Nominalisme

loretteLorette n’est plus Lorette, elle nous avait prévenus, lorsqu’elle était venue nous voir en septembre, qu’elle reprenait son prénom d’origine de Laurence.
« Laurence, c’est « l’or en soi » dans la langue des oiseaux » nous avertit-elle au premier paragraphe du petit livre qu’elle publie ce mois-ci chez Grasset et qui porte le titre « Lorette ».
Et ce n’est plus « l’eau rance » comme l’en avait persuadé autrefois quelque malin mal intentionné.
Ainsi « Lorette » n’aura été qu’un nom d’emprunt, qui lui aura servi à couvrir une période pleine de doutes et de souffrance, comme si « Laurence », lui, devait rester intact, pur pour avancer vers plus de clarté, de creusement de soi vers toujours plus de lumière intérieure.

Ce jeudi soir, elle donnait une lecture d’un texte inédit : « Le poème perdu » à la Maison de la Poésie, à Paris. Difficile de parler d’un long poème que l’on n’a entendu qu’une fois (même si magnifiquement dit par l’auteur) et qui commençait par ces mots repris au fil du texte comme un leitmotiv : « Nous n’étions pas des comédiens / nous n’étions prévenus de rien » comme si notre vie à tous était une pièce de théâtre que nous devrions jouer jusqu’à la fin, sans entracte et sans connaître le texte. La récitante a pour interlocutrice Lorelei, comme une sorte de double d’elle-même, qui dialogue également avec sa mère. Influence du romantisme allemand, elle reprend aussi cette image qu’elle a déjà utilisée dans son précédent ouvrage (« La clôture des merveilles », de 2013) celle, hölderlinienne, de « l’enfant aux cheveux blancs » comme symbole d’une rencontre entre expérience et innocence.

Ça fait du bien, disait-elle dans le court entretien qui suivait avec une journaliste de France-Culture, de retrouver son nom, de savoir comment on s’appelle vraiment.

Cela est vrai de chacun, mais plus encore d’un écrivain, nécessairement sensible à la manière dont on nomme les choses, et donc aussi les êtres. Nous nous sommes tous dit un jour que notre prénom n’était peut-être pas étranger à ce que nous sommes, notre sensibilité, nos sentiments, notre façon d’être.

Laurence va jusqu’à compter les lettres de son prénom et établir des calculs subtils pour établir que « Laurence » vaut mieux que « Lorette », s’inspirant de quelque précepte mystérieux tiré de la Kabbale. On n’est pas obligé de la suivre jusque là… certes, mais l’idée que la manière dont on nomme les choses est capitale pour atteindre une forme de vérité n’est pas neuve. Elle figure dans le Cratyle, où Socrate, prenant le parti de Cratyle contre Hermogène, se montre persuadé que le nom ne désigne pas de manière arbitraire mais au contraire exprime les propriétés essentielles de l’objet. Par exemple, Agamemnon exprime le caractère admirable par sa persévérance devant Troie. Platon expose dans ce dialogue sa doctrine selon laquelle le nom est une imitation des objets par la voix. Nos connaissances linguistiques modernes nous ont éloigné évidemment d’une telle conception : la raison dit immédiatement que si cela était, des langues diverses ne donneraient pas des signes aussi divers pour désigner la même chose. Et pourtant… si l’on revient aux réflexions de Saussure sur la langue dans ses « Ecrits », on est amené à nuancer cette remarque d’évidence. Car enfin, si les signes sont d’abord faits pour être distincts et s’ils obéissent d’abord à une logique d’oppositions, les traits par lesquels ils s’opposent peuvent relever de toutes les dimensions de leur substance, donc en particulier de leur sonorité. Et c’est en ce point justement que s’ancre la possibilité de la poésie. D’une langue à l’autre, certes, on verra des oppositions différentes se faire mais en fin de compte ces différences auront lieu et participeront au signifié des mots. Si le son /r/ trouvé dans le verbe grec rheïn, qui signifie « couler » semble confirmer Platon dans sa thèse, car le son en question exprimerait bien, selon Socrate, l’idée de mouvement, rien n’empêche de penser qu’en Français, c’est le son /l/ qui serait investi de la même mission… L’une de mes premières lectures linguistiques (voir Problèmes du langage, Diogène n°51, 1966) fut un article du linguiste hongrois Ivan Fonagy (Le langage poétique : forme et fonction), il y montrait entre autres combien l’analyse statistique de certains poèmes lyriques mettait en relief « une déviation caractéristique pour certaines consonnes : t, k, et r dominant dans les poèmes agressifs ; les consonnes douces, l et m, l’emportant dans les poèmes idylliques ». Dans le même volume, Roman Jakobson indiquait que « la paronomase, confrontation sémantique de mots similaires du point de vue phonémique, indépendamment de toute connexion étymologique, [jouait] un rôle considérable dans la vie du langage », il disait aussi que « Père, mère et frère ne se divisent pas en racine et suffixe, mais l’identité de sonorité de ces termes de parenté – à l’exception des consonnes initiales – est éprouvée comme une sorte d’allusion phonologique à leur proximité sémantique ».

