Tintoret et Delacroix

Le Tintoret – présumé auto-portrait

Face à ce magnifique portrait, présumé auto-portrait, Sartre écrit :

On peut voir à Londres, un jeune homme grave et vif, insolent, mal à l’aise, aux grands yeux, qui se retourne prestement vers les visiteurs et les prévient de justesse à l’instant qu’ils vont le surprendre. Il nous regarde, celui-là ; son regard prend au plus vite tout ce qu’il peut attraper. Le reste offre moins d’intérêt : un nez qu’on a traité sans indulgence et puis du poil : une moustache pessimiste, une barbe, nul doute que ce garçon n’ait mis son orgueil dans ses yeux. (Sartre et les arts, revue Obliques, 1981).

Sartre lors d’une interview en 1971

Pour le philosophe existentialiste qui a érigé en méthode une psychanalyse de son cru, « situationnelle » pourrait-on dire, ou « existentielle », qu’il a mise déjà à l’épreuve de Baudelaire et qu’il mettra à celle de Flaubert, Tintoret, dont on voit l’aube du génie en ce moment à Paris au musée du Luxembourg, est l’anti-Titien (Titien est bien plus âgé, il a régné sur la peinture vénitienne pendant trop longtemps, il était une sorte d’aristocrate, il ne venait pas de Venise, alors que Tintoret, lui, était né là, et de milieu modeste). Pourtant en ces débuts troublés et troublants, on le voit conjuguer des influences multiples dont celle du Titien justement, mais aussi celles de Paris Bordone, de Pordenone et de Michel-Ange. Tintoret, ou « Tintorretto » : le petit teinturier. Est-ce dire qu’il se contentait d’un travail de teinture sur les toiles ? Que la peinture somme toute se ramènerait à ça ? C’est qu’en ces années mille cinq cent cinquante, la peinture n’était peut-être pas l’art majeur : l’architecture valait bien mieux et c’est pourquoi sans doute on voit le jeune Jacopo Robusti s’escrimer avec des perspectives profondes, des carrelages presque aussi envahissants que des petits carreaux de Vasarely, des toitures alambiquées, colonnes ioniques, arches, plafonds droits qui occupent plus de la moitié de l’espace sur certaines toiles. Heureusement, les sujets sont là, même s’ils donnent l’impression d’être traités de manière mineure : la femme adultère (ne jetez pas la pierre…), la mort d’Adonis, la princesse, Saint-Georges et le dragon, les muses, le labyrinthe de l’amour… avec ses surprises, ses détails qu’un regard négligent pourrait oublier de remarquer: le reflet de la princesse dans l’armure du guerrier, les musiciennes prétentieuses transformées en pies en tout petit, dans le fond de la toile consacrée aux muses ou bien encore le sanglier qui meurt, atteint pas les flèches des angelots après qu’il ait percé le flanc du bel Adonis qui se meurt au premier plan, entraînant Vénus à son tour dans la perte de connaissance. On sent que Tintoret n’aimait pas seulement la couleur (le colorito) et le trait (il designo), il aimait aussi les histoires et parmi elles les histoires d’amour : il ne s’est pas gêné pour donner libre cours à son désir d’érotisme dans tous ces nus palpitants que le musée expose et qui ont pour prétextes Suzanne et ses fameux vieillards ou bien Adam et Eve qui seront chassés bientôt du paradis (en tout petit, à droite du tableau, Adam étant encore hésitant au premier plan, la main sur la bouche comme s’il disait : « euh… », « attends » ou « pas tout de suite »). C’est amusant, Tintoret de son temps était perçu comme un auteur de sacrilèges : il peignait trop vite, paraît-il, ne prenait pas la peine de s’appesantir ; d’ailleurs, c’est vrai : les visages sur les toiles historiques (par exemple dans la femme adultère) ne sont pas très soignés, un peu tous les mêmes, on dirait : bâclés. Les amis du Titien critiquaient cette forme d’art comme aujourd’hui certains s’attaquent au Street Art : voyons, ce n’est pas sérieux, c’est juste du barbouillage sur des murs lépreux. Vous voyez : à toutes les époques, on a médit des formes d’art un peu renouvelées. La révolution, Tintoret ? (allusion à mes billets précédents consacrés à Rancière) non bien sûr si on entend par là la Grande Révolution sociale, mais oui peut-être si on y voit cette révolution permanente en quoi l’art consiste. Surtout que ces écarts à la norme, au dogme dans le domaine pictural ont nécessairement leur répondant dans celui des mœurs : peut-être tout à coup le désir s’est libéré, on a mis l’accent sur la mansuétude de Jésus à l’égard de la femme adultère plutôt que sur la condamnation, les épaules se sont dénudées, même sous le regard des hommes, et les femmes ont acquis un peu de considération sous les traits de Judith ou de Suzanne, toutes deux héroïnes d’une lutte féministe avant l’heure.

