Dites-nous comment survivre à notre folie

h2_2011.493a-jPixCell Deer #24, 2011, Nawa Köhei

(titre emprunté à Kenzaburô Oé)

S’essayer, en ce début d’année 2016, à réfléchir à ce qui nous arrive collectivement, cette perte de repères, ces chamboulements dans la manière que nous avions jusqu’à présent de penser les choses du domaine politique, c’est-à-dire de l’organisation de la société…

Penser la société : sans doute une ambition folle. Elle est devenue si complexe… interférant tellement avec d’autres systèmes, le système environnemental biologique par exemple, que la penser adéquatement supposerait que l’on pense aussi la biosphère et par-delà, qui sait, l’univers. On va me dire aussi que c’est l’affaire des sociologues. Bourdieu s’offusquerait que des non sociologues, ne disposant donc pas, selon lui, des outils et techniques de la science, se permettent en toute innocence de dire qu’ils vont essayer de « penser la société ». Et puis quoi encore ?

Oui, mais enfin n’y aurait-il pas une manière, si ce n’est de penser la totalité, du moins d’en penser une partie, ou de poser les jalons pour une réflexion qui dépasserait les sempiternels ressassements concernant « la politique » (désastreuse), les institutions (en péril) ou les classes sociales (qui se dissolvent, se déforment, donnent lieu à des créatures méconnaissables etc.). Nous tenterions par là de sortir des cadres qui nous abrutissent. Je parle d’abrutissement à dessein : à force de ressasser, nous tournons en rond comme des bêtes. Et puis, si on n’est pas sociologue, on n’a pas moins besoin de cette pensée, ne serait-ce que pour soi, autant peut-être que tout un chacun a besoin de se faire une connaissance de sa langue, même s’il n’est pas linguiste. On pourrait alors essayer de penser cet objet sans référence aux polarités abusives (ce qui est bien vs ce qui est mal, la gauche vs la droite etc.). Le philosophe Vincent Descombes qui commente un livre récemment paru de Frédéric Lordon dans L’Obs n°2228 de début janvier parle des « marxistes post-althussériens [qui] ont parfois recours à une discipline de pensée spinoziste pour se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable ». Ainsi, à propos du livre qu’il commente, il dit : « Précisément, Lordon veut penser les structures politiques « en deça du bien et du mal », préalablement à toute définition d’une ligne politique ». C’est bien dit… et même si je ne sais pas si je peux m’identifier à un « marxiste post-althussérien », je m’y retrouve assez. Oui, il faudrait « se garder de toute sujétion de l’analyse à la visée d’une réconciliation finale entre le réel et le désirable… ». Se contenter, justement, de ce que dit Spinoza, ici paraphrasé par Deleuze : « SOCIETE : Etat (civil) dans lequel un ensemble d’hommes composent leur puissance respective de manière à former un tout de puissance supérieure. Cet état conjure la faiblesse et l’impuissance de l’état de nature, où chacun risque toujours de rencontrer une force supérieure à la sienne capable de le détruire », et, plus loin : « … cette puissance du tout ainsi formé est transféré à un Etat, monarchique, aristocratique ou démocratique (la démocratie étant le plus proche de l’absolutum imperium et tendant à substituer l’amour de la liberté, comme affection de la Raison, aux affections-passions de crainte, d’espoir et même de sécurité ».

Mais, c’est une banalité : il est de plus en plus difficile de comprendre les évolutions de la politique menée par l’Etat, lequel apparaît aux yeux des sujets que nous sommes (sujets aux deux sens de sujets psychologiques et de sujets d’une institution) lointain et déconnecté de nos préoccupations immédiates. Il devient alors tentant de rompre avec lui, à la manière de ces groupes dissidents : zadistes, libertariens et autres survivalistes sur lesquels l’excellent magazine « Usbek & Rica » donne un passionnant dossier dans son dernier numéro. Cet Etat est pourtant toujours le garant de ce à quoi nous tenons : les solidarités et la sécurité (interne comme externe). Cela, même les plus individualistes « hors-système » d’entre nous ne peuvent le contester. J’aimerais les voir, sans Etat, résister à une menace terroriste, ou bien toujours sans Etat (ici incarné par son bras puissant qu’est la Sécurité Sociale) faire face à la maladie grave… Alors, l’Etat, finalement, nous concerne quand même, mais à quoi s’apparente son fonctionnement ?

55hobbesleviathansmallL’Etat-Léviathan de Hobbes

On peut faire l’hypothèse que le pilotage de l’Etat s’apparente plus à de la cybernétique (au sens défini par Norbert Wiener), qu’à de la « politique » au bon vieux sens du terme. Ce serait comme un vaisseau gigantesque (qui se nommerait « Léviathan » bien sûr) que des impulsions savamment calculées finiraient par diriger en essayant de lui éviter les écueils. « L’Etat hollandais » (nous appellerons ainsi l’état actuel) manœuvre ainsi au plus près : son but légitime est de nous faire éviter la catastrophe FN. Il n’a plus de « gauche » que le vague souvenir du moment de l’élection présidentielle (on a dit que c’était un président « de gauche », mais ensuite on a vu qu’il se détournait de tous ses engagements « de gauche » – je mets « gauche » ici entre guillemets car je n’ai pas donné de définition précise à ce terme), alors « la gauche », « la gauche de la gauche », « la vraie gauche »… il s’en tamponne. Et celle-ci disparaît. Ou fait semblant de réapparaître de temps en temps, quand, par exemple, un Mélenchon arrive à mettre son mot dans le brouhaha des médias, ce qui, en général, s’avère contre-productif (les gens n’auront rien compris, il apparaîtra comme décalé, son discours d’indignation fera vieillot… à mon avis, les gens de gauche devraient faire carrément la grève des médias, c’est-à-dire ne plus paraître à la télé ni dans la grande presse nationale, ils emploieraient ainsi le temps libéré à se réunir et à réfléchir à des projets nouveaux, si c’est possible, et s’ils le peuvent, ils pourraient aussi intervenir plus efficacement dans les réseaux sociaux, infiltrer les mouvements du genre « zadiste » etc. bref, tenter de conquérir une nouvelle modernité). L’Etat hollandais ayant identifié l’écueil majeur, il ne faut pas s’étonner qu’il agisse en conséquence, il n’est alors gouverné que par les lois de la cybernétique, ou de la théorie des jeux. Sa stratégie peut alors être de retirer le tapis de dessous les pieds du FN (le coup de l’extension de la déchéance de nationalité). Elle vise en tout cas à laminer l’autre « puissance » en jeu dans cette navigation à haut risque, le parti dit des « Républicains » qui, jusqu’ici n’a eu qu’une stratégie fautive concernant l’évitement de cet écueil. « Embrasser les idées de… », « mimer les réactions de… » est évidemment une très mauvaise stratégie et n’a rien à voir avec « retirer le tapis de dessous les pieds » ! Et si un adversaire au jeu se fourvoie ainsi, il y a deux solutions : l’éliminer ou bien le ramener vers soi. Il n’est plus du tout question ici d’opposition « droite-gauche », encore moins de fidélité aux engagements pris à une autre époque de l’évolution du jeu. Dans cette perspective « ludique », les mots et expressions du langage ne sont que des jetons, des pièces que l’on échange sans qu’à aucun moment on ait besoin de savoir le contenu de ce qu’il y a d’écrit sur la pièce. On peut jouer le jeton « unité nationale », ou bien on peut jouer le jeton « valeurs de la République ». La circulation des jetons à l’intérieur de ce grand jeu entre ses partenaires ressemble tout à fait à ce que les informaticiens formalisent dans la synchronisation de systèmes parallèles, un jeton peut être doté d’un certain « poids », acquis au cours de sa circulation, et représenté par un certain nombre de voix (d’électeurs) ramassées au cours de la partie. Mais la formule « unité nationale » ne signifie pas « unité nationale », elle signifie tout juste son poids.

norbert_wiener_3220px-John_Forbes_Nash,_Jr._by_Peter_Badge

(Norbert Wiener et John Nash)

Fini le temps où la gouvernance charriait des affects, où nous pouvions penser que la venue au pouvoir de tel ou tel allait « changer la vie », apporter le bonheur ou je ne sais quoi. Aujourd’hui, quand un parti pour qui nous avons voté gagne les élections, nous sommes contents comme lorsque notre équipe de foot préférée gagne un match, mais nous oublions le lendemain. S’il perd, on est un peu déçu, mais là encore, dès le lendemain, nous vaquons tranquillement à nos occupations. Je me souviens d’un acteur de cinéma (je crois que c’était Thierry Lhermitte) à qui le journaliste de télé demandait ce qu’il pensait de Hollande et qui répondait qu’il était satisfait parce qu’il n’attendait d’un président que d’être un bon syndic de copropriété. Sage parole, où ne passe aucun affect. De ce point de vue, Hollande aura été, quoiqu’il arrive, le meilleur président de la Vème République. Quel professionnalisme ! Quelle technicité ! On l’aura noté dans la suite des attentats : ses discours sont parfaits. Juste ce qu’il faut d’émotion. Mais surtout, surtout : de la dignité. Cela lui est concédé par ses pires adversaires. Donc tout va bien. Nous pouvons continuer à regarder se jouer la partie en appréciant la finesse des acteurs. Il serait facile ici de ricaner et de prendre position pour un divorce définitif entre « eux » et « nous ». Nous aurions bien tort. Car c’est quand même, l’air de rien, notre sort qui se joue, sans que nous ne sachions à aucun moment quels ressorts figurent derrière telle ou telle prise de décision. Situation terriblement angoissante. Combien de temps allons-nous la supporter ? D’autant que, contrairement peut-être à ce que peuvent penser nos chers dirigeants, les mouvements qui se produisent au niveau de la guidance infligent des traces, des blessures sur le niveau d’en dessous, celui qui, plus ou moins lui sert de substrat (ne serait-ce qu’en « votant »…). Un état d’urgence long de trois mois inflige des marques, sous forme d’assignations à résidence et de perquisitions abusives, inutiles sûrement (car, comme le disait je ne sais plus qui, cela peut s’avérer utile dans un immédiat où des terroristes peuvent être pris de court, mais pas au-delà d’une certaine période). Il y a des frottements qui s’exercent entre les actions du Prince et le socle qui les soutient… et il semble que l’essentiel de l’action militante (dans les associations par exemple) soit de réduire ces frottements…

***

Entre l’Etat et nous : les médias, dont le but est de créer, gérer, contrôler les représentations que les gens sont autorisés à avoir dudit Etat, ou plutôt de la manière dont il est incarné à un moment par une ou des personnalités : président, ministres, intellectuels médiatiques (qui eux, insufflent LES représentations). Les médias auxquels sans doute pourrait s’appliquer le modèle « épileptique » de Lionel Naccache : comment se fait-il que très souvent, leurs couvertures disent la même chose (au point que « Le Point », « L’Express » ou « L’Obs » sont indifférenciés) ? Il n’y a pas de présupposé complotiste ici : les patrons des divers médias ne se réunissent pas le lundi matin pour décider de ce qu’ils vont mettre en couverture à l’unisson, ils sont simplement amenés, de par leurs stratégies, à converger. C’est une banalité de la Théorie des Jeux : si A pense que, inévitablement, B va dire P et qu’il est bien qu’il se coordonne avec B car sinon, il risque de perdre en lectorat car A pense que ce que B met en couverture aura été choisi pour attirer le lecteur, alors A et B mettront la même chose en couverture (raisonnement symétrique bien entendu, B pense la même chose de A). Le résultat est une homogénéisation des représentations qui a pour but de paralyser plus ou moins le corps social, de le figer dans ses représentations.

