Christine Spengler à la MEP

spenglerNous avons découvert Christine Spengler à la Maison Européenne de la Photographie. Nous ne la connaissions pas. Il nous arrive souvent d’aller à la MEP lorsque nous sommes à Paris, sûrs que nous sommes de faire de belles rencontres avec des photographes dont, généralement, nous ignorons tout. En ce moment, Christine Spengler n’est pas seule à être exposée, il faudrait aussi parler des très intéressants portraits de roms signés par Jean-François Joly et des reportages réalisés en Chine par Patrick Zachmann, mais Spengler tient le haut du pavé tellement ses photos (toutes de grand format) sont stupéfiantes de beauté et de force d’émotion. Belles parce qu’admirablement composées et fortes parce qu’absolument uniques. Qui d’autre a photographié ainsi le Phnom-Penh bombardé, l’hopital psychiatrique en lambeaux de Sabra, une salle d’hopital de Phnom-Penh (encore) où une fillette s’agenouille aux pieds de sa mère morte ou bien l’Iran de Khomeiny aux premiers temps de la révolution iranienne? Il a fallu un courage incroyable de la part de cette femme afin d’affronter des situations si tendues et si dangereuses. N’a-t-elle d’ailleurs pas été elle-même prise comme otage à Beyrouth par des pro-palestiniens qui la prenaient pour une espionne israélienne ?

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Ce courage inouï elle le doit en partie semble-t-il aux malheurs qui ont parsemé sa vie, surtout le suicide de son frère, qu’elle adorait, et dont la disparition l’a persuadée qu’elle n’avait plus rien à perdre. Mais ces photos ne sont pas seulement un témoignage extraordinaire sur la réalité du monde, ce sont des coups de sonde dans l’imaginaire : Christine Spengler alterne depuis longtemps ses photos noir et blanc ramenées de reportages aux quatre coins du monde avec des montages oniriques grâce auxquels elle remonte à la surface de la vie. Son art à ce moment-là rejoint celui du surréalisme, on croirait revoir les assemblages dont raffolait Breton, ces images naïves et ces icônes bariolées dont il aimait s’entourer et ces « peintures idiotes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires » du Rimbaud de la Saison en Enfer. Ces montages reprennent souvent les photos tragiques de ses reportages (ainsi le Phnom-Penh bombardé en couverture du catalogue de l’exposition d’aujourd’hui – « L’opéra du monde » – ) en les auréolant de fleurs et de rideaux de scène comme pour nous inviter à regarder ce monde à distance, par la lucarne du théâtre. On songe aussi au très beau roman de Sorj Chalandon, « Le quatrième mur » (on se souvient que le quatrième mur, au théâtre, est celui qui n’est pas matérialisé, séparation fictive entre le spectacle et les spectateurs) : les témoins des guerres et des atrocités en reviennent souvent à cet artifice de la scène, ou de l’écran, afin sans doute de se protéger aux-mêmes ou de nos protéger du trop plein de réel et de mort que contiennent leurs témoignages. Heureusement, ce ne sont pas seulement ces photos terribles que Christine Spengler met en scène, mais aussi des portraits, les visages de tous ceux et toutes celles qu’elle a aimés et qu’elle veut réunir et tenir dans l’immortalité, de sa mère et sa grand-mère à Frida Kahlo, Greta Garbo ou Marguerite Duras, imposant le primat de la vie sur la mort (noter au passage que Maurice Godelier, dans un petit film montré au Musée de l’Homme, montre que, dans toutes les cultures, la mort n’est pas le contraire de la vie, mais le contraire de la naissance… nuance).

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Lors de notre visite, le samedi 21 mai, la photographe est présente. Je suis absorbé dans la contemplation d’une photo du Belfast des années soixante-dix quand j’entends une voix grave près de moi qui dit aux visiteurs : « je souhaite que mes photos vous plaisent ». Je cours à la librairie acheter son livre qu’elle nous dédicace très aimablement, grand moment de rencontre !

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photo de Jean-François Joly

 

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Mouette d’aujourd’hui

mouette blanche, entre trois murs blancs, avec au fond un dessin noir et blanc qui se révèle au fur et à mesure que la peintre recouvre le mur de ses coups de balai brosse…

LA MOUETTE Mise en scène: Thomas Ostermeier Traduction et adaptation: Olivier Cadiot, Thomas Ostermeier Musique: Nils Ostendorf Scénographie: Jan Pappelbaum Dramaturgie: Peter Kleinert Costumes: Nina Wetzel Lumière: Marie-Christine Soma Peinture: Katharina Ziemke Assistanat mise en scène: Elisa Leroy, Christèle Ortu Construction du décor: Atelier du Théâtre de Vidy Avec: Bénédicte Cerutti Valérie Dréville Cédric Eeckhout Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

LA MOUETTE

Les comédiens sont déjà là, assis, quand nous, les spectateurs, entrons dans la salle de l’Odéon. Nous en connaissons personnellement un, que nous retrouverons après le spectacle, c’est Jean-Pierre Gos – que nous avons connu dans un coin du Valais – qui joue ici le rôle de Sorine, un rôle qui fut tenu autrefois par des acteurs illustres (Michel Simon, Harry Max). La mise en scène est de Thomas Ostermaier. La distribution est presque la même que dans cet autre spectacle qui fut mis en scène par le même Ostermaier : « Les revenants » de Henryk Ibsen, vu à la MC2 de Grenoble.

639cdd9731267019e35559b0359f6ecfLe théâtre d’Ostermaier se distingue par son refus des éclats de voix : la parole doit sortir librement, sans excès, de la bouche des comédiens, fluide, naturelle. Dans son essai, « le théâtre et la peur », l’homme de théâtre allemand répond à la critique de Godard qui disait ne pas aimer le théâtre « parce que les acteurs y parlent trop fort ». Tchékhov aurait été probablement d’accord avec cette critique et avec la réponse que lui donne Ostermaier (« c’est la même chose pour moi, je n’aime pas la déclamation. Je n’aime pas les fausses mélodies qui se veulent poétiques »). « La Mouette » n’est-elle pas justement une charge contre une certaine forme de théâtre ? On a souvent dit qu’Irina Arkadina – l’actrice vieillissante – avait été inspirée par Sarah Bernhardt sur la fin de sa vie : un monstre de déclamation, l’exact opposé du naturel.

Mais le couple Ostermaier-Tchékhov ne s’en prend pas seulement aux formes « classiques » et dépassées du théâtre, il s’en prend aussi aux formes dites nouvelles. Dans la pièce, on se souvient du petit spectacle d’inspiration symboliste monté par Konstantin et joué par Nina, la jeune actrice, et qui est tourné en ridicule. Ostermaier en rajoute une couche, si on ose dire : sa version de la pièce de Tchékhov (traduite excellemment par Olivier Cadiot, qui est justement un expert dans l’art de restituer une prose comme on la parle, ce qui, nous dira Jean-Pierre, est particulièrement agréable pour les comédiens, qui voient ainsi facilité l’apprentissage de leur rôle) commence par un dialogue entre Macha et Medvedenko (l’instit) qui ne figure évidemment pas dans l’original car il est très actuel, portant une critique virulente des mises en scène « modernes » qui ne nous épargnent jamais ni les corps nus ni « l’homme au slip », ni les vidéos projetées sur le mur du fond, ni les micros dans lesquels viennent cracher les acteurs. Auto-ironie ? Auto-dérision ? C’est pourtant bien ce que cette mise en scène fait puisque les deux comédiens parlent au micro ! Pénétration inévitable (et souhaitable) des modes d’expression contemporains : Bénédicte Cerutti (qui joue Macha) et Cédric Eeckhout (qui joue Medvedenko) parlent comme les gens que nous entendons à longueur de journée, interviewés à la radio, avec leurs hésitations et leur manque de sûreté de soi, surtout Bénédicte Cerutti qui joue remarquablement cette pauvre Macha, mal dans sa peau et qui ne trouvera jamais de quoi s’épanouir (et ce ne seront ni le mariage avec l’instituteur ni l’enfantement qui l’y aideront!). Pour tenter de mettre cette « Mouette » dans l’actualité, Ostermaier leur fait tenir des propos faisant allusion à notre situation actuelle : les migrants, la Syrie (Medvedenko a rencontré un chauffeur de taxi syrien, un homme qui s’est endetté pour faire venir ses vieux parents en Europe et doit rajouter à son travail de la journée – il est enseignant – un travail du soir pour rembourser ses dettes). On peut craindre en ce début de premier acte une dérive un peu trop à l’écart du texte, qu’est-ce que la Syrie vient faire dans cette galère, se dit-on par devers soi, d’autant que l’acteur se permet de demander à la salle si elle y comprend quelque chose… mais crainte non justifiée, heureusement, puisque finalement nous aurons bien tous les dialogues et toutes les répliques prévues par le texte d’origine (enfin pas vraiment toutes puisque certains personnages ont disparu, dont les parents de Macha). Les incises pointant vers la réalité actuelle resteront finalement marginales… (Irina critiquant le jeu de son fils dans sa pièce symboliste : « on dirait la voix de Jeanne Moreau », Trigorine – remarquablement joué par François Loriquet – photographiant la mouette avec son smartphone, ou un selfie pris je ne sais plus à quel moment de la pièce…). Pour l’essentiel, la pièce reste ce qu’elle est, à la fois tragique (elle se termine quand même sur un suicide…) et drôle (il faut ici saluer la performance de Valérie Dréville qui, dans le rôle d’Irina, nous fait bien rire notamment lorsqu’elle entre dans ses colères hystériques). L’éclairage contemporain que lui donne Ostermaier se justifie par ce qui semble avoir été le projet de Tchékhov, lequel situait « La Mouette » (et « Ivanov ») dans la suite du voyage qu’il entreprit à l’île Sakhaline. Ceci est nettement mis en exergue de la représentation : après un tel voyage, disait le dramaturge, on ne peut plus jamais voir les êtres de la même façon (« Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes avec un autre regard »). J’imagine qu’on les voit en effet soit comme des personnes qui perdent leur temps en s’enfermant dans des problématiques d’où ils ne peuvent jamais sortir, soit comme des individus qui souffrent et à qui on doit accorder de la compassion. Tchékhov était parti à Sakhaline pour améliorer le sort des bagnards : il leur apportait des livres et des soins puisqu’il était médecin, sorte de « médecin du monde » avant l’heure. Quoi de plus naturel alors que de resituer aujourd’hui cette pièce sous l’éclairage des drames qui ensanglantent notre monde ?

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Tous les comédiens sont magnifiques : on voit qu’ils ont acquis l’habitude de jouer ensemble, aucun n’essaie d’attirer la couverture à soi. Notre ami Jean-Pierre joue Sorine tel qu’il doit être : un vieillard nostalgique qui essaie d’apporter aux gens de son entourage ce qu’il peut pour les consoler de leurs écueils et faire régner l’entente sans toutefois y parvenir.

