La littérature quand elle nous tient – Mike McCormack, « D’os et de lumière »

      … nous baisions pour dépasser l’insignifiance et le désespoir qui parfois triomphaient dans notre vie de tous les jours, et là, entortillés ensemble dans l’acte d’amour, nous trouvions la voie vers ce moment de fusion où seul survivait l’authentique et l’immaculé en nous, tout le reste était brûlé, nous laissant véritablement nus, tous les sens aux aguets pour donner le meilleur de soi à l’autre et au monde que nous avions créé autour de nous, ce qui heureusement s’était produit assez souvent à l’époque pour nous permettre aujourd’hui, à notre âge
          de s’asseoir face à face à la table et de se dire qu’on avait eu notre lot d’une telle passion, qu’on n’avait pas été lésés sur ce plan
             tout ceci me revient à l’esprit maintenant en un torrent ininterrompu
             assis ici à cette table

Mike McCormack, « D’os et de lumière », p. 284, trad. Nicolas Richard

         ceci est un extrait d’une longue phrase, texte de 350 pages sans point ni majuscule, juste quelques virgules et une disposition de paragraphes, de suites de mots, qui ressemble un peu à un long poème, une phrase-univers, qui ondule et parfois s’arrête, monologue intérieur d’un homme qui s’appelle Marcus Conway, qui vit en Irlande dans le comté de Mayo, dans le village de Louisburgh où il occupe un emploi d’ingénieur en travaux publics, ce qui explique les longs passages très techniques où il apparaît comme se battant contre des politiciens dont le but consiste seulement à satisfaire un électorat – qu’importe si le travail est mal fait, si, au bout de quelques années, les murs se lézardent, les fondations partent dans trois directions différentes, ce n’est pas étonnant puisqu’on aura utilisé deux bétons de différentes qualités, ne venant pas de la même entreprise, simplement parce qu’on aura voulu satisfaire ces deux entreprises à la fois – où, en même temps, il est marié à Mairead, avec qui il a eu deux enfants, une fille, Agnes, et un garçon, Darragh – les noms donnés aux personnages sont d’origine souvent celtique – Mairead, ainsi qu’il est dit dans ce court extrait cité plus haut, aura été la grande passion de sa vie, même s’il lui est arrivé de la tromper – une fois, une fois seulement ? Il assure que oui, et ce fut une belle crise, elle menaçant de partir et lui désemparé se rendant compte qu’il avait fait une bêtise car il ne tenait pas plus que ça à cette femme par qui le scandale était arrivé à l’occasion d’une conférence sur la construction de ponts à Prague et Mairead depuis qu’elle l’avait su n’arrêterait pas de dire « putain de construction de ponts »,
         et les deux enfants leur bonheur d’avoir su leur donner éducation, formation, désir de voler de leurs propres ailes, ce qu’ils ne manquaient pas de faire, l’une s’éclatant dans les arts plastiques et plus particulièrement dans les installations pour lesquelles elle va jusqu’à utiliser son propre sang, et l’autre voyageant autour du monde, jusqu’en Australie d’où, de temps en temps il ouvre une communication par Skype avec sa famille
         et c’est justement le lendemain du vernissage de l’exposition des œuvres de la première que la mère, Mairead, se retrouve avec vomissements, fièvre, spasmes tous dus visiblement à une intoxication alimentaire, intoxication qui ne va pas seulement l’atteindre, elle, mais aussi des centaines d’autres habitants de cette petite ville, qui se retrouvent hors d’usage pour longtemps, alités, privés de leur travail, les urgences étant submergées, les autorités ne contrôlant plus rien ; qu’ont bien pu absorber ces gens, qu’a bien pu absorber Mairead ? Tout simplement de l’eau, c’est ça : le réseau d’eau de la ville est infesté par un virus dangereux – « le coliforme Cryptosporidium, un parasite viral qui a pour origine les matières fécales si bien que… » – et tout le reste du livre se focalisera sur cette panne, cette catastrophe sanitaire…

Je n’en raconte pas davantage, il faut lire ce livre pour savoir, et pour faire aussi une expérience assez unique. On dit que McCormack est dans la lignée de Joyce et de Beckett, c’est sans doute vrai à cause notamment de la précision qu’il met à rapporter les moindres détails d’une vie, à analyser le quotidien, revenir en arrière quand c’est nécessaire jusqu’au coup de théâtre de la fin et à des pages hallucinantes dans l’expression de la douleur physique.

