Lectures philosophiques d’été – I (Lévinas)

J’ai dit récemment qu’en parallèle avec le livre de Michel Malherbe sur Alzheimer, j’entamais la lecture de Lévinas (Totalité et Infini). Lévinas n’argumente pas, il ne démontre pas. On a l’impression qu’il avance pas à pas, de suggestion en suggestion. Sous sa plume, comme sous celle de nombre de ses semblables (Derrida, Lacoue-Labarthe, Nancy…) se confondent philosophie et littérature, confusion violemment combattue par d’autres philosophes, comme Engel ou Bouveresse. Est-ce grave ? Pour certains, qui pensent que la philosophie a à résoudre des problèmes précis, semblables à ceux de la science, oui sans doute. Mais si on lit Lévinas, comme d’autres, avec la seule recherche d’un bonheur de lecture, susceptible de nous donner des repères, des images, quitte à les critiquer ensuite, quitte à ne pas être d’accord, alors non, ce n’est pas grave. Et même, pourquoi pas ? L’avantage d’un livre comme « Totalité et Infini », à la différence d’un ouvrage de philosophie plus analytique, est qu’on peut le prendre à n’importe quel endroit du texte, et lire le passage que l’on découvre, s’arrêter s’il ne nous convient pas ou bien au contraire continuer s’il nous convient. Ici, par exemple, Lévinas parle de ce que c’est que « vivre de » et il en tire la conclusion réconfortante que le bonheur est inhérent à la vie. [Entre les passages, je mets des commentaires, ce n’est pas par prétention d’expliquer ou de mieux dire ce que Lévinas dit très bien et très clairement, c’est juste pour moi, comme une scansion, une respiration, une sorte de résumé qui, à moi, m’est utile].

9782253053514

[Totalité et Infini, ed. Livre de poche, pp. 112 – 113]
Nous vivons de « bonne soupe », d’air, de lumière, de spectacles, de travail, d’idées, de sommeil, etc. … Ce ne sont pas là objets de représentations. Nous en vivons. Ce dont nous vivons, n’est pas non plus « moyen de vie », comme la plume est moyen par rapport à la lettre qu’elle permet d’écrire, ni un but de la vie, comme la communication est but de la lettre. Les choses dont nous vivons ne sont pas des outils, ni même des ustensiles, au sens heideggerien du terme. Leur existence ne s’épuise pas par le schématisme utilitaire qui les dessine, comme l’existence des marteaux, des aiguilles ou des machines. Elles sont toujours, dans une certaine mesure, – et même les marteaux, les aiguilles et les machines le sont – objets de jouissance, s’offrant au « goût » déjà ornées, embellies. De plus, alors que le recours à l’instrument suppose la finalité et marque une dépendance à l’égard de l’autre, vivre de … dessine l’indépendance même, l’indépendance de la jouissance et de son bonheur qui est le dessin originel de toute indépendance.

[Lévinas veut ici donner sens à l’expression « vivre de » (quelquechose), ce dont nous vivons n’est pas intrument ou outil, ni même but que l’on s’assignerait. Ce dont nous vivons ne ressort pas de l’utilitarisme, mais de la jouissance telle qu’elle est véhiculée par les objets dont nous nous servons. Dans ce rapport, il n’y a plus de dépendance, dépendance à l’outil ou à qui fabrique l’outil : ils sont mis entre parenthèses au bénéfice d’un rapport purement esthétique.]

Les contenus dont vit la vie ne lui sont pas toujours indispensables au maintien de cette vie, comme des moyens ou comme le carburant nécessaire au « fonctionnement » de l’existence. Ou, du moins, ils ne sont pas vécus comme tels. Avec eux, nous mourons et, parfois, préférons-nous mourir que d’en manquer. Toutefois, le « moment » de restauration est phénoménologiquement inclus dans le fait de se nourrir, par exemple, et il en est même l’essentiel sans que, pour s’en rendre compte, on ait à recourir à aucune connaissance de physiologiste ou d’économiste. La nourriture, comme moyen de revigoration, est la transmutation de l’autre en Même, qui est dans l’essence de la jouissance : une énergie autre, reconnue comme autre, reconnue comme soutenant l’acte même qui se dirige sur elle, devient, dans la jouissance, mon énergie, ma force, moi. Toute jouissance dans ce sens est alimentation.

