Echenoz : de la Creuse à la Corée

envoyee-speciale,M289853Le dernier roman de Jean Echenoz a été fort bien reçu par la critique. Jean Echenoz renoue avec une veine picaresque et plutôt humoristique. Comme Cervantes parodiait les romans de chevalerie, Echenoz parodie les romans d’espionnage. Tout y est, le rapt, le bout de doigt enlevé et expédié, la mise en condition, les agents secrets, les missions en pays exotique. Seulement voilà, les éoliennes ont remplacé les moulins à vent. Constance, la belle Constance qui chantait Excessif, le tube créé par son ami Louis Tausk – drôle de nom, mais c’est pas son vrai nom, qui est Louis-Charles Coste, Coste, Tausk… juste une inversion de consonnes – est mise à l’abri dans une nacelle au sommet d’un de ces aérogénérateurs (comme les appelle l’auteur, histoire d’éviter les répétitions). Un faux mouvement de sa part aboutit à faire tourner les pales dans le mauvais sens (par rapport aux autres), c’est comme ça qu’on la remarque. Les personnages secondaires – enfin, secondaires c’est vous qui le dites ! – sont drôles comme les seconds rôles des polars des années cinquante avec Jean Gabin, Touchez pas au grisbi par exemple, propos sexistes inclus, pour faire bonne mesure (notez que personne n’a bronché, pourtant les remarques que Tausk se fait à lui-même quand il suit une assistante de son avocat valent bien celles de Jean Gabin quand il emboite le pas de l’hôtesse de boîte de nuit en lorgnant ses seins généreux, lui demandant « si c’est pas trop lourd, si elle a pas besoin d’aide pour les porter », mais tous les lecteurs de Jean Echenoz l’ont excusé car ils se sont tous dits : « c’est du second degré », alors que c’était pas du second degré quand est sorti le film, peut-être qu’on parlait comme ça aux femmes au début des années soixante… j’étais trop jeune pour savoir. Allez savoir… ).

touchez-pas-au-grisbi-53-09-gLino Ventura, Jean Gabin et Jeanne Moreau dans Touchez pas au grisbi

Evidemment, on a beaucoup signalé, dans la critique, les nombreux clins d’œil au lecteur. Bien sûr c’est amusant quand l’auteur intervient (p. 87) pour dire qu’on ne va pas passer trois plombes à décrire l’intérieur d’un appartement, car on a bien d’autres choses  à faire… de même que, pourrait-il dire sans doute, on ne s’éternisera pas dans les scènes d’adieu. Echenoz a son chic pour expédier ad patres les personnages devenus encombrants, le sont-ils pour d’autres protagonistes ou pour lui-même, ça on ne le sait pas bien, les deux encombrements se confondent sans doute. « C’est ainsi que n’ayant rien prémédité, n’y pensant à vrai dire pas vraiment, Clément Pognel a extrait son Astra Cub de sa poche et, sans viser spécialement quoi que ce soit, il a juste tiré sur ce qui se trouvait en face de lui : cette fois le projectile 25ACP s’étant introduit par l’œil droit dans la boîte crânienne de Marie-Odile Zwang, celle-ci est morte sur le coup, sous le regard placide de l’animal Biscuit qui n’a même pas sursauté sous l’effet de la détonation ». Adieu Marie-Odile, adieu coiffeuse pleine de piercings…

Et puis, on aborde un autre sujet, ouf enfin on cesse de tourner en rond entre le département de la Creuse qui nous laissait sur notre faim (car la Creuse, ça creuse) et quelques rues parisiennes de bon goût. Constance est sortie de son enfermement, l’action rebondit et ça devient franchement drôle : Echenoz nous expédie en Corée du Nord ! J’ai toujours trouvé que c’était bien dommage que derrière ces gesticulations de Kim et de Sung, voire de Jong et de Un se cachait à peine une réalité des plus tragiques, hélas, car sans cela, je crois qu’ils nous amuseraient bien, les Coréens du Nord, avec leurs ballets de masse, les faces triomphantes de leurs leaders, leurs petites fusées qui explosent un peu partout, plouf, plouf. Bon, je rigole, je rigole… On sait bien que comme les grognards de Bonaparte ne jetaient pas leur poudre aux moineaux… les petits Kim ne jouent pas de leurs fusées comme de feux d’artifice qui feraient la joie des petits et grands… Ceci dit, avouez quand même : cette présentatrice télé de rose vêtue qui, récemment, vociférait pour annoncer la mise en orbite de Kwangmyongsong-4 avait de quoi figurer dans un bon film comique…

55cfb0c0-4414-11e2-a9e2-2627e13fdcaa-493x328mais revenons à notre roman. « Je vous demande pardon, s’est impatientée Constance page 192, mais vous parlez de quelle affaire ? C’est très simple, a répondu le général, vous allez déstabiliser la Corée du Nord ». On attaque alors la partie III, chapitre 26 : « Vous vous foutez de moi, a supposé Constance ». Eh bien non, a répondu le général… et la voilà, la pauvre Constance, à servir d’appât pour un dignitaire du régime qui sera vite mis en disgrâce. Je ne raconte pas la suite. Ça se termine bien pour les uns (pour Constance je vous rassure tout de suite), moins bien pour d’autres… on a droit à un passage par la DMZ (la fameuse zone démilitarisée entre les deux Corée). Rien d’inattendu en somme. Et finalement pas si drôle, hein ? (comme disait le personnage de Cidrolin dans « Les Fleurs bleues » de Raymond Queneau, qui reste quand même le roman qui m’a fait le plus rire jusqu’à maintenant…)

Raymond_Queneau-6cfe6Raymond Queneau

Extrait :

Il y a quelquefois des pianos là où on les attend le moins : celui-ci, droit, vermoulu, déverni, sans marque de fabrique à l’entrée de la grange, tenait d’abord lieu d’étagère où s’entassaient des contenants vides de produits agricoles. Constance, ayant soulevé son abattant dans un bruit chuintant de bouche pâteuse, découvrit un clavier auquel restaient presque toutes ses dents, quoique fort jaunes et cariées par leurs dièses et bémols. (p. 109)

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Théâtre : Ric’Hard Rock et Orestie, Jolly et Castelucci

RIII-230Est-ce Richard III version rock ou bien Richard III façon « Star Wars » ? Sur la scène de l’Odéon, cela commence bien : un être maigre et difforme, maquillé tel un vampire démarre sa harangue d’une voix métallique, il se sait laid, donc peu doué pour la séduction, les femmes le fuient, que faire d’autre alors pour connaître le plaisir qu’atteindre le pouvoir ? Cela l’occupera désormais jusqu’à ce qu’il ait le front ceint de la couronne d’Angleterre, et pour cela il faudra qu’il combatte sa propre famille, son frère, devenu roi Edouard IV après la mort d’Henri VI, la femme de celui-ci, Elisabeth, et ses enfants, tout cela en jouant des oppositions et méfiances entre quelques chevaliers et chamballan de la cour…. On connaît l’histoire. Thomas Jolly dans le rôle titre est fascinant en Iznogoud qui veut être vizir à la place du vizir. Les acteurs et actrices qui l’entourent, membres de La Piccola Familia, sont également excellents : les reines entre autres, Elisabeth, RIII-229mais aussi la mère et la princesse Ann. Le spectacle met en avant la manipulation des foules : avant l’entracte, Richard qui voit le pouvoir lui tomber dans la main, feint de ne pas en vouloir et cherche à ce que le peuple lui-même le réclame et là, astuce de la mise en scène, ce sont les spectateurs, nous, qui sommes assignés au rôle du peuple et ça marche… il s’en faut de peu que les spectateurs eux-mêmes ne se lèvent et ne réclament Richard au pouvoir ! Récompense : une fois la royauté atteinte, Richard se mue en bête de scène, rock sauvage, éclairs, rayons lumineux, Richard se saisit du micro et hurle : « I am a dog ! » et il fait reprendre par le public : « I am a dog », « I am a toad ». Après l’entracte, la dégringolade, la bataille dans la pénombre, l’éclat des armes et le fameux : « mon royaume pour un cheval ! ». Encore un homme providentiel qui s’effondre dans les ruines de l’Etat. Auparavant il aura usé tous ses amis, ses alliés, fait tuer ses jeunes neveux et désiré épouser sa nièce. Les spectateurs eux, qui sont toujours fidèles non pas à sa personne mais à son interprète se lèvent et ovationnent la troupe. D’où me vient que je n’ai pas très envie d’applaudir ? D’où me vient ma réserve ? D’où me vient que je n’ai pas eu envie de rire à cette tragédie qui prend les allures d’une farce ? que je suis resté de marbre face à la danse sauvage d’un acteur habillé de peau et d’un masque de sanglier qui montre son cul au public ? Trop facile ? Sentiment que trop vite sont expédiées les profondeurs d’une tragédie qui mérite mieux que ça ? J’aurais sans doute aimé voir autre chose, une mise en scène non pas avec des trouvailles formelles dont toutes ne se justifient pas (comme des robots articulés qui descendent du plafond et rappellent un peu trop Star Wars) mais avec une idée, la possibilité au moins d’une idée de fond, une seule… A Avignon, la mise en scène d’Olivier Py pour Le Roi Lear avait été très critiquée, mais on y trouvait au moins une nouvelle lecture de la pièce, à partir du fil fourni par le thème du langage. Il y a quelques thjours, j’avais assisté à la MC2 de Grenoble à « L’Orestie » de Romeo Castellucci, elle aussi critiquée pour ses audaces : des femmes obèses et nues pour jouer Clytemnestre et Cassandre, un homme affecté de trisomie pour jouer Agamemnon, un homme amputé pour Apollon, émettant souvent des râles au sein d’une pénombre glauque, mais la plasticité effrayante de la mise en scène avait un but, celle de nous interroger sur notre capacité à supporter des scènes d’horreur (et en termes de massacres et d’assassinat, Shakespeare et Eschyle se valent bien) et même, et même, à leur trouver une certaine beauté, alors que c’est là où probablement réside tout le mal car si nous n’avions pas plaisir à l’horreur sûrement celle-ci n’aurait plus lieu d’être. Or, cela n’existe pas dans la mise en scène de Thomas Jolly où, si l’horreur existe, elle n’est vue que sous l’angle de la dérision. Pour rappel, dans la présentation de son spectacle, Castellucci dit ceci:

Ce théâtre [celui d’Eschyle] embrasse le mythe comme une attitude qui doit être portée jusqu’à son accomplissement; ses images sont inacceptables à moins de douter d’elles, mais il est également impossible de les ignorer ou de les oublier. Et si tout cela est vrai, en soutenir la représentation sera comme ne pas pouvoir détourner son regard de celui de Méduse.

C’est à cela que nous convie en effet le metteur en scène italien: soutenir la représentation, comme si cela était possible, et voir jusqu’où on peut la soutenir, ce que ne fait en aucune manière Thomas Jolly qui, comme dans les émissions de télé ou de radio, atténue cet impossible en feignant l’humour et la dérision.

