Ah! ça ira (bien)

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On peut ressentir un malaise au spectacle de « Ca ira (1), la fin de Louis » (pièce de Joël Pommerat, qui connaît un accueil triomphal partout en France). Trop bien, trop réaliste, qui, tout à coup abolit la distance que nous avions jusqu’ici vis-à-vis de la Révolution de 1789. Nous avons appris la révolution à l’école, c’était des gravures, des mots, des textes, jamais de la sueur, de la colère, ni de la chair. Mais là, sur cette scène de la MC2, dans la salle, nous ressentons tout cela, et c’est la panique. Ah bon, oui, c’est ça la révolution, des choses que nous avons déjà effleurées à vrai dire, en mai 68 par exemple, mais en mai 68, on ne parlait pas de mise à mort – heureusement ! – et les têtes coupées n’étaient pas promenées au bout de piques, le peuple de Paris n’avait pas une faim à lui faire dévorer le pavé, les dialogues, les mots, oui d’accord, ils étaient là, mais un peu comme un simulacre. La Révolution, la vraie, elle n’est pas simulacre, elle engage des vies, n’a pas de pitié. L’ancien ministre Folon (tous les noms sont fictifs, sauf bien sûr celui de Louis), un salaud certes, qui s’est enrichi sur le dos des gens affamés, a été intercepté par la foule avec son fils Berthier. Ils ont été exécutés aussitôt, on a extrait le coeur encore chaud d’un des deux corps pour le montrer à la foule. L’Administrateur de Paris qui voulait raisonner le peuple s’est fait lui aussi exécuter. La Lefranc bondissante et jusqu’au boutiste ne fléchit jamais dans sa harangue en faveur de cette « juste » violence, vous ne voyez pas que le peuple a été victime tout au long de son histoire d’une violence bien pire encore ?
Certes, certes, mais ce n’est pas une raison…
Pendant que sur la supposée scène, la famine et la misère s’étendent, que les gardes royaux sont envoyés pour réprimer les émeutes, dans le public, personne ne rit, ou alors rit jaune, même le Roi attire la sympathie, il a de la bonne volonté, mais est-ce que la bonne volonté suffit dans ces moments historiques où tout s’emballe, où plus personne ne s’appartient, dépassés que sont tous les acteurs par le souffle de l’Histoire, qui souvent n’est rien d’autre que la puissance incontrôlable du Nombre. L’homme de la Préhistoire a aussi engendré ça, cette monstruosité, l’histoire des hommes. Le langage a permis ça aussi, les grandes proclamations dont on se demande si elles servent à quelque chose – puisqu’elles ne se traduisent jamais en réalités – hormis à maintenir les hordes en éveil.

L’extraordinaire du théâtre réside en cette frontière immatérielle et pourtant bien présente entre les acteurs et le public. On ne saura jamais pourquoi exactement les membres du public ne se sentent pas autorisés à réagir, eux aussi, alors que les comédiens qui, eux, « ont le droit » d’intervenir, sont si proches, dans les travées, la rangée d’à côté, ils ressemblent à nos voisins, nos amis, ils s’apostrophent entre eux, alors pourquoi ne nous joindrions-nous pas à ce jeu ? Le théâtre est une structure symbolique dont nous ne sortons pas. Notre cerveau est ainsi fait que nous ne confondons jamais, quoiqu’il arrive, le signifiant et le signifié… Bizarre. Ce serait peut-être ça, la grande Révolution !

PHOTO_JoelPommerat©ElizabethCarecchio_16_spectacle

Mais, « Ca ira », au-delà d’une possible réflexion sur ce qu’est et que peut le théâtre, est d’abord une belle leçon d’histoire (face « signifié »), le rappel que l’origine des révolutions est dans l’économie… le « soucis des réformes », ah ! Ces réformes ! Quand des décennies de négligences aboutissent à des caisses vides, on se tourne vers ce qui pourrait les remplir  et on se rend à l’évidence, seul l’impôt permet de résoudre l’épineuse question des recettes… Il est piquant de constater que la Révolution de 1789 éclate du fait du refus des privilégiés – la noblesse, le clergé – de s’acquitter de leurs taxes légitimes, ce sont eux qui réclament la réunion des Etats-Généraux, tout comme à Grenoble l’année d’avant ce sont les privilégiés qui refusent leur mise au pas en déclenchant cette fameuse « Journée des Tuiles » qui passe aujourd’hui pour un acte de révolution progressiste…

A la fin, tout changer pour que rien ne change… Les comparaisons avec la situation actuelle sont faciles, trop faciles, y céder serait démagogie. François n’est pas Louis et « Nuit Debout » n’a pas l’ampleur d’un peuple de Paris qui grondait dans les faubourgs. Les « réformes » de ce temps-là (étendre l’impôt à la noblesse et au clergé) ne sont pas les « réformes » d’aujourd’hui. Il y a juste, certes, une poursuite, une amplification, il s’agit toujours de « libérer les forces productives » – en bon langage marxiste – comme l’avait voulu déjà Turgot en 1776 en supprimant les corporations et comme le veut Macron avec ses mesures « néo »-libérales. Mais c’est la vieille histoire, la routine autrement dit. On n’est pas encore au bout d’un tel système. Il faut plutôt se méfier des forces ultra-réactionnaires qui, prétendant y mettre un terme, risquent de nous apporter haine, violence et plus de misère encore.

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10 commentaires pour Ah! ça ira (bien)

  1. Je ne comprends pas bien pourquoi dans cette pièce qui se veut historique, « tous les noms sont fictifs sauf bien sûr celui de Louis… »
    Ils craignent des représailles ?

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  2. Tu es plus critique que moi qui avais le souvenir des émotions avec Mnouchkine (1792) à la Cartoucherie où on avait fait partir un  » ce n’est qu’un début… » qui prolongeait le théâtre qui venait de se jouer en mai. Ce n’est pas du même ordre et tu remets en place les superpositions abusives, mais de le même façon qu’on avait joué 36 en 68, 48 avait rejoué un 89 qui n’en finit pas. Ici à St E des habitants de pavillons qui ne veulent pas d’un immeuble ont inventé une Carmagnole!

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    • alainlecomte dit :

      On use et abuse des références historiques… une Carmagnole pour un immeuble… j’ai beaucoup aimé ce matin sur France Inter, Thierry Lhermitte répondant très ironiquement à Augustin Trapenard qui invoquait l’attitude de « résistant » à tout bout de champ. On se donne à bon compte la posture du « résistant » en oubliant ce qu’était résister dans les années de guerre. Trapenard vantait l’attitude de résistante d’une dame qui avait refusé une médaille, T. Lhermitte répondait par une sentence de La Rochefoucaud (je crois) qui disait que refuser un honneur c’était s’assurer d’être doublement loué…

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  3. @ alainlecomte : Thierry Lhermitte a été fait chevalier de la Légion d’honneur en 2001 : splendide !

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  4. Le théâtre est un miroir où l’on peut voir nos propres travers, rire de nos erreurs, parfois réfléchir sur nos barbaries, s’indigner de notre propre violence, en oubliant tout une fois le rideau tombé.
    Les révolutions sont des bains de sang et l’histoire se répète depuis la préhistoire, pour les vieux novices que nous sommes, écervelés ou décérébrés, le résultat est immuable couleur sang.

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