Art et musique en Suisse romande

J’ai bien aimé aller à Neuchâtel. Cette ville de Suisse romande a toujours été pour moi un modèle d’élégance, ses immeubles de pierres jaunes qui viennent d’une carrière très proche, avec leur style baroque, descendant d’un passé prussien où l’on aimait à construire des palais, des opéras dominés par des aigles, m’ont toujours paru contenir des salons où, si l’on ne pouvait parler, du moins pouvait-on entendre de la musique. A Neuchâtel, il y eut passage d’une multitude. Hommes et femmes de lettres, des arts et des sciences, et bien sûr autant de personnages de pouvoir. C’est ici que Honoré de Balzac et Eveline de Hanska se rencontrèrent physiquement après avoir échangé leurs lettres, et avant d’ouvrir une correspondance de dix-sept années et de s’épouser juste avant qu’il ne meure. Joséphine de Beauharnais passa par là, elle aussi, mais il faut dire qu’à l’époque (1810), Neuchâtel était principauté française. Rousseau bien sûr, mais n’en parlons pas, il a eu aussi des mots durs envers les Neuchâtelois. Huguenin, Humbert-Droz, Houriet sont des noms connus dans le coin, de même que tous les Jeanneret, y compris le plus célèbre d’entre eux, dit Le Corbusier (qui, il est vrai, était, lui, de La Chaux-de-Fonds où il construisit une villa pour ses parents, la Maison Blanche), Meuron, Montmollin, Nicolet, ces noms donnent le tournis, mais moi je retiens les Piaget, dont le plus célèbre fut, n’en doutons pas, Jean, le grand psychologue et épistémologue, qui est né là et y a passé un doctorat de sciences (je crois qu’il portait sur la théorie de l’évolution, à propos de petits coquillages et mollusques qu’il avait recueillis dans le lac). J’ai été étonné que dans le livre de Graeber, dont je parlais il n’y a pas si longtemps sur ce blog, il soit tant question de Piaget, comme si, en quelque sorte, le savant genevois pouvait apparaître comme un révolutionnaire… Moins drôle (si l’on peut dire) Guillaume Farel, ultra du protestantisme, pire que Calvin, faisant mesurer la longueur des robes des dames pour s’assurer qu’elles étaient de bonne vertu, et David de Pury, bienfaiteur de la ville puisqu’il lui a cédé sa fortune, mais dont celle-ci, justement, était mal acquise : grâce au trafic d’esclaves.
Le Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel (MahN) offre en ce moment une belle exposition construite à partir de ses collections permanentes, dite « Mouvements », où il est question de toutes formes de déplacements des humains, notamment des migrations, et du commerce triangulaire, dont la ville a beaucoup bénéficié : s’étaient installées dans la région de nombreuses fabriques d’indiennes (en particulier parce que leur production était interdite en France afin de protéger les soyeux), ces étoffes imprimées ou peintes que l’on échangeait en Afrique contre des esclaves. Neuchâtel est coincée entre le lac du même nom et le pied du Jura, ce qui la rend très verticale (d’où le récent funiculaire), et depuis son bord de lac on voit, par temps clair, se profiler les sommets du Haut-Pays bernois, Eiger et Jungfrau.

Bienne, un peu plus loin, mais qui a son lac en propre (avec son île particulière : celle de Saint-Pierre où séjourna Rousseau) est tout autant intéressante mais surtout en sa vieille ville, château, fontaine et banneret – ce n’est pas que le reste ne le soit pas, ville à quartiers populaires, ville plutôt pauvre surtout quand on la compare aux autres villes de Suisse, et qui en tire une certaine fierté. La Suisse a ceci de sympathique que l’on y glorifie la culture, et notamment la culture classique. Quelle ville de France, aussi petite que Bienne (environ cinquante-cinq mille habitants), peut s’enorgueillir d’un musée prestigieux et surtout d’un opéra / théâtre avec son propre orchestre et son propre chœur, où l’on donne des représentations des chef-d’œuvre de l’art lyrique dans des mises en scène aussi innovantes, en n’ayant pas peur d’inviter les meilleurs artistes venus de tous les endroits d’Europe, de l’Est comme de l’Ouest ? Nous venons d’y voir rien moins que Le Château de Barbe Bleue, unique opéra composé par Bela Bartok, œuvre difficile sur le plan musical (atonale), intense sur le plan dramatique et surtout d’actualité puisqu’on y traite des violences faites aux femmes, le metteur en scène Dieter Kaegi faisant allusion notamment au cas de Natasha Kampush. Dans sa version originale (que je n’ai jamais entendue), Le Château de Barbe Bleue est prévu pour grand orchestre, il a donc fallu l’adapter aux dimensions du petit orchestre de Bienne, et comme le dit le chef Kaspar Zehnder, « quand on a neuf cordes à disposition au lieu de l’effectif normal de soixante, il faut modifier quelque chose » ! La partition se déploie en sonorités très fortes qui donnent des équivalents aux couleurs, « ce sont ces couleurs incroyables qui font la particularité de cet opéra » dit encore le chef. Nous sortons de là ébranlés. La mise en scène joue sur tous les ressorts de la dramaturgie et de la scénographie contemporaines : un château / cube tourne au gré des scènes, montrant tour à tour le lit et la chambre des tortures. Solistes aux voix puissantes et harmonieuses qui nous touchent jusqu’au tréfonds (Katarina Hebelkova, Mischa Scheliomanski).

Le Château de Barbe-Bleue, Bela Bartok, mise en scène Dieter Kaegi, photo extraite du site https://www.tobs.ch/fr/theatre-lyrique/productions/stueck/prod/718/, Katarina Hebelkova et Mischa Scheliomanski

Le Landeron est un village du canton de Neuchâtel au bord du lac de Bienne (le seul à être ainsi, comme s’il était une anomalie, quelque chose de fautif, ayant déserté son lac pour celui d’un autre) dont le cœur est médiéval, on parle de XIIIème siècle. On y accède par une porte sous une tour, et c’est alors une place oblongue bordée de vieilles demeures des XIVème, XVème ou XVIème siècle, aux façades hautes et étroites toutes différentes ayant chacune son charme ancien. Ici des fenêtres à meneaux remarquablement sculptés, là une vitrine en forme d’arc aux volets arrondis. Et tout à coup un magasin de luthier. On regarde le nom sur l’enseigne. Celui d’un ami de longue date de C. Ils étaient ensemble au lycée de La Chaux-de-Fonds dans les années soixante-dix (septante comme on dit ici). Nous entrons. Un atelier de luthier ressemble à une antre d’Ali-Baba, les trésors se chevauchent ou sont pendus au plafond (on pourrait dire comme de gros jambons), ils luisent dans la pénombre, leur cire goutte sur les établis, des armoires vitrées renferment les plus précieux violons, des Stradivarius, peut-être, sont parmi eux. Le maître des lieux nous accueille avec un réel plaisir et nous sert un café dans son arrière-boutique. Les deux amis parlent du passé pendant que mon regard furette et se pose tour à tour sur de vieilles gravures, des partitions, un tableau antique, des violes de gambe, des violoncelles, et affichés au mur les nombreux portraits dédicacés de ceux et celles pour qui Claude Lebet à travaillé, de l’ensemble I Musici à Henryk Szerynk, passant par Paul Tortelier et Pierre Amoyal. Et aussi, tiens qui voilà, un clown, ce clown fut célèbre : Buffo, qui ne faisait qu’un avec Howard Buten, le psychologue, le romancier, l’artiste de cirque, et cet autre clown, dont s’inspira Buten : Grock, universellement connu, clown entre les clowns. « Pourcoâ ? ». Le luthier avait rencontré Buffo et en avait été bouleversé, celui-ci lui demanda de fabriquer des violons pour lui, dont de tout petits violons comme des enfants pouvant sortir d’un plus gros comme de leur mère enceinte, leur collaboration dura jusqu’à la fin c’est-à-dire la maladie du clown.

Et puis voici une découverte inattendue : dans une vitrine, de tout petits instruments, longs et effilés, qui ne ressemblent guère à des violons habituels, ce ne sont même pas des violons pour enfant. Non. On appelle cela pochette de maître à danser. Leur manche est incrusté de nacre et d’ivoire, évidé afin de servir aussi d’étui pour l’archer. Date d’une période où la danse était à la mode, le Bourgeois gentilhomme nous montre cela, et où le maître à danser plutôt que de s’encombrer d’un lourd instrument, se promenait avec un mini-violon en poche, ce qui allait bien avec les vêtements de ce temps dont les poches étaient larges et profondes. Plus tard, au XVIIIème, la chose devint plus anecdotique et fantaisiste, on la promenait comme un gadget, et s’y greffaient, comme aujourd’hui on a pu le faire pour les téléphones ou les montres qui revêtent une multitude de fonctions, des accessoires comme un éventail pour les jours de grosse chaleur où l’on suait sous la perruque, et la Révolution mit un terme aux maîtres de danse. Claude Lebet a écrit un livre là-dessus, sûrement le seul livre qui existe, avec une préface de Maurice Béjart qui, lors de sa première chorégraphie, un pas de deux, La répétition au violon, d’après Degas, faisait un clin d’œil à cet instrument, et qui remercie notre ami luthier du travail qu’il a accompli pour lui.

photo extraite du site https://www.claude-lebet.com/

Lebet a formé beaucoup de jeunes luthiers (et luthières) dont certain.e.s sont parti.e.s à Crémone, La Mecque de la lutherie, et il a accueilli en son atelier des amateurs. Mon beau-père par exemple eut la passion des violons à une époque de sa vie et n’eut de cesse que d’en fabriquer un (il était très habile de ses mains et savait travailler le bois), ce qu’il put faire grâce à lui. Le maître des pochettes de maître à danser commença sa carrière à La Chaux-de-Fonds puis partit bien vite pour l’Italie, et officia à Rome pendant longtemps, jusqu’à revenir en Suisse en ce petit atelier du Landeron où nous le cueillons aujourd’hui, sis dans une maison qu’il partage avec un vieil italien, ancien professeur de latin, passionné de cinéma et de littérature et qui vient nous voir depuis le fond si sombre de son antre pour nous parler de son ami Fellini.

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Cette année-là, nous eûmes la guerre