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Démocratie locale

606x340_322870(avant l’échouage)

(Suite à mes deux billets précédents)
La question se trouve posée de l’Etat. Ce que nous voyons actuellement : un Etat sur lequel nous n’avons plus guère de contrôle, des politiques guidées par des intérêts stratégiques suivant des préceptes de Théorie des jeux plutôt que de démocratie. Un fossé souvent pointé du doigt entre la classe politique et les gens ordinaires, un fossé tel qu’un jour on puisse imaginer un échouage, des catastrophes électorales. La forme « parti » de la vie politique, enfin, dépassée, impuissante.

demain_0Or, les gens ordinaires s’animent, font des choses, réfléchissent. Exemplarité du film « Demain » de Mélanie Laurent et Cyril Dion, qui montre l’étendue de ces réflexions et actions en germe partout dans le monde. Articulé en six chapitres : l’agriculture, l’énergie, les transports, l’économie, la démocratie, l’éducation. Il est symptomatique que, dans ce film, il ne soit presque jamais question de l’Etat, ou alors seulement de manière marginale : en Islande, où les citoyens ont réussi à s’entendre pour proposer une nouvelle constitution suite à la perte de confiance dans les politiques, les institutions traditionnelles, bien sûr, font du blocage, la situation est en attente. Sentiment que lorsque des actions sont conduites à terme, le meilleur rôle que l’on puisse conférer aux partis, c’est de les accompagner, voire de les entériner. Cela n’ira jamais sans mal tant les intérêts qu’ils représentent souvent sont puissants. Il y aurait par exemple moyen, nous dit ce film, de faire une agriculture très rentable sans recourir aux énergies fossiles (dans une ferme de Bec-Helouin, en Normandie, on voit en effet à quoi cela ressemblerait), alors l’Etat n’encourage pas ? mais c’est parce qu’il est d’abord lié aux intérêts des grands groupes, dont Total etc. Des solutions existent alors qu’on ne s’y attend guère. Qui sait qu’il existe en Suisse une deuxième monnaie par rapport au Franc Suisse (le « WIR ») qui fut mise en place dans les années trente à une époque où l’économie suisse allait très mal et qui a servi essentiellement à la faire redémarrer, une monnaie qui n’est pas échangeable, sur laquelle donc, il est impossible de spéculer ? Elle permet simplement de rendre pérenne un réseau de petites entreprises (60 000, dit-on). Sait-on donc qu’on peut créer des monnaies à usage local dans le seul but de redynamiser le tissu d’entreprises d’une région ? Curieuse leçon d’économie : on apprend par ce film la manière dont on crée de l’argent, ce sont les banques privées qui créent de l’argent simplement en accordant des prêts, mais lorsque le client rembourse… la monnaie se perd : elle nourrit la spéculation. Ce film montre une foule de choses étonnantes dont les citoyens ordinaires sont les créateurs. La rencontre avec l’Etat existe aussi sur un autre plan, l’Education. Ici, c’est la Finlande qui sert d’exemple, ce pays régulièrement en tête des classements PISA, alors que la France sombre chaque fois un peu plus, entre la vingtième et la vingt-cinquième (la dernière !) place au sein de l’OCDE. Mais quel est l’axiome finlandais ? que L’Etat fait confiance ! Il fait confiance aux régions, aux communes… aux proviseurs. Alors peut exister un climat serein dans l’Ecole, qui n’est plus perturbé par les vapeurs du politique, comme c’est le cas chez nous (réfléchissons au temps et à l’énergie passés en France sur des combats d’arrière-garde initiés par les seuls anathèmes de gourous qui pensent davantage à leur gloriole médiatique qu’à l’avenir de la jeunesse, pensons qu’alors que dans le Nord de l’Europe, on est depuis longtemps convaincu des mérites de l’interdisciplinarité, il s’est encore trouvé ces jours-ci des enseignants pour manifester contre le peu de celle-ci que la réforme des collèges ose introduire !).
Dans l’idéal, la dimension macrocosmique de l’Etat (ou des institutions de la République) et celle, plus microcosmique, des initiatives menées à l’échelle d’un territoire restreint (dont font partie les fermes biologiques comme à Montfroc, dans la Drôme, chez André Bucher, ou, dans le sud de l’Ardèche, chez Pierre Rabhi ) doivent se rencontrer. Penser l’ensemble pourrait certes s’avérer aussi dur que penser la synthèse entre relativité générale (valide à très grande échelle) et théorie quantique (valide à très petite échelle), mais il faudra bien un jour y parvenir. De telles rencontres s’ébauchent dans des villes-laboratoires (ou voulant passer pour telles) comme Grenoble. Il n’est pas indifférent que l’un des principaux spécialistes des mouvements alternatifs, souvent cité dans le numéro d’Uzbek & Rica, Erwan Lecœur, soit en même temps le conseiller d’Eric Piolle.

IMG_1609Eric Piolle aux Assises citoyennes du 23 janvier

Que se passe-t-il à Grenoble ? C’est souvent une question que l’on me pose… puisque j’y habite. Ce qui me paraît le plus notable est l’accent que la nouvelle municipalité a mis, très rapidement, sur la rénovation du processus démocratique (c’est une question vitale en effet). Dans l’idée, il s’agissait de faire surgir des comités citoyens à l’échelle des quartiers (ou des grands thèmes, comme les étrangers et les migrants) composés d’une quarantaine de membres, vingt choisis complètement au hasard, vingt également tirés au sort mais sur une liste de volontaires préalablement déposée. N’ayant pas réussi au début à me frayer un chemin vers les lieux de décision (ou n’en ayant pas attrapé le goût malgré (ou à cause de) mes efforts initiaux qui n’ont pas été couronnés de succès), il m’a été difficile de juger du processus de mise en place. Mais aujourd’hui, où en est-on ? Des Assises Citoyennes ont eu lieu récemment auxquelles j’ai participé. Les Conseils Citoyens Indépendants sont en place depuis le 1er septembre, leurs représentants sont venus s’exprimer. On a ainsi appris leurs difficultés à fonctionner : ils mobilisent peu de monde, souvent les réunions se font à cinq voire dix personnes. Les volontaires se déplacent, mais les tirés au sort ? La bonne volonté de ceux et celles qui participent n’est pas en cause, ils s’attellent courageusement à la tache, mais ne seront-ils pas bientôt lassés de réunir si peu de monde ? A moins peut-être qu’ils n’arrivent à convaincre d’autres citoyens de participer à leurs travaux. Ramassage des encombrants, propositions d’établir des lieux pour le compost, ce sont encore de petites idées, mais qui peuvent s’envoler vers des projets plus enthousiasmants.

Quelle « démocratie » voulons-nous ? Un adjoint au maire a présenté le projet concernant la votation populaire: pourrait être portée à référendum toute initiative réunissant plus de 2000 signataires (à moins qu’elle ne soit directement approuvée par le Conseil Municipal) et on la considèrerait adoptée à partir d’un suffrage majoritaire de plus de 20 000 personnes. Jolie idée mais dès le lendemain, la presse locale se faisait écho de la rage de la droite et de sa détermination à prouver qu’un tel processus était illégal. De fait, la constitution française ne prévoit pas la démocratie directe et toute mesure prise à l’issue d’une telle votation risquerait de se voir attaquée par n’importe quel opposant pour inconstitutionnalité…

Une démocratie participative se heurte au problème de l’inexpérimentation des personnes, mais qu’à cela ne tienne, direz-vous : il suffit de les former. Voilà qui est toutefois vite dit…. Quelques exemples d’adjoints municipaux choisis de façon malheureuse nous rappellent la nécessité d’un minimum d’exigence de savoir et de réflexion. Au cours de ces Assises citoyennes du 23 janvier, la mairie a voulu nous faire participer, nous devions nous prononcer, par exemple, sur « les lieux culturels à Grenoble ». Cela aurait pu être intéressant. Mais nous étions piégés dans des groupes que nous n’avions pas choisis et, de plus, sommés de répondre à des questions pré-formatées sans intérêts. Aucun véritable débat ne pouvait avoir lieu. Les participants répondaient par écrit à des questions comme : « que ne voudriez surtout pas trouver dans le lieu X ? ». On devine que, dans le groupe sur le Théâtre municipal, la question était pré-formatée pour qu’on y réponde « du théâtre d’avant-garde », voire « du théâtre élitiste » (les cibles actuelles de l’adjointe « aux cultures »)… sans qu’il y ait une place pour que ces notions soient discutées… Approche spontanéiste donc erronée du débat dont le risque est de sombrer dans la démocratie du « micro-trottoir », tout peut se dire et tout se dira, une chose et son contraire (à côté de moi, une dame répond qu’elle ne veut surtout pas voir de « grands panneaux explicatifs » dans l’enceinte du Museum d’Histoire Naturel. Moi, me tournant vers elle : « mais pourquoi ? », elle : « parce que c’est chiant ». Oui, tout est chiant. Les explications sont chiantes, la science est chiante, la musique classique est chiante (groupe sur le conservatoire municipal), lire les romans de Balzac, c’est chiant… qu’est-ce qui n’est pas chiant ? Peut-être regarder Patrick Sébastien à la télé un soir de réveillon…). Tout ça pour ça ? Se dire que la démocratie pour fonctionner doit s’appuyer sur les gens comme ils sont et leurs exigences ne s’affermiront qu’au prix d’un processus lent qui leur restituera la confiance qu’ils méritent. Comme on le voit, le chantier de la rénovation démocratique est immense, espérons qu’il pourra continuer au-delà du terme assigné à cette municipalité. Les listes « Rassemblement citoyen de la Gauche et des Ecologistes » n’ont eu, depuis les municipales de 2014, qu’un succès mitigé (2 cantons sur 4 remportés en ville, les deux autres allant au PS).
On mesure la difficulté de concilier les solutions imaginées en petits groupes avec les nécessités du nombre au sein des grandes villes. L’important aura été d’essayer… certes, mais comme l’écrit Frédéric Lordon dans « Imperium » :

« Des gens se mettent ensemble pour faire quelque chose, et ça colle : voilà la promesse de l’horizontalité. Qui ne veut pas poser la question de savoir si le désir commun, celui qui a d’abord conduit les gens à se rapprocher, offrira une colle suffisante ». (p. 25)

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Dites-nous comment survivre à notre folie – 2

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Dans le billet précédent, on parlait de l’Etat comme d’un Léviathan obéissant aux lois de la cybernétique, se mouvant loin de nous, mais dont les déplacements pourtant ne sont pas sans entraîner des effets sur nous, qui voudrions nous en séparer mais qui ne le pouvons pas car il détient quelques clés importantes pour notre sécurité et notre survie. Il ne s’agissait pas de sociologie, il s’agissait seulement d’une méditation quelque peu philosophique… Nous continuons cette méditation aujourd’hui.

