L’autre, le philosophe et la maladie d’Alzheimer

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Qu’est-ce que cela fait au philosophe d’être confronté à la maladie d’Alzheimer, surtout lorsque celle-ci atteint la personne qui lui est la plus chère, sa femme en l’occurrence ? C’est à cette question que tente de répondre Michel Malherbe dans un essai qui a pour titre : « Alzheimer, la vie, la mort, la reconnaissance », récemment paru chez Vrin. Cet essai, dense et parfois difficile, alterne les passages descriptifs, autrement dit le récit des visites faites à Annie, et les passages de réflexion et de raisonnement philosophique. Car on raisonne beaucoup dans cet ouvrage, et à juste titre, car il faut bien aller jusqu’au bout des choses à un certain moment, lorsqu’on se trouve confronté à ce genre de cas que sans doute la philosophie classique (Kant en premier) n’avait pas prévu. Il est aisé de dire « agis comme si l’autre était ta propre fin » mais qu’arrive-t-il quand l’autre est devenu si dissemblable à soi, si méconnaissable, si étranger à sa caractérisation comme « tout autre » que l’on se trouve ignorant des règles qui permettraient de donner à de telles injonctions morales un début de réalisation pratique.

Le livre commence par une réflexion sur « l’autre » : qui est l’autre ? A première vue, certes, cela pourrait être demandé concernant… tout autre. Après tout, les philosophes des sciences cognitives nous ont depuis longtemps habitué à nous poser des questions en apparence incongrues, qu’est-ce qui nous prouve qu’il y a un esprit dans ce corps par exemple, comment suis-je assuré que « tu » n’es pas un zombie ? « je » suis, moi, doté d’une connaissance en première personne, qui fait que je sais bien que moi, « j’existe », que je suis là, que c’est bien moi, oui, mais pour l’autre ? Et après tout que sais-je de ma personne, de ma volonté ? Des expériences de neuro-psychologie ne sont-elles pas parvenues il y a quelques temps à mettre en évidence que mon geste d’étendre le bras avait été déclenché dans mes neurones avant même que j’aie eu conscience d’une décision prise de l’accomplir.
Mais la question « qui est l’autre ?» ici est… autre, si j’ose dire et, de toutes façons, posée par les neuro-scientistes, elle ne l’est qu’au niveau cognitif justement, c’est-à-dire au niveau biologique, de l’être de nature. Elle paraît comme un jeu, un artifice de style. Bien sûr que la notion de personne ne prend pas sens à partir de l’individu isolé, un solus ipse … comme disent les latinistes, c’est une notion morale et comme telle résultante d’une interaction : immédiatement « je » suis mis en présence de « toi » ; d’ailleurs dans le langage, l’un ne se définit pas sans l’autre, pas besoin de « je » s’il n’y avait un « tu » dont il faut que je me distingue, et réciproquement, « tu » n’est qu’un « je » pour un autre « je »… (le philosophe Francis Jacques, un peu oublié, avait écrit des choses profondes là-dessus dans les années soixante-dix). La notion de personne s’inscrit dans un jeu de réciprocité. Il n’est pas utile ici de référer à une métaphysique, voire une mystique de l’autre (ou de l’Autre) comme le fait Lévinas, mis en perspective et critiqué par Malherbe (même si c’est d’une façon tout ce qu’il y a de moins agressif).

Levinas-portraitQue dit Lévinas ? (je ne suis pas un spécialiste, je lis Totalité et Infini en même temps que je lis l’essai de Malherbe). Il dit en quelque sorte, si j’ai bien compris, que c’est l’Autre qui est au commencement de tout, que nous ne pouvons pas, que nous ne devons pas essayer de penser cet autre à partir de Soi, autrement dit du Même, car si nous faisions cela évidemment, nous aurions éternellement tendance à faire de l’autre un autre nous-mêmes et donc à le nier d’une certaine façon, nous serions dans l’uniformisation, la normativité absolue, l’attitude qui pourrait aboutir à le rejeter au cas où il ne serait pas totalement conforme à ce que nous sommes. Nous serions à deux pas du racisme, de l’essentialisme, de la Négation. Or, ce que nous a appris l’Histoire et en particulier l’Histoire récente (oui encore la Shoah, le nazisme, les camps…) c’est que cela conduit au Néant. D’où l’Autre comme absolu, comme transcendance, comme totalement irréductible au Même, comme n’ayant même pas de point de contact avec lui (donc même pas de frontière pour séparer le Même et l’Autre) car, dit Lévinas :

Autre d’une altérité constituant le contenu même de l’Autre. Autre d’une altérité qui ne limite pas le Même, car, limitant le Même, l’Autre ne serait pas rigoureusement Autre : par la communauté de la frontière, il serait, à l’intérieur du système, encore le Même. (p. 28)

D’où la primauté de l’Autre. L’idée « d’une allégeance du Même à l’Autre, préliminaire à toute conscience » (cité par Malherbe p. 43). C’est cet autre qui me constitue dans ma subjectivité propre, et qui serait antérieur à tout acte que je pourrais commettre d’identification de moi avec lui.
Penser l’Autre ainsi en absolu a cet immense avantage qu’il nous évite de nous poser la question de savoir si cet autre qui nous fait face est encore bien un semblable, un humain avec qui nous pouvons ou non maintenir une relation, l’injonction est là : oui, il participe de l’Autre et à ce titre nous lui devons allégeance et il n’y a pas d’histoire à faire, ni à se demander si en faisant semblant de le comprendre et en lui parlant comme s’il était un autre nous-même, nous ne nous rendons pas coupable de non-authenticité.
Mais un tel Autre, finit-on par dire, c’est Dieu (« Il n’est pas nécessaire d’être un grand théologien pour observer que seul Dieu peut être en lui-même et par lui-même sa propre épiphanie ; que seul Dieu peut être cet Autre premier, sans substance définissable, qui m’appelle à l’existence », Malherbe, p. 45) . Il requiert autrement dit un acte de foi infini. Mais si vous n’avez pas la foi ? Ne vous reste-t-il que l’incertitude face à l’autre, qui vous mine et vous fait douter au point que vous vous dites : « est-ce que tout cela, rendre visite à une malade qui ne nous reconnaît même plus, qui semble perdue dans la compulsion, la répétition indéfinie du même geste, en vaut bien la peine ? » ?

Interrogeant les philosophes, Malherbe passe par Kant, Leibniz, Ricoeur et quelques autres.

Immanuel_Kant_(painted_portrait)Kant, on l’a dit tout à l’heure, n’a guère à nous donner qu’un principe abstrait : la loi morale, « je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime d’action devienne une loi universelle », et l’application de cette loi conduit au fameux : « l’impératrif catégorique sera celui-ci : agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours et en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Il y a là bien sûr l’énoncé d’un principe de réciprocité : je traite mon prochain comme j’aimerais qu’il me traite, notamment au cas où il m’arriverait la même affection que lui, la même maladie, ceci repose sur un principe de similitude des agents moraux et l’idée que je reconnais bien sûr en l’autre un agent moral. « La moralité, dit encore Kant, est la condition qui seule peut faire qu’un être raisonnable est une fin en soi ; car il n’est possible que par elle d’être un membre législateur dans le règne des fins ». Cela s’applique-t-il encore au cas de la maladie d’Alzheimer ? Ou alors si on l’applique, ne va-t-on pas se trouver face à une contradiction, une invalidation par les faits concrets ? Le principe kantien implique ainsi nécessairement que je traite l’autre, et même l’autre « alzheimer » comme l’auteur de sa vie, comme moi, je le fais pour moi-même, or cela achoppe sans arrêt sur la réalité concrète, l’écart est énorme entre la réalité et la valeur, « entre le constat et le jugement ». Et puis, ce principe de moralité aboutit, on le sait, à ces termes : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Ce serait extraordinaire en effet si la maxime de notre action pouvait être érigée en loi universelle de la nature ; à l’égard des patients alzheimer, cela signifierait que de notre attitude respectueuse et pleine de soin (de care?) résulterait une attitude générale, se reflétant dans les politiques de santé, la méthodologie de la santé. Mais cela est-il bien en notre pouvoir ? Comme le dit Malherbe, « agir comme si on avait le pouvoir de faire et disposer effectivement de ce pouvoir sont deux choses différentes ». On peut toujours dire qu’on a « agi comme si » (nous avions le pouvoir de…) mais en absence du pouvoir effectif, on pourra toujours arguer du « essayé pas pu », autrement dit de notre bonne volonté, mais qui a achoppé sur une réalité plus forte que notre volonté. L’accompagnant du ou de la malade ne trouvera donc pas grande aide dans le précepte moral et finalement, « tiens l’autre pour ton semblable » « ne serait qu’une manière commode de se rapporter à l’autre dans les soins, curatifs ou palliatifs, une sorte de précaution à prendre, mais non un impératif sasn condition ayant la force d’une vérité pratique ».

***

Lévinas, Kant… bien d’autres aussi pour nous aider à mieux comprendre la relation avec l’autre et pour tenter d’appliquer ce que nous avons appris à leur contact dans notre relation avec le patient. Je reviendrai sans doute dans un billet futur sur d’autres développements du texte de Michel Malherbe. Disons tout de suite la chute, une chute que nous attendons au cours de cette lecture comme celle que nous attendons concernant un roman d’aventure : si les philosophies abordées ne nous donnent pas la solution, vers quoi se tourner ? Peut-être faut-il moins philosopher, peut-être faut-il simplement en revenir au ras des faits et des visites (et c’est pour cela que les récits de visites ont une place si importante dans le livre). Là, Michel Malherbe médite, s’introspecte : oui, il pourrait abandonner ce corps désormais donnant si peu d’assurance qu’il continue d’incarner l’être aimé, on peut même dire que nul ne songerait à lui en faire reproche (les maisons de soins, comme les maisons de retraite, sont pleines de vieilles personnes qui ne reçoivent jamais de visites de ceux ou celles dont elles ont été proches jadis), alors pourquoi ne le fait-il pas ? « Quelles raisons fortes ai-je d’être fidèle à l’affection que j’ai pour elle ? En vérité, je n’en ai qu’une, modeste en apparence : cela ne se fait pas d’être infidèle en pareille circonstance, ce serait vraiment inconvenant, ce serait contre la justice, contre l’ordre légitime des choses ». Si nous continuons à être là, finit-il par dire, c’est parce que nous sommes en face de l’injustice la plus totale, or une telle injustice requiert notre opposition, nous nous devons de lui résister et pour cela, nous n’avons à opposer que notre esprit de justice. Il n’y a pas grand chose que nous pouvons faire, ou plutôt : peu de choses qui soient vraiment grandes en ce monde, si ce n’est d’étendre au maximum la notion que nous avons de notre semblable et faire exister toujours plus d’humanité. Malherbe termine sur l’image des rameurs dans un bateau, qui a souvent servi de référence pour dire la part de « miracle » qui émerge du fait que deux rameurs sur un bateau, sans prendre de décision consciente, explicite, en arrivent pourtant à se coordonner pour faire avancer la barque.

