Une journée avignonnaise : Fabrice Melquiot, Marguerite Duras, Euripide (II)

Après un bon repos afin d’estomper un peu le souvenir de Marguerite Duras, je vois l’autre sommet de cette journée théâtrale : Le reste vous le connaissez par le cinéma, du dramaturge anglais Martin Crimp, mis en scène par Daniel Jeanneteau qui dirige le Théâtre de Gennevilliers (T2G), d’après les Phéniciennes d’Euripide. Là, nous atteignons un sommet de l’art théâtral mêlant la grande tradition grecque à une modernité qui aide chacun de nous à en saisir toute la portée. Le petit prospectus distribué à l’entrée explique qu’Euripide lui-même avait repris cette pièce d’Eschyle, qui vivait cinquante ans auparavant. La pièce d’Eschyle était Les Sept contre Thèbes, elle avait été écrite lors d’une période faste pour Athènes, mais quand Euripide la reprend, Athènes est enlisée dans la guerre du Péloponnèse. Euripide a alors l’idée d’adjoindre à la pièce un chœur qui serait fait d’étrangères, seules à même de révéler, par leur regard extérieur, la vraie situation de la société athénienne. Rien d’étonnant alors à ce que Martin Crimp, quelques deux mille cinq cents ans plus tard, reprenne à son tour la même idée et la transporte en notre siècle où les « étrangères » ne sont plus des Phéniciennes – c’est-à-dire des Libanaises – mais des habitantes de nos cités. Ainsi trouvons-nous sur scène, dès que nous pénétrons dans l’enceinte du Gymnase du Lycée Aubanel (sis entre la superbe Place des Carmes et la porte de la Ligne) une dizaine de filles qui s’amusent et se chamaillent. Elles formeront ce chœur. Toutes amatrices, toutes issues des HLM de Gennevilliers, plusieurs d’origine africaine (que ce soit du Maghreb ou du Sahel), et qui, toutes, durant l’intégralité du spectacle, feront preuve d’une présence et d’une diction étonnantes. La particularité du chœur, chez Euripide, contrairement aux tragédies plus anciennes, est qu’il n’intervient pas en périphérie, mais directement dans l’action représentée. Martin Crimp joue abondamment de ce procédé. Souvent l’actrice principale se voit souffler ses mots par une insistante membre du chœur qui agit ainsi comme son double. Elle force à dire. Ainsi par exemple dans la deuxième scène :

Une fille du choeur : Je suis libre.
Une fille : Je suis libre – dis-le.
Jocaste : Mon mari mort, je suis libre. Mon frère Créon – dit Jocaste – me promet à quiconque pourra résoudre – non.
Une fille : l’insoluble énigme.
Jocaste : l’insoluble énigme – non.
Une fille : du Sphinx,
Jocaste : à quiconque pourra résoudre l’insoluble énigme – non !
Une fille : Du Sphinx. DIS-LE !
Jocaste : me promet à quiconque pourra résoudre l’insoluble énigme du Sphinx.
Une fille : Bien.

On a ainsi le sentiment que le personnage principal (ici Jocaste, merveilleusement jouée par Dominique Reymond) a des réticences à venir s’exposer en public, à dire son rôle. Le chœur est donc moteur, comme si c’était la société, mais plus encore ici les exclu-e-s (puisqu’à n’en pas douter le statut de ces femmes n’est pas enviable, mises à disposition des dieux et des humains dans les temples comme celui de Delphes) qui prenaient leur revanche pour dicter la narration de l’histoire, mettre l’acteur ou l’actrice dans son rôle.

LE RESTE VOUS LE CONNAISSEZ PAR LE CINEMA
 Texte Martin CRIMP d’après Euripide traduction Philippe DJIAN direction, scénographie Daniel JEANNETEAU

Tous les amoureux de la Grèce antique et de sa mythologie connaissent l’histoire, mais il est bon de la résumer quand même : Laïos ne parvient pas à donner un fils à Jocaste, il va donc consulter l’oracle de Delphes et prie pour avoir un fils, mais Apollon lui dit de faire attention : s’il a un fils, celui-ci l’assassinera. Cela est dit sans ambages par Jocaste, scène 2 :

Nous nous marions mais nous n’avons pas d’enfants,
Humilié par son incapacité à se reproduire
Laïos part consulter l’oracle de Delphes
où il paie son droit d’entrée et prie pour avoir un fils
mais Apollon dit : « Ne fais pas ça.
Ton propre fils t’assassinera mais de plus
ta famille entière pataugera dans tout le palais sur une fine pellicule de sang. Fin de l’entretien. »
Laïos rentre à Thèbes en quatrième vitesse
et dès l’instant où il passe la porte introduit son pénis
dans mon vagin. « Ce coup-là est pour Apollon », dit-il.
C’est mon premier orgasme.