Oeuvre du peintre suisse Grégoire Müller

Et cette année-là – mais cette année-là, c’est maintenant, mais cela ne fait rien puisque j’écris toujours en avant, et que maintenant c’est déjà ce que je vais lire dans un an, dans deux ans, tout va si vite que ce que nous vivons dans l’instant se fait déjà connaître et reconnaître dans le passé – cette année-là, donc, nous eûmes très froid, les consignes étant – déjà – de restreindre volontairement le volume de nos chauffages, afin, disait-on, d’économiser le combustible, l’énergie qui venait à se tarir pour cause de guerre pas si loin, même si aux confins de l’Europe, mais l’Europe n’était pas grande, elle était comme le temps, notre temps, si vite circonscrit, dont les limites sont si vite atteintes que l’on a la sensation que déjà elle est finie, atteinte en elle-même, submergée, annihilée par une puissance extérieure. Cette année-là donc nous eûmes la guerre, une guerre dont nous taisions la présence en nous, qui ne devait être abordée dans la conversation que de manière furtive, avec l’air de n’en rien croire, et passons à autre chose, la guerre est celle des autres, restons indifférents et pourtant elle était bien là, rappelant comme le disait un journaliste la situation de l’Amérique alors qu’elle n’était pas entrée en guerre officiellement avec l’Allemagne mais déjà donnait, abreuvait, soutenait les efforts militaires de l’Angleterre, des alliés en ces années quarante qui reviennent maintenant si souvent en notre mémoire. Cette guerre était provoquée par un empire déchu ayant cru pouvoir se dire humilié, mais humilié de quoi ? D’avoir perdu quelle guerre ? Ne s’était-il pas humilié lui-même cet empire, bradant ses équipements, ses usines, ses moyens de produire au lendemain de l’effondrement de son économie, et n’avait-il pas été aidé par les autres pays, n’avait-il pas été l’objet de l’attention, certes intéressée, mais y a-t-il action qui, pour généreuse qu’elle soit ne contient pas en elle une part d’intérêt ? Cet empire n’avait-il pas signé accords lorsque certaines de ses colonies s’étaient détachées de lui et qu’il avait demandé, de concert avec l’autre empire, que les armements atomiques soient restitués, avec contre-partie que jamais au grand jamais il n’y aurait d’attaque, de mise en danger de ces pays qui désormais pourraient vivre libres, indépendants, autorisés à choisir le modèle qu’ils voulaient suivre, et s’ils avaient choisi celui de l’Europe libérale, pouvait-on leur en faire grief, pouvait-on se donner le droit de les envahir pour cela seul qu’ils étaient devenus les représentants d’une culture, d’une façon de vivre, d’une conception de l’avenir qui faisaient horreur à l’ancienne puissance dirigeante ? Pouvait-on massacrer des gens parce qu’ils donnaient libre cours à leurs envies de liberté, notamment en matière sociétal, peut-on massacrer les gens parce qu’ils reconnaissent les violences conjugales, la liberté de son orientation sexuelle ou bien le droit des transgenres, quand l’ancienne puissance ne les reconnaît pas, n’a contre ces nouveaux droits que le mépris des puissances archaïques, vieilles églises, armées brutales dont les idées, même pas les idées, car ce serait trop dire, non, disons les pulsions, sont aussi boueuses que les terres où ils sont contraints de s’embourber ? Cette année-là, la guerre avait le goût de la boue et du sang que l’on enfonce au fond des gorges impuissantes. On la disait pourtant hybride car chargée aussi des nuances de la technique, des ondes et des attaques cyber, mais ce qui ne manquait pas de nous surprendre c’est que, derrière l’apparente nouveauté, le modernisme et l’aura de la science-fiction, on pouvait toujours à ce point vivre, non pas vivre, c’est ici un terme paradoxal puisqu’on ne parle que de mort, mais être témoin passif de tant d’archaïsme, venant du fond des âges cette brutalité de bêtes – d’avant même qu’on conceptualise l’idée de bête, c’est-à-dire d’animalité, qui n’est pas si mal après tout puisque les animaux on le sait maintenant ne sont pas forcément cruels mais ont leur grâce, leur magnanimité, leur honneur au combat, alors que les soldats dont on parle n’ont rien de tout cela – qui tout à coup s’abattait sur un peuple innocent au nom d’un pseudo-droit fabriqué de toutes pièces, qui n’était que le droit d’un hyper-puissant qui basculait dans un hubris vengeur de petit parrain mafieux. A chaque jour, son nouveau crime de guerre, un jour c’était d’avoir tué des civils dans la rue, qui passaient à vélo pressés sans doute d’aller chercher leur ravitaillement, le peu qu’ils pouvaient encore acheter dans des boutiques n’ouvrant que lorsque le soir pouvait les dissimuler aux yeux des occupants, un autre c’était des viols de femmes systématiques, comme pour dire que l’on voulait de force faire naître des enfants d’un sperme russe, un autre c’était des enfants eux-mêmes qui étaient violés, sans raison autre que faire souffrir et montrer que l’on était des barbares, un autre encore, on apprenait que des enfants étaient soustraits à leur terre et envoyés dans des pensionnats sur le sol des attaquants afin d’en faire peut-être de nouveaux soldats que l’on enverrait eux aussi combattre sur cette terre qui pourtant était à eux. Et puis à la fin ils détruisaient les réseaux d’énergie, les centrales, les relais électriques pour que les hommes et les femmes meurent de froid ou de faim. Cette année-là, une puissance guerrière menaçait donc toute l’Europe, soutenue seulement par quelques discours honteux, de la part des anciens militants d’une cause perdue, vieux communistes, représentants d’une gauche qui depuis longtemps avait tourné casaque et s’était retrouvée dans le camp des tortionnaires, ils prétendaient que l’on ne pouvait rien dire parce que l’autre empire aurait fait bien pire, ou qu’il aurait fallu imaginer ce qui aurait bien pu se passer dans un cas prétendument symétrique, comme si le Mexique avait menacé, en s’alliant avec la Chine et la Russie, la puissance américaine, autrement dit ils nous demandaient de nous taire en établissant des parallèles hasardeux, oubliant que lorsque des cas similaires s’étaient effectivement produits, par exemple lorsque la CIA avait aidé Pinochet à prendre le pouvoir au Chili, nous avions aussi su faire bloc et accueillir les réfugiés, avions manifesté notre soutien à un peuple qui, là aussi, avait été envahi, maltraité, violé, spolié alors qu’il avait voté, tout démocratiquement voté, pour le régime qu’il voulait. Oubliant aussi que le chef mafieux de l’empire russe n’en était pas à son premier coup et que si l’on devait nous reprocher quelque chose par contre, c’était d’avoir baissé le front lorsque déjà il bombardait Alep, anéantissait les rebelles syriens ou transformait la Tchétchénie en champ de ruines, nous baissions la tête parce que déjà nous avions peur, la terreur nous obligeait à rentrer la tête dans nos épaules, cela est humain, cela n’est pas un crime, mais c’est vrai, nous aurions du alors montré davantage notre solidarité avec ces populations assassinées. Ainsi, cette année-là, avions-nous dû commencer à vaincre notre peur, peur d’avoir froid, dans tous les sens du terme, y compris lorsque le froid est celui des larmes qui gèlent sur la joue, peur de dire la vérité en face, peur d’appeler guerre ce que l’on nomme une guerre, peur d’identifier les vrais criminels et de reconnaître qui sont les vrais héros, peur de citer le nom des résistant.e.s ukrainien.ne.s.

Tchétchénie du peintre suisse Grégoire Müller – toile exposée en ce moment au musées des Arts et d’Histoire de Neuchâtel, exposition « mouvements ».
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Les idées de Graeber vont-elles nous aider… (suite)

J’ai parlé de David Graeber la semaine dernière. Je corrige ici un peu l’impression négative que j’ai pu laisser au lecteur ou à la lectrice. Je faisais part de mon scepticisme face à une théorie du don qui reposerait sur une sorte de propension naturelle des humains à la générosité, à la bonté et à la noblesse d’âme. Asserter une telle thèse semble relever d’un rousseauisme dépassé. Graeber néglige-t-il les désastres humanitaires qui ont traversé le XXème siècle et qui risqueraient bien de se produire encore au XXIème ? La Shoah ne lui dit-elle rien, ni le Goulag, ni l’Holodomor dont on a beaucoup parlé la semaine dernière au moment où l’Ukraine doit faire face à une tentative génocidaire équivalente ? Si vraiment la noblesse d’âme régnait sur notre humanité, cela se saurait. A moins qu’elle n’ait été présente à ses débuts et qu’il en subsiste des traces dans les sociétés traditionnelles qui pratiquent une économie du don. Si c’est le cas, il faudrait expliquer d’où proviendrait le changement, cela peut-il être dû seulement à l’apparition du marché ? Il est donc intéressant d’étudier les sociétés traditionnelles afin de savoir si, effectivement, l’absence de marché y provoque un recours plus ou moins constant aux réflexes de générosité. C’est là où le livre de Graeber me semblerait avoir un sens. Mais il ne semble pas que la chose soit démontrée car même dans ces sociétés, guerres et affrontements se produisent avec férocité. Alors ?

Alors peut-être ne comprenons-nous pas parfaitement son propos : Graeber ne soutiendrait pas la thèse en question, mais une thèse voisine bien que presque orthogonale. Cette thèse, qu’il emprunte à Marcel Mauss, est que l’opposition entre intérêt personnel pur et générosité ne serait pas pertinente. Elle ne serait que le reflet d’une idéologie dominante qui prime dans la pensée économique d’aujourd’hui. Celle-ci, en effet, veut à tout prix que les relations économiques entre les gens d’une même société soient basées sur un calcul d’intérêts privés : la notion de générosité n’y est même pas mentionnée ou alors elle est considérée comme tellement secondaire qu’il est inutile de lui attribuer quelque vertu explicative que ce soit. Or, ce que révèlent ces études sur les économies du don est que, loin de là, à la base du contrat social, ne figurent pas l’intérêt personnel mais des considérations beaucoup plus vastes où entrent les relations entre groupes et les bénéfices à tirer pour la collectivité. On se trouve en réalité face à une situation gênante : il faudrait, selon la théorie économique courante, refouler l’idée de don avec sa composante de « générosité » pour être conforme à la théorie, autrement dit toujours insinuer que le don n’en est pas vraiment un, qu’il y a toujours derrière lui une intention cachée qui a rapport à un intérêt privé, alors qu’il ne viendrait jamais à l’idée de faire le raisonnement réciproque et de supposer que derrière tout calcul pourrait peut-être se dissimuler en réalité une vraie intention généreuse !

L’idéal moderne du don devient un reflet impossible du comportement de marché : un acte de générosité pure, dépourvu de toute pensée de profit personnel. Mais cela ne veut pas dire que personne ne fait plus de dons : même dans les sociétés modernes et capitalistes, les choses changent constamment de mains sans contrepartie immédiate ni accord explicite sur un retour futur. Cela ne signifie pas que les dons ne sont plus importants. En réalité, la société moderne ne pourrait pas fonctionner sans eux. Le don est devenu la face voilée de la modernité : voilée parce qu’on peut toujours trouver une bonne raison de dire que tel ou tel don n’en est pas vraiment un. (p. 250)

Graeber complète ce passage en se référant à Marcel Mauss:

Mauss mettait en avant qu’il n’était pas inutile de faire la distinction entre générosité et intérêt personnel dans la plupart des sociétés qu’il étudiait. Nous sommes les seuls à partir du principe que ces deux attitudes doivent normalement s’antagoniser.

Il cherche à resituer l’oeuvre de Mauss dans son contexte historique et politique :

Il est crucial de saisir dans quel contexte politique il évoluait, l’intention de Mauss n’était nullement de décrire comment la logique du marché, en instituant des distinctions strictes entre personnes et choses, intérêt et altruisme, liberté et obligations, s’était convertie en sens commun dans les sociétés modernes. Son objectif était surtout d’expliquer dans quelle mesure elle avait échoué à le faire et de montrer pourquoi tant de gens – et tout particulièrement, tant de personnes issues des couches les plus humbles et les plus défavorisées de la société – trouvaient cette logique moralement répugnante.

Mauss réclame le renouveau d’une éthique dans laquelle l’unique excuse pour accumuler des richesses serait de les donner en retour, dans laquelle les riches se considéreraient à nouveau comme les trésoriers de leurs concitoyens.

Voilà qui est tout à coup fort intéressant à savoir, pour tous ceux et toutes celles qui, comme moi, ignorions que Marcel Mauss avait une certaine conception du « communisme », laquelle avait peu de choses à voir avec celle de Marx. Pour le second, « communisme » signifiait seulement propriété collective des moyens de production. Mais qu’est-ce vraiment qu’une propriété « collective » ? A-t-il jamais existé de société ne possédant pas une part au moins de propriété personnelle ? Mauss, lui, trouve beaucoup plus raisonnable de considérer que le communisme est un état de la société où les individus sont liés par des accords de réciprocité se manifestant par des dons et des contre-dons.

Tout compte fait, l’œuvre de Mauss complète celle de Marx en ce qu’elle représente l’autre face du socialisme. L’œuvre de Marx consiste en une critique brillante et durable du capitalisme ; mais comme le constata Mauss, Marx évitait soigneusement de se livrer à des spéculations sur ce que pourrait être une société plus juste. L’intuition de Mauss était tout opposée : il se fichait pas mal de saisir la dynamique du capitalisme ; ce qui l’intéressait, c’était d’essayer de comprendre – et de créer – des modes possibles pour s’organiser en dehors du capitalisme. (p. 253)

Toutefois, il est diverses économies du don, bâties sur des principes différents. En suivant l’intuition de Mauss et l’analyse de Graeber, on peut, d’une part considérer que l’objet donné représente une partie de la personne, soit celle du donateur ou de la donatrice, soit celle du ou de la récipiendaire, et d’autre part, moduler l’échange en fonction de la plus ou moins grande part laissée par la société soit à l’intériorité individuelle (l’idée que l’on se fait de soi-même, la représentation de soi-même comme auto-générateur de son être social), soit à l’extériorité (apparence, place du regard d’autrui). Sont ainsi opposés les Maoris aux Kwakiutl, ce qui donne des formes de don différentes : échange et réciprocité chez les uns (mais qui ne vont jamais jusqu’à l’équilibre parfait, cas où celui ou celle qui rend rendrait l’exact équivalent de ce qui lui a été donné, car alors le circuit serait bouclé, il n’y aurait plus d’engagement, ce ne serait plus la peine de continuer), « potlach » et abandon agonistique de l’autre, chez qui, alors, c’est la possession qui est valorisée par rapport la réciprocité. On voit donc à quel point ces économies du don sont complexes. On voit aussi que la notion de valeur se complexifie toujours plus. Qu’est-ce qui a de la valeur chez les Maoris ? Qu’est-ce qui a de la valeur chez les Kwakiutl ? Car ce n’est pas n’importe quoi que l’on s’échange ou que l’on donne, évidemment il y a une certaine mesure de la valeur qui intervient. En suivant la (pré)logique des sociétés non marchandes, une telle valeur concerne plutôt ce qui est unique, ce qui a une renommée, donc une histoire, à revers total de la valeur communément véhiculée par la notion d’argent. Des noms sont souvent attribués aux choses pour preuves de leur unicité. Curieusement cela me fait penser à la théorie du nom propre avancée par Saül Kripke (grand logicien du Xxème siècle, décédé récemment) selon laquelle le nom propre n’a pas de « sens » à proprement parler, quel est le « sens » du nom « Aristote » ou du nom « Robespierre » ? Ce sont juste des désignateurs, dont la signification vient d’un événement lointain par lequel on a baptisé telle personne « Aristote » ou « Robespierre » et qui s’est perpétué de génération en génération. Il en va de même pour la valeur des objets en terre maori.

maison maori autour de 1880 et cérémonie de potlach chez les kwakiutl

Graeber trouve des rapports intéressants et amusants entre les « logiques » maoris ou kwakiutl et nos propres comportements dans nos sociétés actuelles. Il trouve ainsi des dons centrés sur la personne du donateur, sans souci de réciprocité ou d’échanges : c’est le cas des cadeaux faits par des personnages célèbres, grandes vedettes ou grands sportifs, qui donnent un insigne leur ayant appartenu, collier de strass ou maillot. Ici, rien d’équivalent n’est attendu en échange, il serait comique que le gamin recevant un maillot de joueur de l’équipe de France lui rende un maillot tricoté par sa grand-mère… et des dons centrés sur le récipiendaire, où il hériterait bel et bien d’une partie du donateur, mais alors sous une forme bien restreinte par rapport à ce qui se pratique dans les sociétés traditionnelles. Graeber cite les grandes fortunes, imaginons que Bill Gates lui cède sa fortune, il hériterait du statut d’homme le plus riche du monde mais en aucune manière des autres propriétés qui définissent le milliardaire américain (contrairement à certains dons opérés dans la société Kwakiutl). Preuve incidente que dans la société moderne, les propriétés individuelles tendent à se réduire à peu de chose : une quantité de monnaie.