La vulgate structuraliste des années soixante a plus ou moins entériné le principe selon lequel « le signe était arbitraire », mais il ne l’est que jusqu’à un certain point et l’exhumation des écrits de Saussure publiés en 2002 nous a conduit à une révision. Comme dit dans un précédent billet, François Rastier donne de ce changement une analyse passionnante : elle conduit à relever la position dé-ontologisante du linguiste genevois. Selon la tradition qu’il qualifie de « logico-grammaticale » les mots par excellence étaient les substantifs, réputés représenter des substances et assurer l’ancrage ontologique du langage, mais à partir du moment où on a reconnu dans le langage une négativité qui fait de lui un système d’oppositions et non un codage d’unités référentielles, le sausurrisme, comme dit Rastier, « se sauve de toute ontologie ». On peut alors donner libre cours au caractère créatif du langage et même imaginer que c’est bien lui qui crée un monde, comme c’est effectivement le cas avec la littérature et plus particulièrement avec la poésie. Rastier voit là une rencontre avec la pensée indienne (avec laquelle on sait que Saussure entretenait des rapports approfondis), la méthode différentielle de Saussure ayant des analogies avec la logique de l’apoha (répudiation) fondée par Dignâga au Vème siècle (le sens d’un mot, pour résumer, serait la somme de tous les sens qu’il n’a pas, « c’est par répudiation du sens opposé que le nom peut exprimer son propre sens »). Par là, le sens des mots ne vient plus d’un ancrage quelconque dans l’ontologie : on obtient une vision tout ce qu’il y a de plus « anti-réaliste » du langage, une vision « nominaliste » comme le dit Rastier, mais pas de ce nominalisme occidental obnubilé par le réalisme (et qui revient simplement à conférer l’existence aux seuls objets singuliers – je n’ai jamais compris pourquoi on appelait ça « nominalisme »), d’un nominalisme « radical », dont se prévalaient les philosophes de la tradition de Dignâga, pour qui l’être des choses et la façon dont on les nommait… c’était tout comme (on peut trouver aussi cette tendance dans le bouddhisme tibétain – cf. note). Cette dé-ontologie a des conséquences inattendues et précieuses : « dès que le signe cesse d’être défini par le rapport de représentation qui détermine sa référence, « il n’y a [plus] de différence entre le sens propre et le sens figuré des mots, parce que leur sens est éminemment négatif » » (Rastier, p. 147).

Je ne sais pas si c’est là ce que veut nous dire Laurence Nobécourt, pour elle, il s’agit sans doute d’un rapport inattendu qu’elle aurait avec la pensée linguistique ou la pensée indienne. Je sais qu’elle partage une vision des choses un peu différente lorsqu’elle emprunte à Satprem (qui a écrit sur Sri Aurobindo – mais tiens, tiens, voici justement un contact avec la pensée indienne) : « le vrai nom d’un objet est la vibration qui le constitue », un peu différente parce que là, le rapport au réel (la réalité extérieure) semble postulé, pas de dé-ontologisation en ce cas, le langage venant des choses réelles mais la différence n’est-elle pas qu’un artifice si on admet que c’est la façon de nommer qui crée l’objet ? Toutes ces idées semblent en tout cas se retrouver dans le magnifique aphorisme qu’elle pose p. 54 de son livre : « Nos noms sont des équations mathématiques en cours de résolution ». Elle veut dire par là que nos noms sont toujours en nous dès le commencement, même si nous ne le savons pas, mais on peut dire aussi que cela traduit le fait qu’ils condensent des formules, celles de nos êtres, ou de nos inconscients, depuis leurs origines… Nous toucherions là à Lacan… tout un domaine dans lequel nous ne nous perdrons pas cependant, en tout cas pas pour ce soir (!).

