NB: au moment de l’envoi de ce billet, je n’avais pas encore appris la nouvelle du décès d’Axel Kahn
Le thème de la mort est très présent, peut-être l’a-t-il toujours été bien que nous ayons préféré le minorer, voire nous le dissimuler, et cela surtout lorsque le poids d’une pandémie est là, et qu’il faut bien dire que mille autres causes aussi se pressent pour hâter la fin de nos vies. L’émission La Grande Librairie du 24 juin n’a pas failli à la tâche de nous y faire réfléchir en accueillant ses invités dont (en différé) Axel Kahn, parvenu au stade ultime d’un cancer dont il perçoit l’échéance finale à quelques semaines seulement. J’admire beaucoup cet homme qui est capable d’avancer avec sérénité vers ce qu’il sait être sa fin. « La mort, dit-il, m’indiffère ». A quelques semaines de sa rencontre avec elle, il trouve la force de la nier : « la mort n’existe pas, ce qui existe c’est la vie qui s’interrompt », ou bien encore : « la mort n’est pas plus que la fin de la vie ». Sa proximité avec elle nous oblige à prendre très au sérieux ses paroles : ce ne sont pas des formes de bravade. Et pourtant, nous qui restons et ne nous sentons pas encore trop menacés, ne pouvons nous empêcher de douter. Est-ce que la mort n’est que cela ? Et puis, la définir comme fin de la vie, n’est-ce pas déjà en faire une monstruosité quand bien même elle serait inévitable ? Un passage, une fin, un changement d’état sont toujours en eux-mêmes des événements graves, que nous ne pouvons envisager sans angoisse. Je suis ici, dans mon village provençal, et demain je sais que je dois partir à Grenoble, à Paris ou ailleurs qu’importe, et je ressens déjà un léger pincement au coeur, cela ne tient pas à mon « attachement » à ce coin de terre car dans l’autre sens, cela serait pareil, et pourtant parvenu à mon nouveau lieu de résidence, je me sentirai bien, j’aurai oublié mon pincement, c’est le passage qui fait peur. Tout s’arrête, tout s’interrompt, nous sommes dans l’impermanence, disent les bouddhistes, et cela est vrai. Dans notre vie, nous faisons l’expérience de la fin et de la disparition de tout ce à quoi nous avons été attachés, une période de notre vie, une personne chère qui disparaît, un objet que nous aimions et qui s’est cassé, la petite enfance de nos petits-enfants. La seule chose dont nous ne faisons pas l’expérience, c’est la fin de notre vie, autrement dit la fin de toutes les fins, la reine des fins (comme certains parlent de « la reine des batailles »). Axel Kahn se prépare à la fin d’Axel Kahn comme Axel Kahn se prépare à la fin de ce printemps ou à la fin d’un agréable voyage en TGV, seulement voilà, Axel Kahn, c’est lui. Personnellement, cela me donne le vertige, je ne suis pas sûr d’avoir la sérénité du généticien et de pouvoir parler sans trembler de la fin d’Alain Lecomte (c’est mon nom).

Et puis on entre dans des débats. Cette émission (« La Grande Librairie ») est parfois passionnante, parfois pas. On peut regretter que souvent les désaccords ne s’y disent pas ouvertement. Chacun veut ménager l’autre, on en vient à penser parfois que comme chacun est venu d’abord pour vendre un livre, il n’a pas très intérêt à créer la polémique, à passer pour le méchant ou l’agressif, alors il est toujours plus facile de viser le consensus, de dire « qu’on est d’accord ». Même si on n’est pas vraiment d’accord. Corinne Sombrun est une ethno-musicologue. On l’a déjà vue sur les écrans. Elle était partie chez les nomades mongols pour enregistrer leur musique et s’était retrouvée sans l’avoir recherché en plein milieu d’une cérémonie chamanique. Et voilà qu’elle entre en transe, et voilà que le vrai chaman interroge : « tu ne m’avais pas dit qu’elle était chaman ». Ensuite, cette personne se voue aux recherches sur la transe, autrement dit sur une modalité très spécifique du changement d’état qui avoisine les champs de la mort et, dit-on, de l’au-delà. Il lui est difficile de ne pas être d’accord avec les paroles du généticien qui apparaît ici comme le maître absolu ès-mort. Et pourtant, elle dit bien, elle, que la mort n’est pas une fin, ne saurait être une fin. La mort existerait-elle donc en elle-même ? Serait-elle un état (même s’il dure un milliardième de seconde) ?
A partir de là, nous entrons forcément dans des débats abscons où les termes ne sont pas clairement définis. Qu’aurait dit Wittgenstein, lui qui était si attentif au fait que les énoncés fassent sens, et qui pensait que pour qu’il en soit ainsi, il fallait qu’ils respectassent des sortes de règles de grammaire ? Pas les règles de grammaire connues, bien sûr, du genre de celles que l’on apprend en classe, mais les règles d’une « grammaire philosophique » ? Lui qui pensait que la plupart des problèmes dits « philosophiques » pouvaient être résolus pour peu qu’on analysât la manière dont ils étaient énoncés ? Lui qui, encore, se fâchait avec ses meilleurs amis si ceux-ci avaient violé par inadvertance une de ces règles ?
