et le reste », cela procure une entrée en matière évidente : et si tous ici, nous n’étions réunis que sous la bannière de « l’écart » ? L’écart géographique qu’il y a dans le fait de se réfugier dans un village éloigné de la Drôme en premier lieu, comme si cet écart allait nous préserver des miasmes des média ou de bien pire encore (mais on n’est jamais à l’abri de rien) ? Pour André Bucher, c’est cela avec quelque chose en plus puisqu’il est écrivain : l’écart par rapport à des chemins tout tracés de la littérature, et comme il est aussi paysan : par rapport aux chemins tout tracés d’une agriculture classique. On le sait, il fut d’abord paysan : installé vers 1974 au village de Montfroc à l’extrême sud de la Drôme, là où la Drôme ne paraît qu’une enclave dans les Hautes-Alpes, où il fonda une communauté dans une ferme agrobiologique (la ferme existe toujours, pas la communauté), il a, depuis, passé tout son temps à développer son exploitation, y effectuant encore récemment des plantations d’arbres. Ayant pris sa retraite (il est né en 1946), il a laissé cette exploitation à son fils, devenant ainsi de plus en plus écrivain, ce qui ne veut pas dire qu’il ait délaissé le travail agricole. Comme il le dit en plaisantant, il est devenu l’emploi jeune de son fils. Il faut reconnaître que depuis quelques temps, tout marche bien pour lui du point de vue littéraire… une certaine Josyane Savigneau fit un jour le voyage depuis Paris. Elle prit le TGV jusqu’à Aix et à Aix, elle loua une voiture pour se rendre elle-même dans ce trou perdu entre 1100 et 1500 mètres d’altitude qui se trouve être l’un des endroits les plus froids de France en hiver, il la balada alors tout autour de sa montagne et lui cuisina de l’épeautre. Au retour, elle lui fit un article retentissant dans les pages culturelles du Monde. Il eut aussi l’heur de plaire à l ‘éditrice Sabine Wespieser, toute droite sortie d’Actes-Sud. C’est là qu’il publia quatre de ses plus beaux romans, dont « Déneiger le ciel », sorti depuis en édition de poche (et lauréat du prix « Lire en poche » de cette année).

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André Bucher nous lit un long passage d’un roman publié en 2012 chez « Le mot et le reste » : « Fée d’hiver ». Il nous dit qu’il en avait assez de tous ces écrivains qui partaient de faits divers réels pour écrire leurs romans (Carrère, Jauffret…) alors il leur a dit: vous allez voir le fait divers que moi, je vais vous sortir, ce fait divers, c’était la fée d’hiver… roman tiré d’un événement inventé, supposé être survenu dans la région en 1948 : un homme ayant abattu sa femme avant de retourner l’arme contre lui, et laissant deux orphelins, dont l’un, traumatisé, décida de ne plus jamais parler. Ce récit met en scène la nature du Haut-Jabron, bien entendu, mais il est aussi une jolie histoire d’amour. On y évoque aussi en passant la difficulté de vivre dans ces coins reculés (où, pour faire nombre, « même les corbeaux sont inscrits sur les listes électorales ») et l’apport que cela peut être d’avoir tout à coup, un jour, dans un village, l’irruption d’un migrant, ici un réfugié venu des Balkans.

On parle de beaucoup de choses avec lui, et même d’écriture. Il y a, dans ce qu’il fait, évidemment le souci de toucher le plus grand nombre : par le roman, qui ne se donne jamais a priori comme délivreur de message, on peut, en filigrane, introduire des idées, auxquelles peut-être, les lecteurs seront sensibles s’ils les perçoivent non pas uniquement avec leur intellect, mais aussi avec leur coeur. Se pose alors la question du paradoxe apparent qu’il y a à chercher le contact avec le plus grand nombre tout en donnant à lire une écriture très travaillée, qui n’est justement peut-être pas accessible au plus grand nombre. Pour travaillée qu’elle soit, cependant, cette écriture vise, selon son auteur, à atteindre une simplicité d’expression, un contact direct et sincère avec le lecteur, ce dont celui-ci ne doute pas pour peu qu’il se laisse envahir docilement par ces phrases qui ont parfois un rythme haché ou des tournures imprévues (c’est là sans doute qu’on a pu parfois comparer Bucher à Ramuz). Il n’est pas rare, heureusement, qu’André Bucher rencontre, dans les nombreuses visites qu’il fait dans des salons, des associations (comme la nôtre), ou des établissements pénitentiaires, des gens simples qui ont déjà tout lu de lui. Evidemment, nous devons nous entendre sur ce que l’on appelle « le plus grand nombre », le but après tout, n’est pas quantitatif. Dans la bataille des idées, il est vain de vouloir conquérir les foules en une fois, il est plus raisonnable de commencer par regrouper autour de soi un noyau de gens attentifs, puis d’attendre que ce noyau grossisse. Le cercle des amateurs d’André Bucher est un peu à cette image, démarré avec un petit nombre, il grossit lentement mais sûrement.

