Le bouton de nacre, le quark et l’enchantement du virtuel

(En ces temps sombres, on écrirait un texte pour prendre de la distance, réservant à plus tard un billet qui tenterait de prendre la mesure des évènements)

Bouton de Nacre 2Vers le milieu du film, une artiste plasticienne et son aide déroulent une forme très longue, qui paraît être une écorce, comme si on avait soigneusement dépecé un arbre et retiré cette longue pellicule superficielle qui, normalement, fait le tour d’un tronc. Après un moment, et une fois que la forme a été complètement étalée, on voit que c’est un pays, avec ses côtes découpées, ses presqu’îles rattachées par un mince fil et ses trous qui figurent des lacs. Ce pays, c’est le Chili. Cela est étrange car, comme dit Patricio Guzman, on ne voit jamais le Chili en entier, c’est trop long et ça n’entre en entier ni dans une page ni sur une carte murale. Il dit que lorsqu’il était enfant il ne voyait qu’un Chili découpé en trois : le Chili du Nord, celui du centre et celui du Sud, d’où sa croyance qu’il y avait trois pays. Mais non, il n’y en a qu’un seul. Pays unique, voué au meilleur, comme au pire. Le meilleur : l’Atacama, endroit le plus sec du monde et dont le ciel est si pur qu’on y a mis les plus grands télescopes, la Cordillère, longuement filmée, regardée sous toutes les coutures, avec son couronnement patagonien, le massif du Fitz Roy, les glaciers tels le Perito Moreno dont le front s’écroule sans cesse au contact de l’eau douce, et les îles de l’extrême sud, battues par les vents. Le pire : la conquête du Sud par les colons, cause de l’extermination des populations indiennes et, en un temps plus récent, la longue et féroce répression des milieux progressistes après le coup d’état du 11 septembre 1973. Et si le film se nomme « le bouton de nacre », c’est parce que, accolé à chacun de ces deux horribles faits historiques, se trouve l’histoire d’un bouton. Le premier, c’est celui que l’on offrit à Jimmy Button en échange de sa vie sauvage (d’où le nom que les colons anglais lui donnèrent), au XIXème siècle, pour qu’il aille en Grande Bretagne s’exhiber et se transformer en « gentleman », lui qui revient ensuite après quatre années en son pays d’origine pour bien vite y abandonner son costume et sa cravate, se laisser pousser les cheveux mais jamais hélas ne pouvoir réintégrer sa vie d’avant. L’autre bouton c’est celui qui figure comme seul vestige d’un corps de prisonnier envoyé par les fonds de l’Océan vers la fin des années soixante-dix, collé à un fragment de poutre de rail que l’on avait attaché au corps pour qu’il ne refasse jamais surface, le tout balancé par un hélicoptère des forces navales. Ces deux boutons s’appellent et se répondent, ils sont comme cousus ensemble par une histoire qui est celle de la férocité d’un groupe d’occupants d’origine européenne qui imposa sa loi et sa force à un peuple d’indigènes mais aussi d’ouvriers issus d’Europe, mais qui n’avaient pour seule fortune, eux, que la force de leur travail. Et pourtant, ce pays était déjà peuplé.

leboutondenacre-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000Les Selk’nams, les Onas et les Yamanas coulaient des jours à peu près tranquilles, nus sous les frondaisons de hêtres (Nothofagus Antarctica) des confins du continent le plus au Sud si l’on excepte l’Antarctique. Le film nous en montre des photos sepia et même des bouts animés. Il nous montre aussi en gros plans des descendants de ces peuples, les tout derniers et les dernières, derniers locuteurs de langues qui disparaissent et qui malgré l’âge et l’acculturation parviennent à trouver leurs mots pour nous raconter l’histoire de leurs voyages, et derniers détenteurs de savoirs indigènes, capables de naviguer jusqu’au Cap Horn sur des pirogues de leur confection, chose qui leur fut interdite par « les autorités »… soi-disant pour leur propre sécurité. C’est dans ces eaux, près de l’île Dawson, où furent déportés tous les ministres de Allende, qu’il y a une quarantaine d’années seulement, des dizaines de corps étaient précipités du haut d’hélicoptères pour être à jamais ensevelis. Mais un corps fut quand même rejeté sur la plage, il avait été mal arrimé à son bout de ferraille, c’était le corps d’une femme, miraculeusement conservé puisque ses yeux étaient intacts (« ils nous regardaient » dirent les découvreurs) alors que, comme on sait, les yeux, au fond de l’océan, sont souvent les premiers à disparaître, bouffés par les petits poissons. Ce vestige humain donna lieu à reconstitution et l’on voit dans le film, refaits pour le cinéaste, les gestes qui furent accomplis dans ces temps-là par les militaires fascistes sous les ordres de Pinochet.

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Mais ce n’est pas qu’un film politique. De façon très originale, Patricio Guzman met en correspondance les évènements de la Terre et ceux du cosmos : qu’au même moment où un coup d’état a lieu, une super nova soit observée en train d’éclater, voilà qui met en perspective notre histoire dérisoire. Nous le savons, l’évènement super nova s’est produit il y a des milliards d’années. Relativité de la simultanéité. Peut-être le coup d’état de Pinochet n’était pas notre contemporain, peut-être il s’est produit il y a un siècle…

m1img2_letCette mise en correspondance m’amène à un petit livre, original, lui aussi.

1540-1C’est un petit livre pour enfants … que j’avais prévu d’offrir à mon petit-fils – curieux de nature et déjà scientifique dans l’âme – mais 6 ans c’est peut-être encore un peu jeune pour un texte assez long avec beaucoup de concepts à introduire. Il s’agit de la grande histoire du monde en 50 pages racontée aux enfants, sous le titre : « le quark et l’enfant » (de Blandine Pluchet et Catherine Cordasco, éditions du Pommier). Le héros de l’histoire est un quark, qui nous parle depuis l’origine de notre univers, il y a quatorze milliards d’années.

Bon, je me présente. Un quark, c’est une particule, une des plus petites qu’on ait trouvée jusqu’à maintenant. Et une particule, c’est un constituant de la matière. C’est-à-dire un morceau de tout ce qui existe dans l’Univers. […] Moi, petit quark qui te parle, je suis quelque part dans ton cœur, assemblé avec mes milliards et milliards de copines. Je suis un morceau d’Univers qui te compose…

[…] Cela faisait à peine une seconde que les particules étaient apparues. Dans l’Univers, il faisait de moins en moins chaud, et nous, les quarks, les électrons, les photons, les neutrinos… nous éloignions toujours plus les uns des autres. « Hé, les copains, ne partez pas si loin ! » avais-je envie de crier […] Mais alors que nous craignions de nous retrouver à errer seuls dans l’Univers à tout jamais, il se passa soudain quelque chose : il semblait qu’une force nous rapprochait ».

Joli livre, qui peut être lu par beaucoup de parents et… de grands-parents, et qui montre ce que l’on peut faire de mieux en matière de « vulgarisation » (même si je déteste le mot) en direction des plus jeunes. Evidemment, on trouvera des grincheux qui feront mine de ne pas comprendre que l’on personnalise les constituants de la matière, que l’on attribue des « copines » au quark et qu’on le dote de « sentiments » (un quark qui a la larme à l’œil…). Nul ne sait exactement ce que de telles images provoqueront, mais il en est de même avec la poésie en général qui me semble pour nos enfants comme pour nous, la principale matrice de tout élan créateur. J’ai trop souffert d’un savoir desséché et desséchant qui n’aboutit trop souvent qu’à paralyser l’imagination, celle dont nous avons toujours besoin, même dans les tâches les plus austères, comme les démonstrations mathématiques par exemple… pour faire la fine bouche devant un effort « d’enchantement » du monde et de la réalité.

Cela me suggère alors d’établir un lien avec un ouvrage autrement plus « sérieux » (et pourtant… ce livre pour enfants l’est aussi), celui du philosophe et mathématicien Gilles Châtelet, « L’enchantement du virtuel ». Gilles Châtelet était un philosophe authentique, en particulier un philosophe de la science, très au courant des mathématiques les plus actuelles. Il posait la question du rapport entre mathématiques et physique à partir du constat que la vision classique, héritée d’Aristote, selon laquelle « les êtres mathématiques sont dans l’éternité et n’ont pas d’existence par eux-mêmes » alors que « les êtres physiques ont une existence séparée, mais ne sont pas éternels », ne marche pas, puisqu’elle se résout en un face à face stérile : comment faire communiquer ces deux types d’être ? D’où l’idée que les figures mathématiques sont déjà physiques et que la physique est une incarnation des virtualités contenues dans les structures mathématiques. « Que les êtres physiques ne soient pas complètement transcendants et que déjà la géométrie les « apprivoise », voilà la grande idée de Galilée » dit-il. D’où la notion du virtuel. Leibniz affirmait que les points étaient les sources des choses. Châtelet dit : « il faut les comprendre, y compris mathématiquement, comme des créateurs de « possibilités ». Je préfère quant à moi le terme de virtuel ». Plus loin, il dit même : « Les sphères ne commenceront à brûler ou les points ne commenceront à peser que lorsqu’on saura les capter correctement, non pas comme des « figures géométriques », mais bel et bien comme des puissances d’explosion ». C’est là ce qu’on peut nommer « enchantement » : doter les concepts d’une vitalité expressive, ce qui au niveau de la pensée enfantine, consiste à les raconter comme des histoires, et au niveau du quotidien, à relier nos coups d’état minables à des phénomènes du cosmos.

Gilles Châtelet s’est donné la mort, comme on dit, en 1999.

