Ma Jian à Saint-Malo

Ma Jian (photo A.L.)

Saint Malo cette année offrait la possibilité de rencontrer Ma Jian, le grand écrivain chinois, l’auteur des Nouilles chinoises, de Beijing Coma, de Chemins de poussière rouge etc.
Nǐ hǎo, wǒ jiào « Alain »
je ne sais pas pourquoi mais chaque fois que j’essaie de parler mandarin, j’ai en retour cet air de stupeur qu’ont en général les gens quand ils pensent que vous allez les agresser… (je ne dois pas être le seul dans ce cas si j’en crois l’attitude fréquente des chauffeurs de taxi pékinois voyant fondre sur eux un client potentiel venu d’occident, ils agitent fébrilement les mains devant leur visage en signe de refus, ah ! non, surtout pas ça, on ne va encore rien y comprendre, Wǒ tīng bù dōng – je ne comprends pas – disait un tel chauffeur en frappant son volant de désespoir…).
La conversation ne pouvait pas aller très loin…

Je me suis passionné il y a une quinzaine d’années pour Chemins de poussière rouge, récit d’un voyage clandestin à l’ouest de la Chine fait pour échapper aux censeurs, livre qui m’accompagna au cours du voyage que nous fîmes en Chine pendant cinq semaines en 2005, C. et moi. A l’époque, le régime n’était pas si dur qu’aujourd’hui, nous errions librement dans les rues de Lhassa et choisissions nous-mêmes, d’après le guide Lonely Planet, l’hôtel dans la vieille ville où nous souhaitions dormir. C’est librement aussi que nous traversâmes la moitié du plateau tibétain pour rejoindre Golmud (prononcer Guermou) puis, au-delà, Dunhuang, à travers un pays habité par des musulmans Hui aujourd’hui persécutés et internés dans des camps. Ma Jian avait fait le chemin inverse, de Dunhuang à Golmud. A Golmud, il avait cherché du travail pour avoir assez d’argent afin de poursuivre son périple et d’aller au Tibet. Il avait acheté une tondeuse, des ciseaux, un peigne et un mètre d’étoffe, puis s’était installé près d’un cinéma en proposant des coupes de cheveux, à deux mao la coupe (le mao est un dixième de yuan, on dit aussi jiao). Au cours de ce voyage, Ma Jian écrivait des poèmes qu’il envoyait à un ami pour qu’il les publie, il avait avec lui pour seul livre Feuilles d’herbe de Walt Whitman. Chemins de poussière rouge est le meilleur livre de voyage que j’aie jamais lu, il ne cherche pas à faire du lyrisme, ne possède pas de fioritures, il avance simplement parsemé de courts dialogues savoureux qui font vivre les gens du peuple rencontrés en cours de route. Ce voyage de Ma Jian datait des années quatre-vingt mais je ne doute pas que les rencontres qu’il évoque pourraient avoir lieu encore aujourd’hui.