On ne saurait faire plus direct. Annoncer le drame avec moins de mots. Nous y sommes. Jocaste aura un fils, dont Laïos entravera les pieds au moyen d’une tige traversant les chevilles du nouveau né, lequel sera abandonné. Las, dix-huit ans plus tard, Laïos rencontrera ce fils rejeté, Œdipe donc, sur le chemin d’un retour vers Delphes. Œdipe l’assassine comme avait prévu l’oracle. Jocaste se retrouvera veuve mais sera donnée à qui trouvera la solution de la fameuse énigme – ce qui permettrait de se débarrasser enfin du Sphinx. Evidemment Œdipe passant par là trouvera cette solution et épousera sa mère. Ils auront quatre enfants, deux garçons et deux filles, mais lorsque Œdipe découvrira qui est son épouse, il se crèvera les yeux. Nous en sommes là.

Œdipe est désormais réfugié à vie dans une sorte de mobil home en suspension et Jocaste lui apporte ses repas. Les deux fils, Etéocle et Polynice devaient s’entendre pour partager le royaume laissé par Œdipe après l’avoir été par Laïos, mais Etéocle (joué en grossier personnage par Quentin Bouissou) a raflé la mise et empêche désormais son frère de revenir pour échanger leurs rôles comme il avait été convenu. C’est la guerre. Jocaste a eu deux filles, Antigone et Ismène. Le frère de Laïos, Créon est toujours en vie. Il a un jeune fils, Ménécée. Etéocle a chargé Créon de faire respecter l’ordre au cas où le combat tournerait mal. En effet, il tourne mal. La ville de Thèbes est menacée de destruction par les armées de Polynice et Créon demande conseil au vieux prophète Tirésias, lequel (joué de manière hallucinante par un Alex Bogousslavsky qui fait parfaitement croire à sa cécité) ne recommande rien moins que de sacrifier le fils… Créon hurlera mais Ménécée (petit garçon altier et plein de sérieux), conscient de sa responsabilité, ira de lui-même au sacrifice. Pendant ce temps, les deux armées s’affrontent et Polynice et Etéocle s’entretuent. Parmi les consignes données par Créon figurait l’interdiction faite à quiconque d’enterrer le corps de Polynice. C’est alors qu’intervient l’épisode célèbre qui a donné lieu à tant d’écrits : Antigone, après que sa mère Jocaste l’a entraînée sur le lieu du massacre et s’est elle-même immolée, désobéit à son oncle : elle enterrera son frère.

C’est en partie le débat politique qui retient l’attention, autrement dit la question de l’État : Etéocle avait promis de rendre le trône après un an de pouvoir, les deux frères ayant convenu d’alterner les gouvernances. Si cela ne se fait pas, c’est parce qu’entre temps, Etéocle a goûté à l’ivresse du pouvoir, bien qu’il s’en défende et prétende agir pour le bien de sa communauté.

Car aucun mot, maman chérie, ne peut changer les faits :
le fait que je sois roi, le fait que MAINTENANT c’est moi qui ai le pouvoir.
C’est comme ça. Ce n’est pas négociable.
Tu me fais perdre mon temps. Va-t’en ou je te ferai tuer.
[…]
Polynice : Je te donne une dernière opportunité, Etéocle –
devant témoins – tu écoutes ? –
de reconduire notre accord initial.
Etéocle : de diviser le patrimoine de notre père.
Polynice : oui.
Etéocle : de partager le pouvoir exécutif.
Polynice : Oui.
Etéocle : Comme la nuit suit le jour ?

Pause

Tu es un enfant dangereux, Polynice.
L’État n’est pas une barre de chocolat.
Brise-le en deux et tu déclencheras une guerre civile.
Maintenant sors.

C’est l’histoire. Mais en plus de cette histoire, il y a les Phéniciennes qui tournent autour des personnages principaux, leur parlent à l’oreille, leur soufflent leurs répliques. Sur scène sympathiques jeunes filles aux voix acidulées, en jean ou en mini-jupe. Ou déguisée en mouton. Elles disent des choses bizarres, mais guère plus que ne le sont les oracles. Elles disent des phrases où se mêlent des mots scolaires à des questions incongrues. Laissons parler le metteur en scène :

Les Phéniciennes sont là d’emblée, s’adressent au public par des questions ironiques, des devinettes absurdes, impossibles. Elles le font je pense pour atteindre un état différent de conscience, s’émanciper, fracturer la réalité apparente, les chaînes habituelles de causalité. Elles reprennent la plupart du temps les codes du langage scolaire : énoncés de problème, exposés, descriptions etc. Ce sont des lycéennes d’aujourd’hui, qui empruntent la forme du langage savant pour interroger le présent, selon des apparences sérieuses mais de façon aberrante, avec une ironie profondément politique et, me semble-t-il, poétique.

