L’autre, le philosophe et la maladie d’Alzheimer

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Qu’est-ce que cela fait au philosophe d’être confronté à la maladie d’Alzheimer, surtout lorsque celle-ci atteint la personne qui lui est la plus chère, sa femme en l’occurrence ? C’est à cette question que tente de répondre Michel Malherbe dans un essai qui a pour titre : « Alzheimer, la vie, la mort, la reconnaissance », récemment paru chez Vrin. Cet essai, dense et parfois difficile, alterne les passages descriptifs, autrement dit le récit des visites faites à Annie, et les passages de réflexion et de raisonnement philosophique. Car on raisonne beaucoup dans cet ouvrage, et à juste titre, car il faut bien aller jusqu’au bout des choses à un certain moment, lorsqu’on se trouve confronté à ce genre de cas que sans doute la philosophie classique (Kant en premier) n’avait pas prévu. Il est aisé de dire « agis comme si l’autre était ta propre fin » mais qu’arrive-t-il quand l’autre est devenu si dissemblable à soi, si méconnaissable, si étranger à sa caractérisation comme « tout autre » que l’on se trouve ignorant des règles qui permettraient de donner à de telles injonctions morales un début de réalisation pratique.

Le livre commence par une réflexion sur « l’autre » : qui est l’autre ? A première vue, certes, cela pourrait être demandé concernant… tout autre. Après tout, les philosophes des sciences cognitives nous ont depuis longtemps habitué à nous poser des questions en apparence incongrues, qu’est-ce qui nous prouve qu’il y a un esprit dans ce corps par exemple, comment suis-je assuré que « tu » n’es pas un zombie ? « je » suis, moi, doté d’une connaissance en première personne, qui fait que je sais bien que moi, « j’existe », que je suis là, que c’est bien moi, oui, mais pour l’autre ? Et après tout que sais-je de ma personne, de ma volonté ? Des expériences de neuro-psychologie ne sont-elles pas parvenues il y a quelques temps à mettre en évidence que mon geste d’étendre le bras avait été déclenché dans mes neurones avant même que j’aie eu conscience d’une décision prise de l’accomplir.
Mais la question « qui est l’autre ?» ici est… autre, si j’ose dire et, de toutes façons, posée par les neuro-scientistes, elle ne l’est qu’au niveau cognitif justement, c’est-à-dire au niveau biologique, de l’être de nature. Elle paraît comme un jeu, un artifice de style. Bien sûr que la notion de personne ne prend pas sens à partir de l’individu isolé, un solus ipse … comme disent les latinistes, c’est une notion morale et comme telle résultante d’une interaction : immédiatement « je » suis mis en présence de « toi » ; d’ailleurs dans le langage, l’un ne se définit pas sans l’autre, pas besoin de « je » s’il n’y avait un « tu » dont il faut que je me distingue, et réciproquement, « tu » n’est qu’un « je » pour un autre « je »… (le philosophe Francis Jacques, un peu oublié, avait écrit des choses profondes là-dessus dans les années soixante-dix). La notion de personne s’inscrit dans un jeu de réciprocité. Il n’est pas utile ici de référer à une métaphysique, voire une mystique de l’autre (ou de l’Autre) comme le fait Lévinas, mis en perspective et critiqué par Malherbe (même si c’est d’une façon tout ce qu’il y a de moins agressif).

Levinas-portraitQue dit Lévinas ? (je ne suis pas un spécialiste, je lis Totalité et Infini en même temps que je lis l’essai de Malherbe). Il dit en quelque sorte, si j’ai bien compris, que c’est l’Autre qui est au commencement de tout, que nous ne pouvons pas, que nous ne devons pas essayer de penser cet autre à partir de Soi, autrement dit du Même, car si nous faisions cela évidemment, nous aurions éternellement tendance à faire de l’autre un autre nous-mêmes et donc à le nier d’une certaine façon, nous serions dans l’uniformisation, la normativité absolue, l’attitude qui pourrait aboutir à le rejeter au cas où il ne serait pas totalement conforme à ce que nous sommes. Nous serions à deux pas du racisme, de l’essentialisme, de la Négation. Or, ce que nous a appris l’Histoire et en particulier l’Histoire récente (oui encore la Shoah, le nazisme, les camps…) c’est que cela conduit au Néant. D’où l’Autre comme absolu, comme transcendance, comme totalement irréductible au Même, comme n’ayant même pas de point de contact avec lui (donc même pas de frontière pour séparer le Même et l’Autre) car, dit Lévinas :

