PixCell Deer #24, 2011, Nawa Köhei
(titre emprunté à Kenzaburô Oé)
S’essayer, en ce début d’année 2016, à réfléchir à ce qui nous arrive collectivement, cette perte de repères, ces chamboulements dans la manière que nous avions jusqu’à présent de penser les choses du domaine politique, c’est-à-dire de l’organisation de la société…
Penser la société : sans doute une ambition folle. Elle est devenue si complexe… interférant tellement avec d’autres systèmes, le système environnemental biologique par exemple, que la penser adéquatement supposerait que l’on pense aussi la biosphère et par-delà, qui sait, l’univers. On va me dire aussi que c’est l’affaire des sociologues. Bourdieu s’offusquerait que des non sociologues, ne disposant donc pas, selon lui, des outils et techniques de la science, se permettent en toute innocence de dire qu’ils vont essayer de « penser la société ». Et puis quoi encore ?
Oui, mais enfin n’y aurait-il pas une manière, si ce n’est de penser la totalité, du moins d’en penser une partie, ou de poser les jalons pour une réflexion qui dépasserait les sempiternels ressassements concernant « la politique » (désastreuse), les institutions (en péril) ou les classes sociales (qui se dissolvent, se déforment, donnent lieu à des créatures méconnaissables etc.). Nous tenterions par là de sortir des cadres qui nous abrutissent. Je parle d’abrutissement à dessein : à force de ressasser, nous tournons en rond comme des bêtes. Et puis, si on n’est pas sociologue, on n’a pas moins besoin de cette pensée, ne serait-ce que pour soi, autant peut-être que tout un chacun a besoin de se faire une connaissance de sa langue, même s’il n’est pas linguiste. On pourrait alors essayer de penser cet objet sans référence aux polarités abusives (ce qui est bien vs ce qui est mal, la gauche vs la droite etc.). Le philosophe Vincent Descombes qui commente un livre récemment paru de Frédéric Lordon dans L’Obs n°2228 de début janvier parle des « marxistes post-althussériens [qui] ont parfois recours à une discipline de pensée spinoziste pour se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable ». Ainsi, à propos du livre qu’il commente, il dit : « Précisément, Lordon veut penser les structures politiques « en deça du bien et du mal », préalablement à toute définition d’une ligne politique ». C’est bien dit… et même si je ne sais pas si je peux m’identifier à un « marxiste post-althussérien », je m’y retrouve assez. Oui, il faudrait « se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable… ». Se contenter, justement, de ce que dit Spinoza, ici paraphrasé par Deleuze : « SOCIETE : Etat (civil) dans lequel un ensemble d’hommes composent leur puissance respective de manière à former un tout de puissance supérieure. Cet état conjure la faiblesse et l’impuissance de l’état de nature, où chacun risque toujours de rencontrer une force supérieure à la sienne capable de le détruire », et, plus loin : « … cette puissance du tout ainsi formé est transféré à un Etat, monarchique, aristocratique ou démocratique (la démocratie étant le plus proche de l’absolutum imperium et tendant à substituer l’amour de la liberté, comme affection de la Raison, aux affections-passions de crainte, d’espoir et même de sécurité ».
Mais, c’est une banalité : il est de plus en plus difficile de comprendre les évolutions de la politique menée par l’Etat, lequel apparaît aux yeux des sujets que nous sommes (sujets aux deux sens de sujets psychologiques et de sujets d’une institution) lointain et déconnecté de nos préoccupations immédiates. Il devient alors tentant de rompre avec lui, à la manière de ces groupes dissidents : zadistes, libertariens et autres survivalistes sur lesquels l’excellent magazine « Usbek & Rica » donne un passionnant dossier dans son dernier numéro. Cet Etat est pourtant toujours le garant de ce à quoi nous tenons : les solidarités et la sécurité (interne comme externe). Cela, même les plus individualistes « hors-système » d’entre nous ne peuvent le contester. J’aimerais les voir, sans Etat, résister à une menace terroriste, ou bien toujours sans Etat (ici incarné par son bras puissant qu’est la Sécurité Sociale) faire face à la maladie grave… Alors, l’Etat, finalement, nous concerne quand même, mais à quoi s’apparente son fonctionnement ?