A un certain niveau de la société (niveau d’interface ?), le monde associatif est là pour atténuer les effets des frottements indésirables. Que ferait l’Etat sans le monde associatif ? C’est lui qui prend en charge, la plupart du temps, des taches qu’on pensait autrefois dévolues à l’Etat. L’aide à l’intégration, au logement, à une meilleure éducation… mais dans la grande comédie sociale, l’Etat, le plus souvent, n’en veut rien savoir. Il considère souvent que les associations sont une gêne à son action : on prendra pour exemple les associations de soutien aux demandeurs d’asile et plus généralement à tous les sans-papiers, vite assimilées à des groupes gauchistes qui militeraient pour une ouverture des frontières, alors qu’elles font un travail de vigilance et de contribution à une meilleure intégration sociale (en organisant des cours de Français, des cours d’initiation républicaine). Secours Catholique, Secours Populaire, Restaurants du Cœur… toutes ces associations permettent aux plus pauvres des pauvres en notre pays de manger, tout simplement (pour le logement, c’est beaucoup plus dur).

« En-dessous », il y a les gens ordinaires. Il y en a de toutes sortes, aux destins très variés. Il y a évidemment ceux qui tombent dans l’attracteur FN. Ils sont divers, on ne confondra pas les membres d’une classe ouvrière en déshérence dans le Nord de la France, à la fois abandonnés en rase campagne par les anciens fleurons de notre industrie et par les organisations de gauche qui les soutenaient (syndicats ou partis) et les membres d’une bourgeoisie décatie toujours férus d’Algérie Française, retraités aigris, poujadistes reconvertis du Sud de la France. Mais les uns comme les autres sont absorbés dans un trou noir qui ne les verra plus ressortir, sauf si un jour le FN exerçait le pouvoir pendant quelques temps et qu’ils aient alors la possibilité de se rendre compte que leur situation n’en serait que plus catastrophique (le protectionnisme entraînant la ruine économique puis l’abandon des garanties sociales, puis le recul de l’espérance de vie , le nationalisme risquant à chaque instant de déboucher sur des guerres possibles à l’échelle de l’Europe et la haine des immigrés sur une possible guerre civile). Ils ne sortiront d’autant moins de ce trou noir que rien ne sera fait particulièrement pour les en faire sortir : la stratégie de l’Etat se limitant, à ce niveau, à faire en sorte qu’il n’y ait pas davantage de sujets à tomber ainsi dans l’oubli. Les gens des cités abandonnées (les victimes de l’apartheid social dont a si bien parlé Valls en janvier 2015) ne sont pas mieux lotis. Eviter là qu’il y en ait davantage à partir pour la Syrie… Ces réactions (partir faire le djihad comme voter FN) ne sont en rien des actes de révolte, encore moins de révolution, juste des signes de désespérance, et sont d’ailleurs vouées plus ou moins au maintien du système tel que nous l’avons vu s’établir dans les termes de la cybernétique.

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article_2410-nan03-nddlaffontements3Plus coriaces (même si peu nombreux à première vue) sont ceux qui tentent des expériences isolées (mais qui peuvent finir par se coordonner) à l’intérieur de la société civile et dans l’indifférence volontaire manifestée à l’égard de l’Etat. Ils s’organisent, ils font des réseaux, ils se réfugient souvent dans des stratégies individualistes ou communautaires, au mieux cela donne des acteurs de la décroissance, vivant plus ou moins reclus dans des « lieux de vie » qui sont eux-mêmes plus ou moins structurés et conçus pour durer, au pire des agglomérations de cabanes dans les sous-bois de Notre-Dame des Landes ou de Roybon… La revue « Uzbek & Rica », dans son dossier à leur sujet, parle de zadistes, de survivalistes et de libertariens, trois courants bien distincts (« Les libertariens détestent et les gauchistes et les conservateurs, ils sont pour une forme radicale de capitalisme ; les zadistes rejettent le capitalisme et le libéralisme, au profit d’une sorte de gauchisme communautaire et écologique ; et les néo-survivalistes pensent que le capitalisme s’effondrera bientôt après avoir détruit la nature. Leur objectif est de retourner à des formes tribales de société »), mais qui ont en commun le rejet de l’Etat. Leur idée commune est de faire sécession… joli programme mais à courte vue. Verra-t-on se créer une multiplicité de petites communautés se côtoyant sans interférer les unes avec les autres ? Il y a des institutions qui nécessitent, pour fonctionner efficacement, le grand nombre, la dimension étatique (l’impôt) et dont aucune micro-société ne pourrait assurer le fonctionnement (à commencer par le financement), comme la Sécurité Sociale, dont nous parlions dans le billet précédent. Il n’y a donc pas intérêt à prôner le sécessionnisme. Il faut au contraire tenter d’articuler les velléités autonomistes avec les principes de l’intérêt général. Ce dossier nous apprend en outre que, contrairement à ce qu’on pourrait penser en restant éloigné de ces mouvements, ils sont loin d’incarner une idéologie « de gauche » (héritière, disons, des groupes gauchistes que nous avons pu connaître dans notre jeunesse), mais souvent, la naïveté et le manque de culture politique des jeunes engagés aboutissent à leur faire admettre sans autre forme de procès des composantes identitaires, voire carrément fascistes.

On en revient donc aux liens avec la gauche. Faut-il d’abord nécessairement établir un lien avec la gauche ? Celle-ci mérite-t-elle même qu’on s’attarde sur elle pour lui suggérer des manières nouvelles de se penser ? Rien n’est sûr à ce propos. Disons que… c’est mon choix. J’entends par « gauche » une attitude qui, simplement, vise à développer des solidarités, non seulement à une échelle locale, mais au-delà. Le destin d’un indien d’Amazonie aux prises avec la déforestation de son pays me concerne autant que celui de mon voisin producteur de lavande menacé par l’arrivée des parfums artificiels. Liberté oui, égalité bien entendu (car c’est la justice, et que l’exigence de justice me paraît assez anthropologiquement fondée) mais aussi fraternité. Là, c’est plus problématique : le mot disparaît, il n’est presque jamais employé. La dernière fois, je crois, c’était lorsque Ségolène Royal, voulant rebondir après son (relatif) échec, avait réuni ses partisans au Zénith de Paris pour leur faire scander « Fra-ter-ni-té »… et oui, Ségolène Royal a sans doute été la dernière étoile à briller dans le ciel de la gauche française (sans compter les thèmes qu’elle promouvait lors de sa campagne, comme la démocratie participative, qui était loin de n’être qu’un slogan de marketing).

indiens-d-amazoniephoto extraite de ce site

Alors, faut-il établir un lien avec la gauche et dans quel sens la gauche est-elle la gauche ? Par quoi, d’abord, l’Etat est-il menacé ? L’Etat est-il menacé par les groupes sécessionnistes ? N’est-il pas plutôt menacé par l’extrême opposé, cette « super-élite » dont on dit que, ne représentant peut-être que 1% de la population, elle détiendrait 46% des ressources économiques ? N’est-il pas menacé par l’alliance de cette couche sociale extrêmement fine avec les projets technologiques en apparence les plus fous ? Quand des journalistes et des patrons de start-up empressés s’ébahissent des pouvoirs d’une 4ème révolution industrielle (comme vu récemment à « Bibliothèque Médicis » sur LCP) en ne parlant que des « innovations » qui datent d’il y a déjà vingt ans… de brillants hackers ont déjà prévu de mettre en circulation des devises non nationales, échappant à tout contrôle, garanties par des réseaux d’ordinateurs autonomes et ultra-verrouillés, supra-nationaux bien entendu. Cela s’appelle des « blockchains » et je suis surpris, en posant la question autour de moi (y compris à des informaticiens de haut niveau), de ne trouver qu’ignorance à ce sujet, or cela existe bien (existe déjà sous la dénomination de « bitcoin »), on pouvait lire récemment dans le journal « Les Echos », une interview de Vitalik Buterin ; « Les blockchains géreront des milliards d’utilisateurs d’ici cinq ans » (définition d’un blockchain : « C’est un réseau décentralisé de milliers d’ordinateurs partout dans le monde qui permet de faire fonctionner différents types d’applications – des devises, des systèmes pour enregistrer des actifs numériques, potentiellement plein d’autres choses –, et ce d’une façon totalement sécurisée qui ne requiert pas que vous ayez confiance en aucune de vos contreparties. En fait, c’est une couche informatique au-dessus de tout ordinateur y participant qui est un moyen de créer un système sûr à partir de composants individuels potentiellement pas sûrs »).

Vitalik-Buterin-150x150le hacker Vitalik Buterin

Et que dire des applications en matière de médecine, dont on nous prédit que d’ici peu, elles permettront de court-circuiter le médecin de famille et de proposer des remèdes à nos maux les plus graves… à des coûts dont on ne parle pas, mais dont on sait que déjà ils atteignent des sommets… (lire à ce sujet le témoignage d’un représentant d’une association de malades dans le supplément « Sciences et médecine » du Monde du 19 janvier : « Evaluant le coût de la prise en charge de mon myélome à plus de 100 000 euros, je mesurais la chance d’être malade dans un pays où l’on sort sa carte Vitale et non Visa pour se soigner, et où l’on conserve son salaire pendant les longs arrêts pour maladie que suppose le traitement du cancer ». Jusqu’à quand la protection sociale pourra-t-elle rembourser les frais occasionnés par la consommation de médicaments vitaux contre le cancer ? Serons-nous obligés de faire comme aux Etats-Unis, où les gens arrêtent de se soigner et meurent parce qu’ils n’ont pas assez d’argent pour payer leurs soins ?).

On est loin de l’Etat au sens spinoziste… car cette fois… l’Etat est dans l’éther, si on ose dire (« Ethereum » est le nom du super-ordinateur créé par V. Buterin pour gérer sa blockchain). Il ne sert qu’à sauvegarder les intérêts d’une infime minorité.

Alors la gauche… qu’est-ce que cela peut être dans ce contexte si ce n’est résister à un effondrement des systèmes qui permettaient jusqu’ici l’accès à la santé, à la sécurité, à l’éducation pour tous ? Ses frontières ne semblent plus être celles qui ont été tracées en des temps anciens… car de tels objectifs concernent une population qui dépasse sûrement le nombre de ceux et de celles qui sont habituellement classés à gauche, incluant tous ceux qui se rendront vite compte que leur (sur)vie même est en jeu.

(à suivre)

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Dites-nous comment survivre à notre folie

h2_2011.493a-jPixCell Deer #24, 2011, Nawa Köhei

(titre emprunté à Kenzaburô Oé)

S’essayer, en ce début d’année 2016, à réfléchir à ce qui nous arrive collectivement, cette perte de repères, ces chamboulements dans la manière que nous avions jusqu’à présent de penser les choses du domaine politique, c’est-à-dire de l’organisation de la société…

Penser la société : sans doute une ambition folle. Elle est devenue si complexe… interférant tellement avec d’autres systèmes, le système environnemental biologique par exemple, que la penser adéquatement supposerait que l’on pense aussi la biosphère et par-delà, qui sait, l’univers. On va me dire aussi que c’est l’affaire des sociologues. Bourdieu s’offusquerait que des non sociologues, ne disposant donc pas, selon lui, des outils et techniques de la science, se permettent en toute innocence de dire qu’ils vont essayer de « penser la société ». Et puis quoi encore ?