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Un « nouveau réalisme » qui sonne comme un appel à l’obscurantisme

9782253185604-001-TVoici un livre qui m’a mis de fort méchante humeur (et dont je parle, en contradiction avec mon affirmation récente sur le fait que je ne parlais que de ce que j’aime…). D’abord à cause du titre, racoleur, qui intrigue le lecteur innocent qui pensera que l’auteur s’en prend à l’existence du monde réel, alors que le titre aurait dû dire simplement que « la totalité » n’existe pas, n’existe jamais, mais cela aurait été moins vendeur à n’en pas douter. Donc, le monde n’existe pas. Certes, mais à condition de donner au « monde » la définition que l’on veut. En l’occurrence, pour notre auteur, celle d’un ensemble de tout ce qu’il y a. Or, il y a infiniment de choses, des objets en dur, des mers lointaines, des individus qui se promènent, des rêves, des idées, des parfums de printemps, des rougeurs de timide et des impressions de vous avoir déjà rencontré quelque part… Ce qui est original et intéressant, certes, c’est la définition que Markus Gabriel donne à « exister » : pour exister, une chose doit apparaître dans un champ de sens. Mais qu’est-ce qu’un champ de sens ? On devine qu’il s’agit d’un arrière-fonds sur lequel l’objet visé se dessine, qui lui donne ses contours et sa signification. « J’ai l’impression de vous avoir rencontré quelque part » prend son sens d’un contexte de conversation. Le rouge du timide se détache d’un contexte où sont évoqués des sentiments et des émotions etc. Est-ce qu’un champ de sens « existe » lui-même ? Oui, à condition que justement il se manifeste dans un autre champ de sens et ainsi de suite dans une progression infinie. D’où, évidemment, la conclusion : il ne saurait y avoir de champ ultime, de point d’arrêt à cette progression, car si point d’arrêt il y avait dans un champ de sens particulier qui consisterait dans celui qui permet à tout le reste d’exister, il n’aurait pas de champ de sens pour lui-même, c’est-à-dire quelque chose lui permettant d’exister, étant par définition l’ultime. On retrouve ici le mode de raisonnement cent fois utilisé dans l’histoire des idées, il peut s’agir par exemple du paradoxe ensembliste, dévoilé par Bertrand Russell et qu’on pourrait traduire aussi par l’idée que si l’ensemble de tous les ensembles existait, il devrait s’appartenir à lui-même, mais alors si on tolère la notion d’appartenance à soi-même, on tolère aussi celle de ne pas s’appartenir à soi-même et on tombe dans le piège de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes… s’appartient-il, lui-même, à lui-même ? Bizarrement aussi, cet argument est l’inverse de celui de Saint-Anselme, l’argument fameux en faveur de l’existence de Dieu : puisque je suis capable d’imaginer un être qui possèderait toutes les qualités, donc un être maximal dans l’échelle de la satisfaction aux propriétés, cet être existe forcément car sinon, il ne possèderait pas justement l’une des qualités appréciables : celle d’exister… Pour Markus Gabriel, un tel argument ne ferait que prouver que l’existence n’est pas une qualité (« n’est pas un prédicat ») et en cela il a raison, bien sûr. Mais dès qu’un philosophe s’exprime en termes de « sens » (dans l’expression « champ de sens ») il faut se méfier… car la religion n’est pas loin. Et de fait, ici, c’est le cas. Un champ de sens, pour l’auteur, est une manière de découper la réalité « en lui donnant du sens »… mais d’où vient le sens ? De la religion. « En son sens non fétichiste, la religion est cette impression que nous participons à un sens ». Voilà encore bien une manière d’arranger les choses et de définir les termes comme bon nous semble. Il y a, pour l’auteur, un « sens fétichiste » du mot « religion » (sans quoi il ne parlerait pas de sens non fétichiste), et celui-là est condamné, c’est le sens selon lequel la religion serait un discours sur « Dieu » vu comme une puissance extérieure et vénérée qui serait à l’origine du monde… mais comment voulez-vous qu’un tel « Dieu » existe si… le monde n’existe pas ? je serai tenté d’être d’accord avec cette vision des choses, à ceci près que c’est le même argument qui est utilisé pour détruire la science : comment, nous dit notre auteur, voudriez-vous souscrire à une « image scientifique du monde » alors que… le monde n’existe pas ! Argument un peu facile… Et, bien entendu, Markus Gabriel en profite pour insinuer que la science n’est qu’une religion fétichiste comme une autre… C’est être fétichiste que s’en remettre à un supposé ordre du monde. L’ensemble des lois scientifiques découvertes au cours de l’histoire et auxquelles nous faisons confiance (comme la loi de la gravitation, par exemple…) ne serait qu’un fétiche comparable à l’idée naïve de « Dieu »… Ces considérations sont assez stupéfiantes car elles dénotent, à mon avis, d’une profonde méconnaissance de la science, qui n’est jamais une sorte de fabrication d’images au moyen de nos sens, mais une formidable œuvre de créativité conceptuelle en liaison avec des pratiques – les pratiques expérimentales – mises à l’épreuve au cours de siècles de travaux acharnés. Gabriel énonce doctement (p. 135) : « on ne peut pas se faire une image du monde parce qu’on ne peut pas contempler le monde depuis l’extérieur du monde ». Une « raison » qui est bien courte… car cela, les scientifiques l’ont toujours su : je renvoie notamment aux pages d’Erwin Schrödinger sur le sujet. Il notait que pour construire la connaissance scientifique du monde, le sujet devait s’absenter (« s’élider ») et qu’en fin de compte, il était vrai que l’on ne saurait parler en termes de « représentations » (l’univers ne se donne pas deux fois, une fois comme objet et une fois comme « représentation »), le mot ne convient pas car à tout moment de la démarche scientifique, le sujet interfère avec son objet, il n’en a donc pas une vision totalement extérieure (et les prétendus « paradoxes » de la physique quantique sont là pour le dire). Ce n’est donc pas nouveau, qu’on ne puisse pas regarder le monde depuis l’extérieur… mais cela n’empêche pas de faire de la science, n’oblige pas à considérer que la science est aussi fausse que l’est une religion dans son acception « fétichiste »… Cela oblige simplement à mieux regarder en gaston-bachelard--3658quoi consiste l’activité scientifique, comme l’a fait Gaston Bachelard en son temps, par exemple. Mais on a avec ce Markus Gabriel un autre exemple de ces « philosophes » (fustigés à juste titre par Alain Badiou, notamment dans son livre faisant l’éloge des mathématiques) qui n’ont aucune connaissance sérieuse des sciences (et a fortiori des mathématiques). Après sa condamnation dans son acception « fétichiste », la religion en vient à être vénérée sous une autre forme (ce qui est suspect de la part de quelqu’un qui, justement, voit dans tout acte de vénération une part de fétichisme, mais passons…), c’est la forme « quête de sens ». « De toute évidence, dit Gabriel, toute religion n’est pas fétichiste », et d’en prendre comme exemples les religions monothéistes qui condamnent… « l’idolâtrie ». La lecture de tels propos, après les attentats de Paris, peut évidemment nous soulever le cœur, ce qu’ils ont produit comme effet chez moi, en tout cas, puisque on retrouve là, littéralement, le discours de l’intégrisme religieux… On pourrait en effet déduire que l’orientation philosophique de Markus Gabriel est conforme à celle d’un tel radicalisme (d’où ma fort méchante humeur à la fin de la lecture de ce livre). Où est l’erreur ? L’argumentation du philosophe « nouveau réaliste » repose sur quelques idées introduites comme évidences, que le monde n’existe pas… (il aurait fait un peu de mathématiques, il saurait que l’on donne, de tous temps, un statut à des objets qui n’existent que comme limites, le monde n’existe pas, mais un nombre irrationnel n’existe pas non plus, du moins du point de vue de la définition pythagoricienne des nombres, mais nous avons franchi des pas dans l’histoire, Dedekind a donné sens aux irrationnels : ils existent comme limites, limites d’une suite de Cauchy, ou limites d’une suite d’emboîtements etc. et l’étude des limites, à elle seule, peut donner l’objet d’une science, l’analyse mathématique), que le sens est un mystère que seule la religion peut éclairer, que nos impressions existent autant que les objets que nous percevons, même si « dans des champs de sens différents » etc. Mais tout cela ne fait qu’une gigantesque pétition de principe : la religion est le seul discours qui peut accéder au sens du sens parce que, de toutes façons, la religion est définie comme quête du sens ! Est-ce à dire que toute recherche de sens est religieuse ? Reprenons encore l’exemple des mathématiques : le mathématicien est perpétuellement à la recherche du sens. Le sens d’une structure se trouve en effet dans une autre structure qui en donne le sens, c’est ainsi que l’on est passé de la théorie pythagoricienne des nombres à la théorie des ensembles et de la théorie des ensembles à la théorie des catégories. Ou, comme le disait Jean Cavaillès, « tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre acte » (Sur la Logique et la Théorie de la Science, p. 32). Cela veut-il dire que les mathématiques sont une religion ? Même chose pour l’art. Il est possible de penser que le sens d’une œuvre est dans une autre œuvre, qui lui a succédé en tablant sur elle, ainsi par exemple, le sens de Cézanne serait délivré par le cubisme. L’art est-il religion ? Il y a de multiples manières de s’inscrire dans une quête du sens, y compris dans nos vies personnelles, nos amours et nos recherches d’expériences nouvelles. Ne nous laissons pas gagner par cet enfermement mortifère de la quête du sens dans la religion dont nous ne voyons que trop bien les effets pervers autour de nous.

