Jacques Bouveresse

J’ai été extrêmement triste d’apprendre le décès de Jacques Bouveresse. Je n’ai pas eu l’honneur de le connaître directement, hélas, n’étant pas un philosophe à proprement parler et n’ayant donc pas eu l’occasion de me présenter en tant que disciple ou, simplement, élève. En dépit de cela, c’est un homme qui a toujours éveillé en moi la plus grande estime, grâce aux livres que j’ai lus de lui, grâce aux échos que j’ai eus de sa personnalité et de ses convictions. Sans doute a-t-il été du côté du positivisme (en particulier du positivisme logique), mais il s’agit là d’une position honorable, avec laquelle il est possible de dialoguer. Je n’oublie pas que Bouveresse fit venir à Paris en 2010 le grand linguiste Noam Chomsky et que grâce à cela, ce dernier put prononcer en quelques jours plusieurs conférences toutes plus enthousiasmantes les unes que les autres, que ce soit sur la discipline linguistique (la syntaxe) à proprement parler ou bien sur sa vision du monde qui, comme on le sait, n’a pas grand-chose à voir avec la doxa courante. Bouveresse a aussi soutenu Bourdieu. Et surtout on le connaît pour être l’un des principaux introducteurs en France de la pensée du grand Ludwig Wittgenstein. Son point commun avec ce dernier aura été de faire partie de ces gens exigeants qui ne parlent pas pour faire du vent et agiter de belles phrases, mais au contraire n’avancent jamais rien sans que cela ne soit argumenté avec précision. Les questions qu’ils ouvrent sont souvent complexes, touchent à la philosophie des mathématiques ou bien à la mise sur pied de méthodes rigoureuses d’enquête permettant de distinguer scrupuleusement ce qui fait sens de ce qui n’en fait pas. A propos de la littérature, par exemple, Jacques Bouveresse s’est interrogé sur la part de connaissance qu’elle porte en elle en se démarquant de toutes les réponses trop faciles parce qu’elles font référence à la magie ou au mystère.

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Carnet de lecture: « Crime et châtiment » (2), des problèmes de la traduction, de l’aveu, du rêve et de la réalité

Je lis Crime et châtiment simultanément dans deux traductions. La première, en édition « Le livre de poche », est l’œuvre d’une certaine Elisabeth Guertik, peu connue du grand public, il faut vraiment chercher son nom pour le trouver, en tout cas il ne figure pas sur la couverture ; la seconde, aux éditions Actes Sud est beaucoup plus récente, elle est d’André Markovicz qui, lui, est bien connu, et son nom figure sur la couverture. On dit « Fédor Dostoïevski, « Crime et châtiment » roman traduit du russe par André Markovicz ». Les temps ont changé. Désormais, le traducteur revendique une reconnaissance presque égale à celle de l’auteur. Il y a bien sûr des différences notables entre les deux traductions. La seconde est plus vive, plus rythmée. Le style nous emporte et nos efforts de lecture nous semblent réduits. Parfois des mots sont utilisés qui nous rapprochent de notre époque contemporaine, on parle de « lapsus » par exemple, alors que nous ne sommes pas bien certains que Dostoïevski ait effectivement utilisé ce langage freudien, mais qu’importe puisque c’est le mot juste pour le lecteur d’aujourd’hui. Il faudrait lire le russe (ce que je ne sais pas faire) pour juger de l’authenticité de l’une ou de l’autre de ces deux traductions. Mais là encore, une petite voix en nous nous dit « qu’importe ? »… cette « petite voix » n’a pas forcément raison. Nous ne devons pas oublier que le vrai créateur est l’auteur, en l’occurrence Dostoïevski et non Markovicz.

Eté 1865 à Saint-Petersbourg, chaleur torride. La misère la plus noire. Rodion Raskolnikov (ou Rodia) est un jeune étudiant complètement fauché, il vit sous les combles dans une maison composée de petits logements. La première traduction, celle d’Elisabeth Guertik, dit que la chambre ressemblait davantage à un placard qu’à un logis, la nouvelle, celle d’André Markowicz, dit carrément qu’il s’agit d’un cagibi : « au début du mois de juillet, par une chaleur torride, le soir venu, un jeune homme quitta le cagibi qu’il sous-louait ruelle S*** »].