Les scènes finales sont intensément jouées, ce sont celle où Nina (Mélodie Richard), avoisinant la folie, se lamente sur ses échecs sentimentaux et sa carrière ratée en ne voyant pas qu’elle pousse lentement Konstantin (Matthieu Sampeur) vers le suicide et la toute dernière, autour d’une partie de loto mémorable (où, comme nous le dit Jean-Pierre après le spectacle, « c’est extraordinaire parce qu’il ne se passe rien ! Que des échanges de numéros ») et qui se ponctue par la fameuse détonation (le docteur, joué par Sébastien Pouderoux, veut essayer de faire diversion, « ce doit être une explosion », dit-il, ne se rendant pas compte visiblement de l’effet de comique suscité… qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?) qui annonce le suicide de Konstantin. C’est peut-être dans le dernier acte que cette mise en scène et les acteurs qui y contribuent confinent à la perfection théatrale, font ressentir la plus pure émotion. On est très loin alors des approximations de texte un peu vaseuses du début, quand Ostermaier visiblement règle ses comptes avec les tics du théâtre contemporain.

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Une destinée parmi des millions

destiny« chaque être ne peut porter qu’une certaine quantité d’effroi » c’est ce que pense Anne, l’héroïne française du récit de Pierrette Fleutiaux : « Destiny ». Elle le pense à propos de son mari qui est absorbé par sa dose personnelle d’effroi, liée à la seconde guerre mondiale, au génocide des Juifs d’Europe, et qui, de ce fait, n’aura pas de temps, pense-t-elle, à consacrer à ce qui, elle, désormais l’absorbe, le destin de Destiny. Une immigrée nigériane qu’elle rencontre dans un couloir du métro, elle est appuyée contre un mur, elle est enceinte, Anne s’arrête pour lui demander si ça va. Are you OK ? Yes I am OK, mais Anne voit bien que la femme a besoin d’aide, peut-être va-t-elle accoucher là, dans ce couloir, alors elle l’accompagne à l’hopital et ensuite les deux femmes ont partie liée même si l’une, Anne, est une femme aisée de la capitale, préoccupée par ses courses, son mari, sa petite-fille qui va bientôt naître et l’autre, Destiny, est une migrante échouée sur le pavé de nos villes, comme il y en a tant, une victime de la misère du monde, héroïne au quotidien qui a traversé la mer sur un radeau pneumatique après avoir franchi le désert de Libye, avoir payé les passeurs, s’être fait cent fois agressée, pillée, humiliée, mais fière quand même, et relevant la tête pour qu’on la regarde, qu’on la considère, elle et ses enfants, déjà deux mis à l’abri quelque part dans un hospice Saint Vincent de Paul et sa petite à naître qui sera une petite Glory. Destiny, Glory, on dit par ces prénoms choisis tout ce que l’on attend, ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on n’a pas d’espoir, que l’on ne croit pas quand même un peu à la vie.

Le récit de Pierrette Fleutiaux est infiniment touchant et plein de sensibilité, ce n’est pas l’éloge de quelque sainte femme, Anne n’est ni l’abbé Pierre ni la mère Teresa, elle ne se dévoue pas à cette femme africaine par conviction religieuse, voire politique. A-t-elle conscience d’ailleurs de « se dévouer » ? Elle accompagne cette femme dans sa recherche d’hébergement, sa quête de nourriture et d’un peu de réconfort simplement parce qu’elle ne peut pas faire autrement. C’est un engrenage. Pierrette Fleutiaux le dit très bien : nous ne sommes pas tout « un » dans nos baskets, généreux, dévoués, nous sommes « des multitudes », Anne est une multitude dans sa tête : elle répond positivement parfois à certaines des voix qui sont en elle, une petite voix de la raison, une petite voix de l’amour (et encore le mot n’est jamais prononcé dans le livre) et négativement à d’autres (cette notion de multitude est importante, c’est elle qui rend le mieux compte de ce que nous sommes, pas « uns » mais « plusieurs », à l’heure où le climat est à l’identité voire à l’identitaire, reconnaître que nous sommes multiples) .

A certains moments, elle se dit qu’elle doit faire quelque chose pour cette femme, qu’elle doit s’enquérir d’elle, de ce qu’elle devient, à d’autres moments, elle l’oublie ou bien elle se dit que non quand même elle ne peut pas aller jusque là. Non, elle ne va quand même pas l’inviter chez elle, elle ne va pas l’héberger, elle n’imagine pas qu’elle dorme dans la chambre d’à côté de celle où elle-même dort avec son mari. Elle veut bien lui donner de l’argent, mais combien faut-il donner ?

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Tout ce dont traite Pierrette Fleutiaux, c’est de la somme de sentiments que nous avons en nous quand nous sommes amenés à apporter notre soutien aux plus démunis et les plus démunis aujourd’hui sont les migrants, ceux qui viennent par barques, des milliers de barques, bientôt des centaines de milliers d’Afrique ou du Moyen-Orient. Ce livre nous montre le cas de quelqu’un qui tombe sur une personne par hasard, sans y avoir réfléchi : Destiny lui tombe du ciel en quelque sorte, elle n’a pas eu à la « choisir ». Mais souvent (notamment par le biais des associations qui aident à l’insertion des migrants), on nous demande en plus de choisir… Il nous faut alors nous débrouiller avec notre culpabilité de ne pas avoir choisi les autres… Destiny, ce pourrait être Melissa ou Bernice. Je connais une Bernice que j’ai essayé d’aider aussi, de mes modestes efforts, j’ai trouvé pour elle une marraine républicaine, j’aurais pu aussi bien moi-même être le parrain mais je n’ai pas voulu, j’avais déjà un filleul, lequel filleul par la suite a disparu. Pourquoi ? Je ne m’occupais pas assez de lui ? Sans doute. Il faut dire, pour ma défense, que, comme Anne dans le livre, au début, je ne comprenais rien, qui était ce jeune homme qu’on m’avait mis dans les mains, fantasque, en retard aux rendez-vous, me faisant comprendre que ce qui l’intéressait c’était surtout que je lui donne des sous pour qu’il puisse s’acheter des fringues, aller chez le coiffeur etc. Et puis très tôt, je vis qu’il me mentait : son récit était faux, on trouvait d’autres garçons que lui, candidats à l’asile également, qui tenaient exactement le même discours comme si ce discours avait été appris, dicté. Au départ il y avait une brouille familiale (question de terrain), le jeune était menacé de mort par un oncle, heureusement un « ami » venait le chercher, lui payait l’avion avec un faux visa touristique pour Paris, le mettait dans un train pour qu’il aille à G. où, là, quelqu’un l’attendrait à la gare, mais il n’y avait personne à la gare et le jeune était réduit à rechercher de l’aide dans les associations, les églises évangéliques. Cette histoire trop répétée était fausse, elle ne cadrait pas avec ce qu’on sait des voies de l’immigration, de plus on pouvait prévoir qu’elle ne passerait pas face aux magistrats de la Cour du Droit d’Asile, alors cela m’avait énervé, j’avais espacé mes rendez-vous puis un jour, je ne l’avais plus vu. Ce sont exactement les mêmes hésitations, les mêmes interrogations qu’expose Pierrette Fleutiaux à propos de son personnage. Sauf que, elle, elle va plus loin, probablement elle s’attache à cette femme nigériane, à ses enfants et à force de patience, elle parvient à faire couler d’elle un filet de vérité. Et puis, finit-elle par dire : « vérité et mensonge ne sont pas des concepts de référence très utiles quand on côtoie les miséreux du monde » (p. 93). et en effet, qu’importe qu’on ait la vérité… Bien sûr, « ils » mentent. Ils mentent parce qu’ils sont à la recherche de l’histoire la meilleure, celle qui sera le plus à même de convaincre leur auditeur de les aider, ils mentent aussi parce que la vérité est inavouable, ou parce qu’elle révélerait des choses qu’il faut à tout prix tenir cachées (les passeurs, l’argent des passeurs, les exactions commises par les passeurs…). Mais nous autres, occidentaux « éduqués », supportons mal le mensonge, ou faisons comme si nous ne pouvions pas le supporter (car il doit bien y avoir des occasions où nous le supportons, le mensonge, nous ne sommes pas des statues de vertu). Dès qu’il surgit d’une façon un peu trop brusque, nous avons un haut-le-coeur, nous nous indignons. Destiny a dit à Anne que l’ami qui devrait la rejoindre (dont elle a eu l’enfant) était français, mais quand il apparaît, il ne l’est manifestement pas. Anne est furieuse. Et alors ? Quand Anne se rend au Centre Georges-Devereux où est soignée Destiny, elle apprend que celle-ci l’a présentée aux médecins comme « une Américaine », mais pourquoi diable ? Américaine ça fait tellement mieux que dire simplement qu’elle était française ? A coup sûr, cela nourrit mieux les fantasmes de Destiny. La misère n’empêche pas de rêver, d’imaginer qu’on va être sorti du trou par de beaux Américains en voiture rutilante qui habitent une superbe maison de l’Illinois ou du New Jersey… Bernice aussi raconte des histoires peut-être, et nous nous agaçons, sa vraie marraine, son logeur et moi ( beaucoup de monde pour une personne) que parfois, elle se montre exigeante. On lui a trouvé une chambre sous les combles. Mais c’est trop froid, c’est trop haut, ce n’est pas tout à fait ce qu’elle désire. Je lui donne rendez-vous pour régler avec elle le point délicat de son éventuelle inscription en première année de fac, mais elle me téléphone au dernier moment qu’elle ne sera pas au rendez-vous parce qu’elle estime avoir quelque chose de plus important à faire à l’autre bout de la ville. Elle est comme Destiny.

Et puis tout à coup, une idée l’illumine, elle a compris ce qu’elle pourrait tirer de l’école, et même si elle a déjà un bac de son pays, elle décide de s’inscrire dans un lycée expérimental pour repasser ce bac, apprendre de nouvelles choses, occuper son temps par des activités de l’esprit à défaut d’un boulot rémunérateur.

Nos relations avec les migrants (ou déplacés, ou réfugiés, ou sans papiers comme vous voulez), pour peu que nous fassions attention à eux, sont à l’image des relations que nous avons avec tout le monde ; des espoirs, des désillusions, des déceptions et tout à coup des lumières, sans cesse essayer, sans cesse rater, sans cesse réussir. L’obstacle majeur auquel nous avons à faire face lorsque nous nouons des relations avec autrui réside dans nos fantasmes, l’idée par exemple que nous nous faisons de notre action, qui devrait consister en « faire le bien » mais nous ne devons pas nous attacher à ce fantasme, à ce pseudo-idéal moral qui nous met sans cesse dans la culpabilité et donc ne nous conduit nulle part. Nous cherchons à être, simplement, à accroître cette dimension de l’être et tant mieux si par surcroît, nous parvenons à apporter un mieux-être aux autres, aux plus démunis des autres. Mais nous n’atteindrons jamais cet objectif par devoir, ou en violant notre être propre.