Dans Alzheimer, l’autre a peine à tenir sa rame, elle lui échappe des mains. Non ! On ne ramera pas à sa place, ce ne serait que de l’assistance. On le presse de ramer, on le houspille, on lui demande de marquer au moins la cadence même si sa rame ne touche plus l’eau, on espère et désespère. Pourquoi lui rester fidèle en exigeant de lui la même fidélité ? Mais parce que l’abandon signifierait qu’on admet le non-rapport, qu’on s’accommode d’avoir perdu courage et qu’on prend son parti de la victoire du mal. Ne me demandez pas les raisons ni les fins du mal, je sais seulement que le mal n’est pas ce qui est vrai, juste et bon.

PS: on trouvera sur le blog de François Loth un compte-rendu plus complet du même ouvrage.

malherbeMichel Malherbe
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Annie Ernaux, comprendre ce que l’on a vécu

annie-20ernaux-20me-cc-81moire-20fille-5705392658f86Il y a, dans le dernier Annie Ernaux une rare recherche de la vérité. Le livre dépasse largement l’auto-fiction, n’a rien à voir avec une « confession » ni même une « histoire ». Annie Ernaux « ne raconte pas sa vie ». Elle donne un éclairage sur une réalité qui la dépasse comme elle nous dépasse, autrement dit a une portée universelle. Et il faudra donc avoir attendu jusqu’en 2016 pour qu’enfin une femme écrive – comme elle le disait lors de son passage à « La Grande Librairie » – « ce que cela vous fait quand on est confronté avec l’autre dans l’acte sexuel ». En ce sens, « Mémoire de fille » est le genre de livre que nous n’oublierons pas de si tôt tellement il nous engage à un retour sur nous-mêmes, déclenchant un déclic de l’ordre de ces événements qui se produisent lors d’une psychanalyse. Ce livre aborde évidemment le thème éternel de la sauvagerie sexuelle (« la nuit sexuelle » dit-elle), de cette force qui nous prend, à partir d’un jeune âge, autour des dix ou douze ans – voire bien avant si l’on en croit, en tout cas, l’essai freudien sur la sexualité infantile – pour ne plus nous lâcher. Certes, me dira-t-on, ce livre explore surtout la face féminine de l’affaire. On m’a même mis en garde en me prévenant que « ça n’allait peut-être pas me plaire » tellement on pensait qu’il fallait être femme pour bien y comprendre quelque chose. Je reconnais qu’en effet, il faut être femme sûrement pour s’identifier au personnage central (je dis « femme » en tant que genre, pas en tant que sexe biologiquement déterminé), mais la sexualité étant toujours bâtie sur une dualité, en parler, même pour donner la version d’un côté, c’est toujours, « en creux », désigner la place de l’autre.

Ainsi Annie Ernaux parle de cette jeune fille qu’elle fut en l’année 1958. La plupart du temps, elle s’en distancie au point de parler d’elle à la troisième personne et de la désigner sous le nom qu’elle avait alors, celui de son père, le nom d’Annie Duchesne.

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Les baby boomers comme moi se souviennent très bien de l’année 1958… De Gaulle refaisait surface, galvanisant les foules d’Alger avant d’imposer son retour à la tête de l’Etat, c’était Charly Gaul (curieuse presque homonymie) qui gagnait le Tour de France, une Ferrari qui gagnait les 24 heures du Mans et une équipe de France de foot pour la première fois étonnait ses supporters grâce à Kopa, Fontaine, Piantoni et d’autres. J’avais onze ans, j’étais revenu depuis deux ans vivre avec mes parents dans la région parisienne après une période de trois années passées en province. On écoutait sur des tourne-disques Teppaz les chansons de Gilbert Bécaud et de Gloria Lasso. Annie, elle, avait dix-huit ans, elle avait atteint ce moment où l’on sent qu’il faut bien faire quelque chose de sa sexualité, et en premier lieu faire que l’autre sexe vienne à soi.

Ce moment troublé et troublant où tout à coup on sait qu’on va entrer pour toute notre vie dans une recherche de l’autre est rarement raconté, ou alors il est édulcoré. On parle de « la première fois » et chacun y va de sa petite larme ou de son souvenir condescendant. Mais la première fois est souvent un drame, surtout pour les femmes dit-on (« la première pénétration est toujours un viol » dixit Simone de Beauvoir), mais pourquoi pas aussi pour les hommes, ou certains hommes…

Annie Ernaux refuse de parler de viol. Le beau moniteur qu’elle aime et à qui elle veut tout donner et donc se donner ne l’a pas à proprement parler violée en effet : il est resté en dehors d’elle. (cf. « Je ne sais pas si elle reconnaît sa première nuit avec H dans la description dramatique que fait Simone de Beauvoir de la perte de la virginité. Si elle est d’accord avec : « la première pénétration est toujours un viol. » Mon impossibilité encore aujourd’hui d’utiliser le mot viol au sujet de H signifie peut-être que non. » (p. 110)). Reste à comprendre cette annihilation du moi, l’état dans lequel elle se trouve où elle ne s’appartient plus, cette sorte de suppression de toute intelligence pour suivre un type que les autres qualifient de « grand, fort et bête ».
[De l’autre côté de la barrière des sexes, l’homme se dit à ce moment-là que, peut-être, il vaut mieux être grand, fort et bête que petit, pas costaud et intelligent, c’est ce que la vie et les échecs des tentatives amoureuses qu’il aura eues en ce temps-là lui auront appris et que confirme l’exemple d’Annie Duchesne].

La nuit sexuelle dont parle Annie Ernaux recouvre tout, autant femmes que hommes. L’homme un peu sensible, qui se sera demandé déjà que faire de son sexe et s’être dit que cela ne pouvait que faire mal dans l’exercice brutal d’une première fois se console en se tournant vers Rimbaud et sa maxime décidément toujours à l’ordre du jour: « l’amour est à réinventer ». La poésie comme succédané d’un rapport sexuel impossible.

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Annie Ernaux a mis cinquante-six ans (cinquante-six ans!) pour se décider à rouvrir la porte, qui se voulait à jamais occultée, qui donnait sur cette année 1958, l’année-charnière, celle où elle a basculé de l’univers prolétarien qu’elle a jugée honteux dans un premier roman d’autrefois (« Les armoires vides ») vers celui où l’on étudie, où l’on vit, où l’on découvre sa Liberté. Cette année charnière coïncidait avec celle d’un dépucelage raté. Magistral récit où elle parvient à faire comprendre que la plus grande humiliation, celle d’être rejetée par les autres, traitée de pute, piétinée par l’homme qu’elle était persuadée d’aimer, puisse être accompagnée de la plus grande joie : celle d’être là, au milieu des autres, faisant la fête et s’enivrant d’alcools et de chansons paillardes. Elle a atteint son moment ultime. Mais qui lui coûtera cher, quand le corps, ayant vécu l’humiliation, se rétracte, s’abîme dans l’aménorrhée et le refus de la nourriture puis dans la boulimie. Torture qui dure deux ans mais dont Annie D. heureusement sortira, ayant réussi à s’inscrire dans un programme de reconquête de soi, par les études, par les mots, par l’écriture.

Ce récit – dit-elle (p. 144) – serait donc celui d’une traversée périlleuse, jusqu’au port de l’écriture. Et, en définitive, la démonstration édifiante que, ce qui compte, ce n’est pas ce qui arrive, c’est ce qu’on fait de ce qui arrive.

Comme dit plus haut, ce récit est loin d’être un « roman », il n’élabore aucun personnage de fiction, le propos, elle le dit elle-même, n’est pas de construire un personnage mais de « déconstruire la fille [qu’elle a] été » (p. 56). Ailleurs (p. 122), elle dit qu’il s’agit de répondre à la question : « comment, au début de la vie, tous, nous nous débrouillons de ça, l’obligation de faire quelque chose pour vivre, le moment du choix et, pour finir, la sensation d’être, ou de ne pas être, là où on doit être » et elle a cette phrase admirable (p. 115) :

Dans la mise à jour d’une vérité dominante, que le récit de soi recherche pour assurer une continuité de l’être, il manque toujours ceci : l’incompréhension de ce qu’on vit au moment où on le vit, cette opacité du présent qui devrait trouer chaque phrase, chaque assertion.

Phrase qui renvoie à cette affirmation qu’elle énonçait dans l’émission « La Grande Librairie » (où elle était interviewée en même temps que Nancy Huston) et qui semblait laisser François Busnel pantois et interloqué : « ce qu’on a vécu sans le comprendre, c’est une faute ».

Point de vue d’une femme ? Que s’attaque donc un homme à la version masculine de cette histoire, qu’il dise à son tour où et comment il a senti, lui aussi, la peur, l’humiliation, la conscience d’une impossibilité à se trouver en phase avec l’autre, l’échec qui se transforme en désespoir. Et comment il en est sorti, par quel miracle, quel sursaut du moi.