bibemus-quarryIl est tentant de souscrire à une ontologie pluraliste, quel meilleur moyen en effet de répondre à la question du statut ontologique des mots, des expressions, des sentiments, des émotions, du « sens » que dire que toutes ces entités existent au même titre les unes que les autres ? Evidemment, une ontologie moniste réduite aux entités physiques (ce qu’on nomme « le physicalisme ») est inadéquate: nos paroles ne sont pas analysables en ondes corpusculaires et quand bien même elles auraient un caractère d’onde sonore, ce caractère ne suffirait absolument pas à expliquer qu’elles ont pour nous « un sens » ni qu’elles puissent agir comme de véritables actions (au sens de « dire c’est faire », traduction du titre de l’ouvrage d’Austin). Il faut construire, à partir ou à côté des entités physiques, une pluralité de niveaux qui sont autant de niveaux « de structure ». Au terme de l’analyse, il se pourrait d’ailleurs que n’existent que des structures : le niveau subatomique lui-même, de la matière, ne se résout-il pas, dans la chromodynamique quantique, à une structure de groupe ? Quant à nos expressions linguistiques, il se pourrait bien aussi qu’elles reposent sur un substrat formel se traduisant par des structures dont le lien avec les structures mathématiques est encore à étudier (j’ai un livre en prévision là-dessus… qu’il me faudra finir un jour). Mais il est sûrement faux que les problèmes puissent être résolus grâce à un « pluralisme ontologique » sans principes (il y aurait une infinité de « champs de sens », autant donc, de niveaux ontologiques) qui se contenterait de dire que nos idées et représentations ont le même type de réalité que les objets de nos perceptions, n’en différant que par le « champ de sens » auquel elles appartiennent. Nos idées et représentations, retraduites par des propositions, ont une distinction particulière : celle que s’y appliquent les prédicats de vérité et de fausseté. Le propre de « il n’y a qu’un seul Dieu » ou bien de « Le Christ est descendu sur Terre pour nous sauver », comme de toute affirmation, est que nous pouvons y objecter quelque chose, que nous ne sommes pas obligés de les admettre, qu’ils sont susceptibles d’attitudes de notre part : acceptation ou rejet. A la différence du Mont Blanc, que je vois surgir depuis l’autoroute en allant sur Chamonix, ou bien de la Méditerranée, où se sont noyés tant de migrants… Mais « vérité » et « fausseté » existent-elles chez Markus Gabriel ? sans doute prétendrait-il que non, n’ayant pas de « champ de sens » au sein duquel elles pourraient « apparaître »… La rançon de cette confusion, de cette propension à brouiller les pistes, à faire de la science une « religion fétichiste » et de la religion la seule manière de quérir le sens ne saurait être ainsi que la chute dans l’obscurantisme, quand il n’y a plus de distinction possible entre un énoncé susceptible de vérité ou de fausseté et un acte de foi arbitraire. Cette tendance dans le discours aujourd’hui va bien avec la manière désormais fréquente de clamer que notre société occidentale « manquerait de spiritualité » sous prétexte que la religion y serait moins présente, comme s’il n’y avait de spiritualité que dans la religion (et, qui plus est, que dans les trois religions monothéistes). Heureusement, quelques intellectuels ont répondu déjà à ces propos. Jean Grjebine dans une tribune du Monde (le 4 novembre) et le couple Pascal Engel et Claudine Tiercelin, également dans Le Monde daté des 22 et 23 novembre. Le premier écrit superbement ceci :

Le problème est peut-être que ce ne sont pas nos sociétés ouvertes – c’est-à-dire sans dogmes imposés par des autorités supérieures et au sein de laquelle les individus sont libres de se déterminer – qui manquent de spiritualité, mais l’exigence du questionnement et de l’autodétermination qui est difficile à supporter pour beaucoup d’hommes qui peinent à se hisser au niveau de cette spiritualité.

Quant aux seconds, ils écrivent, non moins superbement, ceci :

Pourquoi « spirituel » serait-il synonyme de « religieux », et au nom de quoi les religions auraient-elles le monopole du sens ? Il est faux que les valeurs associées depuis l’époque des Lumières à la République soient vides. Justice, égalité, fraternité, vérité, raison sont des idéaux substantiels qui portent tout autant de sens et de transcendance que ceux censés leur servir de substitut spirituel.

personaggi_-_etty_hillesumIl ne s’agit pas ici, on l’aura compris, de jeter la pierre aux croyants. Libre à chacun de vivre sa vie spirituelle comme il ou elle l’entend. Il m’arrive de lire des proclamations de foi en Dieu et d’en être ému (ainsi Etty Hillesum, dans son journal, écrit-elle : « Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte » – p. 132 de l’édition de poche, coll. Points), mais je note que ces proclamations ont la plupart du temps d’autant plus de force qu’elles s’affranchissent d’une appartenance particulière à tel ou tel dogme, qu’elles ne postulent ni une existence divine ni une adhésion mais qu’elles expriment avant tout une foi dans la Vie, un sentiment de fusion avec l’Etre au sens spinoziste. Je fais l’hypothèse que la phrase « je crois en Dieu » prononcée par Etty Hillesum ne se décompose pas en ses constituants mais doit se lire d’un seul bloc, comme un verbe figé qui exprimerait une attitude spirituelle tournée vers l’infinitude de l’Etre. C’est le genre de parole que l’on peut prononcer dans la joie du moment, comme portant la trace d’une exaltation, d’une jubilation interne, sans que cela veuille dire nécessairement que l’on croit en l’existence d’une puissance appelée « Dieu » ni que l’on adhère à un dogme.

Pour une critique de ce livre par d’authentiques philosophes, je renvoie à :

 

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Je kiffe O’Keeffe

musée o'keeffeLe meilleur antidote à l’instinct de mort est une bonne dose d’érotisme, aurait dit le père Freud, ou à peu près… Les Etats répliquent aux actes terroristes par des actes de guerre ou bien par des traques, des attaques et des interpellations : c’est leur boulot. Cela exige des spécialistes, des techniciens de la lutte armée, policiers, gendarmes et c’est très bien. L’Etat a pour première fonction de nous protéger. Mais que reste-t-il à l’individu courant, à nous qui sommes là pour regarder mais qui souffrons et qui avons peur que le voile de la mort ne nous frôle de trop près ? Certainement pas de passer notre temps devant BFMTV, c’est encore pire dans la vertu anxiogène. Il ne reste que l’amour, entendez par là le souffle d’Eros.

Il se trouve qu’en ce moment au Musée de Grenoble, il souffle, le vent d’Eros. Grâce à la palette éclatante de Miss Georgia O’Keeffe, grande artiste américaine née en 1886 et morte en 1987 (presque centenaire !) admiratrice des peintres de son siècle, de Kandinsky à Picasso, ayant pour compagnon Alfred Stieglitz, célèbre photographe et marchand d’art, amie avec les grands photographes américains que furent Edward Weston, Imogen Cunningham et Paul Strand, les héros du courant dit « Straight Photography » (à opposer au courant « pictorialiste », ces derniers voulant imiter la peinture et faire dans le flou, alors que les premiers au contraire, sont dans la netteté et la précision) et qui s’est illustrée par ses fleurs géantes, mille fois agrandies, ses paysages du Sud-Ouest américain aux couleurs lyriques et ses vues de gratte-ciel new-yorkais.

O'Keeffe-3Les fleurs en particulier sont tellement sexuelles que le groupe de jeunes qui visitaient l’expo en même temps que moi, réagissant aux propos (enthousiastes !) de leur jeune guide, crièrent que c’en était trop. Un grand gaillard dit même qu’à force d’attirer l’attention sur vagins et pénis, on finissait par ne plus voir la peinture. Il n’avait pas complètement tort mais ça ne fait rien, comme cela fait du bien ! Chez O’Keeffe, non seulement, comme disait la guide, « nous avons l’impression d’être des abeilles qui butinent », mais les ravins et les montagnes elles-mêmes, de rouge ou de mauve vêtues, parcourues qu’elles sont de fissures et de rides dans l’épaisseur rutilante de la matière-peinture, se changent en partenaires langoureux et sont comme animées de spasmes de plaisir. Rien d’étonnant à ce que le vieux Whitman (chantre de la Nature animée) fasse son apparition au détour d’une citation ou d’un petit film réalisé par Charles Sheeler et Paul Strand en 1921 sur New York et qui porte le titre « Manhatta » en hommage au poète des Feuilles d’herbe.

O'Keeffe-4Dans la seconde partie de sa vie, l’artiste, partageant désormais son temps entre New York où elle est avec Stieglitz et le Nouveau Mexique, où habitent les Indiens Pueblos, apprivoise lentement la mort en s’en remettant à des os trouvés dans le désert, crânes et os pelviens, blancs rongés par le sable, troués et par l’ouverture desquels on peut deviner le vaste ciel ou la forme diversifiée des dunes. Cette partie là de son œuvre est belle aussi, même si plus calme n’étant plus habitée des couleurs vives des coroles ou des montagnes rougissantes au soleil du soir, mais des bleus légers et des blancs qui renvoient tout simplement à la vie qui s’estompe, sans brutalité ni rupture, la mort comme on la voudrait : une lente disparition dans le sommeil (à moins que ce ne soit dans le soleil).

Okeeffe-pelvis-iii1Cette peinture voisine, comme il se doit, avec les photographies qui l’ont accompagnée pendant presque un siècle, œuvres des déjà mentionnés Paul Strand, Alfred Stieglitz et Imogen Cunningham, qui ont recherché toute leur vie une sorte de perfection formelle dans les lignes de la nature (pierres, coquillages) ou dans l’artefact des villes, comme dans cette célèbre photo de Paul Strand où l’on voit une rue de Wall Street, résumée à… des carrés noirs sur fond blanc.

wall-street-1915-paul-strandEt si, en interprétant l’art de Georgia O’Keeffe de manière sexuelle, nous faisions fausse route ? Si elle n’avait jamais voulu faire rien d’autre que décrire avec objectivité les lignes et dessins présents dans le monde ? Ne s’est-elle pas offusquée qu’on croie déceler dans son œuvre un symbolisme exclusivement sexuel ? N’a-t-elle pas dit que « si les gens aiment son art, c’est qu’ils en trouvent les éléments dans la réalité » ? Il y aurait alors, surtout, à la base, l’idée que la nature et l’architecture nous parlent parce que la seconde mime la première et que toutes deux nous inspirent les formes et les lignes par lesquelles nous créons nos propres symboles et voyons la réalité. Des chercheurs en cognition ont déjà fait la remarque que les formes des lettres ne sont pas choisies au hasard, elles correspondent à des lignes observées dans la nature, de fracture ou de rencontre entre deux corps, ou deux rochers, ou deux coquillages abandonnés sur une plage. Mais on sait aussi que le vent d’Eros souffle indépendamment de nos décisions, malgré nous et qu’on a beau se défendre des connotations sexuelles, elles sont quand même là (la psychanalyse nous l’a maintes fois rappelé). On peut peut-être réconcilier les affirmations antagonistes en remarquant simplement qu’en regardant la beauté du monde, nous ne cessons d’y voir l’expérience amoureuse, que celle-ci est le seul type d’expérience d’ailleurs qui donne sens à notre vie et qu’elle rejoint la beauté formelle des lignes, comme le manifeste la superbe photo que Stieglitz fit du corps de Georgia en 1916 (« bandé convexement » comme dit le philosophe Henri Van Lier dans un livre « Histoire photographique de la photographie » qui date de 1992 et m’a été communiqué par A.C. en même temps que la maison achetée dans la Drôme car le dit Henri Van Lier habita le village où se trouve cette maison et y a laissé depuis un souvenir mémorable…).