Terminons juste avec quelques lignes de la fin du petit livre de Laurence, « Lorette » :

Je m’enfonce dans l’écriture. Permission, protection et puissance, c’est ce que l’écriture offre. Je m’enfonce dasn l’écriture qui me dénude et me vêt de la tunique d’or. La tunique de l’or en soi de Laurence. 
… 
Il me semble que je suis à l’orée d’un mystère. Dans sa partie la plus obscure.
Sur le seuil d’un grand lac de silence frais.
Ainsi je ne cherche plus de réponse. Car en vérité, nous ignorons la question.
Mais je continue à écrire. Ecrire c’est faire retour, c’est emprunter le chemin de la question. C’est « retrouver les mots qui précèdent le point d’interrogation ».

Note : dans le bouddhisme tibétain et notamment dans la tradition du Grand Réformateur Tsong kha pa ainsi que nous la rapporte « notre cher Quatorzième » dans le recueil de conférences joliment intitulé « Cent éléphants sur un brin d’herbe », le principe de vacuité s’identifie à l’idée que « les phénomènes sont vides d’existence en soi ». Il y a alors deux types de réalité : celle de l’apparence et celle de la vacuité. La première nous permet d’échapper au nihilisme (interprétation de la vacuité comme vide de tout) et la seconde nous empêche de figer les apparences dans une illusion d’être en soi. La première est comparable à celle des reflets dans un miroir sauf que c’est la manière de désigner par des noms qui opère la fonction de donner l’apparence transitoire (et non les lois de la réfraction). Le « nominalisme » est alors une façon de faire être les apparences (et non les choses en soi, qui n’existent jamais). Ce raisonnement est applicable également au soi. Notre nom serait alors la façon de faire être l’apparence du moi, ce qui serait compatible encore avec ce que nous dit Laurence (enfin… d’après « moi »!).

Tsongkhapa

Le sage Tsong kha pa

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3 commentaires pour Nominalisme

  1. Il sera donc difficile désormais de rendre hommage à Notre-Dame de Laurence…

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  2. alainlecomte dit :

    c’est d’autant plus vrai que son choix de « Lorette » n’était justement pas étranger au quartier Notre-Dame du même nom… voir p. 14: « à quelque vingt ans, l’homme dont je m’épris follement dans le train qui me ramenait d’Allemagne où j’avais été voir la chute du mur de Berlin, habitait Notre-Dame de Lorette, Paris IXe. C’est lui qui me fit découvrir que « l’eau croupissait » dans « l’eau rance » de mon prénom. Alla jusqu’à l’écrire dans un livre. »

    Aimé par 1 personne

  3. Debra dit :

    Très intéressant, merci.
    Je relève dans la dernière citation de Laurence la phrase : « Je m’enfonce dans l’écriture qui me dénude et me vêt de la tunique d’or. La tunique de l’or en soi de Laurence ».

    Compte tenu de ce que vous avez écrit de la recherche kabbalistique de Laurence, j’y vois une référence au mythe de la Genèse, où Dieu, après que l’Homme a mangé du fruit qui fait disparaître la différence, découvrant ainsi, dans le jaillissement de la conscience, qu’il est… nu…, a compassion de lui, et le revêt d’une tunique de peau. Passage o combien elliptique, mystérieux, source d’une infinité de sens, et d’interprétations, pour comprendre comment la conscience est devenue conscience de soi.