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Nancy Huston et les miracles relatifs

club miracles relatifs nancy huston(1)Il y a toujours eu chez Nancy Huston une force d’expression bouleversante, percutant à fond l’époque qui est la nôtre pour en faire sortir des personnages d’une grande vérité, auxquels nous n’aurions jamais pensé. Son dernier livre est dans cette lignée. Il se superpose parfaitement avec ce qui nous est montré parfois des abominations qui se produisent loin de nous, dans le Grand Nord canadien (exploitation des gaz bitumineux) ou dans le secret des élevages intensifs ; une récente émission d’Elise Lucet nous faisait entrer en contact avec les désastres accomplis par les grands groupes pétroliers, Total en particulier, là-bas, au loin, où des villes fantômes surgissent pour abriter des masses de gens drainées à cause du chômage endémique qui règne chez eux, villes où il n’y a rien de naturel, où l’on tente de faire croire à un semblant de vie, villes ravagées par la pollution ou villes qui flambent, comme Fort McMurray, dont on a beaucoup parlé ces temps derniers, qui flambait parce que l’exploitation des sols n’avait rien laissé à une possible végétation qui aurait pu arrêter les flammes.

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Le roman qui vient de sortir – Le club des miracles relatifs, ed. Actes Sud – a pour personnage principal un être humain du nom de Varian, dont nous ne savons pas trop au début s’il est un mutant, un post-humain ou quelqu’un venu de l’espace. Nous avons cette impression parce que Nancy Huston nous fait éprouver ce qu’il ressent depuis l’intérieur de lui-même et que cet intérieur n’est pas banal. Varian est né de parents qui ont longtemps attendu une naissance, un père d’origine écossaise, Ross McLeod, et une mère d’origine allemande, qui ont vécu un grand amour du temps des pêches faciles au large de l’Ile Grise (on devine que cela désigne une partie du Québec ? Ou Terre-Neuve peut-être?). Varian est né prématuré avec une cryptorchidie, l’accoucheuse, une indienne Mik’mak, a réparé l’anomalie et lors de la naissance a mis le bébé au four pour qu’il reste au chaud, mais décidément, au long de l’enfance et de l’adolescence et même plus tard dans les débuts de l’âge adulte, on se rendra compte que quelque chose ne tourne pas bien rond. A moins que ce ne soit le monde qui ne tourne pas rond, toujours prêt à railler ou à brutaliser qui n’entre pas exactement dans la normalité (« Maman, c’est quoi, une chochotte ? »). Varian est surdoué, mais Varian croît lentement et avec difficulté, à treize ans il en paraît sept et sa voix met longtemps avant de muer… Varian est terrorisé par le sexe féminin qu’il divise en culpettes et en marmottes… Les marmottes ont une voix suraigüe qui cherche à s’imposer. La psy chez qui on l’envoie par exemple est une Super-Marmotte, de quoi lui faire péter les câbles… mais les culpettes, on devine que c’est encore pire, l’image de la tentation, et donc de la culpabilité, celles dont le chant nous enivre et dont les ondulations du corps nous font nous convulser d’émoi et d’effroi tout à la fois. Les pulsions sexuelles, on ne les encadre que par « l’auto-assistance », Varian se refusant à tout contact avec les femmes. Les chapitres étant construits en alternance à l’intérieur de chaque partie, de sorte que d’une partie à l’autre se répondent les chapitres du même type, nous pénétrons de manière chronique la pensée, la parole intérieure de cet étrange humanoïde, vient alors un discours à la troisième personne (Varian ne dit jamais « je »), chaotique, scandé, heurté (la marque typographique en étant des blancs entre des groupes de mots qui, souvent, se bousculent)

Tous les noms de ce récit sont imaginaires, même s’ils renvoient à des réalités clairement identifiables, il s’agit ici, comme pays, de l’OverNorth (le Canada?) et de l’UnderSouth (les US?), et comme villes de Luniville et de Terrebrute, les agents de la répression sont des tyrannosaures, des hadrosaures, le pétrole et le gaz de schiste ne sont pas désignés par leur nom mais par le poétique vocable d’ambroisie. Comment pourrions-nous ne pas être d’accord avec un monde qui exploite l’ambroisie ? Un monde qui affiche aux carrefours des rues ses recommandations « positives » : « sois toi même ! », « sois unique ! », « la grandeur compte ! »…

Des chapitres sont intercalés qui présentent des personnages à première vue secondaires, des habitantes de ces villes fantômes, chacun sous la prédominance d’une couleur (violet, indigo, bleu…). Il y a ainsi une couleur par grand chapitre (de I à VII). Secondaires les personnages ? J’ai oublié de vous dire que Varian est… un serial killer. La présence de toutes ces jeunes femmes, chinoises ou irlandaises, qui plus ou moins se prostituent, des « culpettes » autrement dit… tout à coup prend tout son sens… On devine, malgré les trous volontaires du récits, ce qui se trame sous le masque fragile du jeune homme psychotique.

D’autres chapitres (Vertiges, Fêtes, Vigile…) donnent le point de vue de Luka et de Leysa, médecin et infirmière, les seuls à s’être rendus familiers de Varian, ils sont d’origine russe et nous font pénétrer dans leur culture slave, ce qui fera que le livre soit visité par les grands noms de la poésie russe comme Anna Akhmatova, Ossip Mandelstam ou bien encore, Vladimir Vyssotski que les gens de ma génération n’ont pas oublié, le chanteur à la voix âpre qui s’accompagnait d’une guitare pour dire les textes les plus révoltés, et qui fut le compagnon de la belle Marina Vlady. C’est de là que naît une lueur d’espoir dans ce monde de brutes, de là que vient aussi le titre du roman, le club des miracles relatifs… car c’est ce qu’ont inventé le frère et la soeur pour introduire un peu de subversion dans cet océan de totalitarisme libéral : la lecture de poèmes. Tous des miracles, bien entendus, mais relatifs, certes, car n’aboutissant jamais à faire que le monde ne soit autre chose que ce qu’il est et demeure.

Ils ont décidé de garder l’acronyme CMR et de lui faire signifier non plus le Centre de Maintenance Respiratoire mais le Club des Miracles Relatifs… Difficile d’imaginer tâche plus improbable et plus ardue que de créer une ambiance littéraire dans les espaces publics lisses brillants immaculés et vides des loges de travailleurs là-haut à AbsoBrut. Les poètes russes pourraient-ils seulement y survivre ?

On le voit, le dernier roman de Nancy Huston est comme une douche glacée sur nos espérances de vie meilleure (si toutefois nous en avions). La romancière canadienne a étudié à fond les mécanismes de la psychose autant que ceux de l’exploitation minière. A la folie interne qui scotomise le sujet et fait de lui un monstre replié dans son silence, répond la folie des intérêts liés à l’exploitation du sol ou aux expériences sur les animaux. Le monde suinte par tous ses pores la psychose. Les pipe-lines en rupture, ou bien les trains entiers transporteurs de pétrole, déversent dans les lacs et les rivières le poison bitumineux qui viendra détruire jusqu’aux villages les plus lointains (qui ne se souvient de la catastrophe de Lac-Mégantic).

En parallèle, elle poursuit une ligne de recherche sur le genre, qu’est-ce qu’un homme, au sens masculin du terme, à quoi se résume la virilité, pourquoi les rapports entre hommes sont-ils si difficiles, empreints de tant de rivalité, de défi incessant jeté à la tête les uns des autres, qui les pousse sans cesse à dissimuler leurs sentiments, à faire d’eux finalement des êtres si faibles sous l’apparence de la force et de l’énergie ?

J’ai parlé, ces temps derniers, de deux romancières, Nancy Huston et Pierrette Fleutiaux, elles sont loin peut-être l’une de l’autre, mais toutes deux sont engagées dans notre actualité, osent prendre à bras le corps cet impensé qui nous blesse et nous humilie, qui fait le quotidien de l’humain, la misère et la violence, elles doivent être remerciées pour cela, ce travail qu’elles font, de nous ouvrir les yeux sur des réalités que nous ignorerions, que nous pourrions ignorer sans elles, elles donnent à la littérature sa place entière qui est de permettre cette chose inouïe : pénétrer dans la tête, les émotions, la pensée de l’autre, même du pire des autres. Qui n’est jamais qu’une variante (Varian / variante) de ce que nous sommes.

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Note : L’accident ferroviaire de Lac-Mégantic s’est produit le 6 juillet 2013 à 1  14 heure locale (HAE) à Lac-Mégantic, une municipalité de la région de l’Estrie, au Québec(Canada). Le déraillement d’un convoi à la dérive de 72 wagons-citernes contenant du pétrole brut léger a provoqué des explosions et un incendie qui ont détruit, dans le centre-ville, une quarantaine d’édifices dans une zone de 2 km2, tuant 47 personnes (Wikipedia)

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Ah! ça ira (bien)

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On peut ressentir un malaise au spectacle de « Ca ira (1), la fin de Louis » (pièce de Joël Pommerat, qui connaît un accueil triomphal partout en France). Trop bien, trop réaliste, qui, tout à coup abolit la distance que nous avions jusqu’ici vis-à-vis de la Révolution de 1789. Nous avons appris la révolution à l’école, c’était des gravures, des mots, des textes, jamais de la sueur, de la colère, ni de la chair. Mais là, sur cette scène de la MC2, dans la salle, nous ressentons tout cela, et c’est la panique. Ah bon, oui, c’est ça la révolution, des choses que nous avons déjà effleurées à vrai dire, en mai 68 par exemple, mais en mai 68, on ne parlait pas de mise à mort – heureusement ! – et les têtes coupées n’étaient pas promenées au bout de piques, le peuple de Paris n’avait pas une faim à lui faire dévorer le pavé, les dialogues, les mots, oui d’accord, ils étaient là, mais un peu comme un simulacre. La Révolution, la vraie, elle n’est pas simulacre, elle engage des vies, n’a pas de pitié. L’ancien ministre Folon (tous les noms sont fictifs, sauf bien sûr celui de Louis), un salaud certes, qui s’est enrichi sur le dos des gens affamés, a été intercepté par la foule avec son fils Berthier. Ils ont été exécutés aussitôt, on a extrait le coeur encore chaud d’un des deux corps pour le montrer à la foule. L’Administrateur de Paris qui voulait raisonner le peuple s’est fait lui aussi exécuter. La Lefranc bondissante et jusqu’au boutiste ne fléchit jamais dans sa harangue en faveur de cette « juste » violence, vous ne voyez pas que le peuple a été victime tout au long de son histoire d’une violence bien pire encore ?
Certes, certes, mais ce n’est pas une raison…
Pendant que sur la supposée scène, la famine et la misère s’étendent, que les gardes royaux sont envoyés pour réprimer les émeutes, dans le public, personne ne rit, ou alors rit jaune, même le Roi attire la sympathie, il a de la bonne volonté, mais est-ce que la bonne volonté suffit dans ces moments historiques où tout s’emballe, où plus personne ne s’appartient, dépassés que sont tous les acteurs par le souffle de l’Histoire, qui souvent n’est rien d’autre que la puissance incontrôlable du Nombre. L’homme de la Préhistoire a aussi engendré ça, cette monstruosité, l’histoire des hommes. Le langage a permis ça aussi, les grandes proclamations dont on se demande si elles servent à quelque chose – puisqu’elles ne se traduisent jamais en réalités – hormis à maintenir les hordes en éveil.