PS : un rapport sur la situation des étrangers en France vient d’être publié par le défenseur des droits, on y lit entre autres ceci :

le Défenseur peut être amené à utiliser le mot « migrant » pour décrire le sort de personnes sujets de droits dans un processus d’émigration, d’immigration, de déplacement. Ce terme a longtemps été vu comme le plus neutre. Il a néanmoins, depuis une période récente, tendance à être utilisé pour disqualifier les personnes, en les assimilant à des migrants «  économiques », dont l’objectif migratoire serait utilitariste et, partant, moins légitime que celui opéré par le réfugié. Ainsi, l’appellation de « réfugié » est à double tranchant en ce qu’elle peut inciter à distinguer, une fois de plus, les « bons » réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des « mauvais » migrants dits économiques.
Cette distinction conduit à jeter le discrédit et la suspicion sur les exilés dont on cherche à déterminer si leur choix d’atteindre l’Europe est noble, « moral » et pas simplement utilitaire, avec, à la clé, le risque de priver de protection des personnes qui sont en droit d’en bénéficier. C’est cette logique de suspicion qui irrigue l’ensemble du droit français applicable aux étrangers et va jusqu’à « imprégner » des droits aussi fondamentaux que ceux de la protection de l’enfance ou de la santé.  Ainsi qu’il va être démontré tout au long de ce document, le fait que le droit et les pratiques perçoivent les individus comme « étrangers » avant de les considérer pour ce qu’ils sont en tant que personnes, enfants, malades, travailleurs ou usagers du service public, conduit à  affaiblir sensiblement leur accès aux droits fondamentaux.
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L’odieux pouvoir des hommes

Dans mon retrait campagnard, entouré des balbutiements de vie d’un printemps qui titube, j’écoute la radio, j’entends les nouvelles du monde, ce qui intéresse les médias, ce dont on parle ou dont on doit parler dans la cité. Cela arrive comme des rafales de vent, des pluies noires un peu soudaines, l’histoire d’un député agresseur sexuel, les propos tout autour comme des halos ou je dirais plutôt des taches de gras, sa conjointe déclarant avoir tout toujours ignoré, les avocats se retranchant derrière le délai de prescription… la vilénie ordinaire, ce dont on voudrait se garder, ce qu’on voudrait toujours pouvoir ignorer, nier, faire comme si cela n’existait pas. Or cela existe et on est stupéfait d’apprendre à quel point même dans nos sociétés « développées », les femmes subissent. Cela me rappelle le temps où je partageais mon bureau à la fac avec une psycho-sociologue qui travaillait sur ce sujet : les agressions quasi constantes que subissent les femmes sur leur lieu de travail, j’étais ébahi d’apprendre ce qui résultait de ses enquêtes, la façon dont une femme ingénieure par exemple était accueillie dans un bureau d’études d’une grande entreprise automobile, cette sorte de soi-disant bizuthage qu’elle devait subir, la mise à l’épreuve permanente consistant à lui mettre sous les yeux chaque jour les images porno les plus crues, et encore cela avait lieu dans un milieu « éduqué », polissé en quelque sorte, alors qu’est-ce que cela devait ou pouvait être ailleurs… En tant qu’homme, évidemment on a honte. Comment supporter d’être assimilé à des êtres qui n’ont pour maintenir leur pouvoir que l’arme bestiale de leur sexe ? Car je crois que c’est bien d’une question de pouvoir qu’il s’agit. Peut-être on m’objectera que c’est l’espèce humaine, et à l’intérieur d’elle, la gens masculine qui est programmée ainsi, que tout cela est la trace des préhistoriques dispositions mises à l’oeuvre chez les néandertaliens ou les premiers sapiens et que sans doute cela correspondait à un avantage du point de vue de l’évolution puisque cela a perduré et que sans doute ce sont ceux qui étaient le plus dotés de ces « défenses » qui ont le mieux survécu. Oui, nous sommes encore des hommes préhistoriques, on nous l’a dit à la grotte Chauvet ; rien ne nous distingue des homos d’il y a trente-six mille ans et pas grand chose de ceux d’encore avant, on peut remonter comme ça jusqu’à deux millions d’années en arrière lors de l’apparition des premiers homo habilis. Alors que faire de toutes les proclamations faites depuis deux mille ans sur le caractère divin de l’homme (au sens générique) ? C’étaient des blagues tout ça, hein ? L’être humain plongé dans sa rêverie et spéculant sur l’existence de Dieu, avec la morale au fond de son coeur n’est-il qu’un rêve ? Un mythe agréable servant juste à nous accorder un peu de répit dans la marée de violences qui nous assaille perpétuellement. Les « réalistes », ceux qui prétendent être campés solidement sur leurs deux pieds, ceux qui ne s’encombrent pas de doutes, ceux qui pensent qu’il ne faut pas chercher à changer tant soit peu l’être humain, qui s’accommodent si facilement de cet état et même le revendiquent car ils prospèrent sur son dos, sûrs qu’ils sont que si la nature les a faits, nous a faits, ainsi, ce n’est pas pour rien, dont certains pensent peut-être que Dieu nous a créé ainsi, tous ceux-là traitent aujourd’hui de « bisounours » ceux et celles qui envisagent autre chose, un avenir plus humain, des rapports apaisés entre les sexes, les civilisations et les mondes, comme si désormais il y avait une coupure entre ceux qui se résignent à ou bien même revendiquent l’état de choses existant et ceux (et celles bien sûr) qui le déplorent. A la face des premiers, les seconds feront valoir « qu’il y eut des progrès », que l’on n’est plus autorisé aujourd’hui à esclavagiser son semblable (sans que cela empêche la chose d’exister dans les faits), et que peut-être demain, les assauts sexuels brutaux de la bête masculine seront dénoncés et réprimés avec davantage de facilité graĉe justement aux affaires qui éclatent en ce moment. Mais en sortirons-nous vraiment un jour ?

Le dernier film que j’ai vu, avant de m’isoler, traitait de cela sous un jour vaguement de comédie, c’était le film indien « La saison des femmes » (de Leena Yadav, avec Tannishtha Chaterjee, Rhadika Apte, Surveen Chowla). Le parti-pris était gai, il s’agisssait de montrer comment trois femmes (plus une adolescente, mariée de force) d’un village du Gujarat pouvaient éventuellement songer à se sortir de la violence masculine par leur alliance, leur solidarité, en passant outre ce qui pouvait les diviser (car c’est ça aussi le pouvoir de l’homme : régner par la division, susciter les rivalités entre femmes, jouer sur les désirs et les envies pour finalement arriver à remplir les brèches du pouvoir et refaire la communauté comme clôture). Elles partent à la fin à la conquête du désert (dans la région de Kutch) à bord d’une motocyclette à trois roues éclairée par des lanternes magiques, mais où iront-elles ? La métaphore du désert et du village clos sur lui-même est suffisamment parlante. Noter que dans ce film, les hommes sont montrés tels qu’en eux-mêmes hélas ils persistent : veules, autoritaires, lâches, pétris de certitudes et dépourvus d’imagination, face à des femmes qui inventent, qui créent, se sacrifient pour leurs enfants et veulent sortir le village de sa misère. Un seul homme, instruit, marié à l’institutrice, est leur allié : il lui en coûtera cher, roué de coups, moribond, au bord d’une route déserte.

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Expo Paul, ou les Klee de l’ironie

ob_26e7c8_img-6309L’image que nous avons en général de Paul Klee est celle d’un doux poète de la peinture, unique en son genre, dont les oeuvres sont toutes de délicats messages sur le mouvement, l’équilibre et la musique des couleurs, avec en général des tons gradués et tendres et de temps en temps un trait qui s’agite pour mettre au premier plan une figure de clown ou bien, comme aurait dit Rilke, « de temps en temps un bel éléphant blanc »… on sait aussi que son destin fut douloureux, chassé de son pays par le nazisme, obligé de se réfugier en Suisse (je sais, il y a pire comme sort, mais c’est se réfugier quand même…), pays qui ne lui attribua sa nationalité que fort tard, si tard que ce fut le lendemain de sa mort, laquelle mort survenait après une maladie qui transformait la peau de ses organes en carton rigide.

Mais nous n’avions pas la perception d’un tel humour et nous avions gommé son caractère subversif. De cet humour dont témoignent les oeuvres exposées en ce moment au Centre Pompidou. Nous aurions pourtant dû le savoir, nous qui vîmes déjà tous ces tableaux, mais disséminés à droite à gauche dans tous les musées de la planète… Or, Klee, il faut le savoir, se vit d’abord comme dessinateur satirique : il promenait son regard narquois et acide sur les êtres et les choses qui l’entouraient en témoin perspicace de leur drôlerie souvent involontaire, ou bien il les caricaturait, comme ces beautés élégantes qu’il dessine avec un derrière particulièrement proéminent.

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Candide, chap 16, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses

Il illustra des romans de Voltaire où il trouvait de quoi alimenter son humeur frondeuse à l’égard des églises. De l’ironie il en eut (d’abord) vis-à-vis de lui-même (voir ses multiples auto-portraits où il se tourne en dérision) et vis-à-vis des institutions, même celle du Bauhaus à laquelle il contribua par son enseignement mais dont il refusa avec humour les dogmes (comme celui de tout ramener uniquement aux couleurs primaires, auquel il répondra par un tableau intitulé « Architecture picturale en bleu, jaune, rouge » où figurent, diffuses, toutes les nuances de couleurs, sans hiérarchie). Il en eut même vis-à-vis de l’amour – on pense à Rimbaud et à ses « petites amoureuses » – il peignit de drôles de machines pour figurer la mécanique amoureuse où la dame a un vagin en guise de tête, et surmonté de drôles de poils pubiens…

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Bild aus dem Boudoir (1922)

Drôle, Klee, il l’est aussi quand il représente Dieu sous les traits d’un oiseau moqueur ou quand il intitule un de ses tableaux « Maman méchante » (Böses Mueti), ou qu’il parodie Picasso et ses minotaures, drôle et aussi subversif pour son époque quand il intitule « jeu lesbien » une toile où l’on voit ce qui ressemble à l’affrontement de deux mantes religieuses …

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Böses Mueti

On a oublié tout ce que cela pouvait avoir de subversif à une époque qui découvrait avec perplexité l’art moderne, où la grande presse (ici le New York Times) titrait en première page sur les extravagances des nouveaux peintres et où, bien sûr et tristement, se développait chez les nazis la notion « d’art dégénéré », Klee étant l’un des artistes les plus représentés dans la fameuse exposition de 1933, à l’hôtel de ville de Dresde (17 oeuvres sur une centaine au total).