André Bucher en dédicace

André Bucher en dédicace

Lorsqu’il nous quitte (après une séance de dédicaces où il s’efforce de trouver une formule juste pour chacun de nous), il nous délivre encore toute une liste d’écrivains à connaître, venus des horizons transatlantiques, nous recommandant en particulier la lecture de Kent Haruf (mais aussi de Louis Owens, Sherman Alexie, Joseph Boyden tous publiés en français dans la collection « Terres d’Amérique » dirigée par Francis Geffard chez Albin Michel). Et il nous délivre son secret : la racine de son goût d’écrire chez une institutrice qu’il eut étant enfant…

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Migrants et destinées

Ce mardi 4 octobre, rencontre avec Pierrette Fleutiaux, que j’accueille à son arrivée à la gare de G. toute en travaux. L’auteure de « Destiny » vient de perdre quelqu’un de très proche, je ne lui en suis que plus reconnaissant qu’elle n’ait pas annulé son déplacement. Tram, hôtel. Vers 16 heures 30, nous sommes au siège de l’association de parrainage républicain des demandeurs d’asile. Affluence habituelle des mardis de permanence. Les bénévoles se répartissent entre les tables auxquelles viennent s’asseoir de nouveaux arrivants ou bien des migrants qui viennent « aux informations » et dont on suit le dossier. Demandes de titre de séjour surtout, quelquefois dépôt de dossier auprès de la CNDA, beaucoup ont reçu une OQTF et font appel. Mine des mauvais jours pour S. Un réfugié congolais que nous soutenions a été intercepté à la poste, il était en possession d’un récépissé de demande de titre de séjour qui avait expiré et qu’il avait maladroitement falsifié. Il est père de quatre enfants, tous scolarisés, sa femme est enceinte, elle devra désormais se débrouiller seule, sans travail et sans ressources car il a été expulsé par avion vers Kinshasa, où il sera remis à on ne sait quelle police qui fera de lui ce qu’elle voudra, prison, assassinat.

destinyRencontre de Pierrette Fleutiaux avec quelques bénévoles et accueillis de l’association. Certains ont lu le récit. N. prend la parole en premier, souligne ce qu’elle a trouvé de réconfortant pour elle dans ce livre, il y a bien sûr des points communs avec ce qu’elle a vécu et avec ce qu’elle vit encore : difficultés à s’orienter dans une société où les codes s’imposent tout en étant souvent non dits. Mais dit-elle, Destiny, c’est un cas particulier, ceux et celles qui sont ici n’ont pas suivi cette trajectoire. On en sait plus sur Destiny. Dans son pays, elle rêvait de devenir coiffeuse, c’est à partir de là que quelqu’un l’a appâtée, lui a proposé de venir en Italie, promesse de formation au métier de coiffeuse, promesse de réussite. De fait, dès que débarquée en Italie, elle est mise sur le trottoir par des trafiquants de chair humaine, forcée à se prostituer. Si elle fuit l’Italie, c’est d’abord pour échapper à ce sort, et on la retrouve alors à Paris, dans les couloirs du métro. E. est lui aussi nigérian. Il confirme la véracité de cette histoire, il connaît les réseaux de passeurs et de proxénétisme qui sévissent au départ de son pays, mais il ne dit rien car il sait aussi que s’il parlait, ce sont les membres de sa famille restés au pays qui en pâtiraient.