    Oui, le prénom, en tant qu’acte de nomination est un mystère du langage. Enceinte de mes deux enfants, je n’ai pas choisi leur prénom, ce prénom s’est imposé à moi, grande nuance, et j’ai accepté… , j’ai dit « oui » pour qu’ils portent ce prénom.
    Dans une certaine perversion de la pensée structuraliste qui a voulu, pour des raisons idéologiques, que le signe soit arbitraire, destituant ainsi, déchirant le voile sur la nécessaire fiction qui permet aux mots de vouloir dire, et qui nous permet d’avoir une certaine foi que nos mots veulent dire, on peut voir que beaucoup de personnes en Occident portent des prénoms sans savoir (ce) qu’ils veulent dire. Ce n’est pas le cas dans des sociétés traditionnelles, religieuses, pour le peu que j’ai été amenée à fréquenter des musulmans, par exemple.
    Il est bon de savoir (ce) que son prénom veut dire, ainsi qu’il est bon de savoir qui d’autre a pu porter ce prénom. Il me semble, naïvement, que c’est ainsi qu’un enfant se construit, sur le plan imaginaire, en rêvant autour des personnes qui ont porté son prénom, avant lui, dans les histoires, et dans l’histoire. Ce faisant, il s’insère dans une continuité, et se sent moins seul.

    Il me semble que nous passons à côté de la grande tragédie de la condition humaine en oubliant, en gommant le fait que ces différences dont vous parlez, qui sont essentielles, qui sont incontournables même, ne sont pas stables. Ce qu’on appelle « signifiant » rassemble sous son vocable, et fait unité, uniformité, alors qu’en dessous, les signifiés se dérobent, se faufilent, et continuent le ballet des oppositions distinctives malgré notre désir qu’ils restent stables, immuables, même.
    Ce fait ne nous permet pas d’évacuer le réel, en tant que ce qui résiste au langage, et ne peut pas être englobé, épuisé dans l’acte de mettre les mots sur. Et ce phénomène est redoublé par le statut du fantasme/représentation qui n’EST PAS identique à ce qu’il fantasme/représente. L’écart est salvateur de la conscience, de mon point de vue.
    Pour le sens littéral, et le sens figuré, c’est curieux, mais il me semble qu’il y a une tension volcanique entre ces dimensions du langage, une tension qu’on peut voir à l’oeuvre dans le conflit, et la divergence énorme entre le statut de l’Eucharistie dans l’Eglise catholique, et les divers Protestantismes. Le Protestantisme ne fait pas intervenir la transsubstantiation dans l’Eucharistie, il n’exige pas au fidèle de croire que le corps du Christ EST dans l’hostie. (Il est hautement significatif qu’il est question ici d’incarnation, donc, d’opérer le lien entre langage/corps, ainsi que la mémoire de cette incarnation.) Au contraire, il fait de l’Eucharistie une démarche « symbolique », appuyé sur le sens… figuré… Il est important de tenir compte des… croyances des locuteurs par rapport à ce qu’ils font en parlant, et ce qu’ils font en créant des métaphores qui télescopent différents mondes. Réduire la métaphore à une démarche rationnelle et logique me semble contestable, et… nous tenons à résister à trop de logique rationnelle, pour le bien de nos âmes.
    Ce qui n’apparaît pas dans votre billet, c’est le rôle du verbe, et je crois qu’il est très important d’articuler une réflexion sur le verbe, son statut particulier, ENTRE sujet et objet.
    Nous sommes obnubilés, d’une certaine manière devant les substantifs, ce qui reflète, peut-être, les impasses d’un certain matérialisme, mais… le verbe est incontournable, et ne se laisse pas réduire dans ce matérialisme, il me semble. Mais peut-être reviendrez-vous sur le Verbe, plus tard ?

    Dernière réflexion.. je suis triste que Laurence ait eu à faire les frais d’une interprétation sauvage digne d’un (mauvais, très mauvais..) SOI-DISANT disciple de Jacques Lacan. Moi-même, dans un lointain passé, j’ai fait les frais d’une interprétation de ce type… Il est hallucinant que les disciples de Jacques Lacan, surtout les mauvais, aient pu faire autant de dégâts, du côté du.. Verbe…

    Mais nous savons que Jésus, Jacques, et Friedrich, pour citer parmi les plus éblouissants, ont eu quelques très mauvais disciples.

    Encore merci de partager ceci.
    Cordialement.

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