[Ce dont on vit, c’est de contenus qui, donc, ne sont pas des outils ou des instruments, ne nous sont pas indispensables « pour la survie », ou du moins, on ne les ressent pas comme tels, mais ils nous sont indispensables dans un autre sens, au sens où l’on serait prêt à mourir si nous en étions privés – on songe ici à l’art, à la culture. ]

On vit sa vie. Vivre est comme un verbe transitif dont les contenus de la vie sont les compléments directs. Et l’acte de vivre ces contenus est, ipso facto, contenu de la vie. La relation avec le complément direct du verbe exister, devenu transitif (depuis les philosophes de l’existence), en réalité, ressemble au rapport avec la nourriture où, à la fois, il y a rapport avec un objet et rapport avec ce rapport qui, lui aussi, nourrit et remplit la vie. On n’existe pas seulement sa douleur ou sa joie, on existe de douleurs et de joies. Cette façon pour l’acte de se nourrir de son activité même, est précisément la jouissance. Vivre de pain n’est donc ni se représenter le pain, ni agir sur lui, ni agir par lui. Certes, il faut gagner son pain et il faut se nourrir pour gagner son pain, de sorte que le pain que je mange est aussi ce par quoi je gagne mon pain et ma vie. Mais si je mange mon pain pour travailler et vivre, je vis de mon travail et de mon pain. Le pain et le travail ne me divertissent pas, au sens pascalien, du fait nu de l’existence, ni n’occupent le vide de mon temps : la jouissance est l’ultime conscience de tous les contenus qui remplissent ma vie – elle les embrasse.

[On vit des choses dont on vit et le contenu de la vie est finalement l’acte même de vivre ces contenus, ces choses. Manger, se nourrir, ce n’est pas simplement s’alimenter pour survivre, car à l’acte qu’ils supposent s’ajoute le fait de vivre cet acte, l’acte se nourrit de lui-même en quelque sorte. On ne travaille pas pour occuper son temps, ni on ne mange pour pouvoir travailler, ces activités en elles-mêmes nous nourrissent.]

Même si le contenu de la vie assure ma vie, le moyen est aussitôt recherché comme fin et la poursuite de cette fin devient fin à son tour. Ainsi, les choses sont toujours plus que le strict nécessaire, elles font la grâce de la vie. On vit de son travail qui assure notre subsistance ; mais on vit aussi de son travail, parce qu’il remplit la vie. C’est à ce deuxième sens du « vivre de son travail » que retourne – si les choses sont en place – le premier. L’objet vu occupe la vie en tant qu’objet, mais la vision de l’objet fait la « joie » de la vie.

[Les choses sont plus que le strict nécessaire, il y a toujours quelque chose qui les déborde et fait d’elles quelque chose qui nous comble et qui constitue notre vie même. Vivre de a donc deux sens : d’une part utiliser un moyen pour pouvoir vivre, ce moyen étant par exemple le travail, et d’autre part jouir de ce que ce moyen nous apporte, qui remplit notre vie, et même la constitue, le moyen se faisant fin et la poursuite de cette fin devenant fin à son tour dans une progression qui, peut-être, ne finit pas.]

Nous vivons dans la conscience de la conscience, mais cette conscience de la conscience n’est pas réflexion. Elle n’est pas savoir, mais jouissance, et, comme nous allons le dire, l’égoïsme même de la vie.

[On peut résumer cela en disant qu’à côté de la conscience, il y a la conscience de la conscience, qui n’apporte pas en elle-même la réflexion ou le savoir, mais la jouissance, tout simplement].

Finalement, en vivant, nous rencontrons la jouissance, donc la joie et le bonheur, qui s’identifient purement et simplement à notre conscience d’avoir conscience que nous vivons.

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