Certains bénévoles parfois ont une vue naïve sur les problèmes de l’Afrique. Unetelle s’étonne du manque de solidarité des immigrants déjà installés vis-à-vis des nouveaux arrivants, c’est oublier qu’ils ont eux-mêmes bien peu de moyens pour apporter une aide. « Si tu n’as rien pour te laver les mains, tu ne t’avises pas de laver les mains de ton voisin » dit le proverbe africain. P. s’empare de la parole et fait une analyse convaincante de la situation : néo-colonialisme, soutien à des dirigeants corrompus maintenus en place parce qu’ils ont promis de servir les intérêts de la puissance dominante, guerres qui éclatent autour des territoires pleins de ressources minières ou pétrolières… tout cela aboutit à l’exode vers l’Occident. Et si un jour, les rapports s’inversaient ? Si à notre tour, nous étions contraints de fuire nos pays riches pour élire refuge ailleurs, en Afrique par exemple ? L’héroïne blanche du récit de Pierrette Fleutiaux se dit bien à un moment, lorsqu’elle voit sur son écran télé toutes ces personnes qui descendent des barques de réfugiés sur les plages : « cela pourrait être moi ».

Tout le monde veut parler. Une malienne exprime sa souffrance d’avoir dû fuire le Nord du Mali suite aux sévices infligés par des soldats d’AQMI.

Pierrette Fleutiaux dédicaçant "Destiny" à la Bibliothèque du Centre-Ville

Pierrette Fleutiaux dédicaçant « Destiny » à la Bibliothèque du Centre-Ville

18h30 : nous sommes à la salle de lecture de la Bibliothèque du Centre Ville (une bibliothèque que la municipalité « de gauche » n’a pas encore fermée, à la différence de trois autres, plus petites, qui ont le tort de se trouver dans des quartiers populaires de la ville…). La salle est pleine. Je présente à la fois Pierrette Fleutiaux, l’association qui l’accueille et le récit qui nous réunit. Je remercie bien sûr la Bibliothèque et la librairie Le Square qui ont apporté leur aide. Pierrette réexplique les difficultés qu’elle a eues pour faire paraître son livre, d’abord des difficultés de choix d’écriture : fallait-il dire « je », fallait-il dire « nous » ou bien fallait-il mettre à distance le personnage de la femme qui accueille en parlant d’elle à la troisième personne ? C’est la dernière solution qui a été choisie, mais je fais remarquer que ce n’est pas si simple : une trouvaille du récit est de nous faire éprouver Anne comme une « multitude », la multitude des voix qui sont en nous et nous tirent à chaque instant à hue et à dia, vers plus de générosité ou au contraire vers plus de réserve. Difficulté extra-littéraire : le service juridique de la maison d’édition à craint que des associations s’emparent du livre, manipulent la personne qui a servi de modèle à Destiny, profitant de descriptions peu avantageuses de situations vécues (à l’hôpital, dans les centres d’hébergement…). Il fallait que Destiny « signe », s’engage à ne pas poursuivre les institutions incriminées, ce qui aurait eu pour conséquence, par contre-coup, de susciter des procès desdites institutions contre la maison d’édition, pour diffamation, calomnies etc. Heureusement, tout est entré dans l’ordre et le récit a pu paraître, même si c’est avec deux mois de retard…

Réciprocité de la relation. Destiny bénéficie de ce que lui apporte Anne comme attention, mais aussi Anne reçoit en contre-partie des sortes de « cadeaux » sous forme d’éclairage sur elle-même et sur ses actions. A un moment, No more lying : Destiny décide de ne plus mentir. Elle le dit, des enfants, elle en a encore trois autres. A ce moment-là, Anne vacille, elle qui vit depuis l’enfance dans un monde de planification, de réflexion sur l’avenir, découvre que pour l’immense majorité des gens sur ce globe, il en va autrement. Il n’y a rien à planifier, rien à prédire. Il y a juste à prendre au jour le jour. Oui, Anne, tu appartiens à une toute petite minorité.