Oui, mais enfin n’y aurait-il pas une manière, si ce n’est de penser la totalité, du moins d’en penser une partie, ou de poser les jalons pour une réflexion qui dépasserait les sempiternels ressassements concernant « la politique » (désastreuse), les institutions (en péril) ou les classes sociales (qui se dissolvent, se déforment, donnent lieu à des créatures méconnaissables etc.). Nous tenterions par là de sortir des cadres qui nous abrutissent. Je parle d’abrutissement à dessein : à force de ressasser, nous tournons en rond comme des bêtes. Et puis, si on n’est pas sociologue, on n’a pas moins besoin de cette pensée, ne serait-ce que pour soi, autant peut-être que tout un chacun a besoin de se faire une connaissance de sa langue, même s’il n’est pas linguiste. On pourrait alors essayer de penser cet objet sans référence aux polarités abusives (ce qui est bien vs ce qui est mal, la gauche vs la droite etc.). Le philosophe Vincent Descombes qui commente un livre récemment paru de Frédéric Lordon dans L’Obs n°2228 de début janvier parle des « marxistes post-althussériens [qui] ont parfois recours à une discipline de pensée spinoziste pour se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable ». Ainsi, à propos du livre qu’il commente, il dit : « Précisément, Lordon veut penser les structures politiques « en deça du bien et du mal », préalablement à toute définition d’une ligne politique ». C’est bien dit… et même si je ne sais pas si je peux m’identifier à un « marxiste post-althussérien », je m’y retrouve assez. Oui, il faudrait « se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable… ». Se contenter, justement, de ce que dit Spinoza, ici paraphrasé par Deleuze : « SOCIETE : Etat (civil) dans lequel un ensemble d’hommes composent leur puissance respective de manière à former un tout de puissance supérieure. Cet état conjure la faiblesse et l’impuissance de l’état de nature, où chacun risque toujours de rencontrer une force supérieure à la sienne capable de le détruire », et, plus loin : « … cette puissance du tout ainsi formé est transféré à un Etat, monarchique, aristocratique ou démocratique (la démocratie étant le plus proche de l’absolutum imperium et tendant à substituer l’amour de la liberté, comme affection de la Raison, aux affections-passions de crainte, d’espoir et même de sécurité ».

Mais, c’est une banalité : il est de plus en plus difficile de comprendre les évolutions de la politique menée par l’Etat, lequel apparaît aux yeux des sujets que nous sommes (sujets aux deux sens de sujets psychologiques et de sujets d’une institution) lointain et déconnecté de nos préoccupations immédiates. Il devient alors tentant de rompre avec lui, à la manière de ces groupes dissidents : zadistes, libertariens et autres survivalistes sur lesquels l’excellent magazine « Usbek & Rica » donne un passionnant dossier dans son dernier numéro. Cet Etat est pourtant toujours le garant de ce à quoi nous tenons : les solidarités et la sécurité (interne comme externe). Cela, même les plus individualistes « hors-système » d’entre nous ne peuvent le contester. J’aimerais les voir, sans Etat, résister à une menace terroriste, ou bien toujours sans Etat (ici incarné par son bras puissant qu’est la Sécurité Sociale) faire face à la maladie grave… Alors, l’Etat, finalement, nous concerne quand même, mais à quoi s’apparente son fonctionnement ?

55hobbesleviathansmallL’Etat-Léviathan de Hobbes

On peut faire l’hypothèse que le pilotage de l’Etat s’apparente plus à de la cybernétique (au sens défini par Norbert Wiener), qu’à de la « politique » au bon vieux sens du terme. Ce serait comme un vaisseau gigantesque (qui se nommerait « Léviathan » bien sûr) que des impulsions savamment calculées finiraient par diriger en essayant de lui éviter les écueils. « L’Etat hollandais » (nous appellerons ainsi l’état actuel) manœuvre ainsi au plus près : son but légitime est de nous faire éviter la catastrophe FN. Il n’a plus de « gauche » que le vague souvenir du moment de l’élection présidentielle (on a dit que c’était un président « de gauche », mais ensuite on a vu qu’il se détournait de tous ses engagements « de gauche » – je mets « gauche » ici entre guillemets car je n’ai pas donné de définition précise à ce terme), alors « la gauche », « la gauche de la gauche », « la vraie gauche »… il s’en tamponne. Et celle-ci disparaît. Ou fait semblant de réapparaître de temps en temps, quand, par exemple, un Mélenchon arrive à mettre son mot dans le brouhaha des médias, ce qui, en général, s’avère contre-productif (les gens n’auront rien compris, il apparaîtra comme décalé, son discours d’indignation fera vieillot… à mon avis, les gens de gauche devraient faire carrément la grève des médias, c’est-à-dire ne plus paraître à la télé ni dans la grande presse nationale, ils emploieraient ainsi le temps libéré à se réunir et à réfléchir à des projets nouveaux, si c’est possible, et s’ils le peuvent, ils pourraient aussi intervenir plus efficacement dans les réseaux sociaux, infiltrer les mouvements du genre « zadiste » etc. bref, tenter de conquérir une nouvelle modernité). L’Etat hollandais ayant identifié l’écueil majeur, il ne faut pas s’étonner qu’il agisse en conséquence, il n’est alors gouverné que par les lois de la cybernétique, ou de la théorie des jeux. Sa stratégie peut alors être de retirer le tapis de dessous les pieds du FN (le coup de l’extension de la déchéance de nationalité). Elle vise en tout cas à laminer l’autre « puissance » en jeu dans cette navigation à haut risque, le parti dit des « Républicains » qui, jusqu’ici n’a eu qu’une stratégie fautive concernant l’évitement de cet écueil. « Embrasser les idées de… », « mimer les réactions de… » est évidemment une très mauvaise stratégie et n’a rien à voir avec « retirer le tapis de dessous les pieds » ! Et si un adversaire au jeu se fourvoie ainsi, il y a deux solutions : l’éliminer ou bien le ramener vers soi. Il n’est plus du tout question ici d’opposition « droite-gauche », encore moins de fidélité aux engagements pris à une autre époque de l’évolution du jeu. Dans cette perspective « ludique », les mots et expressions du langage ne sont que des jetons, des pièces que l’on échange sans qu’à aucun moment on ait besoin de savoir le contenu de ce qu’il y a d’écrit sur la pièce. On peut jouer le jeton « unité nationale », ou bien on peut jouer le jeton « valeurs de la République ». La circulation des jetons à l’intérieur de ce grand jeu entre ses partenaires ressemble tout à fait à ce que les informaticiens formalisent dans la synchronisation de systèmes parallèles, un jeton peut être doté d’un certain « poids », acquis au cours de sa circulation, et représenté par un certain nombre de voix (d’électeurs) ramassées au cours de la partie. Mais la formule « unité nationale » ne signifie pas « unité nationale », elle signifie tout juste son poids.

norbert_wiener_3220px-John_Forbes_Nash,_Jr._by_Peter_Badge

(Norbert Wiener et John Nash)

Fini le temps où la gouvernance charriait des affects, où nous pouvions penser que la venue au pouvoir de tel ou tel allait « changer la vie », apporter le bonheur ou je ne sais quoi. Aujourd’hui, quand un parti pour qui nous avons voté gagne les élections, nous sommes contents comme lorsque notre équipe de foot préférée gagne un match, mais nous oublions le lendemain. S’il perd, on est un peu déçu, mais là encore, dès le lendemain, nous vaquons tranquillement à nos occupations. Je me souviens d’un acteur de cinéma (je crois que c’était Thierry Lhermitte) à qui le journaliste de télé demandait ce qu’il pensait de Hollande et qui répondait qu’il était satisfait parce qu’il n’attendait d’un président que d’être un bon syndic de copropriété. Sage parole, où ne passe aucun affect. De ce point de vue, Hollande aura été, quoiqu’il arrive, le meilleur président de la Vème République. Quel professionnalisme ! Quelle technicité ! On l’aura noté dans la suite des attentats : ses discours sont parfaits. Juste ce qu’il faut d’émotion. Mais surtout, surtout : de la dignité. Cela lui est concédé par ses pires adversaires. Donc tout va bien. Nous pouvons continuer à regarder se jouer la partie en appréciant la finesse des acteurs. Il serait facile ici de ricaner et de prendre position pour un divorce définitif entre « eux » et « nous ». Nous aurions bien tort. Car c’est quand même, l’air de rien, notre sort qui se joue, sans que nous ne sachions à aucun moment quels ressorts figurent derrière telle ou telle prise de décision. Situation terriblement angoissante. Combien de temps allons-nous la supporter ? D’autant que, contrairement peut-être à ce que peuvent penser nos chers dirigeants, les mouvements qui se produisent au niveau de la guidance infligent des traces, des blessures sur le niveau d’en dessous, celui qui, plus ou moins lui sert de substrat (ne serait-ce qu’en « votant »…). Un état d’urgence long de trois mois inflige des marques, sous forme d’assignations à résidence et de perquisitions abusives, inutiles sûrement (car, comme le disait je ne sais plus qui, cela peut s’avérer utile dans un immédiat où des terroristes peuvent être pris de court, mais pas au-delà d’une certaine période). Il y a des frottements qui s’exercent entre les actions du Prince et le socle qui les soutient… et il semble que l’essentiel de l’action militante (dans les associations par exemple) soit de réduire ces frottements…

***

Entre l’Etat et nous : les médias, dont le but est de créer, gérer, contrôler les représentations que les gens sont autorisés à avoir dudit Etat, ou plutôt de la manière dont il est incarné à un moment par une ou des personnalités : président, ministres, intellectuels médiatiques (qui eux, insufflent LES représentations). Les médias auxquels sans doute pourrait s’appliquer le modèle « épileptique » de Lionel Naccache : comment se fait-il que très souvent, leurs couvertures disent la même chose (au point que « Le Point », « L’Express » ou « L’Obs » sont indifférenciés) ? Il n’y a pas de présupposé complotiste ici : les patrons des divers médias ne se réunissent pas le lundi matin pour décider de ce qu’ils vont mettre en couverture à l’unisson, ils sont simplement amenés, de par leurs stratégies, à converger. C’est une banalité de la Théorie des Jeux : si A pense que, inévitablement, B va dire P et qu’il est bien qu’il se coordonne avec B car sinon, il risque de perdre en lectorat car A pense que ce que B met en couverture aura été choisi pour attirer le lecteur, alors A et B mettront la même chose en couverture (raisonnement symétrique bien entendu, B pense la même chose de A). Le résultat est une homogénéisation des représentations qui a pour but de paralyser plus ou moins le corps social, de le figer dans ses représentations.

***

Et puis il y a les gens, vous, moi et tous les autres, qui interagissent désormais sur les réseaux sociaux, ensemble de connexions peu maitrisable et qui peut provoquer par moment l’analogue d’un orage magnétique : tout le monde polarisé dans le même sens, grosse masse qui attire la foudre ou au contraire la provoque…

Comment survivre à tout cela, pour quoi nous ne semblons pas avoir été « programmés » ?

(à suivre)

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Les humains sont-ils des réseaux raisonnables ?