L’extraordinaire du théâtre réside en cette frontière immatérielle et pourtant bien présente entre les acteurs et le public. On ne saura jamais pourquoi exactement les membres du public ne se sentent pas autorisés à réagir, eux aussi, alors que les comédiens qui, eux, « ont le droit » d’intervenir, sont si proches, dans les travées, la rangée d’à côté, ils ressemblent à nos voisins, nos amis, ils s’apostrophent entre eux, alors pourquoi ne nous joindrions-nous pas à ce jeu ? Le théâtre est une structure symbolique dont nous ne sortons pas. Notre cerveau est ainsi fait que nous ne confondons jamais, quoiqu’il arrive, le signifiant et le signifié… Bizarre. Ce serait peut-être ça, la grande Révolution !

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Mais, « Ca ira », au-delà d’une possible réflexion sur ce qu’est et que peut le théâtre, est d’abord une belle leçon d’histoire (face « signifié »), le rappel que l’origine des révolutions est dans l’économie… le « soucis des réformes », ah ! Ces réformes ! Quand des décennies de négligences aboutissent à des caisses vides, on se tourne vers ce qui pourrait les remplir  et on se rend à l’évidence, seul l’impôt permet de résoudre l’épineuse question des recettes… Il est piquant de constater que la Révolution de 1789 éclate du fait du refus des privilégiés – la noblesse, le clergé – de s’acquitter de leurs taxes légitimes, ce sont eux qui réclament la réunion des Etats-Généraux, tout comme à Grenoble l’année d’avant ce sont les privilégiés qui refusent leur mise au pas en déclenchant cette fameuse « Journée des Tuiles » qui passe aujourd’hui pour un acte de révolution progressiste…

A la fin, tout changer pour que rien ne change… Les comparaisons avec la situation actuelle sont faciles, trop faciles, y céder serait démagogie. François n’est pas Louis et « Nuit Debout » n’a pas l’ampleur d’un peuple de Paris qui grondait dans les faubourgs. Les « réformes » de ce temps-là (étendre l’impôt à la noblesse et au clergé) ne sont pas les « réformes » d’aujourd’hui. Il y a juste, certes, une poursuite, une amplification, il s’agit toujours de « libérer les forces productives » – en bon langage marxiste – comme l’avait voulu déjà Turgot en 1776 en supprimant les corporations et comme le veut Macron avec ses mesures « néo »-libérales. Mais c’est la vieille histoire, la routine autrement dit. On n’est pas encore au bout d’un tel système. Il faut plutôt se méfier des forces ultra-réactionnaires qui, prétendant y mettre un terme, risquent de nous apporter haine, violence et plus de misère encore.

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Christine Spengler à la MEP

spenglerNous avons découvert Christine Spengler à la Maison Européenne de la Photographie. Nous ne la connaissions pas. Il nous arrive souvent d’aller à la MEP lorsque nous sommes à Paris, sûrs que nous sommes de faire de belles rencontres avec des photographes dont, généralement, nous ignorons tout. En ce moment, Christine Spengler n’est pas seule à être exposée, il faudrait aussi parler des très intéressants portraits de roms signés par Jean-François Joly et des reportages réalisés en Chine par Patrick Zachmann, mais Spengler tient le haut du pavé tellement ses photos (toutes de grand format) sont stupéfiantes de beauté et de force d’émotion. Belles parce qu’admirablement composées et fortes parce qu’absolument uniques. Qui d’autre a photographié ainsi le Phnom-Penh bombardé, l’hopital psychiatrique en lambeaux de Sabra, une salle d’hopital de Phnom-Penh (encore) où une fillette s’agenouille aux pieds de sa mère morte ou bien l’Iran de Khomeiny aux premiers temps de la révolution iranienne? Il a fallu un courage incroyable de la part de cette femme afin d’affronter des situations si tendues et si dangereuses. N’a-t-elle d’ailleurs pas été elle-même prise comme otage à Beyrouth par des pro-palestiniens qui la prenaient pour une espionne israélienne ?

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Ce courage inouï elle le doit en partie semble-t-il aux malheurs qui ont parsemé sa vie, surtout le suicide de son frère, qu’elle adorait, et dont la disparition l’a persuadée qu’elle n’avait plus rien à perdre. Mais ces photos ne sont pas seulement un témoignage extraordinaire sur la réalité du monde, ce sont des coups de sonde dans l’imaginaire : Christine Spengler alterne depuis longtemps ses photos noir et blanc ramenées de reportages aux quatre coins du monde avec des montages oniriques grâce auxquels elle remonte à la surface de la vie. Son art à ce moment-là rejoint celui du surréalisme, on croirait revoir les assemblages dont raffolait Breton, ces images naïves et ces icônes bariolées dont il aimait s’entourer et ces « peintures idiotes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires » du Rimbaud de la Saison en Enfer. Ces montages reprennent souvent les photos tragiques de ses reportages (ainsi le Phnom-Penh bombardé en couverture du catalogue de l’exposition d’aujourd’hui – « L’opéra du monde » – ) en les auréolant de fleurs et de rideaux de scène comme pour nous inviter à regarder ce monde à distance, par la lucarne du théâtre. On songe aussi au très beau roman de Sorj Chalandon, « Le quatrième mur » (on se souvient que le quatrième mur, au théâtre, est celui qui n’est pas matérialisé, séparation fictive entre le spectacle et les spectateurs) : les témoins des guerres et des atrocités en reviennent souvent à cet artifice de la scène, ou de l’écran, afin sans doute de se protéger aux-mêmes ou de nos protéger du trop plein de réel et de mort que contiennent leurs témoignages. Heureusement, ce ne sont pas seulement ces photos terribles que Christine Spengler met en scène, mais aussi des portraits, les visages de tous ceux et toutes celles qu’elle a aimés et qu’elle veut réunir et tenir dans l’immortalité, de sa mère et sa grand-mère à Frida Kahlo, Greta Garbo ou Marguerite Duras, imposant le primat de la vie sur la mort (noter au passage que Maurice Godelier, dans un petit film montré au Musée de l’Homme, montre que, dans toutes les cultures, la mort n’est pas le contraire de la vie, mais le contraire de la naissance… nuance).

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Lors de notre visite, le samedi 21 mai, la photographe est présente. Je suis absorbé dans la contemplation d’une photo du Belfast des années soixante-dix quand j’entends une voix grave près de moi qui dit aux visiteurs : « je souhaite que mes photos vous plaisent ». Je cours à la librairie acheter son livre qu’elle nous dédicace très aimablement, grand moment de rencontre !

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photo de Jean-François Joly

 

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Mouette d’aujourd’hui

mouette blanche, entre trois murs blancs, avec au fond un dessin noir et blanc qui se révèle au fur et à mesure que la peintre recouvre le mur de ses coups de balai brosse…

LA MOUETTE Mise en scène: Thomas Ostermeier Traduction et adaptation: Olivier Cadiot, Thomas Ostermeier Musique: Nils Ostendorf Scénographie: Jan Pappelbaum Dramaturgie: Peter Kleinert Costumes: Nina Wetzel Lumière: Marie-Christine Soma Peinture: Katharina Ziemke Assistanat mise en scène: Elisa Leroy, Christèle Ortu Construction du décor: Atelier du Théâtre de Vidy Avec: Bénédicte Cerutti Valérie Dréville Cédric Eeckhout Jean-Pierre Gos François Loriquet Sébastien Pouderoux de la Comédie-Française Mélodie Richard Matthieu Sampeur Et Marine Dillard (peinture) Copyright by Arno Declair Birkenstr. 13 b, 10559 Berlin Telefon +49 (0) 30 695 287 62 mobil +49 (0)172 400 85 84 arno@iworld.de Konto 600065 208 Blz 20010020 Postbank Hamburg IBAN/BIC : DE70 2001 0020 0600 0652 08 / PBNKDEFF Veröffentlichung honorarpflichtig! Mehrwertsteuerpflichtig 7% USt-ID Nr. DE 273950403 St.Nr. 34/257/00024 FA Berlin Mitte/Tiergarten

LA MOUETTE

Les comédiens sont déjà là, assis, quand nous, les spectateurs, entrons dans la salle de l’Odéon. Nous en connaissons personnellement un, que nous retrouverons après le spectacle, c’est Jean-Pierre Gos – que nous avons connu dans un coin du Valais – qui joue ici le rôle de Sorine, un rôle qui fut tenu autrefois par des acteurs illustres (Michel Simon, Harry Max). La mise en scène est de Thomas Ostermaier. La distribution est presque la même que dans cet autre spectacle qui fut mis en scène par le même Ostermaier : « Les revenants » de Henryk Ibsen, vu à la MC2 de Grenoble.