Il apparaît finalement que ce que veut établir Graeber, c’est que le vrai fondement de la valeur n’est pas l’échange, l’utilité, la quantité produite, mais dans le fond, une recherche de ce qui importe vraiment pour la vie et le maintien en bonne marche de la société. C’est pour cela aussi qu’il fait une tentative pour définir la valeur non pas à partir d’une structure statique de différences (à l’instar de la linguistique saussurienne perçue au travers du Cours de Linguistique Générale), ni à partir de la structure de production et d’échanges économiques à un moment donné mais à partir des actions : ce sont des actions qui sont portées par des individus qui ont de la valeur en elle-même car elles visent à réaliser ce qui figure comme un idéal de société (en quoi consiste la valeur suprême). Par exemple, ce qui caractérise le don par rapport à l’échange de marché, en dehors de toutes les considérations de générosité ou d’intérêt pur, c’est le fait que dans le don, une contrepartie ne soit pas attendue tout de suite, il n’y a pas de « paiement » à proprement parler, il y a juste une assurance qu’un jour, un contre-don sera effectué, mais on ne sait pas quand, ni d’ailleurs dans quelle quantité. Autrement dit, les unités pertinentes que l’on doit mettre en accord, ne sont pas des usagers à un moment donné mais des suites d’actions, d’attentes et de dons, portées par des individus ou par des groupes (ou des « maisons »), qui ressemblent – je me permets de dire ici – à ces stratégies de jeu que l’on trouve dans des théories comme la « ludique » (appelées « desseins » dans le jargon de Girard). Elles sont mises en réseau et sont vouées à converger ou à diverger selon le cas, leur « normalisation » conduisant à des résidus qui correspondent à ce qui reste à un stade donné des dons et contre-dons, comme ensemble amassé ou comme accumulation provisoire donnant la garantie que le jeu peut se continuer sans fin (ainsi que cela se passe sans doute dans la dette, que Graeber a étudiée dans un autre livre (Dette, 5000 ans d’histoire, 2016) : la « dette » est une construction sociale, inutile de la penser comme devant être remboursée à un certain moment, il suffit de penser qu’elle est transmise…).

On peut comprendre ici que cette pensée soit intéressante pour notre époque, où, justement, notre but est, ou devrait être, la valeur suprême : notre vie ou notre survie au sein d’un environnement qui nous devient tous les jours plus hostile. Il est évident que nous ne nous en sortirons pas grâce aux lois du marché. Il est absolument vital que les sujets humains mettent au premier rang de leurs aspirations, non pas le gain immédiat mais ce qu’ils peuvent attendre à plus ou moins long terme de leur attitude de renoncement pour eux-mêmes ou de don à autrui. Prêcher le renoncement sans promettre de compensation pour plus tard ne conduit pas à ce que l’on souhaite : cela nourrit au contraire les frustrations, ou bien ne convainc que les religieux : ceux qui croient en un au-delà qui les récompensera. Pas étonnant que souvent les plus fervents défenseurs d’une écologie du renoncement se réclament du catholicisme (Bruno Latour par exemple), ils trouvent une justification à une foi qui leur a peut-être autrefois valu moquerie. Mais suggérer le don de soi en échange d’une réciprocité future est tout autre chose. Si demain j’étais persuadé qu’en offrant mon toit ou une place dans mon véhicule à qui en a besoin, je sois assuré de bénéficier d’une prestation similaire quand moi-même j’en ai besoin, alors peut-être serais-je moins accroché à mon toit ou à mon confort véhiculaire, au lieu de quoi ces prestations ont bien lieu, mais en échange la plupart du temps de monnaies sonnantes et trébuchantes, ce qui ne me satisfait jamais car l’humain a besoin d’autre chose que d’argent, mais de contacts personnels qui existent pour eux-mêmes et non pour une somme de monnaie.

Evidemment, on m’objectera que cela est difficile à réaliser tant nous sommes imprégnés de culture marchande et de slogans comme « un sou est un sou »… Qu’est-ce qui fait que nous soyons à ce point repliés sur la notion d’argent et sur nous-mêmes ? La différence majeure entre les sociétés du don et les sociétés marchandes tiendrait à ce que les échanges dans les unes sont centrés sur la personne : la honte la plus forte dans une telle société est celle qui résulte de ne pas avoir rendu ce que l’on devait rendre, tout simplement parce que tout le monde se connaît, alors que dans les secondes, l’anonymat règne. Si je ne connais pas mon donneur ou mon prêteur, peu me chaut de ne rien lui rendre, hélas. L’argent ici supplée au manque : la somme versée immédiatement est une contre-partie facile que l’on peut vite oublier, mais elle ne pousse pas les contractants à s’estimer. Ils sont débarrassés de leur enveloppe personnelle et convertis en sujets anonymes, c’est là d’ailleurs bien ce que veut l’économie traditionnelle.

Peut-être faudra-t-il développer une éthique de la gratuité. Spéculons un peu. Il est hélas impossible d’imaginer que notre société puisse fonctionner sans un stimulant matériel. Comment croire que tous ses membres puissent être d’accord pour maintenir leurs services, leurs contributions sans cet élément ? Et, dès qu’il existe, comment éviter qu’il soit dévoyé ? Que certains cherchent à le thésauriser et qu’il soit transformé en divinité ?

Il se pourrait pourtant que certains membres de la société ne soient plus payés, ceux et celles en particulier qui déjà retirent beaucoup de leur travail sur le plan de la réalisation d’eux-mêmes : artistes, acteurs (intermittents du spectacle…), sportifs de haut niveau, professeurs d’université, chercheurs, mathématiciens… Leurs besoins seraient couverts par les donations des mécènes, les riches qui ont « quelque chose à rendre ». Le travers de cette société (qui par bien des côtés ressemblerait à celle de la Renaissance) ne serait-il pas l’apparence en son sein d’une nouvelle aristocratie ? Après tout, c’est justement ce qui existe chez les peuples qui nous servent de référence, les maoris notamment. Alors ? Le prix à payer serait l’abandon de l’idéal démocratique ? On me dira bien sûr que, théoriquement le statut d’artiste ou de chercheur est atteignable par n’importe qui, qu’il n’est pas héréditairement transmis comme dans le cas d’une vraie aristocratie (bien que les travaux de Bourdieu en leur temps aient abondamment prouvé le contraire, qu’une transmission culturelle, symbolique, avait bien lieu) mais il n’en reste pas moins que la chose serait dure à avaler pour tous ceux qui ne se sentiraient pas assez doués, assez désireux, assez reconnus et qui, à n’en pas douter, lutteraient pour renverser le nouvel ordre établi… mais alors il faudrait qu’ils donnent les raisons pour lesquelles ils tiennent tant à l’économie marchande, et en particulier au salariat.

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Les idées de Graeber vont-elles nous aider à penser une autre société ?

David Graeber est le penseur à la mode, « l’un des plus grands intellectuels du moment » a dit le New York Times, présenté aussi comme penseur anarchiste, ayant conduit le combat « Occupy Wall Street », malheureusement décédé assez jeune en 2020. L’une de ses œuvres maîtresses, La fausse monnaie de nos rêves – vers une anthropologie de la valeur a été publiée en français en 2022, alors qu’elle date de 2001. Ce décalage explique peut-être que certaines thématiques très actuelles (le climat) y soient peu présentes, or pourtant… cela a bien à voir avec l’idée de valeur : à quoi tenons le plus le plus si ce n’est à notre survie dans un monde qui s’enfonce dans le bouleversement climatique et le désordre mondial ?

Même si nous avons perdu l’espoir en de grands changements qui nous libèreraient du capitalisme et de ses excès, nous sommes encore avides de propositions d’autres formes de société possibles qui fonctionneraient sur des principes de réciprocité et de redistribution efficace. D’où l’intérêt du livre de Graeber. L’ouvrage se situe délibérément dans la perspective que j’évoque ici : dès le début, il évoque le climat des années 80, où, dit Graeber, il n’est pas rare d’être confronté à une batterie d’arguments qu’il associe au « post-modernisme » : « le monde a changé », « les projets qui visent à [le] changer […] par l’action politique collective ne sont plus viables […] » de tels programmes s’avéreraient de toutes façons impossibles, ou produiraient « des cauchemars totalitaires ». Ceux et celles qui pensent cela se consoleraient simplement en ajoutant : « L’action politique légitime peut encore advenir, à condition qu’elle se situe au niveau personnel : en façonnant des identités subversives, des formes de consommation créative, etc. Une telle action est en soi politique et potentiellement émancipatrice ». J’avoue franchement que j’ai cette tendance en moi : essayer de « créer », d’organiser des débats et rencontres culturels, littéraires… et se foutre du reste.

Sans doute n’est-ce pas assez.

Mais nous devinons tous et toutes que la pensée d’une société alternative, pour qu’elle soit viable, demande un approfondissement qui n’a peut-être jamais été fait, portant sur les fondements mêmes d’une société et donc de la notre en particulier. Il n’est pas question de partir au combat avec pour seules bannières des slogans portant sur des généralités. Bien sûr, tout le monde veut la paix, le bonheur, la liberté et l’égalité, encore faut-il savoir ce que nous entendons par là et comment nous pensons les atteindre sans mettre à mal d’autres valeurs (si tant est que toutes celles énumérées ci-dessus soient compatibles entre elles) et sans passer par des périodes de transition plus douloureuses encore que celle que nous voulions quitter. Cela nécessite de s’interroger sur l’origine de ce qui fait exister une société comme totalité vivante. La réponse de Graeber est : notre conception de la valeur. D’où les questions qu’il pose : qu’est-ce qui fait l’essence de nos valeurs ? A quoi tenons-nous par-dessus tout ? Pour y répondre, il faudrait passer en revue les différentes solutions apportées par les sociétés auxquelles ont eu accès les ethnologues.

Il n’y a pas eu dans l’histoire mondiale que des économies liées à l’échange et à la production, il y a celles aussi que Marcel Mauss a décrites comme basées sur le don. Qu’est-ce que le don ? Qu’est-ce qui fait que, dans le don, le récipiendaire se sente obligé à rendre, à donner en retour ? Les chapitres que Graeber consacre à ces questions reposent sur des travaux que le non-spécialiste (que je suis) ignore le plus souvent, provenant d’anthropologues très divers, comme Strathern, Munn, Gregory ou Turner et qui nous entraînent du côté des Kwakiutl, des Maoris ou des Kayapo, voire des Iroquois (et aussi des Malgaches, dont Graeber lui-même a fait son terrain d’observation). Mais le don existe aussi dans nos sociétés, dans nos rapports humains les plus banals, par exemple il est de coutume lorsqu’on est invité chez quelqu’un de lui apporter une bouteille (ou un bouquet de fleurs), et la personne récipiendaire, lorsqu’elle viendra à son tour chez nous, nous rendra la pareille. Ce ne sont pas des pratiques universelles ou constantes : des étudiants qui se reçoivent entre eux dans leur chambre de cité U ne s’y plieront pas nécessairement, il semble que cela tienne au statut de maître d’un territoire ou d’un lieu : on ne saurait franchir le seuil de l’autre sans marquer l’événement par une sorte de cérémonial. La structure du don mérite donc d’être étudiée. A la question de savoir comment il se faisait que le récipiendaire se sente à ce point obligé de rendre, Mauss répondait que cela était du au fait que la chose donnée gardait toujours en elle une part du donateur. Et donc peut-être, si cela était le cas, le donateur allait être en manque, en souffrance de ce qu’il avait donné et que l’autre ne pouvait faire autrement que désirer combler le manque, mais en se privant lui-même d’une partie de soi à son tour, et ainsi de suite. En tout cas, les économies du don auraient cette propriété de « personnifier les objets », à l’opposé évidemment des économies marchandes qui, elles, auraient plutôt tendance à chosifier les personnes (fétichisme). Thèse intéressante mais qui interroge quand même car elle n’est guère prouvée. Les échanges de cadeaux auxquels nous nous livrons au moment de Noël ne semblent pas être à ce point cruciaux et régis par une loi du manque, vu qu’ils sont souvent le lendemain même revendus sur Le bon coin ou sur e-Bay… mais bien sûr, dans un système marchand, ce sont les choses qui importent, « par conséquent, les personnes cherchent à accumuler autant de richesses qu’elles le peuvent ».

On retiendra que « l’image idéale qu’une société se fait d’elle-même ne correspond presque jamais à son fonctionnement réel » (p. 144). Par exemple, l’anthropologue Turner décrit les villages Kayapo comme s’ils étaient organisés entre deux phratries opposées, parce que c’est ainsi que les Kayapos les décrivent toujours. « Mais cela fait depuis 1936, que plus aucun village Kayapo ne se compose de deux phratries » : les rivalités politiques entre membres de la communauté aboutissent toujours à faire se détacher du village une de ces phratries. On pense ici aux descriptions idylliques de nos propres villages, dans quelle mesure correspondent-elles à la réalité ? Cela est bien rarement le cas. Là où, logiquement, des ententes devraient se faire, des rivalités personnelles, des regards et des gestes ont abouti à faire se développer des haines et des rejets qui subsistent longtemps après les premiers échanges.