Pourtant, sérieux il est, malgré sa drôlerie. On le sait par la beauté ineffable qui émane de maints tableaux aujourd’hui diffusés en reproductions dans le monde entier où se marque la trace d’un rapport complètement nouveau avec la peinture : un rapport musical (voilà encore en quoi il peut nous faire penser à Rimbaud, celui qui attribuait des couleurs aux voyelles, mais là il s’agit de notes et d’accords d’harmonie).

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Après avoir accompli la majeure partie de cette oeuvre sérieuse et musicale, et l’avoir même théorisée, il retourna, mais par désespoir cette fois, à son humeur sarcastique des premiers jours. Car la situation politique empirait et un dessinateur hors pair comme lui ne pouvait réagir qu’en la tournant en dérision. On passe souvent en vitesse devant un tableau comme Insula Dulcamara (le plus grand qu’il ait exécuté, semble-t-il) sans noter que ce rond et ce petit carré en plein milieu sont une allusion au personnage de Hitler. Klee manie le langage des couleurs et des formes pour dire son opposition au régime, comme dans cette toile où les petits carrés bruns s’agglutinent tels des divisions de SA mais trouvent en face d’eux une « contre-flèche » qui représente la force de la liberté.

Il est intéressant de faire un parallèle entre les deux grandes expositions qui se suivent à Beaubourg cette année, consacrées à deux « K » de la peinture allemande, Klee et Kiefer. Bien sûr le premier eût pu être le grand père du second, mais justement voilà qui importe : comment des artistes de deux générations différentes ont réagi à la monstruosite nazie, encore que pour l’un elle n’était que montante et pour l’autre achevée, autrement dit l’un ne pouvait pas encore tout savoir alors que l’autre avait tout appris. La réaction de Klee est encore dans l’esthétisme, même si c’est celui d’un trait ultra simplifié, d’autant que sa maladie le contraignait à limiter ses mouvements, (mais sa maladie n’était-elle pas justement une métaphore de la gangrène qui gagnait le corps social ?), alors que celle de Kiefer, on l’a vu, a consisté à rejeter toute idée d’esthétisme pendant longtemps.

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Le créateur

Il se pourrait finalement que ce soit dans sa peinture que la société allemande ait délivré ce qu’elle avait de mieux, de plus critique et de plus lucide au XXème siècle, de Kandinsky à Richter et de Klee à Kiefer, comme si elle avait eu pour tâche, en quelque sorte, de prendre sur elle le désastre et l’intolérable qui s’étaient emparés d’elle.

La Suisse, quant à elle, honteuse d’avoir mis si longtemps à reconnaître l’importance de Klee et surtout à lui concéder la nationalité, a voulu réparer cette faute en ouvrant près de Berne le plus beau musée consacré au peintre que l’on puisse voir, le Zentrum Paul Klee, d’où viennent de nombreuses oeuvres exposées ici.

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Le libéralisme

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Nominalisme

loretteLorette n’est plus Lorette, elle nous avait prévenus, lorsqu’elle était venue nous voir en septembre, qu’elle reprenait son prénom d’origine de Laurence.
« Laurence, c’est « l’or en soi » dans la langue des oiseaux » nous avertit-elle au premier paragraphe du petit livre qu’elle publie ce mois-ci chez Grasset et qui porte le titre « Lorette ».
Et ce n’est plus « l’eau rance » comme l’en avait persuadé autrefois quelque malin mal intentionné.
Ainsi « Lorette » n’aura été qu’un nom d’emprunt, qui lui aura servi à couvrir une période pleine de doutes et de souffrance, comme si « Laurence », lui, devait rester intact, pur pour avancer vers plus de clarté, de creusement de soi vers toujours plus de lumière intérieure.

Ce jeudi soir, elle donnait une lecture d’un texte inédit : « Le poème perdu » à la Maison de la Poésie, à Paris. Difficile de parler d’un long poème que l’on n’a entendu qu’une fois (même si magnifiquement dit par l’auteur) et qui commençait par ces mots repris au fil du texte comme un leitmotiv : « Nous n’étions pas des comédiens / nous n’étions prévenus de rien » comme si notre vie à tous était une pièce de théâtre que nous devrions jouer jusqu’à la fin, sans entracte et sans connaître le texte. La récitante a pour interlocutrice Lorelei, comme une sorte de double d’elle-même, qui dialogue également avec sa mère. Influence du romantisme allemand, elle reprend aussi cette image qu’elle a déjà utilisée dans son précédent ouvrage (« La clôture des merveilles », de 2013) celle, hölderlinienne, de « l’enfant aux cheveux blancs » comme symbole d’une rencontre entre expérience et innocence.

Ça fait du bien, disait-elle dans le court entretien qui suivait avec une journaliste de France-Culture, de retrouver son nom, de savoir comment on s’appelle vraiment.

Cela est vrai de chacun, mais plus encore d’un écrivain, nécessairement sensible à la manière dont on nomme les choses, et donc aussi les êtres. Nous nous sommes tous dit un jour que notre prénom n’était peut-être pas étranger à ce que nous sommes, notre sensibilité, nos sentiments, notre façon d’être.

Laurence va jusqu’à compter les lettres de son prénom et établir des calculs subtils pour établir que « Laurence » vaut mieux que « Lorette », s’inspirant de quelque précepte mystérieux tiré de la Kabbale. On n’est pas obligé de la suivre jusque là… certes, mais l’idée que la manière dont on nomme les choses est capitale pour atteindre une forme de vérité n’est pas neuve. Elle figure dans le Cratyle, où Socrate, prenant le parti de Cratyle contre Hermogène, se montre persuadé que le nom ne désigne pas de manière arbitraire mais au contraire exprime les propriétés essentielles de l’objet. Par exemple, Agamemnon exprime le caractère admirable par sa persévérance devant Troie. Platon expose dans ce dialogue sa doctrine selon laquelle le nom est une imitation des objets par la voix. Nos connaissances linguistiques modernes nous ont éloigné évidemment d’une telle conception : la raison dit immédiatement que si cela était, des langues diverses ne donneraient pas des signes aussi divers pour désigner la même chose. Et pourtant… si l’on revient aux réflexions de Saussure sur la langue dans ses « Ecrits », on est amené à nuancer cette remarque d’évidence. Car enfin, si les signes sont d’abord faits pour être distincts et s’ils obéissent d’abord à une logique d’oppositions, les traits par lesquels ils s’opposent peuvent relever de toutes les dimensions de leur substance, donc en particulier de leur sonorité. Et c’est en ce point justement que s’ancre la possibilité de la poésie. D’une langue à l’autre, certes, on verra des oppositions différentes se faire mais en fin de compte ces différences auront lieu et participeront au signifié des mots. Si le son /r/ trouvé dans le verbe grec rheïn, qui signifie « couler » semble confirmer Platon dans sa thèse, car le son en question exprimerait bien, selon Socrate, l’idée de mouvement, rien n’empêche de penser qu’en Français, c’est le son /l/ qui serait investi de la même mission… L’une de mes premières lectures linguistiques (voir Problèmes du langage, Diogène n°51, 1966) fut un article du linguiste hongrois Ivan Fonagy (Le langage poétique : forme et fonction), il y montrait entre autres combien l’analyse statistique de certains poèmes lyriques mettait en relief « une déviation caractéristique pour certaines consonnes : t, k, et r dominant dans les poèmes agressifs ; les consonnes douces, l et m, l’emportant dans les poèmes idylliques ». Dans le même volume, Roman Jakobson indiquait que « la paronomase, confrontation sémantique de mots similaires du point de vue phonémique, indépendamment de toute connexion étymologique, [jouait] un rôle considérable dans la vie du langage », il disait aussi que « Père, mère et frère ne se divisent pas en racine et suffixe, mais l’identité de sonorité de ces termes de parenté – à l’exception des consonnes initiales – est éprouvée comme une sorte d’allusion phonologique à leur proximité sémantique ».

La vulgate structuraliste des années soixante a plus ou moins entériné le principe selon lequel « le signe était arbitraire », mais il ne l’est que jusqu’à un certain point et l’exhumation des écrits de Saussure publiés en 2002 nous a conduit à une révision. Comme dit dans un précédent billet, François Rastier donne de ce changement une analyse passionnante : elle conduit à relever la position dé-ontologisante du linguiste genevois. Selon la tradition qu’il qualifie de « logico-grammaticale » les mots par excellence étaient les substantifs, réputés représenter des substances et assurer l’ancrage ontologique du langage, mais à partir du moment où on a reconnu dans le langage une négativité qui fait de lui un système d’oppositions et non un codage d’unités référentielles, le sausurrisme, comme dit Rastier, « se sauve de toute ontologie ». On peut alors donner libre cours au caractère créatif du langage et même imaginer que c’est bien lui qui crée un monde, comme c’est effectivement le cas avec la littérature et plus particulièrement avec la poésie. Rastier voit là une rencontre avec la pensée indienne (avec laquelle on sait que Saussure entretenait des rapports approfondis), la méthode différentielle de Saussure ayant des analogies avec la logique de l’apoha (répudiation) fondée par Dignâga au Vème siècle (le sens d’un mot, pour résumer, serait la somme de tous les sens qu’il n’a pas, « c’est par répudiation du sens opposé que le nom peut exprimer son propre sens »). Par là, le sens des mots ne vient plus d’un ancrage quelconque dans l’ontologie : on obtient une vision tout ce qu’il y a de plus « anti-réaliste » du langage, une vision « nominaliste » comme le dit Rastier, mais pas de ce nominalisme occidental obnubilé par le réalisme (et qui revient simplement à conférer l’existence aux seuls objets singuliers – je n’ai jamais compris pourquoi on appelait ça « nominalisme »), d’un nominalisme « radical », dont se prévalaient les philosophes de la tradition de Dignâga, pour qui l’être des choses et la façon dont on les nommait… c’était tout comme (on peut trouver aussi cette tendance dans le bouddhisme tibétain – cf. note). Cette dé-ontologie a des conséquences inattendues et précieuses : « dès que le signe cesse d’être défini par le rapport de représentation qui détermine sa référence, « il n’y a [plus] de différence entre le sens propre et le sens figuré des mots, parce que leur sens est éminemment négatif » » (Rastier, p. 147).

