Dites-nous comment survivre à notre folie – 2

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Dans le billet précédent, on parlait de l’Etat comme d’un Léviathan obéissant aux lois de la cybernétique, se mouvant loin de nous, mais dont les déplacements pourtant ne sont pas sans entraîner des effets sur nous, qui voudrions nous en séparer mais qui ne le pouvons pas car il détient quelques clés importantes pour notre sécurité et notre survie. Il ne s’agissait pas de sociologie, il s’agissait seulement d’une méditation quelque peu philosophique… Nous continuons cette méditation aujourd’hui.

A un certain niveau de la société (niveau d’interface ?), le monde associatif est là pour atténuer les effets des frottements indésirables. Que ferait l’Etat sans le monde associatif ? C’est lui qui prend en charge, la plupart du temps, des taches qu’on pensait autrefois dévolues à l’Etat. L’aide à l’intégration, au logement, à une meilleure éducation… mais dans la grande comédie sociale, l’Etat, le plus souvent, n’en veut rien savoir. Il considère souvent que les associations sont une gêne à son action : on prendra pour exemple les associations de soutien aux demandeurs d’asile et plus généralement à tous les sans-papiers, vite assimilées à des groupes gauchistes qui militeraient pour une ouverture des frontières, alors qu’elles font un travail de vigilance et de contribution à une meilleure intégration sociale (en organisant des cours de Français, des cours d’initiation républicaine). Secours Catholique, Secours Populaire, Restaurants du Cœur… toutes ces associations permettent aux plus pauvres des pauvres en notre pays de manger, tout simplement (pour le logement, c’est beaucoup plus dur).

« En-dessous », il y a les gens ordinaires. Il y en a de toutes sortes, aux destins très variés. Il y a évidemment ceux qui tombent dans l’attracteur FN. Ils sont divers, on ne confondra pas les membres d’une classe ouvrière en déshérence dans le Nord de la France, à la fois abandonnés en rase campagne par les anciens fleurons de notre industrie et par les organisations de gauche qui les soutenaient (syndicats ou partis) et les membres d’une bourgeoisie décatie toujours férus d’Algérie Française, retraités aigris, poujadistes reconvertis du Sud de la France. Mais les uns comme les autres sont absorbés dans un trou noir qui ne les verra plus ressortir, sauf si un jour le FN exerçait le pouvoir pendant quelques temps et qu’ils aient alors la possibilité de se rendre compte que leur situation n’en serait que plus catastrophique (le protectionnisme entraînant la ruine économique puis l’abandon des garanties sociales, puis le recul de l’espérance de vie , le nationalisme risquant à chaque instant de déboucher sur des guerres possibles à l’échelle de l’Europe et la haine des immigrés sur une possible guerre civile). Ils ne sortiront d’autant moins de ce trou noir que rien ne sera fait particulièrement pour les en faire sortir : la stratégie de l’Etat se limitant, à ce niveau, à faire en sorte qu’il n’y ait pas davantage de sujets à tomber ainsi dans l’oubli. Les gens des cités abandonnées (les victimes de l’apartheid social dont a si bien parlé Valls en janvier 2015) ne sont pas mieux lotis. Eviter là qu’il y en ait davantage à partir pour la Syrie… Ces réactions (partir faire le djihad comme voter FN) ne sont en rien des actes de révolte, encore moins de révolution, juste des signes de désespérance, et sont d’ailleurs vouées plus ou moins au maintien du système tel que nous l’avons vu s’établir dans les termes de la cybernétique.