9782738133298FS«Hygiène de vie des sociétés épileptiques», «médications antiépileptiques macrocosmiques », « prise en charge des auras spirituelles macrocosmiques »… autant de titres de chapitres pour un livre étrange, vite lu et probablement vite écrit : « L’homme réseau-nable, du microcosme cérébral au macrocosme social » du chercheur en neurosciences et professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière Lionel Naccache. Son auteur est connu et prestigieux dans son domaine, ayant écrit notamment un livre qui a fait date : « Le nouvel inconscient », dans lequel, loin de renvoyer Sigmund aux oubliettes, il montrait qu’avec les moyens du bord qui étaient les siens, l’illustre Viennois avait compris bien des choses avant l’essor des sciences cognitives et de leur arsenal d’observations. Mais ici, notre neurologue cède à un penchant humain bien compréhensible même si parfois répréhensible, celui d’extrapoler à partir de son domaine pour tenter de tirer des conclusions dans un autre, plus « macroscopique », plus « global » par le seul fait que les deux domaines se ressembleraient, qu’il y aurait même de fortes analogies entre eux.

440px-World-airline-routemap-2009(carte extraite de https://fr.wikipedia.org/wiki/Transport_a%C3%A9rien)

Tout un chacun, feuilletant les revues mises à disposition des passagers par les compagnies aériennes, au moment de l’envol, a pu s’émerveiller des réseaux des lignes de la compagnie, avec ses hubs, ses épines dorsales et ses voies de traverse et à pu se dire : « tiens, on dirait un réseau neuronal »… mais n’en a pas pour autant poursuivi la métaphore. Lionel Naccache, lui, si. L’idée lui vient même paraît-il lorsqu’il se promène avec sa compagne en bordure d’une plage méditerranéenne. Au lieu de se laisser griser par le petit vent qui vient du large, il se dit tout à coup : tiens, cet endroit pourrait être n’importe où, Tunisie, Floride, La Grande Motte (je ne sais pas s’il cite cette station de l’Hérault, c’est moi qui la rajoute !), Israël (plage nord de Tel-Aviv)…. On pourrait facilement perdre ses repères et ne plus savoir où l’on est, si l’on n’avait une mémoire de nos déplacements… A partir de là, il se fait la remarque que, dans notre monde hyper-connecté, de plus en plus de lieux à grande distance les uns des autres se ressemblent trait pour trait : centres commerciaux, aéroports, grands hôtels, avenues des grandes villes où se répètent toujours les mêmes marques etc. Il appelle cela le « voyage immobile » : on a bougé physiquement et pourtant, on a la sensation de se trouver à la même place (Lorette Nobécourt, dans sa « Patagonie intérieure », faisait une observation similaire : partie au bout du monde pour faire un voyage au bout d’elle-même, elle se retrouve à Port-Williams où, finalement, la petite épicerie où elle achète son lait et ses corn-flakes lui rappelle irrésistiblement celle de son village de France). Observation bien banale que nous nous sommes tous déjà faite… mais lui, il rapproche cela du phénomène des crises épileptiques. Que se passe-t-il en un tel cas ? il se passe que des zones plus ou moins éloignées de notre cerveau en viennent à se synchroniser et à être activées simultanément : ces zones ont des patterns d’activité neuronale qui ne permettent plus de les distinguer ! Si ce phénomène s’étend, on a la fameuse crise d’épilepsie complète où le sujet tombe à la renverse, dans les convulsions du corps, les tremblements, l’inconscience. « L’épilepsie, dit-il, n’est rien d’autre qu’un mode de fonctionnement caractérisé par un excès soudain de communication entre des régions cérébrales distantes qui deviennent indistinguables les unes des autres puisqu’elles oscillent ensemble de manière indifférenciée ». Autrement dit, « l’épilepsie est un voyage immobile microcosmique ». C’est de cette analogie qu’il part pour penser notre monde. Je l’ai dit : c’est risqué ! Car enfin, n’y a-t-il pas, à côté de ces ressemblances évidentes, des dissemblances non moins évidentes ? Le rappel qu’il nous donne en deux ou trois pages des fonctionnements de base de notre cerveau indique déjà des points lacunaires importants dans notre connaissance : nous savons tous bien que les milliards de synapses que nous abritons sous notre boîte crânienne obéissent à des règles d’activation qu’on peut reproduire artificiellement sous forme de réseaux électroniques : les décharges électriques sont transmises le long des axones et, à chaque « porte », est calculé un seuil à partir duquel le neurone d’accueil va être activé ou non, ce qui, à son tour, va lui faire envoyer une décharge le long d’un autre axone et ainsi de suite. Cette description fascinante (et scientifiquement exacte) achoppe néanmoins toujours sur un point fondamental : « qui » donne l’impulsion initiale ? « quoi » décide du train de signaux à envoyer ? « Le sujet » ? mais justement, ce sujet, c’est lui qu’on voudrait récupérer comme produit, comme résultat de cette activation en parallèle de ces myriades de cellules… Que vient faire la conscience, là-dedans ? On n’en sait évidemment rien. On a souvent soulevé ce problème en laissant même sous-entendre qu’après tout, la « conscience » était peut-être inutile, nous serions des zombies et le phénomène de la conscience apparaîtrait a posteriori, comme pour nous donner un petit goût à la vie, en quelque sorte (je plaisante, bien sûr). Francisco Varela, qui était un grand cogniticien des années quatre-vingt quatre-vingt-dix, a développé la réflexion sur ces questions dans « L’inscription corporelle de l’esprit », écrit en collaboration avec Eleanor Rosch et Evan Thompson, il partait de l’idée que le problème aujourd’hui selon lui n’était plus tant celui de la relation corps-esprit que celui de la relation esprit-esprit, où dans sa première occurrence le mot « esprit » renvoie aux mécanismes neuronaux, qui n’ont nullement besoin du concept de « conscience » pour être décrits, et dans sa seconde à l’esprit au sens phénoménologique du terme. A ma connaissance, le problème n’est pas résolu, et il est loin de l’être, me semble-t-il… (on lira avec profit sur ce sujet le billet de blog de François Loth : http://www.francoisloth.com/brouillard-dans-lidentite-espritcerveau/ ). Tout cela pour dire que le modèle neuronal exposé par Naccache nous laisse sur notre faim, il lui manque l’essentiel : nous sommes des « sujets » ! Par quel miracle ? Nous n’en savons rien, mais n’empêche que… (à moins de croire à une fable selon laquelle tout cela se déterminerait mécaniquement « sans nous » et que notre moi ne serait que décoratif…). Alors, bien sûr, à partir de là, autrement dit en mettant entre parenthèses le sujet, on peut mettre en rapport réseau de neurones et réseau de connexions sociales (transports, communications etc.), mais on charrie toujours avec soi la même incompréhension, la même difficulté, celle du sujet.

D’un autre point de vue, ce sujet dont nous savons qu’il existe du côté « neurone » sans qu’on puisse voir son rôle lorsqu’on analyse les réseaux, il est singulièrement manquant du gal-1219169côté social… A moins de remonter aux théories obscures d’un Teilhard de Chardin, on n’a jamais entendu parler d’un « sujet collectif », universel, qui exprimerait la conscience que la société a d’elle-même… Soyons honnête, Naccache fait tout ce qu’il peut pour nous montrer qu’il n’est pas prisonnier de son analogie, il cite des exemples, tirés du passé, où l’analogie entre deux ordres de phénomènes a plutôt servi à des fins idéologiques (il évoque le « sida mental », expression inventée par Louis Pauwels, et vite reprise par Le Pen), mais il ne nous convainc pas vraiment de la « neutralité » de sa métaphore. La poursuivant, même, il fait preuve de beaucoup d’audace en proposant d’interpréter des phénomènes liés à l’épilepsie en termes sociétaux. Ainsi de « l’aura épileptique » qui fut décrite ainsi par Dostoïevski : « vous êtes tous en bonne santé mais vous ne pouvez pas vous douter du bonheur suprême ressenti par l’épileptique une seconde avant la crise ». Ces états intérieurs sont caractérisés souvent, est-il dit, par « un sentiment d’urgence à créer ». Y aurait-il de possibles équivalents macrocosmiques à ces auras épileptiques ? « Un monde sur le point de perdre conscience par un mécanisme épileptique fait-il parfois lui aussi l’expérience d’états inédits ? », « Existerait-il quelque chose comme une saillie de créativité sociétale épileptique ? », voici les questions soulevées par Naccache, auxquelles il s’empresse de répondre que… ce qui lui semble le mieux ressembler à une aura épileptique à notre époque serait… le retour du fait religieux ! Hors de question ici de nier, bien entendu, le phénomène en question… mais l’esprit naïf verrait plutôt là un réflexe massif de peur, une sorte de recherche inconsciente d’un refuge auprès de l’idée de Dieu au moment où, en effet, le réel se complexifie et où l’angoisse étreint les peuples face à leur avenir qu’un état de bonheur pour l’individu, voire un grand moment de créativité face à la crise. C’est en tout cas l’établissement d’une correspondance qui paraît bien arbitraire.

260px-Lionel_Naccache_par_Claude_Truong-Ngoc_janvier_2014Décidément, « comparaison n’est pas raison ». Et cela l’est encore moins lorsque le neurologue se demande quels remèdes pourraient s’appliquer à notre société pour éviter les crises épileptiques, en correspondance avec ceux que l’on applique au sujet malade en psychiatrie. Va pour l’hygiène de vie… L’épileptique a à apprendre à vivre avec sa maladie et pour cela, le médecin lui prescrira des règles de vie (sommeil régulier etc.) auxquelles Naccache fait correspondre… les lois de la démocratie (sympathique, mais là encore… bien arbitraire !), le médecin lui fournira également des drogues qui interviendront au niveau des synapses du patient pour maintenir sa conscience éveillée… ici, Naccache affirme sa foi dans les interventions des « lanceurs d’alertes », individus singuliers qui diffusent des « mèmes » dans le système afin de régénérer sa faculté de conscience…

Va pour tout cela, qui est sympathique en effet, mais au niveau de la chirurgie,… c’est autre chose. Bien sûr, Naccache est trop raisonnable et démocrate pour sombrer à ce stade dans la parfaite analogie… car les opérations visant à séparer les deux hémisphères ou à isoler une région en empêchant des influx nerveux de passer vers l’intérieur… n’ont que trop de correspondants évidents dans le monde social, dont de moins démocrates que lui pourraient se faire les propagandistes en s’appuyant sur l’ensemble de la métaphore.

On voit donc bien les limites de l’exercice, le point où tout cela bascule dans un mixte étrange de bons sentiments (sauver le monde comme on soigne un malade) et de tentations redoutables. Il est curieux qu’un scientifique s’adonne (encore) à de telles spéculations, qui n’ont guère de fondements, en réalité. Désir de totalisation du savoir ? Volonté d’intégrer nos évènements contemporains dans une théorie d’ensemble ? De justifier a posteriori le « retour du religieux » ? Difficile de savoir. Ce genre d’approche analogique, provoquant certes des rapprochements amusants, des courts-circuits dans la pensée qui pourraient être féconds, reste en tout cas trop globale, abstraite, générale, pour qu’on en tire quelque chose d’utile, de concret.

