Annie Ernaux, comprendre ce que l’on a vécu

annie-20ernaux-20me-cc-81moire-20fille-5705392658f86Il y a, dans le dernier Annie Ernaux une rare recherche de la vérité. Le livre dépasse largement l’auto-fiction, n’a rien à voir avec une « confession » ni même une « histoire ». Annie Ernaux « ne raconte pas sa vie ». Elle donne un éclairage sur une réalité qui la dépasse comme elle nous dépasse, autrement dit a une portée universelle. Et il faudra donc avoir attendu jusqu’en 2016 pour qu’enfin une femme écrive – comme elle le disait lors de son passage à « La Grande Librairie » – « ce que cela vous fait quand on est confronté avec l’autre dans l’acte sexuel ». En ce sens, « Mémoire de fille » est le genre de livre que nous n’oublierons pas de si tôt tellement il nous engage à un retour sur nous-mêmes, déclenchant un déclic de l’ordre de ces événements qui se produisent lors d’une psychanalyse. Ce livre aborde évidemment le thème éternel de la sauvagerie sexuelle (« la nuit sexuelle » dit-elle), de cette force qui nous prend, à partir d’un jeune âge, autour des dix ou douze ans – voire bien avant si l’on en croit, en tout cas, l’essai freudien sur la sexualité infantile – pour ne plus nous lâcher. Certes, me dira-t-on, ce livre explore surtout la face féminine de l’affaire. On m’a même mis en garde en me prévenant que « ça n’allait peut-être pas me plaire » tellement on pensait qu’il fallait être femme pour bien y comprendre quelque chose. Je reconnais qu’en effet, il faut être femme sûrement pour s’identifier au personnage central (je dis « femme » en tant que genre, pas en tant que sexe biologiquement déterminé), mais la sexualité étant toujours bâtie sur une dualité, en parler, même pour donner la version d’un côté, c’est toujours, « en creux », désigner la place de l’autre.

Ainsi Annie Ernaux parle de cette jeune fille qu’elle fut en l’année 1958. La plupart du temps, elle s’en distancie au point de parler d’elle à la troisième personne et de la désigner sous le nom qu’elle avait alors, celui de son père, le nom d’Annie Duchesne.

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Les baby boomers comme moi se souviennent très bien de l’année 1958… De Gaulle refaisait surface, galvanisant les foules d’Alger avant d’imposer son retour à la tête de l’Etat, c’était Charly Gaul (curieuse presque homonymie) qui gagnait le Tour de France, une Ferrari qui gagnait les 24 heures du Mans et une équipe de France de foot pour la première fois étonnait ses supporters grâce à Kopa, Fontaine, Piantoni et d’autres. J’avais onze ans, j’étais revenu depuis deux ans vivre avec mes parents dans la région parisienne après une période de trois années passées en province. On écoutait sur des tourne-disques Teppaz les chansons de Gilbert Bécaud et de Gloria Lasso. Annie, elle, avait dix-huit ans, elle avait atteint ce moment où l’on sent qu’il faut bien faire quelque chose de sa sexualité, et en premier lieu faire que l’autre sexe vienne à soi.

Ce moment troublé et troublant où tout à coup on sait qu’on va entrer pour toute notre vie dans une recherche de l’autre est rarement raconté, ou alors il est édulcoré. On parle de « la première fois » et chacun y va de sa petite larme ou de son souvenir condescendant. Mais la première fois est souvent un drame, surtout pour les femmes dit-on (« la première pénétration est toujours un viol » dixit Simone de Beauvoir), mais pourquoi pas aussi pour les hommes, ou certains hommes…

