Démocratie locale

606x340_322870(avant l’échouage)

(Suite à mes deux billets précédents)
La question se trouve posée de l’Etat. Ce que nous voyons actuellement : un Etat sur lequel nous n’avons plus guère de contrôle, des politiques guidées par des intérêts stratégiques suivant des préceptes de Théorie des jeux plutôt que de démocratie. Un fossé souvent pointé du doigt entre la classe politique et les gens ordinaires, un fossé tel qu’un jour on puisse imaginer un échouage, des catastrophes électorales. La forme « parti » de la vie politique, enfin, dépassée, impuissante.

demain_0Or, les gens ordinaires s’animent, font des choses, réfléchissent. Exemplarité du film « Demain » de Mélanie Laurent et Cyril Dion, qui montre l’étendue de ces réflexions et actions en germe partout dans le monde. Articulé en six chapitres : l’agriculture, l’énergie, les transports, l’économie, la démocratie, l’éducation. Il est symptomatique que, dans ce film, il ne soit presque jamais question de l’Etat, ou alors seulement de manière marginale : en Islande, où les citoyens ont réussi à s’entendre pour proposer une nouvelle constitution suite à la perte de confiance dans les politiques, les institutions traditionnelles, bien sûr, font du blocage, la situation est en attente. Sentiment que lorsque des actions sont conduites à terme, le meilleur rôle que l’on puisse conférer aux partis, c’est de les accompagner, voire de les entériner. Cela n’ira jamais sans mal tant les intérêts qu’ils représentent souvent sont puissants. Il y aurait par exemple moyen, nous dit ce film, de faire une agriculture très rentable sans recourir aux énergies fossiles (dans une ferme de Bec-Helouin, en Normandie, on voit en effet à quoi cela ressemblerait), alors l’Etat n’encourage pas ? mais c’est parce qu’il est d’abord lié aux intérêts des grands groupes, dont Total etc. Des solutions existent alors qu’on ne s’y attend guère. Qui sait qu’il existe en Suisse une deuxième monnaie par rapport au Franc Suisse (le « WIR ») qui fut mise en place dans les années trente à une époque où l’économie suisse allait très mal et qui a servi essentiellement à la faire redémarrer, une monnaie qui n’est pas échangeable, sur laquelle donc, il est impossible de spéculer ? Elle permet simplement de rendre pérenne un réseau de petites entreprises (60 000, dit-on). Sait-on donc qu’on peut créer des monnaies à usage local dans le seul but de redynamiser le tissu d’entreprises d’une région ? Curieuse leçon d’économie : on apprend par ce film la manière dont on crée de l’argent, ce sont les banques privées qui créent de l’argent simplement en accordant des prêts, mais lorsque le client rembourse… la monnaie se perd : elle nourrit la spéculation. Ce film montre une foule de choses étonnantes dont les citoyens ordinaires sont les créateurs. La rencontre avec l’Etat existe aussi sur un autre plan, l’Education. Ici, c’est la Finlande qui sert d’exemple, ce pays régulièrement en tête des classements PISA, alors que la France sombre chaque fois un peu plus, entre la vingtième et la vingt-cinquième (la dernière !) place au sein de l’OCDE. Mais quel est l’axiome finlandais ? que L’Etat fait confiance ! Il fait confiance aux régions, aux communes… aux proviseurs. Alors peut exister un climat serein dans l’Ecole, qui n’est plus perturbé par les vapeurs du politique, comme c’est le cas chez nous (réfléchissons au temps et à l’énergie passés en France sur des combats d’arrière-garde initiés par les seuls anathèmes de gourous qui pensent davantage à leur gloriole médiatique qu’à l’avenir de la jeunesse, pensons qu’alors que dans le Nord de l’Europe, on est depuis longtemps convaincu des mérites de l’interdisciplinarité, il s’est encore trouvé ces jours-ci des enseignants pour manifester contre le peu de celle-ci que la réforme des collèges ose introduire !).
Dans l’idéal, la dimension macrocosmique de l’Etat (ou des institutions de la République) et celle, plus microcosmique, des initiatives menées à l’échelle d’un territoire restreint (dont font partie les fermes biologiques comme à Montfroc, dans la Drôme, chez André Bucher, ou, dans le sud de l’Ardèche, chez Pierre Rabhi ) doivent se rencontrer. Penser l’ensemble pourrait certes s’avérer aussi dur que penser la synthèse entre relativité générale (valide à très grande échelle) et théorie quantique (valide à très petite échelle), mais il faudra bien un jour y parvenir. De telles rencontres s’ébauchent dans des villes-laboratoires (ou voulant passer pour telles) comme Grenoble. Il n’est pas indifférent que l’un des principaux spécialistes des mouvements alternatifs, souvent cité dans le numéro d’Uzbek & Rica, Erwan Lecœur, soit en même temps le conseiller d’Eric Piolle.