C’est à couper le souffle de s’élever au-dessus du monde où l’on vit – de le regarder – de regarder en bas quand il s’éloigne peu à peu.

écrivait l’artiste américaine.

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Les plafonds de mosaïque des mosquées millénaires

Il faudrait sans doute avoir l’érudition et le talent des grands écrivains – qu’ils soient Goncourt, Nobel ou rien du tout – pour arriver à se consoler de ce qui arrive au monde, à notre monde. Un tel savoir nous orienterait – c’est le cas de le dire quand il s’agit, pour l’essentiel, de l’Orient – et nous comprendrions mieux, comme le fait Franz Ritter, le héros d’Enard, le héros amoureux de la belle Sarah, la somme des rapports immémoriaux qui se sont noués entre eux et nous, entre orient et occident, qui furent souvent rapports de domination et de violence, mais pas seulement, rapports aussi d’admiration, enivrement dans les vapeurs subtiles, Delacroix et Ingres peignant sans se lasser des odalisques lascives au son du luth, poètes du XIXème partis là-bas pour connaître le goût des voluptés et revenant avec des récits de voyage qui continueront à attirer jusqu’à des époques très récentes voyageurs et voyageuses d’Alexandra David-Neel à Nicolas Bouvier et d’Ella Maillart à Anne-Marie Schwarzenbach. Il faudrait tout ça pour que nous arrêtions de pleurer et pour apercevoir, entre les bouquets déposés aux devantures des bistrots attaqués, quelques signes qui nous montreraient que l’Orient et l’Islam en aucun cas ne sauraient se réduire à une boucherie, une manifestation de haine sanglante à l’égard d’un Occident certes souvent sourd et aveugle à l’autre, mais aussi capable de comprendre et de s’émouvoir de la beauté des cités perdues et des plafonds de mosaïque des mosquées millénaires.

40-Ispahan mosquée de l'Imam

Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyam ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXème siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés. Les islamistes en lutte contre l’Islam. Les Etats-Unis, l’Europe, en guerre contre l’autre en soi. A quoi sert de tirer Anton Rubinstein et ses Lieder de Mirza Schaffy de l’oubli. A quoi bon se souvenir de Friedrich von Bodenstedt, de ses Mille et Un Jours en Orient et de ses descriptions des soirées autour de Mirza Schaffy le poète azéri à Tiflis, de ses cuites au vin géorgien, de ses éloges titubants des nuits du Caucase et de la poésie persane […] A quoi bon se rappeler les orientalistes russes et leurs belles rencontres avec la musique et la littérature d’Asie centrale. Il faut avoir l’énergie de Sarah pour toujours se reconstruire, toujours regarder en face le deuil et la maladie, avoir la persévérance de continuer à fouiller dans la tristesse du monde pour en tirer la beauté ou la connaissance.

Boussole, Mathias Enard, p. 338

photo: Ispahan, novembre 2003, mosquée de l’imam

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11 novembre / 13 novembre

D’habitude, le mardi, je publie un billet. Tous les mardis. Cela suppose d’avoir travaillé un peu pendant la semaine, mais cette fois-ci, les évènements ne m’ont pas beaucoup donné le goût de me répandre en prose.

ciel noir

Nous voyons poindre à l’horizon des temps si sombres, ils ne sont pas propices à l’écriture de nos enthousiasmes. Il faudra bien pourtant que nous y revenions, à nos enthousiasmes. Je me rends compte, en me relisant, que c’est beaucoup à eux que ce blog est dévolu. Enthousiasme pour une pensée (Spinoza), enthousiasme pour des films (Fatima, Notre petite sœur…), enthousiasme pour un roman (Boussole), un livre de philosophie (Les irremplaçables) ou pour une pièce de théâtre (Toujours la tempête). Je n’aime parler que de ce que j’aime. Des amis m’en font le reproche : on dirait que tu aimes tout ! Je n’aime pas tout. Je ne trouve intérêt à parler que de ce que j’aime, nuance (je n’ai pas parlé du film « Dheepan », par exemple…). Bref, écrire, même sur un blog, c’est faire exploser la vie qui est en nous, ce n’est pas nourrir des haines chagrines.

La semaine écoulée a commencé, dans notre petit village de la Drôme, par la commémoration du 11 novembre. Donc déjà par un thème de guerre, mais de la façon dont elle avait été préparée par le maire actuel (doit-on dire « la » maire quand c’est une dame ?) et l’ancien maire, c’était un vrai hommage à la paix. La municipalité avait décidé de mettre une nouvelle plaque de marbre à l’angle de la mairie, portant nom de la dizaine de soldats originaires de la commune morts au cours de la pire guerre que la France ait connue. Ce n’était pas rien pour un petit village comme ça, qui, à l’époque, ne devait compter pas plus de deux cents habitants.

L’ancien maire – qui a dû quitter sa charge pour raison de santé – avait préparé un discours qui nous remuait car il nous expliquait que si ces jeunes gens avaient accepté de mourir, ce n’était pas par goût de la mort ou de la guerre, mais au contraire par une foi absolue dans le fait que ce serait la dernière et qu’après eux s’ouvrirait une définitive ère de paix. Il finissait en disant son admiration pour deux hommes : Jaurès (on pouvait s’y attendre) et Albert Jacquard (on pouvait moins s’y attendre). Du dernier il reprenait la confiance exprimée dans le rôle des utopies, que Jacquard comparait à des étoiles dans le ciel que nous n’atteindrons jamais mais qui, néanmoins, marquent une direction.

Il dut ensuite laisser la parole au député de la Drôme, que je ne vous présente pas – il est candidat à la primaire de la droite et s’est illustré par ses positions en flèche contre le mariage pour tous. C’était une autre paire de manches et déjà comme un accent prémonitoire de ce qui allait arriver plus tard dans la semaine. Car avec ce monsieur, nous étions déjà dans la guerre : « on peut souhaiter la paix – disait-il d’entrée – mais il y a des guerres nécessaires ». Reprenant, en les tronquant, des formules de l’orateur précédent – comme pour suggérer une fausse complicité – il terminait par le même thème de l’étoile en disant que si elle marquait bien une direction, il fallait la viser en restant debout comme si le précédent orateur avait marqué une préférence pour une position couchée…

Deux manières de parler d’une même histoire. Deux manières de parler de la guerre et de la paix, deux manières qui, pour un auditeur inattentif, ne se distinguent que par quelques mots subtils disséminés ici ou là.

Deux jours après, on n’était plus dans la subtilité, la boucherie effroyable des tranchées avait été transportée dans une salle de spectacle au cri de « Dieu est grand »… et le combat politique à fleurets mouchetés s’était mué en surenchère de mots et actes belliqueux. La France bombardait « en représailles » : on pouvait souhaiter que les bombes ne tombent que sur les camps d’entraînement au djihad, mais en était-on bien sûr ? En tout cas, il était faux de penser que ces bombes-là allaient NOUS mettre en sûreté. Et dans l’opposition, on réclamait des camps d’internement.

« Nous sommes en guerre », entend-on de toutes parts mais un journaliste qui, lui, l’a connue, la guerre, partout où elle existe en ce moment, faisait la distinction entre ce que nous connaissons actuellement en France et la vraie guerre comme elle se passe à l’Est de l’Ukraine ou en Syrie, lorsque chaque personne à chaque moment craint pour sa vie et que les cadavres jonchent les rues sans que personne n’ose les ramasser par peur des tireurs isolés. Nous n’en sommes pas là, même si, – et c’est légitime – nous ressentons une peur diffuse.

Prenons garde qu’à force de l’invoquer, le dieu de la guerre ne vienne à se manifester vraiment.

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Enard Balzac ou Enard Nerval?

Mathias-Enard-BoussolePourquoi se lancer dans la lecture d’un roman aussi volumineux et a priori si dépourvu d’intrigue ? Pas forcément parce qu’il a obtenu un prix littéraire, ô non, et je l’avais commencé bien avant qu’il ne l’obtienne, non que je méprise les prix, mais enfin, ce n’est jamais une raison, il y a tant de prix Goncourt que je n’ai pas lus… et je ne m’en porte pas plus mal. Alors pour répondre… ce serait pour plusieurs raisons : la première peut-être serait l’amour de l’érudition. Mathias Enard réunit un savoir immense sur l’Orient, l’orientalisme et les orientalistes. Des relations insoupçonnées émergent au détour des pages entre des célébrités de l’Occident et les merveilles de l’Orient, ainsi des concerts donnés par Liszt à Istanbul (« C’est une étoile, un monstre, un génie ; il fait pleurer les hommes, s’évanouir les femmes et on peine à croire, aujourd’hui, ce qu’il raconte de son succès ») ou de l’existence d’un frère du grand Donizetti, Giuseppe, qui « introduisit la musique européenne dans les classes dirigeantes ottomanes », « personnage presque oublié, qui vécut quarante ans à l’ombre des sultans et fut enterré dans la cathédrale de Beyoglu au son des marches militaires qu’il avait composées pour l’Empire » . Vienne est-elle la porte de l’Orient ? Voilà qui enflamme la discussion entre le narrateur, un jeune musicologue autrichien prénommé Franz et une jeune et merveilleuse orientaliste parisienne prénommée Sarah. On l’a trop prétendu, dit-elle, mais à tort. Ce n’est pas parce que les Ottomans ont été aux portes de Vienne que Vienne était la porte de l’empire ottoman… Bref, on lit un tel livre parce qu’on a l’illusion que l’érudition dont il fait preuve va passer en nous naturellement, par simple imprégnation. Alors que cela est loin d’être sûr. A mon âge, on ne retient déjà plus grand chose… rien à voir avec les indélébiles souvenirs de lecture que nous héritons de notre enfance. Telle trouvaille qui nous émerveille un jour, dont on pense qu’elle va changer notre vie, aura été oubliée deux jours plus tard, sauf si nous la notons précautionneusement sur un cahier ou… un blog ( !) et que nous la relisons sans cesse. Mais ça ne fait rien, on croit toute notre vie à la puissance des mots et du savoir pourvu qu’on y ait cru une fois, et l’on donnerait tout pour que notre esprit soit meublé de toutes les découvertes archéologiques et de tous les vieux grimoires qui nous révèlent un monde dont la représentation doit toujours être renouvelée (oui, toujours… ne jamais se laisser gagner par les arguments des vieux ronchons qui veulent nous persuader que l’on en a fini avec les représentations du monde). Les émissions de France-Culture ont aussi cet effet-là. J’écoutais il n’y a pas si longtemps une émission matinale sur l’histoire de la drogue, sujet qui m’est a priori assez étranger, je dois dire, mais au cours de laquelle j’ai notamment appris la fausseté de la fameuse légende des haschischins, secte de l’islam supposée avoir été conduite à tuer et massacrer sous l’influence du précieux produit et qui aurait ainsi donné le mot « d’assassin ». Il s’agit bien sûr d’un mythe orientaliste développé au XIXème siècle. Sans doute, cette secte n’était-elle qu’un lointain précurseur de Daech et sa cruauté n’avait rien à voir avec le hasch qui, du reste, était abondamment consommé à l’époque dans tout l’Orient (ainsi que l’opium d’ailleurs, et là nous revenons au roman de Mathias Enard) et notamment par des gens qui demeuraient doux comme des agneaux.

