Provinciales…

Beau, long film en noir et blanc qui nous ramène aux beaux temps des films de Rivette ou de Milos Forman (Les amours d’une blonde...). Film sur le cinéma, serait-on tenté de dire en première approche, mais plutôt film sur la jeunesse et l’apprentissage de la vie. Je fais partie des sentimentaux (un personnage du film, Matthias, use beaucoup de cette catégorie) d’où mes yeux embués dès les premières images. Pourquoi je pleure aux premières images, sans doute parce que d’abord je ne peux jamais supporter le spectacle des séparations, et puis parce que je ne peux pas ne pas être violemment ému quand une personne à l’orée de sa vie pénètre dans Paris, pleine d’espoir et de doute, avec devant elle une plaine immense de forêts et de lacs, autant de pièges qui peuvent la faire périr. L’aube d’une vie est terriblement émouvante, c’est pour cela aussi que j’entretiens du chagrin à voir grandir mes petits-enfants. Et puis, retour sentimental encore, dès les premières scènes, on se retrouve à l’Université Paris 8, dans ces couloirs que j’ai si souvent arpentés, la longue passerelle en travers de la route nationale, la mezzanine qui domine cette aula où se croisent étudiants en musicologie et en cinéma. Etienne vient de Lyon, découvre Paris, se retrouve avec d’autres provinciaux dont, parmi eux, le dénommé Matthias déjà mentionné, un type hyper-brillant qui parle du cinéma comme d’un sacerdoce et rejette les formes actuelles pleines de succès que sont les séries, le gore ou les mélanges de violence et de porno. Matthias est un pur. Etienne l’admire et partage en partie ses idées. Jean-Noël est partagé. Jean-Noël est gay, amoureux d’Etienne, abandonnera en cours de route ses projets. Et les filles dans tout cela ? Il y a d’abord Lucie, le premier amour, restée à Lyon, amoureuse ou plutôt accrochée à son ami d’enfance. Il y aura une fille rencontrée à la fac au cours d’une discussion avec Matthias. Il y aura la colocataire qui fait subir à Etienne un interrogatoire serré sur ce qu’il entend par mettre ses actes en accord avec ses idées. Etienne a lu ça dans « Les Provinciales », il a la volonté de ne jamais céder aux petits arrangements, mais n’y a-t-il pas de petits arrangements avec soi-même lorsque l’on clame sa fidélité et qu’on ne la met guère en pratique ? Et il y aura la fille du feu, la belle aux yeux verts (on les devine verts puisque le film est en noir et blanc). Celle qui est aussi intransigeante. Comme Matthias, mais d’une autre intransigeance. Lee (elle s’appelle Lee, comme Annabel Lee, mais qui n’est pas une Annabel Lee car elle se dit très terre à terre, Lee, dit-elle, comme « lit », l’objet), Lee donc est une militante. Qui ne se laisse pas abuser par les mots. Toutes ces belles proclamations de créateurs à la Matthias ou à la Etienne ne sont que vains discours d’esthètes. Que faites-vous pour essayer de sauver le monde et la planète ? « Des films », répondent les jeunes hommes, « et vous croyez que c’est suffisant ? ».

Moi, je suis plutôt comme Etienne et comme Matthias : je crois en l’art et en la littérature, ceux qui lisent mon blog le savent. Qu’y a-t-il qui puisse en ce monde nous donner une idée de ce qu’il pourrait être, de la beauté qu’il pourrait avoir s’il n’y avait l’art, et la littérature ? Et les vrais films ? Et pourtant Lee a raison aussi : il faut agir localement pour soulager la misère, venir en aide aux migrants, s’engager à Calais ou expérimenter en ZAD (moi, je suis trop vieux, peut-être).

Etienne escorte Lee dans une réunion de militants, il est amoureux d’une femme qui lui échappe, que la misère empêche de respirer, qui ne se laisse pas avoir par des relations superficielles… alors que… elle-même se laisse prendre au jeu de la lutte avec Matthias qui revêt une tournure sexuelle. Etienne fera un film, critiqué par Matthias, encouragé par d’autres, dont le professeur qui fait tout pour l’aider (et l’invite chez lui à manger en compagnie de son fils, ce qui va tourner à l’humiliation, une nouvelle crise de doute). Puis Etienne détruira son film. Rencontrera Barbara au cours d’un travail alimentaire dans une boîte de production de séries télé. La vie se chargera un temps d’adoucir les aspérités de la quête de l’absolu… jusqu’à une séquence finale que, pour ma part, je trouve très troublante et angoissante.