***

Et puis il y a les gens, vous, moi et tous les autres, qui interagissent désormais sur les réseaux sociaux, ensemble de connexions peu maitrisable et qui peut provoquer par moment l’analogue d’un orage magnétique : tout le monde polarisé dans le même sens, grosse masse qui attire la foudre ou au contraire la provoque…

Comment survivre à tout cela, pour quoi nous ne semblons pas avoir été « programmés » ?

(à suivre)

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Les humains sont-ils des réseaux raisonnables ?

9782738133298FS«Hygiène de vie des sociétés épileptiques», «médications antiépileptiques macrocosmiques », « prise en charge des auras spirituelles macrocosmiques »… autant de titres de chapitres pour un livre étrange, vite lu et probablement vite écrit : « L’homme réseau-nable, du microcosme cérébral au macrocosme social » du chercheur en neurosciences et professeur de médecine à la Pitié-Salpêtrière Lionel Naccache. Son auteur est connu et prestigieux dans son domaine, ayant écrit notamment un livre qui a fait date : « Le nouvel inconscient », dans lequel, loin de renvoyer Sigmund aux oubliettes, il montrait qu’avec les moyens du bord qui étaient les siens, l’illustre Viennois avait compris bien des choses avant l’essor des sciences cognitives et de leur arsenal d’observations. Mais ici, notre neurologue cède à un penchant humain bien compréhensible même si parfois répréhensible, celui d’extrapoler à partir de son domaine pour tenter de tirer des conclusions dans un autre, plus « macroscopique », plus « global » par le seul fait que les deux domaines se ressembleraient, qu’il y aurait même de fortes analogies entre eux.

440px-World-airline-routemap-2009(carte extraite de https://fr.wikipedia.org/wiki/Transport_a%C3%A9rien)

Tout un chacun, feuilletant les revues mises à disposition des passagers par les compagnies aériennes, au moment de l’envol, a pu s’émerveiller des réseaux des lignes de la compagnie, avec ses hubs, ses épines dorsales et ses voies de traverse et à pu se dire : « tiens, on dirait un réseau neuronal »… mais n’en a pas pour autant poursuivi la métaphore. Lionel Naccache, lui, si. L’idée lui vient même paraît-il lorsqu’il se promène avec sa compagne en bordure d’une plage méditerranéenne. Au lieu de se laisser griser par le petit vent qui vient du large, il se dit tout à coup : tiens, cet endroit pourrait être n’importe où, Tunisie, Floride, La Grande Motte (je ne sais pas s’il cite cette station de l’Hérault, c’est moi qui la rajoute !), Israël (plage nord de Tel-Aviv)…. On pourrait facilement perdre ses repères et ne plus savoir où l’on est, si l’on n’avait une mémoire de nos déplacements… A partir de là, il se fait la remarque que, dans notre monde hyper-connecté, de plus en plus de lieux à grande distance les uns des autres se ressemblent trait pour trait : centres commerciaux, aéroports, grands hôtels, avenues des grandes villes où se répètent toujours les mêmes marques etc. Il appelle cela le « voyage immobile » : on a bougé physiquement et pourtant, on a la sensation de se trouver à la même place (Lorette Nobécourt, dans sa « Patagonie intérieure », faisait une observation similaire : partie au bout du monde pour faire un voyage au bout d’elle-même, elle se retrouve à Port-Williams où, finalement, la petite épicerie où elle achète son lait et ses corn-flakes lui rappelle irrésistiblement celle de son village de France). Observation bien banale que nous nous sommes tous déjà faite… mais lui, il rapproche cela du phénomène des crises épileptiques. Que se passe-t-il en un tel cas ? il se passe que des zones plus ou moins éloignées de notre cerveau en viennent à se synchroniser et à être activées simultanément : ces zones ont des patterns d’activité neuronale qui ne permettent plus de les distinguer ! Si ce phénomène s’étend, on a la fameuse crise d’épilepsie complète où le sujet tombe à la renverse, dans les convulsions du corps, les tremblements, l’inconscience. « L’épilepsie, dit-il, n’est rien d’autre qu’un mode de fonctionnement caractérisé par un excès soudain de communication entre des régions cérébrales distantes qui deviennent indistinguables les unes des autres puisqu’elles oscillent ensemble de manière indifférenciée ». Autrement dit, « l’épilepsie est un voyage immobile microcosmique ». C’est de cette analogie qu’il part pour penser notre monde. Je l’ai dit : c’est risqué ! Car enfin, n’y a-t-il pas, à côté de ces ressemblances évidentes, des dissemblances non moins évidentes ? Le rappel qu’il nous donne en deux ou trois pages des fonctionnements de base de notre cerveau indique déjà des points lacunaires importants dans notre connaissance : nous savons tous bien que les milliards de synapses que nous abritons sous notre boîte crânienne obéissent à des règles d’activation qu’on peut reproduire artificiellement sous forme de réseaux électroniques : les décharges électriques sont transmises le long des axones et, à chaque « porte », est calculé un seuil à partir duquel le neurone d’accueil va être activé ou non, ce qui, à son tour, va lui faire envoyer une décharge le long d’un autre axone et ainsi de suite. Cette description fascinante (et scientifiquement exacte) achoppe néanmoins toujours sur un point fondamental : « qui » donne l’impulsion initiale ? « quoi » décide du train de signaux à envoyer ? « Le sujet » ? mais justement, ce sujet, c’est lui qu’on voudrait récupérer comme produit, comme résultat de cette activation en parallèle de ces myriades de cellules… Que vient faire la conscience, là-dedans ? On n’en sait évidemment rien. On a souvent soulevé ce problème en laissant même sous-entendre qu’après tout, la « conscience » était peut-être inutile, nous serions des zombies et le phénomène de la conscience apparaîtrait a posteriori, comme pour nous donner un petit goût à la vie, en quelque sorte (je plaisante, bien sûr). Francisco Varela, qui était un grand cogniticien des années quatre-vingt quatre-vingt-dix, a développé la réflexion sur ces questions dans « L’inscription corporelle de l’esprit », écrit en collaboration avec Eleanor Rosch et Evan Thompson, il partait de l’idée que le problème aujourd’hui selon lui n’était plus tant celui de la relation corps-esprit que celui de la relation esprit-esprit, où dans sa première occurrence le mot « esprit » renvoie aux mécanismes neuronaux, qui n’ont nullement besoin du concept de « conscience » pour être décrits, et dans sa seconde à l’esprit au sens phénoménologique du terme. A ma connaissance, le problème n’est pas résolu, et il est loin de l’être, me semble-t-il… (on lira avec profit sur ce sujet le billet de blog de François Loth : http://www.francoisloth.com/brouillard-dans-lidentite-espritcerveau/ ). Tout cela pour dire que le modèle neuronal exposé par Naccache nous laisse sur notre faim, il lui manque l’essentiel : nous sommes des « sujets » ! Par quel miracle ? Nous n’en savons rien, mais n’empêche que… (à moins de croire à une fable selon laquelle tout cela se déterminerait mécaniquement « sans nous » et que notre moi ne serait que décoratif…). Alors, bien sûr, à partir de là, autrement dit en mettant entre parenthèses le sujet, on peut mettre en rapport réseau de neurones et réseau de connexions sociales (transports, communications etc.), mais on charrie toujours avec soi la même incompréhension, la même difficulté, celle du sujet.

D’un autre point de vue, ce sujet dont nous savons qu’il existe du côté « neurone » sans qu’on puisse voir son rôle lorsqu’on analyse les réseaux, il est singulièrement manquant du gal-1219169côté social… A moins de remonter aux théories obscures d’un Teilhard de Chardin, on n’a jamais entendu parler d’un « sujet collectif », universel, qui exprimerait la conscience que la société a d’elle-même… Soyons honnête, Naccache fait tout ce qu’il peut pour nous montrer qu’il n’est pas prisonnier de son analogie, il cite des exemples, tirés du passé, où l’analogie entre deux ordres de phénomènes a plutôt servi à des fins idéologiques (il évoque le « sida mental », expression inventée par Louis Pauwels, et vite reprise par Le Pen), mais il ne nous convainc pas vraiment de la « neutralité » de sa métaphore. La poursuivant, même, il fait preuve de beaucoup d’audace en proposant d’interpréter des phénomènes liés à l’épilepsie en termes sociétaux. Ainsi de « l’aura épileptique » qui fut décrite ainsi par Dostoïevski : « vous êtes tous en bonne santé mais vous ne pouvez pas vous douter du bonheur suprême ressenti par l’épileptique une seconde avant la crise ». Ces états intérieurs sont caractérisés souvent, est-il dit, par « un sentiment d’urgence à créer ». Y aurait-il de possibles équivalents macrocosmiques à ces auras épileptiques ? « Un monde sur le point de perdre conscience par un mécanisme épileptique fait-il parfois lui aussi l’expérience d’états inédits ? », « Existerait-il quelque chose comme une saillie de créativité sociétale épileptique ? », voici les questions soulevées par Naccache, auxquelles il s’empresse de répondre que… ce qui lui semble le mieux ressembler à une aura épileptique à notre époque serait… le retour du fait religieux ! Hors de question ici de nier, bien entendu, le phénomène en question… mais l’esprit naïf verrait plutôt là un réflexe massif de peur, une sorte de recherche inconsciente d’un refuge auprès de l’idée de Dieu au moment où, en effet, le réel se complexifie et où l’angoisse étreint les peuples face à leur avenir qu’un état de bonheur pour l’individu, voire un grand moment de créativité face à la crise. C’est en tout cas l’établissement d’une correspondance qui paraît bien arbitraire.

260px-Lionel_Naccache_par_Claude_Truong-Ngoc_janvier_2014Décidément, « comparaison n’est pas raison ». Et cela l’est encore moins lorsque le neurologue se demande quels remèdes pourraient s’appliquer à notre société pour éviter les crises épileptiques, en correspondance avec ceux que l’on applique au sujet malade en psychiatrie. Va pour l’hygiène de vie… L’épileptique a à apprendre à vivre avec sa maladie et pour cela, le médecin lui prescrira des règles de vie (sommeil régulier etc.) auxquelles Naccache fait correspondre… les lois de la démocratie (sympathique, mais là encore… bien arbitraire !), le médecin lui fournira également des drogues qui interviendront au niveau des synapses du patient pour maintenir sa conscience éveillée… ici, Naccache affirme sa foi dans les interventions des « lanceurs d’alertes », individus singuliers qui diffusent des « mèmes » dans le système afin de régénérer sa faculté de conscience…

Va pour tout cela, qui est sympathique en effet, mais au niveau de la chirurgie,… c’est autre chose. Bien sûr, Naccache est trop raisonnable et démocrate pour sombrer à ce stade dans la parfaite analogie… car les opérations visant à séparer les deux hémisphères ou à isoler une région en empêchant des influx nerveux de passer vers l’intérieur… n’ont que trop de correspondants évidents dans le monde social, dont de moins démocrates que lui pourraient se faire les propagandistes en s’appuyant sur l’ensemble de la métaphore.