639cdd9731267019e35559b0359f6ecfLe théâtre d’Ostermaier se distingue par son refus des éclats de voix : la parole doit sortir librement, sans excès, de la bouche des comédiens, fluide, naturelle. Dans son essai, « le théâtre et la peur », l’homme de théâtre allemand répond à la critique de Godard qui disait ne pas aimer le théâtre « parce que les acteurs y parlent trop fort ». Tchékhov aurait été probablement d’accord avec cette critique et avec la réponse que lui donne Ostermaier (« c’est la même chose pour moi, je n’aime pas la déclamation. Je n’aime pas les fausses mélodies qui se veulent poétiques »). « La Mouette » n’est-elle pas justement une charge contre une certaine forme de théâtre ? On a souvent dit qu’Irina Arkadina – l’actrice vieillissante – avait été inspirée par Sarah Bernhardt sur la fin de sa vie : un monstre de déclamation, l’exact opposé du naturel.

Mais le couple Ostermaier-Tchékhov ne s’en prend pas seulement aux formes « classiques » et dépassées du théâtre, il s’en prend aussi aux formes dites nouvelles. Dans la pièce, on se souvient du petit spectacle d’inspiration symboliste monté par Konstantin et joué par Nina, la jeune actrice, et qui est tourné en ridicule. Ostermaier en rajoute une couche, si on ose dire : sa version de la pièce de Tchékhov (traduite excellemment par Olivier Cadiot, qui est justement un expert dans l’art de restituer une prose comme on la parle, ce qui, nous dira Jean-Pierre, est particulièrement agréable pour les comédiens, qui voient ainsi facilité l’apprentissage de leur rôle) commence par un dialogue entre Macha et Medvedenko (l’instit) qui ne figure évidemment pas dans l’original car il est très actuel, portant une critique virulente des mises en scène « modernes » qui ne nous épargnent jamais ni les corps nus ni « l’homme au slip », ni les vidéos projetées sur le mur du fond, ni les micros dans lesquels viennent cracher les acteurs. Auto-ironie ? Auto-dérision ? C’est pourtant bien ce que cette mise en scène fait puisque les deux comédiens parlent au micro ! Pénétration inévitable (et souhaitable) des modes d’expression contemporains : Bénédicte Cerutti (qui joue Macha) et Cédric Eeckhout (qui joue Medvedenko) parlent comme les gens que nous entendons à longueur de journée, interviewés à la radio, avec leurs hésitations et leur manque de sûreté de soi, surtout Bénédicte Cerutti qui joue remarquablement cette pauvre Macha, mal dans sa peau et qui ne trouvera jamais de quoi s’épanouir (et ce ne seront ni le mariage avec l’instituteur ni l’enfantement qui l’y aideront!). Pour tenter de mettre cette « Mouette » dans l’actualité, Ostermaier leur fait tenir des propos faisant allusion à notre situation actuelle : les migrants, la Syrie (Medvedenko a rencontré un chauffeur de taxi syrien, un homme qui s’est endetté pour faire venir ses vieux parents en Europe et doit rajouter à son travail de la journée – il est enseignant – un travail du soir pour rembourser ses dettes). On peut craindre en ce début de premier acte une dérive un peu trop à l’écart du texte, qu’est-ce que la Syrie vient faire dans cette galère, se dit-on par devers soi, d’autant que l’acteur se permet de demander à la salle si elle y comprend quelque chose… mais crainte non justifiée, heureusement, puisque finalement nous aurons bien tous les dialogues et toutes les répliques prévues par le texte d’origine (enfin pas vraiment toutes puisque certains personnages ont disparu, dont les parents de Macha). Les incises pointant vers la réalité actuelle resteront finalement marginales… (Irina critiquant le jeu de son fils dans sa pièce symboliste : « on dirait la voix de Jeanne Moreau », Trigorine – remarquablement joué par François Loriquet – photographiant la mouette avec son smartphone, ou un selfie pris je ne sais plus à quel moment de la pièce…). Pour l’essentiel, la pièce reste ce qu’elle est, à la fois tragique (elle se termine quand même sur un suicide…) et drôle (il faut ici saluer la performance de Valérie Dréville qui, dans le rôle d’Irina, nous fait bien rire notamment lorsqu’elle entre dans ses colères hystériques). L’éclairage contemporain que lui donne Ostermaier se justifie par ce qui semble avoir été le projet de Tchékhov, lequel situait « La Mouette » (et « Ivanov ») dans la suite du voyage qu’il entreprit à l’île Sakhaline. Ceci est nettement mis en exergue de la représentation : après un tel voyage, disait le dramaturge, on ne peut plus jamais voir les êtres de la même façon (« Qui est allé en enfer voit le monde et les hommes avec un autre regard »). J’imagine qu’on les voit en effet soit comme des personnes qui perdent leur temps en s’enfermant dans des problématiques d’où ils ne peuvent jamais sortir, soit comme des individus qui souffrent et à qui on doit accorder de la compassion. Tchékhov était parti à Sakhaline pour améliorer le sort des bagnards : il leur apportait des livres et des soins puisqu’il était médecin, sorte de « médecin du monde » avant l’heure. Quoi de plus naturel alors que de resituer aujourd’hui cette pièce sous l’éclairage des drames qui ensanglantent notre monde ?

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Tous les comédiens sont magnifiques : on voit qu’ils ont acquis l’habitude de jouer ensemble, aucun n’essaie d’attirer la couverture à soi. Notre ami Jean-Pierre joue Sorine tel qu’il doit être : un vieillard nostalgique qui essaie d’apporter aux gens de son entourage ce qu’il peut pour les consoler de leurs écueils et faire régner l’entente sans toutefois y parvenir.

Les scènes finales sont intensément jouées, ce sont celle où Nina (Mélodie Richard), avoisinant la folie, se lamente sur ses échecs sentimentaux et sa carrière ratée en ne voyant pas qu’elle pousse lentement Konstantin (Matthieu Sampeur) vers le suicide et la toute dernière, autour d’une partie de loto mémorable (où, comme nous le dit Jean-Pierre après le spectacle, « c’est extraordinaire parce qu’il ne se passe rien ! Que des échanges de numéros ») et qui se ponctue par la fameuse détonation (le docteur, joué par Sébastien Pouderoux, veut essayer de faire diversion, « ce doit être une explosion », dit-il, ne se rendant pas compte visiblement de l’effet de comique suscité… qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?) qui annonce le suicide de Konstantin. C’est peut-être dans le dernier acte que cette mise en scène et les acteurs qui y contribuent confinent à la perfection théatrale, font ressentir la plus pure émotion. On est très loin alors des approximations de texte un peu vaseuses du début, quand Ostermaier visiblement règle ses comptes avec les tics du théâtre contemporain.

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Une destinée parmi des millions

destiny« chaque être ne peut porter qu’une certaine quantité d’effroi » c’est ce que pense Anne, l’héroïne française du récit de Pierrette Fleutiaux : « Destiny ». Elle le pense à propos de son mari qui est absorbé par sa dose personnelle d’effroi, liée à la seconde guerre mondiale, au génocide des Juifs d’Europe, et qui, de ce fait, n’aura pas de temps, pense-t-elle, à consacrer à ce qui, elle, désormais l’absorbe, le destin de Destiny. Une immigrée nigériane qu’elle rencontre dans un couloir du métro, elle est appuyée contre un mur, elle est enceinte, Anne s’arrête pour lui demander si ça va. Are you OK ? Yes I am OK, mais Anne voit bien que la femme a besoin d’aide, peut-être va-t-elle accoucher là, dans ce couloir, alors elle l’accompagne à l’hopital et ensuite les deux femmes ont partie liée même si l’une, Anne, est une femme aisée de la capitale, préoccupée par ses courses, son mari, sa petite-fille qui va bientôt naître et l’autre, Destiny, est une migrante échouée sur le pavé de nos villes, comme il y en a tant, une victime de la misère du monde, héroïne au quotidien qui a traversé la mer sur un radeau pneumatique après avoir franchi le désert de Libye, avoir payé les passeurs, s’être fait cent fois agressée, pillée, humiliée, mais fière quand même, et relevant la tête pour qu’on la regarde, qu’on la considère, elle et ses enfants, déjà deux mis à l’abri quelque part dans un hospice Saint Vincent de Paul et sa petite à naître qui sera une petite Glory. Destiny, Glory, on dit par ces prénoms choisis tout ce que l’on attend, ce n’est pas parce qu’on est pauvre que l’on n’a pas d’espoir, que l’on ne croit pas quand même un peu à la vie.

Le récit de Pierrette Fleutiaux est infiniment touchant et plein de sensibilité, ce n’est pas l’éloge de quelque sainte femme, Anne n’est ni l’abbé Pierre ni la mère Teresa, elle ne se dévoue pas à cette femme africaine par conviction religieuse, voire politique. A-t-elle conscience d’ailleurs de « se dévouer » ? Elle accompagne cette femme dans sa recherche d’hébergement, sa quête de nourriture et d’un peu de réconfort simplement parce qu’elle ne peut pas faire autrement. C’est un engrenage. Pierrette Fleutiaux le dit très bien : nous ne sommes pas tout « un » dans nos baskets, généreux, dévoués, nous sommes « des multitudes », Anne est une multitude dans sa tête : elle répond positivement parfois à certaines des voix qui sont en elle, une petite voix de la raison, une petite voix de l’amour (et encore le mot n’est jamais prononcé dans le livre) et négativement à d’autres (cette notion de multitude est importante, c’est elle qui rend le mieux compte de ce que nous sommes, pas « uns » mais « plusieurs », à l’heure où le climat est à l’identité voire à l’identitaire, reconnaître que nous sommes multiples) .

A certains moments, elle se dit qu’elle doit faire quelque chose pour cette femme, qu’elle doit s’enquérir d’elle, de ce qu’elle devient, à d’autres moments, elle l’oublie ou bien elle se dit que non quand même elle ne peut pas aller jusque là. Non, elle ne va quand même pas l’inviter chez elle, elle ne va pas l’héberger, elle n’imagine pas qu’elle dorme dans la chambre d’à côté de celle où elle-même dort avec son mari. Elle veut bien lui donner de l’argent, mais combien faut-il donner ?