Marcel Mauss et Karl Marx

Quant aux valeurs ultimes, quelles sont-elles ? Peut-on les associer à « la beauté » ? Graeber fait remarquer à juste titre que tous les objets qui ont servi à représenter de la monnaie, étaient au départ des objets inutiles, des coquillages, des bracelets, des parures. C’est bien sûr étrange : comment le plus inutile à première vue en vient-il à incarner la plus haute valeur ? On en vient ici à des considérations intéressantes concernant le visible et l’invisible et les questions de pouvoir. Nancy Munn a montré que, dans la société Gawa, les gens s’échangeaient des biens en fonction de leur capacité relative à transmettre des histoires : au sommet de la hiérarchie, figurent des bijoux de coquillages avec un nom et une histoire dont tout le monde a entendu parler. La valeur des colliers et bracelets diffère alors bien de celle de la monnaie, car, on le sait, la monnaie ne se compose pas du tout d’objets uniques : chaque billet de banque est identique aux autres, et il est sans histoire, les transactions monétaires sont ainsi anonymes. Graeber fait ici de belles digressions sur les rapports entre invisibilité et pouvoir : il reprend à Foucault l’idée qu’avec la fin de l’État féodal, « l’économie de la visibilité dans l’exercice du pouvoir s’intervertit », jusque là, le pouvoir était ce qui se voit (châteaux, cathédrales, présence du « corps du roi » exposé lors des fêtes et des fastes royaux). Cela s’arrête avec l’essor de la bourgeoisie, et se mettent en place alors des « systèmes disciplinaires » qui marchent d’autant mieux qu’ils restent dans l’invisibilité. On peut bien sûr objecter que les signes ostentatoires de richesse existent toujours, aussi Graeber corrige-t-il cela en émettant l’hypothèse que les deux types de pouvoir subsistent dans les sociétés, il en veut pour preuve le cas de la mode vestimentaire, tel qu’analysé par l’historien J. C. Flügel et par l’anthropologue Terence Turner. Les belles formes bouffantes et éclatantes qu’arboraient les hommes autant que les femmes ont disparu chez les hommes dès vers 1750, au profit, d’abord, des « tenues de sport ». Le costume masculin, dit Turner, supposait maintenant une capacité d’action ; « la sphère de la consommation apparaissait comme un domaine essentiellement féminin », ce qui fit que la mode féminine évolua moins, qu’en tout cas, elle garda l’apanage de la couleur et des formes envoûtantes. Apparaît ainsi une distinction entre un moi relativement invisible agissant sur le monde extérieur et un moi visible se rapportant principalement à lui-même, Graeber émet l’hypothèse qu’il s’agit là de quelque chose d’intrinsèque à la pensée et à l’agir humains : il y a le pouvoir direct, « extérieur », qui agit sur les êtres et les choses et le pouvoir plus « interne » et indirect, qui pousse les « sujets » à se conformer à certains comportements et attitudes pour que, sans doute, ils accomplissent plus volontairement les ordres et les injonctions. Il en va de même de la valeur où on distingue l’argent du numéraire. Marx déjà, paraît-il, dans les fameux Grundrisse, faisait la distinction entre les aspects abstraits et concrets de la monnaie. Le numéraire est l’objet physique offert en échange. Il ne devient « argent » que lorsqu’il représente un fond de réserve : pas étonnant que dès qu’il devient argent, il soit transformé en quelque chose qui se thésaurise jusqu’à ce qu’on l’enfouisse dans le sol (j’ai entendu parler, à la campagne, de personnes qui préfèrent enterrer l’argent qu’ils ont gagné à la sueur de leur front dans des Tuperware enfouis dans leur champ plutôt que de le déposer en banque). Cet attachement mystique aboutit à ce qu’il se transforme en une sorte de religion. Evidemment, les sociétés sans monnaie d’échange, basées sur le don, ne connaissent pas cela.

Je développerai une autre fois les considérations sur le don à proprement parler, ainsi que le tribut (immense) que Graeber doit à Marcel Mauss. Soulignons seulement que le point de vue de Graeber n’est pas très orthodoxe. Il s’oppose par exemple à celui de Bourdieu qui s’était penché sur cette question lorsqu’il étudiait la société kabyle. Bourdieu était persuadé que le don pouvait se rattacher aux échanges marchands, qu’il en était une forme déguisée en quelque sorte, celle qui apparaît lorsque la notion de marché n’existe pas dans une société, « lorsqu’il n’existe aucun marché, les gens se donnent un mal fou pour dissimuler cette réalité », mais dès que le marché apparaît, le système se dissout. Dans l’économie du don, selon Bourdieu, les agents se livreraient donc à des calculs : il n’y aurait pas là de quelconque « effet du manque », juste un calcul intéressé. C’est en général d’ailleurs ce que nous sommes tentés de penser spontanément. Et c’est un point crucial dans la pensée de Bourdieu, qui le conduit à dire qu’il faut étendre le calcul économique à tous les biens, matériels ou symboliques. On sait d’ailleurs le rôle qu’il donne, dans sa sociologie, à ce qu’il appelle le « capital symbolique », qui jouerait presque le même rôle que le capital financier. Graeber a un autre point de vue, qui peut surprendre, et qui a peut-être fait sa renommée « d’anarchiste ». Il croit sincèrement en la générosité des actants :

D’une certaine façon, Bourdieu a indéniablement raison. Aucun domaine de la vie humaine, quel qu’il soit, n’échappe totalement à l’esprit de calcul. Mais aucun non plus n’est totalemet exempt de bonté ou de noblesse d’âme (p. 60)

Il en conclut que faire prévaloir systématiquement la première assertion sur la deuxième est suspect, il n’y aurait pas de raison à cela. Que peut-être des économistes conservateurs le soutiennent, cela serait compréhensible, mais on ne pourrait l’attendre d’un sociologue « critique ». La tendance à ce genre d’affirmation apparaît souvent dans le texte. Pour ma part, elle me laisse sceptique. Sait-on vraiment ce qu’est la bonté ? La noblesse d’âme ? En qui et comment ces notions peuvent-elles intervenir dans un discours critique qui se veut quand même « scientifique » ? Et si la « bonté » se ramenait aussi à une forme de calcul, certes légitime et sympathique, mais un calcul quand même ? Après tout, lorsque nous voulons faire du bien à autrui, nous calculons bien pour savoir quelle est la méthode la plus appropriée, nous voulons éviter les gestes qui ne relèvent que de la « bonne intention » (dont l’enfer est, paraît-il, pavé). Voilà ce qui nous trouble chez Graeber, et qui fait que nous ne sommes pas complètement sûrs que ce qu’il nous dit va nous aider beaucoup dans la recherche d’une autre société que la notre, celle où nous pourrions bien vivre sous la bannière de l’échange équitable et de la réciprocité. Il reste néanmoins que ce livre fourmille de digressions et d’anecdotes passionnantes, et qu’il nous ouvre à la richesse de la recherche anthropologique, ce qui n’est pas rien.

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Défense d’Ernaux

photo prise en 2009 au Printemps des Livres de Grenoble

Je ne pensais pas, depuis mon Himalaya (cf. billets précédents) écrire un billet sur Annie Ernaux après son obtention du Prix Nobel. Je pensais que l’éloge allait être si unanime qu’il était vraiment inutile que je mette en plus ma petite pierre, bien insignifiante. Et puis j’avais déjà souvent parler d’elle sur ce blog (1, 2), depuis l’époque où elle n’était pas encore très connue et où je l’avais découverte, je crois avec Les armoires vides, puis avec La place, Passion simple etc. Ayant suivi l’atelier d’écriture de Lorette Nobécourt (désormais Laurence), je m’étais même permis de comparer leurs œuvres, Laurence n’avait pas été d’accord avec moi, Annie Ernaux ne représentait pas pour elle LA littérature au sens où elle l’entendait, c’est-à-dire (c’est moi qui traduis!) la littérature avec sa charge mystique, celle à qui des philosophes comme Jacques Bouveresse ou Pascal Engel, ont accolé le mot de thaumaturgie (une sorte d’invocation magique des puissances oniriques que seuls les mots peuvent réveiller). Bien sûr, les deux écrivaines étaient engagées sur deux voies différentes. Ce qui est fascinant chez Annie Ernaux, c’est la recherche d’une écriture qui, justement, s’éloigne le plus possible de l’élitisme frôlant l’hermétisme que l’on trouve chez certains grands auteurs, surtout des poètes, tellement admirés, et à juste titre, par les amateurs de littérature. Cette recherche se confond avec celle d’une écriture dite « plate » ou en apparence plate, qui est celle permettant le mieux d’exprimer les faits comme des constats. Cette écriture « plate » ou pseudo-plate, et qu’elle-même a revendiqué comme « plate », n’est rien d’autre que cette recherche difficile d’une position de sujet – les linguistes diront « sujet énonciateur » – suffisamment universelle pour qu’elle puisse théoriquement être occupée par tout lecteur ou toute lectrice (surtout lectrice en l’occurrence, devra-t-on reconnaître). Mes fantasmes de mathématicien mettent à cette place « l’objet universel » de la théorie des catégories, celui qui est donné comme unique à un isomorphisme près et qui sert à faire transiter tous les morphismes vers des structures semblables, autrement dit les autres « moi-même ». C’est un travail à accomplir, cela ne vient pas tout seul à l’esprit d’un « sujet libre ».

Annie Ernaux a dit quelque part qu’elle ne voulait pas remettre à un éditeur son manuscrit sans ressentir en même temps un peu de honte. C’est la honte d’avoir osé dire ce qui ne se dit pas, ou ce qui ne se disait pas encore au moment où elle a écrit. Pour en arriver là, il faut se forcer soi-même, se dire tout le temps que l’on n’est pas allé assez loin dans la confession, l’aveu, le dire. On est très loin de certains « écrivants » qui se permettent de raconter leur vie, mais sur un ton plaintif, et avec en sourdine, la volonté de paraître à leur avantage. Cette prose emplit les pages de Facebook et est l’œuvre le plus souvent de sujets déçus, qui n’ont pas réussi la carrière littéraire dont ils rêvaient. Annie Ernaux n’a rien à voir avec ça. Elle, ce qu’elle dit, ce n’est pas pour se plaindre, c’est pour dénoncer, pour faire éclater au grand jour une réalité quotidienne qu’on met volontiers sous le tapis. Il peut s’agir de passion sexuelle, d’avortement clandestin, de viol, toutes réalités qui s’emparent du destin d’un être humain, et surtout, bien sûr, d’une fille, puis d’une femme. Elle utilise souvent le verbe « traverser » pour dire le rapport entre le sujet et ces réalités, car en effet elles traversent le sujet, venant d’un ailleurs que la littérature a pour mission de traquer. Évidemment, quand elles sont dites, elles peuvent apparaître comme des banalités (puisque presque tout le monde les connaît) mais encore fallait-il les dire. Et sur quel ton! Le fait d’être direct, d’user de peu de mots et surtout de ne pas courir après des tournures de style alambiquées, accroît considérablement la force de ce qui est dit.

Alors pourquoi ai-je décidé de faire ce billet, puisque d’autres ont parlé de l’autrice bien mieux que moi? Parce que j’en ai eu assez à un certain de moment de la bave de certains critiques, des accusations de nombrilisme ou de banalité. Ceux qui ont dit cela n’ont vraiment rien compris. On les trouve surtout sur le côté droit de l’échiquier politique, mais aussi sous la plume de certain journaliste de Marianne qui ne passe pas pour étant spécialement de droite. Ce journaliste a poussé l’ignominie jusqu’à l’injure, ironisant sur le thème souvent avancé par l’autrice de sa difficulté à accepter d’être transfuge de classe, en assénant qu’elle n’avait pas de soucis à se faire : la pauvreté elle l’avait gardée au niveau de sa pensée ! Alors que rien n’est plus riche au contraire que la pensée d’une femme comme elle. Pourquoi cet acharnement? Que lui veut-on, à Annie, qu’elle aurait dit ou fait? On a l’habitude de mélanger l’auteur et son œuvre (éternel débat). Annie Ernaux peut nous agacer parfois à cause de ses engagements politiques, un peu trop inconditionnels des insoumis. Personnellement, je n’apprécie pas non plus. Je pense qu’un écrivain n’a pas à se transformer en porte-parole d’un parti politique. Il peut bien sûr exprimer son opinion mais en gardant une perspective distanciée, c’est lui ou elle qui s’exprime, ce n’est pas un autre derrière lui ou elle, mais d’un autre côté, elle a bien le droit de prendre parti et de s’exprimer, elle insiste d’ailleurs elle-même sur le fait qu’elle ne confond pas son oeuvre littéraire avec ses prises de position.

Beaucoup voient dans ce dénigrement de la misogynie toute simple, comme si la légitimité d’une femme à écrire (et surtout recevoir des prix) était en cause. Pourtant, je me souviens fort bien que lorsque Jean-Marie Le Clézio, autre grand de notre littérature, a reçu le même prix, des voix se sont aussi élevées pour contester sa légitimité, on prétendait alors qu’il ne méritait pas le Nobel à cause d’un style, là encore, assez plat. Il avait osé écrire cette banalité que tout être humain est le produit d’un père et d’une mère. Là encore, on n’avait pas compris grand chose, ni à l’œuvre de Le Clézio, ni à la littérature en général. Oui, isolées de tout contexte, on peut extraire des phrases banales, mais c’est justement la façon de mettre en relief ces pseudo-banalités qui compte dans l’œuvre littéraire. J’ai souvent pensé qu’il y avait un rapport entre le Clézio et Ernaux, d’abord au plan physique, deux belles personnes blondes bien sûr, mais aussi au plan littéraire: même soucis de simplicité pour dire des choses au ras du regard, comme le photographe parfois est capable un matin de saisir l’émergence d’un paysage au ras de la lumière naissante. Avec simplicité et humilité devant la réalité du monde.

