Et ça butine

abeille-2Patrice est apiculteur. Il parle volontiers de ses ruches et de ses abeilles. En avril, c’est la gestation. C’est lui qui a décidé du début du processus en tenant compte de la météo : il fallait qu’il soit sûr d’avoir une quinzaine de jours de beau temps devant lui, la pluie et le vent pouvant perturber les opérations. A vrai dire, il ne laisse pas les choses se faire « au gré de la nature », il intervient activement à des fins de sélection et pour cela, se procure un « réservoir génétique », c’est-à-dire un essaim sélectionné qui permettra de féconder les œufs pondus par ses reines. Il a des ruches en différents endroits de la région et notamment à Aubres, qui se trouve sur la route de Nyons. Il doit les visiter le plus souvent possible au cours de cette période à l’issue de laquelle vont naître les nouvelles abeilles. Je lui demande si son élevage n’a pas été attaqué par le frelon asiatique. Il ne se plaint pas pour l’instant. Il me raconte que les abeilles chinoises ont depuis longtemps trouvé la parade : elles se mettent en groupe autour du nid du frelon et elles l’étouffent. Avant que les abeilles européennes aient trouvé la tactique, il peut se passer beaucoup de temps… Les apiculteurs d’aujourd’hui ne seront sûrement plus là.

284887-gf[1]Cette histoire de frelon me rappelle un passage du beau livre de Sue Hubbel, « Une année à la campagne », que Jean-Marie Le Clézio salue dans sa préface en disant qu’il a « souvent rêvé d’un livre complet, où il y aurait les oiseaux, les insectes volant dans la lumière du matin, les gouttes accrochées dans les toiles des araignées, le ciel changeant selon les saisons, l’odeur de la pluie et le bruit du vent, les cris des animaux, un livre où on sentirait la chaleur du soleil, le toucher léger des plantes, un livre où il y aurait les secrets visibles et invisibles du monde, et même des choses extraordinaires et rassurantes comme la recette de la tarte aux kakis » et que ce livre, il l’a trouvé, sous la forme de celui de Sue Hubbel. L’apicultrice américaine qui s’est établie dans les monts Ozark, situés, à ce que j’ai compris, au sud-est de l’état du Missouri, y parle longuement des frelons « à tête glabre » (vespula maculata) et en termes plutôt positifs.  « Les frelons à tête glabre adultes, dit-elle, ne peuvent avaler que des liquides. Leur nourriture est en général du nectar de fleur, mais il leur faut aussi des protéines pour développer les larves, et pour s’en procurer, ils tuent d’énormes quantités de chenilles. Quand ils trouvent une chenille, ils ne piquent pas mais ils la massacrent vivante. Le frelon pétrit la chenille avec ses mandibules pour ramollir les muscles et autres tissus, puis il la coupe avec sa bouche. Il avale les parties liquides et malaxe les parties solides en petites boules qu’il rapporte au nid. Là, des frelons nourriciers s’emparent des bribes de chair pour les fragmenter en morceaux plus petits encore dont ils nourrissent le couvain en plein développement » (p. 125, ed. Folio n°2605). Et pour un propriétaire de vergers, avoir ces frelons est une chance puisqu’ils évitent ainsi la prolifération des chenilles prédatrices.

abeille-1Pour en revenir à nos abeilles, elles ont déjà acquis, il est vrai, de nombreuses recettes au cours de leur évolution. Un jeu de société que j’avais acheté pour les enfants nous en apprend beaucoup : non seulement, elles recueillent le pollen et le nectar, mais aussi un drôle de truc qui s’appelle le propolis et qu’elles dénichent sur certains arbres seulement, dont les peupliers. Ce produit ne leur sert qu’à secréter de quoi momifier leurs ennemis (y compris de petits mulots !) afin de se défendre. Le mot vient, bien sûr, du Grec  pro-polis pour « devant la cité », les abeilles construisant d’authentiques remparts devant leur nid afin de se protéger. Patrice me dit qu’il éleva des caucasiennes, réputées pour leur miel, mais à leur arrivée, elles construisirent trop vite leurs remparts, probablement en mélangeant le propolis avec du nectar trop liquide, de sorte que leurs efforts furent vains, les malheureuses (elles n’avaient pas compris, me dit-il, qu’elles étaient maintenant dans les Baronnies).

cerisier

Hier, il a assisté à une merveilleuse danse d’abeille. On sait que c’est par ce moyen qu’elles se communiquent entre elles les bons emplacements de nourriture, indiquant au moyen des divers paramètres du mouvement (forme des circuits, inclinaison du plan de vol…) la distance et la direction du lieu de leurs récoltes. Il s’agissait en l’occurrence d’un champ de cerisiers nouvellement en fleurs, elles s’en sont donné à cœur joie. Les casiers, me dit Patrice, « étaient dégoulinant de nectar ».

