Christine Spengler à la MEP

spenglerNous avons découvert Christine Spengler à la Maison Européenne de la Photographie. Nous ne la connaissions pas. Il nous arrive souvent d’aller à la MEP lorsque nous sommes à Paris, sûrs que nous sommes de faire de belles rencontres avec des photographes dont, généralement, nous ignorons tout. En ce moment, Christine Spengler n’est pas seule à être exposée, il faudrait aussi parler des très intéressants portraits de roms signés par Jean-François Joly et des reportages réalisés en Chine par Patrick Zachmann, mais Spengler tient le haut du pavé tellement ses photos (toutes de grand format) sont stupéfiantes de beauté et de force d’émotion. Belles parce qu’admirablement composées et fortes parce qu’absolument uniques. Qui d’autre a photographié ainsi le Phnom-Penh bombardé, l’hopital psychiatrique en lambeaux de Sabra, une salle d’hopital de Phnom-Penh (encore) où une fillette s’agenouille aux pieds de sa mère morte ou bien l’Iran de Khomeiny aux premiers temps de la révolution iranienne? Il a fallu un courage incroyable de la part de cette femme afin d’affronter des situations si tendues et si dangereuses. N’a-t-elle d’ailleurs pas été elle-même prise comme otage à Beyrouth par des pro-palestiniens qui la prenaient pour une espionne israélienne ?

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Ce courage inouï elle le doit en partie semble-t-il aux malheurs qui ont parsemé sa vie, surtout le suicide de son frère, qu’elle adorait, et dont la disparition l’a persuadée qu’elle n’avait plus rien à perdre. Mais ces photos ne sont pas seulement un témoignage extraordinaire sur la réalité du monde, ce sont des coups de sonde dans l’imaginaire : Christine Spengler alterne depuis longtemps ses photos noir et blanc ramenées de reportages aux quatre coins du monde avec des montages oniriques grâce auxquels elle remonte à la surface de la vie. Son art à ce moment-là rejoint celui du surréalisme, on croirait revoir les assemblages dont raffolait Breton, ces images naïves et ces icônes bariolées dont il aimait s’entourer et ces « peintures idiotes, décors, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires » du Rimbaud de la Saison en Enfer. Ces montages reprennent souvent les photos tragiques de ses reportages (ainsi le Phnom-Penh bombardé en couverture du catalogue de l’exposition d’aujourd’hui – « L’opéra du monde » – ) en les auréolant de fleurs et de rideaux de scène comme pour nous inviter à regarder ce monde à distance, par la lucarne du théâtre. On songe aussi au très beau roman de Sorj Chalandon, « Le quatrième mur » (on se souvient que le quatrième mur, au théâtre, est celui qui n’est pas matérialisé, séparation fictive entre le spectacle et les spectateurs) : les témoins des guerres et des atrocités en reviennent souvent à cet artifice de la scène, ou de l’écran, afin sans doute de se protéger aux-mêmes ou de nos protéger du trop plein de réel et de mort que contiennent leurs témoignages. Heureusement, ce ne sont pas seulement ces photos terribles que Christine Spengler met en scène, mais aussi des portraits, les visages de tous ceux et toutes celles qu’elle a aimés et qu’elle veut réunir et tenir dans l’immortalité, de sa mère et sa grand-mère à Frida Kahlo, Greta Garbo ou Marguerite Duras, imposant le primat de la vie sur la mort (noter au passage que Maurice Godelier, dans un petit film montré au Musée de l’Homme, montre que, dans toutes les cultures, la mort n’est pas le contraire de la vie, mais le contraire de la naissance… nuance).

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Lors de notre visite, le samedi 21 mai, la photographe est présente. Je suis absorbé dans la contemplation d’une photo du Belfast des années soixante-dix quand j’entends une voix grave près de moi qui dit aux visiteurs : « je souhaite que mes photos vous plaisent ». Je cours à la librairie acheter son livre qu’elle nous dédicace très aimablement, grand moment de rencontre !

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photo de Jean-François Joly

 

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Un commentaire pour Christine Spengler à la MEP

  1. Christine Spengler est sans doute une philosophe de la photographie (comme le fut Susan Sontag).

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