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Delacroix – autoportrait

Quel rapport avec Delacroix ? De là où nous sommes, il semble s’être passé peu de choses en art entre les années mille cinq cent cinquante et les années mille huit cent trente ou cinquante (il est vrai que Sartre a dit que Tintoret avait « tué la peinture »). Pourtant : trois cents ans. Et l’auto-portrait d’Eugène semble répondre à celui de Jacopo. Delacroix aussi s’est intéressé aux plafonds et aux architectures, Delacroix aussi aimait les histoires. Sauf que peut-être, en plus, il aimait l’Histoire. Mais l’Histoire existait-elle au temps de Tintoret ? Pas sûr : le peintre vénitien illustrait des légendes et portraiturait des grands de son monde mais qu’y avait-il de contemporain dans ses sujets ? L’art n’avait pas accompli ce pas. Il fallait attendre Goya. Ou Delacroix. C’est fou comme en ces années de mille huit cents et quelques, les grands intellectuels (on ne devait pas dire comme cela à l’époque) ont eu au cœur de leurs préoccupations et de leur sensibilité ce qui se passait en Grèce, sous conquête ottomane. Les jeunes poètes (Hölderlin, Nerval ou Gauthier) et peintres (Delacroix) ont voulu prendre position sur ces événements politiques qui avaient lieu en Europe. Cela donne par exemple Les massacres de Scio ou bien la belle allégorie de la Grèce sur les ruines de Missolonghi. Et cela donne aussi la sublime orpheline au cimetière, amour de ma jeunesse (je venais passer de longues minutes au Louvre pour la contempler). Perfection d’un visage au regard tourné vers le ciel, comme implorant une aide qui ne viendra jamais. Cette peinture a eu peut-être son répondant dans certaines photographies contemporaines prises lors de siège à Alep ou dans la Ghoutta orientale, peut-être… mais lesdites photos se sont envolées déjà de nos souvenirs, jetées avec le papier des journaux parti dans les poubelles. La jeune fille du cimetière, elle, reste et restera pour toujours, installant bizarrement une prééminence d’un événement historique survenu en plein dix-neuvième siècle sur des événements récents ou actuels. Preuve évidemment d’une immense supériorité de la peinture sur la photographie.

orpheline au cimetière

Vers la même époque que Scio (île de Chios) Delacroix peint son plus célèbre tableau, qui fut autrefois sur nos billets de banque, la Liberté guidant le peuple. Tableau époustouflant. Aucun peintre ni aucun photographe n’a fait plus vibrant, plus « révolutionnaire ». On sent la poudre des fusils, on voit en marche l’alliance des intellectuels et du peuple (Gavroche), bel idéal… qui aura survécu au moins jusqu’en mai 68. Je suis un peu injuste sur la photographie : une photo de mai 68 a survécu. Elle est en noir et blanc. La jeune fille aux cheveux courts qui brandit un drapeau a elle aussi les airs d’une allégorie comme la belle aux seins nus qui brandit l’oriflamme de la République. Mais le tableau a encore la prééminence. Il nous chavire en partie à cause de sa taille, mais surtout à cause de son bruit, de sa fureur, mais c’est vrai que 1830 était autre chose que 1968, les balles n’étaient pas à blanc. L’émotion en est décuplée. Beaucoup est dans l’imagination du spectateur aussi…