La société reste à penser en des termes neufs, qui ne soient pas calqués sur un modèle extérieur (physique, biologique, linguistique). Mais hélas, comme le disait hier Marcel Gauchet sur France Inter, nous n’avons pas avancé beaucoup sur la voie de découvrir les nouvelles catégories qui seraient nécessaires pour penser la société actuelle…

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New York, toujours aussi haut

« J’ai vu New York / New York USA / Je n’avais rien vu d’au / Je n’avais rien vu d’aussi haut / Oh! C’est haut, c’est haut New York » chantait Gainsbourg. Je peux dire la même chose. En ce début de janvier, tu te souviens, C. comme il faisait froid, pas les deux premiers jours pourtant, mais après, quand le beau temps justement était arrivé, avec son ciel bleu et glacial, et comme cela nous fatiguait de marcher au long des grandes avenues depuis l’Empire State jusqu’à Tribeca, depuis là-haut jusque là-bas, au pied des glaciers transparents que sont devenus les gratte-ciel des années 2000. Si transparents que, se confondant avec la lumière du ciel, on dirait qu’ils ne sont là que comme des fantômes ou des sortes de voiles tendues au-dessus d’une vie grouillante d’en bas. New York, le Ciel et l’Enfer.

New York, Manhattan, Brooklyn. Le pont de Brooklyn et ses drôles de manchons autour des câbles. Son couloir trop étroit pour piétons et vélos. Brooklyn Promenade, face à la High Line. Comme ils ont dû être interdits ceux qui se promenaient là un certain jour de septembre quand ils ont « vu »… car d’où pouvait-on mieux voir ? Les « évènements » de septembre, du 11 plus précisément, comme on y pense, en arpentant les rues de Lower Manhattan, et plus encore évidemment quand on visite le Mémorial… La gorge se serre, on prendrait presque mal devant ces témoignages innombrables, restes de vêtements abandonnés, vieux sacs, porte-monnaie, poupées, gants, portraits. Reconstitution, films, récits répétés, piliers extraits de l’enchevêtrement des ruines, camions de pompiers écrasés. New York, Harlem, Bronx. Ne sont plus ce qu’ils étaient. Gentryfiés ils ont été… pourtant subsiste encore quelque église baptiste pour le gospel du dimanche matin. Duane, le jeune guide qui nous y accompagne : « vous croyez tous, les Européens, que le but d’une société est l’égalisation des chances, eh bien, non, pas ici ! ». Passage devant les universités (« ici, c’est entre cinquante mille et quatre vingt mille dollars par an, les inscriptions »). Yankee Stadium. Hudson River. En face le New Jersey. Newark, où se passe « La pastorale américaine », de Philip Roth. Drôle de livre entre parenthèses. Des passages renversants, coup de poing, et puis des longueurs, des longueurs… et tout ça pour faire comme si les déboires de la société américaine étaient dus au fait que maman a un amant et papa a une maîtresse… New York, état de l’Empire, état de luxe, de luxure et de pire. Desesperate Homeless in the streets. Mais qui les voit ? Qui ne marche pas carrément dessus ? Depuis l’observatoire de l’Empire State Building, au moins, on ne voit rien. Je veux dire : on ne voit pas la misère. La misère est trop microscopique, c’est la vermine, elle grouille, on ne la voit pas du ciel. De là-haut, les autos sont des jouets au 1/86ème et on ne voit même pas les gens. On voit juste les tours, les pyramides, les boites qui s’empilent jusqu’aux nuages et les fumées. Et le ciel. Dommage qu’il n’y ait plus de transatlantiques. Dommage que ce ne soit plus comme quand Paul Strand filmait New York en 1920… New York les musées.

Le Metropolitan Museum of Art notamment, les plus riches collections. Je découvre l’Egypte de l’époque romaine. Je vois enfin les plus célèbres El Greco. Et tu vois encore du Caravage toi qui les aimes tant (« les musiciens » entre autres). Et van Dijk et Rubens. Et Vermeer, et Rembrandt. Et Greuze, et Corot et Rousseau et les impressionnistes et Gauguin et van Gogh. Et l’art asiatique. Japonais en particulier. Un faon empaillé coulé dans le verre avec des bulles de cristal, la vision peut-être la plus poétique de tout un voyage (oeuvre de Nawa Köhei, PixCell Deer #24, 2011, Mixed media: taxidermied deer with surfaced covered with glass, acrylic, and crystal bead).

Le Guggenheim qui expose en ce moment Alberto Burri, le brûleur de matériaux, de bois, de plastique, transparent, blanc ou rouge, plastiques troués, plastiques tordus à la manière des poubelles incendiées. Le MoMa un peu en reste, qui n’a que les sculptures de Picasso à se mettre sous la dent (pas ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre du maître, cessons de prendre une selle de vélo munie d’un guidon pour l’équivalent de la victoire de Samothrace, voire même pour un Giacometti) et quelques Pollock au format restreint.

New York la musique. « Un Américain à Paris » au Palace. Spectacle qui vous en met plein les yeux les oreilles et dont les décors sont un hommage à l’art abstrait des années cinquante. Malheureusement Chris Botti, un trompettiste, au Blue Note, qui en fait de jazz, joue les rengaines d’Andréa Bocelli. Sirupeux au possible. New York les fast food, les Wendy’s, les Chipotle, les Prêt-à-manger ( ???), les O’Reillys, les Starbucks. Ne pas oublier de rajouter le pourboire. 15% de 16,90, ça fait combien déjà ? Ah bon, c’est pas assez ? faut mettre 18%, 20% ? N’exagérons pas quand même… New York le fric. Il nous a bien dit Duane : « ils n’en veulent qu’à votre argent. Quand vous avez fini de consommer, ils viennent tout de suite avec la note, c’est pour que vous ne restiez pas. Il y en a d’autres qui attendent ». Oui. Il y en a toujours d’autres qui attendent…

Empire States Building oh! c’est haut
Rockfeller Center oh! c’est haut
Internationnal Building oh! c’est haut
Waldorf Astoria oh! c’est haut
Panamerican Building oh! c’est haut
Bank of Manhattan oh! c’est haut

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Difficulté à transmettre dans la Chine pop

Quand le temps s’accélère et se met à aller beaucoup trop vite, quand les mondes s’éloignent trop rapidement les uns des autres, comment voulez-vous instaurer une communication, comment voulez-vous assurer une transmission ? C’est ce qui arrive en Chine si on en croit le nouveau grand film de Jia Zhang Ke : « Au-delà des montagnes ». Résumé (connu, je pense, depuis la sortie à Cannes mais qu’on peut rappeler quand même) : trois périodes se succèdent.

AU-DELA-DES-MONTAGNES-Jia-Zhang-Ke-Photo-2-554x317

1999 : l’enthousiasme d’une bande de jeunes qui se disent qu’avec les changements en cours en Chine, l’avenir peut-être leur appartient… une belle jeune fille qui trouve néanmoins qu’elle a les pommettes trop larges, fait chavirer les cœurs de deux jeunes hommes : un mineur plein d’humour et de tendresse, mais pauvre, un propriétaire de station-service, un peu gommeux et qui ne rêve que de réussite financière. Qui croyez-vous qu’elle choisisse ? Le riche évidemment. Tout en continuant d’avoir un faible pour le pauvre. Mais la vie est la vie et il faut conquérir ce qui peut l’être. Le pauvre s’en va, baluchon sur le dos, vers une autre région, il balance la clé de sa maison par-dessus les murs le jour où il apprend que la belle va épouser le riche… Le riche fait un enfant à la belle, il l’appellera « Dollar »…

2014 : (Attention, le film commence vraiment : c’est à ce moment qu’apparaissent titre et générique !) Le riche est parti vivre à Shanghaï avec l’enfant. Le couple a divorcé. Tao, la belle, travaille pour une banque et ne gagne pas trop mal sa vie, elle continue de chanter dans les festivités. Le pauvre mineur, lui, a subi quinze ans (voire plus) de respiration au fonds des mines et d’absorption d’air pollué, il en tire un cancer du poumon. Il rentre avec femme et enfant au pays. Manque d’argent pour se soigner. Sa femme va chercher secours auprès de Tao qui, généreuse, s’exécute. Mort du père de Tao. Celle-ci demande à son ex-mari de faire venir son fils pour l’enterrement. Le gamin est pétri de manières incongrues pour sa mère, habillement ridicule, mots anglais, refus de se prosterner. Par Skype, sa belle-mère lui donne des consignes. Tao est triste. Dans une belle scène tournée dans une voiture, Tao, en conduisant, essaie d’expliquer à son fils les raisons de sa tristesse. Elle le raccompagne finalement vers Shanghaï, mais en prenant les omnibus (« afin, dit-elle, de rester plus longtemps avec toi »). Elle lui donne la clé de sa maison (« c’est la clé de ta maison »).

2025 : Le riche a fini par émigrer en Australie, emportant Dollar avec lui. Il vit dans une maison somptueuse d’où l’on voit l’océan. Le fils a perdu tous ses repères. Il ne connaît pas sa langue maternelle. Il faut qu’il suive des cours de chinois pour la réapprendre. Il tombe amoureux de sa prof de chinois, bien sûr, puisqu’elle a l’âge de sa mère et qu’elle lui pose des questions sur sa mère (auxquelles il répond que… « il n’a pas de mère », suprême insulte. Il est, dit-il « un bébé éprouvette »). La prof de chinois – qui, elle aussi, a une mère, soit dit en passant, et qu’elle n’a pas revue depuis qu’elle est en Australie – veut le ramener à sa vraie mère. Laquelle, restée dans sa ville d’origine de Fenyang continue de faire des raviolis en pensant à ce fils qui a disparu. « Tao ? » elle croit avoir entendu sa voix. Elle croit seulement. Le film s’achève. Quoi ? Déjà ? On aimerait qu’il dure encore. On ressent ce qu’on sent quand on arrive à la dernière page d’un roman qu’on a aimé. On voudrait que ça continue.

new_1a_Copyright_Xstream_Pictures_Beijing-850x450Ce film est remarquable car il brosse en un peu plus de deux heures un pan de l’histoire d’un pays où tout s’est accéléré, où l’on est passé du communisme étatique au capitalisme effréné, du goût des traditions à l’aspiration irrésistible de l’étranger, du charbon au pétrole (et au solaire ?) en vingt-cinq ans. Les gens n’ont pas eu le temps de se retourner, des enfants sont partis loin de leur mère, des langues ont été désapprises. Il est déroutant : à aucun moment on ne sait vers où il nous entraîne. On s’attache à des personnages qu’on ne retrouvera plus (le mineur malade), on voit surgir des évènements qui n’auront pas de suite (un avion en flamme qui s’écrase tout près de là où passe Tao). Zhang Ke s’en explique en disant qu’il a voulu être au plus près de la vie où, là aussi, des choses apparaissent et disparaissent sans raison apparente. Il avoue aussi avoir voulu utiliser des plans filmés dans le passé qu’il n’avait jamais trouvé à placer dans ses films antérieurs. C’est comme ça sans doute qu’on hérite de séquences curieuses, comme celle d’un couple français lauréat d’on ne sait quel concours, convoqué sur une estrade pour recevoir bouquets de fleurs et félicitations, et qu’un gnome à lunettes fait s’incliner trois fois pour remercier notre Shen Tao érigée en vedette… Dans ce monde, il n’y a pas de transmission : un mur sépare le père du fils, d’ailleurs le père a continué de parler mandarin, de sorte que le fils, quand il veut lui dire son envie de vivre sa vie, a besoin de faire venir avec lui sa prof de chinois pour qu’elle assure la traduction ! Une belle chanson se fait entendre à vingt-cinq ans d’intervalle, mais les deux fois, quelqu’un dira que c’est dommage, on ne la comprend pas car elle est en cantonnais. Il y avait une clé pourtant, on s’en souvient, celle que Tao avait donnée à son fils avant leur séparation, « la clé de chez toi », et cette clé, on la trouve autour du cou de Dollar dix ans plus tard. On se prend à espérer qu’elle ouvre quelque chose. La prof de chinois – qui, symboliquement, est la vraie go-between entre les mondes, ou du moins essaye de l’être, elle qui a vécu aussi à Toronto – voudrait bien que cette clé serve. Mais on ne sait pas si cela se fera. Le film s’arrête avant. Dollar est-il condamné à vivre dans sa bulle australienne (littéralement un autre monde puisqu’un autre hémisphère) ? Tao ne peut-elle que danser dans la neige pour faire revivre des liens qui semblent perdus ? (dernière séquence du film, la plus belle).