Autre d’une altérité constituant le contenu même de l’Autre. Autre d’une altérité qui ne limite pas le Même, car, limitant le Même, l’Autre ne serait pas rigoureusement Autre : par la communauté de la frontière, il serait, à l’intérieur du système, encore le Même. (p. 28)

D’où la primauté de l’Autre. L’idée « d’une allégeance du Même à l’Autre, préliminaire à toute conscience » (cité par Malherbe p. 43). C’est cet autre qui me constitue dans ma subjectivité propre, et qui serait antérieur à tout acte que je pourrais commettre d’identification de moi avec lui.
Penser l’Autre ainsi en absolu a cet immense avantage qu’il nous évite de nous poser la question de savoir si cet autre qui nous fait face est encore bien un semblable, un humain avec qui nous pouvons ou non maintenir une relation, l’injonction est là : oui, il participe de l’Autre et à ce titre nous lui devons allégeance et il n’y a pas d’histoire à faire, ni à se demander si en faisant semblant de le comprendre et en lui parlant comme s’il était un autre nous-même, nous ne nous rendons pas coupable de non-authenticité.
Mais un tel Autre, finit-on par dire, c’est Dieu (« Il n’est pas nécessaire d’être un grand théologien pour observer que seul Dieu peut être en lui-même et par lui-même sa propre épiphanie ; que seul Dieu peut être cet Autre premier, sans substance définissable, qui m’appelle à l’existence », Malherbe, p. 45) . Il requiert autrement dit un acte de foi infini. Mais si vous n’avez pas la foi ? Ne vous reste-t-il que l’incertitude face à l’autre, qui vous mine et vous fait douter au point que vous vous dites : « est-ce que tout cela, rendre visite à une malade qui ne nous reconnaît même plus, qui semble perdue dans la compulsion, la répétition indéfinie du même geste, en vaut bien la peine ? » ?

Interrogeant les philosophes, Malherbe passe par Kant, Leibniz, Ricoeur et quelques autres.

Immanuel_Kant_(painted_portrait)Kant, on l’a dit tout à l’heure, n’a guère à nous donner qu’un principe abstrait : la loi morale, « je dois toujours me conduire de telle sorte que je puisse aussi vouloir que ma maxime d’action devienne une loi universelle », et l’application de cette loi conduit au fameux : « l’impératrif catégorique sera celui-ci : agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre toujours et en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen ». Il y a là bien sûr l’énoncé d’un principe de réciprocité : je traite mon prochain comme j’aimerais qu’il me traite, notamment au cas où il m’arriverait la même affection que lui, la même maladie, ceci repose sur un principe de similitude des agents moraux et l’idée que je reconnais bien sûr en l’autre un agent moral. « La moralité, dit encore Kant, est la condition qui seule peut faire qu’un être raisonnable est une fin en soi ; car il n’est possible que par elle d’être un membre législateur dans le règne des fins ». Cela s’applique-t-il encore au cas de la maladie d’Alzheimer ? Ou alors si on l’applique, ne va-t-on pas se trouver face à une contradiction, une invalidation par les faits concrets ? Le principe kantien implique ainsi nécessairement que je traite l’autre, et même l’autre « alzheimer » comme l’auteur de sa vie, comme moi, je le fais pour moi-même, or cela achoppe sans arrêt sur la réalité concrète, l’écart est énorme entre la réalité et la valeur, « entre le constat et le jugement ». Et puis, ce principe de moralité aboutit, on le sait, à ces termes : « Agis comme si la maxime de ton action devait être érigée par ta volonté en loi universelle de la nature ». Ce serait extraordinaire en effet si la maxime de notre action pouvait être érigée en loi universelle de la nature ; à l’égard des patients alzheimer, cela signifierait que de notre attitude respectueuse et pleine de soin (de care?) résulterait une attitude générale, se reflétant dans les politiques de santé, la méthodologie de la santé. Mais cela est-il bien en notre pouvoir ? Comme le dit Malherbe, « agir comme si on avait le pouvoir de faire et disposer effectivement de ce pouvoir sont deux choses différentes ». On peut toujours dire qu’on a « agi comme si » (nous avions le pouvoir de…) mais en absence du pouvoir effectif, on pourra toujours arguer du « essayé pas pu », autrement dit de notre bonne volonté, mais qui a achoppé sur une réalité plus forte que notre volonté. L’accompagnant du ou de la malade ne trouvera donc pas grande aide dans le précepte moral et finalement, « tiens l’autre pour ton semblable » « ne serait qu’une manière commode de se rapporter à l’autre dans les soins, curatifs ou palliatifs, une sorte de précaution à prendre, mais non un impératif sasn condition ayant la force d’une vérité pratique ».

