Eloge de la faillite

J’ai jusqu’ici regardé Régis Debray avec agacement. Je le trouvais décidément trop ronchon, un brin passéiste, vieille baderne toujours à pester contre la dernière réforme comme si celle-ci allait mettre à bas la République, détruire la Civilisation, condamner nos descendants à la mort de l’esprit à petit feu. Il s’était taillé lui-même un beau costard de vertueux parmi les vertueux, de parangon, de figure incontournable des débats parisiens… Vu de loin, en quelque sorte, l’un de ceux qu’on voit en couverture des magazines, Le Point, L’Express et quelques autres qui sont là, et bien là, dès que retentissent quelques paroles bien senties, de celles qui frappent, si possible un peu à contre-courant. Pas Finkielkraut, non. Mais quand même…

Et puis il y a ce livre-ci. J’ai du vieillir, moi aussi. Raison de m’y reconnaître et d’apprécier la prose incisive, pleine de trouvailles, d’allusions brillantes au sujet de « notre cher passé ». Chapeau l’artiste ! C’est rudement bien écrit. J’aurais du mal à rivaliser (si tant est que là fût mon intention). Les sentences sont bonnes et ça sait appuyer là où ça fait mal.

Résumons : notre perspicace analyste de la société, ex-conseiller du prince, ci-devant médiologue et vieux révolutionnaire de l’an 67 (après Jésus-Christ quand même) s’adresse à son fils de 16 ans. Lui en a 76. Soixante ans de différence, un beau chiffre rond pour entamer un débat intergénérationnel. Sur quoi porte le débat ? Sur quelques conseils avisés que l’ancien pourrait donner à son fils, au moment où celui-ci se pose le délicat problème de l’orientation. Et cela est prétexte à un retour en arrière, à un bilan de la vie de Debray. Beaucoup de ses contemporains, moi y compris à quelques années près, même s’ils n’ont eu ni son éclat ni sa renommée, peuvent en prendre de la graine. Ils n’ont pas mieux réussi, et même plutôt moins bien… C’est beau de l’avouer, de dresser la liste des défaites, des renoncements et des désillusions pour arriver en cette année 2018 où j’ai parfois le sentiment qu’à force d’avancer, je suis arrivé derrière moi, encore un pas en retrait par rapport à l’endroit où la course avait commencé. Et oui, comme il dit :

« Nous sommes un certain nombre qui ne nous trouvons pas l’air fin quand nous voyons quelle pente nous avons dévalée. Et qui nous demandons ce que nous avons bien pu faire pour en arriver là » (p. 18).

Je ne suis pas complètement d’accord avec lui : cela ne concerne pas que « ceux qui avaient trahi leur milieu de naissance et que le milieu reprend en main, les fils de bourges instruits de la lutte des classes et qui, sous le sobriquet de « progressistes », avaient pris le parti des pauvres ». Je ne me sens pas fils de bourges. Je suis loin d’avoir grandi dans le luxe doré des salons parisiens fréquentés par la famille Debray – je me souviens que madame Mère, Janine Alexandre Debray, fut membre du Conseil de Paris, personnalité éminente du parti gaulliste – et pourtant, mon constat est le même : « notre tranche d’âge n’a pas perdu une bataille mais la guerre ». Avoir cru en la Révolution, lu Marx en essayant de ne pas sauter une page, s’être même forcé à absorber « Matérialisme et empiriocriticisme » du grand Vladimir (alors que l’empiriocriticisme de Mach valait mieux que cela), s’être enrôlé dans LE parti de la classe ouvrière, l’avoir quitté, certes, mais pour se retrouver un temps mitterandolâtre, puis avoir tenté de ravaler sa honte en se disant que Jospin lui au moins… mais avoir (ou n’avoir jamais) digéré la défaite (due à la frivolité d’électeurs qui jugèrent qu’ils avaient mieux à faire que voter pour un social-traître…), avoir eu un dernier sursaut de foi (mais bien faible) pour croire en Hollande… et tout ça pour finir macroniste… Vous avouerez, c’est la défaite en rase campagne, même pas un troquet encore ouvert pour étancher sa soif avant de rentrer à la caserne, la quasi-certitude de n’être plus jamais qualifié pour une finale.