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Gravir ces montagnes qui nous font face

Il aura fallu sans doute que je me trouve face aux Annapurnas pour que j’en vienne à me passionner pour l’histoire de leur conquête. Je n’y avais guère prêté d’intérêt auparavant. C’est lorsqu’on a face à soi ces énormes murailles de neige et de glace qu’apparaît de manière urgente le besoin d’en savoir plus sur la façon dont des humains peuvent les affronter. Puisque nous sommes trop vieux pour penser un seul instant les attaquer nous-mêmes, nous plongeons dans les livres de ces géants qui ont été les premiers à oser en faire l’ascension. Le plus connu de tous est celui écrit par Maurice Herzog : Annapurna, premier huit mille, qu’on lit comme un passionnant roman. Pas la peine ici d’inventer une intrigue, elle est là, sous nos yeux. L’intrigue, c’est la montagne et ses difficultés immenses. L’une des particularités de l’expédition de 1950 à l’issue de laquelle Herzog et Lachenal parvinrent au sommet de ce que l’on nomme aujourd’hui l’Annapurna I (puisque d’autres sommets ont acquis ce nom, allant jusqu’à IV avec en plus l’Annapurna Sud qui est le premier à s’être dévoilé à nos yeux) est que, contrairement à d’autres expéditions qui avaient tenté de gravir de hauts sommets auparavant (le Nanga Parbat, l’Everest ou le Dhaulaghiri), c’est la même équipe qui explore les voies d’accès, trouve un chemin praticable, et finalement « passe à l’assaut » (tant le vocabulaire guerrier était encore à la mode en ces années d’immédiat après-guerre). L’équipe autour d’Herzog comprenait des alpinistes professionnels déjà chevronnés : Louis Lachenal bien sûr, mais aussi Lionel Terray, Gaston Rebuffat, Jean Couzy et Marcel Schatz, accompagnés d’un officier de liaison à la fois alpiniste et diplomate : de Noyelle, d’un cinéaste, Marcel Ichac, d’un médecin le docteur Jacques Oudot, et de nombreux sherpas : Ang Tharkey, Foutharkey, Panzi, Sarki … Ils se divisèrent souvent en sous-groupes chacun étant chargé d’explorer un nouveau recoin de ces montagnes encore si peu connues. C’est ainsi, au début, qu’ils tentèrent d’explorer les abords du Dhaulaghiri, pour parvenir à la conclusion que ce sommet était trop difficile : ils pensèrent même que jamais personne ne l’escaladerait (or il le fut en 1960 par une équipe suisse dirigée par Max Eiselin, qui comprenait entre autre un certain Michel Vaucher que C. connaît bien parce qu’il résidait dans cette petite vallée du Valais où elle allait souvent – et va encore souvent). Ensuite, basés qu’ils étaient à « Tukucha » qu’on trouve aujourd’hui sur la carte sous le nom de Tukutche, ils partirent vers l’Annapurna. Se fiant à des cartes de l’armée qui s’avérèrent fausses, ils partirent le long de la Mistiri Khola (affluent de la Kali Gandaki) vers l’est afin de franchir un col d’où, pensaient-ils, ils découvriraient la montagne qu’ils ciblaient. Mais en réalité après le col, il n’y avait pas cette montagne, mais un lac, et au-delà de ce lac une véritable barrière rocheuse qu’il fallait encore gravir pour être à pied d’œuvre. Ce lac est aujourd’hui connu et répertorié : sur les cartes il porte le nom de Tilicho, encadré par deux cols donc : un Tilicho ouest et un Tilicho est. Si j’étais plus jeune, mon rêve serait d’aller voir ce lac, mais même s’il existe en effet un trek qui y conduit, je pense que je serais incapable de me livrer à une telle marche. De cet endroit, Herzog et ses amis jugèrent qu’il existait un passage possible vers le sommet de l’Annapurna, qui consistait à escalader directement des murs de glace, et même une cascade de glace, afin de se retrouver sur une sorte de glacier en corniche qu’ils avaient baptisé « la faucille » et de marcher sur une pente enneigée jusqu’au sommet, à 8090 mètres. Plus facile à dire qu’à faire… Ayant fait cette reconnaissance, ils allèrent plus à l’est vers la « ville » qu’ils appellent Manangbhot, aujourd’hui sur les cartes simplement Manang, où ils pourraient trouver du ravitaillement. Si c’était pour eux une suite de découvertes incessantes (car visiblement ils ne s’étaient guère documenté auparavant sur les caractéristiques ethniques des peuples vivant en ces lieux, travers habituel des alpinistes plus intéressés par les rochers et les pierres – et leurs performances ! – que par les populations qui vivent au fond des vallées), il en était de même pour ceux qu’ils visitaient et qui, très probablement, voyaient pour la première fois des occidentaux. Les descriptions nous étonnent, les alpinistes français semblant être tombés dans un autre monde, à peine humain, peuplé parfois des personnages attrayants comme ces femmes tibétaines aux tabliers bariolés qui dansent, un matin, sur la place du caravansérail, d’autres fois terrifiants comme ces villageois dont le visage est recouvert de boue (ils me font penser aux habitants de Lingshed, quand nous étions allés les voir en 2011, nous avions trouvé aussi une population vivant dans beaucoup de crasse, manque de savon tout simplement), à Manang ils se heurtent à une foule d’hommes vociférants qui leur proposent des femmes contre des roupies, « sont-ce des sauvages ? A quelle sauce veulent-ils me manger ? ».

photos extraites du livre « Regards vers l’Annapurna » de Maurice Herzog et Marcel Ichac (1951), avec de haut en bas et de gauche à droite: le camp II, les sherpas Foutharkey et Adjiba, Ang-Tharkey, la « maison au balcon vert » à Tukuche, les gorges de la Kali-Gandaki et Maurice Herzog au sommet

Une fois rapprochés de l’Annapurna, ils installent leur camp au bas du glacier est. Il faudra ensuite qu’ils installent les autres camps, I, II, III, IV et V. Ici les sherpas font le travail de l’ombre, ils trimballent les tentes, les accessoires et le ravitaillement d’un camp à l’autre. Certains des alpinistes français aussi d’ailleurs, car ils doivent se diviser les tâches. C’est un peu par hasard que, le dernier jour, ce soit Herzog et Lachenal qui se trouvent au camp V qu’ils viennent d’installer, prêts à bondir pour le dernier tronçon qui va les emmener à plus de 8000 mètres. Ils sont allés le plus vite possible puisqu’ils sont déjà menacés par l’arrivée de la mousson, qui doit avoir lieu le 5 juin (c’est le 3 juin qu’ils parvinrent au sommet). Herzog et Lachenal montent du camp II au camp III, ils voient redescendre les autres, dont Terray et Rebuffat qui leur disent la difficulté extrême : « Plus de sept heures pour aller du camp III au camp IV, hier, avec ce vent et cette satanée neige, déjà le froid s’est fait sentir : – Gaston sentait ses pieds qui se gelaient. – J’ai cru que ça y était me confirme Gaston, heureusement que Lionel m’a frotté et flagellé avec un bout de corde. Finalement, la circulation s’est rétablie ». Cela aurait pu servir d’avertissement, Terray et Rebuffat battent donc en retraite, pendant que Maurice et Louis continuent. Ils déménagent le camp IV (le mettent en haut de la fameuse « Faucille »), l’installation est plus dure que prévu : il faut creuser dans la glace. Ils sont encore accompagnés par deux sherpas, Sarki et Ang-Tharkey, Herzog, plein de générosité (ou plutôt de condescendance?) leur propose de rester avec eux jusqu’au sommet, afin de « partager la victoire ». Les deux, pas fous, déclinent l’offre : Ang Tharkey dit avoir déjà les pieds qui gèlent. Le jour ultime, ils ont passé la nuit au camp V et ils s’élancent au petit matin. Le froid les dévore. Lachenal est inquiet : il sent ses pieds qui gèlent, Herzog aussi probablement mais l’exaltation est telle qu’il semble peu y faire attention, se disant qu’en bougeant les orteils cela devrait suffire à éviter les gelures. C’est à ce moment que vient la scène centrale du roman, si j’ose dire (bien que ce ne soit pas un roman…), le point fatal, ce que peut-être un vrai romancier aurait eu du mal à inventer, l’endroit où se forme un court-circuit entre l’aventure individuelle et la réalité sociale. Ici, les défenseurs du « tout est politique » triomphent. Herzog est un ingénieur, un amateur en matière de montagne, il est là par « idéal » plus ou moins romantique, d’autres diront par ambition et recherche de gloire, alors que Lachenal vit de la montagne : il est guide professionnel à Chamonix. Le bourgeois et le prolétaire en quelque sorte. Lachenal tient à ses pieds qui sont ses outils de travail, Herzog y tient sans doute aussi, mais moins, qu’est-ce que la perte d’une paire de pieds face à la gloire inouïe que l’on peut attendre d’être le premier à avoir gravi un 8000 ? Nœud de l’intrigue, donc : Lachenal demande : « que ferais-tu si je décidais de redescendre ? » et Herzog, sans hésiter : « je continuerais seul », rendant alors impossible, de fait, la redescente de Lachenal, ce qu’il sait très bien : son compagnon ne pourrait en aucun cas le laisser seul dans des conditions aussi difficiles. Loin de se dépêcher, en plus, Herzog prend son temps au sommet : photos, drapeau français, fanions, il pense avant tout à l’accueil quand ils auront terminé. Et puis, cerise sur le gâteau, en rangeant son sac… il perd ses gants ! Incroyable bévue, qui ne saurait arriver à un professionnel… Pieds déjà gelés, mains qui vont l’être inévitablement, cela scelle un retour qui sera catastrophique. Et la deuxième partie du livre raconte cette redescente épuisante, ce véritable calvaire, les deux corps qu’il faut transporter sur des civières, les soins pratiqués par le docteur Oudot, terriblement douloureux : on croyait en ce temps-là qu’en injectant de la novocaïne ou de l’acétylcholine dans les artères, on dilatait les vaisseaux et retardait ainsi la progression des gelures, c’était atrocement douloureux et avéré depuis inutile. De nos jours, un hélicoptère les aurait attendus au camp de base, ils se seraient retrouvés à Kathmandu en moins de deux, à cette époque de tels moyens n’existent pas, il faut tout redescendre à pied dans la jungle népalaise, avec les coolies qui désertent car ils en ont assez (la chose a assez duré), ce qui entraîne la réquisition de force des villageois (!!) pour que l’expédition puisse se poursuivre et se terminer, avec les blessures qui s’infectent, le docteur Oudot qui coupe à chaque étape une nouvelle phalange, un pouce, un orteil, dans la puanteur et le pus qui gicle. Plus bas dans la vallée, Lachenal et les autres pourront prendre le train pour rejoindre Delhi, alors que monsieur Herzog voudra continuer à faire le beau, se faire recevoir par le roi du Népal, et pas question de rentrer avant lui à Paris : il est le chef de l’expédition et devra débarquer en premier. C’est décidément une aventure incroyable, avec son lot de cynisme, de naïveté, d’inconscience et… d’héroïsme (mais l’héroïsme, n’est-ce pas toujours un peu de tout cela à la fois?). Qu’adviendra-t-il ensuite ? On le sait pour Herzog : ministre de De Gaulle, homme adulé, rencontrant de multiples personnages célèbres, de J. F. Kennedy à André Malraux, et pour Lachenal, beaucoup moins de gloire (il mourra dans un accident de montagne, dans la vallée Blanche en 1955) mais un livre quand même. Comme la priorité éditrice avait été promise à Herzog, les autres ayant signé un contrat de non publication avant un délai de cinq ans, le livre de Lachenal ne pouvait paraître qu’après 1955, c’est-à-dire… après sa mort. Ce qui fit que le livre fut relu par les autorités de l’alpinisme (un certain Lucien Devies, président du Comité pour l’Himalaya, en qui Herzog voit une « personnalité  gaullienne » ) avant publication, et expurgé. Ce n’est que parce que Lachenal avait un fils qui avait gardé une version du manuscrit que le « vrai » livre put être publié plus tard (« Les carnets du vertige »), apportant quelques rectifications à la légende dorée écrite par Herzog. Il est devenu très difficile de se le procurer aujourd’hui, un écrivain alpiniste américain, David Roberts, en donne des aperçus dans « Annapurna, une affaire de cordée », paru en 2000. Lachenal écrit, concernant leur retour dans la jungle népalaise : « L’inconfort était devenu intolérable. La fatigue, physique et morale, régnait sur les sahibs. C’est ce qui explique que l’attitude de mes camarades ait pu souvent justifier mes reproches. Je ne devais pas non plus être un malade très agréable. A l’inconfort, s’ajoutait la souffrance. Moi qui m’étais réjoui d’avance de redescendre en flânant à travers ce pays si intéressant que nous avions dû à l’aller parcourir sans perte de temps ! Cette joie même m’était refusée ».

Quant à la face sud, c’est vingt ans plus tard qu’elle fut gravie, par une équipe britannique dirigée par un certain Chris Bonington, cette masse de neige qui ressemble de loin à une boule de Chantilly que je contemple tranquillement un matin d’octobre depuis ma terrasse d’hôtel de Ghorepani.