Autre exemple. Première traduction : « Une sensation de profond dégoût se peignit un instant sur les traits fins du jeune homme. Disons à ce propos qu’il était remarquablement beau, châtain, avec de magnifiques yeux sombres, d’une taille au-dessus de la moyenne, mince et élancé »,

Deuxième traduction : « Une sensation de dégoût insondable fusa une seconde dans les traits délicats du jeune homme. A propos, il était d’une beauté remarquable, avec des yeux sombres splendides, les cheveux châtain-blond, une taille plus élevée que la moyenne, mince et droit ».

Ce « à propos » de la deuxième traduction est plus fort, plus direct, on a le sentiment que Dostoïevski s’adresse directement au lecteur, le prend au collet, là où dans la première traduction, la chose est plus feutrée, amoindrie par ce « disons que… ». Ces petits détails finissent par donner des lectures différentes. Les dialogues notamment en sont bien changés. Les personnages des milieux populaires s’expriment dans une langue qui se veut une approximation de la langue « savante », cela donne : Il est venu voir le partement, dit, s’approchant, l’aîné des peintres – Lequel de partement ? – Celui où qu’on travaille. « Pourquoi, qu’il dit, que vous avez lavé le sang ? Y a eu un meurtre ici, qu’il dit, et, moi, je viens louer. », au lieu de : Il voulait visiter le logement, dit en s’approchant l’aîné des ouvriers. Quel logement ? Celui où nous travaillons. « Pourquoi, qu’il dit, a-t-on lavé le sang ? Il y a eu ici, qu’il dit, un assassinat, et moi je viens louer. ».

A adopter un parler « populaire » qui séduit le lecteur français contemporain, sommes nous sûrs que ce parler prévaudra encore dans vingt ans, dans cinquante ans ? Ou bien faudra-t-il encore un nouveau traducteur qui adaptera le style du roman à cette nouvelle époque ? De ce point de vue, la traduction de Guertik paraît davantage « universelle », « passe-partout », admissible aujourd’hui comme elle le sera demain. De plus, on connaît les problèmes de la transcription du langage parlé en littérature, même un Céline, s’il donne l’impression d’user de ce parler populaire, s’y casse les dents, de fait, emploie un style bien à lui, ce n’est jamais, malgré l’impression qu’on en a, la transcription de l’oral. Le traducteur devient ainsi créateur, il a son propre langage et il en use. Mais on finit alors par se demander : qu’ont-ils, ces traducteurs et traductrices, à vouloir se faire reconnaître à ce point comme presque équivalents à l’auteur qu’ils traduisent ? N’y a-t-il pas plus de noblesse à se dissimuler dans l’ombre ? À accepter un rôle de passeur sans rien dire, dans l’abnégation de servir à faire connaître plus grand que soi ? Ce genre de revendication est de notre temps. Chacun court avant tout après la reconnaissance d’autrui, comme s’il était le seul, l’unique, celui ou celle sans qui le monde (en l’occurrence ici celui d’un certain grand écrivain) ne pourrait fonctionner. Pourtant, qui fait son métier avec honnêteté, qu’il soit agriculteur, mécanicien ou chaudronnier, professeur de lettres, traducteur ou médecin ne devrait pas attendre une reconnaissance qui le distinguerait de tout autre. C’est là faire un métier, et c’est tout. Et il y a aussi du plaisir, voire de l’orgueil, à savoir se maintenir dans l’ombre. N’est-ce pas d’ailleurs aussi ce que nous enseigne « l’homme dostoïevskien » ? Raskolnikov après son meurtre vit dans la honte et le dégoût de lui-même, il ne cherche pas à glorifier son acte en dépit de l’atmosphère nihiliste qui règne à Petersbourg et qui favorise l’idée que c’est un acte héroïque que d’éliminer des personnes que l’on méprise, tels que les usuriers (c’est en écoutant une conversation de ce genre que l’idée a germé dans l’esprit de Rodion Raskolnikov d’aller tuer la vieille Alena Ivanovna pour lui piquer son fric). A vrai dire, il n’est obsédé que par une chose : avouer, c’est-à-dire trouver l’occasion et la manière de dire ce que l’on sait, ce qu’on est le seul à savoir (et pour cause) et la dire non pas pour se faire valoir (ô grand dieu, non!) mais simplement parce qu’une vérité que l’on possède doit être dite, qu’elle fait pression sur le sujet pour qu’enfin elle se révèle. Dans un autre contexte, Mychkine, le prince de « L’idiot », pratique la générosité envers autrui, mais ne cherche à en retirer aucune gloire, aucune reconnaissance. C’est ce qui le fait apparaître d’ailleurs si étrange à ses compagnes et compagnons. Dans un billet datant de 2014, je comparais « l’idiot » à un mathématicien pur, quelqu’un comme Perelman qui, recevant la médaille Fields l’aurait refusé au prétexte que l’on ne fait pas des mathématiques pour de l’argent (et encore moins pour obtenir « de la reconnaissance »). Un roman comme « L’idiot » est, de ce point de vue là, un hymne au désintéressement. L’idée de « se faire valoir », de tirer gloriole d’un acte ou d’un métier n’est portée chez Dostoïevski que par les personnages pitoyables.

