Bribes

Pas écrit sur ce blog depuis longtemps. Je me demande parfois pourquoi faire. Ecrire sur ce support étrange, écrire pour qui ? Ne vaut-il pas mieux se concentrer sur d’autres formes d’écriture ? Ou alors il faudrait que ça en vaille le coup, que le texte – comment dire – que le texte épouse ce qu’on a envie de dire, au rythme où on a envie de le dire. Je l’ai dit déjà, dans l’à-propos notamment, que ce blog me sert surtout d’aide-mémoire. Ne pas oublier ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu. Ne pas faire comme cette fois récente où, avec C., nous sommes allés écouter Samy Frey dans « Cap au pire » au Théâtre de l’Atelier sans nous être souvenus qu’en réalité, nous l’avions déjà vu. Tout simplement, on se rappelait pas que ça s’appelait comme ça. Mais dès qu’on l’a vu, lui, dans son grand manteau noir, avec ses cheveux longs doucement parcourus par des fils d’argent, lui raide, sans un sourire, avec un seul geste : celui de balayer de temps en temps rudement ce qui vient à lui par les mots, lisant penché vers sa console où sans doute défilent les mots, les « Encore », les « Soit dit encore », les « tant mal que pis, encore » voire les « jusqu’à plus mèche encore », car c’est comme ça qu’il s’exprime, Beckett, alors on a compris, oui, c’était bien ça, on l’avait déjà vu. Pas grave, ça se voit bien une deuxième fois. Pourquoi pas une troisième. Voire plus encore. Nous aimons la petite place Charles Dullin avec son théâtre au bout, éclairé dans la nuit, ses bistrots eux aussi éclairés dans la nuit, qui ont ces allures de tableau impressionniste, quand l’un ou l’autre de ces peintres, de Pissaro à Renoir, peignait en petites touches crues de lumière jaune les halos au-dessus des lampes dans la nuit bleutée.

Parlant de peinture, le musée de Grenoble présente depuis peu l’œuvre de Philippe Cognée, jeune peintre français, qui a passé son enfance au Bénin, en est revenu, prétend-il, avec une recette de cire d’abeille pour enduire ses toiles.

Toiles réalistes qui demandent que l’on prenne de la distance, plus on s’éloigne plus les formes s’ordonnent, parfois des arbres, des paysages vus du train, des champs de colza et le plus souvent des segments du quotidien. La machine à laver, le congélateur, la baignoire. Objets comme plastifiés sur une toile blanche. Aller-retour entre la littérature et la  peinture, je partais de Beckett, j’arrive à ces œuvres-là, de Cognée, et c’est pour aussitôt se rappeler d’un roman de Jean-Philippe Toussaint, « La salle de bains » (on en avait fait un film, ça je m’en souviens bien, avec un certain Tom Novembre, film en noir et blanc, même, que c’était). Alors la baignoire, oui, sous toutes ses formes, de trois-quarts, de face et vue du dessus. Ou bien ces grands immeubles, ces barres qu’on voit déformées comme dans les gouttes de pluie qui ruissellent sur la vitre d’un train ou d’un autobus parisien. Il pleut tellement ces temps-ci.

Et puis encore ces carcasses de viande multipliées à n’en plus finir dans cette salle où une gardienne est venue me dire qu’il ne fallait pas prendre de photo. Elle voulait que j’efface celles que j’avais déjà prises. J’ai fait semblant. Salle de paysages indiens aussi, mais pas du tout comme on s’y attendrait. D’abord, « portrait d’un arbre ». J’aime l’idée de « PORTRAIT d’un arbre ». Car oui enfin, pourquoi ne pas faire aussi le portrait des végétaux ? des choses ? Le portrait est en principe limité à la reproduction des traits d’un être humain. Sans doute veut-on y voir une noblesse particulière. Tout bon portrait en effet se doit de laisser deviner l’âme qui est en-dessous. C’est la tradition, ou du moins la tradition occidentale. Il n’y a pas longtemps, je relisais, pour préparer un cours, le texte que Philippe Descola a fait pour l’exposition de l’an dernier au musée Branly sur « La Fabrique de l’ Image ». Descola ramène à quatre le nombre d’ontologies susceptibles d’influencer la manière dont on conçoit les images. L’une de celles-ci est bien évidemment le « naturalisme », couramment pratiqué en Occident depuis la Renaissance. Elle consiste à instaurer une séparation nette entre être dotés d’une vie intérieure et être qui n’en sont pas dotés, tout en reconnaissant que tous sont néanmoins soumis à des lois qui s’exercent de manière extérieure, les lois de la nature. A la différence de l’animisme, par exemple, qui, lui, accorderait vie intérieure à des êtres comme des animaux, des rivières ou des arbres. Parler de portrait d’arbre serait ainsi une manière d’évoluer vers un certain animisme.  Dans un court film présenté à l’entrée de l’exposition, Philippe Cognée montre ses techniques de travail, notamment en ce qui concerne ses dessins au crayon gras, qu’il enduit, eux aussi, de matière plastique, une matière plastique qu’ensuite il concasse, avec un rouleau à pâtisserie, faisant éclater les bouts de fusain qui se sont égarés, créant des trous noirs, comme il dit, à la surface de la toile. Quant à ses séries de petits tableaux juxtaposés pour former de véritables mosaïques, il les compare à des assemblages de signes. Etiquettes, objets, images, photographies, recouverts de vifs coups de pinceaux. Ils ne sont plus des images car, dit-il, la peinture, c’est davantage l’épreuve de la matière.