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Tout ce dont traite Pierrette Fleutiaux, c’est de la somme de sentiments que nous avons en nous quand nous sommes amenés à apporter notre soutien aux plus démunis et les plus démunis aujourd’hui sont les migrants, ceux qui viennent par barques, des milliers de barques, bientôt des centaines de milliers d’Afrique ou du Moyen-Orient. Ce livre nous montre le cas de quelqu’un qui tombe sur une personne par hasard, sans y avoir réfléchi : Destiny lui tombe du ciel en quelque sorte, elle n’a pas eu à la « choisir ». Mais souvent (notamment par le biais des associations qui aident à l’insertion des migrants), on nous demande en plus de choisir… Il nous faut alors nous débrouiller avec notre culpabilité de ne pas avoir choisi les autres… Destiny, ce pourrait être Melissa ou Bernice. Je connais une Bernice que j’ai essayé d’aider aussi, de mes modestes efforts, j’ai trouvé pour elle une marraine républicaine, j’aurais pu aussi bien moi-même être le parrain mais je n’ai pas voulu, j’avais déjà un filleul, lequel filleul par la suite a disparu. Pourquoi ? Je ne m’occupais pas assez de lui ? Sans doute. Il faut dire, pour ma défense, que, comme Anne dans le livre, au début, je ne comprenais rien, qui était ce jeune homme qu’on m’avait mis dans les mains, fantasque, en retard aux rendez-vous, me faisant comprendre que ce qui l’intéressait c’était surtout que je lui donne des sous pour qu’il puisse s’acheter des fringues, aller chez le coiffeur etc. Et puis très tôt, je vis qu’il me mentait : son récit était faux, on trouvait d’autres garçons que lui, candidats à l’asile également, qui tenaient exactement le même discours comme si ce discours avait été appris, dicté. Au départ il y avait une brouille familiale (question de terrain), le jeune était menacé de mort par un oncle, heureusement un « ami » venait le chercher, lui payait l’avion avec un faux visa touristique pour Paris, le mettait dans un train pour qu’il aille à G. où, là, quelqu’un l’attendrait à la gare, mais il n’y avait personne à la gare et le jeune était réduit à rechercher de l’aide dans les associations, les églises évangéliques. Cette histoire trop répétée était fausse, elle ne cadrait pas avec ce qu’on sait des voies de l’immigration, de plus on pouvait prévoir qu’elle ne passerait pas face aux magistrats de la Cour du Droit d’Asile, alors cela m’avait énervé, j’avais espacé mes rendez-vous puis un jour, je ne l’avais plus vu. Ce sont exactement les mêmes hésitations, les mêmes interrogations qu’expose Pierrette Fleutiaux à propos de son personnage. Sauf que, elle, elle va plus loin, probablement elle s’attache à cette femme nigériane, à ses enfants et à force de patience, elle parvient à faire couler d’elle un filet de vérité. Et puis, finit-elle par dire : « vérité et mensonge ne sont pas des concepts de référence très utiles quand on côtoie les miséreux du monde » (p. 93). et en effet, qu’importe qu’on ait la vérité… Bien sûr, « ils » mentent. Ils mentent parce qu’ils sont à la recherche de l’histoire la meilleure, celle qui sera le plus à même de convaincre leur auditeur de les aider, ils mentent aussi parce que la vérité est inavouable, ou parce qu’elle révélerait des choses qu’il faut à tout prix tenir cachées (les passeurs, l’argent des passeurs, les exactions commises par les passeurs…). Mais nous autres, occidentaux « éduqués », supportons mal le mensonge, ou faisons comme si nous ne pouvions pas le supporter (car il doit bien y avoir des occasions où nous le supportons, le mensonge, nous ne sommes pas des statues de vertu). Dès qu’il surgit d’une façon un peu trop brusque, nous avons un haut-le-coeur, nous nous indignons. Destiny a dit à Anne que l’ami qui devrait la rejoindre (dont elle a eu l’enfant) était français, mais quand il apparaît, il ne l’est manifestement pas. Anne est furieuse. Et alors ? Quand Anne se rend au Centre Georges-Devereux où est soignée Destiny, elle apprend que celle-ci l’a présentée aux médecins comme « une Américaine », mais pourquoi diable ? Américaine ça fait tellement mieux que dire simplement qu’elle était française ? A coup sûr, cela nourrit mieux les fantasmes de Destiny. La misère n’empêche pas de rêver, d’imaginer qu’on va être sorti du trou par de beaux Américains en voiture rutilante qui habitent une superbe maison de l’Illinois ou du New Jersey… Bernice aussi raconte des histoires peut-être, et nous nous agaçons, sa vraie marraine, son logeur et moi ( beaucoup de monde pour une personne) que parfois, elle se montre exigeante. On lui a trouvé une chambre sous les combles. Mais c’est trop froid, c’est trop haut, ce n’est pas tout à fait ce qu’elle désire. Je lui donne rendez-vous pour régler avec elle le point délicat de son éventuelle inscription en première année de fac, mais elle me téléphone au dernier moment qu’elle ne sera pas au rendez-vous parce qu’elle estime avoir quelque chose de plus important à faire à l’autre bout de la ville. Elle est comme Destiny.

Et puis tout à coup, une idée l’illumine, elle a compris ce qu’elle pourrait tirer de l’école, et même si elle a déjà un bac de son pays, elle décide de s’inscrire dans un lycée expérimental pour repasser ce bac, apprendre de nouvelles choses, occuper son temps par des activités de l’esprit à défaut d’un boulot rémunérateur.

Nos relations avec les migrants (ou déplacés, ou réfugiés, ou sans papiers comme vous voulez), pour peu que nous fassions attention à eux, sont à l’image des relations que nous avons avec tout le monde ; des espoirs, des désillusions, des déceptions et tout à coup des lumières, sans cesse essayer, sans cesse rater, sans cesse réussir. L’obstacle majeur auquel nous avons à faire face lorsque nous nouons des relations avec autrui réside dans nos fantasmes, l’idée par exemple que nous nous faisons de notre action, qui devrait consister en « faire le bien » mais nous ne devons pas nous attacher à ce fantasme, à ce pseudo-idéal moral qui nous met sans cesse dans la culpabilité et donc ne nous conduit nulle part. Nous cherchons à être, simplement, à accroître cette dimension de l’être et tant mieux si par surcroît, nous parvenons à apporter un mieux-être aux autres, aux plus démunis des autres. Mais nous n’atteindrons jamais cet objectif par devoir, ou en violant notre être propre.

PS : un rapport sur la situation des étrangers en France vient d’être publié par le défenseur des droits, on y lit entre autres ceci :

le Défenseur peut être amené à utiliser le mot « migrant » pour décrire le sort de personnes sujets de droits dans un processus d’émigration, d’immigration, de déplacement. Ce terme a longtemps été vu comme le plus neutre. Il a néanmoins, depuis une période récente, tendance à être utilisé pour disqualifier les personnes, en les assimilant à des migrants «  économiques », dont l’objectif migratoire serait utilitariste et, partant, moins légitime que celui opéré par le réfugié. Ainsi, l’appellation de « réfugié » est à double tranchant en ce qu’elle peut inciter à distinguer, une fois de plus, les « bons » réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des « mauvais » migrants dits économiques.
Cette distinction conduit à jeter le discrédit et la suspicion sur les exilés dont on cherche à déterminer si leur choix d’atteindre l’Europe est noble, « moral » et pas simplement utilitaire, avec, à la clé, le risque de priver de protection des personnes qui sont en droit d’en bénéficier. C’est cette logique de suspicion qui irrigue l’ensemble du droit français applicable aux étrangers et va jusqu’à « imprégner » des droits aussi fondamentaux que ceux de la protection de l’enfance ou de la santé.  Ainsi qu’il va être démontré tout au long de ce document, le fait que le droit et les pratiques perçoivent les individus comme « étrangers » avant de les considérer pour ce qu’ils sont en tant que personnes, enfants, malades, travailleurs ou usagers du service public, conduit à  affaiblir sensiblement leur accès aux droits fondamentaux.
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L’odieux pouvoir des hommes

Dans mon retrait campagnard, entouré des balbutiements de vie d’un printemps qui titube, j’écoute la radio, j’entends les nouvelles du monde, ce qui intéresse les médias, ce dont on parle ou dont on doit parler dans la cité. Cela arrive comme des rafales de vent, des pluies noires un peu soudaines, l’histoire d’un député agresseur sexuel, les propos tout autour comme des halos ou je dirais plutôt des taches de gras, sa conjointe déclarant avoir tout toujours ignoré, les avocats se retranchant derrière le délai de prescription… la vilénie ordinaire, ce dont on voudrait se garder, ce qu’on voudrait toujours pouvoir ignorer, nier, faire comme si cela n’existait pas. Or cela existe et on est stupéfait d’apprendre à quel point même dans nos sociétés « développées », les femmes subissent. Cela me rappelle le temps où je partageais mon bureau à la fac avec une psycho-sociologue qui travaillait sur ce sujet : les agressions quasi constantes que subissent les femmes sur leur lieu de travail, j’étais ébahi d’apprendre ce qui résultait de ses enquêtes, la façon dont une femme ingénieure par exemple était accueillie dans un bureau d’études d’une grande entreprise automobile, cette sorte de soi-disant bizuthage qu’elle devait subir, la mise à l’épreuve permanente consistant à lui mettre sous les yeux chaque jour les images porno les plus crues, et encore cela avait lieu dans un milieu « éduqué », polissé en quelque sorte, alors qu’est-ce que cela devait ou pouvait être ailleurs… En tant qu’homme, évidemment on a honte. Comment supporter d’être assimilé à des êtres qui n’ont pour maintenir leur pouvoir que l’arme bestiale de leur sexe ? Car je crois que c’est bien d’une question de pouvoir qu’il s’agit. Peut-être on m’objectera que c’est l’espèce humaine, et à l’intérieur d’elle, la gens masculine qui est programmée ainsi, que tout cela est la trace des préhistoriques dispositions mises à l’oeuvre chez les néandertaliens ou les premiers sapiens et que sans doute cela correspondait à un avantage du point de vue de l’évolution puisque cela a perduré et que sans doute ce sont ceux qui étaient le plus dotés de ces « défenses » qui ont le mieux survécu. Oui, nous sommes encore des hommes préhistoriques, on nous l’a dit à la grotte Chauvet ; rien ne nous distingue des homos d’il y a trente-six mille ans et pas grand chose de ceux d’encore avant, on peut remonter comme ça jusqu’à deux millions d’années en arrière lors de l’apparition des premiers homo habilis. Alors que faire de toutes les proclamations faites depuis deux mille ans sur le caractère divin de l’homme (au sens générique) ? C’étaient des blagues tout ça, hein ? L’être humain plongé dans sa rêverie et spéculant sur l’existence de Dieu, avec la morale au fond de son coeur n’est-il qu’un rêve ? Un mythe agréable servant juste à nous accorder un peu de répit dans la marée de violences qui nous assaille perpétuellement. Les « réalistes », ceux qui prétendent être campés solidement sur leurs deux pieds, ceux qui ne s’encombrent pas de doutes, ceux qui pensent qu’il ne faut pas chercher à changer tant soit peu l’être humain, qui s’accommodent si facilement de cet état et même le revendiquent car ils prospèrent sur son dos, sûrs qu’ils sont que si la nature les a faits, nous a faits, ainsi, ce n’est pas pour rien, dont certains pensent peut-être que Dieu nous a créé ainsi, tous ceux-là traitent aujourd’hui de « bisounours » ceux et celles qui envisagent autre chose, un avenir plus humain, des rapports apaisés entre les sexes, les civilisations et les mondes, comme si désormais il y avait une coupure entre ceux qui se résignent à ou bien même revendiquent l’état de choses existant et ceux (et celles bien sûr) qui le déplorent. A la face des premiers, les seconds feront valoir « qu’il y eut des progrès », que l’on n’est plus autorisé aujourd’hui à esclavagiser son semblable (sans que cela empêche la chose d’exister dans les faits), et que peut-être demain, les assauts sexuels brutaux de la bête masculine seront dénoncés et réprimés avec davantage de facilité graĉe justement aux affaires qui éclatent en ce moment. Mais en sortirons-nous vraiment un jour ?