Crime et châtiment: l’adaptation cinématographique de Georges Lampin (1956), avec Marina Vlady et Robert Hossein

Raskolnikov, ai-je dit, est obsédé par l’aveu, la nécessité de l’aveu. Trouver l’occasion propice. Si on ne le proclame ouvertement, le faire deviner, les stratégies utilisées par le jeune étudiant sont stupéfiantes d’un point de vue rationnel, on ne les comprend pas : de manière manifeste, il redoute que l’on sache les meurtres qu’il a commis, mais alors pourquoi se mettre tout le temps dans les pattes de l’inspecteur de police ? Rodion veut savoir ce que sait celui-ci, il croit deviner qu’il sait tout mais il n’en est pas sûr, alors il cherche à faire avouer à l’autre ce qu’il sait sur lui, quitte à le mettre outrageusement sur la piste de la vérité au cas où il ne la connaîtrait pas déjà ! Ainsi Raskolnikov veut faire avouer à Porphiri ce que Porphori veut faire avouer à Raskolnikov alors que celui-ci ne rêve, au fond de lui-même, qu’au moment où enfin il avouera son crime ! Mais aussi, à qui avouer son crime ? On sait déjà qu’il l’avouera à Sonia, dans une des scènes les plus bouleversantes du roman, parce que Sonia est pure et innocente, qu’elle a été aussi l’amie de Lizaveta (la sœur de l’usurière) et donc recueille l’aura de la victime, et puis aussi qu’une relation se noue entre les deux personnages qui est peut-être cet amour que recherche l’étudiant. Dostoïevski nous dévoilerait ainsi que l’amour est cette relation qui unit deux êtres autour d’un aveu.

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Quelque chose traverse aussi ce grand roman : l’incertitude entre états de veille et de sommeil. Si l’on n’y prend pas garde, on pourrait bien prendre un épisode de rêve pour un épisode éveillé, et réciproquement. Il faut sans arrêt faire attention aux indications du genre : « Il s’assoupit », ou bien à la fin d’un long passage : « il s’éveilla » car nous partageons avec le personnage un monde où le rêve et la veille sont presque indistincts. Ne pourrait-on pas d’ailleurs finir par penser que ce fameux meurtre, il ne l’a jamais commis, ou seulement en rêve ? Il semble pourtant que le double meurtre ait bien eu lieu, et quand, vers la fin de la troisième partie, Raskolnikov s’assoupit de nouveau, une deuxième version du meurtre a lieu, où il frappe la vieille avec la même hache, à coups redoublés, mais il a beau se pencher pour voir le visage mort, il ne voit toujours qu’un visage hilare. La vieille se moque de lui. Là, nous sommes dans le rêve, nous le savons par quelques indices discrets mais au début de la séquence, nous ne le savons pas vraiment, nous sommes tourneboulés. Ce rêve s’enchaîne à ses ruminations moroses. Dans ses songes fous, il s’est enivré à l’idée qu’elle n’était qu’un pou, et qu’il était justifié à l’exterminer (on est horrifié en pensant que c’était le même mot qu’utilisaient les nazis à propos de ceux qu’ils exterminaient dans les camps) mais il réalise alors avec angoisse que « le pou »… c’est peut-être bien lui. Les choses se retournent, les valeurs se confondent… comme parfois dans la « vraie vie » serait-on tenté de dire, au cours de ces brefs instants de confusion où nous ne savons plus très bien qui nous sommes, ce que nous pensons vraiment, à qui nous nous identifions : sommes-nous « de gauche », sommes-nous « de droite », honnêtement, nous ne le savons plus très bien, la question nous paraît aussi absurde que si nous la posions à propos d’un Raskolnikov qui, dans ses moments les plus exaltés, à la fois rêve de secourir les plus humbles et se compare à Napoléon.