On voit donc bien les limites de l’exercice, le point où tout cela bascule dans un mixte étrange de bons sentiments (sauver le monde comme on soigne un malade) et de tentations redoutables. Il est curieux qu’un scientifique s’adonne (encore) à de telles spéculations, qui n’ont guère de fondements, en réalité. Désir de totalisation du savoir ? Volonté d’intégrer nos évènements contemporains dans une théorie d’ensemble ? De justifier a posteriori le « retour du religieux » ? Difficile de savoir. Ce genre d’approche analogique, provoquant certes des rapprochements amusants, des courts-circuits dans la pensée qui pourraient être féconds, reste en tout cas trop globale, abstraite, générale, pour qu’on en tire quelque chose d’utile, de concret.

La société reste à penser en des termes neufs, qui ne soient pas calqués sur un modèle extérieur (physique, biologique, linguistique). Mais hélas, comme le disait hier Marcel Gauchet sur France Inter, nous n’avons pas avancé beaucoup sur la voie de découvrir les nouvelles catégories qui seraient nécessaires pour penser la société actuelle…

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New York, toujours aussi haut

« J’ai vu New York / New York USA / Je n’avais rien vu d’au / Je n’avais rien vu d’aussi haut / Oh! C’est haut, c’est haut New York » chantait Gainsbourg. Je peux dire la même chose. En ce début de janvier, tu te souviens, C. comme il faisait froid, pas les deux premiers jours pourtant, mais après, quand le beau temps justement était arrivé, avec son ciel bleu et glacial, et comme cela nous fatiguait de marcher au long des grandes avenues depuis l’Empire State jusqu’à Tribeca, depuis là-haut jusque là-bas, au pied des glaciers transparents que sont devenus les gratte-ciel des années 2000. Si transparents que, se confondant avec la lumière du ciel, on dirait qu’ils ne sont là que comme des fantômes ou des sortes de voiles tendues au-dessus d’une vie grouillante d’en bas. New York, le Ciel et l’Enfer.

New York, Manhattan, Brooklyn. Le pont de Brooklyn et ses drôles de manchons autour des câbles. Son couloir trop étroit pour piétons et vélos. Brooklyn Promenade, face à la High Line. Comme ils ont dû être interdits ceux qui se promenaient là un certain jour de septembre quand ils ont « vu »… car d’où pouvait-on mieux voir ? Les « évènements » de septembre, du 11 plus précisément, comme on y pense, en arpentant les rues de Lower Manhattan, et plus encore évidemment quand on visite le Mémorial… La gorge se serre, on prendrait presque mal devant ces témoignages innombrables, restes de vêtements abandonnés, vieux sacs, porte-monnaie, poupées, gants, portraits. Reconstitution, films, récits répétés, piliers extraits de l’enchevêtrement des ruines, camions de pompiers écrasés. New York, Harlem, Bronx. Ne sont plus ce qu’ils étaient. Gentryfiés ils ont été… pourtant subsiste encore quelque église baptiste pour le gospel du dimanche matin. Duane, le jeune guide qui nous y accompagne : « vous croyez tous, les Européens, que le but d’une société est l’égalisation des chances, eh bien, non, pas ici ! ». Passage devant les universités (« ici, c’est entre cinquante mille et quatre vingt mille dollars par an, les inscriptions »). Yankee Stadium. Hudson River. En face le New Jersey. Newark, où se passe « La pastorale américaine », de Philip Roth. Drôle de livre entre parenthèses. Des passages renversants, coup de poing, et puis des longueurs, des longueurs… et tout ça pour faire comme si les déboires de la société américaine étaient dus au fait que maman a un amant et papa a une maîtresse… New York, état de l’Empire, état de luxe, de luxure et de pire. Desesperate Homeless in the streets. Mais qui les voit ? Qui ne marche pas carrément dessus ? Depuis l’observatoire de l’Empire State Building, au moins, on ne voit rien. Je veux dire : on ne voit pas la misère. La misère est trop microscopique, c’est la vermine, elle grouille, on ne la voit pas du ciel. De là-haut, les autos sont des jouets au 1/86ème et on ne voit même pas les gens. On voit juste les tours, les pyramides, les boites qui s’empilent jusqu’aux nuages et les fumées. Et le ciel. Dommage qu’il n’y ait plus de transatlantiques. Dommage que ce ne soit plus comme quand Paul Strand filmait New York en 1920… New York les musées.

Le Metropolitan Museum of Art notamment, les plus riches collections. Je découvre l’Egypte de l’époque romaine. Je vois enfin les plus célèbres El Greco. Et tu vois encore du Caravage toi qui les aimes tant (« les musiciens » entre autres). Et van Dijk et Rubens. Et Vermeer, et Rembrandt. Et Greuze, et Corot et Rousseau et les impressionnistes et Gauguin et van Gogh. Et l’art asiatique. Japonais en particulier. Un faon empaillé coulé dans le verre avec des bulles de cristal, la vision peut-être la plus poétique de tout un voyage (oeuvre de Nawa Köhei, PixCell Deer #24, 2011, Mixed media: taxidermied deer with surfaced covered with glass, acrylic, and crystal bead).

Le Guggenheim qui expose en ce moment Alberto Burri, le brûleur de matériaux, de bois, de plastique, transparent, blanc ou rouge, plastiques troués, plastiques tordus à la manière des poubelles incendiées. Le MoMa un peu en reste, qui n’a que les sculptures de Picasso à se mettre sous la dent (pas ce qu’il y a de mieux dans l’œuvre du maître, cessons de prendre une selle de vélo munie d’un guidon pour l’équivalent de la victoire de Samothrace, voire même pour un Giacometti) et quelques Pollock au format restreint.

New York la musique. « Un Américain à Paris » au Palace. Spectacle qui vous en met plein les yeux les oreilles et dont les décors sont un hommage à l’art abstrait des années cinquante. Malheureusement Chris Botti, un trompettiste, au Blue Note, qui en fait de jazz, joue les rengaines d’Andréa Bocelli. Sirupeux au possible. New York les fast food, les Wendy’s, les Chipotle, les Prêt-à-manger ( ???), les O’Reillys, les Starbucks. Ne pas oublier de rajouter le pourboire. 15% de 16,90, ça fait combien déjà ? Ah bon, c’est pas assez ? faut mettre 18%, 20% ? N’exagérons pas quand même… New York le fric. Il nous a bien dit Duane : « ils n’en veulent qu’à votre argent. Quand vous avez fini de consommer, ils viennent tout de suite avec la note, c’est pour que vous ne restiez pas. Il y en a d’autres qui attendent ». Oui. Il y en a toujours d’autres qui attendent…

Empire States Building oh! c’est haut
Rockfeller Center oh! c’est haut
Internationnal Building oh! c’est haut
Waldorf Astoria oh! c’est haut
Panamerican Building oh! c’est haut
Bank of Manhattan oh! c’est haut

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Difficulté à transmettre dans la Chine pop

Quand le temps s’accélère et se met à aller beaucoup trop vite, quand les mondes s’éloignent trop rapidement les uns des autres, comment voulez-vous instaurer une communication, comment voulez-vous assurer une transmission ? C’est ce qui arrive en Chine si on en croit le nouveau grand film de Jia Zhang Ke : « Au-delà des montagnes ». Résumé (connu, je pense, depuis la sortie à Cannes mais qu’on peut rappeler quand même) : trois périodes se succèdent.

AU-DELA-DES-MONTAGNES-Jia-Zhang-Ke-Photo-2-554x317

1999 : l’enthousiasme d’une bande de jeunes qui se disent qu’avec les changements en cours en Chine, l’avenir peut-être leur appartient… une belle jeune fille qui trouve néanmoins qu’elle a les pommettes trop larges, fait chavirer les cœurs de deux jeunes hommes : un mineur plein d’humour et de tendresse, mais pauvre, un propriétaire de station-service, un peu gommeux et qui ne rêve que de réussite financière. Qui croyez-vous qu’elle choisisse ? Le riche évidemment. Tout en continuant d’avoir un faible pour le pauvre. Mais la vie est la vie et il faut conquérir ce qui peut l’être. Le pauvre s’en va, baluchon sur le dos, vers une autre région, il balance la clé de sa maison par-dessus les murs le jour où il apprend que la belle va épouser le riche… Le riche fait un enfant à la belle, il l’appellera « Dollar »…

2014 : (Attention, le film commence vraiment : c’est à ce moment qu’apparaissent titre et générique !) Le riche est parti vivre à Shanghaï avec l’enfant. Le couple a divorcé. Tao, la belle, travaille pour une banque et ne gagne pas trop mal sa vie, elle continue de chanter dans les festivités. Le pauvre mineur, lui, a subi quinze ans (voire plus) de respiration au fonds des mines et d’absorption d’air pollué, il en tire un cancer du poumon. Il rentre avec femme et enfant au pays. Manque d’argent pour se soigner. Sa femme va chercher secours auprès de Tao qui, généreuse, s’exécute. Mort du père de Tao. Celle-ci demande à son ex-mari de faire venir son fils pour l’enterrement. Le gamin est pétri de manières incongrues pour sa mère, habillement ridicule, mots anglais, refus de se prosterner. Par Skype, sa belle-mère lui donne des consignes. Tao est triste. Dans une belle scène tournée dans une voiture, Tao, en conduisant, essaie d’expliquer à son fils les raisons de sa tristesse. Elle le raccompagne finalement vers Shanghaï, mais en prenant les omnibus (« afin, dit-elle, de rester plus longtemps avec toi »). Elle lui donne la clé de sa maison (« c’est la clé de ta maison »).

2025 : Le riche a fini par émigrer en Australie, emportant Dollar avec lui. Il vit dans une maison somptueuse d’où l’on voit l’océan. Le fils a perdu tous ses repères. Il ne connaît pas sa langue maternelle. Il faut qu’il suive des cours de chinois pour la réapprendre. Il tombe amoureux de sa prof de chinois, bien sûr, puisqu’elle a l’âge de sa mère et qu’elle lui pose des questions sur sa mère (auxquelles il répond que… « il n’a pas de mère », suprême insulte. Il est, dit-il « un bébé éprouvette »). La prof de chinois – qui, elle aussi, a une mère, soit dit en passant, et qu’elle n’a pas revue depuis qu’elle est en Australie – veut le ramener à sa vraie mère. Laquelle, restée dans sa ville d’origine de Fenyang continue de faire des raviolis en pensant à ce fils qui a disparu. « Tao ? » elle croit avoir entendu sa voix. Elle croit seulement. Le film s’achève. Quoi ? Déjà ? On aimerait qu’il dure encore. On ressent ce qu’on sent quand on arrive à la dernière page d’un roman qu’on a aimé. On voudrait que ça continue.