Je ne crois pas que Debray, lui, soit macroniste : il est carrément revenu de tout. Et quand je me dis macroniste, rassurez-vous : c’est de la provoc. J’aime le personnage romanesque (joli article récent à ce propos de Camille Riquier dans la revue « Esprit »), j’aime celui qui ose affronter un monde de dirigeants internationaux toujours plus monstrueux (est-ce du courage ou de l’inconscience?), celui qui réintroduit l’art du discours dans les cercles très terre à terre de la « struggle for life », mais cela ne signifie pas que j’adhère foncièrement à sa politique. On a voté pour lui parce que les autres étaient trop nuls (tellement nuls qu’on en rigole encore). Si demain, un homme ou une femme de gauche avance avec une pensée construite, une vision d’avenir compatible avec les exigences du présent et que cet homme ou cette femme nous semble un peu plus sérieux qu’un histrion hurlant ses incantations folles ou un aimable garçon surfant sur la vague des désirs tranquilles d’une frange de la société, alors nous reprendrons sûrement nos voix pour les lui adresser. Mais une telle survenue apparaît si peu probable…

On ne peut évidemment, après une telle déculottée, qu’essayer de reprendre un par un les points où « cela a merdé » comme on dit. Ce serait long de réécrire l’histoire et sans doute inutile : qui lirait aujourd’hui un si fastidieux récit ? Chaque révolution s’est terminée en pire que ce qu’elle avait commencé. Celle de 89 a encore un doux parfum (merci 89) tant qu’elle ne s’enlise pas dans ce que Milner nomme, après Polybe, l’ochlocratie (quand « le gouvernement de tous devient gouvernement par la foule », et que « le peuple d’individus libres et autonomes s’absorbe dans la populace indistincte ») précédant de peu le retour au culte initial du chef. Celle de 17 on sait ce qu’il en advint etc. etc. on connaît la chanson… Pour l’époque la plus récente, on hurlait il y a peu au « social-libéralisme » (on a oublié déjà ces hurlements, on entend plutôt majoritairement dire : si seulement…), mais on oubliait que ce social-quelque chose là, c’était au duo Mitterrand -Fabius qu’on le devait, déjà construisant la litanie des renoncements dès 1984. Bref, les événements avancent et nous n’y pouvons pas grand chose sauf à avoir l’intelligence de se soumettre au réel. Or, le réel nous a toujours fait horreur. Nous avons toujours cru que le monde devait être décrit non pas comme il était, mais comme il devait être. Mais « devait être » en vertu de quoi ? De nos envies, de nos désirs, de nos caprices, bref de tout ce qui n’appartient jamais au réel mais tout juste à un peu d’imaginaire.

En un mot comme en cent : l’Argent a gagné. Eh oui, la belle affaire… il fallait s’y attendre. Quand nos contemporains, de toutes parts, n’ont de cesse que de savoir « combien ça coûte » et s’ils ont quelque chose « à y gagner », il ne faut pas s’attendre à ce que l’humaine nature fasse dans l’éthéré et le romantique : on veut des sous, et quand on en a, on en veut encore plus, et ceci sans limite aucune. Les soi-disant rebelles qui applaudissent à la mise en cause des riches fortunes, je voudrais bien les voir dès qu’ils auront eux-mêmes acquis, si jamais cela leur arrive, un début de richesse. Dans les paradis socialistes des années 45 à 89 (en gros, avec l’un d’eux quand même, celui qui a quasi annexé les autres, en place depuis 1917), l’argent circulait un peu différemment mais affluait dans la nomenklatura et la mafia… et je ne parle pas de la Chine, dernier empire « communiste ».