Il y aurait aussi une autre raison de lire ce roman : l’écriture, évidemment. Et plus particulièrement la manière dont l’auteur parvient à construire une succession de plans narratifs entre lesquels nous passons parfois sans nous en rendre compte (surtout si on se livre à une lecture pressée). Au premier niveau, le roman commence au début de la nuit. Franz est dans sa chambre de jeune professeur, à Vienne, et il regarde Monsieur Gruber, son voisin, promener son chien, rien de plus banal. Il a reçu une lettre de son ancienne amie Sarah, depuis l’île de Sarawak, proche de Bornéo. Il n’en faut pas plus pour que sa rêverie ne le ramène à l’époque où il a commencé de fréquenter cette Sarah : Paris, la Sorbonne. Sarah soutenant sa thèse et lui, qui devait lui-même se livrer prochainement au même exercice, s’émerveillant de la grâce, de la beauté, de l’intelligence de cette jeune femme qu’il avait déjà rencontrée à vrai dire – ce qui explique sa présence à la Sorbonne ce jour-là – en un autre lieu, près de Graz. Nous voilà sur trois étages temporels successifs : la narration présente, à Vienne, puis le souvenir de la thèse à Paris, puis celui de la première rencontre, à Graz, où les deux avaient eu la chance d’obtenir une bourse pour participer à leur premier colloque d’orientalistes. Au temps, se superpose l’espace : Vienne, Paris, Graz (ou sa campagne) bien sûr, mais aussi déjà Bornéo. Et quand le rêve en plus, se mêle de cette affaire, on ne sait plus très bien où l’on en est

une-mathias-hnard-dtail-tt-width-1600-height-1067-lazyload-0-fill-0-crop-0-bgcolor-FFFFFFBalzacCertains critiques littéraires comparent Enard à Balzac… « Un nouveau Balzac ? », titrait un article de L’Obs, or, ce n’est pas tant à l’illustre romancier de la Comédie Humaine qu’il me fait penser qu’à cet autre grand écrivain du XIXème siècle que fut Gérard de Nerval, « ce doux Gérard » comme on dit souvent, lui aussi considérable érudit et qui fit le Voyage d’Orient que tout lettré tant soit peu aventureux de l’époque se devait de faire. Le seul vrai romantique de la littérature française, a dit je ne sais plus qui. Nerval fut un grand innovateur sur le plan de l’architecture en différents plans emboîtés de ses récits, ce qu’il montre en particulier dans « Sylvie », la plus belle nerval_gerard_5291nouvelle (à mon goût) de la littérature française. Raymond Jean, grand spécialiste de la littérature romantique, un peu oublié aujourd’hui (se souvenir qu’il était prof de littérature à Aix-en-Provence, qu’il fut de ceux qui volèrent au secours de Gabrielle Russier dans les années soixante, et qu’il fait une courte apparition dans le merveilleux film d’Agnès Varda « Sans toit ni loi ») fit jadis l’analyse de cette construction à niveaux qui me remplit toujours d’admiration dans un petit livre que je garde précieusement : « Nerval par lui-même », éditions du Seuil, collection Ecrivains de toujours. Nerval à peine cité – curieusement – dans le livre d’Enard, pourtant on jurerait qu’ils sont frères tous les deux, jusqu’à faire intervenir le rêve comme acteur essentiel dans la narration (certes un peu plus « chaud » chez notre contemporain que chez le romantique du XIXème, voir par exemple le rêve qu’il fait à 2h20 ! pauvre Franz, tellement frustré dans son désir pour Sarah…), jusqu’à ce que, derrière le duo amoureux – enfin, d’un amour peut-être unilatéral, pas partagé en tout cas – formé par Franz et Sarah, on voit, comme dans Sylvie, celui de Gérard et Adrienne. On prêtait aussi à Gérard cette timidité dont souffre – sans le dire – le jeune musicologue. Mais Nerval connaissait-il bien l’Orient ? Il a embarqué sur un bateau qui portait ce nom, mais on sait qu’il a beaucoup puisé dans les écrits de voyageurs qui l’avaient précédé, comme Sylvestre de Sacy. Mais tous les écrivains, n’est-ce pas, trichent un peu ? L’autre jour, à La Grande Librairie, Enard avouait en riant qu’il avait trafiqué une citation de Henri Heine, celle où le poète allemand demande à Théophile Gautier : « comment ferez-vous pour parler d’Orient quand vous y serez allé ? », en réalité, disait-il, Heine avait bien dit cette phrase, mais à propos de l’Espagne. Alors, ils sont quitte. Enard, Nerval… et, comme c’est bizarre, ils sont presque anagrammes l’un de l’autre, or, Gérard apparaît peu chez Mathias (enfin, juste une ligne, page 133), à la différence de Balzac, Heine, Liszt, Beethoven, Kafka, Trakl et même, et même Annemarie Schwarzenbach, l’aventureuse helvète, grande consommatrice d’opium, qui se laissa annemarie+schwarzenbach+in+Taschkurghan%2C+afghanistan+October+1939embarquer par Ella Maillart (autre helvète), en principe parce que l’influence de cette dernière devait l’aider à se sevrer, mais elles firent ensemble ce fameux chemin de la Turquie à l’Afghanistan sans visiblement que la jeune suissesse ne guérisse… Eh bien, cette Annemarie Schwarzenbach, on la retrouve, figurez-vous, accueillie par « la reine de Palmyre », c’est-à-dire cette femme, folle aventurière, du nom de Marguerite d’Andurain dite Marga, propriétaire avec son mari du seul hôtel dans l’enceinte de la cité antique, l’hôtel Zénobie, qui eut une destinée incroyable et fut accusée d’avoir assassiné son second mari et peut-être même bien d’autres gens encore… Ainsi Palmyre est-elle ancrée au cœur de ce roman, qui est comme une ode à un Orient qui se porte bien mal aujourd’hui (mais c’est peut-être bien la faute à « nous », l’Occident) après avoir été pourtant un lieu de découvertes et de rencontres fulgurantes aux siècles passés.

david-roberts-caire-vuevue du Caire par D. Roberts

Ce roman, que je n’ai pas entièrement fini de lire, nous fait passer ainsi des rêves aux souvenirs, de la réalité à la fiction, tout à vrai dire y est prétexte pour évoquer des figures et des évènements que nous n’attendons pas, comme par exemple le dernier concert donné par Beethoven, concert donné par un musicien sourd et qui doit donc faire entièrement confiance à ses doigts sur le piano et ne peut se rendre compte que ledit piano est désaccordé, d’où s’en suit une horrible cacophonie qui oblige les auditeurs malheureux à se voiler la face – on se croirait à un récital de la Marguerite jouée par Catherine Frot dans un film récemment sorti – mais c’est tragique pour le pauvre Ludwig qui a, en plus, parmi l’auditoire, celle qu’il aime et veut séduire. Tout cela entrecoupé par les angoisses du narrateur au milieu de la nuit (le récit se déroule entre 23h10 et 6h du matin), un narrateur qui serait un tantinet hypocondriaque que cela ne m’étonnerait pas. En tout cas, il a, ce narrateur, quelques rapports aussi avec un certain Marcel, celui qui s’angoissait la nuit et qui conte le désespoir du malade qui, se réveillant à l’occasion d’une crise et voyant poindre une raie de lumière sous la porte se dit qu’il ne va pas souffrir longtemps puisque c’est le matin mais se rend compte hélas bien vite que ce n’est pas du tout le matin mais le soir et que la lumière est la dernière encore allumée, qui va bientôt s’éteindre, laissant le malheureux seul avec sa souffrance (que celle-ci soit réelle ou imaginaire ne compte pas ici). Eh bien, Franz est de ceux-là, semble-t-il, qui se réveillent en pleine nuit, avec la soif et la question : « combien de temps me reste-t-il à vivre ? Qu’est-ce que j’ai raté pour me retrouver seul dans la nuit éveillé le cœur battant les muscles tremblants les yeux brûlants »… Quel beau roman (même si, c’est vrai, on finit parfois par se lasser de ces avalanches de noms propres, de ces anecdotes concernant des gens que l’on ne connaît pas et dont nous aurons vite tout oublié, et qui s’enchaînent à la va-vite un peu comme dans un catalogue, mais l’auteur n’a-t-il pas voulu aussi traduire la fluidité, la rapidité du flux de la pensée, de la rêverie?) qui contient aussi, entre autres, quelques beaux aphorismes comme celui-ci : « la vie est une symphonie de Mahler, elle ne revient jamais en arrière, ne retombe jamais sur ses pieds »… (p. 50). Comme c’est vrai.