Je ne sais pas si c’est là ce que veut nous dire Laurence Nobécourt, pour elle, il s’agit sans doute d’un rapport inattendu qu’elle aurait avec la pensée linguistique ou la pensée indienne. Je sais qu’elle partage une vision des choses un peu différente lorsqu’elle emprunte à Satprem (qui a écrit sur Sri Aurobindo – mais tiens, tiens, voici justement un contact avec la pensée indienne) : « le vrai nom d’un objet est la vibration qui le constitue », un peu différente parce que là, le rapport au réel (la réalité extérieure) semble postulé, pas de dé-ontologisation en ce cas, le langage venant des choses réelles mais la différence n’est-elle pas qu’un artifice si on admet que c’est la façon de nommer qui crée l’objet ? Toutes ces idées semblent en tout cas se retrouver dans le magnifique aphorisme qu’elle pose p. 54 de son livre : « Nos noms sont des équations mathématiques en cours de résolution ». Elle veut dire par là que nos noms sont toujours en nous dès le commencement, même si nous ne le savons pas, mais on peut dire aussi que cela traduit le fait qu’ils condensent des formules, celles de nos êtres, ou de nos inconscients, depuis leurs origines… Nous toucherions là à Lacan… tout un domaine dans lequel nous ne nous perdrons pas cependant, en tout cas pas pour ce soir (!).

Terminons juste avec quelques lignes de la fin du petit livre de Laurence, « Lorette » :

Je m’enfonce dans l’écriture. Permission, protection et puissance, c’est ce que l’écriture offre. Je m’enfonce dasn l’écriture qui me dénude et me vêt de la tunique d’or. La tunique de l’or en soi de Laurence. 
… 
Il me semble que je suis à l’orée d’un mystère. Dans sa partie la plus obscure.
Sur le seuil d’un grand lac de silence frais.
Ainsi je ne cherche plus de réponse. Car en vérité, nous ignorons la question.
Mais je continue à écrire. Ecrire c’est faire retour, c’est emprunter le chemin de la question. C’est « retrouver les mots qui précèdent le point d’interrogation ».

Note : dans le bouddhisme tibétain et notamment dans la tradition du Grand Réformateur Tsong kha pa ainsi que nous la rapporte « notre cher Quatorzième » dans le recueil de conférences joliment intitulé « Cent éléphants sur un brin d’herbe », le principe de vacuité s’identifie à l’idée que « les phénomènes sont vides d’existence en soi ». Il y a alors deux types de réalité : celle de l’apparence et celle de la vacuité. La première nous permet d’échapper au nihilisme (interprétation de la vacuité comme vide de tout) et la seconde nous empêche de figer les apparences dans une illusion d’être en soi. La première est comparable à celle des reflets dans un miroir sauf que c’est la manière de désigner par des noms qui opère la fonction de donner l’apparence transitoire (et non les lois de la réfraction). Le « nominalisme » est alors une façon de faire être les apparences (et non les choses en soi, qui n’existent jamais). Ce raisonnement est applicable également au soi. Notre nom serait alors la façon de faire être l’apparence du moi, ce qui serait compatible encore avec ce que nous dit Laurence (enfin… d’après « moi »!).

Tsongkhapa

Le sage Tsong kha pa

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Hier, il y a trente-six mille ans

1_1_a_panorama_combe_arcIl y a trente-six mille ans, au pied de cette falaise, dans ce paysage de calcaire et de garrigue, de forêts de petits arbres tordus et touffus, au creux des grottes, se faisait un art qui nous en apprend long sur nous-mêmes, notre passé, notre pensée, notre faculté à « représenter », à donner forme à des ombres, des animaux qui passent, des souffles de vie sur des parois enténébrées, à la lumière des torches, du bois qui noircit et fume, deviendra du charbon, du fusain pour dessiner dans un mouvement ample la vie autant qu’on la connaisse quand nos ancêtres déjà ont découvert qu’elle était éphémère. Dans un petit livre – un Folio à 2 euros – Jean Rouaud, le romancier, l’ex-Prix Goncourt, l’auteur des Champs d’honneur et des Hommes illustres, se plaît à les imaginer, ces humains, déjà des homo sapiens, dotés de tout ce qui nous fait humains aujourd’hui, de l’aspect physique (la taille assez grande, le visage ayant perdu son menton prognathe et sa barre osseuse au-dessus des yeux – qui, paraît-il, était bien utile pour se protéger du soleil, mais qui en même temps empêchait qu’on puisse facilement avoir une vue d’ensemble sur l’oeuvre que l’on accomplissait –) jusqu’à la constitution du cerveau, son volume ayant atteint son volume définitif – sans doute trop ! si on en croit ceux qui pensent que cinq cents cm3 ce serait déjà bien assez, au lieu des mille quatre ou cinq cents qu’il fait réellement – et le nombre des neurones et de leurs connexions, qui ne croîtra plus, ce qui nous laisse aujourd’hui avec les mêmes limitations même si le temps, les débauches de travail et d’énergie ont finalement contribué, pas à pas, et tout cela s’accélérant, peut-être malheureusement, ces derniers siècles et surtout ces dernières décennies, à l’édification de cette complexité que nous avons sous les yeux, mêlant machines de toutes sortes, écrits philosophiques ou chargés d’imaginaire – mais ne sont-ils pas semblables les uns aux autres ? et laissant entrevoir pour demain non plus une évolution vers une autre espèce mais une transformation par adjonction d’artefacts, de mécanismes artificiels prolongeant ou suppléant nos activités neuronales (la trans-humanité?).

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Jean Rouaud, donc, les imagine, ces humains comme nous, qui se sont débarrassés on ne sait comment, ou plutôt on ne sait par quels massacres, de leurs prédécesseurs néandertaliens (et oui, nous serions tous descendants de massacreurs, de génocidaires) et qui, peut-être par une mutation très improbable de leur encéphale se sont mis à réfléchir, à raconter des histoires d’abord avec des mots puis avec des tracés d’images, certains d’entre eux se détournant avec audace de la seule tâche physique – ô combien physique – consistant à chasser pour assurer la subsistance du groupe (chasser surtout des rennes nous dit-on sur le lieu de Vallon Pont d’Arc, car les mammouths c’était quand même une autre histoire!) pour se complaire simplement à raconter des histoires de chasseur, en les enjolivant peut-être, d’abord regardés de travers par lesdits chasseurs et surtout leurs chefs qui pensaient qu’il y avait mieux à faire qu’à bavasser, puis estimés à leur juste valeur quand on se rendait compte de tout le prestige que l’on tirait des histoires qui étaient ainsi racontées, le soir, à la veillée, et surtout devant les femmes qui, elles, n’étaient pas allés à la chasse, et les enfants aussi, qui n’y étaient pas encore allés mais qui un jour iraient pour se montrer vaillants, d’autant plus vaillants que les histoires qu’ils auraient entendues seraient belles et donneraient envie de se hisser à la hauteur de courage de leurs héros, puis certains d’entre eux encore se rendant compte qu’à suivre la courbure d’un rocher ou bien le contour d’une ombre, on pouvait faire revivre les animaux de ces histoires, lions, ours, rhinocéros, bisons, chevaux, rennes lesquels meublaient constamment les pensées et les rêves de ces humains qui les chassaient pour pouvoir vivre. Et alors, on peut imaginer que leur découverte, celle qui réside donc dans la projection d’une ombre, son ornement, son remplissage par des couleurs – ocre, rouge, sable, tout ce que pouvait procurer de teintes le paysage rocheux des environs – parvenant à recréer l’illusion de la présence et du mouvement, eut le même impact que celle du cinéma, lorsque les frères Lumière, la toute première fois, diffusèrent le film de l’entrée du train de voyageurs dans la gare de La Ciotat et que tous les spectateurs, apeurés, se protégèrent de leur bras replié. D’autant que les amis qui vaquaient dans la journée à leurs occupations ne les avaient pas vu faire, ils les avaient juste vu partir au fond de la grotte, mystérieusement, à deux ou peut-être plus, les uns servant d’aides aux autres pour porter les torches ou pour donner la courte-échelle lorsque l’artiste voulait graver son oeuvre sur une paroi un peu haute, et les ayant vu partir et s’enfoncer dans la grotte – souvent occupée par des ours, mais ils avaient dû apprendre quand ceux-ci la désertaient, afin de pouvoir l’occuper à leur tour – ils s’étaient demandés ce qu’ils pouvaient bien faire à longueur de journée là-dedans. Eh bien, c’était ça. Ces fresques que l’on admire encore aujourd’hui – ou plutôt leurs reproductions, magnifiques, qui prouvent s’il en était besoin que les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont encore « capables de » pour peu qu’on leur en donne l’occasion et quelques moyens, et qu’ils ne sont pas aptes seulement à manager, à spéculer, à gagner des fortunes à placer ensuite au Panama pour empêcher justement qu’elles ne soient utilisées pour des choses utiles, vraiment utiles, comme la restitution de cette beauté. Car ceux et celles qui ont restitué cette beauté, et que l’on peut voir et entendre dans certains films documentaires et dont on peut voir qu’eux et elles aussi sont beaux ou belles, ils ont fait ça par une vraie passion, n’ont pas calculé le montant des indemnités qu’ils recevraient et auront été payés uniquement par des fonds publics – c’est-à-dire nos sous de contribuables, non il ne faut pas imaginer ici que quelque beau mécène de l’industrie, entendez un de ces fripons du genre Gattaz, Arnault ou Pinaut, ait lâché un sou, plutôt crever dans son avidité que servir un peu la Beauté – autrement dit auront atteint un stade de vrai bonheur uniquement par leur travail patient et long et minutieux, aidé évidemment d’une technique informatique de pointe pour reconstituer en 3D les plafonds, les sols et les parois de la grotte gigantesque (ossature métallique, résine restituant parfaitement la forme interne d’une grotte, stalactites et stalagmites comprises). Ces hommes et ces femmes modernes seront ressortis probablement transformés de leur confrontation avec leurs lointains ancêtres comme si tout à coup, grâce à cette situation exceptionnelle, trente six mille ans s’étaient abolis. L’un de ceux qui ont travaillé sur le site n’en tremble-t-il pas encore quand il nous fait voir la trace des déplacements de roches accomplis par nos ancêtres aurignaciens, trace qui permet de concevoir de façon précise la manière dont ils s’y sont pris, manipulant de l’argile pour mieux fixer la pierre décollée au sol, trace encore imprégnée de leurs empreintes digitales, ce qui lui fait dire avec émotion qu’on a l’impression qu’ils étaient là la semaine dernière, et que (pourrait-il ajouter sans doute) en courant un peu, peut-être on pourrait les rattraper et leur rapporter les miettes oubliées de leurs sandwiches.