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article_2410-nan03-nddlaffontements3Plus coriaces (même si peu nombreux à première vue) sont ceux qui tentent des expériences isolées (mais qui peuvent finir par se coordonner) à l’intérieur de la société civile et dans l’indifférence volontaire manifestée à l’égard de l’Etat. Ils s’organisent, ils font des réseaux, ils se réfugient souvent dans des stratégies individualistes ou communautaires, au mieux cela donne des acteurs de la décroissance, vivant plus ou moins reclus dans des « lieux de vie » qui sont eux-mêmes plus ou moins structurés et conçus pour durer, au pire des agglomérations de cabanes dans les sous-bois de Notre-Dame des Landes ou de Roybon… La revue « Uzbek & Rica », dans son dossier à leur sujet, parle de zadistes, de survivalistes et de libertariens, trois courants bien distincts (« Les libertariens détestent et les gauchistes et les conservateurs, ils sont pour une forme radicale de capitalisme ; les zadistes rejettent le capitalisme et le libéralisme, au profit d’une sorte de gauchisme communautaire et écologique ; et les néo-survivalistes pensent que le capitalisme s’effondrera bientôt après avoir détruit la nature. Leur objectif est de retourner à des formes tribales de société »), mais qui ont en commun le rejet de l’Etat. Leur idée commune est de faire sécession… joli programme mais à courte vue. Verra-t-on se créer une multiplicité de petites communautés se côtoyant sans interférer les unes avec les autres ? Il y a des institutions qui nécessitent, pour fonctionner efficacement, le grand nombre, la dimension étatique (l’impôt) et dont aucune micro-société ne pourrait assurer le fonctionnement (à commencer par le financement), comme la Sécurité Sociale, dont nous parlions dans le billet précédent. Il n’y a donc pas intérêt à prôner le sécessionnisme. Il faut au contraire tenter d’articuler les velléités autonomistes avec les principes de l’intérêt général. Ce dossier nous apprend en outre que, contrairement à ce qu’on pourrait penser en restant éloigné de ces mouvements, ils sont loin d’incarner une idéologie « de gauche » (héritière, disons, des groupes gauchistes que nous avons pu connaître dans notre jeunesse), mais souvent, la naïveté et le manque de culture politique des jeunes engagés aboutissent à leur faire admettre sans autre forme de procès des composantes identitaires, voire carrément fascistes.

On en revient donc aux liens avec la gauche. Faut-il d’abord nécessairement établir un lien avec la gauche ? Celle-ci mérite-t-elle même qu’on s’attarde sur elle pour lui suggérer des manières nouvelles de se penser ? Rien n’est sûr à ce propos. Disons que… c’est mon choix. J’entends par « gauche » une attitude qui, simplement, vise à développer des solidarités, non seulement à une échelle locale, mais au-delà. Le destin d’un indien d’Amazonie aux prises avec la déforestation de son pays me concerne autant que celui de mon voisin producteur de lavande menacé par l’arrivée des parfums artificiels. Liberté oui, égalité bien entendu (car c’est la justice, et que l’exigence de justice me paraît assez anthropologiquement fondée) mais aussi fraternité. Là, c’est plus problématique : le mot disparaît, il n’est presque jamais employé. La dernière fois, je crois, c’était lorsque Ségolène Royal, voulant rebondir après son (relatif) échec, avait réuni ses partisans au Zénith de Paris pour leur faire scander « Fra-ter-ni-té »… et oui, Ségolène Royal a sans doute été la dernière étoile à briller dans le ciel de la gauche française (sans compter les thèmes qu’elle promouvait lors de sa campagne, comme la démocratie participative, qui était loin de n’être qu’un slogan de marketing).