800px-Palmyre_Vue_GeneralePalmyre avant sa démolition

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Trois soeurs + une, au Japon

kore eda 4Que des bons sentiments ? Et alors ? Que de la beauté ? Et alors ? N’en avons-nous pas besoin tous les jours ? Beauté des paysages de bord d’océan et de larges vallées, beauté des cerisiers en fleurs, beauté des jeunes femmes, de la plus jeune, Suzu, à la plus âgée, Sachi, beauté des lèvres roses et des kimonos noir et blanc, des érables rougeoyants et des intérieurs en bois et papier, beauté des cérémonies funéraires, grâce des mains qui se joignent et des bustes qui s’inclinent en marque de respect. Le magnifique film de Kore Eda Hirokazu, qui succède à un autre grand film que fut « Tel père, tel fils », et qui a pour titre en français « Notre petite sœur » mais dans la version originale « Le journal de Umimachi » (Umimachi diary), tiré d’un manga, c’est Tchékhov au Japon, quelque chose de « La Cerisaie » et des « Trois Sœurs » en même temps, la tragédie en moins. Dans la mélancolie, la douce fuite du temps, les questions existentielles de ces quatre femmes (ou trois plus une puisque la dernière est encore une enfant), leurs déboires amoureux, leurs réflexions sur le destin des choses et sur la mort (la plus âgée, Sachi, acceptant de prendre la responsabilité, dans son hôpital, du secteur des soins palliatifs). Avec en plus humour et drôlerie – la petite qui fête son premier but marqué au foot en buvant un verre d’alcool de prune… et juste ce qu’il faut de mystère sur un passé qui ne sera jamais entièrement dévoilé : elles ont le même père, qui vient de mourir loin des trois grandes, mais dont la plus jeune ne connaît pas grand-chose non plus, si ce n’est qu’il lui faisait parfois des tartines aux alevins, les trois grandes ont la même mère, qui les a laissé tomber il y a quinze ans pour aller vivre à Sapporo, et revient pour honorer la mémoire de sa propre mère et en profite pour suggérer qu’on vende la maison. Quant à la mère de Suzu, qu’en savons-nous ? Faut-il croire ce que crie Suzu quand elle se lâche, comme ce jour où, pour la première fois de sa vie, elle s’est soûlée d’alcool de prune ? Thème fréquent des films de Kore Eda : les parents sont souvent irresponsables, moins mûrs que leurs enfants. Ici, comme dans « Nobody knows » déjà, ce sont les enfants qui s’organisent entre eux du fait de la démission des parents, mais à la différence du film ancien, ce n’est pas dans la douleur, l’abandon et la pauvreté, mais au contraire dans l’harmonie des jours, sous la douce responsabilité de la plus âgée. La caméra de Kore Eda est virtuose, elle montre des plans superbes de jeunes femmes gracieuses grimpant les pentes raides des rues de Kamekura ou des monticules de terre en haut desquels sont perchées de vieilles maisons de bois, un vieux restaurant en bordure de plage dont la spécialité est le maquereau grillé, Suzu à vélo avec son camarade de foot sous les cerisiers en fleurs, des traces de pas dans le sable, dans lesquels les quatre filles essaient de remettre leurs propres pas, des tortillards qui relient des villages paumés dans la montagne – tous les trains japonais ne sont pas des Shinkansen ! – des recettes de cuisine et des prunes qui s’épanouissent dans les bocaux dorés remplis d’alcool. Natures mortes, nature vivante et vie urbaine réglée au quart de tour. Le Japon qu’on aime.

kore eda 5

kore eda 3(photos prises pendant la projection)

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Devoir d’accueil : de quelques positions d’intellectuels sur les migrants

On parle des migrants. Ne faudrait-il pas dire plutôt « réfugiés »… Le mot de « migrant » a conquis sa place, en tout cas en France et dans les associations qui prennent cette question à bras-le-corps, mais on ne sait au prix de quelle confusion. Il y a quelque chose d’universel dans le terme de migrant : nous sommes tous plus ou moins destinés à le devenir, surtout les plus jeunes, ceux et celles qui iront faire carrière ailleurs qu’en France, et puis ceux et celles – ils ou elles existent – qui préfèreront passer leurs vieux jours sous des cieux habituellement ensoleillés du Portugal ou du Maroc… Il n’y a pas de dramatisation sous le terme de « migrants », juste l’idée de gens qui voyagent, et n’est-il rien de plus beau que le voyage tel que déjà Baudelaire l’évoquait  (Pour l’enfant, amoureux de cartes et d’estampes,/ L’univers est égal à son vaste appétit./ Ah ! que le monde est grand à la clarté des lampes !/ Aux yeux du souvenir que le monde est petit !). Mais les gens sérieux diront aussitôt que ce n’est pas de ces voyages là qu’il s’agit ici, ou qu’alors nous désignons par un bel euphémisme ceux que nous accueillons dans nos centres d’accueil lorsque nous les appelons « des migrants ». Ils sont des réfugiés, qu’ils le soient pour la raison d’échapper à la guerre ou pour celle de trouver des solutions à leur misère ou à celle de leur famille. (Incidemment, Baudelaire lui-même évoquait cette diversité de raisons de « migrer » : Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ; / D’autres, l’horreur de leurs berceaux, et quelques-uns, / Astrologues noyés dans les yeux d’une femme,/ La Circé tyrannique aux dangereux parfums. Gageons que ceux qui fuient la Circé tyrannique sont peu nombreux). Réfugiés donc ils sont.

Migrants and refugees walk near razor-wire along a 3-meter-high fence at the official border crossing between Serbia and Hungary, near the northern Serbian town of Horgos on September 15, 2015. Hungary effectively sealed its border with Serbia on September 15 to stem the massive influx of refugees as Germany slammed the "disgraceful" refusal of other EU countries to accept more migrants after 22 died in yet another shipwreck. AFP PHOTO / ELVIS BARUKCIC

Migrants and refugees walk near razor-wire along a 3-meter-high fence at the official border crossing between Serbia and Hungary, near the northern Serbian town of Horgos on September 15, 2015. Hungary effectively sealed its border with Serbia on September 15 to stem the massive influx of refugees as Germany slammed the « disgraceful » refusal of other EU countries to accept more migrants after 22 died in yet another shipwreck. AFP PHOTO / ELVIS BARUKCIC

Au-delà de cette caractérisation, il reste à répondre à la question : que faire d’eux ? Dans le tumulte des voix discordantes qui viennent d’ici ou là, portées parfois par d’authentiques philosophes, d’autres fois par de médiatiques polémistes, ou bien encore par des démographes, des sociologues ou des politologues, il faut parvenir à tracer des lignes de démarcation, des horizons de positions. Un regard simpliste dirait qu’il y a les « pour » et les « contre », entendez ceux qui sont pour qu’on leur ouvre toutes grandes les portes et ceux qui souhaiteraient au contraire les leur fermer. Inutile ici de renvoyer aux positions de politiques qui ont vite compris comment exploiter la situation. Ils tirent avantage de ce que la question est sujette à soulever peurs et fantasmes. On avancera ici simplement des chiffres. Non, nous ne sommes pas sous la menace d’un envahissement, encore moins d’un « remplacement de population ». Sur cinq cent millions d’habitants que compte l’UE, il n’y a en ce moment que vingt-et-un millions d’étrangers, et en 2014, les pays de l’UE ont, dans leur ensemble enregistré 650 000 demandes d’asile politique, ce qui est fort peu. Certes, depuis cet été, ce nombre a considérablement cru (on parle de 700 000 personnes franchissant la Méditerranée en 2015). Des centaines de milliers, voire quelques millions, ne font toujours qu’un modeste pourcentage par rapport à la population globale de l’Europe.

Mais quand même… diront certains, en toute bonne foi, car ces centaines de milles ou ces millions-là, il faudra bien les caser et les populations des pays d’accueil, bien sûr, auront peur… Les associations ne peuvent pas éluder les problèmes posés par cette peur, ouvrir toutes grandes les frontières ne paraît pas raisonnable (du fait du désordre qui s’en suivrait, aucun pays n’ayant le temps de se préparer à l’accueil d’une telle masse de gens). Mais les fermer ne le serait pas plus. Comme cela est dit dans un autre billet, on n’ose imaginer quelle colère s’emparerait des millions de réfugiés demeurés coincés dans un camp de Turquie ou de Jordanie, ni quel terreau nouveau pour la violence et le terrorisme se répandrait ainsi. Les murs, aussi haut soient-ils, sont insuffisants à endiguer la colère et la violence. Israël en sait quelque chose.

On dira, certes, pour justifier l’ouverture des frontières : « nous » sommes responsables, car ce sont les Etats occidentaux qui ont en partie généré la situation, par leurs interventions armées en Afghanistan, en Irak et en Lybie. Si les populations de ces pays tentent de venir chez nous, nous leur devons de les accueillir du fait de ces conflits déclenchés par « nous ». Mais qui est « nous » ? Ce sont les Etats qui sont intervenus, c’est-à-dire des gouvernements, certes élus par leurs peuples, mais qui ont abusé de leurs mandats (souvent en mentant, comme dans le cas de l’Irak et de ses prétendues « armes chimiques »), et ce ne sont pas les peuples qui, eux, n’ont jamais été consultés sur ces questions… Et c’est toujours la même chose : un gouvernement agit, est fauteur de guerre, et le peuple qu’il gouverne devrait payer les pots cassés.

Parmi les « intellectuels » de toutes sortes qui sont intervenus dans le débat, j’en distinguerai deux, très différents : un physicien et polémiste, Jean Bricmont, et un philosophe, Slavoj Zizek. Commençons par le premier, qu’a priori on serait tenté de ranger dans le camp des « contre », et dont je me méfie en général, un Bricmont qui a frôlé parfois l’antisémitisme, et qui, dans le fond, se voit bien en compagnie de Dieudonné voire pire… Or, en écoutant ce qu’il dit (video ici), on se rend compte qu’il n’est pas « contre », mais que, simplement, il veut attirer notre attention sur les conséquences de nos attitudes. Il n’est pas de ceux qui, ignominieusement, ont tenté de jeter un doute sur la réalité du corps de l’enfant trouvé sur une plage turque (suivez mon regard…). Il n’est ni même de ceux qui veulent déprécier un argument sous prétexte qu’il serait trop basé sur « l’émotion » (et alors ? nos émotions ne sont-elles pas la chair de nos raisons ?), non, il nous explique simplement que si nous adoptions une attitude radicale (du genre de celle prônée par une partie de l’extrême gauche – le NPA notamment) alors nous subirions des conséquences gravissimes en termes d’installation de l’extrême droite au pouvoir dans la plupart des pays d’Europe, et ce pour de longues années… Déjà, les élections polonaises sonnent comme un avertissement. Et une fois cette extrême au pouvoir, à commencer dans nos régions françaises, que pourrions-nous faire, nous, les militants, ceux qui tentent de faire vivre encore un peu l’humain qui est en nous ? Une élue au conseil régional de Rhône-Alpes lançait récemment un appel sur FB, elle y disait que  le 16 octobre dernier tous les élus de l’opposition ( MODEM, ex UMP , UDI, FN) au conseil régional de Rhône-Alpes avaient voté encore une fois et comme toujours depuis 2010, contre tous les rapports présentés par sa délégation « éducation populaire et démocratie participative », donnant ainsi un avertissement à l’attention des associations : « Non à l’aide à la création d’emploi associatif, non aux soutiens et conventions d’objectifs pluriannuels, non à la formation des bénévoles […], non à l’accompagnement des associations sur tous les territoires via les structures d’appui à la vie associative, non au soutien aux actions de participation citoyenne, non aux initiatives de solidarité locale et internationale ». Et on pourrait ajouter plus spécifiquement : « non au soutien aux associations qui œuvrent pour un meilleur accueil des réfugiés ». Cela laisse entrevoir ce qui se passera dans les régions qui auront été conquises par la droite, et pire encore, par l’extrême droite.