new_1a_Copyright_Xstream_Pictures_Beijing-850x450Ce film est remarquable car il brosse en un peu plus de deux heures un pan de l’histoire d’un pays où tout s’est accéléré, où l’on est passé du communisme étatique au capitalisme effréné, du goût des traditions à l’aspiration irrésistible de l’étranger, du charbon au pétrole (et au solaire ?) en vingt-cinq ans. Les gens n’ont pas eu le temps de se retourner, des enfants sont partis loin de leur mère, des langues ont été désapprises. Il est déroutant : à aucun moment on ne sait vers où il nous entraîne. On s’attache à des personnages qu’on ne retrouvera plus (le mineur malade), on voit surgir des évènements qui n’auront pas de suite (un avion en flamme qui s’écrase tout près de là où passe Tao). Zhang Ke s’en explique en disant qu’il a voulu être au plus près de la vie où, là aussi, des choses apparaissent et disparaissent sans raison apparente. Il avoue aussi avoir voulu utiliser des plans filmés dans le passé qu’il n’avait jamais trouvé à placer dans ses films antérieurs. C’est comme ça sans doute qu’on hérite de séquences curieuses, comme celle d’un couple français lauréat d’on ne sait quel concours, convoqué sur une estrade pour recevoir bouquets de fleurs et félicitations, et qu’un gnome à lunettes fait s’incliner trois fois pour remercier notre Shen Tao érigée en vedette… Dans ce monde, il n’y a pas de transmission : un mur sépare le père du fils, d’ailleurs le père a continué de parler mandarin, de sorte que le fils, quand il veut lui dire son envie de vivre sa vie, a besoin de faire venir avec lui sa prof de chinois pour qu’elle assure la traduction ! Une belle chanson se fait entendre à vingt-cinq ans d’intervalle, mais les deux fois, quelqu’un dira que c’est dommage, on ne la comprend pas car elle est en cantonnais. Il y avait une clé pourtant, on s’en souvient, celle que Tao avait donnée à son fils avant leur séparation, « la clé de chez toi », et cette clé, on la trouve autour du cou de Dollar dix ans plus tard. On se prend à espérer qu’elle ouvre quelque chose. La prof de chinois – qui, symboliquement, est la vraie go-between entre les mondes, ou du moins essaye de l’être, elle qui a vécu aussi à Toronto – voudrait bien que cette clé serve. Mais on ne sait pas si cela se fera. Le film s’arrête avant. Dollar est-il condamné à vivre dans sa bulle australienne (littéralement un autre monde puisqu’un autre hémisphère) ? Tao ne peut-elle que danser dans la neige pour faire revivre des liens qui semblent perdus ? (dernière séquence du film, la plus belle).

mia-madre-film-di-nanni-moretti-primo-posterVu aussi à peu de temps d’intervalle, « Mia Madre » de Nanni Moretti, émouvant récit autobiographique qui pourrait nous plonger dans l’affliction tant l’atmosphère des rapports entre fille et mère au moment où cette dernière approche de la mort est lourde, s’il n’y avait les facéties de John Turturro, qui campe un acteur fantasque et amnésique. Quoi de commun entre « Au-delà des montagnes » et « Mia madre » ? a priori pas grand-chose, et pourtant… Le film de Nanni Moretti raconte aussi, en filigrane, la déchéance d’un certain cinéma, caractéristique des années soixante-dix (une époque bien lointaine, comme peut l’être 1999 par rapport à 2025 dans le cas chinois), qui montrait les ouvriers grévistes, les patrons voraces et les manifestations bariolées : c’est le film dans le film. Il contraste avec le film lui-même, où le réalisateur est surtout préoccupé par les questions de transmission, lui aussi, comme c’est le cas de Zhang Ke, mais chez l’italien, la transmission est partiellement réussie, lorsque la vieille dame mourante arrive encore à donner des leçons de latin à sa petite fille (scène la plus positive et la plus émouvante) – comme quoi, ces histoires de langue semblent être capitales. L’oncle, joué par Nanni Moretti lui-même (ce n’est pas innocent) semble s’être abstrait de la vie socio-politique (jusqu’à démissionner de son emploi) et en avoir tiré force et sérénité. Je crois que c’est la leçon que veut nous donner Moretti, alors que la cinéaste (qui est donc censée incarner le « vrai » Nanni Moretti) vit dans le tourment perpétuel du fait de sa quête impossible (elle demande sans arrêt aux comédiens de jouer leur rôle tout en restant à côté de leur rôle ! et elle confesse à un moment ne pas savoir trop, elle-même, ce que cela signifie !). Juste pour rire : en comparant les deux films, on s’aperçoit simplement que les larmes chinoises (au moment des enterrements) sont bien plus bruyantes que les larmes italiennes… mais je dis ça pour rire, bien entendu.

Bonne année à tous et toutes! La semaine prochaine je serai en voyage, peut-être pas de billet mardi prochain…

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Lectures d’hiver

OLYMPUS DIGITAL CAMERALectures d’hiver pour un hiver qui n’en a que le nom… J’ai trouvé sur un trottoir de Grenoble, dans les bacs d’un brocanteur, pour un euro cinquante un petit chef d’œuvre, livre d’un auteur dont je n’avais encore rien lu, le Norvégien Tarjei Vesaas, « Palais de glace ».

vesaas4Rare de trouver après avoir tant lu au cours de si nombreuses décennies, livre qui encore nous émeut de façon semblable à ce que nous éprouvions étant enfants lorsque nous nous plongions, émerveillés, dans Le Grand Meaulnes, Nerval, Stendhal ou Saint-Exupéry, œuvres qui, toutes à leur façon, nous ont appris à un moment de notre vie ce que signifiaient les grands mots, l’amour, la mort, la séparation. Des chercheurs, des philosophes s’interrogent sur la place de la lecture, sur ce que nous apprennent les livres, dit savamment : « la connaissance littéraire ». On peut leur suggérer qu’il n’est peut-être de grande littérature qu’initiatique, au sens où elle nous apprend à appréhender les épisodes de la vie. En fonction de ce que nous lirons, nous serons peut-être différents, les mots auront diversement façonné notre esprit, peut-être serons-nous plus ou moins romantiques, la poésie prendra plus ou moins de place en nous. Ce roman de Vesaas, j’aurais pu le lire teenager, et il m’aurait fait l’effet déjà qu’il me fait aujourd’hui. Il raconte une histoire bien peu banale tout en étant universelle. Elle se passe en Norvège, mais qu’importe, elle pourrait avoir lieu dans les Alpes ou dans un massif himalayen. Ce qui est requis seulement est l’abondance de la glace, et la neige qui vient à la recouvrir quand le temps est plus humide et que la température remonte un peu. Siss est une jeune gamine de treize ans, drôle et enjouée, spontanément suivie par ses camarades de classe. Unn est une fille du même âge, mais timide et isolée. Elle vient d’arriver, suite au décès de sa mère, dans ce village dont on imagine les maisons en bois peint de couleurs vives. A priori, tout sépare ces deux enfants et pourtant, va éclater entre elles deux une vraie passion, sous l’emprise du secret. Il aura suffi d’une fois, qu’Unn convainque Siss de venir chez sa tante et qu’elles se découvrent l’une l’autre. Unn a un secret, mais elle ne le confiera pas à Siss, qui sait seulement qu’un tel secret existe. Voilà déjà une magnifique parabole pour faire comprendre ce qu’est l’amour, donner à l’autre ce qu’on n’a pas, aurait dit Lacan, mais plutôt ici ce que rien ne dit qu’on le possède vraiment ou qu’il a de l’importance, car qu’est-ce après tout que ce secret ? Le lecteur lui-même n’en saura jamais rien, c’est dire combien il est convié lui-même à entrer dans le jeu. « Lector in fabula » disait Eco pour signifier la part que prend le lecteur à la construction du récit. C’est dire aussi combien le signifiant, surtout lorsqu’il est manquant, organise les histoires d’amour. Là, l’amour est si fort que, dès le lendemain, Unn ne peut pas se résoudre à revoir son amie Siss dans la banalité de la salle de classe, il lui faut au moins un intermède, quelque chose qui atteigne en sublime ce qu’elle éprouve pour Siss. Elle part donc sur les chemins gelés rejoindre un lieu dont elle a entendu parler, une cascade où s’est accumulé un immense bloc de glace. Lorsqu’elle arrive en ce lieu, elle découvre un vrai palais : la glace est percée de dizaines de galeries et elle ne peut faire autrement que tenter de les connaître toutes. L’exploration commence et on devine qu’elle se terminera mal, dans le froid, l’engourdissement, la mort. Plus tard, tous les habitants du village, les écoliers iront à la lueur des torches à la recherche d’Unn, ils ne la trouveront pas. Et Siss se murera dans le silence comme si désormais se lier à quelqu’un ou reprendre la vie d’avant devait être une trahison du serment de fidélité qu’elle a scellée avec l’amie disparue. Un jour, quand la neige sera venue, elle ira à son tour explorer le palais de glace et aura ce qu’elle croira toujours avoir été une hallucination : l’intacte beauté d’Unn enfermée dans la glace. Ce n’est qu’au printemps que le dégel interviendra, détruisant pour toujours l’édifice et libérant probablement le corps prisonnier dans la débâcle des eaux furieuses. Et Siss reviendra en apparence à la vie normale parce que la tante l’aura délivrée de la force de son serment. Ce récit est magnifique et doit être donné à lire aux plus jeunes car il montre quasiment in vivo de quoi est faite une métamorphose au cours d’une vie. Ils sauront bien sûr qu’il est plusieurs métamorphoses qui se suivent, comme autant de ruptures, d’abandons de dépouilles de soi pour passer continuellement à un autre nous-mêmes, mais rarement en un récit si court, si ramassé, on aura décrit l’une d’elles avec autant de sensibilité. Tarjei Vesaas est considéré comme l’un des plus grands écrivains scandinaves. Né en 1897 dans la région du Telemark, il est mort en 1970. On parlait justement cette année là de lui attribuer le prix Nobel.

Et puis en parallèle, m’a été donné de lire aussi un court roman que je rapproche du précédent, bien qu’écrit par un auteur beaucoup moins connu. Le titre est : « Déneiger le ciel » (quel beau titre, déjà !) et l’auteur en est un certain André Bucher, dont la quatrième de couverture nous dit qu’il est né en 1946 et qu’il vit dans la vallée du Jabron. Un presque voisin en quelque sorte, et presque contemporain. Mon ami Patrice, l’apiculteur, me dit qu’il le connaît de loin, et qu’il ne fait pas qu’écrire : il fait de l’agriculture biologique, là-haut, à 1100 mètres, dans une ferme de Montfroc.

9782848051970FSLà aussi, nous sommes dans la neige et le froid. Sur les pas d’un homme, David, que nous apprenons à connaître, modeste sexagénaire qui fait encore des travaux de bûcheronnage et de déneigement dans sa commune, un veuf qui vit seul sauf à rencontrer parfois Muriel, une infirmière de cinquante six ans. David a eu une fille, Noémie, qui vit dans la région et s’est mariée mais on parle déjà de séparation. Muriel a eu une fille, Martine, de l’âge de Noémie, mais le drame est que Martine a disparu un beau jour de 1994. Elle devait prendre le car pour Gap, mais ne l’a jamais pris. L’avant-veille de Noël, il s’est mis à neiger très fort, de façon persistante, et la neige s’est accumulée en grosses congères que le froid a durcies. David a reçu un appel d’Antoine, qu’il considère comme son fils. Il est venu d’Angleterre pour lui rendre visite. Il a pris le train de Veynes, puis est allé à Sisteron, mais de là il n’y a plus rien. Il décide de marcher et David part à sa rencontre. Nuit hallucinante. La solitude et le froid sont deux ingrédients pour un retour sur soi-même, et au cours de cette nuit, David revoit sa vie, pense à tous ceux qu’il aime, est obsédé par l’image de Martine la jeune disparue et par sa relation avec Muriel. Là aussi, le non-dit fait son effet. Alors que le vent souffle à ses oreilles et que ses pieds s’enfoncent dans la poudreuse, David dialogue avec les absentes. On croit un moment que lui aussi, à la manière d’Unn de « Palais de glace », va finir par s’égarer et mourir de froid sur sa route, mais heureusement il trouve Antoine, et les deux hommes font le chemin du retour ensemble, quasiment en se tenant par la main. Mais, sur ce chemin, il y aura encore beaucoup de détours afin de venir en aide ou d’accorder une pensée aux gens auxquels David est lié. La longue marche se termine au matin, à quelques centaines de mètres de chez lui, au croisement, où il tombe à genoux. Il a voulu tout au long de cette nuit prendre sur ses épaules un peu du mal de vivre de ceux qui lui étaient chers, « s’aventurer dans un tunnel, ou un entonnoir béant au fond duquel il pêchait les âmes ».

tumblr_msew4jZfUt1r3un6lo1_500Le point commun avec le roman de Vesaas, outre la neige et le froid, est bien sûr le poids du non dit, l’économie dans l’écriture, la faculté d’évoquer avec précision un environnement qui nous enserre et nous dépasse et, en même temps, nous attire hors de nous-mêmes. C’est drôle, d’avoir un Tarjei Vesaas à deux pas de chez soi…

Autre découverte, parcourant le marché de Nyons, j’ai trouvé une dame emmitouflée – c’est que même s’il ne neige pas, le vent qui vient du col de Pontias et souffle le matin avant onze heures est frigorifiant – qui vendait quelques livres rares, je lui ai acheté une édition reliée en rouge (aux éditions Messidor !) des écrits érotiques de Louis Aragon en même temps qu’une édition originale (et dédicacée !) du recueil « Gravir » du poète Jacques Dupin.