mia-madre-film-di-nanni-moretti-primo-posterVu aussi à peu de temps d’intervalle, « Mia Madre » de Nanni Moretti, émouvant récit autobiographique qui pourrait nous plonger dans l’affliction tant l’atmosphère des rapports entre fille et mère au moment où cette dernière approche de la mort est lourde, s’il n’y avait les facéties de John Turturro, qui campe un acteur fantasque et amnésique. Quoi de commun entre « Au-delà des montagnes » et « Mia madre » ? a priori pas grand-chose, et pourtant… Le film de Nanni Moretti raconte aussi, en filigrane, la déchéance d’un certain cinéma, caractéristique des années soixante-dix (une époque bien lointaine, comme peut l’être 1999 par rapport à 2025 dans le cas chinois), qui montrait les ouvriers grévistes, les patrons voraces et les manifestations bariolées : c’est le film dans le film. Il contraste avec le film lui-même, où le réalisateur est surtout préoccupé par les questions de transmission, lui aussi, comme c’est le cas de Zhang Ke, mais chez l’italien, la transmission est partiellement réussie, lorsque la vieille dame mourante arrive encore à donner des leçons de latin à sa petite fille (scène la plus positive et la plus émouvante) – comme quoi, ces histoires de langue semblent être capitales. L’oncle, joué par Nanni Moretti lui-même (ce n’est pas innocent) semble s’être abstrait de la vie socio-politique (jusqu’à démissionner de son emploi) et en avoir tiré force et sérénité. Je crois que c’est la leçon que veut nous donner Moretti, alors que la cinéaste (qui est donc censée incarner le « vrai » Nanni Moretti) vit dans le tourment perpétuel du fait de sa quête impossible (elle demande sans arrêt aux comédiens de jouer leur rôle tout en restant à côté de leur rôle ! et elle confesse à un moment ne pas savoir trop, elle-même, ce que cela signifie !). Juste pour rire : en comparant les deux films, on s’aperçoit simplement que les larmes chinoises (au moment des enterrements) sont bien plus bruyantes que les larmes italiennes… mais je dis ça pour rire, bien entendu.

Bonne année à tous et toutes! La semaine prochaine je serai en voyage, peut-être pas de billet mardi prochain…

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Lectures d’hiver

OLYMPUS DIGITAL CAMERALectures d’hiver pour un hiver qui n’en a que le nom… J’ai trouvé sur un trottoir de Grenoble, dans les bacs d’un brocanteur, pour un euro cinquante un petit chef d’œuvre, livre d’un auteur dont je n’avais encore rien lu, le Norvégien Tarjei Vesaas, « Palais de glace ».

vesaas4Rare de trouver après avoir tant lu au cours de si nombreuses décennies, livre qui encore nous émeut de façon semblable à ce que nous éprouvions étant enfants lorsque nous nous plongions, émerveillés, dans Le Grand Meaulnes, Nerval, Stendhal ou Saint-Exupéry, œuvres qui, toutes à leur façon, nous ont appris à un moment de notre vie ce que signifiaient les grands mots, l’amour, la mort, la séparation. Des chercheurs, des philosophes s’interrogent sur la place de la lecture, sur ce que nous apprennent les livres, dit savamment : « la connaissance littéraire ». On peut leur suggérer qu’il n’est peut-être de grande littérature qu’initiatique, au sens où elle nous apprend à appréhender les épisodes de la vie. En fonction de ce que nous lirons, nous serons peut-être différents, les mots auront diversement façonné notre esprit, peut-être serons-nous plus ou moins romantiques, la poésie prendra plus ou moins de place en nous. Ce roman de Vesaas, j’aurais pu le lire teenager, et il m’aurait fait l’effet déjà qu’il me fait aujourd’hui. Il raconte une histoire bien peu banale tout en étant universelle. Elle se passe en Norvège, mais qu’importe, elle pourrait avoir lieu dans les Alpes ou dans un massif himalayen. Ce qui est requis seulement est l’abondance de la glace, et la neige qui vient à la recouvrir quand le temps est plus humide et que la température remonte un peu. Siss est une jeune gamine de treize ans, drôle et enjouée, spontanément suivie par ses camarades de classe. Unn est une fille du même âge, mais timide et isolée. Elle vient d’arriver, suite au décès de sa mère, dans ce village dont on imagine les maisons en bois peint de couleurs vives. A priori, tout sépare ces deux enfants et pourtant, va éclater entre elles deux une vraie passion, sous l’emprise du secret. Il aura suffi d’une fois, qu’Unn convainque Siss de venir chez sa tante et qu’elles se découvrent l’une l’autre. Unn a un secret, mais elle ne le confiera pas à Siss, qui sait seulement qu’un tel secret existe. Voilà déjà une magnifique parabole pour faire comprendre ce qu’est l’amour, donner à l’autre ce qu’on n’a pas, aurait dit Lacan, mais plutôt ici ce que rien ne dit qu’on le possède vraiment ou qu’il a de l’importance, car qu’est-ce après tout que ce secret ? Le lecteur lui-même n’en saura jamais rien, c’est dire combien il est convié lui-même à entrer dans le jeu. « Lector in fabula » disait Eco pour signifier la part que prend le lecteur à la construction du récit. C’est dire aussi combien le signifiant, surtout lorsqu’il est manquant, organise les histoires d’amour. Là, l’amour est si fort que, dès le lendemain, Unn ne peut pas se résoudre à revoir son amie Siss dans la banalité de la salle de classe, il lui faut au moins un intermède, quelque chose qui atteigne en sublime ce qu’elle éprouve pour Siss. Elle part donc sur les chemins gelés rejoindre un lieu dont elle a entendu parler, une cascade où s’est accumulé un immense bloc de glace. Lorsqu’elle arrive en ce lieu, elle découvre un vrai palais : la glace est percée de dizaines de galeries et elle ne peut faire autrement que tenter de les connaître toutes. L’exploration commence et on devine qu’elle se terminera mal, dans le froid, l’engourdissement, la mort. Plus tard, tous les habitants du village, les écoliers iront à la lueur des torches à la recherche d’Unn, ils ne la trouveront pas. Et Siss se murera dans le silence comme si désormais se lier à quelqu’un ou reprendre la vie d’avant devait être une trahison du serment de fidélité qu’elle a scellée avec l’amie disparue. Un jour, quand la neige sera venue, elle ira à son tour explorer le palais de glace et aura ce qu’elle croira toujours avoir été une hallucination : l’intacte beauté d’Unn enfermée dans la glace. Ce n’est qu’au printemps que le dégel interviendra, détruisant pour toujours l’édifice et libérant probablement le corps prisonnier dans la débâcle des eaux furieuses. Et Siss reviendra en apparence à la vie normale parce que la tante l’aura délivrée de la force de son serment. Ce récit est magnifique et doit être donné à lire aux plus jeunes car il montre quasiment in vivo de quoi est faite une métamorphose au cours d’une vie. Ils sauront bien sûr qu’il est plusieurs métamorphoses qui se suivent, comme autant de ruptures, d’abandons de dépouilles de soi pour passer continuellement à un autre nous-mêmes, mais rarement en un récit si court, si ramassé, on aura décrit l’une d’elles avec autant de sensibilité. Tarjei Vesaas est considéré comme l’un des plus grands écrivains scandinaves. Né en 1897 dans la région du Telemark, il est mort en 1970. On parlait justement cette année là de lui attribuer le prix Nobel.

Et puis en parallèle, m’a été donné de lire aussi un court roman que je rapproche du précédent, bien qu’écrit par un auteur beaucoup moins connu. Le titre est : « Déneiger le ciel » (quel beau titre, déjà !) et l’auteur en est un certain André Bucher, dont la quatrième de couverture nous dit qu’il est né en 1946 et qu’il vit dans la vallée du Jabron. Un presque voisin en quelque sorte, et presque contemporain. Mon ami Patrice, l’apiculteur, me dit qu’il le connaît de loin, et qu’il ne fait pas qu’écrire : il fait de l’agriculture biologique, là-haut, à 1100 mètres, dans une ferme de Montfroc.

9782848051970FSLà aussi, nous sommes dans la neige et le froid. Sur les pas d’un homme, David, que nous apprenons à connaître, modeste sexagénaire qui fait encore des travaux de bûcheronnage et de déneigement dans sa commune, un veuf qui vit seul sauf à rencontrer parfois Muriel, une infirmière de cinquante six ans. David a eu une fille, Noémie, qui vit dans la région et s’est mariée mais on parle déjà de séparation. Muriel a eu une fille, Martine, de l’âge de Noémie, mais le drame est que Martine a disparu un beau jour de 1994. Elle devait prendre le car pour Gap, mais ne l’a jamais pris. L’avant-veille de Noël, il s’est mis à neiger très fort, de façon persistante, et la neige s’est accumulée en grosses congères que le froid a durcies. David a reçu un appel d’Antoine, qu’il considère comme son fils. Il est venu d’Angleterre pour lui rendre visite. Il a pris le train de Veynes, puis est allé à Sisteron, mais de là il n’y a plus rien. Il décide de marcher et David part à sa rencontre. Nuit hallucinante. La solitude et le froid sont deux ingrédients pour un retour sur soi-même, et au cours de cette nuit, David revoit sa vie, pense à tous ceux qu’il aime, est obsédé par l’image de Martine la jeune disparue et par sa relation avec Muriel. Là aussi, le non-dit fait son effet. Alors que le vent souffle à ses oreilles et que ses pieds s’enfoncent dans la poudreuse, David dialogue avec les absentes. On croit un moment que lui aussi, à la manière d’Unn de « Palais de glace », va finir par s’égarer et mourir de froid sur sa route, mais heureusement il trouve Antoine, et les deux hommes font le chemin du retour ensemble, quasiment en se tenant par la main. Mais, sur ce chemin, il y aura encore beaucoup de détours afin de venir en aide ou d’accorder une pensée aux gens auxquels David est lié. La longue marche se termine au matin, à quelques centaines de mètres de chez lui, au croisement, où il tombe à genoux. Il a voulu tout au long de cette nuit prendre sur ses épaules un peu du mal de vivre de ceux qui lui étaient chers, « s’aventurer dans un tunnel, ou un entonnoir béant au fond duquel il pêchait les âmes ».

tumblr_msew4jZfUt1r3un6lo1_500Le point commun avec le roman de Vesaas, outre la neige et le froid, est bien sûr le poids du non dit, l’économie dans l’écriture, la faculté d’évoquer avec précision un environnement qui nous enserre et nous dépasse et, en même temps, nous attire hors de nous-mêmes. C’est drôle, d’avoir un Tarjei Vesaas à deux pas de chez soi…

Autre découverte, parcourant le marché de Nyons, j’ai trouvé une dame emmitouflée – c’est que même s’il ne neige pas, le vent qui vient du col de Pontias et souffle le matin avant onze heures est frigorifiant – qui vendait quelques livres rares, je lui ai acheté une édition reliée en rouge (aux éditions Messidor !) des écrits érotiques de Louis Aragon en même temps qu’une édition originale (et dédicacée !) du recueil « Gravir » du poète Jacques Dupin.