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Les amateurs d’art et les artistes contemporains s’étonnent de la ressemblance des dessins pariétaux avec des oeuvres modernes, des Picasso notamment. C’est comme si toute l’histoire de l’art s’était élevée à partir de la préhistoire pour accomplir un cercle qui se serait refermé au XXème siècle avec le maître catalan ou le Blaue Reiter, l’art retournant ainsi à son origine où il était déjà complètement pré-formé. Régis Debray dit quelque part du Pont d’Arc qu’il incarne un « sacré décrassé de ses oripeaux cultivés et confessionnels. J’allais dire : de notre bondieuserie » comme si, pour qu’elles existent, ces ressemblances avaient nécessité que l’art se débarrasse des bondieuseries apparues entre ces deux extrémités de la boucle. Et il est exact que, contrairement à tout ce qui put se dire autrefois (avant les découvertes de l’art préhistorique), la notion de perspective par exemple existait bien avant que la Renaissance ne la théorise, il suffit ici de voir comment on nous présente de face ou de trois-quart la tête d’un buffle en train de charger vers nous, avec un réalisme presque photographique. L’artiste n’a pas encore appris qu’il fallait respecter sur la toile d’abord l’ordre d’importance religieuse des personnages, plutôt que leur position dans l’espace géométrique, il ne songe pas un instant à « inventer » un espace qui serait autre que celui de la vision, un espace social ou religieux par exemple, il peint et il grave pour reproduire la vision qu’il a de ces êtres qui hantent ses jours et ses nuits.

Tout le monde s’extasie de la « modernité » de ces fresques, dessins, grattages, panoramas de chasse modernité de ceux et celles qui les ont réalisés, tout comme on s’extasie de leur ingéniosité car les prouesses des chasseurs (bizarrement absents de ces parois : disparition de la figure humaine sauf à laisser transparaître de ci de là une allusion à la sexualité, à l’engendrement, comme avec cette stylisation de sexe féminin encadré de deux jambes en longs fuseaux qui fait face à ce que d’aucuns interprètent comme une allusion à la mort) ne s’expliquaient pas seulement par la force physique et la témérité : on a vite abandonné les vieilles techniques consistant à planter un pieu dans le flanc de la bête lors de son passage devant nous, à toute vitesse : très inefficace ! Tout comme on a abandonné le lancer de javelot, juste bon à piquer l’animal, le rendre furieux et faire qu’il nous charge dans sa rage, avec bien peu de chances pour qu’on en réchappe. On a déjà inventé le propulseur (démonstration sur le site) qui consiste en un bâton qui prolonge le bras, au bout duquel on a gravé une encoche qui permet de caler la lance, le tout étant déployé au moment du lancer, la lance pouvant atteindre alors les cent kilomètres par heure et se ficher avec force dans le flan du bison ou du renne. Début donc de l’ère technologique. Que ceux qui expriment souvent le souhait qu’on en revienne à un monde sans technique réfléchissent à ce jusqu’où il faudrait aller dans le temps pour renoncer à toute technique…

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En plus de s’y connaître en innovation (autant que nous sans doute, et eux n’avaient pas besoin de module de créativité comme dans nos Grandes Ecoles pour apprendre à imaginer), ils avaient probablement aussi tout compris déjà de la psychologie, si l’on en croit en tout cas les physionomies qu’ils donnent à des animaux comme ces chevaux dont les têtes se superposent comme si l’artiste avait voulu réaliser un dessin animé, et qui semblent tous exprimer des sentiments différents : depuis la surprise de celui qui est en bas au premier plan jusqu’à la réflexion chez celui au troisième plan qui garde les yeux mi-clos, et à la sérénité de celui, au dernier plan qui se prépare sans doute simplement à aller brouter tranquillement l’herbe du pied de la grotte.

Tout cela était venu de la simple idée, au début, de passer son doigt dans une argile molle, d’avoir observé l’ombre laissée par un décrochage de roche sur un mur à peu près lisse, d’avoir remarqué qu’en essuyant machinalement la torche résineuse sur le rocher d’à côté, cela laissait une belle trace noire. Peut-être s’étaient-ils même inspiré des ours dont les griffures sur les murs évoquèrent immédiatement ce que l’on pouvait faire volontairement comme tracés de signes. Alors on se prend à rêver : peut-être avaient-ils déjà entrevu ce qu’avec ces griffures et ces lignes qui en résultaient on pourrait faire plus tard comme signes maîtrisés afin de raconter des histoires, autrement dit l’écriture.

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Passion de la langue : de Saussure et de quelques autres

topelementLa passion de la langue se manifeste dans l’écriture, dans la littérature et particulièrement dans la poésie, mais pas seulement, elle se manifeste aussi dans l’étude, la philologie, la grammaire comparée etc. et donc dans la linguistique, dont Saussure a été l’irremplaçable maître au vingtième siècle. Les étudiants connaissent Saussure, ou du moins, ils connaissent une vulgate saussurienne, qui oppose « langue » et « parole », « définit » le signe comme union d’un signifiant et d’un signifié, la langue comme système et prétend fonder la linguistique comme science en tant qu’elle n’aurait de compte à rendre qu’à elle-même (contre une tradition qui avait plutôt tendance à étudier la langue en liaison avec l’histoire et la psychologie des peuples). Ces idées assez simples (et parfois rébarbatives, avec le parfum de positivisme qu’elles renferment) viennent du très fameux Cours de Linguistique Générale (CLG) censé retracer les enseignements du maître lorsqu’il était en poste à Genève, seulement voilà : ce fameux cours, Saussure n’en a pas écrit une ligne. Ses éditeurs (Albert Sechehaye et Charles Bailly) ont réuni et organisé des notes prises par des étudiants et ces notes, on le devine, étaient remplies de simplifications. La recherche sur l’oeuvre saussurienne a abouti, il y a quelques années, à exhumer de vrais écrits du grand linguiste, qui ont été publiés chez Gallimard en 2002 (édités par Simon Bouquet et Rudolf Engler) sous le titre de « Ecrits de linguistique générale » (ELG). Ces écrits, Saussure n’avait pas voulu les publier de son vivant, ni même leur donner une forme aboutie car sans doute trouvait-il l’entreprise trop difficile et ne pouvait-il un seul instant envisager de donner une forme définitive à une réflexion jamais stabilisée.

rastier-saussureIl y a un petit livre, récemment paru, qui présente à merveille ces écrits et s’interroge sur le point de vue saussurien et l’avenir de recherche qu’il propose, c’est le petit livre de François Rastier (philosophe et linguiste) qui s’intitule « Saussure au futur ». J’ai toujours eu de l’admiration pour François Rastier (bien que n’ayant pas travaillé dans le même esprit que lui) car, lui, la passion de la langue, il l’a montrée dans des travaux d’analyse du lexique très méticuleux, reposant sur la notion de découpage en sèmes et montrant comment le contenu de nos expressions langagières peut être décrit selon des structures sémiques (alors que d’autres tenaient à tout prix à y rechercher des valeurs de vérité). Ce point est assez central, même pour des non-linguistes : si l’on veut véritablement rendre justice à ce que la langue représente pour nous (je ne serais pas loin de dire : tout!), il faut l’étudier dans sa substance même et ne pas la ramener à une vague enveloppe, ou à un instrument. Je ne sais plus qui, peut-être était-ce Rastier lui-même, disait que faire de la langue un instrument (de notre pensée, en l’occurrence) c’était comme faire de l’air « l’intrument » du vol des oiseaux. Il est vain donc de fonder l’étude du sens des expressions sur l’étude des propriétés des objets extérieurs à la langue qu’elle est censée décrire. Un exemple donné par Rastier est celui des mots « scalpel » et « bistouri » : ce sont les mêmes objets, pourtant ce sont deux noms, qui ne se différencient que par un trait (ou sème) : l’un est fait pour couper de la chair morte, l’autre de la chair vivante. Pourquoi le français tient-il à cette distinction ? Mystère. C’est assez arbitraire, d’autres langues, sans doute, ne le font pas. C’est donc un choix opéré par une langue. On pourrait aussi considérer le duo « sheep / mutton » en anglais, ou bien le duo « rivière / fleuve » encore en français. Le monde extérieur à la langue ne nous « oblige » pas à faire ces distinctions, ou alors, il y aurait tellement de différences à faire entre objets réels que si elles devaient toutes se refléter dans la langue, nous ne nous en sortirions pas. La langue ne « reflète » pas la réalité. Juste pourrait-on dire qu’elle la « formate », qu’elle nous procure un point de vue d’ensemble sur elle. Etant dénuée ainsi de point d’ancrage fixe, elle dérive, elle évolue, elle change. Vain est l’espoir de la fixer en une « nomenclature » établie. Et les théories logico-grammaticales que l’on prétend en faire, à bon droit, peuvent faire sourire…

bistouri-scalpel

scalpel ou bistouri?

C’est dans cet esprit que s’inscrit le livre de Rastier. Le danger serait qu’on en déduise qu’il devient impossible de faire une « science » du langage. Comment faire la science d’un objet en perpétuelle transformation, dont toutes les réalisations individuelles diffèrent ? Ferions-nous alors une science des objets singuliers ? Mais quelle méthodologie pour une telle entreprise ? Les réponses possibles à ces questions sont tributaires évidemment de ce que l’on met sous le terme de « science ». Un courant très vivace et qui s’origine au moins des spéculations du Cercle de Vienne dans les années vingt et s’illustre bien dans l’épistémologie de Carl Hempel, entend définir la science d’une manière stricte : est science ce qui correspond à un modèle déductif-nomologique, on observe, on formule des hypothèses généralisantes à partir des observations et on en déduit des faits qu’il convient de vérifier avant de déclarer qu’on a découvert une « loi », mais quoi observer ? Selon quels critères s’effectuent les « bonnes » généralisations ? En ce qui concerne la langue (ou les langues), les seules choses que l’on observe, à la rigueur, ce sont les textes et les échanges de paroles (autrement dit les conversations) et certainement pas les « exemples » qui émaillent les manuels de syntaxe modernes, phrases absurdes du genre « Pierre aime Marie » (??) ou bien « the book that I filed without reading ». Bien sûr, il se peut bien qu’au cours d’une conversation on entende l’une de ces deux expressions et il faudra que l’on rende compte alors de la structure grammaticale ainsi que du déplacement de « the book » qui laisse derrière lui deux vides (deux « gaps », comme on dit, dont l’un est dit « parasite »), mais le tout de la théorie linguistique ne saurait s’arrêter là, et il faudrait pouvoir dire en quoi ces expressions peuvent apparaître au sein d’un texte ou d’un discours et quel contexte est nécessaire pour cela. Ce que s’abstient de faire une théorie standard (disons chomskyenne pour faire bref). Chomsky dirait qu’on n’a pas à le faire parce que c’est hors de notre portée, cela appartiendrait selon lui à ce qui est destiné à rester mystérieux, mais alors qu’est-ce qui ne l’est pas, mystérieux ? Comment définir des unités, des observables dont on soit sûr qu’ils correspondent aux fondements d’une science réelle, qui figure dans notre portée ?