Et puis encore : quelle place accorder aux associations ? Syndicats, partis ? Pierrette a l’air sceptique, ironique sur l’organisation solennelle de « cérémonies de parrainage républicain », en plus ces « cérémonies » entretiennent la confusion dans la tête de maints migrants car elles ont tout de cérémonies officielles comme on devrait en faire quand les gens reçoivent enfin leurs papiers… or, ce petit carton où il est dit qu’untel parraine untel, il ne vaut rien juridiquement… Que faire ? Pierrette Fleutiaux exprime ici une parole d’écrivain, pas une parole de militant. Les militants, c’est à eux de voir ce qu’il faut faire, comment éviter ces écueils, comment n’être pas ridicules, comment apporter la part juste d’institutionnel qu’il faut à un combat pour qu’il soit représenté au niveau de l’Etat.

Le monde est Un. Il est étrange que tant d’êtres humains veuillent à tout prix se replier sur une « identité » locale, qui exclut, discrimine, rejette. Qu’y gagnent-ils ? Que veulent-ils obtenir par ce repli ? On me dit que ce sont les « bobos » qui posent ces questions car il est plus facile d’être généreux à cinq mille euros par mois qu’à mille. Analyse bien primaire… je ne sais pas combien gagnent tous les bénévoles autour de moi, je ne crois pas qu’ils ou elles soient « bobos ». Je ne vois que des gens simples, souvent peu fortunés. Des retraités aux faibles revenus. Des étudiants sans ressources. Ils donnent sans retenu. En premier lieu de leur temps. Parfois de bien plus encore. Ils hébergent, ils nourrissent. Ils se battent pour que leurs « filleuls » ne soient pas expulsés. Pierrette a écrit un beau livre, qui plaît aux parrains et marraines (mardi soir ils le montraient en étant nombreux à acheter l’ouvrage et à le faire dédicacer) mais comme le lui ont fait remarquer gentiment des accueillis venus d’Afrique, elle n’a vu qu’une faible partie encore de ce que vivent les migrants, son attention s’est fixée sur une personne. Alors qu’elles sont si nombreuses.

Photo du film "Fuocoammare"

Photo du film « Fuocoammare »

Plus tard, ce samedi, vu Fuocoammare, le film de Gianfranco Rosi sur l’île de Lampedusa, où les bateaux partent en mer pour recueillir les réfugiés qui souvent meurent sur des embarcations de fortune. Le film montre simplement la vie quotidienne sur l’île, se fixant sur quelques personnages pittoresques ou émouvants, enfants qui jouent avec une fronde, mamas qui font leur ménage quotidien en embrassant les statuettes religieuses ou qui préparent des sauces au poulpe pour agrémenter les spaghettis, et dans cette vie quotidienne la litanie des naufragés repêchés, des bateaux secourus et des cadavres découverts à fond de cale par les méritants marins de la marine italienne. Quand donc reconnaîtrons-nous que nos pays doivent s’ouvrir à l’accueil des migrants ?

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Nous sommes éternels

Je l’ai souvent dit, je ne suis pas philosophe. Mais je m’intéresse à la philosophie, comme beaucoup de gens, simplement. J’en tire la prétention de faire part, de temps à autre, de mes réflexions suite à la lecture de textes philosophiques. J’ai entrepris de lire Spinoza il y a pas mal de temps déjà.. Tâche ardue que pourtant je ne désespère pas de mener à bien. Lorsque je lis un ouvrage comme l’Ethique, il m’arrive de commencer par la dernière partie, ici la partie V. Cela permet de savoir où l’on va. Quitte bien sûr à revenir en arrière. Tout ce qu’on lira alors, qui précédait ce qu’on a lu, se révèlera comme source de bonheur car cela éclairera ce qu’on n’avait pas compris. Alors que la lecture « normale » du début vers la fin est fastidieuse car on ne sait pas où l’on va. Je m’aide aussi de commentaires, comme ceux qu’apporte Deleuze dans son livre « Spinoza, philosophie pratique » (éditions de Minuit). Mais a-t-on le droit aujourd’hui de lire Deleuze, quand la philosophie analytique enrage contre lui ? Laissons cela aux professionnels. A mon âge, on commence à lire ce qu’on a vraiment envie de lire.