Le dernier film que j’ai vu, avant de m’isoler, traitait de cela sous un jour vaguement de comédie, c’était le film indien « La saison des femmes » (de Leena Yadav, avec Tannishtha Chaterjee, Rhadika Apte, Surveen Chowla). Le parti-pris était gai, il s’agisssait de montrer comment trois femmes (plus une adolescente, mariée de force) d’un village du Gujarat pouvaient éventuellement songer à se sortir de la violence masculine par leur alliance, leur solidarité, en passant outre ce qui pouvait les diviser (car c’est ça aussi le pouvoir de l’homme : régner par la division, susciter les rivalités entre femmes, jouer sur les désirs et les envies pour finalement arriver à remplir les brèches du pouvoir et refaire la communauté comme clôture). Elles partent à la fin à la conquête du désert (dans la région de Kutch) à bord d’une motocyclette à trois roues éclairée par des lanternes magiques, mais où iront-elles ? La métaphore du désert et du village clos sur lui-même est suffisamment parlante. Noter que dans ce film, les hommes sont montrés tels qu’en eux-mêmes hélas ils persistent : veules, autoritaires, lâches, pétris de certitudes et dépourvus d’imagination, face à des femmes qui inventent, qui créent, se sacrifient pour leurs enfants et veulent sortir le village de sa misère. Un seul homme, instruit, marié à l’institutrice, est leur allié : il lui en coûtera cher, roué de coups, moribond, au bord d’une route déserte.

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Expo Paul, ou les Klee de l’ironie

ob_26e7c8_img-6309L’image que nous avons en général de Paul Klee est celle d’un doux poète de la peinture, unique en son genre, dont les oeuvres sont toutes de délicats messages sur le mouvement, l’équilibre et la musique des couleurs, avec en général des tons gradués et tendres et de temps en temps un trait qui s’agite pour mettre au premier plan une figure de clown ou bien, comme aurait dit Rilke, « de temps en temps un bel éléphant blanc »… on sait aussi que son destin fut douloureux, chassé de son pays par le nazisme, obligé de se réfugier en Suisse (je sais, il y a pire comme sort, mais c’est se réfugier quand même…), pays qui ne lui attribua sa nationalité que fort tard, si tard que ce fut le lendemain de sa mort, laquelle mort survenait après une maladie qui transformait la peau de ses organes en carton rigide.

Mais nous n’avions pas la perception d’un tel humour et nous avions gommé son caractère subversif. De cet humour dont témoignent les oeuvres exposées en ce moment au Centre Pompidou. Nous aurions pourtant dû le savoir, nous qui vîmes déjà tous ces tableaux, mais disséminés à droite à gauche dans tous les musées de la planète… Or, Klee, il faut le savoir, se vit d’abord comme dessinateur satirique : il promenait son regard narquois et acide sur les êtres et les choses qui l’entouraient en témoin perspicace de leur drôlerie souvent involontaire, ou bien il les caricaturait, comme ces beautés élégantes qu’il dessine avec un derrière particulièrement proéminent.

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Candide, chap 16, tandis que deux singes les suivaient en leur mordant les fesses

Il illustra des romans de Voltaire où il trouvait de quoi alimenter son humeur frondeuse à l’égard des églises. De l’ironie il en eut (d’abord) vis-à-vis de lui-même (voir ses multiples auto-portraits où il se tourne en dérision) et vis-à-vis des institutions, même celle du Bauhaus à laquelle il contribua par son enseignement mais dont il refusa avec humour les dogmes (comme celui de tout ramener uniquement aux couleurs primaires, auquel il répondra par un tableau intitulé « Architecture picturale en bleu, jaune, rouge » où figurent, diffuses, toutes les nuances de couleurs, sans hiérarchie). Il en eut même vis-à-vis de l’amour – on pense à Rimbaud et à ses « petites amoureuses » – il peignit de drôles de machines pour figurer la mécanique amoureuse où la dame a un vagin en guise de tête, et surmonté de drôles de poils pubiens…

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Bild aus dem Boudoir (1922)

Drôle, Klee, il l’est aussi quand il représente Dieu sous les traits d’un oiseau moqueur ou quand il intitule un de ses tableaux « Maman méchante » (Böses Mueti), ou qu’il parodie Picasso et ses minotaures, drôle et aussi subversif pour son époque quand il intitule « jeu lesbien » une toile où l’on voit ce qui ressemble à l’affrontement de deux mantes religieuses …

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Böses Mueti

On a oublié tout ce que cela pouvait avoir de subversif à une époque qui découvrait avec perplexité l’art moderne, où la grande presse (ici le New York Times) titrait en première page sur les extravagances des nouveaux peintres et où, bien sûr et tristement, se développait chez les nazis la notion « d’art dégénéré », Klee étant l’un des artistes les plus représentés dans la fameuse exposition de 1933, à l’hôtel de ville de Dresde (17 oeuvres sur une centaine au total).

Pourtant, sérieux il est, malgré sa drôlerie. On le sait par la beauté ineffable qui émane de maints tableaux aujourd’hui diffusés en reproductions dans le monde entier où se marque la trace d’un rapport complètement nouveau avec la peinture : un rapport musical (voilà encore en quoi il peut nous faire penser à Rimbaud, celui qui attribuait des couleurs aux voyelles, mais là il s’agit de notes et d’accords d’harmonie).

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Après avoir accompli la majeure partie de cette oeuvre sérieuse et musicale, et l’avoir même théorisée, il retourna, mais par désespoir cette fois, à son humeur sarcastique des premiers jours. Car la situation politique empirait et un dessinateur hors pair comme lui ne pouvait réagir qu’en la tournant en dérision. On passe souvent en vitesse devant un tableau comme Insula Dulcamara (le plus grand qu’il ait exécuté, semble-t-il) sans noter que ce rond et ce petit carré en plein milieu sont une allusion au personnage de Hitler. Klee manie le langage des couleurs et des formes pour dire son opposition au régime, comme dans cette toile où les petits carrés bruns s’agglutinent tels des divisions de SA mais trouvent en face d’eux une « contre-flèche » qui représente la force de la liberté.

Il est intéressant de faire un parallèle entre les deux grandes expositions qui se suivent à Beaubourg cette année, consacrées à deux « K » de la peinture allemande, Klee et Kiefer. Bien sûr le premier eût pu être le grand père du second, mais justement voilà qui importe : comment des artistes de deux générations différentes ont réagi à la monstruosite nazie, encore que pour l’un elle n’était que montante et pour l’autre achevée, autrement dit l’un ne pouvait pas encore tout savoir alors que l’autre avait tout appris. La réaction de Klee est encore dans l’esthétisme, même si c’est celui d’un trait ultra simplifié, d’autant que sa maladie le contraignait à limiter ses mouvements, (mais sa maladie n’était-elle pas justement une métaphore de la gangrène qui gagnait le corps social ?), alors que celle de Kiefer, on l’a vu, a consisté à rejeter toute idée d’esthétisme pendant longtemps.

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Le créateur

Il se pourrait finalement que ce soit dans sa peinture que la société allemande ait délivré ce qu’elle avait de mieux, de plus critique et de plus lucide au XXème siècle, de Kandinsky à Richter et de Klee à Kiefer, comme si elle avait eu pour tâche, en quelque sorte, de prendre sur elle le désastre et l’intolérable qui s’étaient emparés d’elle.

La Suisse, quant à elle, honteuse d’avoir mis si longtemps à reconnaître l’importance de Klee et surtout à lui concéder la nationalité, a voulu réparer cette faute en ouvrant près de Berne le plus beau musée consacré au peintre que l’on puisse voir, le Zentrum Paul Klee, d’où viennent de nombreuses oeuvres exposées ici.

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Le libéralisme

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Nominalisme

loretteLorette n’est plus Lorette, elle nous avait prévenus, lorsqu’elle était venue nous voir en septembre, qu’elle reprenait son prénom d’origine de Laurence.
« Laurence, c’est « l’or en soi » dans la langue des oiseaux » nous avertit-elle au premier paragraphe du petit livre qu’elle publie ce mois-ci chez Grasset et qui porte le titre « Lorette ».
Et ce n’est plus « l’eau rance » comme l’en avait persuadé autrefois quelque malin mal intentionné.
Ainsi « Lorette » n’aura été qu’un nom d’emprunt, qui lui aura servi à couvrir une période pleine de doutes et de souffrance, comme si « Laurence », lui, devait rester intact, pur pour avancer vers plus de clarté, de creusement de soi vers toujours plus de lumière intérieure.