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Raskolnikov se voit en Napoléon… alors qu’après ce qu’on voit et entend à propos de l’empereur, ces jours-ci, pour la célébration de son bicentenaire (belle émission sur Arte concernant son rapport à la mort, par exemple) on serait plutôt tenté de penser que celui-ci, au contraire, n’était qu’un Raskolnikov, mais un Raskolnikov ayant vécu jusqu’au bout et sans remord son rêve ou plutôt son cauchemar. Ce fameux Bonaparte était un fou, il faut être fou pour se saisir du pouvoir comme il l’a fait, il faut être fou pour s’exposer sur le pont d’Arcole, rêver de conquérir l’Egypte et, après, l’Inde, pour aller traquer le tsar chez lui et en revenir par un hiver terrible, fou encore pour avoir cru que l’on pouvait revenir de l’île d’Elbe et reprendre le pouvoir, de s’exposer aux tirs des grenadiers du roi au bord du lac de Laffrey avant de poursuivre la route vers Grenoble, Lyon et puis Paris, fou pour croire qu’il allait « se refaire » en livrant bataille aux coalisés, seul contre tous dans la triste plaine de Waterloo… mais avec Napoléon, les rêves et les cauchemars se traduisent dans le réel, les « incidents » d’un réseau (réseau de neurones s’entend ici) provoquent les cataclysmes de l’Histoire qui est un autre réseau, mais avec des effets beaucoup plus graves, amplifiés, qui se chiffrent en nombre de morts et de villes détruites.

Voilà un sujet de réflexion fascinant : comment ça passe d’un réseau inconscient à un réseau sociétal, du psychisme d’un individu à l’Histoire, interconnexion de réseaux disait je ne sais plus quel spécialiste de sciences cognitives, mais comment s’opère le passage de l’un à l’autre ?

Raskolnikov, lui, n’aura fait que deux victimes, ce n’est pas beaucoup, après tout. C’est déjà trop. Nul ne sait si Napoléon a ruminé comme l’a fait l’anti-héros russe, la souffrance et le remords d’avoir provoqué tant d’homicides.

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Carnet de lecture : « Crime et châtiment » (1), nos êtres divisés

Au premier regard, il y a peu d’œuvres littéraires qui parleraient véritablement du corps, tout ce que nous lisons en général parlerait plutôt de représentations, d’idées, de sentiments, d’une idéalisation du corps mais pas du corps en lui-même. Dommage, nous disons-nous, car que sommes-nous en premier si ce n’est un corps ? Et puis, on se reprend, si nous pensons cela, c’est peut-être parce que nous n’avons pas une image du corps correspondant à la réalité, et nous verrons plus loin que, là encore, le « cas Dostoïevski » nous instruit.

