Chaque année, ça recommence et on y vient avec le même élan, on se dit certes que cela va être un peu dur, qu’il fera chaud, qu’on sera fatigué, qu’on sera condamné à manger des pizzas insipides et des salades fraîcheur défraichies pour des prix excessifs, à dormir ou ne pas dormir, cela dépend du bruit, de la chaleur, je dirais presque aussi de la fureur, sous la tente, que quatre jours cela suffira bien et l’on en part effectivement quatre jours après être arrivés un peu soulagés mais très vite avec l’envie d’y retourner… Le Festival d’Avignon, bien sûr. Les frissons d’émotion, de froid, de plaisir, d’horreur aussi parfois qui parcourent la Cour d’Honneur du Palais des Papes. Les parades dépareillées des petites compagnies du off. Les tracts, pardon on dit maintenant « flyers », qu’on nous fourgue de force quand nous marchons d’un pas las dans les ruelles de la cité, les places qui résonnent de chansons, de proclamations et de claironnades et trois gouttes de pluie quand, par chance, on a droit à un peu de fraîcheur… Ce Festival cette année est dominé par l’extraordinaire mise en scène des « Damnés » par Ivo van Hove et les comédiens de la Comédie Française, une de ces mises en scène qui sait lier le théâtre le plus classique et les moyens technologiques les plus modernes afin d’arriver enfin à ce miracle : que dans la salle de spectacle la plus gigantesque on puisse percevoir les moindres détails du jeu des plus grands acteurs. Je sais : des critiques se sont plaints que l’excès de vidéo attirait tellement le regard que l’on en oubliait de se concentrer sur le jeu des acteurs, ce qui est paradoxal car comment verrait-on ce jeu, sans l’artifice technique ? Et puis comment faire autrement ? L’usage de la technique video permet de rendre compte de scènes difficiles à réaliser in presentia compte tenu du nombre de comédiens et des effets visuels requis, comme la scène de « la Nuit des longs couteaux » dont on se souviendra longtemps : seuls deux comédiens, Denis Podalydes et Sébastien Baulain jouant respectivement les deux SA que sont l’oncle Konstantin et Janek, son domestique, sont présents physiquement sur scène, les autres SA qui les accompagnent figurant seulement sur la video. Scène apocalyptique où on voit toute l’orgie et la barbarie du IIIème Reich, Podalydes et Balain, nus, finissant par plonger dans la bière et s’entre-dévorer avant d’être exécutés, comme les autres, de rafales de mitraillette… mais avant cela, on aura eu toute la montée du nazisme après le dôme en feu du Reichstag et les derniers scrupules du patron d’industrie von Essenbeck (Didier Sandre) qui s’envolent pour mieux développer l’empire familial de l’acier ; avec en contrepoint celle de l’inquiétante folie du fils Martin (Christophe Montenez), assassin de petites filles et meurtrier de sa mère, et toujours, scandant le spectacle, les mises en cercueil de chacun des personnages qui perd la vie, amené en procession puis couché entre les parois avant que le couvercle ne soit refermé, une caméra étant censée filmer l’étouffement des défunts. Au cours des premières scènes, la video est utilisée pour montrer comment les personnages se préparent, côté jardin, à jouer leur rôle. L’anniversaire du chef de famille est célébré et les enfants interprètent leur petite chanson – ce sont eux qui finiront avec leur mère (Elisabeth Thalmann : Adeline d’Hermy) à Dachau parce qu’ils sont de la branche de la famille qui se refuse à cet enrôlement dans les rangs nazis incarnés sur scène par le SS von Aschenbach (Loïc Cordery).