Ce livre nous a été offert par Elisabeth F. elle qui écrit aussi avec cette précision, et avec cette maîtrise de la phrase ample et musicale lorsqu’elle décrit des objets aussi techniques que peuvent l’être une centrale nucléaire ou une éolienne, et en parlant d’éolienne, justement, il y a dans le livre de McCormack un passage qui les évoque, et selon des termes et des images que ne renierait sans doute pas Elisabeth F. Pas étonnant qu’elle nous ait tellement vanté ce roman, qui désormais peut-être incarnait pour elle une sorte de modèle à atteindre bien qu’elle n’ait pas besoin de modèle et que ses romans à elle soient aussi forts, aussi bons, et nous apprennent autant sur notre vie quotidienne. Mais nous offrir ce livre était un beau cadeau, que certes nous n’aurons pas lu d’une seule traite comme il faudrait le faire, mais en plusieurs étapes, reprenant chaque fois des passages lus la fois précédente pour mieux se remettre dans l’atmosphère, se remémorer le dialogue d’avant, refaire dans sa tête l’itinéraire le long de la côte parfois par beau temps mais le plus souvent par temps de pluie ou de brouillard – nous sommes en Irlande – jusqu’à ressentir en nous-mêmes l’infime détail, le goût du club sandwich englouti en vitesse dans le centre commercial ou l’angoisse à faire démarrer un moteur qui est resté trop longtemps inactif.

De tels romans sont bien sûr la démonstration que la littérature, la vraie, n’est pas seulement affaire de « choses à raconter » car après tout, une vie, tout le monde en a une, avec l’enfance qui va avec la plupart du temps, les relations plus ou moins bonnes avec les parents, les essais maladroits en matière d’amour, les rencontres ratées, une vie professionnelle plus ou moins réussie, des fois où l’on gagne et on en est fiers mais plus souvent des fois où l’on perd et où l’on engloutit cette honte d’avoir perdu sous des tonnes de justifications que l’on se donne, comme si quelqu’un là-haut (ou en bas) nous demandait des comptes et comme s’il fallait lui répondre en lui disant : mais c’est normal que j’aie échoué, je n’étais pas suffisamment ci, pas suffisamment ça, il m’aurait fallu plus d’aide, plus de bienveillance autour de moi, comme si la plupart du temps les causes de l’échec n’avaient pas été en soi, tapies depuis longtemps, codées même comme on dit à propos des machines, oui codées dans notre cerveau, dans nos gestes et peut-être même dans nos mots, ceux que nous utilisons naturellement et ceux que nous ignorons, n’en ayant jamais vraiment pénétré le sens. Et si tout le monde a une vie, et tout ce qui va avec, tout le monde peut écrire un roman, voire plusieurs autour de cette vie et de ses annexes, les vies des autres aussi, de ceux et celles que nous avons rencontrés, qui refont surface parfois dans cette mer confuse où s’organisent nos souvenirs, et si tout le monde ne le fait pas, n’a pas la patience de le faire, parfois pas l’énergie de s’y atteler c’est parce qu’il manque souvent ce qui est plus fondamental pour écrire que « les choses à raconter », à savoir la manière de les raconter, un style, un acharnement à trouver les mots, les tournures de phrase, l’ample rythme des phrasés que l’on ne rencontre que chez les vrais écrivains, non que cela leur vienne du ciel comme un cadeau divin mais aussi et surtout parce qu’ils ont voué leur vie à ça, qu’ils ont travaillé la langue, leur langue avec ardeur et avec délice quand ce n’était pas avec peine et souffrance.