Le mois dernier, il me parlait des amandiers, qui sont nombreux dans la région. Autrefois, l’amande était récoltée, elle était à la base des multiples pâtisseries que l’on aime en Provence. Après quelques maladies qui atteignirent les arbres au début du siècle précédent, les agriculteurs locaux ont cessé de l’exploiter, d’autant que les cultures extensives de Californie, qui avaient démarré pour répondre aux immenses besoins en confiserie de l’Europe du Nord au moment de Noël leur ôtaient tout espoir de rentabilité. Aujourd’hui, les amandiers donnent donc à l’état sauvage, ils se reproduisent à partir de racines qui ressurgissent du sol mais plus personne ne sait s’ils donnent des amandes douces ou amères.

***

Le temps où j’écrivais ce qui précède est passé. Nous sommes en mai. Patrice m’annonce que bientôt auront lieu les vols de fécondation. Les reines vont sortir et se rendre en des lieux secrets (que même l’apiculteur ignore) où elles se feront féconder par les faux-bourdons. Tout cela se passe en toute liberté, elles choisissent leur jour en fonction de la météo : il faut une matinée printanière, au ciel bleu uni, sans vent. On ne sait pas comment elles se donnent le mot mais elles se retrouvent à plusieurs, une vraie orgie, une fête des sens qui nous échappe complètement, à nous, humains. Un chercheur, un certain Pierre Jean-Prost, connu dans le monde apiculteur (cf. extraits de son livre majeur ici) a souvent recherché ces lieux mystérieux. Un jour, par chance, il en découvrit un, qu’il reconnut à l’abondance de mâles gisant au sol. Quelle hécatombe, tous ces mâles morts, le pénis arraché…

Un problème vient du nombre que l’on pourrait dire excessif des faux-bourdons dans une ruche : des milliers, alors que quelques dizaines sûrement suffiront à féconder les reines, pourquoi ce « gâchis » ? Tristesse des mâles qui n’auront jamais, de leur vie, de femelle à honorer et fierté de ceux qui n’en honoreront qu’une… une seule fois.

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6 commentaires pour Et ça butine

  1. Tant qu’il restera des abeilles…

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  2. Patrice vous a probablement parlé de ses inquiétudes quant à la survie de ses abeilles, et à la disparition de plus en plus rapide des essaims liée au fait que les pesticides leur font perdre le sens de l’orientation. Elles ne retrouvent plus leur ruche et meurent de faim. Un apiculteur de ma région (ancien chimiste chercheur) a fait des prélèvements dans toute la vallée du Rhône et retrouvait les pesticides épandus du côté de Montélimar jusque dans le miel récolté du côté de Mâcon. C’est assez parlant, il a été faire part de ses conclusions aux « hautes autorités » ministérielles concernées avec le résultat que l’on sait…
    Je crains fort que ces images bucoliques et fort belles par ailleurs ne soient aussi en voie de disparition.

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    • alainlecomte dit :

      Merci Marie-Christine. Oui, je sais toutes les menaces qui pèsent sur les abeilles. Il semble toutefois que, provisoirement au moins, les choses n’aillent pas trop mal dans cette région-ci (les Baronnies). Les essaims se baladent, j’en ai vu un énorme au flanc de l’église de Sainte-Jalle. Dans ce billet, je jouis égoïstement d’une beauté qui, sans doute, un jour, comme d’autres, aura disparu.

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  3. Debra dit :

    Merci pour ce papier. Il est très beau, très intéressant, d’autant plus que je connais bien Aubres ; j’y séjourne sous la tente tous les étés, au bord de l’Eygues, depuis 4 ou 5 ans maintenant.
    Je ne sais pas s’il y a lieu d’être si pessimiste que cela pour l’avenir des abeilles. Ça fait longtemps que la France dégouline de pesticides, et les abeilles n’ont pas disparu.
    En discutant avec un paysan l’été dernier, j’ai appris que notre étonnante faculté dévastatrice de nous étaler sur le territoire dans des lotissements de plus en plus nombreux pourrait ravager plus les abeilles que les pesticides, ou au moins, autant…
    Juste pour mettre les choses en perspective, car petite abeille solitaire pas sociale, ni domestique pour deux sous (Debra vient de « Deborah », l’hébreu pour « l’abeille), je mourrais dans un appartement urbain, étouffée comme un méchant frelon.)
    En passant, c’est très intéressant aussi de réfléchir à comment « on » pourrait faire pour.. aider les abeilles à apprendre les techniques pour se défendre.
    Comment on fait pour faire pédagochieque à travers la barrière des espèces ?
    Possible, ou pas ? Ce type de dialogue me passionne.
    Oui, les Baronnies c’est le paradis sur terre.
    CHUUUTTTT maintenant…. 😉

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