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

noam chomsky, london dec 2002 © chris saunders

Chomsky ne trouve rien de mieux que tenter l’accrochage de la « faculté de langage » à la biologie (la linguistique devient l’étude d’un organe mental), mais même si la langue prolonge nos capacités biologiques (dans le domaine de l’adaptation et de la transmission par exemple), nous n’avons pas les mêmes instruments pour observer les faits biologiques et les faits linguistiques, nous n’avons même rien pour observer les « faits linguistiques » mis à part des hypothèses spéculatives souvent oiseuses… Alors on en revient aux remarques simples de Rastier. Nous avons au moins les textes. Et il semble bien que Saussure était aussi de cet avis.

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Les élèves de Saussure restés conformes à l’enseignement supposé du CLG ont essayé de bâtir une sémiologie sur la base d’une interprétation du concept de signe qui réduisait ce dernier au vis-à-vis d’un signifiant (« l’image sonore ») et d’un signifié immédiatement identifié à un concept quand ce n’était pas à une image mentale. Les livres de B-A-BA de la linguistique illustrent la notion au moyen de la chaîne sonore ‘arbr’ superposée à l’image d’un arbre (un schéma d’arbre, une image d’arbre, une abstraction que personne n’a jamais vue) et ils s’arrêtent là. Les linguistes computationnels – dont j’ai fait longtemps partie – en profitent pour dire que c’est la même chose que l’union d’un symbole (mathématique, logique) et de sa dénotation (ce à quoi il réfère dans la réalité ou, plus modestement, dans un « modèle »). Alors que le symbole n’est qu’un cas très particulier de signe. Le schéma des milliers de fois répété (et anônné) a pour conséquences fâcheuses qu’il fait croire 1) que chaque signifiant correspond bien sagement à un signifié et réciproquement, et que donc on pourrait isoler l’un de l’autre, faire d’un côté une collection de signifiants, de l’autre une collection de signifiés, avec correspondance bijective entre les deux ordres et 2) que le signifié associé ainsi au signifiant peut être sans dommage assimilé à une représentation (souvent d’un objet réel). Dans ELG, Saussure s’inscrit en faux contre le point 1 (qui lui semble être « le vice fondamental des considérations grammaticales auxquelles nous sommes habitués »). Quant au point 2, il reposerait sur l’hypothèse, également rejetée par Saussure, que la langue puisse s’expliquer à partir de l’ontologie (ce qui est, en tant qu’extérieur à la langue). Or, dit-il :

il n’y a de donné que la diversité des signes combinée indissolublement et d’une façon infiniment complexe avec la diversité des idées. Les deux chaos [celui des signes et celui des idées], en s’unissant, donnent un ordre. Il n’y a rien de plus vain que de vouloir établir l’ordre en les séparant. (ELG, p. 52)

Remarquons le mot « chaos », assez déroutant et peu dans la ligne de ce qu’ont cru pouvoir tirer les héritiers du CLG : pris en eux-mêmes et séparément les signifiants, comme les signifiés (contenus, idées) ne constituent que des chaos, c’est leur union qui produit de l’ordre, l’ordre du texte sans doute. N’en déplaise à Lacan, l’ordre des signifiants n’existe pas en lui-même. La bijectivité entre signifiants et signifiés supposait que les deux dimensions étaient déjà structurées. Pratiquement elle entraînait que pour repérer la présence d’un signifié dans un texte, il suffisait de compter le nombre de fois où le signifiant prétendument associé occurait. On sait que nombre de recherches fumeuses ont eu lieu, notamment dans le domaine de l’analyse du discours politique, qui se limitaient à l’étude statistique du vocabulaire employé par les orateurs. Rastier fait remarquer que « Madame Bovary » ne contient que trois occurrences du mot « ennui ». Serait-ce que le thème de l’ennui en est absent ? Evidemment non, mais il est présent par le biais de structures beaucoup plus subtiles :

Dans un corpus de trois cent cinquante romans français, si l’on dépouille les occurrences et les collocations du mot « ennui », on trouve notamment les mots « dimanche » et « araignée » ; en gros le dimanche parce que c’est sans fin (un imperfectif) et l’araignée parce qu’elle tourne en rond (un itératif). En projetant les deux sèmes /itératif/ et /imperfectif/ sur une phrase comme : « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire », on y remarque la réitération de ces deux éléments sémantiques : /imperfectif/ dans « trottoir », dans « plate », dans l’imparfait même ; /itératif/ dans « défilaient », « ordinaire » etc. Bref, même quand le mot « ennui » reste absent, tout le texte baigne dans l’ennui, car les traits sémantiques du thème de l’ennui y sont partout diffusés. (Rastier, p. 168)

Si les textes dominent (et les points de vue, préalables aux objets) alors tout ce qu’on croit avoir défini de manière stable (les « mots », les significations établies) s’avère instable, ou dit autrement par Rastier :

le signe n’est jamais qu’un moment stabilisé de l’interprétation (Rastier, p. 77)

et ce que l’on perçoit en priorité, ce sont des différences, d’où l’appellation de sémantique différentielle donnée à cette manière d’analyser le sens (à l’opposé de la sémantique référentielle prônée par le courant logico-grammatical, ou de la sémantique inférentielle chez un auteur comme Brandom). Qui dit différence dit bien entendu négativité. Saussure, qui était un grand connaisseur du sanskrit et de la philosophie indienne, avait tiré du sage Dignâga (autour de 500 après J-C) l’idée que le sens d’un mot est « la somme des négations qu’il indique » (autrement dit la somme de tous les sens qu’il n’a pas). Le signifié vient à être d’un réseau d’oppositions, il n’y a pas (ou plus) place pour une différence ontologique.

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Le sage Dignâga

Autres idées développées par le Saussure des ELG : la parole prime sur le système (contrairement à ce que la vulgate lui fait dire) et l’action sur la représentation. Cela nous a aujourd’hui comme un parfum d’actualité… Dans l’ordre du politique, n’avons-nous pas aussi tendance à désormais nous méfier de la « représentation » et de tout ce qui fait système ? Mais un tel rapprochement reste à voir et à explorer. Peut-être dans un prochain billet…

Avant de terminer, je ne peux faire autrement que donner une citation de Pétrone, dans le Satyricon, (qui a peu de chose à voir avec ce qui précède mais avec l’un des thèmes abordés dans le film de Mia Hansen-Löve dont il était question dans mon précédent billet) que François Rastier énonce dans une récente conférence prononcée par lui et retransmise en video :

ceux qui n’ont cure que d’entasser de l’argent ne veulent pas qu’on croit qu’il n’y ait rien de meilleur que ce qu’ils estiment eux-mêmes, ils persécutent donc par tous les moyens les amateurs de lettres pour qu’ils aient eux aussi l’air de céder le pas à l’argent.

Joli, non ?

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De la place de la Sorbonne à Clelles, dans le Trièves

lavenirQu’il est doux d’appartenir à un milieu social où tout est beau, où les êtres sont intelligents et sensibles et les débouchés tout tracés… Le film de Mia Hansen-Löve, « L’avenir », croule sous les compliments et les prix (Ours d’Argent du Festival de Berlin) au point que j’en fus intrigué et voulus connaître cette oeuvre sur le chemin du retour, après avoir déposé ma petite fille à son école, en début d’après-midi donc. Ce n’est pas une heure pour aller au cinéma. On n’y retrouvera que des gens comme soi : des retraités à tête blanche, prêts à s’émouvoir aisément d’un bébé à naître ou d’un gros matou coquin. Le film est beau, sensible, possède un rythme tout de douceur, pas de séquence choc mais quelques longs passages mélancoliques. On commence par y reconnaître la Bretagne, Saint-Malo, le petit ilôt qu’on peut rejoindre à pieds à marée basse, où se trouve la tombe de François-René de Chateaubriand. On fait ainsi la connaissance de la famille. Madame (Isabelle Huppert) corrige des copies de philo, sujet : « peut-on se mettre à la place de l’autre ». On continue sur un intérieur parisien cossu aux murs tapissés de livres trop bien rangés… Monsieur (André Marcon) est prof de philo à la fac, madame (Isabelle Huppert) est prof de philo dans un lycée. La hiérarchie homme-femme est respectée. Madame, appelons-là désormais Nathalie (Chazot), lit « Le perdant radical » dans le métro. Elle sait affronter un barrage d’élèves grévistes, montre ce que c’est que croire en son travail d’enseignante. Elle reçoit d’ailleurs la visite d’un ancien élève, Fabien, qui lui dit avec émotion tout ce qu’il a tiré de ses cours. Fabien est sur une bonne pente, après sa terminale ; il a fait une prépa, puis Normale Sup. Rebelle, il a démissionné de l’Education Nationale, vit de petits boulots, cherche à écrire, fait publier par son ancienne prof de petits livres pour étudiants sur Adorno et Horkheimer. Nathalie est l’auteur d’un manuel de philo chez un éditeur (fictif), Carter. On la convoque pour lui dire que ses livres se vendent mal et qu’il faudrait les relooker, leur ajouter de quoi les rendre plus attractifs (cela s’appelle ajouter des facilitateurs en jargon de l’édition et du marketing…). On sent à ce moment-là que le film se veut quand même un peu revendicatif : il s’inscrit dans la ligne d’un juste combat de l’éducation et de la culture contre la gestion managériale, on ne saurait bien sûr en blâmer la réalisatrice…

huppert

J’ai l’air de faire de l’ironie… à moitié, dirais-je. Comme dit plus haut, tout est beau. Ces gens sont enviables, ils appartiennent à un milieu, auquel j’appartiens aussi, où il n’y a guère de problème insurmontable, où les conflits sont liquidés dans la grâce et l’harmonie. Lorsque l’homme, après vingt-cinq ans de vie commune, l’homme qui se plaît à être décrit comme une personne qui n’a pas changé d’opinion depuis l’âge de dix-huit ans, « le ciel étoilé au-dessus de la tête et la loi morale au fond du coeur », dit adieu à sa femme parce qu’il court rejoindre une plus jeune, celle-ci ne se roule pas par terre, ne crie pas, ne hurle pas, elle se drape dans sa dignité – de toutes façons, quelque chose en elle lui faisait se préparer à un tel événement – elle sait immédiatement qu’elle va pouvoir en tirer son parti, elle deviendra libre.

Bien sûr, chacun a ses gros et ses petits soucis. Gros soucis : le fardeau d’une mère qui sombre dans la folie et le gâtisme et pour qui il faut bien trouver une maison de retraite – on prendra la plus chère pour se déculpabiliser – petit soucis : ces téléphones portables qui ne captent pas le réseau partout… mais comment peut-on être malheureux quand on a la chance d’avoir « une vie intellectuelle bien remplie » ? (sic).