Exemples :

(Scène 12)

– Pourquoi l’homme vêtu d’une chemise à carreaux porte-t-il un chapeau vert ?

– L’homme d’âge moyen allongé à côté du seau est partiellement vêtu. Explicitez le rôle du vêtement dans le sacrifice humain et pour obtenir un point de plus donnez la signification du seau.

– Pourquoi le puits noir est-il plein de fleurs roses ?

– Dans la figure 3 une famille entière a été sacrifiée y compris la mère. Cela rend-il le sacrifice davantage voué à l’échec ou au succès ? Justifiez votre réponse.

– Etes-vous jaloux des yeux de Silvana Mangano ?

C’est bien le monde de l’école qui se trouve convoqué, d’ailleurs le décor est constitué de matériel scolaire : tables, chaises avec pieds tubulaires, que les protagonistes se lancent à la figure allègrement, même en présence de Jocaste, qui doit, elle aussi, esquiver les tables qui volent.
Si le monde de l’école est là c’est sans doute pour nous dire que tout ceci s’append à l’école, bien sûr, mais aussi que les jeunes lycéennes du ch
œur veulent s’affranchir du savoir scolaire, d’où leur énonciation pleine d’emphase et d’ironie des petits problèmes qui ponctuent une journée d’école, pour que leur connaissance du mythe œdipien (pour faire bref) soit pleinement vécu dans l’actualité, s’incarne dans leur vie présente et plus seulement dans les livres. D’où aussi la pluralité des niveaux de langage, celui de Jocaste / Dominique Reymond n’étant pas celui des choristes, et n’en jaillissant qu’avec plus de force et de beauté.

Jocaste et Antigone

Car pour couronner le tout, il y a la présence inoubliable de Dominique Reymond dans le rôle de Jocaste. Tout simplement sublime avec sa voix sombre et grave et ses gestes épurés. Reymond / Jocaste la bonne mère, celle qui est à l’écoute de ses enfants et finit par leur dire, dans sa lassitude :

Il y a certains avantages à vieillir, Etéocle.
L’un d’entre eux est de voir les choses en perspective
– un autre
est d’être capable d’ignorer – merci – les insultes gratuites.
Tu parles de l’État – de contrôle – de stabilité – oui ? – mais je n’entends que mon propre petit garçon
ambitieux
essayant de se justifier de s’être emparé du fruit le plus mûr.
Ce pourrait être presque – c’est quoi le mot ? – charmant ? – d’observer de quelle manière ce jeune fils en colère qui est le mien fait la même tête que lorsqu’il était un bébé en colère – ne serait-ce que pour la dégradation de la société humaine que le pouvoir absolu facilite.

(en parallèle de quoi des filles du chœur disent :
Une fille. Des pendaisons dans les stades.
Une fille. Des tueries industrialisées.)

Reymond / Jocaste les vêtements pleins de sang au centre de la scène, implorant les Dieux, femme à la fois rebelle et digne parce que seule depuis la réclusion d’Œdipe, et obligée d’être soumise à ses fils, à son frère, à l’ordre masculin qui régit le monde même en ce XXIème siècle.

A la fin, Œdipe (campé en brave homme débonnaire par un excellent Yann Boudaud) et Antigone, le père et la fille ou bien le frère et la sœur, comme on veut, quittent la ville… on devine qu’ils vont à l’aéroport le plus proche. Ils n’ont rien. Œdipe espère juste acheter une brosse à dents, peut-être même… une brosse à dents électrique.

Il resterait à expliquer le titre : le reste vous le connaissez par le cinéma… La phrase est prononcée par une membre du chœur quand est racontée l’origine de la ville de Thèbes. On projette à ce moment-là, furtivement, sur un écran improvisé un extrait de film de péplum datant des années soixante (Jason et les Argonautes, paraît-il) où l’on voit des squelettes tout armés sortir de la terre, c’est la légende de la création de Thèbes telle qu’elle est racontée ici.

En résumé, spectacle remarquable où le classique grec révèle toute sa modernité. A l’époque où l’on ne vit plus que dans l’angoisse de la fin du monde, la pièce d’Euripide / Crimp nous met en scène, nous les humains, de manière métaphorique dans un contexte où c’est un monde (la civilisation athénienne) qui s’effondre. Et où Antigone (magnifique Solène Arbel) prend des airs de Greta Thunberg.

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