Qu’il y ait problème de langage ici se montre par le fait qu’il semble que tout et son contraire puissent être dits dès que l’on touche à la mort. L’énoncé « la mort est une fin » semble autant admissible que son contraire : « la mort n’est pas une fin ». Un peu parce que nous avons du mal à préciser le complément : une fin de quoi ? Mais aussi parce que nous ne savons pas très bien définir le mot « fin ». Il paraît évident que la mort est la fin de la vie, c’est même une lapallissade, or le spécialiste d’éthique qui participe à l’émission (Philippe Charlier) affirme que si l’on cherche des oppositions, alors la mort s’oppose à la naissance, et non pas à la vie. Ce sur quoi le psychanalyste (Philippe Grimbert) renchérit : la vie n’est qu’une parenthèse dans le néant qui la précède et qui lui succède.
Au XXème siècle, on a résolu ce genre de question par les mathématiques : il faut distinguer « limite » et « fin »… une limite n’est pas une fin parce qu’il arrive souvent qu’on ne l’atteigne jamais, alors que la fin, elle, si elle existe, est atteignable.
Wittgenstein, donc, dirait qu’il faut d’abord nous entendre sur le sens des mots avant de savoir si nous pouvons les combiner entre eux afin qu’ils donnent sens à un énoncé. Peut-être « la mort est la fin de la vie » n’a pas de sens… parce que nous utilisons mal le mot « fin », et peut-être même utilisons-nous mal le mot « vie ».
Mais venons-en à ce que nous éprouvons réellement vis-à-vis de la mort. Personnellement, les premiers mots au sujet de la mort qui m’ont vraiment troublé, décontenancé, lorsque j’étais encore en mon adolescence, étaient ceux de Rilke, qui a eu une façon très originale de parler de la mort (c’était son thème essentiel, me semble-t-il). Seigneur, donne à chacun sa propre mort… comme si la mort était un fardeau individuel, et que nous devions chacun nous frayer un chemin jusqu’à elle, pour la trouver enfin, la nôtre, et pas celle d’un autre. Le crime le plus absolu, selon cette optique, est d’empêcher les êtres humains d’avoir chacun sa propre mort (ce en quoi bien sûr, des horreurs comme la Shoah, figurent bien le mal absolu). Comment penser cela ? Comment donner un sens à cela si ce n’est en « individuant » le processus de fin…
Il y a une limite particulière en mathématiques, bien connue, qui est « l’infini ». Que dit-on d’une suite qui diverge (dont les termes par exemple deviennent de plus en plus grands, ou de plus en plus espacés les uns des autres) ? On dit qu’elle tend vers l’infini. Nous sommes ici un peu dans le cas où il n’y aurait pas un seul infini (comme le pose de manière axiomatique le mathématicien) mais autant d’infinis que de suites qui divergent…
Donne à chacun sa propre mort….
C’est cela que cela veut dire : à chacun son infini. Ainsi, comme on le voit, c’est bien d’une question de grammaire qu’il s’agit, au sens où l’entendait Wittgenstein. Il faut trouver des mots appropriés pour parler de la mort.
Pour dire encore ici le sens de ma réflexion sur ces vers de Rilke, je dois raconter un événement de ma vie personnelle. Lorsque ma mère est morte, en 2014, j’étais bien sûr peiné, mais aussi gêné, car mes rapports avec elle n’avaient pas été exempts de conflits tout au long de ma vie d’adolescent puis d’adulte. Je désapprouvais nombre de ses pensées et attitudes, en particulier ses attitudes vis-à-vis des gens qui m’étaient les plus proches. Je lui trouvais donc beaucoup de défauts, mais en des moments pareils, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’il doit bien exister aussi, dans l’existence de toute personne, sa part de lumière, qui n’appartient qu’à elle, et qu’il importe alors de découvrir. Je décidai de lire sur sa tombe le court poème de Rilke, et aussitôt, il me sembla que nous étions apaisés, elle et moi, parce que, par ce poème, je reconnaissais qu’elle avait eu, elle aussi, à la toute fin, sa propre mort, et que celle-ci pouvait racheter tout le reste. Et elle me restait en moi comme l’image projetée de ce poème que j’avais choisi pour elle. Le psychanalyste de l’émission avait bien raison : y a-t-il une vie après la mort ? Oui, il y a la vie de ceux qui restent. Et, disait-il aussi, les vivants font beaucoup vivre les morts.
NB : Je n’ai ni message à délivrer ni leçon à transmettre sur un sujet qui touche tout le monde et trouve pourtant chacun aussi démuni. J’essaie juste, comme d’habitude, de réfléchir pour moi-même en me disant que si quelques lecteurs sont intéressés, c’est tant mieux.
PS : le titre de ce billet est emprunté à celui d’un roman de Lorette Nobécourt

