Ce beau film romantique est émaillé de citations extraites de Nerval, Novalis ou de Pasolini. Cela donne un tour très littéraire, mais en même temps un peu convenu : j’ai du mal à toujours entendre les mêmes choses sur Gérard de Nerval, à commencer par ce qualificatif de « doux », et le fait qu’il se soit pendu rue de la Vieille Lanterne, une rue qui n’existe plus aujourd’hui, en un lieu dont on a souvent dit qu’il était l’emplacement actuel du trou du souffleur du Châtelet… est-ce vrai, est-ce faux. Légende, légende. Et le beau Matthias d’inévitablement déclamer la première strophe « d’El Desdichado »… mais qu’importe, je suis sans doute décidément trop vieux et je m’emporte parce que de bien plus jeunes que moi découvrent ce que je crois être connu depuis si longtemps…

Et puis Gérard, la Tour Saint-Jacques, le quartier latin, ce film me rappellent cette fille très jeune, alcoolique, ivre, rencontrée un soir rue des Ecoles qui était venue me raconter sa vie – elle disait avoir des parents connus, riches, mais qui ne s’intéressaient pas à elle – très blonde, cheveux courts, dents rendus transparentes par l’excès d’alcool, qui voulait elle aussi se rattacher quelque part à ce poète romantique, me disant la fameuse phrase, celle qu’il aurait écrite en dernier avant de se suicider : « ce soir, la nuit sera noire et blanche ».

La Tour Saint-Jacques en 1859 – cliché de Gustave le Gray

Je tremble à l’idée de ce qu’elle a pu devenir ensuite. En tout cas, repassant souvent par le même lieu, je ne la revis plus jamais.

Peut-être la misère du monde ne nous étouffe pas assez.

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4 commentaires pour Provinciales…

  1. Un film pas encore vu (mais déjà cantonné à une seule salle parisienne)…
    Chacun « ses » provinciales ? Le cinéma est aussi un pari pascalien.

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  2. Debra dit :

    Je ne peux pas m’empêcher de mettre en parallèle ce billet avec ce que vous avez mis précédemment sur Philip Roth.
    Roth disait que ce qu’il y avait de mieux à faire, c’était de bien écrire, pour un écrivain. De faire du mieux qu’on pouvait, à faire ce qu’on fait bien. Que c’était déjà beaucoup. (A mes yeux, Roth méconnaît le pouvoir incandescent de la littérature, le pouvoir d’Homère dans « l’Iliade » pour le devenir de la civilisation occidentale. Il est triste que Roth, écrivain, méconnaisse tant le pouvoir mystérieux et écrasant du Verbe. Cela ne l’agrandit pas, et en conséquence, cela n’agrandit pas son oeuvre…dommage.)
    Oui, je crois que c’est déjà beaucoup, écrire du mieux qu’on peut. Peut-être qu’il y a une forme d’hubris ? à s’imaginer qu’on PEUT ET DOIT sauver le monde ? Un orgueil qui se méconnaît comme orgueil ? Ce n’est pas pour rien que l’orgueil est le premier péché, le plus grave, le plus insidieux, le plus complexe.
    Souvenir de la pièce de Péguy autour de la très jeune Jeanne d’Arc, avant de partir, exaltée, pour sa mission, qui met dans la bouche d’une religieuse une remarque sur l’orgueil méconnu de Jeanne.
    Oui… l’orgueil méconnu de Jeanne, et de combien d’autres, d’ailleurs ?
    On peut, (on doit ?) avoir une grande tendresse pour cet orgueil de la jeunesse, cette exaltation, surtout quand on vieillit. Mais peut-être que cette tendresse ne doit pas céder, et rester ferme devant l’exaltation… quand on est vieux ? S’agit-il de ne pas démissionner de cette place de « pas exalté » ?
    Pouvons-nous survivre à notre déception de ne pas trouver le monde de nos rêves… tout cuit, tout fait, sans effort de notre part, et devant nous ? Se lever tous les matins suppose de nécessairement réinventer la magie du monde, et en vieillissant, cela devient plus difficile. Il faut ressusciter son imagination. Ce n’est pas donné. Et ceci pendant que la chair fatigue, et se fatigue.
    Pour la misère du monde….elle nous étouffe, soyez-en sûr…même ceux qui feignent de ne rien voir.

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    • alainlecomte dit :

      je suis assez d’accord avec vous, là. D’ailleurs j’ai dit dans mon billet que j’étais plutôt du côté de Matthias que de Lee. Si déjà on arrive à faire honnêtement et correctement ce qu’on doit faire, par exemple écrire ou tourner des films… ce n’est pas si mal. Par ailleurs,vous avez peut-être raison aussi: nous étouffons déjà beaucoup de la misère du monde sans forcément nous en rendre compte. Peut-être sans elle irions-nous bien mieux

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