Pour en revenir à Bricmont, donc, il est de ceux qui, loin de « s’opposer à l’accueil des réfugiés », veulent prévenir du fait qu’un accueil « trop généreux » risque de renforcer les tendances fascisantes au sein de l’Europe, ce qui aurait ensuite pour effet de bloquer tout accueil. Il situe bien sûr la responsabilité de cet état de fait dans le rôle joué par les politiques occidentales d’intervention. C’est une position cohérente, mais qui ne nous dit pas ce que nous devons faire dans l’immédiat. Or, ce que nous devons faire dans l’immédiat, en dépit de tout cela, c’est quand même et toujours notre DEVOIR, le devoir d’accueil. Certains ont dit qu’il valait mieux perdre une élection dignement que la gagner dans la honte… c’était peu dire. Nous en sommes plutôt maintenant à préférer aller au devant de notre littéral « achèvement » (au sens où « on achève bien les chevaux ») par la réaction brutale plutôt que reculer dans la honte de n’avoir rien fait, aller bravement au combat dont les origines viennent de nos gouvernants, plutôt que tourner le dos en disant qu’après tout, ce n’est pas notre faute. Cela s’appellerait le courage. Ou bien, reprenant le mot d’Alain Badiou, on pourrait dire : L’obstination politique doit pouvoir se soutenir de l’absence de l’espérance historique. Dans cette attitude courageuse, nous savons que nous avons peu à attendre des gouvernements, occupés ailleurs, et que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. Cynthia Fleury, dans une intervention à une table ronde, citait les mots de son maître Vladimir Jankelevitch : « cette chose qu’il faut faire, c’est à moi de la faire » (sous-entendu : je ne dois pas attendre qu’elle soit faite par d’autres, comme l’Etat, ou mon gouvernement).

d5039013-a2b2-31a5-9cd5-18801544a879Slavoj Zizek, qui a écrit un article paru dans la London Review of Books (au titre provoquant: « The Non-Existence of Norway ») a une position nuancée comparable, alors que lui, on le situerait plutôt d’emblée dans le camp des « pour ». Car il craint, lui aussi, les retours de bâton des peuples au cas où les frontières seraient un peu trop ouvertes et où on laisserait les réfugiés se répartir d’eux-mêmes entre les pays d’accueil (mais comment « obliger » quelqu’un à aller dans un pays plutôt qu’un autre ?), et lui aussi situe les responsabilités dans le même camp :

If we really want to stem the flow of refugees, then, it is crucial to recognise that most of them come from ‘failed states’, where public authority is more or less inoperative: Syria, Iraq, Libya, Somalia, DRC and so on. This disintegration of state power is not a local phenomenon but a result of international politics and the global economic system, in some cases – like Libya and Iraq – a direct outcome of Western intervention. (One should also note that the ‘failed states’ of the Middle East were condemned to failure by the boundaries drawn up during the First World War by Britain and France.)

Mais il se prononce de façon beaucoup plus claire que Bricmont sur ce qu’il convient de faire dans l’immédiat:

First, in the present moment, Europe must reassert its commitment to provide for the dignified treatment of the refugees. There should be no compromise here: large migrations are our future, and the only alternative to such a commitment is renewed barbarism (what some call a ‘clash of civilisations’)

Il faut avoir le courage de dire et d’admettre en effet que notre destin désormais, c’est-à-dire le destin de l’humanité, est dans les migrations : la libre circulation des biens et marchandises qui est devenue la loi internationale pour des raisons économiques (et on ne voit vraiment pas comment on pourrait revenir en arrière, à moins d’un cataclysme) entre nécessairement en contradiction avec l’empêchement des individus de circuler eux-mêmes librement de pays à pays, mais de même que des organismes tentent de réguler le commerce international (quoi que l’on pense des résultats atteints), il faut aussi réguler les flux d’échange de migrants :

As a necessary consequence of this commitment, Europe should impose clear rules and regulations. Control of the stream of refugees should be enforced through an administrative network encompassing all of the members of the European Union (to prevent local barbarisms like those of the authorities in Hungary or Slovakia). Refugees should be assured of their safety, but it should also be made clear to them that they must accept the destination allocated to them by European authorities, and that they will have to respect the laws and social norms of European states: no tolerance of religious, sexist or ethnic violence; no right to impose on others one’s own religion or way of life; respect for every individual’s freedom to abandon his or her communal customs, etc. If a woman chooses to cover her face, her choice must be respected; if she chooses not to cover her face, her freedom not to do so must be guaranteed. Such rules privilege the Western European way of life, but that is the price to be paid for European hospitality. These rules should be clearly stated and enforced, by repressive measures – against foreign fundamentalists as well as against our own racists – where necessary.

Oui, les réfugiés doivent respecter les lois et normes sociales des Etats européens, il ne doit y avoir aucune tolérance pour la violence religieuse, sexiste ou ethnique, aucun droit à imposer sa religion ou son mode de vie […] En retour, évidemment, les lois et conceptions de la démocratie en vigueur dans nos états doivent s’exercer pleinement en faveur des accueillis. Ainsi, « si une femme choisit de couvrir son visage, son choix doit être respecté, si elle choisit de ne pas couvrir son visage, sa liberté de ne pas le faire doit être garantie » (c’est pourtant pour moi une question ouverte de savoir si on peut accepter une dissimulation du visage dans des sociétés où la vie sociale a pour socle la possibilité d’interagir à visage découvert, face contre face, les expressions faciales faisant partie intégrante de notre vocabulaire d’émotions).

La quatrième condition posée par Zizek afin de définir un cadre pour l’accueil des réfugiés est évidemment la plus hypothétique, contestable, voire utopique. C’est peut-être pour cela que « Le Monde » (du 10 septembre) qui traduisait cet article n’en donnait qu’une traduction très partielle (d’aucuns diraient à juste titre, même, « caviardée » !)

Fourth, most important and most difficult of all, there is a need for radical economic change which would abolish the conditions that create refugees. Without a transformation in the workings of global capitalism, non-European refugees will soon be joined by migrants from Greece and other countries within the Union. When I was young, such an organised attempt at regulation was called communism. Maybe we should reinvent it. Maybe this is, in the long term, the only solution.

Une de mes bonnes amies, née en URSS sous Brejnev, s’est étranglée de rage. Elle partageait jusque là l’analyse de Zizek, mais là tout de même, invoquer le communisme quand on a connu le régime soviétique et les nombreux défauts des pays de l’Est, c’était dépasser les limites de l’acceptable. On peut évidemment lui répondre que l’on met aujourd’hui sous ce terme ce que l’on veut… si « communisme » signifie régulation dans le but de répartir de la façon la plus juste joies et souffrances sur cette planète, why not ? Même si, on l’avouera, l’emploi du mot est assez provoquant… et n’assure pas à Zizek la garantie d’être compris par ceux à qui il s’adresse et seraient les plus aptes à comprendre sa position…

Il y a finalement beaucoup de points communs entre ces deux positions a priori différentes. L’accueil est évidemment un devoir, une sorte « d’impératif catégorique » dirait un kantien, il est partie intégrante de ce qui nous définit comme humain, on ne saurait le contester. Mais il demeure (heureusement ?) que l’humain justement, n’est pas si malléable et que l’on doit tenir compte dans l’effectuation même de nos élans en faveur de l’humanité, des blocages et réticences qui peuvent se manifester dans une partie d’elle-même, à moins de s’en remettre aux perspectives très incertaines d’une « révolution » globale qui bouleverserait totalement les modes de circulation et de répartition des biens comme des personnes. Mais nous serions là passés dans un autre « monde possible »…

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Après l’orage…

(Dans la Drôme, le 28 octobre, autour de 18h)

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Non, tous les penseurs actuels ne sont pas réacs : « Les irremplaçables » – suite et fin