Joyeux Noël à tou-te-s !

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Paris, Pinocchio et les djihadistes

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Errer dans Paris avec notre petite fille, à un mois des attentats, c’était un peu une crainte, mais cela a été finalement une belle joie… et l’occasion pour moi de voir les minuscules changements intervenus dans un paysage urbain qui m’était familier il y a plus d’une année, au temps où je n’étais pas encore un retraité. Rue de Bièvre, on a rebaptisé le petit square du nom de Danielle Mitterrand. Un peu plus loin, un nouveau restaurant. Sur les quais, presque tous les bouquinistes étaient ouverts.Voilà une chose bien invariable à Paris, depuis si longtemps (mon adolescence) des livres semblables, les vieilles éditions dans lesquelles nous découvrions les poètes, François Villon, Gérard de Nerval, Verlaine, Léon-Paul Fargue, et les gravures et photos sepia d’un temps révolu depuis si longtemps… années 1900, aube de l’après-guerre, quand les façades de la capitale n’avaient pas encore été ravalées et que les autobus étaient à plate-forme. La librairie Shakespeare et Compagnie a été refaite.

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Le Palais de la Conciergerie est tout blanc et la belle horloge de l’angle a été nettoyée et astiquée. Sur le Pont au Change, les touristes sont revenus, et place du Chatelet, le théâtre de la Ville semble parler d’abord aux enfants. On marche dans Paris de nouveau avec allégresse, seuls peut-être les habitants des pays lointains (USA, Japon…) sont légèrement manquants (cela se ressent à la faible fréquentation de mon hôtel préféré) leur absence dépeuplant les plates-formes des cars touristiques. Mais ils reviendront. Chaque pas, chaque émerveillement devant une vitrine d’antiquités ou de tableaux, chaque déclic d’appareil photographique sonnent comme une minuscule revanche en réponse aux attaques du 13 novembre, ces minuscules revanches mises bout à bout finissant par faire la plus belle manifestation de rejet d’une Terreur qu’on voudrait imposer aux Parisiens. On dira bien entendu qu’il y a plusieurs Paris, qu’il s’agit là du Paris des nantis, des fortunés, des heureux membres de la middle class qui ont encore les moyens financiers de voyager et d’offrir à leur petite fille un week-end de rêve où elle aura pu assister à une représentation du « Pinocchio » de Joël Pommerat, visiter la Galerie de l’Evolution (et son annexe pour les enfants) et caresser les petits lapins nains en vente près de la station « Cité »… Oui, la société est stratifiée, triste réalité qui doit nous conduire sans doute à mieux la réfléchir, mais qui ne peut empêcher la Vie de jaillir quand elle le peut.

OLYMPUS DIGITAL CAMERAtouriste japonaise
OLYMPUS DIGITAL CAMERAAffiche du théâtre de la Ville

Il reste qu’en flânant ce week-end dans les rues de Paris ou bien en les parcourant de nuit au fond d’un taxi par la vitre duquel S. pouvait découvrir les éclairages du soir sur la pyramide du Louvre, la place du Palais-Royal et la façade de l’Opéra, on ne pouvait s’empêcher de penser aux attentats et à ceux qui les avaient commis.

A leur propos, une très fâcheuse tendance s’est manifestée dans la presse. Elle consiste à les parer des oripeaux des héros puisque, eux, dit-on, « au moins sont prêts à mourir pour quelque chose ». Comme si « mourir pour quelque chose » était le nec plus ultra des vertus. Le signe d’une haute valeur spirituelle. Sur cette ligne, on a entendu bien sûr l’inénarrable Onfray (alors que les autres, disait-il « ne sont même pas prêts à mourir pour leur iPhone »), un obscur émule de René Girard, un matin sur France-Culture et le dénommé Redeker, s’étalant dans une tribune du journal « Le Point » en y allant très fort, disant : « les terroristes, les soldats de DAESH, se meuvent dans l’univers du sens. Ils ne militent pas pour le rien, le vide, et s’ils détruisent, pratiquent la politique de la terre brûlée, ravagent et tuent sans omettre de se suicider, c’est en fonction d’un projet de type eschatologique qui est la marque du plein ». Ils sont, disait-il, des « militants » et des « soldats », termes dont nous aurions oublié le sens. C’est bien sûr comme cela, j’imagine, que l’ont compris ceux qui ont appris un beau jour de 2012 que l’un de ceux-là avait tiré à bout portant dans la tête d’une petite fille de huit ans… Ces propos sont méprisables et témoignent d’une vision totalement corrompue du réel. Ne seraient-ce pas ces « intellectuels » qui seraient dans un état dramatique de déliquescence, de précipitation vers le vide de la pensée ? Car enfin, ces prétendus djihadistes, on les a vus, on a lu sur eux de multiples témoignages : ils ne brillaient pas par leur profondeur mystique, c’est le moins que l’on puisse dire. Qu’il existe au sein du monde arabo-musulman (voire persan) d’authentiques djihadistes prêts au martyr pour glorifier une cause qui les dépasse, cela se peut bien. Le psychanalyste Fethi Benslama en fait un portrait plus que convaincant dans son livre sur les subjectivités musulmanes, mais ce ne sont pas ceux dont nous parlons. Ils sont plutôt allés, eux, du côté de Raqqah pour y quérir des succès faciles, grosses cylindrés, filles conquises, salaires supérieurs à ce qu’ils toucheraient en France et incroyable jouissance d’exercer leur pouvoir de vie et de mort sur autrui. Ils n’ont pas cherché là les voies de leur « individuation » (pour parler comme Cynthia Fleury) et nos « intellectuels » qui se veulent dérangeants font semblant d’ignorer que si difficile est l’exercice de sa liberté pour chacun de nous, bien facile est la soumission au dogme quand, en plus, celui-ci nous autorise à jouir de « l’étant ». Propos méprisables au titre aussi qu’ils portent offense aux victimes en faisant comme si ces dernières n’étaient que de vains matérialistes épris de bon temps en terrasse de bistrot le vendredi soir, alors que, lorsqu’on lit leurs biographies, diffusées sous forme d’interminable hommage dans les pages de nos quotidiens, on voit bien que ce sont eux qui étaient les plus « pleins », pour reprendre le mot de Redeker, pleins de talents, de vie et de projets, eux sur qui d’autres (leur famille, leurs amis, leurs concitoyens) pouvaient compter pour insuffler de nouveaux plans, dynamiser un milieu, inventer et innover, eux parmi lesquels peut-être pouvait se lever un espoir authentique de régénérescence de la société vers enfin un peu plus de justice et d’égalité. Un tel mépris, il est vrai, on le retrouve aussi dans les écrits de certains « spécialistes » et de certains sociologues, Gilles Kepel par exemple, qui n’hésitent pas à dire que les attentats n’étaient pas ciblés vers le tout-venant, mais bien vers la jeunesse « bobo-branchée », terme méprisant mais aussi méprisable car il ne veut rien dire et on peut s’étonner que des « sociologues », qui se revendiquent scientifiques, en usent comme d’une étiquette objective. Du reste, toutes les étiquettes objectives, les catégories sociales brandies comme des concepts, sont suspectes dans ces analyses car elles aboutissent à un réductionnisme sociologique qui fait « scientifique » mais qui, de fait, occulte la réalité car il fige le savoir sur des conceptions bien assises en faisant comme si de tout temps les évènements qui nous assaillent étaient inscrits dans la mécanique de catégories sociales bien rodées. Mais les catégories sociales, comme toutes les notions, sont des créations langagières (telles ce « bobo-branché ») à validité éphémère et qui ne valent que dans l’instant où on les convoque pour telle ou telle analyse effectuée dans un contexte donné. Elles n’ont aucune vocation à rester à vie les clés de compréhension d’un phénomène.

pinocchio%40ElisabethCarecchio1Et pour en revenir au Pinocchio de Joël Pommerat : bien sûr il tombe à point nommé, même si les petits enfants ne s’en rendent pas compte (heureusement). Car il s’agit bien de la contre-histoire des petits djihadistes en herbe (A. Trapenard, sur France Inter ce matin, avait la même idée). Le récit de Collodi, ici mis en scène de manière féérique aux Ateliers Berthier (avec Myriam Assouline dans le rôle du pantin), est initiatique. Il dit aux enfants (et à nous autres, parents et grand-parents) que la jouissance n’est pas la vie, que l’individuation se fait au prix de l’effort et de la nécessaire réflexion sur soi-même, que ce qu’il y a à y gagner ce n’est même pas un « résultat » (un gain financier par exemple) mais que le chemin lui-même est la récompense. Difficile à entendre parfois et pour certains sûrement, qui sont tentés de flancher en cours de route ou qui sombrent dans le désespoir de ne jamais pouvoir y arriver, mais rien n’est perdu définitivement. Il faut continuer à aider. Il existe des psychanalystes qui ont l’air de bien faire leur boulot (lire la tribune de Serge Hefez dans « le Monde » daté d’aujourd’hui, le 15 décembre). On ne peut que les encourager à continuer et les remercier. Pinocchio montre aussi le rôle de l’école dans cette voie de la transformation en authentique petit humain. Il ne faut pas lâcher prise là non plus. Mais ici encore, école comme phase indispensable d’un processus d’individuation, et non vue comme devant nécessairement déboucher sur un résultat immédiat (sous forme d’un emploi par exemple). Notre petite fille rêve d’une société sans école mais ce serait, dit-elle, parce qu’on saurait déjà tout… qu’on serait déjà grand avant de commencer, en somme.

Collodi n’avait pas imaginé que les exclus du système scolaire puissent se venger à coups de kalachnikov (chose qui n’arrive pas qu’en France et sous la bannière de l’islamisme si l’on en croit les informations qui viennent d’outre-Atlantique). Dans son récit, ils se contentent de s’étourdir dans de vastes manèges. Il n’entre pas non plus dans la question de savoir s’ils s’excluent d’eux-mêmes ou s’ils sont exclus par des agents extérieurs (l’école elle-même, le « système » etc.). Le débat ne pouvait sûrement pas être formulé ainsi en son temps, mais la question mérite toujours d’être posée, tant les mécanismes d’exclusion restent à comprendre.