D’où peut-on attendre un vrai changement ? De ma position de vieillesse qui n’ose se dire de sagesse – ce serait trop prétentieux, mais… j’y songe quand même – je ne peux qu’être épaté par le succès, il est vrai relatif, de celui qui est peut-être le seul vrai révolutionnaire de l’histoire : le Christ. Dommage que les forces ennemies, celles de l’argent toujours, aient en grande partie, vaille que vaille au cours de l’histoire, récupéré son héritage pour le transformer en image sulpicienne gardienne des privilèges. Mais qui sait, il en reste peut-être quelque chose. En tout cas, c’est le seul à avoir fait vœu de pauvreté, et à s’y être tenu, ce qui, immanquablement, a du impressionner la foule. Dans le genre, Gandhi n’a pas été mal non plus. Lui aussi, hélas, a vu son héritage éparpillé, mais il y avait de l’idée. Je ne vois personne en France, ni ailleurs dans le monde quelqu’un pour leur succéder (un temps, Pépé Mujica a fait ce qu’il a pu au bord du rio de la Plata, mais il a du assez vite rendre le pouvoir). C’est bien dommage.

Pour en revenir à Régis Debray, les options qui s’ouvrent à son fils (L, ES, S, la réforme Blanquer n’a pas encoré été appliquée) sont autant d’occasions pour le père de brosser le tableau de ses déconvenus. Pour « L » : « Je déconseille d’emblée : économie de niche, peu de débouchés, retour sur investissement improbable. Il n’y a plus de roulement de tambour pour le « grantécrivain », à moins qu’il n’ait, en sus d’un talent incontestable, des yeux bleu outremer et un teint hâlé tout l’hiver ». Autre manière de dire que tout le monde n’est pas d’Ormesson… Pour « ES » : hmmm, on voit tout de suite se pointer Sciences Po, ENA et tutti quanti… tout cela nécessite un sacré estomac. Il y eut bien, au temps de la jeunesse de notre héros, des coups honorables à jouer : le Tiers-Monde (Bandoeng, Giap, Fanon), l’organisation de rencontres secrètes au fond d’un chalet suisse prêté par Ziegler, un continent sud-américain où la poésie des grands auteurs (Garcia Marquez, Cortazar, Fuentes…) savait épouser les enjeux politiques etc. mais le mot « Tiers-Monde » ne se dit plus, on a presque honte d’avoir cru en l’Algérie de Boumedienne à l’heure de Boutef’ et l’Amérique du Sud essaie surtout de solder ses dettes à défaut de ses doutes… et pour la politique, Julien Gracq l’a dit ainsi : « La politique n’est pas une activité sérieuse pour l’esprit ». Rien ne sert non plus de vouloir servir de « conseiller » patenté : « vouloir refiler des idées à une profession où la logique des idées le cédera tôt ou tard à la logique des forces me paraît masochiste ».

Ouf ! Il reste « S » et c’est vers cela justement que Debray fils semble pencher. C’est vrai, il a raison : « s’il y a des lieux où l’histoire ne bégaie pas, où la trouvaille mérite son nom et la découverte sa légende, ce sont bien les labos de physique et chimie, de biologie et nanotechnologie ». et puis… « tu pourras fréquenter des gens qui ne la ramènent pas ». C’est bien que Debray père s’en rende compte : on sent qu’il y a comme du regret en lui. Et oui, il vaut mieux avoir démontré le théorème d’incomplétude de l’arithmétique qu’avoir prétendu l’appliquer hors de son domaine, dans des circonstances n’ayant rien à voir avec les nombres (ce qui a valu autrefois à Debray père une volée de bois vert méritée de la part de Jacques Bouveresse). La science reste fiable quoi que certains disent (on raconte qu’en Italie, sous la double tutelle du mouvement cinq étoiles et du parti fasciste, on veut mettre à mal la culture scientifique sous prétexte sans doute que « le peuple » doit avoir son mot à dire dans la façon de traiter les épidémies ou de prévenir les séismes…). Il faudra juste veiller à ce que les défenseurs de la terre plate ne prennent pas trop d’ampleur…

Livre désespérant ? Que non, il y a de la beauté dans l’échec, plus que dans la réussite, et il est toujours revigorant d’essayer de faire œuvre de lucidité. Les dernières lignes sont optimistes : « c’est à toi que reviendra bientôt de veiller sur ton pupille de père, et de corriger sa copie parce qu’il n’y a pas de cause définitivement perdue ».

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