Cynthia-Fleury-Nous-Europeens-unissons-nous-politiquement-et-socialement_article_mainFini de lire le livre de Cynthia Fleury qui porte ce titre (« Les irremplaçables », déjà évoqué ici et ici). La première partie m’avait enchanté mais la seconde me laisse sur ma faim. D’abord, une fin étrange, abrupte, sans conclusion : le livre se termine sur des considérations abstraites sur la dette, là où l’on souhaiterait de plus amples développements, à moins de préférer que le chapitre ne se close avant. « Le fait même que nous ne sachions pas ce qu’est la dette, la flexibilité de ce concept, est le fondement de son pouvoir ». On aimerait en savoir plus. « Il faut toujours payer ses dettes, dit l’adage éthique et pourtant rien n’est moins simple ». Certes. « Car la violence se révèle toujours à terme un discours sur la dette ». Ici, l’auteure donne un exemple, tiré de travaux de David Graeber (Dette. 5000 ans d’histoire, 2011, ed. Les liens qui libèrent), celui de l’île de Madagascar, envahie par les Français en 1895 et dont la population est aussitôt soumise à un impôt très fort, une sorte… d’impôt sur l’existence : les autochtones devront rembourser le coût de leur colonisation ! Et aujourd’hui encore, l’Etat français considère que Madagascar a toujours une dette envers lui. Chose semblable est arrivée, si je me souviens bien, avec Haïti, sauf que là, ce n’était pas le coût de la colonisation à rembourser mais celui de l’indépendance… qui n’aurait toujours pas été remboursé d’ailleurs, ce qui est remonté en surface lors du récent voyage de notre Président aux Caraïbes. En somme, ce qu’elle veut dire, c’est que la dette est arbitraire, on la décide, on la décrète, c’est au bon plaisir du plus fort. Autre exemple, ce qu’on appelle « le consensus de Washington » : pendant la crise pétrolière des années 70, les pays de l’OPEP, soudainement enrichis, placèrent leur argent dans les banques occidentales, dont les banques américaines, Citibank et Chase qui, elles, ne surent trop comment faire fructifier cet argent, et pour ce faire réussirent à convaincre des dictateurs du Tiers-monde à contracter des emprunts à des taux très bas, mais qui grimpèrent aussi vite que possible dès les signatures obtenues, du fait de la politique monétaire mise en œuvre par les Etats-Unis, d’où la crise de la dette du tiers-monde. Quels rapports avec l’individuation ? De démonter en quoi résident les mécanismes du pouvoir, bien entendu, qui sont en même temps les mécanismes qui asservissent l’individu. Mais la dette ne recouvre-t-elle pas aussi une notion psychologique ? Voire psychanalytique, allant de pair avec la culpabilité ? Cynthia Fleury s’étend trop peu sur ce sujet. On verrait pourtant bien ce mécanisme de la dette, en tant que réalité économique fantasmée, à la base même des fonctionnements psychiques les plus divers, réglant souvent les rapports au sein de la cellule familiale, avant de les régler au sein de la nation, du continent, du monde économique. Un fait de structure, en somme, et sur lequel il serait difficile d’agir (dans une video enregistrée à l’Université de la Terre, on voit la philosophe intervenir sur le thème « se changer soi-même pour changer le monde ». Le changement de soi-même ainsi suggéré n’a-t-il pas des limites structurelles?).

kant1-300x175Cette deuxième partie du livre que je commente ici commence par un retour à Kant, lorsque, dans son texte sur les Lumières, celui-ci s’interroge sur la manière, pour l’individu, de sortir de l’état de tutelle, ici dénommée « état de minorité » – ce qui, au début, ne manquait pas de me troubler (tant le concept de minorité reste attaché avant tout à l’idée de minorité au sens numérique). Pour le philosophe de Koenigsberg, nous ne sommes pas voués à la servitude, fût-elle volontaire : « Qu’est-ce que les Lumières ? La sortie de l’homme de sa minorité dont il est lui-même responsable. Minorité, c’est-à-dire incapacité de se servir de son entendement sans la direction d’autrui ». Il est plus facile de ne pas penser, ou de s’en remettre à un autre qui pense pour soi. Ceux à qui échoit l’organisation de notre société le savent : « Si l’exploitation capitalistique génère si peu de révoltes, ce n’est pas parce qu’elle ne suscite pas de polémique, voire de rejets. Mais parce qu’elle capte, plus encore que les richesses, l’attention des individus. Les individus sont distraits, divertis au sens pascalien, ils sont occupés, pleinement occupés à ne pas penser car la non-pensée est jouissance. […] C’est là où le capitalisme cesse sa parenté avec l’Etat de droit pour retrouver sa filiation avec l’exploitation de l’homme, l’esclavage n’étant ni plus ni moins qu’une captation répressive de l’attention alors que le XXIème siècle lui préfère les captations divertissantes ».

Pendant que j’écris cela, le soleil entre par ma vitre, celle de la chambre du haut, d’où, en se tordant un peu le cou, on peut voir le Ventoux. Le ciel est sans nuage et le silence est tel que si une personne parle à une autre sur la place du village, on entend distinctement sa voix. Il ne passe presque jamais de voiture, et les voisins qui habitent tout près de la Tour Haute, nous ont promis pour ce soir un repas bien arrosé… Irremplaçabilité des instants.

Cynthia Fleury oppose individualisme et individuation, deux notions parfois confondues (elles l’ont été en particulier par Durkheim) et que pourtant tout distingue. Si l’individualisme est cette doctrine douteuse qui pousse au « chacun pour soi » et veut considérer qu’une société n’est qu’un agrégat d’atomes ayant le minimum d’interaction, l’individuation désigne un processus par lequel chacun est appelé à adhérer au mieux à sa trajectoire propre et, pour cela, doit prendre en compte celle des autres : il ne saurait y avoir individuation sans réalisation d’une nécessité. En ce sens, le concept a quelque chose de spinoziste. La démocratie, par ailleurs, suppose l’individuation, qui est la façon de « lutter contre sa propre entropie ». Par ce processus, les membres de la société démocratique, autrement appelée Etat de droit, réinjectent sans arrêt de la signification dans un corps qui tend à se figer dans une caricature méconnaissable de lui-même, et donnent peut-être à des mots comme « peuple » un sens autre que purement mythique. L’individuation se dégrade en individualisme en même temps que la démocratie semble se dénaturer dans le populisme. Ici, Cynthia Fleury amorce un regard qui paraît juste sur ces notions :

Si plurivoque que soit le terme de populisme – dit-elle – tant il recouvre une variété de situations, il contient néanmoins quelques invariants : le populisme est une critique des élites, la revendication de détenir le vrai sens du peuple. Le populisme saurait lui ce qu’est le peuple, les vraies gens, les petites gens, l’homme commun, le lésé depuis toujours, l’individu dans son plus simple appareil. Le populisme croit en son discours infaillible sur le peuple. En ce sens, il contredit la vocation faillible de l’Etat de droit. Dès lors, la critique des élites n’est que l’avant-poste de la critique des intellectuels, voire du logos lui-même, tant la culture ne peut être selon lui que dominante et l’adjuvant du pouvoir. De fait, s’il est difficile à déconstruire, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur des vraies craintes de tout bon démocrate, quant à la servitude et à l’injustice qu’il subit parfois. Mais les régimes populistes sont tout aussi inféodés au pouvoir que leurs aînés.

Ceci étant dit, le texte est loin d’être univoque, tranchant, il se fait aussi à double lecture, non sans parfois paraître un peu confus, mais on ne pourra pas accuser la philosophe de schématisme, ni d’analyse grossière voire caricaturale : en même temps qu’elle tente de montrer la supériorité d’un concept sur un autre, elle n’en concède pas moins que cet autre est en quelque sorte « excusable », il serait juste une ébauche mal réussie du premier, un semblant qui, parce qu’il est trop semblant et pas assez authentique, tomberait dans le travers grossier. En somme, ce qu’elle nous explique, c’est que le populisme n’est pas loin de la démocratie, comme l’individualisme n’est pas loin de l’individuation, et que pourtant, ce n’est tout simplement pas la même chose du tout. Elle dit que la démocratie est par essence populiste – mais « si toute démocratie est populiste, tout populisme n’est pas démocratique » (p. 201) – parce que (p. 202) « elle veille toujours à dénoncer non pas la secessio plebis, mais la sécession des élites devant laquelle le peuple doit précisément se rebeller ». Citant Christopher Lasch (La Révolte des élites et la Trahison de la démocratie, coll. Champs Flammarion, 1995), elle note que « Naguère, c’était la révolte des masses qui était considérée comme la menace contre l’ordre social et la tradition civilisatrice de la culture occidentale. De nos jours, cependant, la menace principale semble provenir de ceux qui sont au sommet de la hiérarchie sociale et non pas des masses ».  « Autrement dit – reprend-elle – les élites qui auraient dû consacrer l’avènement de l’individuation ont, à l’inverse, promu son antithèse, et participé à son dévoiement. Elles ont entériné l’inversion même de son sens, et proposé au plus grand nombre un imaginaire dévastateur où l’individualisme prenait littéralement la main sur l’individuation ». En somme, les élites (entendons par là ceux et celles qui détiennent une autorité, qu’elle soit de l’ordre de l’enseignement, de la juridiction ou du politique) auraient tort de se plaindre et de crier au populisme – toujours démagogique – puisque c’est d’elles que viendrait en fin de compte l’exemple, ou plutôt le mauvais exemple (on songe ici par exemple à l’affaire Cahuzac) qui révèle le peu de cas qu’elles font de « l’individuation qualitative ». Les « sujets » (qui sont bel et bien tels dans l’ordre hiérarchique du monde) sont trompés et on ne saurait leur reprocher leur comportement puisque, justement, en ne voyant dans l’individuation que l’individualisme résumé le plus souvent au mirage de l’argent, ils ne font que mieux encore adhérer aux « valeurs », ou contre-valeurs, de ces élites. On songe ici à un Macron persuadé que tout ce que veulent les jeunes, c’est gagner de l’argent. Et Cynthia Fleury de conclure :

Si l’individualisme a tant prospéré, c’est qu’il a été, certes, porté par les élites, mais qu’il a été l’objet d’un trafic fantasmatique entre les élites et le peuple. Plus le fossé des inégalités sociales se creusait entre elles et lui, plus l’idéal de l’individualisme masquait la supercherie et invitait ledit peuple lésé dans son individuation à ne désirer que l’individualisme, croyant par là-même satisfaire son besoin d’individuation. L’opération de passe-passe fut ainsi idéologique, et la falsification a perduré sans nécessiter un usage de la force plus contraignant. Des idéologies de droite ou de gauche, ignorant toutes deux le sens et le rôle de l’individuation dans la préservation de l’Etat de droit. (p. 203)

Trois pages denses dans ce livre (pp 200 à 203) qui démontent bien, à mon avis, un fonctionnement idéologique dans lequel nous sommes tous pris… et qui montrent aussi que des philosophes existent encore en France aujourd’hui qui ne se contentent pas de sermons ou d’anathèmes. N’est-ce pas là, aussi, une vraie pensée de gauche, à l’heure où l’on prétend que celle-ci serait devenue inexistante, laminée, réduite à un vain ressassement de slogans anciens ? Pourtant, Cynthia Fleury ne fait guère la une des médias, se contentant d’une chronique régulière dans l’Humanité (ce qui n’est déjà pas si mal, on avouera).

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