De tels récits soulèvent quelques questions. Je me souviens vaguement de la « conquête de l’Annapurna » et de la gloire d’Herzog, même si je n’avais que trois ans. Je vivais alors en un lieu et dans un milieu à mille lieux de l’alpinisme et des montagnes, je me souviens d’interrogations de la part de mes parents, pourquoi font-ils cela ? A quoi cela sert-il ? Quand il y avait des accidents mortels, tout juste si l’on ne disait pas « qu’ils l’avaient bien cherché ». Cette idée de « l’inutilité » était bien établie, jusque dans le camp même des alpinistes, puisque Lionel Terray crut bon d’intituler son livre « Les conquérants de l’inutile ». Cela est symptomatique d’une époque (qui dure encore aujourd’hui, évidemment) où la pensée « économiste » a triomphé. Pas de valeur en dehors de l’utilité, dirait-on. Mais cela est faux. Je lis en ce moment le livre passionnant de l’anthropologue américain David Graeber (La fausse monnaie de nos rêves – vers une anthropologie de la valeur) qui dévoile à quel point ceci est faux, et combien dans de nombreuses sociétés, il est patent que la valeur n’est nullement associée « à l’utilité ». Encore faut-il savoir ce que l’on entend par « utilité ». Bien sûr, certains penseront que c’est trouver une utilité quand on augmente son prestige social ou même quand on augmente son estime de soi. Mais c’est alors jouer sur les mots, on ne compare pas le prestige ou l’estime de soi à une somme d’argent ou à une valeur économique quelconque. Depuis Mauss et son Essai sur le don, on sait qu’en beaucoup d’endroits du monde, on acquiert de l’autorité et du respect en maximisant ce qu’on donne et non ce que l’on gagne. L’art, l’alpinisme, sont deux domaines qui échappent ainsi au raisonnement économiste classique. On sera étonné peut-être que je dise « l’art » étant donné le coût des transactions sur le marché de l’art et la part de plus en plus importante prises par les marchands. Nous sommes, certes, dans une civilisation qui cherche à tout transformer en marchandise, mais la « valeur » qui en ressort, celle d’un Jeff Koons ou d’un Damien Hirst (pour citer les exemples les plus caricaturaux de cette marchandisation excessive) apparaît comme arbitraire, comme n’ayant rien à voir avec une valeur artistique réelle qu’on est, d’ailleurs, bien en peine de définir, si ce n’est par un maximum de désintéressement. Il en va de même pour la montagne : il est certes possible de « marchandiser » la montagne : ce qui s’est passé avec le mont Everest est éloquent à ce sujet, on « vend » le plus haut sommet du monde à de riches milliardaires qui seront prêts à intenter un procès à leur guide si le temps tourne au mauvais, les empêchant de gravir la pente mythique, mais cela n’a rien à voir avec le sens de l’abnégation et le courage de ceux et celles qui ouvrent des voies et gravissent les sommets. Il y a un sens du mot « valeur » qui reste à comprendre, semble-t-il tributaire seulement de la quantité de désir, de cette sorte d’inéluctabilité du désir qui naît de la simple confrontation avec un réel à la fois grandiose et hostile. C’est la difficulté(*) qui fait le prix de l’ascension des sommets disent certains, non, c’est le danger disent d’autres, mais dans un cas comme dans l’autre, ce ne sont jamais les retombées matérielles escomptables.

Autre question qui ne laisse pas que de m’intriguer : pourquoi sont-ce les occidentaux qui ont gravi ces sommets ? Comment se fait-il que ce désir inéluctable ne soit pas venu à l’esprit en premier de ceux qui habitaient leurs abords ? Certes, les mythologies des peuples himalayens leur interdisent de gravir ces sommets puisqu’ils seraient les habitats des dieux et déesses, mais cette explication ne me paraît pas suffisante. Difficile de croire qu’il ne se serait pas trouvé au moins un esprit fort ne croyant pas aux mythes, qui aurait tenté le coup (pensons à la « conquête de l’Amérique », qui aurait été faite – par les Vikings – bien avant 1492). Et puis quand il s’est agi de servir de sherpas à Herzog et Lachenal et à d’autres, les « locaux » n’ont pas rebroussé chemin au dernier moment, prétextant d’un interdit, s’ils l’ont fait, comme Ang Tharkey, c’était plus prosaïquement parce qu’ils sentaient leurs pieds en train de geler. Alors ? Qui possède une explication pour cette étrangeté ? Peut-être le désir de gravir les sommets, d’affronter ce réel à la fois grandiose et effrayant ne serait pas aussi universel ? Peut-être ne serait-il le produit que de certaines civilisations (ou modes de production, pour parler en termes marxistes ?). La montagne, décidément, nous plongera toujours dans un océan de méditation…

(*) il est intéressant de constater que les créateurs de la monnaie cryptée Bitcoin ont pensé justement à faire de la difficulté la contrepartie de la valeur de la monnaie : les « mineurs de bitcoins » sont des ordinateurs qui doivent résoudre un problème très compliqué afin d’assurer pendant le temps de calcul incompressible une garantie à la fiabilité de la monnaie émise.

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Descendant des Annapurnas

Après la journée de repos à Swanta, où nous n’avons pas trouvé le fromage qui, pourtant, était supposé se trouver là, à en croire la jeune Suissesse qui m’en avait fait la promesse (et il n’y a aucune raison de penser qu’elle se trompait), l’étape suivante nous conduirait à Ghorepani, selon une pente progressive assez facile dans un décor de forêts puis de villages et de champs et même de champs de marijuana, herbe tellement appréciée des jeunes buffles car dotée, comme on sait, de hautes vertus thérapeutiques.

On arrive vite à voir de loin les toits qui brillent du village touristique, sorte de station de ski dans les Alpes. Les hôtels sont des blocs surmontés de terrasses qui toutes rivalisent de vue imprenable sur le Dhaulaghiri. On trouve là les boutiques et les étals classiques : bijoux tibétains, bols chanteurs, améthystes, turquoises comme celles que portent les femmes ladakhi en leur coiffe, mais aussi librairie-dépôt de livres où l’on trouve de vieux exemplaires de romans écrits au Népal, mais surtout de grandes salles de réfectoire faites pour les grands groupes qui s’arrêtent, passent la nuit, repartent le matin après un petit déjeuner nourrissant. On aimerait pouvoir s’attarder le matin tôt – vers 6 heures – afin d’observer les premiers éveils, les femmes de la maison qui allument les premiers bâtons d’encens, la première puja de la journée.

Le lendemain s’avère plus dur: comme à Muldai Peak, lever très tôt, vers 4h30, pour partir à l’assaut de Poon Hill dès 4h50, afin de voir encore une fois le soleil se lever sur la chaîne des Annapurnas. Las, cette fois-ci c’est moins drôle, nous sommes toute une cohorte à monter vers le sommet, les plus jeunes me doublent évidemment de façon impitoyable, « attendez-moi » je crie faiblement… Tout ce monde arrive à peu près en même temps sur la plateforme, plusieurs centaines de personnes qui attendent que les premiers rayons du jour éclairent les sommets qui nous sont maintenant connus. La montagne paraît plus grise qu’à Muldaï. Quand enfin le soleil se lève, les caméras et les appareils électroniques se mettent en action, de fait, ce sont moins les montagnes qui sont photographiées que les gens devant les montagnes, ainsi notre bel assemblage d’acteurs ou de danseurs se mue en un simple décor, et c’est comme si les montagnes se taisaient. A Muldaï, nous dialoguions avec elles, ici elle se sont murées dans leur indifférence. Déception.

Depuis Poon Hill, à gauche la chaîne du Dhaulaghiri, au loin les Nilgiri, au centre les Annapurnas
un peu plus tard, quand le soleil se lève
Annapurna I – celui conquis par Herzog, Lachenal, Terray etc. depuis le lodge de Ghorepani

La redescente sur Ghorepani nous conduit à notre terrasse d’où l’on voit désormais l’Annapurna I avec une grande netteté, dans toute sa blancheur et sa transparence de glacier suspendu, vision qu’accompagne un copieux petit déjeuner (en compagnie du jeune français émigré en Suisse dont nous avions fait la connaissance la veille, qui avait travaillé à Sonceboz dans la grande fabrique que l’on voit à l’entrée du village et qui fait de petits moteurs électriques qui inondent la planète).

Dernier jour, dernière descente, la plus longue. Au début tout va bien, le paysage est bucolique et le chemin de terre s’insinue entre les arbres, passant parfois au pied de jolis villages, mais la foule est désormais présente, peut-être à cause de la période de fêtes que nous traversons ou tout simplement parce qu’ici convergent plusieurs chemins, et certains passages deviennent sombres et étroits, ils longent des gorges, encastrés dans la roche au point qu’il faut parfois se baisser. Le but est d’atteindre Ulleri, village assez cossu perché en altitude, où une voiture doit nous attendre pour nous aider à terminer ce parcours. Mais nous savons depuis la veille qu’un éboulement à douché nos espoirs: la route est coupée et il faudra sans doute descendre bien plus bas qu’Ulleri, et cela par un terrible escalier qui rejoint à la verticale la rivière en fond de vallée. Il ne m’en faut guère plus pour me désoler. Notre guide trouve l’idée de prendre une jeep jusqu’à l’éboulement: nous continuerons un bout à pieds puis, au-delà, se trouvera la voiture commandée. Cela se passe ainsi, mais avant l’éboulement, il y a un autre obstacle à franchir, la rivière bouillonnante, et avec pour la traverser seulement quelques sacs de sable reliés par des bambous branlants… les trois que nous sommes s’en sortent bien. Après ça, retour sur Pokhara, où un hôtel agréable nous attend au bord du fameux lac, avec bière, poulet tikka, abondance qui n’a rien à voir avec les images de pauvreté que nous avons aperçues depuis la vitre de la voiture en arrivant sur la ville, images où j’ai cru percevoir une femme couchée à même le sol sur un trottoir, peut-être était-elle morte. Ces contrastes nous font presque perdre la tête quand nous voyageons car le voyage nous offre non seulement les découvertes époustouflantes d’un monde que nous ignorions jusqu’ici, montagnes deux fois plus hautes que celles que nous connaissions, glaciers verticaux, herbe tendre des troupeaux, rizières gaies mais aussi des visions de pauvreté dont nous n’avons pas idée. Le voyage est neutre, il ne trie pas, c’est à nous de nous débrouiller avec ce qu’il nous offre à voir.

Après, ce sera une autre histoire… déplacement en voiture jusqu’à Chitwan National Park, dans le Teraï, cette zone du Népal qui se trouve au sud, à la frontière de l’Inde, longtemps redoutée (y compris par les Anglais) à cause de ses marécages hostiles et de ses vecteurs de fièvre, espace de savanes et de jungle où nous avons toutes nos chances de croiser rhinocéros, éléphants et qui sait? le tigre…. dans les rivières au cours très paresseux, nous verrons aussi des crocodiles. Beau contraste après nos envolées sur les hauteurs du monde. Nous ferons cela sous la férule d’un guide naturaliste protecteur et savant, qui nous fera visiter également les environs humains, ceux constitués par un village très ancien où vivent les membres d’un peuple dont on ne sait trop les origines : les Tharus, dont on prétend qu’ils auraient quitté le Rajasthan à l’époque de l’arrivée des Moghols pour s’établir un peu partout et notamment ici, ces Tharus cultivateurs de miel qu’Eric Valli décrit dans « Le ciel sera mon toit », et à qui en effet, un peu plus loin, nous achèterons du miel, miel « des fleurs de la jungle », à proximité du grand centre de nourrissage des éléphants. Les pachydermes nous sidèrent par leur calme alors que, paraît-il, il faudrait se méfier d’eux, ils ne sont pas si « gentils ». Toutes ces femelles que nous voyons sont sous la dépendance d’un mâle dominateur que les paysans du coin ont baptisé « Ronaldo » parce qu’il n’a qu’à paraître pour marquer des buts, ici des conquêtes femelles. Les bébés éléphants sont charmants. Nous apprenons que ces animaux intelligents sont à moitié libres, ils passent sept heures par jour en dehors de l’enclos à faire ce qu’ils veulent, mais reviennent le soir pour se faire nourrir. Quant à Ronaldo, il est la terreur, il aurait piétiné et tué au moins sept paysans au cours de l’année écoulée.

nouriisage d’éléphanteau

Le lendemain, balade dans la forêt. Stupéfaction lorsqu’un rhinocéros tombe sur nous à un détour de chemin, il n’apparaît pas menaçant, mais plutôt lent dans ses déplacements, sa cuirasse luit en plein soleil, il sort de l’eau toute proche. Au loin des crocodiles sont profondément indifférents, et des oiseaux s’en amusent, qu’il s’agisse de martin-pêcheurs, de cormorans noirs ou d’oiseaux serpents (dont le cou est si long qu’il fait penser à un serpent). Le soir, spectacle culturel dans le village de Sauraha, auquel nous nous rendons dans ce genre de véhicule qui nous a servi à parcourir la jungle, un plateau ouvert qui ressemble à une charrette mais tirée par un puissant moteur au lieu de chevaux ou de buffles. Effervescence de fin de vacances, de fête de Dipawali, des bougies sont allumées partout et tous les seuils sont décorés de mandalas. Au centre culturel, j’aime rejoindre la foule des danseurs villageois, seule fois où j’aurai l’opportunité au cours de ce voyage de partager quelque chose avec les gens ordinaires, qui ne sont ni guides ni patrons de lodges, enfants qui ne savent pas comment se retourner dans cette atmosphère de fête, femmes qui perdent leurs chaussures dans les rires et les acclamations.