IMG_1609Eric Piolle aux Assises citoyennes du 23 janvier

Que se passe-t-il à Grenoble ? C’est souvent une question que l’on me pose… puisque j’y habite. Ce qui me paraît le plus notable est l’accent que la nouvelle municipalité a mis, très rapidement, sur la rénovation du processus démocratique (c’est une question vitale en effet). Dans l’idée, il s’agissait de faire surgir des comités citoyens à l’échelle des quartiers (ou des grands thèmes, comme les étrangers et les migrants) composés d’une quarantaine de membres, vingt choisis complètement au hasard, vingt également tirés au sort mais sur une liste de volontaires préalablement déposée. N’ayant pas réussi au début à me frayer un chemin vers les lieux de décision (ou n’en ayant pas attrapé le goût malgré (ou à cause de) mes efforts initiaux qui n’ont pas été couronnés de succès), il m’a été difficile de juger du processus de mise en place. Mais aujourd’hui, où en est-on ? Des Assises Citoyennes ont eu lieu récemment auxquelles j’ai participé. Les Conseils Citoyens Indépendants sont en place depuis le 1er septembre, leurs représentants sont venus s’exprimer. On a ainsi appris leurs difficultés à fonctionner : ils mobilisent peu de monde, souvent les réunions se font à cinq voire dix personnes. Les volontaires se déplacent, mais les tirés au sort ? La bonne volonté de ceux et celles qui participent n’est pas en cause, ils s’attellent courageusement à la tache, mais ne seront-ils pas bientôt lassés de réunir si peu de monde ? A moins peut-être qu’ils n’arrivent à convaincre d’autres citoyens de participer à leurs travaux. Ramassage des encombrants, propositions d’établir des lieux pour le compost, ce sont encore de petites idées, mais qui peuvent s’envoler vers des projets plus enthousiasmants.

Quelle « démocratie » voulons-nous ? Un adjoint au maire a présenté le projet concernant la votation populaire: pourrait être portée à référendum toute initiative réunissant plus de 2000 signataires (à moins qu’elle ne soit directement approuvée par le Conseil Municipal) et on la considèrerait adoptée à partir d’un suffrage majoritaire de plus de 20 000 personnes. Jolie idée mais dès le lendemain, la presse locale se faisait écho de la rage de la droite et de sa détermination à prouver qu’un tel processus était illégal. De fait, la constitution française ne prévoit pas la démocratie directe et toute mesure prise à l’issue d’une telle votation risquerait de se voir attaquée par n’importe quel opposant pour inconstitutionnalité…