On l’aura compris, mon ironie est une auto-ironie, car ce milieu social est, en gros, le mien depuis mes débuts dans la profession d’enseignant-chercheur (auto-ironie d’autant plus grande que tout cela se termine…. dans la Drôme ! Plus précisément près de Clelles, dans le Trièves et que, bien entendu, je me retrouve presque dans chaque réplique d’Isabelle Huppert). Mia Hansen-Löve a tout compris d’un milieu social où elle a probablement elle-même grandi, où, souvent, l’avenir des enfants découle des écoles qu’on leur a fait fréquenter (ce qui n’est pas tout à fait notre cas, dommage pour nos enfants) et où la vie reste en permanence colorée de livres, de films ou de musiques auxquels l’accès est facile. Je ressens ce film comme une sorte de miroir et ce n’est jamais très confortable de se voir portraituré avec autant de complaisance. Il me vient à l’esprit cet autre milieu social, situé à des années-lumières, que l’on voit dans cet autre film qui fait tant parler de lui en ce moment : « Merci Patron », illustré par la famille Krul, ouvriers au chômage du Nord de la France, qui n’ont aucune idée précise des différences et des écarts de revenus à l’intérieur de la société française, puisqu’ils pensent que leur ex-employeur (en l’occurrence Bernard Arnault) doit bien gagner lui… dans les trois mille euros par mois (au moins!). Comment faisons-nous pour nous accoutumer à de telles divergences de représentation du monde ? À de tels fossés dans les comportements sociaux ?

Il ne sert à rien, évidemment, à l’inverse, de s’auto-flageller… Mais juste garder en soi un peu d’humilité.

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Après Kiefer (l’expo): Celan et Heidegger

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Revenant sur l’exposition consacrée à Anselm Kiefer au Centre Pompidou, j’ouvre le petit livre (en vente à la sortie de l’exposition) que le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe (décédé en 2007) a consacré à Celan, qui s’intitule « La poésie comme expérience ». Où il se propose de commenter deux poèmes de Celan, l’un dont le titre est : « Tübingen, Jänner » – « Jänner » est une forme ancienne de « Januar » – l’autre : « Todtnauberg ».
friedrich-hoelderlin-pastell-aus-dem-jahr-1792Le non-initié doit savoir que Tübingen est la ville de Hölderlin, et Todtnauberg le lieu du philosophe Martin Heidegger, l’endroit où Celan a voulu rencontrer lui-même le philosophe, afin, bien entendu, de lui poser quelques questions (à ce philosophe dont on sait maintenant la profonde implication dans le nazisme, et dont on sait également l’anti-sémitisme de longue date). Quant à Hölderlin, il est le météore dans le ciel de la poésie allemande, celui par rapport à qui tout poète se doit de se situer, celui aussi qui est censé avoir fortement inspiré Heidegger, lequel lui a consacré d’importants travaux. Je me souviens de Hölderlin… ou plutôt de la représentation donnée à Avignon il y a deux ans de « Hypérion », son chef d’oeuvre, qui m’avait alors étonné – moi qui suis finalement si peu connaisseur de littérature allemande – parce que j’y voyais tellement une exaltation dangereuse d’une âme nationale, qui me semblait tellement prémonitoire du nationalisme devant conduire par la suite à l’hitlérisme… Lacoue-Labarthe, qui était un philosophe heideggérien (comme l’était aussi Jacques Derrida, comme l’est celui avec qui il a beaucoup travaillé, Jean-Luc Nancy) écrivait ceci :

Et il n’est sans doute pas très utile, j’imagine, d’insister sur les raisons qui peuvent inciter, aujourd’hui, à associer les deux poèmes. Pour quiconque est, vous connaissez ces formules, « en souci de notre époque » et « en mémoire de notre histoire » (de l’histoire européenne), ces deux noms : Hölderlin, Heidegger, sont désormais indissociables. Ils intitulent à leur tour l’enjeu de ce temps : un âge du monde, qui est peut-être l’âge du monde, touche à son terme parce que s’accomplit, fermant l’horizon, ce que depuis les Grecs, l’Occident philosophique a nommé, de multiples façons, le savoir, c’est-à-dire la technè.

C’est dire si ces deux noms sont placés haut par le philosophe : Heidegger à égalité avec Hölderlin, tous les deux surplombant notre histoire… J’éprouve un frisson, le passé nazi ferait-il ainsi partie de ce que l’on peut laisser de côté, serait-il, pire encore, une simple « épreuve » à partir de laquelle notre époque pourrait être évaluée ? Et puis, on aura remarqué les guillemets. Les expressions comme saisies avec des pincettes. Pourquoi cet « en souci de notre époque », cet « en mémoire de notre histoire » ? Comme si Heidegger (je ne parle pas d’Hölderlin qui vivait en un autre temps, ne pouvait sans doute pas prévoir la suite etc.) avait été le seul à être « en souci de notre époque », « en mémoire de notre histoire » ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a fallu être un anti-sémite et un nazi pour maîtriser l’époque et l’histoire européenne, pour déclarer la fin d’un âge du monde caractérisé par l’avancée du savoir et de la technique ? Mais laissons Lacoue-Labarthe (désormais LL) régler dans l’au-delà ses problèmes avec la philosophie allemande.

Ce qui me semblait a priori intéressant c’était ce qu’il disait des poèmes de Celan, d’abord de leur contexte, ensuite de ce qu’on peut penser qu’ils puissent dire, bien que cela soit loin d’être clair. Mais même là, je m’étonne. Voici par exemple ce qu’il dit:

L’extermination a ouvert, dans son impossible possibilité, dans son immense et insoutenable banalité, l’après-Auschwitz (au sens où l’a entendu Adorno). Celan : « la mort est un maître qui vient d’Allemagne ». C’est l’impossible possibilité, l’immense et insoutenable banalité de notre temps, – de ce temps. On pourra toujours se gausser de la « détresse », nous sommes les contemporains de ça : l’aboutissement de ce que Noûs et ratio, Logos, la trame encore aujourd’hui de ce que nous sommes, n’auront pu éviter de signifier : le meurtre est le premier des calculables, l’élimination le plus sûr moyen de l’identification. Sur ce fond noir, mais de « lumière », s’enlève aujourd’hui partout la réalité qui reste à l’immonde de ce monde désormais mondial. Rien, sans parler des phénomènes les plus évidents, pas même la plus simple, la plus arrachante relation d’amour, ne peut se soustraire à cette ombre portée de l’époque : cancer du sujet, ego ou masses. Le dénier, sous prétexte de ne pas verser dans le pathos, est somnambulique. Le transformer en pathos, pour faire « encore » de l’art (du sentiment etc.), est inadmissible.

Ce texte s’accorde bien, évidemment, avec le projet de Celan (bien que, dise LL : « est-ce que Celan a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la poésie – et si oui, quelle poésie, quoi en fait de poésie – en était encore capable ? ») et avec la peinture de Kiefer. Mais, non moins évidemment, il introduit des obscurités, des formules pour le coup qui nous laissent perplexes, ainsi je ne comprends pas : « on pourra toujours se gausser de la « détresse » ». Qui songe à se gausser ? De quelle détresse s’agit-il ? Pourquoi des guillemets ? Oui, « l’élimination est le plus sûr moyen de l’identification », la formule est terrible, c’est de la mathématique ensembliste la plus implacable, mais je ne comprends pas : « ce fond noir, mais de « lumière » ». Où y a-t-il de la lumière ? LL ne penserait-il pas que certes, l’extermination est le crime absolu mais qu’il faudrait en passer par là, pour quoi au juste ? On dit de lui (wikipedia) que, « après Celan (à un degré moindre), [il a] également considéré Heidegger capable d’une critique profonde du nazisme et des horreurs qu’il a apportées. Il ne considère pas que la plus grande erreur de Heidegger soit sa participation dans le mouvement national-socialiste, mais son « silence sur l’extermination » et son refus d’engager une déconstruction complète du nazisme ». Personnellement, quand je lis ça, je tombe un peu de ma chaise… Un peu comme si on me disait que le nazisme en soi n’était pas grave, et que c’est refuser de le déconstruire qui l’est…

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Reconnaissons cependant à LL et à Celan le mérite de nous dire, ou tenter de nous dire ce que peut bien être l’embarras du poète après Auschwitz, tout aussi bien sans doute que l’embarras du peintre. Car ce qui se dit ici de Celan peut se dire aussi bien, sans doute, de Kiefer, à propos de qui aussi, on peut poser la question, à peine transposée : « est-ce que Kiefer a pu, non pas se situer, mais nous situer en face de « ça » ? Est-ce que la peinture – et si oui, quelle peinture, quoi en fait de peinture – en était encore capable ? ».

On dit que Paul Celan qui admirait (pourtant!) Heidegger alla lui rendre visite en son chalet de Todtnauberg (dans la Forêt-Noire), il allait quérir une réponse à ses angoisses, il attendait juste un mot de la part du « grand homme » (LL imagine que ce mot n’était rien d’autre que pardon) mais il se trouva face à un mur de silence, ce qui ne pouvait qu’augmenter son désespoir (il devait se jeter dans la Seine – depuis le Pont Mirabeau, dit-on – en avril 1970).

Quant à Kiefer, aux dernières nouvelles, il continuait de créer des oeuvres de plus en plus gigantesques, s’étant penché récemment sur les étoiles au cours d’une période où il était reçu comme visiteur par le CERN.

Le charmant lieu de vacances de Todtnauberg : 

todtnauberg-02

la tour d’Hölderlin à Tübingen:

Tubingen-Museum-Holderlin-Tower-Free

Extraits des poèmes de Celan, avec deux traductions possibles:

Tübingen, Jänner

Zur Blindheit über-
redete Augen.
Ihre – « ein
Rätsel ist Rein-
entsprungenes » – ihre
Erinnerung an
schwimmende Hölderlintürme, möwen-
umschwirrt.

A cécité même
mues, pupilles.
Leur – ‘énigme cela,
qui est pur
jaillissement’ – leur
mémoire de
tours Hölderlin nageant, d’un battement de mouettes
serties.

(André du Bouchet)

Des yeux sous les paroles
aveuglées.
Leur – « énigme
ce qui naît
de source pure » -, leur
souvenir de
tours Hölderlin nageant, tournoyées
de mouettes.

(Martine Broda)

NB : la traduction d’André du Bouchet est très critiquée, elle emprunterait artificiellement le style mallarméen par son « afféterie » et sa « préciosité », « ne rendant pas justice à la dureté lapidaire, à l’abrupt de la langue maniée par Celan ». La traduction de Martine Broda lui est préférée par LL. Ce poème est un bel exemple de l’hermétisme de la poésie de Celan, qui n’est pas une raison pour l’écarter.

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