spinoza« La philosophie théorique de Spinoza est une des tentatives les plus radicales pour constituer une ontologie pure : une seule substance absolument infinie, avec tous les attributs, les êtres n’étant que les manières d’être de cette substance […] L’éthique est la science pratique des manières d’être. » Depuis longtemps, je sens que la pensée de Spinoza est d’actualité et qu’elle permet de rendre compte de ce qui nous touche, dans l’ordre de l’affectif bien entendu, mais aussi dans celui du social, ordre dans lequel nous vivons malgré tout, en dépit de nos velléités de nous isoler dans un coin de campagne, à l’écart des grandes villes et des flux permanents d’information qui y ont leur siège, leurs supports et leurs raisons d’être.

« Les hommes – dit Spinoza – jugent des choses selon la disposition de leur cerveau et ils imaginent les choses plus qu’ils ne les comprennent. Car s’ils en avaient une connaissance, celle-ci, comme en témoigne la Mathématique, pourrait sinon plaire à tous les esprits, du moins les convaincre tous ».

C’est mettre haut la distinction entre croyance (Spinoza disait plutôt « imagination ») et connaissance. La vraie connaissance emporte l’adhésion de tous, elle est définitive, acquise, alors que la croyance est du domaine de l’illusion. Nous sommes bien d’accord… Spinoza et moi (!).

Je note au passage la glorification des mathématiques, qui ne doit pas être prise pour une confiance béate dans la quantification, mais comme une méthode d’exposition, aussi rigoureuse que peut l’être par exemple l’axiomatique d’Euclide. On sait que, au moins dans sa présentation, l’Ethique reprend cette méthode, articulée qu’elle est en axiomes, définitions, propositions, corollaires et scolies. Evidemment, ce sont souvent les scolies qui nous délivrent le sens intuitif des propositions, c’est comme un commentaire sur le texte démonstratif, comme en ont parfois (et même souvent) les livres de maths.

alain_badiou-2Pouvons-nous ici évoquer Badiou et son « Eloge des mathématiques » ? Mais chez le philosophe contemporain de la rue d’Ulm, les mathématiques ne sont qu’un « domaine de vérité » au même titre que la Poésie, l’Amour ou… le Politique, il n’est pas certain que Spinoza l’eût entendu ainsi… et puis, chez Badiou, l’élucidation des fondements de l’Etre ne met pas en évidence l’Un mais le Multiple. L’Un, chez Spinoza, s’appelle Dieu et en effet, comme le dit Badiou, quelque nom qu’on ait pu lui donner, on en serait toujours arrivé là : à la postulation d’une sorte de « Dieu », ce qui n’est pas nécessairement optimal du point de vue de la connaissance. Une manière de considérer le Multiple pourrait reposer sur les spéculations – non prouvées mais argumentées – concernant les univers parallèles… ou bien la théorie des mondes possibles. Mais c’est alors admettre le possible, le contingent. Or, ce qui est propre à Spinoza, c’est que, dans son univers, il n’y a pas de place pour la modalité du possible ni du contingent. Pour lui, tout est régi sous le mode du nécessaire. La nécessité est ce qui règle sa pensée : tout ce qui arrive est nécessaire et la nécessité ne peut être perçue que comme étant « de toute éternité ». Cela aristoteest frappant si l’on compare Spinoza avec Aristote. Le Stagiritte s’étant penché sur ce qu’il appelait les futurs contingents, faisait remarquer (De l’interprétation, chap. 9) que lorsque nous disons que la bataille navale aura lieu demain, nous ne pouvons pas nous cantonner à un monde où tout est soit vrai soit faux, car si cette phrase est supposée vraie, alors cela veut dire que de tout temps elle a été vraie, autrement dit que l’inscription de l’événement dans le temps a été décidée depuis le commencement de l’univers, or, dit Aristote, cela est impossible car cela nierait la possibilité d’un libre arbitre. Pour Spinoza, c’est tout le contraire : dire que la bataille navale aura lieu demain est bien soit vrai soit faux, et si c’est vrai, c’est bel et bien en vertu d’une nécessité, et d’une nécessité éternelle. Pas de mondes possibles donc chez Spinoza : il n’est qu’un monde et tous les événements qui s’y produisent s’enchaînent selon des micro-causes produisant de micro-effets, autrement dit si un seul monde, alors tout est nécessaire. En termes logiques, p implique la nécessité de p. Et si tout est nécessaire, tout est nécessaire de toute éternité. Voici donc le mot d’éternité prononcé.