indiens-d-amazoniephoto extraite de ce site

Alors, faut-il établir un lien avec la gauche et dans quel sens la gauche est-elle la gauche ? Par quoi, d’abord, l’Etat est-il menacé ? L’Etat est-il menacé par les groupes sécessionnistes ? N’est-il pas plutôt menacé par l’extrême opposé, cette « super-élite » dont on dit que, ne représentant peut-être que 1% de la population, elle détiendrait 46% des ressources économiques ? N’est-il pas menacé par l’alliance de cette couche sociale extrêmement fine avec les projets technologiques en apparence les plus fous ? Quand des journalistes et des patrons de start-up empressés s’ébahissent des pouvoirs d’une 4ème révolution industrielle (comme vu récemment à « Bibliothèque Médicis » sur LCP) en ne parlant que des « innovations » qui datent d’il y a déjà vingt ans… de brillants hackers ont déjà prévu de mettre en circulation des devises non nationales, échappant à tout contrôle, garanties par des réseaux d’ordinateurs autonomes et ultra-verrouillés, supra-nationaux bien entendu. Cela s’appelle des « blockchains » et je suis surpris, en posant la question autour de moi (y compris à des informaticiens de haut niveau), de ne trouver qu’ignorance à ce sujet, or cela existe bien (existe déjà sous la dénomination de « bitcoin »), on pouvait lire récemment dans le journal « Les Echos », une interview de Vitalik Buterin ; « Les blockchains géreront des milliards d’utilisateurs d’ici cinq ans » (définition d’un blockchain : « C’est un réseau décentralisé de milliers d’ordinateurs partout dans le monde qui permet de faire fonctionner différents types d’applications – des devises, des systèmes pour enregistrer des actifs numériques, potentiellement plein d’autres choses –, et ce d’une façon totalement sécurisée qui ne requiert pas que vous ayez confiance en aucune de vos contreparties. En fait, c’est une couche informatique au-dessus de tout ordinateur y participant qui est un moyen de créer un système sûr à partir de composants individuels potentiellement pas sûrs »).

Vitalik-Buterin-150x150le hacker Vitalik Buterin

Et que dire des applications en matière de médecine, dont on nous prédit que d’ici peu, elles permettront de court-circuiter le médecin de famille et de proposer des remèdes à nos maux les plus graves… à des coûts dont on ne parle pas, mais dont on sait que déjà ils atteignent des sommets… (lire à ce sujet le témoignage d’un représentant d’une association de malades dans le supplément « Sciences et médecine » du Monde du 19 janvier : « Evaluant le coût de la prise en charge de mon myélome à plus de 100 000 euros, je mesurais la chance d’être malade dans un pays où l’on sort sa carte Vitale et non Visa pour se soigner, et où l’on conserve son salaire pendant les longs arrêts pour maladie que suppose le traitement du cancer ». Jusqu’à quand la protection sociale pourra-t-elle rembourser les frais occasionnés par la consommation de médicaments vitaux contre le cancer ? Serons-nous obligés de faire comme aux Etats-Unis, où les gens arrêtent de se soigner et meurent parce qu’ils n’ont pas assez d’argent pour payer leurs soins ?).

On est loin de l’Etat au sens spinoziste… car cette fois… l’Etat est dans l’éther, si on ose dire (« Ethereum » est le nom du super-ordinateur créé par V. Buterin pour gérer sa blockchain). Il ne sert qu’à sauvegarder les intérêts d’une infime minorité.

Alors la gauche… qu’est-ce que cela peut être dans ce contexte si ce n’est résister à un effondrement des systèmes qui permettaient jusqu’ici l’accès à la santé, à la sécurité, à l’éducation pour tous ? Ses frontières ne semblent plus être celles qui ont été tracées en des temps anciens… car de tels objectifs concernent une population qui dépasse sûrement le nombre de ceux et de celles qui sont habituellement classés à gauche, incluant tous ceux qui se rendront vite compte que leur (sur)vie même est en jeu.

(à suivre)

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4 commentaires pour Dites-nous comment survivre à notre folie – 2

  1. Il me semble qu’il ne faut pas oublier la nouvelle donne : le terrorisme qui induit un « état d’urgence » (ici, en France) avec ses dérives et la future loi qui intégrera un certain nombre de mesures (perquisitions nocturnes, surveillance accrue des moyens de communication, etc.) qui, toutes, vont dans le sens de la restriction des droits fondamentaux et des libertés individuelles.

    Alors, que les « zadistes » résistent (ça semble mal parti à NDDL) ou que les « néo-survivalistes » aient mal digéré Thoreau… ils n’échapperont pas à la mise en coupe réglée de leurs velléités d’autonomie, dans les bois, les grottes ou dans des soucoupes sous la mer.