L’Etat-Léviathan de Hobbes
On peut faire l’hypothèse que le pilotage de l’Etat s’apparente plus à de la cybernétique (au sens défini par Norbert Wiener), qu’à de la « politique » au bon vieux sens du terme. Ce serait comme un vaisseau gigantesque (qui se nommerait « Léviathan » bien sûr) que des impulsions savamment calculées finiraient par diriger en essayant de lui éviter les écueils. « L’Etat hollandais » (nous appellerons ainsi l’état actuel) manœuvre ainsi au plus près : son but légitime est de nous faire éviter la catastrophe FN. Il n’a plus de « gauche » que le vague souvenir du moment de l’élection présidentielle (on a dit que c’était un président « de gauche », mais ensuite on a vu qu’il se détournait de tous ses engagements « de gauche » – je mets « gauche » ici entre guillemets car je n’ai pas donné de définition précise à ce terme), alors « la gauche », « la gauche de la gauche », « la vraie gauche »… il s’en tamponne. Et celle-ci disparaît. Ou fait semblant de réapparaître de temps en temps, quand, par exemple, un Mélenchon arrive à mettre son mot dans le brouhaha des médias, ce qui, en général, s’avère contre-productif (les gens n’auront rien compris, il apparaîtra comme décalé, son discours d’indignation fera vieillot… à mon avis, les gens de gauche devraient faire carrément la grève des médias, c’est-à-dire ne plus paraître à la télé ni dans la grande presse nationale, ils emploieraient ainsi le temps libéré à se réunir et à réfléchir à des projets nouveaux, si c’est possible, et s’ils le peuvent, ils pourraient aussi intervenir plus efficacement dans les réseaux sociaux, infiltrer les mouvements du genre « zadiste » etc. bref, tenter de conquérir une nouvelle modernité). L’Etat hollandais ayant identifié l’écueil majeur, il ne faut pas s’étonner qu’il agisse en conséquence, il n’est alors gouverné que par les lois de la cybernétique, ou de la théorie des jeux. Sa stratégie peut alors être de retirer le tapis de dessous les pieds du FN (le coup de l’extension de la déchéance de nationalité). Elle vise en tout cas à laminer l’autre « puissance » en jeu dans cette navigation à haut risque, le parti dit des « Républicains » qui, jusqu’ici n’a eu qu’une stratégie fautive concernant l’évitement de cet écueil. « Embrasser les idées de… », « mimer les réactions de… » est évidemment une très mauvaise stratégie et n’a rien à voir avec « retirer le tapis de dessous les pieds » ! Et si un adversaire au jeu se fourvoie ainsi, il y a deux solutions : l’éliminer ou bien le ramener vers soi. Il n’est plus du tout question ici d’opposition « droite-gauche », encore moins de fidélité aux engagements pris à une autre époque de l’évolution du jeu. Dans cette perspective « ludique », les mots et expressions du langage ne sont que des jetons, des pièces que l’on échange sans qu’à aucun moment on ait besoin de savoir le contenu de ce qu’il y a d’écrit sur la pièce. On peut jouer le jeton « unité nationale », ou bien on peut jouer le jeton « valeurs de la République ». La circulation des jetons à l’intérieur de ce grand jeu entre ses partenaires ressemble tout à fait à ce que les informaticiens formalisent dans la synchronisation de systèmes parallèles, un jeton peut être doté d’un certain « poids », acquis au cours de sa circulation, et représenté par un certain nombre de voix (d’électeurs) ramassées au cours de la partie. Mais la formule « unité nationale » ne signifie pas « unité nationale », elle signifie tout juste son poids.