Plus tard, Ma Jian écrivit Beijing Coma, le premier grand roman sur les événements de la place Tian An Men : le récit heure par heure du drame vu par un étudiant qui est dans le coma sur un lit d’hôpital et qui voit au travers des vitres les slogans qui continuent à s’étaler, comme BRANDISSONS LE GLORIEUX DRAPEAU ROUGE DU MARXISME ET ALLONS HARDIMENT DE L’AVANT. D’une manière drôle, Ma Jian se met en scène dans le roman : « Quelques jours après, le magazine La littérature du peuple publia La Mendiante de Shigatze, une novella d’avant-garde écrite par un certain Ma Jian. Le Département central de propagande la dénonça immédiatement comme une œuvre nihiliste et décadente et ordonna la destruction de tous les exemplaires, avant de se lancer dans une campagne nationale contre le libéralisme bourgeois ». La Mendiante de Shigatze est en effet le premier livre de Ma Jian, publié en 1987. Shigatze est la deuxième ville du Tibet, elle abrite le fameux temple du Tashilumpo qui, en principe, est le lieu de résidence du panchen lama (on sait que le dernier a été enlevé par le régime chinois) mais le livre de Ma Jian ne se passe pas seulement en ce lieu, qui ne donne son titre qu’à une seule nouvelle parmi les cinq qu’il contient. La première de celles-ci est centrée sur les rites funèbres. Une jeune fille est morte et le narrateur assiste à ses funérailles. On sait que le rite bouddhiste tibétain consiste à dépecer le cadavre en offrant les morceaux en pâture aux vautours, ce qui s’explique en partie par l’absence de bois pour brûler les cadavres et la dureté du sol qui ne permettrait pas de les enterrer (mais je mets un bémol à ce genre d’explication « fonctionnaliste » dont les ethnologues ont toujours su montrer les limites, il est probable que cela correspond aussi à un choix en cohérence avec l’ensemble des croyances véhiculées par le bouddhisme tantrique). Au cours de la cérémonie, le narrateur apprend qui était la morte, une très jeune femme de 17 ans qui avait été achetée dans une autre vallée, violée par son père adoptif et aimée par deux frères ainsi que par le soldat qui garde l’accès au village. La dernière nouvelle est l’histoire terrible d’une jeune toulkou (supposée réincarnation d’un grand lama) qui va subir le dernier rite avant consécration, rien moins qu’une pénétration par un maître, suivie d’une longue exposition dans un lac gelé où elle perd la vie. Les autorités chinoises condamnèrent ce livre probablement à cause de ce qu’il révélait des mœurs violentes de peuples qui étaient censés avoir adopté le mode de vie des hans (l’ethnie majoritaire en Chine). Le régime chinois tolère ses minorités à condition de les réduire à d’aimables coutumes folkloriques qui donnent lieu à des présentations dans les musées de l’État et, inutile de le cacher, la majorité Han a peur de ses minorités, tout simplement peur, pas seulement la volonté de les mettre aux pas pour des raisons de conformité au dogme (pseudo)-communiste. Le livre est époustouflant. Peut-être un tibétain n’aurait pas osé l’écrire. Ma Jian l’a fait au prix d’un courage héroïque. Mais après ce coup de maître, il n’eut pas d’autre ressource que de s’exiler en Europe. Mon amie Fan Ping, ma prof de chinois préférée, ironise : il y a beaucoup d’écrivains comme Ma Jian en occident dit-elle… Oui, mais celui-ci est exceptionnel.

Autre livre, donc, du grand écrivain exilé : Beijing coma. Ce n’est pas seulement, comme dit plus haut, le récit des événements de la place Tian An Men, mais aussi la somme des souvenirs qui viennent à l’esprit du jeune narrateur Da Wei depuis sa tendre jeunesse, l’époque où il avait cru trouver l’amour en la personne d’une jeune hong-kongaise et où il avait découvert ce qu’avait été vraiment la vie de son père dans une ferme dite « de rééducation ». Son père avait été un violoniste de talent ayant commencé sa carrière aux Etats-Unis, retourné en Chine « croyant bien faire » à la suite de la révolution de 1949. Taxé de « droitisme », il avait été « rééduqué » dans un lao gai près de Guilin et le jeune Da Wei ne savait de cette histoire que la faim atroce qui l’avait torturé pendant des années et qui, après sa libération, l’avait conduit à avoir des comportements jugés étranges comme de conserver pieusement les épluchures et les pépins dans des boîtes pour les manger plus tard (on pense beaucoup au personnage de Maus de Art Spiegelman). Mais il y avait bien pire, le médecin survivant avait dit à Da Wei : heureusement qu’ils l’ont expédié dans le Shandong, car sinon lui aussi aurait été mangé. On croit évidemment que seule la faim pouvait pousser à ces extrémités du cannibalisme mais il n’en était rien avait dit le vieil homme, c’était la haine, oui, cette haine dite « de classe » que les dirigeants du parti excitaient parmi leurs troupes pour qu’elles exterminent « l’ennemi de classe » autrement dit la moindre personne faisant état d’un sentiment juste humain comme de pleurer ses morts. Cela n’est pas la première fois bien sûr que l’on lit ce genre de témoignage : Gao Xingjian, le prix Nobel de l’an 2000, en parlait aussi dans Le livre de l’homme seul. Nous sommes toujours horrifiés à ces lectures, d’autant qu’en 68, l’année du paroxysme de ces horreurs, nous étions, jeunes européens naïfs, fascinés par la Révolution Culturelle dont les Sollers, Barthes et Kristeva nous vantaient les mérites, et que l’intellectuelle italienne Maria Antonietta Macciocchi théorisait dans un livre mémorable au titre pédant de De la Chine (le ministre gaulliste Peyrefitte n’était pas tellement en reste d’ailleurs avec son Quand la Chine s’éveillera). Il faut bien se rendre à l’évidence : toutes les révolutions ont engendré de la haine et se sont nourries d’elle (sauf peut-être le Mai 68 français qui, lui, se faisait plutôt dans la joie, mais était-ce une révolution au sens propre?), ce qui nous fait aujourd’hui douter de leur nécessité dans l’avenir et même avoir plutôt envie qu’on les évite…