Annie Ernaux refuse de parler de viol. Le beau moniteur qu’elle aime et à qui elle veut tout donner et donc se donner ne l’a pas à proprement parler violée en effet : il est resté en dehors d’elle. (cf. « Je ne sais pas si elle reconnaît sa première nuit avec H dans la description dramatique que fait Simone de Beauvoir de la perte de la virginité. Si elle est d’accord avec : « la première pénétration est toujours un viol. » Mon impossibilité encore aujourd’hui d’utiliser le mot viol au sujet de H signifie peut-être que non. » (p. 110)). Reste à comprendre cette annihilation du moi, l’état dans lequel elle se trouve où elle ne s’appartient plus, cette sorte de suppression de toute intelligence pour suivre un type que les autres qualifient de « grand, fort et bête ».
[De l’autre côté de la barrière des sexes, l’homme se dit à ce moment-là que, peut-être, il vaut mieux être grand, fort et bête que petit, pas costaud et intelligent, c’est ce que la vie et les échecs des tentatives amoureuses qu’il aura eues en ce temps-là lui auront appris et que confirme l’exemple d’Annie Duchesne].

La nuit sexuelle dont parle Annie Ernaux recouvre tout, autant femmes que hommes. L’homme un peu sensible, qui se sera demandé déjà que faire de son sexe et s’être dit que cela ne pouvait que faire mal dans l’exercice brutal d’une première fois se console en se tournant vers Rimbaud et sa maxime décidément toujours à l’ordre du jour: « l’amour est à réinventer ». La poésie comme succédané d’un rapport sexuel impossible.

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Annie Ernaux a mis cinquante-six ans (cinquante-six ans!) pour se décider à rouvrir la porte, qui se voulait à jamais occultée, qui donnait sur cette année 1958, l’année-charnière, celle où elle a basculé de l’univers prolétarien qu’elle a jugée honteux dans un premier roman d’autrefois (« Les armoires vides ») vers celui où l’on étudie, où l’on vit, où l’on découvre sa Liberté. Cette année charnière coïncidait avec celle d’un dépucelage raté. Magistral récit où elle parvient à faire comprendre que la plus grande humiliation, celle d’être rejetée par les autres, traitée de pute, piétinée par l’homme qu’elle était persuadée d’aimer, puisse être accompagnée de la plus grande joie : celle d’être là, au milieu des autres, faisant la fête et s’enivrant d’alcools et de chansons paillardes. Elle a atteint son moment ultime. Mais qui lui coûtera cher, quand le corps, ayant vécu l’humiliation, se rétracte, s’abîme dans l’aménorrhée et le refus de la nourriture puis dans la boulimie. Torture qui dure deux ans mais dont Annie D. heureusement sortira, ayant réussi à s’inscrire dans un programme de reconquête de soi, par les études, par les mots, par l’écriture.

Ce récit – dit-elle (p. 144) – serait donc celui d’une traversée périlleuse, jusqu’au port de l’écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive.

Comme dit plus haut, ce récit est loin d’être un « roman », il n’élabore aucun personnage de fiction, le propos, elle le dit elle-même, n’est pas de construire un personnage mais de « déconstruire la fille [qu’elle a] été » (p. 56). Ailleurs (p. 122), elle dit qu’il s’agit de répondre à la question : « comment, au début de la vie, tous, nous nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix et, pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être » et elle a cette phrase admirable (p. 115) :

Dans la mise à jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion.

Phrase qui renvoie à cette affirmation qu’elle énonçait dans l’émission « La Grande Librairie » (où elle était interviewée en même temps que Nancy Huston) et qui semblait laisser François Busnel pantois et interloqué : « ce qu’on a vécu sans le comprendre, c’est une faute ».

Point de vue d’une femme ? Que s’attaque donc un homme à la version masculine de cette histoire, qu’il dise à son tour où et comment il a senti, lui aussi, la peur, l’humiliation, la conscience d’une impossibilité à se trouver en phase avec l’autre, l’échec qui se transforme en désespoir. Et comment il en est sorti, par quel miracle, quel sursaut du moi.

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3 commentaires pour Annie Ernaux, comprendre ce que l’on a vécu

  1. Annie Ernaux poursuit son introspection, elle sait guider le scalpel de l’écriture…

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  2. Mado Quivy dit :

    Merci de m’avoir parlé de ce livre formidable, bien écrit et passionnant. il faut oser!!!

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