***

Lévinas, Kant… bien d’autres aussi pour nous aider à mieux comprendre la relation avec l’autre et pour tenter d’appliquer ce que nous avons appris à leur contact dans notre relation avec le patient. Je reviendrai sans doute dans un billet futur sur d’autres développements du texte de Michel Malherbe. Disons tout de suite la chute, une chute que nous attendons au cours de cette lecture comme celle que nous attendons concernant un roman d’aventure : si les philosophies abordées ne nous donnent pas la solution, vers quoi se tourner ? Peut-être faut-il moins philosopher, peut-être faut-il simplement en revenir au ras des faits et des visites (et c’est pour cela que les récits de visites ont une place si importante dans le livre). Là, Michel Malherbe médite, s’introspecte : oui, il pourrait abandonner ce corps désormais donnant si peu d’assurance qu’il continue d’incarner l’être aimé, on peut même dire que nul ne songerait à lui en faire reproche (les maisons de soins, comme les maisons de retraite, sont pleines de vieilles personnes qui ne reçoivent jamais de visites de ceux ou celles dont elles ont été proches jadis), alors pourquoi ne le fait-il pas ? « Quelles raisons fortes ai-je d’être fidèle à l’affection que j’ai pour elle ? En vérité, je n’en ai qu’une, modeste en apparence : cela ne se fait pas d’être infidèle en pareille circonstance, ce serait vraiment inconvenant, ce serait contre la justice, contre l’ordre légitime des choses ». Si nous continuons à être là, finit-il par dire, c’est parce que nous sommes en face de l’injustice la plus totale, or une telle injustice requiert notre opposition, nous nous devons de lui résister et pour cela, nous n’avons à opposer que notre esprit de justice. Il n’y a pas grand chose que nous pouvons faire, ou plutôt : peu de choses qui soient vraiment grandes en ce monde, si ce n’est d’étendre au maximum la notion que nous avons de notre semblable et faire exister toujours plus d’humanité. Malherbe termine sur l’image des rameurs dans un bateau, qui a souvent servi de référence pour dire la part de « miracle » qui émerge du fait que deux rameurs sur un bateau, sans prendre de décision consciente, explicite, en arrivent pourtant à se coordonner pour faire avancer la barque.

Dans Alzheimer, l’autre a peine à tenir sa rame, elle lui échappe des mains. Non ! On ne ramera pas à sa place, ce ne serait que de l’assistance. On le presse de ramer, on le houspille, on lui demande de marquer au moins la cadence même si sa rame ne touche plus l’eau, on espère et désespère. Pourquoi lui rester fidèle en exigeant de lui la même fidélité ? Mais parce que l’abandon signifierait qu’on admet le non-rapport, qu’on s’accommode d’avoir perdu courage et qu’on prend son parti de la victoire du mal. Ne me demandez pas les raisons ni les fins du mal, je sais seulement que le mal n’est pas ce qui est vrai, juste et bon.

PS: on trouvera sur le blog de François Loth un compte-rendu plus complet du même ouvrage.

malherbeMichel Malherbe
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2 commentaires pour L’autre, le philosophe et la maladie d’Alzheimer

  1. Pour un boxer comme Mohamed Ali (ou Cassius Clay), la longue maladie qu’il a éprouvée a dû être comme le tragique retournement d’un gant.

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  2. Pour le malade et ses proches, la fin de la souffrance ne passe que par un seul chemin, celui de l’acceptation et du renoncement.

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