Bonjour Monsieur Rolin!

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C’était au dernier Printemps du Livre de Grenoble, j’étais arrivé en retard m’étant trompé de salle, et n’avais pu donc écouter que la toute dernière partie de l’intervention d’Olivier Rolin à propos de son roman « Le Météorologue », paru au Seuil en 2014. Dommage pour moi. Mais j’avais l’essentiel, ses derniers mots pour insister sur le fait que son livre n’était pas l’histoire banale d’un « zek » (déporté vers la Sibérie au temps de Staline) mais une contribution à une réflexion à propos d’une époque sur laquelle il en manque, de réflexion, qu’elle soit attaquée de plein fouet par des idéologues qui ont toujours été de droite et ont, de toutes façons, toujours haï jusqu’à l’idée même de communisme, ou qu’elle soit tout simplement écartée, destinée à l’oubli parce qu’elle embarrasse, parce que les anciens communistes, ou du moins ceux qui y ont cru un peu, à cette utopie, ayant appris dans quoi elle s’était délitée, n’avaient plus jamais voulu la regarder en face, préférant passer à autre chose comme on dit. Et ainsi la France, pays d’Europe occidentale où peut-être l’idée communiste a le plus remué les foules (avec l’Italie), a tourné le regard, n’a plus voulu traiter de cette période autrement que par le triste dépit. Olivier Rolin voulait donc que l’on en discute, maintenant, et si possible, avec sérénité. Bref, le communisme eût-il été différent s’il n’y avait eu Staline ? Question très tentante, réponse qu’on aimerait (que j’aimerais) positive alors que bien sûr on sait que partout dans le monde où on a essayé d’incarner cette idée, cela a débouché sur des dictatures et des répressions sanguinaires (Mao, Castro, Nkrumah, Mengistu, la dynastie des Kim…), alors ne rêvons pas (ce que dit lui-même Rolin, abruptement, à l’issue d’un de ses commentaires sur la question…). Enfin, séduit quand même, et trouvant le bonhomme très sympathique, je me décidai à acheter l’ouvrage et à me le faire dédicacer, pendant que j’y étais. D’où ma présence devant cet homme buriné, au poil mal rasé, mais débonnaire, souriant. Que voulais-je qu’il me dise, ou plutôt qu’il m’écrive ? Je lui parlais bien sûr de mon vieux passé de communiste, il n’en fallait pas plus pour le mettre en confiance et je fus heureux de repartir avec un mot par lequel il présumait que « je connaissais un peu de toutes ces histoires »…. C’était gentil, mais en réalité, en connaissais-je autant sur ces histoires ? « Le Météorologue » est un récit court, mais dense, ce qui le rend donc propice à la réflexion. Il nous apprend beaucoup sur la période 1933-1937 en URSS. Pleine période de terreur, mais pas encore… le Grande Terreur (celle qui s’abattra dès 1937 et où s’illustrera le « nabot sanguinaire », Capture_decran_2015-04-18_a_11_18_33autrement dit Nikolaï Iejov, celui-là même dont un article récent sur le site de Médiapart (18 avril) évoquait la mémoire par l’intermédiaire de sa fille chérie, encore en vie quand l’écrivain polonais Jacek Hugo-Bader la rencontrait en 2010 à Magadan, qui ouvre la porte vers la Kolyma ; elle traînait une vie de misère et toussait des morceaux de poumon quand l’écrivain l’interrogeait sur son passé, et elle disait sa souffrance de fille abandonnée dans les institutions après l’exécution de son père bien aimé, mais il n’empêche, c’est ce Iejov-là qui faisait tourner la machine à exécution à plein régime, mettant lui-même la main à la patte, descendant au fond des fosses pour achever les suppliciés d’un coup de revolver et ne s’accordant que9782882503770-40346 parcimonieusement une pause pour fumer une cigarette…). Pleine période de terreur donc, surtout en Ukraine (d’où était originaire notre « héros »), mais qui était en même temps, nous dit Rolin, une époque d’exaltation et de croyance en l’avenir radieux. Les sciences et les techniques se développaient. Je ne savais pas que, déjà, se dessinait la fameuse rivalité entre Union Soviétique et Etats-Unis à propos de l’espace : vingt ans plus tard, ce serait Sputnik, mais dès 1933, 1934 c’était à qui allait envoyer le plus haut son ballon sonde. Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1933, URSS-I atteint l’altitude de 16 800 mètres, record mondial ! Ses pilotes (on dit « stratonautes ») sont immédiatement faits héros de l’Union Soviétique. Bientôt, Osoaviakhim tentera de battre ce record, y parviendra, mais sa retombée, hélas, se passera mal et finira en chute libre. Qu’importe : les pilotes avaient eu le temps d’adresser un message de là-haut et de transmettre leurs « chaleureuses salutations au grand et historique dix-septième congrès du Parti » qui, effectivement, avait lieu à ce moment-là. Et puis, il n’y avait pas que cela, il y avait aussi les grandioses projets d’ouverture de routes maritimes sous le cercle arctique et les premières grandes expéditions polaires, avec leur cortège de prouesses et d’actes de bravoure. Notre héros, donc, nommons-le : c’est Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, participe à fond à ces aventures. Météorologue de par ses études, il devient le patron de toute la météorologie soviétique et rêve – quand la révolution mondiale aura été accomplie ! – de devenir celui de la météorologie du monde entier, un monde où l’on saurait prévoir le temps qu’il fait en n’importe quel endroit, à n’importe quel moment, et puis il devient le chef également de la seconde année polaire soviétique. Son imagination et sa compétence atteignent des sommets : il prévoit déjà la transition énergétique qu’aujourd’hui nous balbutions à peine : il réfléchit à l’énergie qu’il sera possible de capter à partir du vent et du soleil. Et puis patatras…