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Le bouton de nacre, le quark et l’enchantement du virtuel

(En ces temps sombres, on écrirait un texte pour prendre de la distance, réservant à plus tard un billet qui tenterait de prendre la mesure des évènements)

Bouton de Nacre 2Vers le milieu du film, une artiste plasticienne et son aide déroulent une forme très longue, qui paraît être une écorce, comme si on avait soigneusement dépecé un arbre et retiré cette longue pellicule superficielle qui, normalement, fait le tour d’un tronc. Après un moment, et une fois que la forme a été complètement étalée, on voit que c’est un pays, avec ses côtes découpées, ses presqu’îles rattachées par un mince fil et ses trous qui figurent des lacs. Ce pays, c’est le Chili. Cela est étrange car, comme dit Patricio Guzman, on ne voit jamais le Chili en entier, c’est trop long et ça n’entre en entier ni dans une page ni sur une carte murale. Il dit que lorsqu’il était enfant il ne voyait qu’un Chili découpé en trois : le Chili du Nord, celui du centre et celui du Sud, d’où sa croyance qu’il y avait trois pays. Mais non, il n’y en a qu’un seul. Pays unique, voué au meilleur, comme au pire. Le meilleur : l’Atacama, endroit le plus sec du monde et dont le ciel est si pur qu’on y a mis les plus grands télescopes, la Cordillère, longuement filmée, regardée sous toutes les coutures, avec son couronnement patagonien, le massif du Fitz Roy, les glaciers tels le Perito Moreno dont le front s’écroule sans cesse au contact de l’eau douce, et les îles de l’extrême sud, battues par les vents. Le pire : la conquête du Sud par les colons, cause de l’extermination des populations indiennes et, en un temps plus récent, la longue et féroce répression des milieux progressistes après le coup d’état du 11 septembre 1973. Et si le film se nomme « le bouton de nacre », c’est parce que, accolé à chacun de ces deux horribles faits historiques, se trouve l’histoire d’un bouton. Le premier, c’est celui que l’on offrit à Jimmy Button en échange de sa vie sauvage (d’où le nom que les colons anglais lui donnèrent), au XIXème siècle, pour qu’il aille en Grande Bretagne s’exhiber et se transformer en « gentleman », lui qui revient ensuite après quatre années en son pays d’origine pour bien vite y abandonner son costume et sa cravate, se laisser pousser les cheveux mais jamais hélas ne pouvoir réintégrer sa vie d’avant. L’autre bouton c’est celui qui figure comme seul vestige d’un corps de prisonnier envoyé par les fonds de l’Océan vers la fin des années soixante-dix, collé à un fragment de poutre de rail que l’on avait attaché au corps pour qu’il ne refasse jamais surface, le tout balancé par un hélicoptère des forces navales. Ces deux boutons s’appellent et se répondent, ils sont comme cousus ensemble par une histoire qui est celle de la férocité d’un groupe d’occupants d’origine européenne qui imposa sa loi et sa force à un peuple d’indigènes mais aussi d’ouvriers issus d’Europe, mais qui n’avaient pour seule fortune, eux, que la force de leur travail. Et pourtant, ce pays était déjà peuplé.

leboutondenacre-tt-width-604-height-403-lazyload-0-crop-0-bgcolor-000000Les Selk’nams, les Onas et les Yamanas coulaient des jours à peu près tranquilles, nus sous les frondaisons de hêtres (Nothofagus Antarctica) des confins du continent le plus au Sud si l’on excepte l’Antarctique. Le film nous en montre des photos sepia et même des bouts animés. Il nous montre aussi en gros plans des descendants de ces peuples, les tout derniers et les dernières, derniers locuteurs de langues qui disparaissent et qui malgré l’âge et l’acculturation parviennent à trouver leurs mots pour nous raconter l’histoire de leurs voyages, et derniers détenteurs de savoirs indigènes, capables de naviguer jusqu’au Cap Horn sur des pirogues de leur confection, chose qui leur fut interdite par « les autorités »… soi-disant pour leur propre sécurité. C’est dans ces eaux, près de l’île Dawson, où furent déportés tous les ministres de Allende, qu’il y a une quarantaine d’années seulement, des dizaines de corps étaient précipités du haut d’hélicoptères pour être à jamais ensevelis. Mais un corps fut quand même rejeté sur la plage, il avait été mal arrimé à son bout de ferraille, c’était le corps d’une femme, miraculeusement conservé puisque ses yeux étaient intacts (« ils nous regardaient » dirent les découvreurs) alors que, comme on sait, les yeux, au fond de l’océan, sont souvent les premiers à disparaître, bouffés par les petits poissons. Ce vestige humain donna lieu à reconstitution et l’on voit dans le film, refaits pour le cinéaste, les gestes qui furent accomplis dans ces temps-là par les militaires fascistes sous les ordres de Pinochet.

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Mais ce n’est pas qu’un film politique. De façon très originale, Patricio Guzman met en correspondance les évènements de la Terre et ceux du cosmos : qu’au même moment où un coup d’état a lieu, une super nova soit observée en train d’éclater, voilà qui met en perspective notre histoire dérisoire. Nous le savons, l’évènement super nova s’est produit il y a des milliards d’années. Relativité de la simultanéité. Peut-être le coup d’état de Pinochet n’était pas notre contemporain, peut-être il s’est produit il y a un siècle…

m1img2_letCette mise en correspondance m’amène à un petit livre, original, lui aussi.

1540-1C’est un petit livre pour enfants … que j’avais prévu d’offrir à mon petit-fils – curieux de nature et déjà scientifique dans l’âme – mais 6 ans c’est peut-être encore un peu jeune pour un texte assez long avec beaucoup de concepts à introduire. Il s’agit de la grande histoire du monde en 50 pages racontée aux enfants, sous le titre : « le quark et l’enfant » (de Blandine Pluchet et Catherine Cordasco, éditions du Pommier). Le héros de l’histoire est un quark, qui nous parle depuis l’origine de notre univers, il y a quatorze milliards d’années.

Bon, je me présente. Un quark, c’est une particule, une des plus petites qu’on ait trouvée jusqu’à maintenant. Et une particule, c’est un constituant de la matière. C’est-à-dire un morceau de tout ce qui existe dans l’Univers. […] Moi, petit quark qui te parle, je suis quelque part dans ton cœur, assemblé avec mes milliards et milliards de copines. Je suis un morceau d’Univers qui te compose…

[…] Cela faisait à peine une seconde que les particules étaient apparues. Dans l’Univers, il faisait de moins en moins chaud, et nous, les quarks, les électrons, les photons, les neutrinos… nous éloignions toujours plus les uns des autres. « Hé, les copains, ne partez pas si loin ! » avais-je envie de crier […] Mais alors que nous craignions de nous retrouver à errer seuls dans l’Univers à tout jamais, il se passa soudain quelque chose : il semblait qu’une force nous rapprochait ».

Joli livre, qui peut être lu par beaucoup de parents et… de grands-parents, et qui montre ce que l’on peut faire de mieux en matière de « vulgarisation » (même si je déteste le mot) en direction des plus jeunes. Evidemment, on trouvera des grincheux qui feront mine de ne pas comprendre que l’on personnalise les constituants de la matière, que l’on attribue des « copines » au quark et qu’on le dote de « sentiments » (un quark qui a la larme à l’œil…). Nul ne sait exactement ce que de telles images provoqueront, mais il en est de même avec la poésie en général qui me semble pour nos enfants comme pour nous, la principale matrice de tout élan créateur. J’ai trop souffert d’un savoir desséché et desséchant qui n’aboutit trop souvent qu’à paralyser l’imagination, celle dont nous avons toujours besoin, même dans les tâches les plus austères, comme les démonstrations mathématiques par exemple… pour faire la fine bouche devant un effort « d’enchantement » du monde et de la réalité.

Cela me suggère alors d’établir un lien avec un ouvrage autrement plus « sérieux » (et pourtant… ce livre pour enfants l’est aussi), celui du philosophe et mathématicien Gilles Châtelet, « L’enchantement du virtuel ». Gilles Châtelet était un philosophe authentique, en particulier un philosophe de la science, très au courant des mathématiques les plus actuelles. Il posait la question du rapport entre mathématiques et physique à partir du constat que la vision classique, héritée d’Aristote, selon laquelle « les êtres mathématiques sont dans l’éternité et n’ont pas d’existence par eux-mêmes » alors que « les êtres physiques ont une existence séparée, mais ne sont pas éternels », ne marche pas, puisqu’elle se résout en un face à face stérile : comment faire communiquer ces deux types d’être ? D’où l’idée que les figures mathématiques sont déjà physiques et que la physique est une incarnation des virtualités contenues dans les structures mathématiques. « Que les êtres physiques ne soient pas complètement transcendants et que déjà la géométrie les « apprivoise », voilà la grande idée de Galilée » dit-il. D’où la notion du virtuel. Leibniz affirmait que les points étaient les sources des choses. Châtelet dit : « il faut les comprendre, y compris mathématiquement, comme des créateurs de « possibilités ». Je préfère quant à moi le terme de virtuel ». Plus loin, il dit même : « Les sphères ne commenceront à brûler ou les points ne commenceront à peser que lorsqu’on saura les capter correctement, non pas comme des « figures géométriques », mais bel et bien comme des puissances d’explosion ». C’est là ce qu’on peut nommer « enchantement » : doter les concepts d’une vitalité expressive, ce qui au niveau de la pensée enfantine, consiste à les raconter comme des histoires, et au niveau du quotidien, à relier nos coups d’état minables à des phénomènes du cosmos.

Gilles Châtelet s’est donné la mort, comme on dit, en 1999.

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Un « nouveau réalisme » qui sonne comme un appel à l’obscurantisme