Dans Beijing Coma, alternent les passages en italiques qui décrivent objectivement le corps et le cerveau du blessé et les passages, bien plus élaborés, où s’égrènent les souvenirs de Da Wei. Et ces souvenirs ne touchent pas seulement la vie politique en Chine dans les années quatre-vingt mais aussi, bien entendu, tous les émois par lesquels le narrateur est passé, notamment ceux de l’amour. Il y a beaucoup de délicatesse dans ces évocations, comme lorsqu’il dit après sa rupture brutale avec la jeune A Mei : « Je continuais à aller en cours, à manger, me soûler et dormir. Mais à l’intérieur, j’étais mort, et tout autour de moi était mort. Je fermais mes portes à clé, y compris celle qui donnait sur le balcon. Je ne voulais pas que le peu d’amour qui restait dans la pièce s’en échappe » (p. 90).

Il apparaît déjà que le reproche essentiel fait par Ma Jian à la société chinoise est son apathie. Ne rien faire et laisser faire pourvu que le niveau de vie s’améliore. Et c’était bien sûr là-dessus que s’appuyait Deng Xiaoping, tout comme c’est là-dessus que table aujourd’hui Xi Jinping.

La période Xi Jinping est l’objet du dernier livre paru de Ma Jian, celui qu’il présentait à Saint-Malo, China Dream. Il s’agit plutôt d’une fable où se mêlent réalité et fiction, avec même une goutte de fantastique. Le livre est à la fois drôle et tragique. C’est l’histoire d’un haut fonctionnaire, Ma Daode, qui est passé d’un obscur poste dans un département local au poste prestigieux de directeur du Bureau du Rêve Chinois ! Rien que cela ! Ma Jian explique en avant-propos qu’en novembre 2012, Xi Jinping s’est rendu au Musée national de Chine, sur la place Tian An Men – ce musée où sont occultés tous les événements gênants pour l’orthodoxie du pouvoir – et y a prononcé un discours où il a fait part de son « rêve chinois de renouveau national ». A la suite de cela, les dignitaires du régime ont rivalisé d’inventivité pour donner substance au rêve. Les compagnons de Ma Daode se creusent la tête pour inventer des fêtes toutes plus incongrues les unes que les autres, passant de la fête du ravioli à celle des couples de nonagénaires, mais Ma Daode, lui, a un projet bien plus ambitieux, celui de réaliser une puce électronique que l’on utiliserait comme implant chez chaque citoyen dans le but de faire disparaître ses rêves et désirs individuels (qui ne peuvent être que néfastes et contre-productifs) pour les remplacer par le grand rêve chinois collectif. Il veut évidemment commencer par lui-même, être son propre cobaye. Seulement voilà, plus il essaie d’éliminer ses souvenirs plus ceux-ci remontent à la surface, jusqu’à lui rendre la vie impossible. Il en perdra son poste, puis la vie dans un suicide spectaculaire. C’est que les souvenirs en question, en plus, ne sont guère roses, ce sont là encore ceux d’une période pas si lointaine et qu’il a connue dans sa jeunesse, époque de la Révolution Culturelle. Et Ma Jian retourne à ses évocations terribles de massacres dans les campagnes chinoises, quand les fractions de Gardes Rouges s’organisaient en bandes dont chacune, prétendait refléter la vraie orthodoxie, la vraie fidélité au président Mao. Il avait ainsi intégré un Régiment de Gardes Rouges mais après qu’on ait dévoilé le passé « droitiste » de son père, il en fut exclu et avec d’autres exclus comme lui, ils formèrent une bande rivale qu’ils avaient nommée l’Orient Rouge, et qui faisait face au Million de Guerriers Courageux. L’Orient Rouge n’avait que quelques fusils alors que les Guerriers Courageux étaient carrément dotés de mitrailleuses… Rien n’empêchera de faire resurgir le souvenir des parents humiliés acculés au suicide que l’on va enterrer la nuit en cachette afin de ne pas être surpris et condamné à son tour, ou bien celui de la petite amie dont on est amoureux et qui périra d’une balle dans la nuque. Ma Daode est lucide cependant : « il sent les souvenirs pousser dans sa mémoire comme des champignons après la pluie. Si mon passé continue de resurgir comme ça, se dit-il, je vais finir par craquer ». Et quand il rendra visite à un vieux maître de qi gong pour qu’il lui fournisse la recette de l’oubli, celui-ci lui dira que lorsqu’on déconnecte la vie du passé, elle perd tout son sens. « L’histoire, c’est le bouillon de poulet de l’âme », après tout.