NB : saluer la traduction de ce texte par Nicolas Richard, qui n’a pas dû être une petite affaire…

sur les éoliennes (p. 41) :

        une émission de radio que j’avais entendue, un certain temps auparavant, un groupe d’experts discutait de l’avenir de ces éoliennes, évaluant leur impact environnemental au regard de leur efficacité énergétique, la parole passant de ceux qui y étaient défavorables à ceux qui les appelaient de leurs vœux, mais la discussion n’avançait pas vraiment, jusqu’à ce que la parole soit donnée aux auditeurs qui, dans leur immense majorité, reprenaient les uns après les autres ce qui avait été déjà dit, à l’exception d’une femme, dont la voix hésitante contrastait avec les intonations stridentes du débat, elle appelait pour dire qu’
         elle habitait au pied d’une colline où se dressaient plusieurs de ces éoliennes et, indépendamment de leur impact sur l’environnement ou de leur valeur en tant que source d’énergie propre, elle s’était quant à elle mise à les considérer avec une sorte de regard spirituel, du pas de sa porte, derrière chez elle, elle les contemplait quelques minutes par jour, elle leur aurait facilement trouvé quelque chose de sacré, silhouettes regroupées se découpant à l’horizon, leurs pales austères avec le ciel en toile de fond n’évoquaient-elles évidemment pas les derniers moments du Christ sur le Calvaire, crucifié sans honneur, à sa droite et à sa gauche des voleurs et, lorsqu’elles tournaient, n’y avait-il pas quelque chose de l’ordre de la prière dans le vrombissement de leur dynamo et le rythme perpétuel si librement généré par le vent qui n’était bien sûr rien d’autre que le souffle de Dieu sur terre, leur tournoiement évoquait clairement les moulins à prière bouddhistes qu’elle avait vus durant ses années de voyages en Inde et au Tibet, il était sans doute assez évident que seules des machines construites à si grande échelle et dans des alliages aussi purs pouvaient servir de passerelle entre les cieux et la terre avec leur cantique pour notre salut et
        était-elle seule à avoir de telles pensées, se demandait-elle, ou
        quelqu’un d’autre éprouvait-il des sentiments similaires vis-à-vis de ces machines, de cette technologie

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4 commentaires pour La littérature quand elle nous tient – Mike McCormack, « D’os et de lumière »

  1. Michèle B. dit :

     » ils ont voué leur vie à ça, ils ont travaillé la langue, leur langue avec ardeur et avec délice quand ce n’était pas avec peine et souffrance  »
    C’est pour cela que nous lisons  » avec délice  » cette langue qui fait écho à nos vies  » et tout ce qui va avec « .
    Tu rends un très bel hommage au travail de l’écrivain.

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  2. alainlecomte dit :

    Merci Michèle! oui, je le pense vraiment!

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  3. Debra dit :

    Ce matin je vous lis, sur le point d’abandonner un travail d’écriture qui dure depuis des années, publiée sur un forum privé.
    Je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette… pulsion d’écrire, mais comme toutes les pulsions, je sais qu’il faut parvenir à les contrôler…
    De longues heures en perspective devant mon piano-étalon noir, où ma quête me conduit à rechercher le Witz/l’esprit pour le faire ressusciter dans ma vie, et dans mon rapport avec les autres.
    J’ai découvert avec délices deux romans de Henry James cet été, « The Awkward Age » (L’âge ingrat), et « Portrait of a Lady », le deuxième très à propos sur les rapports entre européens et américains expatriés à la fin du 19ème siècle (bien entendu, je vous toujours le rapport avec notre modernité…). Je vous les recommande chaleureusement.
    Pour l’irrépressible quête de Dieu qui agite mes contemporains, je la regarde un peu médusée. J’ai aussi lu « Dialogue des Carmélites » de Bernanos, et reste humble devant la profondeur de la réflexion de Bernanos (basé sur sa foi catholique…) sur la nature humaine, notre/Notre orgueil dévastant (tout), et la Peur qui est de plus en plus tapie très loin, dans le tréfonds de notre être.
    Je continuerai à vous lire avec intérêt/agacement/enthousiasme…
    Cordialement.

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