    Seules des actions collectives (oui, des associations ont leur utilité mais leur éparpillement ne saurait tenir lieu de « partis politiques » dont jusqu’à présent on ne saurait se passer dans une démocratie parlementaire – jusqu’à preuve du contraire… – dont il faudrait bien que l’un d’eux puisse représenter un jour tous les gens qui envisagent un « autre monde » et seraient prêts à le mettre en œuvre, même si pour cela il faut également une bonne dose d’utopie !

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    • alainlecomte dit :

      @DH: merci de ton commentaire, mais je crois que la forme « parti » de la vie politique a vécu. Elle a connu son apogée avec les partis communistes, un parti c’était une solide union autour d’un noyau dur qui avait la quasi certitude, un jour, de voir triompher ses idées. Cette forme là a disparu avec la fin des partis communistes mais elle était illusoire déjà à l’époque des PCs, bien entendu : les partis communistes qui ont « triomphé » (jamais par la voie démocratique) au lieu de conduire au dépérissement de l’Etat, se sont fondus avec lui et ont assuré sa pérennité sous des formes encore plus dures et répressives qu’à l’étape antérieure. De nos jours, un parti qui arrive au pouvoir est immédiatement happé par la machine-état, on l’a vu avec Syriza, et on s’apprête à le voir avec Podemos (qui, du reste, ne sont pas des partis mais des rassemblements, des mouvements etc.). La gauche ne s’incarne plus dans un parti aujourd’hui, ni même dans des partis, mais dans les actions de la société civile, faibles encore mais dont on s’attend à ce qu’elles grossissent. Evidemment tant que les mobilisations seront autour du maintien de la production de foie gras ou autour des droits et prébendes des chauffeurs de taxi, on n’ira pas loin, mais un jour peut-être, des mobilisations de grande ampleur pourront se faire autour de la pureté de l’air ou du rejet des pesticides… (espoir!)

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      • Dans une démocratie parlementaire, comment fonctionner sans partis ?
        Que ceux-ci ne soient plus que des organisations vides ou sans idées autres que dominantes (ce qui est logique dans une approchae marxiste) ne saurait empêcher que c’est la voie obligée – sauf à instaurer un système qui s’en passerait totalement, une sorte de « phalanstérisme » à la Fourier – jusqu’à présent.
        Ce serait donc le rôle de ceux qui sont à leur tête (Ps, LR…) de redonner de l’éclat ou de l’attractivité à ces structures ou d’y intégrer ce que justement représentent certaines associations ou certains mouvements qui n’ont que la rue (ou une presse confidentielle) pour s’exprimer.
        La démocratie parlementaire ne me semble pas pouvoir devenir une « démocratie associative » sinon ce serait un agglomérat de centaines (voire de milliers) de petites structures tirant toutes à hue (Robert) et à dia.
        Les « grandes valeurs » récemment moquées par Manuel Valls devraient donner lieu à un parti (LGV) qui puisse les clamer haut et fort et dans les lieux républicains (Assemblée nationale et Sénat) encore prévus, constitutionnellement, par l’usage ici et maintenant.

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  2. alainlecomte dit :

    La démocratie parlementaire sous la forme que nous connaissons va s’éteindre. Le lent vaisseau de l’Etat va de plus en plus s’éloigner des côtes, c’est-à-dire de nous-mêmes, du corps électoral etc. Pendant assez longtemps encore nous aurons un dualisme entre état et société civile, mais quand les réactions de cette dernière jointes à quelques catastrophes électorales (abstention massive, élection de dangereux huluberlus comme celle, possible de Trump aux US) feront apparaître une impasse, il faudra bien que les politiques et les membres de la société civile réfléchissent à d’autres manières d’associer le peuple à la prise de décision. On voit apparaître déjà cette volonté au niveau communal, je parlerai bientôt de l’expérience grenobloise (hélas pas encore concluante), mais un jour, des solutions pourront émerger. En tout cas, d’ores et déjà, il nous faut réfléchir à ce qu’on fait avec les évolutions futures du web: elles peuvent avoir leur rôle dans la guidance de la société mais à condition que des comités de citoyens les contrôlent, on n’en est pas encore là…

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