Bien sûr, on n’abolit jamais l’histoire, ni l’inconscient, serais-je tenté de dire (alors que nombreuses sont les voix qui se lèvent pour enfoncer la psychanalyse).

Sur la scène du théâtre Chateaubriand, après le film sur Liu, Ma Jian fait part de ses craintes pour l’avenir : le régime chinois sera tenté de s’allier avec celui de Corée du Nord et de faire bloc avec l’Iran dans un conflit possible avec les Etats-Unis. Mais dans ce livre-ci, il va plus loin encore dans le dévoilement du « rêve chinois », par la parole du chef Ding : « Le rêve de Xi Jinpîng, c’est que d’ici le centenaire du Parti Communiste Chinois en 2021, notre société soit modérément prospère, et pour le centenaire de notre République en 2049, que notre économie ait surpassé celle des Etats-Unis et que la Chine ait retrouvé une place centrale à l’échelle internationale. Durant cette période de transition cruciale, le parti dirigeant chinois doit devenir le parti dirigeant de l’humanité. Ensuite seulement le rêve de résurgence nationale du président Xi Jinping sera réalisé. Ensuite seulement le Rêve Chinois deviendra global. Ensuite seulement le peuple chinois pourra parcourir le monde entier, prendre le contrôle et concrétiser la grande unification de l’humanité... » (p. 34)

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3 commentaires pour Ma Jian à Saint-Malo

  1. Debra dit :

    Bon, je suis contente d’être tombée à mi-parcours sur un vrai passé simple dans votre billet. Peut-être les avez-vous toujours employés, mais je ne les avais pas remarqués, mais aujourd’hui, je suis contente de les avoir vu.
    Pour l’écrivain chinois…je vais demander « La mendiante de Shigatze » pour ma bibliothèque.. Le reste est certes terrifiant, mais ma belle soeur m’a offert « La fin de l’homme rouge » il y a deux ans, et je l’ai feuilleté, pas plus. Je préfère lire Pasternak, de toute façon. Ma Jian ne me surprend pas, là. Qu’il lui est nécessaire de s’exprimer sur ce sujet, cela ne m’étonne pas, mais je n’ai pas envie de le lire sur ce sujet, qui est un fléau..UNIVERSEL maintenant.
    L’industrialisation est le dernier fléau de l’Homme qui le transforme en grain de sucre (masse) et nous savons ce qu’est le sucre…. on dit « DU sucre » ; on n’en parle pas au singulier. Avec la démographie, pourquoi s’étonner que nous prenons le chemin… du sucre, avec les effets qu’on peut attendre quand nous prenons le chemin du sucre ?
    Triste et très regrettable, mais je m’abstiendrai de toute tentative de trouver/projeter/penser une solution activiste à ce problème.
    Je suis mitigée sur les accusations de « nihilisme décadent ».
    Je ne sais pas si on peut traiter « Le Roi Lear » de nihilisme décadent, car il est difficile de faire plus noir que cette pièce, mais curieusement, la poésie permet de transcender l’horreur de ce qui s’y passe, et même, ce qui s’y passe… inévitablement, fatalement comme la mécanique d’un horloge. Mais nos romanciers « modernes » ne sont pas Shakespeare… le pire étant que dans l’ensemble, ils n’osent même plus aspirer à être grands, de mon point de vue.

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    • alainlecomte dit :

      J’utilise le passé simple quand ça me chante, non mais… quant aux romanciers modernes, je pense que Soljenitsyne atteint Pasternak.

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      • Debra dit :

        Na. Soljenitsyne n’atteint pas Pasternak, parce que sa prose n’atteint pas celle de Pasternak. Ça fait longtemps que je ne l’ai pas lu, mais je l’ai lu tout de même. Et puis, il y a une forme de fraîcheur à la vision de Pasternak, parce que Soljenitsyne arrive plus tard dans le processus de massification de l’Homme (rouge ou pas) que je décris plus haut.
        Notre très grand mépris pour la langue/les langues finit par porter ses méfruits, si je puis dire. Je vous ai déjà dit que je crois au Verbe, et je crois qu’il agrandit l’Homme, et j’ai envie que l’Homme soit agrandi, pas rapetissé, et réduit à ramper comme un vers de terre (et encore, j’aime beaucoup les vers de terre, sans vouloir en être un).
        En attendant, je suis contente que ça vous chante de recourir au passé simple…

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