Peinture / photo / littérature. En septembre (autant dire il y a une éternité…) se tenait dans l’ancienne bibliothèque, une exposition prenant Stendhal pour prétexte, consacrée aux portraits d’écrivains. On avait ressorti les Nadar, ceux de Théophile Gauthier, de Baudelaire ou de Georges Sand (curieusement absence de Nerval, mais c’était paraît-il parce que les organisateurs n’avaient pu exposer que ce que l’agence de photographies avait pu leur procurer) et dans la salle du fond, on avait rassemblé des tirages de portrait d’écrivains contemporains réalisés lors du « Printemps du Livre » – dont j’ai abondamment parlé en avril – encore plus une éternité… ! – Des photographes plus ou moins talentueux avaient essayé d’imprimer leur style… superposant ainsi des clichés réalistes avec des tâches abstraites, ou bien exploitant le thème (éculé) du miroir. Miroir, mon beau miroir. Ne sommes-nous pas tous de simples reflets, blabla, disait un commentateur qui se croyait profond… J’en ai gardé quand même la photo d’une photo, celle de Lorette Nobécourt, dont j’ai aussi abondamment parlé en avril, ou bien en mai. Photographie / Peinture / Image : ici, la romancière nous apparaît comme capturée (on voit derrière elle celui qui la capture, qui lui tire dans le dos, en quelque sorte), réduite au signe d’elle-même, sans que rien ne puisse dire au spectateur ce qu’elle endure, ce dont, dans son beau livre « l’usure des jours » (une sorte de « making of » de son dernier roman « Grâce leur soit rendue »), elle fait le récit, à la fois exaltant et poignant.

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13 commentaires pour Bribes

  1. Guy Chassigneux dit :

    Les blogueurs parlent aux bloggers: je partage vos interrogations et au delà de ce qu’ils aident à la mémoire, il y a le plaisir de vous lire : vos étourderies autour d’un spectacle et celui des terrasses parisiennes. Je dois aller voir Cognée prochainement et mon impatience grandit avec ce que vous en dites, je suis par ailleurs totalement solidaire de votre désobéissance quant à l’interdiction de photographier dans certains musées! A bientôt.

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  2. Dans mon Petit Robert, je vois qu’à la définition de « portrait », il y a ceci, tout à la fin :
    « – Rare. Description d’une chose. => peinture, tableau. « Il fit de la capitale un portrait si extravagant » (Musset). »

    Très intéressant article et les tableaux de Cognée doivent frapper de près.

    Je pense que le « portrait d’un rêve », par exemple, ou le « portrait d’une manie singulière »… seraient sans doute des pistes, si elles ne l’ont jamais été, à explorer !

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  3. Lignes bleues dit :

    Oui, des doutes partagés, comme le sont, sans rien imposer à qui que ce soit, ces bribes, d’idées, d’images qui s’entrecroisent. Et puis, contrairement à la mémoire, le blog dispose d’un moteur de recherche explicite…

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  4. alainlecomte dit :

    Exactement! le moteur de recherche, voilà la belle invention! Merci de votre commentaire.

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  5. Mémoire, acte manqué? Acte réussi plutôt qui conduit en boucle, la balade éclectique d’un amateur – Que dis-je amateur?- d’un professionnel des mots et de l’image…pour notre plus grand plaisir.

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  6. Vue de la Réunion cette écriture est rafraîchissante. Encore et merci !
    Culturellement parlant, on a besoin de flâner dans les vieux théâtres parisiens sans faire au préalable ce grand vol vibratoire de 11 heures, qu’on entreprend un fois par an en croisant les doigts, ce tunnel spatio-temporel dont on ressort fourbu après une nuit sans sommeil, hagard mais heureux d’être encore en vie. C’est comme ça quand on s’est exilé dans un tout petit point sur le globe terrestre ! Samy Frey quel acteur. Je l’ai vu à 12 ans au casino de Luxeuil, il croisait le fer sur scène comme d’Artagnan !

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  7. Tania dit :

    Après un billet qui invite à aimer Amour, ces bribes porteuses de voix, de sens, d’images – faut-il se justifier d’écrire ?
    Peinture à la cire : Fleurs de José Maria Sicilia, premier contact avec cette technique aux effets troublants. Continuez vos allers-retours, on découvre, on se souvient, on vous suit.

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  8. La Kapsule dit :

    Y a de la poésie dans vos mots. On croirait entendre l’émerveillement enfantin. C’est précieux !

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