Ce jeudi soir, elle donnait une lecture d’un texte inédit : « Le poème perdu » à la Maison de la Poésie, à Paris. Difficile de parler d’un long poème que l’on n’a entendu qu’une fois (même si magnifiquement dit par l’auteur) et qui commençait par ces mots repris au fil du texte comme un leitmotiv : « Nous n’étions pas des comédiens / nous n’étions prévenus de rien » comme si notre vie à tous était une pièce de théâtre que nous devrions jouer jusqu’à la fin, sans entracte et sans connaître le texte. La récitante a pour interlocutrice Lorelei, comme une sorte de double d’elle-même, qui dialogue également avec sa mère. Influence du romantisme allemand, elle reprend aussi cette image qu’elle a déjà utilisée dans son précédent ouvrage (« La clôture des merveilles », de 2013) celle, hölderlinienne, de « l’enfant aux cheveux blancs » comme symbole d’une rencontre entre expérience et innocence.

Ça fait du bien, disait-elle dans le court entretien qui suivait avec une journaliste de France-Culture, de retrouver son nom, de savoir comment on s’appelle vraiment.

Cela est vrai de chacun, mais plus encore d’un écrivain, nécessairement sensible à la manière dont on nomme les choses, et donc aussi les êtres. Nous nous sommes tous dit un jour que notre prénom n’était peut-être pas étranger à ce que nous sommes, notre sensibilité, nos sentiments, notre façon d’être.

Laurence va jusqu’à compter les lettres de son prénom et établir des calculs subtils pour établir que « Laurence » vaut mieux que « Lorette », s’inspirant de quelque précepte mystérieux tiré de la Kabbale. On n’est pas obligé de la suivre jusque là… certes, mais l’idée que la manière dont on nomme les choses est capitale pour atteindre une forme de vérité n’est pas neuve. Elle figure dans le Cratyle, où Socrate, prenant le parti de Cratyle contre Hermogène, se montre persuadé que le nom ne désigne pas de manière arbitraire mais au contraire exprime les propriétés essentielles de l’objet. Par exemple, Agamemnon exprime le caractère admirable par sa persévérance devant Troie. Platon expose dans ce dialogue sa doctrine selon laquelle le nom est une imitation des objets par la voix. Nos connaissances linguistiques modernes nous ont éloigné évidemment d’une telle conception : la raison dit immédiatement que si cela était, des langues diverses ne donneraient pas des signes aussi divers pour désigner la même chose. Et pourtant… si l’on revient aux réflexions de Saussure sur la langue dans ses « Ecrits », on est amené à nuancer cette remarque d’évidence. Car enfin, si les signes sont d’abord faits pour être distincts et s’ils obéissent d’abord à une logique d’oppositions, les traits par lesquels ils s’opposent peuvent relever de toutes les dimensions de leur substance, donc en particulier de leur sonorité. Et c’est en ce point justement que s’ancre la possibilité de la poésie. D’une langue à l’autre, certes, on verra des oppositions différentes se faire mais en fin de compte ces différences auront lieu et participeront au signifié des mots. Si le son /r/ trouvé dans le verbe grec rheïn, qui signifie « couler » semble confirmer Platon dans sa thèse, car le son en question exprimerait bien, selon Socrate, l’idée de mouvement, rien n’empêche de penser qu’en Français, c’est le son /l/ qui serait investi de la même mission… L’une de mes premières lectures linguistiques (voir Problèmes du langage, Diogène n°51, 1966) fut un article du linguiste hongrois Ivan Fonagy (Le langage poétique : forme et fonction), il y montrait entre autres combien l’analyse statistique de certains poèmes lyriques mettait en relief « une déviation caractéristique pour certaines consonnes : t, k, et r dominant dans les poèmes agressifs ; les consonnes douces, l et m, l’emportant dans les poèmes idylliques ». Dans le même volume, Roman Jakobson indiquait que « la paronomase, confrontation sémantique de mots similaires du point de vue phonémique, indépendamment de toute connexion étymologique, [jouait] un rôle considérable dans la vie du langage », il disait aussi que « Père, mère et frère ne se divisent pas en racine et suffixe, mais l’identité de sonorité de ces termes de parenté – à l’exception des consonnes initiales – est éprouvée comme une sorte d’allusion phonologique à leur proximité sémantique ».

La vulgate structuraliste des années soixante a plus ou moins entériné le principe selon lequel « le signe était arbitraire », mais il ne l’est que jusqu’à un certain point et l’exhumation des écrits de Saussure publiés en 2002 nous a conduit à une révision. Comme dit dans un précédent billet, François Rastier donne de ce changement une analyse passionnante : elle conduit à relever la position dé-ontologisante du linguiste genevois. Selon la tradition qu’il qualifie de « logico-grammaticale » les mots par excellence étaient les substantifs, réputés représenter des substances et assurer l’ancrage ontologique du langage, mais à partir du moment où on a reconnu dans le langage une négativité qui fait de lui un système d’oppositions et non un codage d’unités référentielles, le sausurrisme, comme dit Rastier, « se sauve de toute ontologie ». On peut alors donner libre cours au caractère créatif du langage et même imaginer que c’est bien lui qui crée un monde, comme c’est effectivement le cas avec la littérature et plus particulièrement avec la poésie. Rastier voit là une rencontre avec la pensée indienne (avec laquelle on sait que Saussure entretenait des rapports approfondis), la méthode différentielle de Saussure ayant des analogies avec la logique de l’apoha (répudiation) fondée par Dignâga au Vème siècle (le sens d’un mot, pour résumer, serait la somme de tous les sens qu’il n’a pas, « c’est par répudiation du sens opposé que le nom peut exprimer son propre sens »). Par là, le sens des mots ne vient plus d’un ancrage quelconque dans l’ontologie : on obtient une vision tout ce qu’il y a de plus « anti-réaliste » du langage, une vision « nominaliste » comme le dit Rastier, mais pas de ce nominalisme occidental obnubilé par le réalisme (et qui revient simplement à conférer l’existence aux seuls objets singuliers – je n’ai jamais compris pourquoi on appelait ça « nominalisme »), d’un nominalisme « radical », dont se prévalaient les philosophes de la tradition de Dignâga, pour qui l’être des choses et la façon dont on les nommait… c’était tout comme (on peut trouver aussi cette tendance dans le bouddhisme tibétain – cf. note). Cette dé-ontologie a des conséquences inattendues et précieuses : « dès que le signe cesse d’être défini par le rapport de représentation qui détermine sa référence, « il n’y a [plus] de différence entre le sens propre et le sens figuré des mots, parce que leur sens est éminemment négatif » » (Rastier, p. 147).

Je ne sais pas si c’est là ce que veut nous dire Laurence Nobécourt, pour elle, il s’agit sans doute d’un rapport inattendu qu’elle aurait avec la pensée linguistique ou la pensée indienne. Je sais qu’elle partage une vision des choses un peu différente lorsqu’elle emprunte à Satprem (qui a écrit sur Sri Aurobindo – mais tiens, tiens, voici justement un contact avec la pensée indienne) : « le vrai nom d’un objet est la vibration qui le constitue », un peu différente parce que là, le rapport au réel (la réalité extérieure) semble postulé, pas de dé-ontologisation en ce cas, le langage venant des choses réelles mais la différence n’est-elle pas qu’un artifice si on admet que c’est la façon de nommer qui crée l’objet ? Toutes ces idées semblent en tout cas se retrouver dans le magnifique aphorisme qu’elle pose p. 54 de son livre : « Nos noms sont des équations mathématiques en cours de résolution ». Elle veut dire par là que nos noms sont toujours en nous dès le commencement, même si nous ne le savons pas, mais on peut dire aussi que cela traduit le fait qu’ils condensent des formules, celles de nos êtres, ou de nos inconscients, depuis leurs origines… Nous toucherions là à Lacan… tout un domaine dans lequel nous ne nous perdrons pas cependant, en tout cas pas pour ce soir (!).

Terminons juste avec quelques lignes de la fin du petit livre de Laurence, « Lorette » :

Je m’enfonce dans l’écriture. Permission, protection et puissance, c’est ce que l’écriture offre. Je m’enfonce dasn l’écriture qui me dénude et me vêt de la tunique d’or. La tunique de l’or en soi de Laurence. 
… 
Il me semble que je suis à l’orée d’un mystère. Dans sa partie la plus obscure.
Sur le seuil d’un grand lac de silence frais.
Ainsi je ne cherche plus de réponse. Car en vérité, nous ignorons la question.
Mais je continue à écrire. Ecrire c’est faire retour, c’est emprunter le chemin de la question. C’est « retrouver les mots qui précèdent le point d’interrogation ».

Note : dans le bouddhisme tibétain et notamment dans la tradition du Grand Réformateur Tsong kha pa ainsi que nous la rapporte « notre cher Quatorzième » dans le recueil de conférences joliment intitulé « Cent éléphants sur un brin d’herbe », le principe de vacuité s’identifie à l’idée que « les phénomènes sont vides d’existence en soi ». Il y a alors deux types de réalité : celle de l’apparence et celle de la vacuité. La première nous permet d’échapper au nihilisme (interprétation de la vacuité comme vide de tout) et la seconde nous empêche de figer les apparences dans une illusion d’être en soi. La première est comparable à celle des reflets dans un miroir sauf que c’est la manière de désigner par des noms qui opère la fonction de donner l’apparence transitoire (et non les lois de la réfraction). Le « nominalisme » est alors une façon de faire être les apparences (et non les choses en soi, qui n’existent jamais). Ce raisonnement est applicable également au soi. Notre nom serait alors la façon de faire être l’apparence du moi, ce qui serait compatible encore avec ce que nous dit Laurence (enfin… d’après « moi »!).

Tsongkhapa

Le sage Tsong kha pa

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