Ce n’est bien sûr pas ce virus-ci qui, à lui seul, va conduire à l’effondrement de notre civilisation. On peut néanmoins penser que la crise sanitaire actuelle est l’occasion d’une grande répétition, d’un exercice « grandeur réelle » avant les phases successives d’une catastrophe annoncée. On peut croire que demain, dans pas si longtemps, les autorités dirigeantes des pays édicteront des consignes et promulgueront interdictions et obligations afin de protéger les populations contre des menaces pire encore que celle du coronavirus. Occasion de lire cet intéressant petit livre de Naomi Oreskes et Eric Conway sur l’effondrement de la civilisation occidentale.

Nous sommes en 2093… L’effondrement de la civilisation occidentale a eu lieu… cela s’est passé en plusieurs phases. C’est en 2009 paraît-il qu’a eu lieu la dernière chance d’éviter la catastrophe, c’était au Danemark, les dirigeants occidentaux s’étaient réunis pour tenter de se mettre d’accord pour établir une législation contraignante afin d’éviter un changement climatique désastreux. Ils s’appuyaient sur un rapport du GIEC de deux années auparavant qui montrait sans détour le caractère anthropique du réchauffement. Mais juste avant cette conférence, une campagne massive (je m’en souviens) s’en était prise au GIEC, affirmant qu’il était composé de chercheurs incompétents qui n’avaient pour but que de détruire la civilisation en détruisant d’abord son économie. Cette campagne avait été financée par les compagnies pétrolières et minières. Alors les dirigeants fléchirent, que voulez-vous, ils n’étaient pas sûrs… alors ensuite le réchauffement s’intensifia, dès 2010, « une vague record de chaleur et d’incendies fit plus de 50 000 morts en Russie, l’année suivante, des inondations massives touchèrent plus de 250 000 personnes en Australie, en 2012, les records de maximum de température hivernale furent pulvérisés aux Etats-Unis », en 2018 et 2019, nous connûmes les incendies de forêts appelés « big fires » en Californie, en Amazonie, en Sibérie et en Australie. 2023 fut paraît-il célèbre comme année de « l’été perpétuel », causant 500 000 victimes, 500 milliards de dollars de dégâts dus aux incendies, aux mauvaises récoltes et à la mort d’animaux d’élevage et de compagnie. « Les décès de chats et de chiens ont particulièrement retenu l’attention des Occidentaux riches mais ce qui était une anomalie en 2023 est vite devenu la nouvelle norme. Même alors, les dirigeants économiques, politiques et religieux n’ont pas voulu admettre que, derrière ces désastres toujours plus destructeurs, il y avait la combustion des énergies fossiles. Davantage de chaleur dans l’atmosphère signifie davantage d’énergie à dissiper, ce qui se manifeste par des tempêtes plus puissantes, des déluges plus massifs, des sécheresses plus terribles. C’est aussi simple que cela. Mais l’ombre de l’ignorance et du déni s’était abattue sur ceux qui se croyaient les enfants des Lumières. C’est pourquoi nous appelons aujourd’hui cette époque « période de la Pénombre » ».
C’est comme cela que débute le petit livre pointu et ravageur écrit avec rage et précision par Naomi Oreskes et Eric Conway il y a déjà quelques temps (2015) et traduit et publié en France seulement en février 2020 (et c’est bien dommage qu’il y ait eu un tel retard). Je connaissais les auteurs, les ayant croisés dans une conférence de l’A.G.U. et ayant lu leur livre sur la manière dont les industriels du tabac tentèrent par tous les moyens de contre-carrer les campagnes d’information sur les méfaits du tabagisme (Les marchands de doute. Ou comment une poignée de scientifiques ont masqué la vérité sur des enjeux de société tels que le tabagisme et le réchauffement climatique. Trad. fr. de Jacques Treiner, Paris Le Pommier, 2012). Ici, ils se font auteurs de fiction (ils disent eux-mêmes s’inspirer de certains auteurs de science-fiction comme Kim Stanley Robinson – cf. La trilogie martienne, Paris, Omnibus, 2006) car la fiction souvent est le meilleur moyen de sensibiliser le public à des questions graves.