Joyeux Noël à tou-te-s !

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Paris, Pinocchio et les djihadistes

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Errer dans Paris avec notre petite fille, à un mois des attentats, c’était un peu une crainte, mais cela a été finalement une belle joie… et l’occasion pour moi de voir les minuscules changements intervenus dans un paysage urbain qui m’était familier il y a plus d’une année, au temps où je n’étais pas encore un retraité. Rue de Bièvre, on a rebaptisé le petit square du nom de Danielle Mitterrand. Un peu plus loin, un nouveau restaurant. Sur les quais, presque tous les bouquinistes étaient ouverts.Voilà une chose bien invariable à Paris, depuis si longtemps (mon adolescence) des livres semblables, les vieilles éditions dans lesquelles nous découvrions les poètes, François Villon, Gérard de Nerval, Verlaine, Léon-Paul Fargue, et les gravures et photos sepia d’un temps révolu depuis si longtemps… années 1900, aube de l’après-guerre, quand les façades de la capitale n’avaient pas encore été ravalées et que les autobus étaient à plate-forme. La librairie Shakespeare et Compagnie a été refaite.

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Le Palais de la Conciergerie est tout blanc et la belle horloge de l’angle a été nettoyée et astiquée. Sur le Pont au Change, les touristes sont revenus, et place du Chatelet, le théâtre de la Ville semble parler d’abord aux enfants. On marche dans Paris de nouveau avec allégresse, seuls peut-être les habitants des pays lointains (USA, Japon…) sont légèrement manquants (cela se ressent à la faible fréquentation de mon hôtel préféré) leur absence dépeuplant les plates-formes des cars touristiques. Mais ils reviendront. Chaque pas, chaque émerveillement devant une vitrine d’antiquités ou de tableaux, chaque déclic d’appareil photographique sonnent comme une minuscule revanche en réponse aux attaques du 13 novembre, ces minuscules revanches mises bout à bout finissant par faire la plus belle manifestation de rejet d’une Terreur qu’on voudrait imposer aux Parisiens. On dira bien entendu qu’il y a plusieurs Paris, qu’il s’agit là du Paris des nantis, des fortunés, des heureux membres de la middle class qui ont encore les moyens financiers de voyager et d’offrir à leur petite fille un week-end de rêve où elle aura pu assister à une représentation du « Pinocchio » de Joël Pommerat, visiter la Galerie de l’Evolution (et son annexe pour les enfants) et caresser les petits lapins nains en vente près de la station « Cité »… Oui, la société est stratifiée, triste réalité qui doit nous conduire sans doute à mieux la réfléchir, mais qui ne peut empêcher la Vie de jaillir quand elle le peut.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAtouriste japonaise
OLYMPUS DIGITAL CAMERAAffiche du théâtre de la Ville

Il reste qu’en flânant ce week-end dans les rues de Paris ou bien en les parcourant de nuit au fond d’un taxi par la vitre duquel S. pouvait découvrir les éclairages du soir sur la pyramide du Louvre, la place du Palais-Royal et la façade de l’Opéra, on ne pouvait s’empêcher de penser aux attentats et à ceux qui les avaient commis.

A leur propos, une très fâcheuse tendance s’est manifestée dans la presse. Elle consiste à les parer des oripeaux des héros puisque, eux, dit-on, « au moins sont prêts à mourir pour quelque chose ». Comme si « mourir pour quelque chose » était le nec plus ultra des vertus. Le signe d’une haute valeur spirituelle. Sur cette ligne, on a entendu bien sûr l’inénarrable Onfray (alors que les autres, disait-il « ne sont même pas prêts à mourir pour leur iPhone »), un obscur émule de René Girard, un matin sur France-Culture et le dénommé Redeker, s’étalant dans une tribune du journal « Le Point » en y allant très fort, disant : « les terroristes, les soldats de DAESH, se meuvent dans l’univers du sens. Ils ne militent pas pour le rien, le vide, et s’ils détruisent, pratiquent la politique de la terre brûlée, ravagent et tuent sans omettre de se suicider, c’est en fonction d’un projet de type eschatologique qui est la marque du plein ». Ils sont, disait-il, des « militants » et des « soldats », termes dont nous aurions oublié le sens. C’est bien sûr comme cela, j’imagine, que l’ont compris ceux qui ont appris un beau jour de 2012 que l’un de ceux-là avait tiré à bout portant dans la tête d’une petite fille de huit ans… Ces propos sont méprisables et témoignent d’une vision totalement corrompue du réel. Ne seraient-ce pas ces « intellectuels » qui seraient dans un état dramatique de déliquescence, de précipitation vers le vide de la pensée ? Car enfin, ces prétendus djihadistes, on les a vus, on a lu sur eux de multiples témoignages : ils ne brillaient pas par leur profondeur mystique, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’il existe au sein du monde arabo-musulman (voire persan) d’authentiques djihadistes prêts au martyr pour glorifier une cause qui les dépasse, cela se peut bien. Le psychanalyste Fethi Benslama en fait un portrait plus que convaincant dans son livre sur les subjectivités musulmanes, mais ce ne sont pas ceux dont nous parlons. Ils sont plutôt allés, eux, du côté de Raqqah pour y quérir des succès faciles, grosses cylindrés, filles conquises, salaires supérieurs à ce qu’ils toucheraient en France et incroyable jouissance d’exercer leur pouvoir de vie et de mort sur autrui. Ils n’ont pas cherché là les voies de leur « individuation » (pour parler comme Cynthia Fleury) et nos « intellectuels » qui se veulent dérangeants font semblant d’ignorer que si difficile est l’exercice de sa liberté pour chacun de nous, bien facile est la soumission au dogme quand, en plus, celui-ci nous autorise à jouir de « l’étant ». Propos méprisables au titre aussi qu’ils portent offense aux victimes en faisant comme si ces dernières n’étaient que de vains matérialistes épris de bon temps en terrasse de bistrot le vendredi soir, alors que, lorsqu’on lit leurs biographies, diffusées sous forme d’interminable hommage dans les pages de nos quotidiens, on voit bien que ce sont eux qui étaient les plus « pleins », pour reprendre le mot de Redeker, pleins de talents, de vie et de projets, eux sur qui d’autres (leur famille, leurs amis, leurs concitoyens) pouvaient compter pour insuffler de nouveaux plans, dynamiser un milieu, inventer et innover, eux parmi lesquels peut-être pouvait se lever un espoir authentique de régénérescence de la société vers enfin un peu plus de justice et d’égalité. Un tel mépris, il est vrai, on le retrouve aussi dans les écrits de certains « spécialistes » et de certains sociologues, Gilles Kepel par exemple, qui n’hésitent pas à dire que les attentats n’étaient pas ciblés vers le tout-venant, mais bien vers la jeunesse « bobo-branchée », terme méprisant mais aussi méprisable car il ne veut rien dire et on peut s’étonner que des « sociologues », qui se revendiquent scientifiques, en usent comme d’une étiquette objective. Du reste, toutes les étiquettes objectives, les catégories sociales brandies comme des concepts, sont suspectes dans ces analyses car elles aboutissent à un réductionnisme sociologique qui fait « scientifique » mais qui, de fait, occulte la réalité car il fige le savoir sur des conceptions bien assises en faisant comme si de tout temps les évènements qui nous assaillent étaient inscrits dans la mécanique de catégories sociales bien rodées. Mais les catégories sociales, comme toutes les notions, sont des créations langagières (telles ce « bobo-branché ») à validité éphémère et qui ne valent que dans l’instant où on les convoque pour telle ou telle analyse effectuée dans un contexte donné. Elles n’ont aucune vocation à rester à vie les clés de compréhension d’un phénomène.

pinocchio%40ElisabethCarecchio1Et pour en revenir au Pinocchio de Joël Pommerat : bien sûr il tombe à point nommé, même si les petits enfants ne s’en rendent pas compte (heureusement). Car il s’agit bien de la contre-histoire des petits djihadistes en herbe (A. Trapenard, sur France Inter ce matin, avait la même idée). Le récit de Collodi, ici mis en scène de manière féérique aux Ateliers Berthier (avec Myriam Assouline dans le rôle du pantin), est initiatique. Il dit aux enfants (et à nous autres, parents et grand-parents) que la jouissance n’est pas la vie, que l’individuation se fait au prix de l’effort et de la nécessaire réflexion sur soi-même, que ce qu’il y a à y gagner ce n’est même pas un « résultat » (un gain financier par exemple) mais que le chemin lui-même est la récompense. Difficile à entendre parfois et pour certains sûrement, qui sont tentés de flancher en cours de route ou qui sombrent dans le désespoir de ne jamais pouvoir y arriver, mais rien n’est perdu définitivement. Il faut continuer à aider. Il existe des psychanalystes qui ont l’air de bien faire leur boulot (lire la tribune de Serge Hefez dans « le Monde » daté d’aujourd’hui, le 15 décembre). On ne peut que les encourager à continuer et les remercier. Pinocchio montre aussi le rôle de l’école dans cette voie de la transformation en authentique petit humain. Il ne faut pas lâcher prise là non plus. Mais ici encore, école comme phase indispensable d’un processus d’individuation, et non vue comme devant nécessairement déboucher sur un résultat immédiat (sous forme d’un emploi par exemple). Notre petite fille rêve d’une société sans école mais ce serait, dit-elle, parce qu’on saurait déjà tout… qu’on serait déjà grand avant de commencer, en somme.

Collodi n’avait pas imaginé que les exclus du système scolaire puissent se venger à coups de kalachnikov (chose qui n’arrive pas qu’en France et sous la bannière de l’islamisme si l’on en croit les informations qui viennent d’outre-Atlantique). Dans son récit, ils se contentent de s’étourdir dans de vastes manèges. Il n’entre pas non plus dans la question de savoir s’ils s’excluent d’eux-mêmes ou s’ils sont exclus par des agents extérieurs (l’école elle-même, le « système » etc.). Le débat ne pouvait sûrement pas être formulé ainsi en son temps, mais la question mérite toujours d’être posée, tant les mécanismes d’exclusion restent à comprendre.

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