La panoplie des logiques modales

La panoplie des logiques modales

Les règles de la logique modale nous enseignent a contrario que certaine logique peut régler les questions temporelles alors que certaine autre peut régler celles de l’aléthique, autrement dit du nécessaire et du contingent, c’est témoigner du fait que la dimension de la nécessité est de toutes façons pensable en totale indépendance par rapport à celle du temps. Cela rejoint bien la pensée de Spinoza : temporalité et éternité sont pensables indépendamment. On oublierait possible et contingent mais on garderait les dimensions qui sont semblables à celles que les logiciens modaux distinguent. L’aléthique (dimension du nécessaire) donne l’éternité tandis que le temporel donne l’immortalité, deux concepts complètement différents. Il n’y a pas chez Spinoza de pensée de l’immortalité de l’âme, mais bel et bien une conception de l’éternité de l’Esprit. L’Esprit peut ainsi être conçu comme lié au Corps, ne lui survivant pas à sa mort et donc tout aussi temporellement fini que l’est le corps, tout en étant vu en même temps sous l’angle de l’éternité. D’où vient cette éternité ? De l’Etre, bien sûr (pour ne pas dire Dieu comme le fait Spinoza mais on sait que c’est pour des raisons d’opportunisme : il ne tient pas particulièrement à être condamné par ses juges contemporains), car dire qu’une chose est nécessaire c’est dire qu’elle est inscrite dans l’Etre. Ainsi même nos vies individuelles (nos pauvres vies individuelles), nos corps fragmentés, sont inscrits même si c’est en tout petit au sein de l’Etre, en tant que découlant eux aussi d’une Nécessité. Ils sont donc des morceaux d’éternité, et l’Esprit, qui va avec le Corps (car il n’est jamais que dépendant d’un des deux modes d’être, avec l’Etendue, sous lesquels l’humain peut percevoir la Substance) partage cette éternité.

D’où le fameux scolie (prop. 23, Livre V) :

Comme nous l’avons dit, cette idée qui exprime l’essence du Corps sous l’espèce de l’éternité est un mode particulier du penser qui appartient à l’essence de l’Esprit et qui est nécessairement éternel. Il n’est pas possible cependant que nous nous souvenions d’avoir existé avant le Corps puisqu’il ne peut y avoir dans le Corps d’empreinte de cette existence et puisque l’éternité ne peut se définir par le temps ni comporter aucune relation au temps. Et pourtant, nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels. C’est que l’esprit ne sent pas avec moins de force les choses qu’il conçoit par un acte de l’entendement que celles qu’il a dans la mémoire. Car les yeux de l’Esprit par lesquels il voit et observe les choses sont les démonstrations elles-mêmes. Aussi, bien que nous ne sous souvenions pas d’avoir existé avant le Corps, nous sentons pourtant que notre Esprit, en tant qu’il enveloppe l’essence du Corps sous une espèce d’éternité, est lui-même éternel, et que cette existence de l’Esprit ne peut se définir par le temps, c’est-à-dire s’expliquer par la durée. On ne peut donc dire de notre Esprit qu’il dure, et son existence ne peut se définir par un temps déterminé que dans la seule mesure où il enveloppe l’existence actuelle du Corps.

Deux éléments fondamentaux (à mes yeux) à retenir de ce texte, d’une part cette assertion, reprise dans le titre d’un des plus beaux romans de Pierrette Fleutiaux (reçue ce jour à G. dans le cadre d’une rencontre avec des migrants), selon laquelle « nous sommes éternels » (Prix Fémina 1990) (oui, mais dans quel sens?) et d’autre part cette idée magistrale selon laquelle les démonstrations seraient les yeux de l’Esprit… quelle plus belle définition ?

Pierrette Fleutiaux

Pierrette Fleutiaux

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