(Norbert Wiener et John Nash)
Fini le temps où la gouvernance charriait des affects, où nous pouvions penser que la venue au pouvoir de tel ou tel allait « changer la vie », apporter le bonheur ou je ne sais quoi. Aujourd’hui, quand un parti pour qui nous avons voté gagne les élections, nous sommes contents comme lorsque notre équipe de foot préférée gagne un match, mais nous oublions le lendemain. S’il perd, on est un peu déçu, mais là encore, dès le lendemain, nous vaquons tranquillement à nos occupations. Je me souviens d’un acteur de cinéma (je crois que c’était Thierry Lhermitte) à qui le journaliste de télé demandait ce qu’il pensait de Hollande et qui répondait qu’il était satisfait parce qu’il n’attendait d’un président que d’être un bon syndic de copropriété. Sage parole, où ne passe aucun affect. De ce point de vue, Hollande aura été, quoiqu’il arrive, le meilleur président de la Vème République. Quel professionnalisme ! Quelle technicité ! On l’aura noté dans la suite des attentats : ses discours sont parfaits. Juste ce qu’il faut d’émotion. Mais surtout, surtout : de la dignité. Cela lui est concédé par ses pires adversaires. Donc tout va bien. Nous pouvons continuer à regarder se jouer la partie en appréciant la finesse des acteurs. Il serait facile ici de ricaner et de prendre position pour un divorce définitif entre « eux » et « nous ». Nous aurions bien tort. Car c’est quand même, l’air de rien, notre sort qui se joue, sans que nous ne sachions à aucun moment quels ressorts figurent derrière telle ou telle prise de décision. Situation terriblement angoissante. Combien de temps allons-nous la supporter ? D’autant que, contrairement peut-être à ce que peuvent penser nos chers dirigeants, les mouvements qui se produisent au niveau de la guidance infligent des traces, des blessures sur le niveau d’en dessous, celui qui, plus ou moins lui sert de substrat (ne serait-ce qu’en « votant »…). Un état d’urgence long de trois mois inflige des marques, sous forme d’assignations à résidence et de perquisitions abusives, inutiles sûrement (car, comme le disait je ne sais plus qui, cela peut s’avérer utile dans un immédiat où des terroristes peuvent être pris de court, mais pas au-delà d’une certaine période). Il y a des frottements qui s’exercent entre les actions du Prince et le socle qui les soutient… et il semble que l’essentiel de l’action militante (dans les associations par exemple) soit de réduire ces frottements…
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Entre l’Etat et nous : les médias, dont le but est de créer, gérer, contrôler les représentations que les gens sont autorisés à avoir dudit Etat, ou plutôt de la manière dont il est incarné à un moment par une ou des personnalités : président, ministres, intellectuels médiatiques (qui eux, insufflent LES représentations). Les médias auxquels sans doute pourrait s’appliquer le modèle « épileptique » de Lionel Naccache : comment se fait-il que très souvent, leurs couvertures disent la même chose (au point que « Le Point », « L’Express » ou « L’Obs » sont indifférenciés) ? Il n’y a pas de présupposé complotiste ici : les patrons des divers médias ne se réunissent pas le lundi matin pour décider de ce qu’ils vont mettre en couverture à l’unisson, ils sont simplement amenés, de par leurs stratégies, à converger. C’est une banalité de la Théorie des Jeux : si A pense que, inévitablement, B va dire P et qu’il est bien qu’il se coordonne avec B car sinon, il risque de perdre en lectorat car A pense que ce que B met en couverture aura été choisi pour attirer le lecteur, alors A et B mettront la même chose en couverture (raisonnement symétrique bien entendu, B pense la même chose de A). Le résultat est une homogénéisation des représentations qui a pour but de paralyser plus ou moins le corps social, de le figer dans ses représentations.
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Et puis il y a les gens, vous, moi et tous les autres, qui interagissent désormais sur les réseaux sociaux, ensemble de connexions peu maitrisable et qui peut provoquer par moment l’analogue d’un orage magnétique : tout le monde polarisé dans le même sens, grosse masse qui attire la foudre ou au contraire la provoque…
Comment survivre à tout cela, pour quoi nous ne semblons pas avoir été « programmés » ?
(à suivre)