Dans les marges de la fiction, ils font part de réflexions épistémologiques intéressantes. On peut certes se demander pourquoi les avertissements des scientifiques sont systématiquement ignorés. Outre les stratégies en usage chez les manipulateurs de l’information (bien mises en évidence dans Les marchands de doute) et qui relèvent de la malhonnêteté pure et simple, ils mettent en cause les fondements même de la démarche scientifique expérimentale classique basée sur la théorie statistique due entre autres à Ronald Fisher et à Neyman et Pearson. Cela me rappelle mes lointaines études de statistiques… On voulait donner des critères pour choisir un test plutôt qu’un autre et on retenait l’idée qu’il fallait choisir le test maximisant la « puissance ». Soit un test H (la mesure d’une quantité sur une certaine population observée) servant à confronter une hypothèse H0 à une hypothèse H1 (par exemple « ce médicament est plus efficace qu’un placebo » contre « ce médicament a la même efficacité que ledit placebo »), alors on distingue deux types d’erreur possible ; celle consistant à choisir H0 alors que H1 est vraie et celle consistant à choisir H1 alors que H0 est vraie. A priori, si on connaît les lois de distribution, ces deux erreurs se mesurent par leur probabilité : P(H0|H1) (probabilité de H0 sachant H1) et P(H1| H0). Le problème est qu’on ne peut pas minimiser les deux risques en même temps et qu’il faut donc nécessairement privilégier un risque par rapport à l’autre. Si on choisit de mettre un seuil au premier risque, le « meilleur » test sera celui qui minimise l’autre parmi tous les tests possibles (ou qui « maximise la puissance », celle-ci étant définie par 1 – P(H1| H0)). Cette dissymétrisation est la source de graves problèmes car on voit tout de suite que le risque choisi comme prioritaire l’est sur des considérations qui ne relèvent pas de la science mais de l’intérêt. On peut ainsi fort bien conclure que des observations ne sont pas concluantes sur la base d’un choix erroné du risque privilégié. Oreskes et Conway suggèrent que c’est ce qui s’est passé déjà maintes fois dans les travaux sur le climat :
Au début du XXIème siècle, certains scientifiques avaient compris que les ouragans s’intensifiaient. C’était bien ce que laissait prévoir la physique théorique : le réchauffement des températures marines de surface dans les zones de cyclogenèse pouvait provoquer, et probablement provoquerait, soit davantage d’ouragans soit des ouragans plus intenses. Ces spécialistes n’en ont pas moins renoncé à leurs conclusions sous la pression de leurs collègues.
La suite des événements n’est qu’une aggravation continuelle : à cause du déni professé par les milieux politiques et financiers, la concentration de CO2 dans l’atmosphère au lieu de baisser, s’accroit, et double en 2041 par rapport à 2001. A ce moment, la température augmente de 3,9 ° C au lieu des 2 ou 3 attendus. A partir de 2040, les vagues de chaleur et de sécheresse deviennent la norme, les populations migrent des lieux ravagés par les incendies et les tornades vers des endroits plus à l’abri, l’Afrique se dépeuple. Toutefois le niveau des mers n’a pas encore grimpé trop haut. Mais en 2041, les récoltes sont anéanties sur l’ensemble du globe. Emeutes de la faim, migrations massives s’en suivent, épidémies, choléra, typhus, dengue. Loi martiale etc. En hâte, Une convention est signée (Convention des nations unifiées sur la géo-ingénierie et la protection du climat, CNUGIPC) qui prend pour initiative le PIGIRC (Projet international de géo-ingénierie pour refroidir le climat) consistant à balancer dans la stratosphère des myriades de particules de sulfate de moins d’un micro-mètre à un rythme annuel d’environ 2 téragrammes. On espérait ainsi réduire la température de 0,1 °C par an de 2059 à 2079. Dans un premier temps, le remède fut bénéfique… jusqu’à ce que l’on se rende compte tout à coup que l’un des effets secondaires était la disparition de la mousson en Inde (le rayonnement solaire ayant diminué, l’évaporation dans l’Océan Indien également…). En 2063, le programme fut alors interrompu. Mais aussitôt, les températures se mirent à grimper de plus belle, avec non seulement un effet de rattrapage mais un malus de 0,6°C, ce qui propulsa la hausse de la température moyenne à plus de 5°C. Dans le même temps, la banquise arctique estivale disparut entièrement, l’inlandsis de l’Antarctique occidental s’effondra, et le niveau des océans monta brusquement d’environ 5 mètres sur la presque totalité du globe. Alors là, ce fut la grande catastrophe, de nouveau des migrations en masse puis, à cause de la fonte du pergélisol, des virus, bactéries et microbes libérés dans la nature causant jusqu’à la réapparition de la peste, entraînant le décès de la moitié de la population mondiale. Ce n’est qu’en 2090 qu’une invention apparut, sous la forme d’un lichen créé par une généticienne japonaise, une sorte de glu noire qui fut répandue un peu partout, absorbant le CO2. Après un répit dû également à un « grand minimum solaire » au début du XXIIème siècle, qui réduisit le rayonnement solaire de façon naturelle, ce qui restait d’humanité put commencer à se regrouper et à s’organiser selon des règles nouvelles…