9782253185604-001-TVoici un livre qui m’a mis de fort méchante humeur (et dont je parle, en contradiction avec mon affirmation récente sur le fait que je ne parlais que de ce que j’aime…). D’abord à cause du titre, racoleur, qui intrigue le lecteur innocent qui pensera que l’auteur s’en prend à l’existence du monde réel, alors que le titre aurait dû dire simplement que « la totalité » n’existe pas, n’existe jamais, mais cela aurait été moins vendeur à n’en pas douter. Donc, le monde n’existe pas. Certes, mais à condition de donner au « monde » la définition que l’on veut. En l’occurrence, pour notre auteur, celle d’un ensemble de tout ce qu’il y a. Or, il y a infiniment de choses, des objets en dur, des mers lointaines, des individus qui se promènent, des rêves, des idées, des parfums de printemps, des rougeurs de timide et des impressions de vous avoir déjà rencontré quelque part… Ce qui est original et intéressant, certes, c’est la définition que Markus Gabriel donne à « exister » : pour exister, une chose doit apparaître dans un champ de sens. Mais qu’est-ce qu’un champ de sens ? On devine qu’il s’agit d’un arrière-fonds sur lequel l’objet visé se dessine, qui lui donne ses contours et sa signification. « J’ai l’impression de vous avoir rencontré quelque part » prend son sens d’un contexte de conversation. Le rouge du timide se détache d’un contexte où sont évoqués des sentiments et des émotions etc. Est-ce qu’un champ de sens « existe » lui-même ? Oui, à condition que justement il se manifeste dans un autre champ de sens et ainsi de suite dans une progression infinie. D’où, évidemment, la conclusion : il ne saurait y avoir de champ ultime, de point d’arrêt à cette progression, car si point d’arrêt il y avait dans un champ de sens particulier qui consisterait dans celui qui permet à tout le reste d’exister, il n’aurait pas de champ de sens pour lui-même, c’est-à-dire quelque chose lui permettant d’exister, étant par définition l’ultime. On retrouve ici le mode de raisonnement cent fois utilisé dans l’histoire des idées, il peut s’agir par exemple du paradoxe ensembliste, dévoilé par Bertrand Russell et qu’on pourrait traduire aussi par l’idée que si l’ensemble de tous les ensembles existait, il devrait s’appartenir à lui-même, mais alors si on tolère la notion d’appartenance à soi-même, on tolère aussi celle de ne pas s’appartenir à soi-même et on tombe dans le piège de l’ensemble des ensembles qui ne s’appartiennent pas à eux-mêmes… s’appartient-il, lui-même, à lui-même ? Bizarrement aussi, cet argument est l’inverse de celui de Saint-Anselme, l’argument fameux en faveur de l’existence de Dieu : puisque je suis capable d’imaginer un être qui possèderait toutes les qualités, donc un être maximal dans l’échelle de la satisfaction aux propriétés, cet être existe forcément car sinon, il ne possèderait pas justement l’une des qualités appréciables : celle d’exister… Pour Markus Gabriel, un tel argument ne ferait que prouver que l’existence n’est pas une qualité (« n’est pas un prédicat ») et en cela il a raison, bien sûr. Mais dès qu’un philosophe s’exprime en termes de « sens » (dans l’expression « champ de sens ») il faut se méfier… car la religion n’est pas loin. Et de fait, ici, c’est le cas. Un champ de sens, pour l’auteur, est une manière de découper la réalité « en lui donnant du sens »… mais d’où vient le sens ? De la religion. « En son sens non fétichiste, la religion est cette impression que nous participons à un sens ». Voilà encore bien une manière d’arranger les choses et de définir les termes comme bon nous semble. Il y a, pour l’auteur, un « sens fétichiste » du mot « religion » (sans quoi il ne parlerait pas de sens non fétichiste), et celui-là est condamné, c’est le sens selon lequel la religion serait un discours sur « Dieu » vu comme une puissance extérieure et vénérée qui serait à l’origine du monde… mais comment voulez-vous qu’un tel « Dieu » existe si… le monde n’existe pas ? je serai tenté d’être d’accord avec cette vision des choses, à ceci près que c’est le même argument qui est utilisé pour détruire la science : comment, nous dit notre auteur, voudriez-vous souscrire à une « image scientifique du monde » alors que… le monde n’existe pas ! Argument un peu facile… Et, bien entendu, Markus Gabriel en profite pour insinuer que la science n’est qu’une religion fétichiste comme une autre… C’est être fétichiste que s’en remettre à un supposé ordre du monde. L’ensemble des lois scientifiques découvertes au cours de l’histoire et auxquelles nous faisons confiance (comme la loi de la gravitation, par exemple…) ne serait qu’un fétiche comparable à l’idée naïve de « Dieu »… Ces considérations sont assez stupéfiantes car elles dénotent, à mon avis, d’une profonde méconnaissance de la science, qui n’est jamais une sorte de fabrication d’images au moyen de nos sens, mais une formidable œuvre de créativité conceptuelle en liaison avec des pratiques – les pratiques expérimentales – mises à l’épreuve au cours de siècles de travaux acharnés. Gabriel énonce doctement (p. 135) : « on ne peut pas se faire une image du monde parce qu’on ne peut pas contempler le monde depuis l’extérieur du monde ». Une « raison » qui est bien courte… car cela, les scientifiques l’ont toujours su : je renvoie notamment aux pages d’Erwin Schrödinger sur le sujet. Il notait que pour construire la connaissance scientifique du monde, le sujet devait s’absenter (« s’élider ») et qu’en fin de compte, il était vrai que l’on ne saurait parler en termes de « représentations » (l’univers ne se donne pas deux fois, une fois comme objet et une fois comme « représentation »), le mot ne convient pas car à tout moment de la démarche scientifique, le sujet interfère avec son objet, il n’en a donc pas une vision totalement extérieure (et les prétendus « paradoxes » de la physique quantique sont là pour le dire). Ce n’est donc pas nouveau, qu’on ne puisse pas regarder le monde depuis l’extérieur… mais cela n’empêche pas de faire de la science, n’oblige pas à considérer que la science est aussi fausse que l’est une religion dans son acception « fétichiste »… Cela oblige simplement à mieux regarder en gaston-bachelard--3658quoi consiste l’activité scientifique, comme l’a fait Gaston Bachelard en son temps, par exemple. Mais on a avec ce Markus Gabriel un autre exemple de ces « philosophes » (fustigés à juste titre par Alain Badiou, notamment dans son livre faisant l’éloge des mathématiques) qui n’ont aucune connaissance sérieuse des sciences (et a fortiori des mathématiques). Après sa condamnation dans son acception « fétichiste », la religion en vient à être vénérée sous une autre forme (ce qui est suspect de la part de quelqu’un qui, justement, voit dans tout acte de vénération une part de fétichisme, mais passons…), c’est la forme « quête de sens ». « De toute évidence, dit Gabriel, toute religion n’est pas fétichiste », et d’en prendre comme exemples les religions monothéistes qui condamnent… « l’idolâtrie ». La lecture de tels propos, après les attentats de Paris, peut évidemment nous soulever le cœur, ce qu’ils ont produit comme effet chez moi, en tout cas, puisque on retrouve là, littéralement, le discours de l’intégrisme religieux… On pourrait en effet déduire que l’orientation philosophique de Markus Gabriel est conforme à celle d’un tel radicalisme (d’où ma fort méchante humeur à la fin de la lecture de ce livre). Où est l’erreur ? L’argumentation du philosophe « nouveau réaliste » repose sur quelques idées introduites comme évidences, que le monde n’existe pas… (il aurait fait un peu de mathématiques, il saurait que l’on donne, de tous temps, un statut à des objets qui n’existent que comme limites, le monde n’existe pas, mais un nombre irrationnel n’existe pas non plus, du moins du point de vue de la définition pythagoricienne des nombres, mais nous avons franchi des pas dans l’histoire, Dedekind a donné sens aux irrationnels : ils existent comme limites, limites d’une suite de Cauchy, ou limites d’une suite d’emboîtements etc. et l’étude des limites, à elle seule, peut donner l’objet d’une science, l’analyse mathématique), que le sens est un mystère que seule la religion peut éclairer, que nos impressions existent autant que les objets que nous percevons, même si « dans des champs de sens différents » etc. Mais tout cela ne fait qu’une gigantesque pétition de principe : la religion est le seul discours qui peut accéder au sens du sens parce que, de toutes façons, la religion est définie comme quête du sens ! Est-ce à dire que toute recherche de sens est religieuse ? Reprenons encore l’exemple des mathématiques : le mathématicien est perpétuellement à la recherche du sens. Le sens d’une structure se trouve en effet dans une autre structure qui en donne le sens, c’est ainsi que l’on est passé de la théorie pythagoricienne des nombres à la théorie des ensembles et de la théorie des ensembles à la théorie des catégories. Ou, comme le disait Jean Cavaillès, « tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre acte » (Sur la Logique et la Théorie de la Science, p. 32). Cela veut-il dire que les mathématiques sont une religion ? Même chose pour l’art. Il est possible de penser que le sens d’une œuvre est dans une autre œuvre, qui lui a succédé en tablant sur elle, ainsi par exemple, le sens de Cézanne serait délivré par le cubisme. L’art est-il religion ? Il y a de multiples manières de s’inscrire dans une quête du sens, y compris dans nos vies personnelles, nos amours et nos recherches d’expériences nouvelles. Ne nous laissons pas gagner par cet enfermement mortifère de la quête du sens dans la religion dont nous ne voyons que trop bien les effets pervers autour de nous.

bibemus-quarryIl est tentant de souscrire à une ontologie pluraliste, quel meilleur moyen en effet de répondre à la question du statut ontologique des mots, des expressions, des sentiments, des émotions, du « sens » que dire que toutes ces entités existent au même titre les unes que les autres ? Evidemment, une ontologie moniste réduite aux entités physiques (ce qu’on nomme « le physicalisme ») est inadéquate: nos paroles ne sont pas analysables en ondes corpusculaires et quand bien même elles auraient un caractère d’onde sonore, ce caractère ne suffirait absolument pas à expliquer qu’elles ont pour nous « un sens » ni qu’elles puissent agir comme de véritables actions (au sens de « dire c’est faire », traduction du titre de l’ouvrage d’Austin). Il faut construire, à partir ou à côté des entités physiques, une pluralité de niveaux qui sont autant de niveaux « de structure ». Au terme de l’analyse, il se pourrait d’ailleurs que n’existent que des structures : le niveau subatomique lui-même, de la matière, ne se résout-il pas, dans la chromodynamique quantique, à une structure de groupe ? Quant à nos expressions linguistiques, il se pourrait bien aussi qu’elles reposent sur un substrat formel se traduisant par des structures dont le lien avec les structures mathématiques est encore à étudier (j’ai un livre en prévision là-dessus… qu’il me faudra finir un jour). Mais il est sûrement faux que les problèmes puissent être résolus grâce à un « pluralisme ontologique » sans principes (il y aurait une infinité de « champs de sens », autant donc, de niveaux ontologiques) qui se contenterait de dire que nos idées et représentations ont le même type de réalité que les objets de nos perceptions, n’en différant que par le « champ de sens » auquel elles appartiennent. Nos idées et représentations, retraduites par des propositions, ont une distinction particulière : celle que s’y appliquent les prédicats de vérité et de fausseté. Le propre de « il n’y a qu’un seul Dieu » ou bien de « Le Christ est descendu sur Terre pour nous sauver », comme de toute affirmation, est que nous pouvons y objecter quelque chose, que nous ne sommes pas obligés de les admettre, qu’ils sont susceptibles d’attitudes de notre part : acceptation ou rejet. A la différence du Mont Blanc, que je vois surgir depuis l’autoroute en allant sur Chamonix, ou bien de la Méditerranée, où se sont noyés tant de migrants… Mais « vérité » et « fausseté » existent-elles chez Markus Gabriel ? sans doute prétendrait-il que non, n’ayant pas de « champ de sens » au sein duquel elles pourraient « apparaître »… La rançon de cette confusion, de cette propension à brouiller les pistes, à faire de la science une « religion fétichiste » et de la religion la seule manière de quérir le sens ne saurait être ainsi que la chute dans l’obscurantisme, quand il n’y a plus de distinction possible entre un énoncé susceptible de vérité ou de fausseté et un acte de foi arbitraire. Cette tendance dans le discours aujourd’hui va bien avec la manière désormais fréquente de clamer que notre société occidentale « manquerait de spiritualité » sous prétexte que la religion y serait moins présente, comme s’il n’y avait de spiritualité que dans la religion (et, qui plus est, que dans les trois religions monothéistes). Heureusement, quelques intellectuels ont répondu déjà à ces propos. Jean Grjebine dans une tribune du Monde (le 4 novembre) et le couple Pascal Engel et Claudine Tiercelin, également dans Le Monde daté des 22 et 23 novembre. Le premier écrit superbement ceci :

Le problème est peut-être que ce ne sont pas nos sociétés ouvertes – c’est-à-dire sans dogmes imposés par des autorités supérieures et au sein de laquelle les individus sont libres de se déterminer – qui manquent de spiritualité, mais l’exigence du questionnement et de l’autodétermination qui est difficile à supporter pour beaucoup d’hommes qui peinent à se hisser au niveau de cette spiritualité.