Après Chitwan retour à Katmandou (en avion), belle journée avec Anne pour lui montrer ce qu’elle n’a pas encore vu de cette belle ville. Émotion de se trouver sur la grande place du stupa de Bodnath, place aussi vivante que la place Saint-Pierre à Rome un jour de bénédiction, ou que la place Saint-Marc à Venise, quand les pigeons noircissent le ciel. Non loin de là, quelques pas en dehors de la place conduisent au monastère de Schechen, célèbre pour nous car nous savons qu’il héberge Matthieu Ricard. Espace de paix et d’harmonie, les échos bruyants de la ville ne vont pas jusqu’ici, une terrasse au soleil permet de prendre un thé ou une collation, on dit que les chambres destinées aux invités sont spacieuses et agréables, voilà un coup à tenter pour une fois future où nous serons à Katmandou…

La déambulation dans Durbar Square est moins harmonieuse, c’est la fête, des cortèges bruyants de motos se mettent en route, les moteurs hurlent entre les temples vieux de quatre cents ans. Retour à pied jusqu’à l’hôtel par une rue que nous empruntâmes autrefois, en 2006, donc bien avant le tremblement de terre (2015). Des maisons montrent encore leur ossature dévastée, façades éventrées qui laissent voir un mobilier abandonné. Tout au long de notre visite, d’ailleurs, nous avons vu ces cicatrices liées au séisme, notamment sur Durbar Square, quelques temples toujours en reconstruction ou quelques édifices branlants qui ne doivent leur maintien debout qu’à des étais qui nous paraissent bien faibles. Mais l’essentiel demeure en place, beaucoup de moyens déjà ont été dépensés avec des fonds venus de tous les pays et surtout du Japon et de Chine. On nous dit qu’en revanche il est des régions un peu à l’écart qui n’ont pas connu une telle reconstruction rapide, qu’il faudrait notamment pour s’en rendre compte, visiter le Langtang, la région juste au nord de la capitale.

Je médite en rentrant sur tout ce que nous aura apporté ce voyage. J’étais parti angoissé, me voici au retour libre, ayant repris goût à la vie. L’air frais des Himalayas m’a traversé, je n’ai pas eu le temps de m’attarder sur mes soucis de vieil homme, mon regard s’est perdu au loin vers des cimes dont je n’imaginais pas la hauteur, j’ai laissé loin derrière moi l’obsession lancinante de l’actualité, la politique s’est résumée à mon désir que la Terre demeure ce lieu infiniment diversifié grâce auquel nous faisons notre expérience de « terrestre » comme dirait Bruno Latour.

NB: ce voyage a été rendu possible grâce à Altaï Travel et à son agence locale Altaï Népal, nous remercions particulièrement Buddhi, patron de l’agence locale, toujours attentif à nos moindres attentes, Prem, notre guide qui ne m’a pas quitté d’une semelle (moi qui étais le plus lent), Kim et Krisna, nos jeunes porteurs efficaces et enthousiastes, ainsi que Sanjiu, notre « guide culturelle » dans Kathmandu, jeune femme dynamique et tellement moderne, et évidemment Y.W. qui manage tout ça!

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Face aux Annapurnas

L’étape qui mène d’Australian Camp à Landruk est assez longue. Le chemin tout de marches de pierres de toutes tailles et de toutes formes commence par descendre dans la forêt humide où il n’est pas rare d’attraper des sangsues, débouche sur une clairière puis monte assez sec jusqu’au petit village de Daurali d’où l’Annapurna Sud apparaît fort de toute sa masse blanche, puis l’on arrive à Tholka qui domine la vallée de la rivière Modi, avant de poursuivre le chemin à flan de montagne jusqu’à Landruk : eau, cascades, moulins pour moudre le millet, les champs de céréales s’inclinant vers la rivière, des rizières parsemant le paysage, avec du riz déjà jaune donc prêt à être ramassé. (A Landruk, match de volley-ball qui réunit toute la jeunesse, notre guide, enthousiaste, nous propose d’aller y assister, nous ne regarderons que depuis le haut du village ; après match, remise des prix, joie partagée des villageois.). Ghandruk, but du lendemain, paraît très proche à vol d’oiseau mais le lit de la rivière nous en sépare. L’Annapurna Sud se montre un peu et près de lui, gardé comme par sa mère, le Mardi Himal.

Étape suivante: il s’agit maintenant de descendre en droite ligne par un long escalier de trois cents mètres de dénivelé jusqu’au pont sur la rivière, pierres encore glissantes, longue procession (nous sommes précédés par un groupe d’anglais d’une grosse compagnie de voyages) avec ses haltes, ses alertes, son babillage. Après le pont, jolies maisons avec des ruches, des abeilles blanches sauvages nichent dans la falaise. La piste remonte, toujours aussi raide et toujours formée d’un escalier qui, cette fois, fait un dénivelé de cinq cents mètres, nous n’avons jamais gravi escalier si long, si interminable… Quand arrive la grande porte qui nous accueille, nous croyons enfin avoir touché le graal mais c’est sans compter la recherche de la guest house, à l’autre bout du village. Mais nous devons être heureux: il fait beau et il est encore tôt, temps de faire trois aquarelles tranquillement assis sur la terrasse, laquelle donne sur la plus belle partie du village, la plus ancienne: des maisons en forme de rectangle, blanches avec des poutres noires, des toits de pierres plates, et des cours pleines d’enfants. Ghandruk est une sorte de capitale pour l’ethnie Gurung, dont la plupart des membres rêvent de finir leur vie en ce lieu, tout de calme et de sérénité. Peut-être seulement l’afflux de touristes et de trekkers en mal de sommets trouble leur quiétude. Surprise de lire une pancarte, au début de la zone « résidentielle » du village (là où sont toutes les guest-houses) où il est écrit: « Open defication free zone »!

Il est un point un peu au-dessus de notre hébergement, que nous découvrirons en partant, le lendemain, qui offre la plus belle vue à la fois sur la vieille ville et sur les sommets, les jeunes y viennent en se tenant par la main, et en écoutant leur musique issue des hymnes népalais ou tibétains (tôt le matin, c’est en général le Om mani padme oum qui berce nos réveils). Quand le ciel à nouveau s’entrouvre pour donner un nouvel épisode du film des Annapurnas, le Macchapucchre, encore lui, montre un nouvel aspect, celui où l’on distingue nettement sa queue en forme de poisson.

L’étape d’après conduit à Tadapani, qui n’est pas si loin, on y accède par un chemin dans la forêt, arbres des tropiques, rhododendrons qui fleurissent au printemps, arbres d’où pendent des lianes, silence forestier parfois déchiré par le cri strident d’un oiseau. Nous sommes un peu libérés des marches d’escalier, le chemin passe par un restaurant où nous retrouvons nos anglais, et qui offre une vue magnifique sur plusieurs sommets: le Macchapucchre toujours, bien sûr, et l’Annapurna Sud, mais aussi l’Annapurna III et le Gangapurna. Le restaurant (un « paradise » quelconque, où nous restons quelques temps, une heure environ, afin de nous reposer et de faire connaissance de deux femmes du groupe d’anglais, qui sont habituées aux expéditions, et reviennent d’un long voyage à vélo en France qui les a menées de Saint-Malo à Embrun, puis vers l’Ardèche et le pied du Ventoux avant de les reconduire chez elles via Roscoff ; et où nous faisons aussi connaissance d’un pauvre chaton ayant perdu sa mère, et qui essaie toutes les personnes qui passent des fois qu’elles pourraient lui procurer un peu de nourriture ou un peu de boisson, son miaulement est déchirant), le restaurant, donc, est proche du col, dont nous ne verrons jamais la matérialisation, puisque la route monte continuellement même si parfois elle redescend ou se prélasse en courbes à plat entre les troncs et les fougères, avant d’atteindre le regroupement de lodges en quoi consiste le village de Tadapani. Nous logeons à ce qui s’appelle pompeusement « l’Hotel Grand View Lodge », ensemble de chambres petites et sombres, peuplé de trekkers comme nous, de toutes nationalités, qui s’entassent dans la pièce commune pour éviter le froid du dehors, attendant qu’il se passe quelque chose, le repas, peut-être.

Enfer des refuges quand il y a foule et qu’il fait froid dehors, promiscuité, bruit ambiant, roulements de mécanique. Une famille attire mon attention, l’homme est, au son de la langue, néerlandais, il voyage avec sa femme, visiblement népalaise et leurs deux filles, mais aussi avec sa mère, et plus grave, avec belle-mère et belle-sœur, deux sous-groupes qui se regardent en chiens de faïence. La communication, visiblement, ne passe pas.

départ le matin dans le brouhaha, la bousculade à l’heure du petit déjeuner… nous partons bons derniers. le chemin grimpe progressivement dans la forêt, continuation de la veille, toujours ces terribles marches d’escaliers. La première halte d’importance est à Meshar, à 2969m, où se trouvent un petit autel, et un troupeau de quelques vaches noires avec poils gris. Toujours dans les rhodos géants, nous gravissons les marches qui nous conduisent vers les hauteurs supérieures à 3000. Isharu est une petite plateforme au milieu de la longue côte raide, annoncée par un premier restaurant (mais ce n’est pas le notre) où séjournent déjà nos amis anglais, nous il nous faut encore gravir la pente, plus raide que jamais, une ascension presque verticale qui nous conduit au restaurant de dessus, très bien localisé, pour le soleil et pour la vue. Nous sommes partis à 8h30, et il est maintenant midi, une charmante jeune fille Gurung fait la cuisine. Après le repas, nous nous allongeons sur les bancs pour une petite sieste, jusqu’à 13h30. Quand nous repartons, la côte est encore sévère mais nous sommes reposés, il reste une heure à faire. passage d’un col avec des rouleaux de prières et des drapeaux, avant une petite clairière douce et pleine de cours d’eau, chemin qui s’affaisse et avance parfois sous des douches venues des frondaisons. Ce chemin plus accessible à flanc de coteau atteint les deux petits lodges de Dobato (3250m). Nous commençons à percevoir le Daulaghiri. Le Macchapucchre offre son profil le plus large. Le lodge est aussi rudimentaire et peu hygiénique que celui de la veille, toilettes à l’extérieur, ce qui promet un bon refroidissement pour qui aurait besoin de sortir la nuit. Notre amie Anne est malade.

Le lendemain, lever à 5 heures pour monter au Muldai Peak (3640m) juste derrière l’hôtel. Montée lente et bien rythmée qui dure une demi-heure avant qu’on atteigne le belvédère qui domine cette vue époustouflante, sans doute l’une des plus belles que l’on puisse avoir au Népal et pour moi probablement la plus belle jamais vue en montagne. A gauche les Manapathi, puis la chaîne du Daulaghiri qui se poursuit au loin par les Nilgiri, qui s’enfoncent vers un ailleurs que nous ne verrons pas sauf si un jour nous vient l’idée de revenir par là. En franchissant la vallée, celle qui contient les fameux villages de Jomson et de Muktinath, l’Himalaya se décline en Annapurnas, sur la gauche le « I (8091m) celui dit « des Français » car c’est là que s’illustrèrent les Herzog, Lachenal et Terray dans les années cinquante, l’Annapurna-sud (7219m), le Patal Hiunchuli (6441m), le « III » (7555m), puis le Machapucchre (6997m) et au loin la chaîne qui se poursuit vers le Manaslu, et le petit village de Gorkha d’où viennent notre guide et nos deux porteurs Notre arrivée précède de peu le lever de soleil, chaque sommet s’illumine l’un après l’autre. C’est une sorte de bouquet final avant l’heure puisqu’il nous reste encore pas mal de chemin à parcourir, mais de là, nous embrassons en un éclair l’essence de ces montagnes qui ont la particularité de s’étendre sur une longue distance, aucune ne faisant de l’ombre aux autres. Nous pouvons tour à tour nous adresser à chacune. Comme un groupe de danseurs qui évoluerait de manière espacée, chacun gardant son autonomie mais complétant la chorégraphie conduite par les autres. Immobiles mais s’animant quand on les regarde fixement.

La redescente se fait assez vite, via un alpage où paissent quelques yaks. Halte au lodge de Dobato avant de reprendre la route pour aller un peu plus loin encore, en descendant d’abord ce qui nous fait reprendre le fil de nos forêts tropicales, puis en montant lentement mais sûrement, avec un pivotement du trajet qui maintenant nous offre comme vue principale celle de la profondeur des chaînes de préalpes qui se succèdent, le paysage devenant alpin, d’immenses pins descendant des collines environnantes, forêts dont on ne voit pas le fond et qui se termineront par la plaine, des champs jaunes que l’on devine là où s’est installé le village de Swanta. Plus au sud et un peu plus bas que nous Ghorepani, surmonté par le célèbre promontoire de Poon Hill, que nous ne raterons pas dans quelques jours. Le chemin continue en balcon au-dessus de ce paysage qui, par ses lointains bleutés et ses conifères rappelle certains endroits de la Drôme. La montée se poursuit jusqu’à un alpage où se construit un nouveau lodge, il s’agit de Bayelli, qui marque le point culminant avant que nous redescendions très bas, au milieu des pins géants et des rhododendrons, jusqu’au niveau de la rivière (longue heure de marche) pour passer sur l’autre rive, où se situe notre nouveau but, le lodge de Chistibung, que nous atteignons en 45 minutes de montée. Joli lodge, cette fois, avec des chambres en bois, un mobilier sobre aussi en bois. Anne est toujours malade. Groupe d’anglais déjà rencontré. Les deux dames s’occupent d’Anne, fournissant un produit réhydratant (qui malheureusement remplit bien mal son rôle). Le lendemain nous convenons que c’est plus prudent pour notre malade de rester dans le même lodge, d’autant que celui de Kopra Danda a une très mauvaise réputation de saleté et de promiscuité, et surtout de toilettes extérieures! Celles qui le souhaitent pourront faire l’aller-retour jusqu’à Kopra, l’autre pourra se payer une bonne journée de repos en écrivant ses mémoires. Rencontre de deux Suisses de Berne qui me font goûter le fromage de yak qu’ils ont acheté à Swanta et qui ressemble à du vrai fromage suisse!