Ici, Rolin dit : « on se prend à se demander ce qui se serait passé si la folie de Staline, décapitant toutes les élites du pays, scientifiques, techniques, intellectuelles, artistiques, militaires, décimant la paysannerie et jusqu’à ce prolétariat au nom de quoi tout se faisait, dont l’URSS était supposée être la patrie, n’avait pas substitué, comme ressort de la vie soviétique, la terreur à l’enthousiasme. L’introuvable « socialisme » que les « héros » s’imaginaient construire, et ceux aussi, comme Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, qui n’étaient pas des héros, seulement d’honnêtes citoyens soviétiques, aimant leur travail, pensant servir le peuple en le faisant avec compétence, peut-être aurait-il existé ? Peut-être se serait-il avéré un système infiniment préférable au capitalisme ? peut-être le monde entier, à part quelques pays arriérés, serait-il devenu socialiste ? » C’est là qu’il conclut : « Allons, ne rêvons pas ».
Car patatras. Le 8 janvier 1934, notre Alexeï a rendez-vous avec madame sur les marches du Bolchoï avant la représentation. Il n’arrivera jamais. Varvara Kourgouzova ne le reverra qu’une fois : à la veille de son départ pour le camp des îles Solovki, amaigri et isolé, au parloir de sa prison. Pourquoi ? Que lui reproche-t-on ? il y a eu des calomnies, des doutes sur sa sincérité bolchévique, on lui reproche d’être issu d’une lignée noble, des soupçons pèsent sur sa fidélité au dogme marxiste-léniniste : n’a-t-il pas tenté de populariser une théorie météorologique issue de Norvège, comme si on avait besoin de ça, comme si tout n’était pas déjà écrit dans les œuvres abondantes de Marx, Engels et Lénine ? On dirait aujourd’hui que Alexeï Vangengheim était un naïf, un idéaliste, mais pouvait-il faire autrement, peut-on faire autrement quand on n’a encore aucune raison de croire que l’on nous ment ? sa naïveté ira très loin : pour meubler son temps, au camp, il fabriquera de petites mosaïques avec les pierres qu’il trouve, les expédiant à sa famille ou à ses amis – mais peut-on avoir encore des amis dans son cas ? – et beaucoup de ces tableaux sont des portraits de… Staline ! Ici, Rolin se pose des questions : naïveté, flagornerie, manque de courage ? Comme dit plus haut, Alexeï n’est pas un héros, c’est un homme ordinaire, il n’y aura jamais chez lui de geste de révolte, il ne cherchera pas particulièrement « à sauver sa dignité »… non, il aimerait seulement sortir, revenir à Moscou, revoir sa femme et sa fille, qui avait quatre ans quand il est parti, et qu’il aime tant (lui envoyant des lettres abondamment illustrées qui sont autant de leçons d’histoire naturelle), il ne lésine pas sur la recherche d’appui, écrivant au grand Gorki, et bien sûr aussi, évidemment aux chefs du Parti. En pure perte. En 1937, quand Iejov sera là et que la tuerie se généralisera, il y passera, permettant ainsi au chef de camp de remplir ses objectifs statistiques en termes de tués. Mais ça, on ne le saura qu’après, longtemps après, quand le régime soviétique sera tombé et que l’association Memorial aura fini par retrouver les millions de dossiers des internés des camps sibériens. Sa fille le saura, elle qui a suivi l’exemple de son père en devenant elle-même une scientifique (paléontologue), elle qui ne s’est pas mariée, qui « fumait deux paquets de cigarettes par jour », qui refusait qu’on lui souhaitât son anniversaire, elle qui disparaîtra le 9 janvier 2012 (son père avait été arrêté un 8 janvier) en laissant dans son appartement toutes les instructions pour son incinération. « Ainsi finit, dit Rolin, soixante-quatorze ans après sa mort, l’histoire du météorologue ».

Rolin écrit aussi ceci (pp. 194-195) en hommage à tous ces hommes et toutes ces femmes qui ont cru en quelque chose de plus grand que la vie misérable des humains :

Les habitants du vingt et unième siècle oublieront sans doute l’espoir mondial que souleva la Révolution d’Octobre 1917, il n’empêche que pour des dizaines de millions d’hommes et de femmes, génération après génération pendant un demi-siècle et sur tous les continents, le communisme fut la promesse extraordinairement présente, vibrante, émouvante, d’une fracture dans l’histoire de l’humanité, de temps nouveaux qu’on appelait de tas de noms niais, l’avenir radieux, les lendemains qui chantent, la jeunesse du monde, le pain et les roses – les noms étaient niais, mais l’espérance ne l’était pas, et moins encore le courage mis au service de cette espérance -, et que la Russie soviétique parut à ces foules-là le lieu où le grand bouleversement prenait son origine, la forteresse des damnés de la terre. Il est étonnant de constater à quelle vitesse s’effacent les grandes vagues qui, un temps, soulèvent l’histoire du monde. Le souvenir de cette ardente attente est presque perdu, mais pour des générations comme celle à laquelle j’appartiens, dont la « Révolution » a pu encore être l’horizon, de plus en plus brouillé à vrai dire, l’idéal répété peut-être comme une leçon mal apprise plutôt que retrempé au feu de l’expérience, il est impossible de ne pas voir sous le pays déprimant d’aujourd’hui l’ancien foyer de cette espérance mondiale, mais surtout la tombe immense où elle fut bientôt enterrée.

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