Une démocratie participative se heurte au problème de l’inexpérimentation des personnes, mais qu’à cela ne tienne, direz-vous : il suffit de les former. Voilà qui est toutefois vite dit…. Quelques exemples d’adjoints municipaux choisis de façon malheureuse nous rappellent la nécessité d’un minimum d’exigence de savoir et de réflexion. Au cours de ces Assises citoyennes du 23 janvier, la mairie a voulu nous faire participer, nous devions nous prononcer, par exemple, sur « les lieux culturels à Grenoble ». Cela aurait pu être intéressant. Mais nous étions piégés dans des groupes que nous n’avions pas choisis et, de plus, sommés de répondre à des questions pré-formatées sans intérêts. Aucun véritable débat ne pouvait avoir lieu. Les participants répondaient par écrit à des questions comme : « que ne voudriez surtout pas trouver dans le lieu X ? ». On devine que, dans le groupe sur le Théâtre municipal, la question était pré-formatée pour qu’on y réponde « du théâtre d’avant-garde », voire « du théâtre élitiste » (les cibles actuelles de l’adjointe « aux cultures »)… sans qu’il y ait une place pour que ces notions soient discutées… Approche spontanéiste donc erronée du débat dont le risque est de sombrer dans la démocratie du « micro-trottoir », tout peut se dire et tout se dira, une chose et son contraire (à côté de moi, une dame répond qu’elle ne veut surtout pas voir de « grands panneaux explicatifs » dans l’enceinte du Museum d’Histoire Naturel. Moi, me tournant vers elle : « mais pourquoi ? », elle : « parce que c’est chiant ». Oui, tout est chiant. Les explications sont chiantes, la science est chiante, la musique classique est chiante (groupe sur le conservatoire municipal), lire les romans de Balzac, c’est chiant… qu’est-ce qui n’est pas chiant ? Peut-être regarder Patrick Sébastien à la télé un soir de réveillon…). Tout ça pour ça ? Se dire que la démocratie pour fonctionner doit s’appuyer sur les gens comme ils sont et leurs exigences ne s’affermiront qu’au prix d’un processus lent qui leur restituera la confiance qu’ils méritent. Comme on le voit, le chantier de la rénovation démocratique est immense, espérons qu’il pourra continuer au-delà du terme assigné à cette municipalité. Les listes « Rassemblement citoyen de la Gauche et des Ecologistes » n’ont eu, depuis les municipales de 2014, qu’un succès mitigé (2 cantons sur 4 remportés en ville, les deux autres allant au PS).
On mesure la difficulté de concilier les solutions imaginées en petits groupes avec les nécessités du nombre au sein des grandes villes. L’important aura été d’essayer… certes, mais comme l’écrit Frédéric Lordon dans « Imperium » :

« Des gens se mettent ensemble pour faire quelque chose, et ça colle : voilà la promesse de l’horizontalité. Qui ne veut pas poser la question de savoir si le désir commun, celui qui a d’abord conduit les gens à se rapprocher, offrira une colle suffisante ». (p. 25)

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3 commentaires pour Démocratie locale

  1. Si Grenoble peut montrer la voie, il ne s’agira donc pas d’une politique à la noix…

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  2. Debra dit :

    La promesse de l’horizontalité ? Je l’ai bien vu… chez ma fille quand elle avait entre 15 et 19 ans, et je la laissais passer des heures sur son lit dans le noir avec les écouteurs dans les oreilles.
    C’est parmi mes regrets de parent, maintenant. Encore que… elle était aussi difficile à cadrer et à canaliser à l’époque que l’est le peuple en ce moment…
    Vous portez vous-même votre propre diagnostic sur ce qui se passe quand les gens se réunissent dans l’horizontalité pour dire « c’est chiant, c’est chiant, c’est chiant » dans un populisme effréné.
    Un peu plus de verticalité serait peut être salvateur ?
    J’aime bien rêver d’un peuple qui aurait du respect pour l’éducation populaire, mais je ne retiens pas mon souffle en ce moment.
    Il faudra attendre un bon bout de temps dans le climat actuel.
    Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas des gens qui souffrent. Il y en a, et beaucoup.
    Mais c’est difficile de cerner de quoi on souffre des fois, quand on souffre.
    Et si on en arrivait à souffrir de trop d’horizontalité ? C’est possible ?
    Moi, je crois que oui.

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    • alainlecomte dit :

      je suis d’accord avec vous… une fois n’est pas coutume 🙂 et cette citation de Lordon, à la fin de mon billet, n’est là en effet que pour en venir à une réflexion sur cette horizontalité, qu’il mène très bien dans son livre « Imperium ». Oui, il faut AUSSI de la verticalité, sinon, les ensembles horizontaux se dissolvent…

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