L’intérieur d’un lodge est tout ce qu’il y a de plus rudimentaire, un poêle fait d’un vieux tonneau de mazout qu’on a recouvert d’une couche de terre cuite ocre, une vitrine qui contient les dizaines de bouteilles d’un liquide dont le trekker peut avoir besoin ou envie, surtout du Coca-Cola et parfois pour les invétérés de la dive bouteille, quelques flasques d’alcool, whisky indien, gin ou vodka, et d’un vin rouge local que je n’aurai jamais essayé, me méfiant beaucoup de certains produits dits locaux souvent frelatés; et la porte qui donne sur la cuisine où s’affaire un homme ou une femme, face à des bouilloires et des casseroles en zinc, une grosse bouilloire toujours fumant sur un feu allumé de quelques bûches. Autour du poêle, des barreaux de bois qui nous servent d’étendage pour nos vêtements fraîchement lavés à l’eau froide, et puis, inévitablement dans un coin, la queue de yak, blanche et noire, porte-bonheur.

C’est une chose de voyager, c’en est une autre de le faire à pieds, et de s’arrêter dans les lodges qui bordent la route, car que l’on choisisse les chemins les plus faciles ou les plus difficiles, il faut marcher, c’est-à-dire se livrer à des dépenses physiques qui parfois peuvent nous épuiser, alors pourquoi le faire? Le voyageur qui marche a d’abord pour lui évidemment de moins polluer, mais il a aussi ce plaisir de marquer des haltes où il veut et chaque fois ce sont de petits miracles, le pouls se met à battre moins fort et les yeux s’ouvrent, vers les hauteurs que l’on n’a pas le temps de voir dans l’action de la marche, ou bien vers les moindres détails d’une végétation ou d’une roche avec quoi ce sont nos premières rencontres, les parcelles de mica luisent intensément sous le soleil, des fleurs s’épanouissent là où nous aurions pu poser le pied, un murmure incessant vient du fond de la vallée, nous faisant envisager la présence d’un cours d’eau qui, quelques centaines de mètres plus bas, s’avérera une large rivière bouillonnante, ébranlant les rochers qui lui font obstacle et que nous franchirons par un fragile pont fait de deux planches.

Les longs arrêts, les pauses, les journées de repos sont des moments indispensables, notamment parce qu’ils nous permettent de faire le point, de réviser nos connaissances, de nous remémorer le chemin que nous venons d’accomplir. Écrire est alors le moyen qui s’impose. Il est important d’avoir songé à prendre au moins une tablette munie d’un léger clavier. Chaque souvenir va venir s’aligner sous nos doigts de dactylographe peu habile, fleurs enfouies et oubliées à peine perçues mais qui retrouvent, par cette seule vertu de l’écriture, un peu de vie, et en tout cas leur place dans notre mémoire.

Journée de repos à Swanta, charmant village dans la vallée qui relie Ghorepani à Jomson, à environ 2000 m d’altitude, au milieu des jardins éclatant de couleurs, vert tendre du blé, mauve du sarrasin, un peu de jaune d’on ne sait quoi… et des arbustes de toutes tailles, arbres à tomates, hauts tuteurs pour plans de haricots, citrouilles étalées au pied des buissons, clôtures en genévrier, et quelques saules en raison d’un milieu regorgeant d’eau, où les ruisseaux déboulent des pentes en bouillonnant, et des rivières s’assagissent en vasques d’eau pure. Nous avons quitté le pays gurung pour celui des magars. Près d’un élevage de truites, vole, oiseau bleu magnifique, un Halcyon Smyrnensis ou martin-pêcheur à gorge blanche du Népal.

Au milieu de cela, des maisons dispersées au toit bleu, un temple pagode et un long bâtiment qui héberge l’école des petits. Nous sommes dominés par le Muldai Peak où nous étions il n’y a pas si longtemps, on voit aussi, très loin, minuscules, les lodges où nous sommes déjà passés soit pour y dormir soit pour s’y reposer un court instant, comme Dobato, Bayelli ou Chistibung… Nous constatons alors le chemin parcouru à pied dans cette immensité verte aux frondaisons moutonneuses où l’eau jaillit entre les rochers. Prem, notre guide, nous emmène faire un tour un peu plus grand que prévu, qui nous conduit vers un autre village, Shika, très semblable à celui d’où nous venons, traversé par la piste qui mène à Ghorepani. Un couple de paysans laboure son maigre champ avec deux buffles au joug qui tirent un soc que l’homme maintient dans l’axe.

Les voyages forment la jeunesse dit-on, moi je crois plutôt qu’ils la prolongent. A pied, s’entend, bien sûr. Ils mettent à l’épreuve nos corps vieillis en les mettant au défi de maintenir l’essentiel de leurs fonctions car tour à tour, nos organes et nos muscles se rappellent à notre attention, une douleur dorsale, un estomac qui se retourne sont choses courantes, et encore quand nous ne sommes pas saisis de fièvre ou d’impossibilité de nous alimenter pour une raison quelconque. En ce moment sévit à Kathmandu, la dengue, des trekkeurs ont du abandonner leur projet à cause de la déclaration soudaine du mal, qui survient après 5 jours d’incubation suivant la piqûre du moustique fautif. Il ne faut boire que de l’eau filtrée, ou additionnée d’une pastille purificatrice, sinon attention, en un instant nous pouvons être atteints de douleurs redoutables.

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Nouveaux chemins de Katmandou

Je vous écris de loin, j’ai du prendre l’avion pour ça, bien sûr… mais ne m’en veuillez pas trop, comment aurais-je pu faire autrement? Le Népal, c’est loin, nous ne sommes plus au temps des chemins de Katmandou, plus au temps de Nicolas Bouvier où l’on pouvait traverser tout un continent par la route. On pourrait se passer bien sûr d’aller si loin, mais ici, ce n’est pas « loin », c’est juste une destination bien précise, celle que l’on a rêvé d’atteindre…

Durbar Square, Patan

Charme des villes du tiers-monde où l’on est réveillé par le chant du coq. Le matin, sur les terrasses, des femmes en sari étendent leur linge. On entend le grondement des camions et le son aigrelet des klaxons. Un rayon de soleil soulève le couvercle nuageux, les corbeaux croassent, une cloche au son cristallin se met à sonner pour commencer une quelconque puja, nous sommes bien sur le sous-continent indien. 

On voyage pour se sortir de soi-même. Surtout quand on va vers l’Asie, ou, comme ici sur les fameux « chemins de Kathmandu », qui sont aussi les chemins qui partent de Kathmandu. Le Népal nous submerge, tout comme le feraient aussi certaines régions de l’Inde (voire l’Inde toute entière) ou les temples zen du Japon. Parce que nous sommes réellement dépaysés, parce que nous rencontrons sans cesse des énigmes. Je ne vais pas parler de rencontre avec l’autre avec des trémolos dans l’écriture, ce serait trop facile et bien piètre comme explication, mais plutôt, de connaissance d’un monde par nos sens: notre regard, bien sûr, mais aussi notre odorat qui s’affine, parfois notre goût et notre toucher (des étoffes, des grains, des substances fondantes sous la flamme vacillante des lampes). D’ordinaire, c’est notre faculté de raisonner qui marche, elle porte des jugements immédiats sur les choses et les comportements que nous percevons, nous avons nos critères pour juger et n’en démordons pas, c’est commode et inévitable dans la vie active. Nous ordonnons les moyens en fonction des buts à atteindre, refoulant une grande part de ce qui éveille notre sensibilité. En voyage dans ces contrées d’Asie, nous basculons depuis ces assurances d’occidental toujours prêt à juger, à analyser ou à ramener à deux ou trois principes explicatifs (la lutte des classes, le mépris social) vers une attitude de suspension de nos jugements face à ce qui nous étonne. Les classes se mélangent aux castes lesquelles se croisent avec les ethnies dont les noms servent de patronymes aux gens qui les peuplent, environ soixante-dix langues, dit-on, se partagent le territoire, les traditions toujours vives remontent au XIIème siècle, voire plus loin encore. Par exemple, dans le plus vieux temple de Patan, le Temple d’or, le rôle de grand prêtre dédié à Bouddha est dévolu à un jeune garçon de 11 ans, sa charge dure trente jours. Ce jeune garçon toujours habillé de la même chasuble sort deux fois dans la journée de son appentis pour se nourrir et pour rendre hommage à Bouddha, il est assisté par un adulte qui subit à peu près le même sort que lui. Je suis présent au moment de l’après-midi où il fait son apparition, il procède d’abord à des ablutions (mais sans savon!), puis arrive derrière la grille du temple pour pénétrer ensuite à l’intérieur, on ne sait trop ce qu’il fait à ce moment, mais il ressort bientôt, portant sur l’épaule avec l’aide de l’assistant, un tronc de bois, qu’il frappe solennellement avec un bâton, donnant un son sec. J’observe cela. Tout cela se passe devant nos yeux, nos oreilles reçoivent ce son sec qui se répète, et nous partageons en silence l’émotion des népalais qui se trouvent là, dont la famille du petit garçon. 

Ou bien nous errons dans les ruelles de Bakhtapur, et nous rencontrons de jeunes moines en robe jaune, la tête rasée au pied d’une statue en or de Bouddha, qui, visiblement, ne vont pas à l’école, ou bien encore nous sommes à Pashupatinath, ensemble de temples au bord de la rivière Bagmati, où l’on procède à la crémation des morts, comme à Bénarès, mais ici en plus petit. Les fumées épaisses des corps qui se consument nous font chavirer, mais c’est la même chose: nous mettons en suspens notre jugement, nous observons sans rien dire les rites auxquels se livrent les proches des défunts. La crémation doit arriver vite pour que le mort puisse se réincarner, dit-on. L’eau de la rivière charrie les cendres, ainsi que les vêtements du défunt, lesquels seront interceptés un peu plus bas par les dalits qui pourront s’en vêtir puisque désormais purifiés. Tout cela est étrange, mais fait partie de l’ensemble des représentations du monde auxquelles nous devons respect et attention. Nous ne sommes pas seuls au monde. Il n’y a pas que notre regard qui vaille, ni notre système de représentation. Philippe Descola a montré comment les peuples arrangent différemment les éléments culturels en système. Totémisme, naturalisme, analogisme, animisme. La société indienne (que Descola range dans l’analogisme) ne fait pas de coupure stricte entre les animaux et nous, elle le justifie par la croyance en la réincarnation, mais peu importe que nous sachions rationnellement que la réincarnation est un leurre, cela aboutit à une représentation du monde qui fait du petit oiseau dans l’arbre notre égal. Et ce n’est pas plus mal de pouvoir penser ainsi.

Autre particularité: la sexualité donne lieu à de multiples représentations visibles sur les murs des temples et sur les poutres qui soutiennent les toits des pagodes ou dans des vitrines qui exposent des sculptures pour nous lascives mais en réalité mystiques, comme l’union d’un dieu et de sa parèdre, ainsi de Shiva et Parvati. Sanju, notre guide d’une journée, nous explique que cela participe d’une éducation qui permet aux jeunes personnes d’accéder à la sexualité par des images. En tout cas, nulle part ailleurs que dans des lieux religieux ce genre de scène ne pourrait être montré, voire même verbalisé. Le monde des dieux et des déesses sert d’exutoire et de représentation imaginaire à celui des humains ordinaires contraints de demeurer dans les cadres du puritanisme. Les dieux se livrent à des exploits érotiques visibles quand ceux des humains doivent rester cachés.

Tôt le matin à Bandipur, village Newar perché au-dessus d’une large vallée, le son de la cloche du temple dédié à Mahalakshmi retentit, isolé, cristallin, signal de notre réveil. Aussitôt surgissent à nous d’autres sons, d’autres voix, celles de macaques ou d’oiseaux. Celles de marchands qui ouvrent boutique. Nous sommes dans une maison de bois sombre, aux fenêtres ourlées de gravures à la mode des Newar, une des ethnies du Népal, celle qui sans doute a le plus construit. Ces maisons et ces grands bâtiments font parfois penser à la Renaissance italienne. A Durbar Square, nous sommes ainsi à l’équivalent de Florence.

Les chemins de Kathmandu sont traîtres. Ils montent raide sur les pentes des balcons qui font face aux Annapurnas… Nous sommes sous les tropiques, 28° de latitude, la végétation est davantage celle de la jungle que celle de nos massifs alpins et même si le soleil se voile, le marcheur sue à grosses gouttes. Il doit boire des litres d’eau pour compenser sa déshydratation. Les pentes raides sont d’escalier, difficile de régler son pas, et à l’arrivée… la brume masque les sommets. Qu’importe, sous toutes les latitudes, on aime poser son sac au refuge, ici une lodge, et se faire servir un thé chaud.

Le matin (premier matin) les nuées sont parties en libérant les sommets parmi les plus élevés du monde. Tant qu’ils demeuraient dans les coulisses, nous n’imaginions pas l’effet qu’ils allaient nous procurer, comme de grands acteurs dont nous avons lu les exploits dans la presse et que nous sommes stupéfaits de découvrir un jour sur scène. De notre point de vue, le Macchapucchre semble le plus élevé parce que le plus proche, on le surnomme aussi Fishtail car son sommet est double, comme une queue de poisson qui s’évase, les deux pointes étant reliées par une arête, il existe bien sûr un angle de vue qui permet de les voir dans l’alignement, c’est celui que nous occupons. Un peu à l’ouest, la grosse masse de l’Annapurna Sud. 

Macchapuchare vu depuis Australian Camp
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Fin de saison

Trois semaines au Valais en septembre, qui se terminent sous la neige. Des chemins de racines et de pierres jusqu’à 2700 mètres, des champs pentus où fleurit la gentiane bleue. Vaches, génisses, modzons se retiennent comme ils ou elles peuvent afin de ne pas dégringoler du haut des falaises. Au fond des vallées qui pénètrent très loin le massif orné d’arêtes de dentelle, les troupeaux s’ébattent, les alpages façonnent les fromages qui portent leur nom comme appellation. Peule. Léchère. Ars-Dessus. Ars-Dessous. Bagnes. Mont Percé.

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