Qu’est-ce qu’un corps ? En quoi s’identifie-t-il à un « soi » ? Ces questions concernent bien sûr la biologie et la médecine. Je lisais récemment un beau billet d’une dame avec qui je me suis fait « ami » sur Facebook car j’étais tombé par hasard sur ses réflexions à propos de la médecine, du corps donc, et de la pandémie, et que ces réflexions m’avaient intéressé. Ce billet était intitulé « l’homme sans frontière » et commençait ainsi : « L’homme forme un continuum avec le temps et l’espace, dont la séparation sous la forme d’une enveloppe corporelle est bien illusoire. Dans le temps, parce qu’il est une mosaïque de tous les êtres vivants dont il descend le long de l’arbre de la vie et qui ont laissé une empreinte dans chaque partie de son corps, aussi bien génétique qu’anatomique, et dans l’espace, parce qu’à chaque instant, le monde qui l’entoure et les vivants qui le constituent pénètrent son enveloppe dans un mouvement continu entre ce qui apparaît comme extérieur et intérieur ». (Sophie Buys possède aussi un blog sur le site de Médiapart). Après avoir raconté comment nous descendons d’une bactérie primitive « qui s’est transformée au cours de l’évolution en une cellule de plus en plus complexe », elle disait cette chose étonnante : « Nous gardons tous la trace mnésique, l’empreinte des bactéries au sein de chacune des milliards de nos cellules sous la forme de la mitochondrie, organite chargé du traitement de ce toxique qu’est l’oxygène. Ainsi nous, les humains, devons à un microorganisme en apparence élémentaire et délétère, le simple fait d’exister, grâce à son adoption au sein de nos cellules devenues hôtes, et une co-évolution bénéfique. Car la véritable respiration est mitochondriale. C’est là que s’effectuent les échanges d’oxygène et de gaz carbonique (c’est moi qui souligne). Entre quinze et vingt fois par minute, le souffle pénètre mes poumons pour aller nourrir mes cellules de molécules chimiques, entraînant avec lui des matériaux vivants qui sont évacués, ou persistent, se déposent, s’incorporent voire modifient l’architecture de mes tissus. Dans ce souffle, il y a matière à transformation permanente de ce qui était, si bien que mon « moi », mes tissus, ce que je crois m’appartenir en propre, que j’imagine à l’intérieur de mon corps, n’existe déjà plus d’une minute à l’autre ».

J’y repensais l’autre nuit au cours d’une brève insomnie pendant laquelle « j’écoutais mon corps », je mets des guillemets autour de l’expression car elle laisserait supposer que mon corps est cette entité stable et indépendante qui a quelque chose à me dire, alors que l’on comprend, à se mettre à l’écoute justement, que ce n’est pas cette masse corporelle qui s’exprime mais cet amas de souffles, de flux, de respirations et d’échanges en quoi nous nous résumons à chaque seconde. Ces échanges nous font sentir que nous ne sommes pas enclos dans une enveloppe-barrière, mais au contraire existant selon un vague diffus autour de ce que nous prenons pour nous. Ces flux et ces humeurs qui nous parcourent sont comme des flux de particules qui peuvent atteindre à certains moments une stabilité puis à d’autres au contraire se dissiper et donner lieu au chaos. Le miracle est que cela tienne ensemble suffisamment longtemps pour que nous puissions dire « je » ou bien « moi ». Nos points de stabilité peuvent se situer à différents niveaux d’énergie, certains sont assez hauts dans le spectre, ils nous procurent une sensation de joie interne, ils coïncident avec un sentiment de plus d’être, mais d’autres malheureusement sont assez bas et nous procurent un sentiment de moins d’être, autrement dit d’angoisse, voire même de désespoir et de dépression. J’ai la chance que mon « moi » se stabilise assez souvent au degré « haut » de cette hiérarchie des états. Mais je saisis alors combien ce point d’équilibre est fragile, sans arrêt menacé. Freud a eu des intuitions de génie, je crois qu’il avait assez bien perçu cela (et d’ailleurs ses références multiples à la thermodynamique, notamment dans sa « métapsychologie », le prouvent), ces états chez lui seraient symbolisés sous les appellations d’Eros et Thanatos. Face à l’image du corps tel que conçu par la philosophie classique, avec son « centre de fonctionnement » situé dans le cerveau et qui figurerait une sorte de tour de contrôle, s’oppose ainsi celle d’un nuage diffus siège de multiples interactions sans cesse déformable et dont le centre n’existerait pas…

Or, il existe bien un « soi », celui dont nous parlent les infectiologues, qui est déterminé comme l’ensemble des organes auxquels ne s’en prennent pas « nos » anticorps, car eux savent voir ce qui est « étranger » et le distinguer de ce qui est « nous », c’est un mystère, en tout cas pour moi – mais peut-être certains lecteurs ou lectrices peuvent me renseigner davantage – mais on perçoit aussi comme, même là, il n’y a pas d’assise définitive, puisque des maladies comme la Covid, à ce qu’on dit (voir l’interview de Jean-Pierre Dupuy dans l’Obs), parviendraient à perturber cette reconnaissance automatique et finiraient par abolir cette faculté de discernement… conduisant au chaos, aux « orages cytokiniques » et à la mort.