C’est au cours de cette cérémonie que Joachim von Essenbeck reçoit la nouvelle de l’incendie du Reichstag et qu’il se laisse volontiers berner par la propagande aux seules fins de justifier son ralliement plein et entier au Reich et à son Führer : extraordinaire gros plan sur Didier Sandre qui dure de longues minutes et où l’on suit les moindres tressaillements de ses muscles faciaux. Le décor est très sobre : un rectangle orange sur le sol où se cristallisera toute l’action, et le gigantesque mur du Palais des Papes qui joue parfaitement son rôle d’écran de l’Histoire (l’Histoire en somme est là, personnalisée par lui). Certains compareront inévitablement ce spectacle théâtral au film qui lui a donné naissance. Qui aura rendu le mieux cette atmosphère shakespearienne, de Visconti ou de van Hove ? Qui aura immortalisé Martin, de Montenez ou de Helmut Berger ? Peut-être ces comparaisons sont-elles vaines. Le cinéma est toujours victorieux sur un point : son réalisme, la possibilité qu’il offre de mettre les scènes dans leur décor naturel – tous ceux qui ont vu la mise en scène viscontinienne auront été frappés par la lente arrivée des SS autour du lac où se tient la concentration SA, les reflets des uniformes dans les eaux froides et immobiles… mais le théâtre gagne par la présence de la chair, du verbe et du cri. Van Hove et les comédiens réussissent à nous faire littéralement vibrer (à cause des sons démesurés et des basses) aux chants nazis entonnés par Podalydes et son acolyte. Le réalisateur sait jouer de cette ambiguïté fondamentale du théâtre (impossible à rendre au cinéma bien entendu) qui consiste en ce qu’il réunit en un même lieu une foule de gens simplement séparés par le rideau invisible du quatrième mur, le spectateur étant après tout autant de chair et de sang que l’est l’acteur. Et nous nous retrouvons dans une situation semblable à celle déjà évoquée il y a quelques semaines lors de la pièce montée par Pommerat (« Ah ! ça ira, Louis – I ») où là aussi, on s’interrogeait sur le comment de cette différence entre spectateurs et acteurs, de ce maintien chacun dans son rôle alors qu’il en faudrait semble-t-il si peu pour que le spectateur s’empare d’une position d’acteur. Ici, dans ces « Damnés », la caméra filme à maintes reprises la foule de spectateurs comme s’il s’agissait d’un peuple passif se contentant de se laisser fasciner par les drames et les éclats d’une mise en scène qui redouble celle de l’Histoire. C’est un peu comme si le metteur en scène nous mettait en accusation : vous êtes là, vous regardez et vous ne faites rien, vous laissez faire. Attitude hypocrite : que voulez-vous que nous fassions ? Nous n’allons pas nous lever de nos chaises. Il se passe bien quelque chose en nous, pourtant, même si cela ne se voit pas, nous sortons d’ailleurs du spectacle le coeur tremblant et longtemps après encore, marchant sur la place de l’Horloge, nous avons l’impression de tituber, preuve s’il en était que le spectacle fait bel et bien quelque chose. Fait-il penser ? Fait-il réaliser concrètement la honte de la barbarie ? Le caractère absolu de ce Mal associé au fascisme ? Je me suis pris à imaginer que dans le vacarme des chants nazis on voyait apparaître sur le mur du Palais, en immense format le portrait de Marine Le Pen, car c’est à cela finalement que nous renvoyait ce spectacle : l’avènement possible et terrible de ce genre de régime, en plein XXIème siècle et cette mise en scène n’était là, peut-être, que pour nous le rappeler. [écrit le 12 juillet]
A moins que n’advienne une autre barbarie, tout aussi terrible, représentée quelques jours plus tard par l’attentat de Nice, autre nazisme, ou équivalent du nazisme dans la sphère islamiste, que le spectacle pourtant annonçait aussi – nous laissant de ce point de vue dans l’indétermination, le « flou théorique » comme diront les journalistes de Libération – par sa dernière scène : le personnage de Martin s’emparant d’une kalachnikov pour tirer sur la foule rassemblée…
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Il est triste qu’en notre siècle, le théâtre soit souvent villipendé, accusé d’élitisme, surtout parce qu’il serait trop cher, paraît-il, nos édiles, comme à Grenoble, en tirant la conclusion qu’il vaut mieux financer des concours de Street Art ou des défilés soi-disant historiques que de faciliter au plus grand nombre l’accès aux grands spectacles de théâtre. N’y a-t-il pas un peu de « pensée » complaisante aux fascismes de tout poil dans ce genre de raisonnement ? On n’en est pas encore au « quand j’entends le mot culture, je sors mon revolver » mais on n’en est pas très loin quand des maires et des adjoints à la culture pensent sérieusement que celle-ci ne se justifie que comme divertissement… Ainsi, la couleur verte, sans complexe, se met à rejoindre la grise…

![LES DAMNES - D' aprés Luchino VISCONTI, Nicola BADALUCCO et Enrico MEDIOLI - Mise en scène : Ivo VAN HOVE - Scénographie et lumière : Jan VERSWEYSELD -
Costumes : An d'HUYS -
Vidéo : Tal YARDE-
Musique et concept sonore: Eric SLEICHIM -
Dramaturgie : Bart VAN DEN EYNDE - Avec la Troupe de la Comédie-Française : Sylvia BERGE - Éric GENOVESE - Denis PODALYDES - Alexandre PAVLOFF - Guillaume GALLIENNE - Elsa LEPOIVRE - Loïc CORBERY - Adeline D HERMY - Clément HERVIEU LEGER - Jennifer DECKER - Didier SANDRE - Christophe MONTENEZ -
Et Basile ALAIMALAIS - Sébastien BAULAIN - Thomas GENDRONNEAU - Ghislain GRELLIER - Oscar LESAGE - tephen TORDO - Tom WOZNICZKA -
Avec Bl!ndman [Sax] : Koen Maas, Roeland Vanhoorne, Piet Rebel, Raf Minten - Dans le cadre du 70ème Festival d'Avignon - Lieu : Cour d'Honneur du Palais des Papes - Ville : Avignon - Le 30 06 2016 - Photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE](https://rumeurdespace.com/wp-content/uploads/2016/07/podalydes_salut_nazi_1.jpg?w=640&h=320)



