Quant aux seconds, ils écrivent, non moins superbement, ceci :

Pourquoi « spirituel » serait-il synonyme de « religieux », et au nom de quoi les religions auraient-elles le monopole du sens ? Il est faux que les valeurs associées depuis l’époque des Lumières à la République soient vides. Justice, égalité, fraternité, vérité, raison sont des idéaux substantiels qui portent tout autant de sens et de transcendance que ceux censés leur servir de substitut spirituel.

personaggi_-_etty_hillesumIl ne s’agit pas ici, on l’aura compris, de jeter la pierre aux croyants. Libre à chacun de vivre sa vie spirituelle comme il ou elle l’entend. Il m’arrive de lire des proclamations de foi en Dieu et d’en être ému (ainsi Etty Hillesum, dans son journal, écrit-elle : « Je trouve la vie belle et je me sens libre. En moi des cieux se déploient aussi vastes que le firmament. Je crois en Dieu et je crois en l’homme, j’ose le dire sans fausse honte » – p. 132 de l’édition de poche, coll. Points), mais je note que ces proclamations ont la plupart du temps d’autant plus de force qu’elles s’affranchissent d’une appartenance particulière à tel ou tel dogme, qu’elles ne postulent ni une existence divine ni une adhésion mais qu’elles expriment avant tout une foi dans la Vie, un sentiment de fusion avec l’Etre au sens spinoziste. Je fais l’hypothèse que la phrase « je crois en Dieu » prononcée par Etty Hillesum ne se décompose pas en ses constituants mais doit se lire d’un seul bloc, comme un verbe figé qui exprimerait une attitude spirituelle tournée vers l’infinitude de l’Etre. C’est le genre de parole que l’on peut prononcer dans la joie du moment, comme portant la trace d’une exaltation, d’une jubilation interne, sans que cela veuille dire nécessairement que l’on croit en l’existence d’une puissance appelée « Dieu » ni que l’on adhère à un dogme.

Pour une critique de ce livre par d’authentiques philosophes, je renvoie à :

 

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Je kiffe O’Keeffe

musée o'keeffeLe meilleur antidote à l’instinct de mort est une bonne dose d’érotisme, aurait dit le père Freud, ou à peu près… Les Etats répliquent aux actes terroristes par des actes de guerre ou bien par des traques, des attaques et des interpellations : c’est leur boulot. Cela exige des spécialistes, des techniciens de la lutte armée, policiers, gendarmes et c’est très bien. L’Etat a pour première fonction de nous protéger. Mais que reste-t-il à l’individu courant, à nous qui sommes là pour regarder mais qui souffrons et qui avons peur que le voile de la mort ne nous frôle de trop près ? Certainement pas de passer notre temps devant BFMTV, c’est encore pire dans la vertu anxiogène. Il ne reste que l’amour, entendez par là le souffle d’Eros.

Il se trouve qu’en ce moment au Musée de Grenoble, il souffle, le vent d’Eros. Grâce à la palette éclatante de Miss Georgia O’Keeffe, grande artiste américaine née en 1886 et morte en 1987 (presque centenaire !) admiratrice des peintres de son siècle, de Kandinsky à Picasso, ayant pour compagnon Alfred Stieglitz, célèbre photographe et marchand d’art, amie avec les grands photographes américains que furent Edward Weston, Imogen Cunningham et Paul Strand, les héros du courant dit « Straight Photography » (à opposer au courant « pictorialiste », ces derniers voulant imiter la peinture et faire dans le flou, alors que les premiers au contraire, sont dans la netteté et la précision) et qui s’est illustrée par ses fleurs géantes, mille fois agrandies, ses paysages du Sud-Ouest américain aux couleurs lyriques et ses vues de gratte-ciel new-yorkais.

O'Keeffe-3Les fleurs en particulier sont tellement sexuelles que le groupe de jeunes qui visitaient l’expo en même temps que moi, réagissant aux propos (enthousiastes !) de leur jeune guide, crièrent que c’en était trop. Un grand gaillard dit même qu’à force d’attirer l’attention sur vagins et pénis, on finissait par ne plus voir la peinture. Il n’avait pas complètement tort mais ça ne fait rien, comme cela fait du bien ! Chez O’Keeffe, non seulement, comme disait la guide, « nous avons l’impression d’être des abeilles qui butinent », mais les ravins et les montagnes elles-mêmes, de rouge ou de mauve vêtues, parcourues qu’elles sont de fissures et de rides dans l’épaisseur rutilante de la matière-peinture, se changent en partenaires langoureux et sont comme animées de spasmes de plaisir. Rien d’étonnant à ce que le vieux Whitman (chantre de la Nature animée) fasse son apparition au détour d’une citation ou d’un petit film réalisé par Charles Sheeler et Paul Strand en 1921 sur New York et qui porte le titre « Manhatta » en hommage au poète des Feuilles d’herbe.

O'Keeffe-4Dans la seconde partie de sa vie, l’artiste, partageant désormais son temps entre New York où elle est avec Stieglitz et le Nouveau Mexique, où habitent les Indiens Pueblos, apprivoise lentement la mort en s’en remettant à des os trouvés dans le désert, crânes et os pelviens, blancs rongés par le sable, troués et par l’ouverture desquels on peut deviner le vaste ciel ou la forme diversifiée des dunes. Cette partie là de son œuvre est belle aussi, même si plus calme n’étant plus habitée des couleurs vives des coroles ou des montagnes rougissantes au soleil du soir, mais des bleus légers et des blancs qui renvoient tout simplement à la vie qui s’estompe, sans brutalité ni rupture, la mort comme on la voudrait : une lente disparition dans le sommeil (à moins que ce ne soit dans le soleil).

Okeeffe-pelvis-iii1Cette peinture voisine, comme il se doit, avec les photographies qui l’ont accompagnée pendant presque un siècle, œuvres des déjà mentionnés Paul Strand, Alfred Stieglitz et Imogen Cunningham, qui ont recherché toute leur vie une sorte de perfection formelle dans les lignes de la nature (pierres, coquillages) ou dans l’artefact des villes, comme dans cette célèbre photo de Paul Strand où l’on voit une rue de Wall Street, résumée à… des carrés noirs sur fond blanc.

wall-street-1915-paul-strandEt si, en interprétant l’art de Georgia O’Keeffe de manière sexuelle, nous faisions fausse route ? Si elle n’avait jamais voulu faire rien d’autre que décrire avec objectivité les lignes et dessins présents dans le monde ? Ne s’est-elle pas offusquée qu’on croie déceler dans son œuvre un symbolisme exclusivement sexuel ? N’a-t-elle pas dit que « si les gens aiment son art, c’est qu’ils en trouvent les éléments dans la réalité » ? Il y aurait alors, surtout, à la base, l’idée que la nature et l’architecture nous parlent parce que la seconde mime la première et que toutes deux nous inspirent les formes et les lignes par lesquelles nous créons nos propres symboles et voyons la réalité. Des chercheurs en cognition ont déjà fait la remarque que les formes des lettres ne sont pas choisies au hasard, elles correspondent à des lignes observées dans la nature, de fracture ou de rencontre entre deux corps, ou deux rochers, ou deux coquillages abandonnés sur une plage. Mais on sait aussi que le vent d’Eros souffle indépendamment de nos décisions, malgré nous et qu’on a beau se défendre des connotations sexuelles, elles sont quand même là (la psychanalyse nous l’a maintes fois rappelé). On peut peut-être réconcilier les affirmations antagonistes en remarquant simplement qu’en regardant la beauté du monde, nous ne cessons d’y voir l’expérience amoureuse, que celle-ci est le seul type d’expérience d’ailleurs qui donne sens à notre vie et qu’elle rejoint la beauté formelle des lignes, comme le manifeste la superbe photo que Stieglitz fit du corps de Georgia en 1916 (« bandé convexement » comme dit le philosophe Henri Van Lier dans un livre « Histoire photographique de la photographie » qui date de 1992 et m’a été communiqué par A.C. en même temps que la maison achetée dans la Drôme car le dit Henri Van Lier habita le village où se trouve cette maison et y a laissé depuis un souvenir mémorable…).

C’est à couper le souffle de s’élever au-dessus du monde où l’on vit – de le regarder – de regarder en bas quand il s’éloigne peu à peu.

écrivait l’artiste américaine.

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Les plafonds de mosaïque des mosquées millénaires

Il faudrait sans doute avoir l’érudition et le talent des grands écrivains – qu’ils soient Goncourt, Nobel ou rien du tout – pour arriver à se consoler de ce qui arrive au monde, à notre monde. Un tel savoir nous orienterait – c’est le cas de le dire quand il s’agit, pour l’essentiel, de l’Orient – et nous comprendrions mieux, comme le fait Franz Ritter, le héros d’Enard, le héros amoureux de la belle Sarah, la somme des rapports immémoriaux qui se sont noués entre eux et nous, entre orient et occident, qui furent souvent rapports de domination et de violence, mais pas seulement, rapports aussi d’admiration, enivrement dans les vapeurs subtiles, Delacroix et Ingres peignant sans se lasser des odalisques lascives au son du luth, poètes du XIXème partis là-bas pour connaître le goût des voluptés et revenant avec des récits de voyage qui continueront à attirer jusqu’à des époques très récentes voyageurs et voyageuses d’Alexandra David-Neel à Nicolas Bouvier et d’Ella Maillart à Anne-Marie Schwarzenbach. Il faudrait tout ça pour que nous arrêtions de pleurer et pour apercevoir, entre les bouquets déposés aux devantures des bistrots attaqués, quelques signes qui nous montreraient que l’Orient et l’Islam en aucun cas ne sauraient se réduire à une boucherie, une manifestation de haine sanglante à l’égard d’un Occident certes souvent sourd et aveugle à l’autre, mais aussi capable de comprendre et de s’émouvoir de la beauté des cités perdues et des plafonds de mosaïque des mosquées millénaires.

40-Ispahan mosquée de l'Imam

Parfois j’ai l’impression que la nuit est tombée, que la ténèbre occidentale a envahi l’Orient des lumières. Que l’esprit, l’étude, les plaisirs de l’esprit et de l’étude, du vin de Khayyam ou de Pessoa n’ont pas résisté au XXème siècle, que la construction cosmopolite du monde ne se fait plus dans l’échange de l’amour et de la pensée mais dans celui de la violence et des objets manufacturés. Les islamistes en lutte contre l’Islam. Les Etats-Unis, l’Europe, en guerre contre l’autre en soi. A quoi sert de tirer Anton Rubinstein et ses Lieder de Mirza Schaffy de l’oubli. A quoi bon se souvenir de Friedrich von Bodenstedt, de ses Mille et Un Jours en Orient et de ses descriptions des soirées autour de Mirza Schaffy le poète azéri à Tiflis, de ses cuites au vin géorgien, de ses éloges titubants des nuits du Caucase et de la poésie persane […] A quoi bon se rappeler les orientalistes russes et leurs belles rencontres avec la musique et la littérature d’Asie centrale. Il faut avoir l’énergie de Sarah pour toujours se reconstruire, toujours regarder en face le deuil et la maladie, avoir la persévérance de continuer à fouiller dans la tristesse du monde pour en tirer la beauté ou la connaissance.

Boussole, Mathias Enard, p. 338

photo: Ispahan, novembre 2003, mosquée de l’imam

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