C’est une trivialité : Delacroix n’a pas la même palette que le Tintoret. On reconnaît Delacroix entre mille (Tintoret aussi d’ailleurs mais pour d’autres éléments) à son rouge, à ses oppositions de vert et rouge, parfois même des verts bizarres, inhabituels comme ce turquoise qui s’étale en bas à droite de cette crucifixion. Le rouge, nous sommes encore dans la révolution. Ce n’est pourtant pas le rouge sale des drapeaux (ou rouge terne si vous préférez), c’est le vrai rouge de l’éclatement, du bond vers le futur. Les Romantiques croyaient en l’avenir, en cela ils étaient merveilleux. C’est pour cela que je suis resté romantique… mais jusqu’à un certain point (hélas?). Plus tard, Delacroix s’est un peu rangé, il s’est adonné à des sujets quelque peu académiques comme les fleurs et les fauves. Je dois l’avouer : les fleurs m’ennuient. Les fauves non. Surtout quand on déniche dans un recoin de vitrine un chat fait à l’encre et au crayon gras ou de belles crinières léonines à l’aquarelle. Cela évidemment me rappelle mon lion à moi… même si je ne fais guère d’illusion quant à la comparaison.

Sartre, à ma connaissance, n’a pas fait de commentaire sur Delacroix. J’aurais aimé lire ça. Qu’aurait-il dit ? Il aurait dit sans doute qu’il préférait Courbet, car Courbet lui au moins savait étreindre le réel dans sa glèbe, débarrassé de toute idéalisation. C’est bien ce que Delacroix lui reprochait d’ailleurs. Ou bien finalement Sartre aurait fait comme avec Flaubert : commençant par le haïr parce que sa doctrine de l’art pour l’art lui faisait horreur, et puis finissant par l’adopter comme son frère.

oeuvre personnelle – copyright A.L.

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4 commentaires pour Tintoret et Delacroix

  1. À quand une expo de tes œuvres au musée d’Orsay ? 🙂

    Aimé par 1 personne

  2. Debra dit :

    Je suis allée deux fois voir l’expo de Tintoret au Musée du Luxembourg, une fois avec une amie.
    Je suis une fan inconditionnelle de Tintoret, une fan qui retourne à la Scuola San Rocco chaque fois que je mets les pieds (si rarement maintenant) à Venise.
    Il me semble que Tintoret fut un fils de teinturier, donc… un petit Teinturier. Certes, un parvenu ambitieux qui a du mettre beaucoup de monde sur son dos dans son désir assez cru ? de parvenir, en marchant sur les pieds des autres. Les parvenus parviennent toujours à mettre les nerfs des aristos à vif. C’est normal, et vieux comme le monde. Souvent, ils sont terriblement tape à l’oeil, et leur art, à leur époque, est catalogué de « vulgaire », noblesse oblige, n’est-ce pas ?
    Pour moi, Tintoret a vraiment du souffle. Un souffle aride, sec, qui me rappelle Moïse dans le désert. Le tableau de Jésus avec les docteurs était sidérant. Idem pour la conversion de Saint Paul.
    Et puis, Tintoret est très dramatique, très théâtral.
    L’histoire… a-t-elle le droit d’être dramatique et théâtrale ?… je n’en suis pas sûre.
    Les deux tableaux qui étaient à l’origine dans des coins de plafond étaient extraordinaires, surtout, « Jupiter se révélant à Sémélé ». On aurait dit un tas de viande sorti droit du boucher. Méconnaissable, même.
    Mais les nus féminins de la dernière salle m’ont beaucoup déçue (en dehors d’Adam et Eve). Je n’aime pas les nus féminins de Michel Ange. On dirait des boxeurs (oui, j’ai dit « boxeurs », et pas « boxeuses »). Pour le nu féminin, je préfère Titien, et les siens, de loin. Question de goût, sans doute. Les goûts et les couleurs…
    Mais, après tout, c’était des oeuvres de jeunesse du Tintoret. Peut-être que lui aussi, après avoir épuisé sa fascination avec Michel Ange, est retourné vers quelque chose d’un peu moins musclé, mettons…
    Pour la « libération » du désir, se souvenir que trop de libération du désir précipite la mort de celui-ci.
    L’équilibre est si nécessaire, mais si périlleux…

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