Voilà donc un des scénarii possibles et même vraisemblables pouvant se produire d’ici la fin de ce siècle. Et encore, il s’agit d’un scénario optimiste. Oreskes et Conway ne sont pas « collapsologues », ils ne croient pas en la disparition pure et simple et en très peu de temps de toute l’humanité, ils voient cela par étapes et avec une chance raisonnable de survie pour une partie de cette humanité. On peut même penser que ce scénario est trop optimiste… Si les survivants ont la chance de se regrouper et de se réorganiser, alors il laisse une jolie chance à l’humanité qui, peut-être, pourra en profiter pour mettre au point un système qui fasse oublier le désastreux capitalisme. A voir… (mais nous ne serons pas là pour vérifier ou infirmer cette prévision). Il est étrange que nos héros, en 2093, écrivent cette histoire passée depuis la Chine. En fait, le clin d’oeil vers l’empire du milieu se manifeste dès le début :
La Chine a pris des mesures pour limiter sa population et reconvertir son économie à des sources d’énergie non fondées sur le carbone. Ces efforts ont été peu remarqués, et encore moins imités, en Occident, et cela pour deux raisons : les Occidentaux jugeaient immorale la politique chinoise de contrôle des naissances, et l’expansion économique du pays, exceptionnellement rapide, provoquait une montée spectaculaire de ses émissions de gaz à effet de serre, qui masquait l’effet des énergies renouvelables. Pourtant, vers 2050, celui-ci est apparu clairement : les émissions chinoises avaient entamé leur chute précipitée. Si les autres pays avaient suivi l’exemple de la Chine, l’histoire que je relate ici aurait peut-être été bien différente. (p. 18)
Plus loin, il est fait référence à la « Seconde République populaire de Chine » (p. 76) qui aurait succédé à l’actuelle en en éliminant les caractères fâcheux, et il est dit : « la capacité de la Chine à faire face au grand désastre climatique a prouvé la nécessité d’un régime centralisé ».

Faut-il y croire ? Il est certain que les auteurs de ce petit livre s’en prennent en premier lieu à notre système occidental basé sur le fondamentalisme de marché, autre nom du néo-libéralisme, qui, évidemment, se révèle incapable d’intégrer dans ses coûts les dégâts infligés à l’environnement, et ils font la preuve que seul un renforcement du rôle de l’État serait en mesure de corriger le tir. On peut croire en cela, en effet, mais à condition de prendre conscience du fil ténu sur lequel cette croyance nous fait nous déplacer. La limite entre l’importance accordée à l’État et la tentation totalitaire telle qu’elle se manifeste justement en Chine (généralisation de la reconnaissance faciale par exemple) menace toujours d’être franchie. Notre société est bien mal préparée à courir ce risque : est-elle prête à donner raison à Xi Jinping ? Les faiblesses du centralisme sont aussi connues que celles du libéralisme : on vient de les voir s’illustrer avec les retards mis à déclarer les premiers cas de coronavirus à Wuhan pour cause de tendance naturelle à la dissimulation dans tout pays où la hiérarchie du Parti fait craindre aux différents bureaucrates à tous les échelons les retombées d’un désastre annoncé pour leur propre carrière. Mais les auteurs ne pouvaient pas le savoir : ce récit date de 2015.

Oreskes et Conway n’envisageaient même pas alors qu’un Trump pût prendre le pouvoir aux USA. Comment penser aujourd’hui que les énergies fossiles vont être combattues efficacement dès lors que l’on sait que les Etats-Unis et le Canada sont à fond dans l’exploitation des gaz de schiste et des sables bitumineux, et que sans doute jamais un président américain (même Biden – puisqu’on se doute aujourd’hui que l’establishment démocrate va parvenir à ses fins en imposant le conciliant Biden comme candidat opposé à Trump) ne s’y opposera, obnubilé qu’il sera toujours par la soi-disant autonomie énergétique que cette exploitation procurerait à son pays ? Oreskes et Conway voient comme un signe positif la signature d’un accord en 2014 entre Obama et Li Keqiang mais il y a longtemps que les contrats signés par Obama et son administration sont partis en fumée…
Les événements se succèdent à un rythme accéléré, comparable à celui avec lequel se multiplient les virus. Il nous faut réfléchir plus que jamais non pas au moyen d’éviter la catastrophe (si celle-ci est inéluctable) mais à la manière dont l’humanité peut parvenir à l’endiguer, ainsi qu’à notre place, à chacun de nous, au sein des situations de crise. Une idée comme ça, en passant : relire « La peste » de Camus, ce que je fais en ce moment et dont je dirai un mot, je l’espère, la semaine prochaine.




