Il y a un « je » au sens médical, non seulement celui qui vient de notre système immunitaire, qui est unique, mais aussi celui qui résume une histoire : « Ainsi lorsque je dis « je », j’inclus dans ce qui me constitue ce microbiote qui m’est propre car singulier, constituant en quelque sorte une carte d’identité invisible dans laquelle on retrouve la trace de mon histoire : celle de mes ancêtres qui me l’ont légué à la naissance au contact de la flore vaginale et environnementale, puis de mon alimentation, de mon hygiène, des médicaments que j’ai pris, des maladies dont j’ai été atteints et enfin de mon environnement, en particulier lors des premières années de ma vie ». (Sophie Buys, op. cit.)

Le rapport avec le « je » psychique n’est bien sûr pas évident à établir, sans doute la pensée freudienne a-t-elle beaucoup contribué à nous l’expliquer au travers de ses différentes « topiques » de l’inconscient (impossible à développer ici dans un aussi court espace). Mais on peut aussi revenir à notre sujet des billets récents : Dostoïevski. Des commentateurs ont noté la relative absence du corps (ou des corps) dans son œuvre. Julia Kristeva dit : « Il est vrai que l’image du corps, portraits et détails physiques manquent souvent aux personnages essentiels de ses romans, à peine esquissés, ou au contraire fortement silhouettés, qui se font submerger par la voix des idées ».

Mais c’est pour ajouter aussitôt que « le corps n’est pas vraiment oublié par Dostoïevski, comme il peut le laisser croire. Car un érotisme sans organes désobjectalise l’homme dostoïevskien ». Cela tiendrait encore du mystère si nous ne mettions pas en comparaison ce que Kristeva nomme « l’homme dostoïevskien » et la conception du corps mentionnée ci-dessus, qui pourrait s’étendre à celle du psychisme. Un érotisme sans organes est un érotisme diffus, non véritablement localisé, « décalé » en quelque sorte. Il ne viendrait pas à l’idée de Raskolnikov, par exemple, de « profiter » des propositions de Sonia la première fois qu’il la rencontre et qu’elle est dans son rôle de prostituée. Immédiatement il voit en elle autre chose qu’une prostituée. Il est frappant que toutes les traductions notent avec insistance le fait que « propreté » et « pureté » se disent par un même mot en russe et que justement, le narrateur joue sur les mots quand il fait dire à Marmeladov que la jeune femme doit veiller à sa « propreté » (ce qui occasionne des frais) et que Rodion entend évidemment « pureté »…

La richesse du roman tient ainsi à ce que « idées » et « pulsions », angoisses et remords, misère des lieux et misère des corps sont sans arrêt mêlés les uns aux autres, dans une sorte de continuum qui nous fait oublier une démarcation nette entre corps et esprit (pour dire vite), ou plutôt entre le « je » et son environnement. La maladie de Raskolnikov est exactement corrélée à ses souvenirs (réels ou fantasmés) des actes qu’il a commis, et son « cagibi » qui se rétrécit est à l’image de son cerveau sous l’emprise de ses obsessions funestes : lorsqu’on lui parle (qu’il s’agisse de Razoumikhine, de Loujine ou de Nastassia) il tourne la tête de l’autre côté mais alors il bute immédiatement contre le mur lépreux de son logis. Il n’y a pas d’issue. La littérature ici « ne parle pas » du corps car elle est toute entière déjà dans le corps, un corps vaste, qui déborde les limites du « corps visible », le langage ne peut évidemment au premier abord que véhiculer des représentations (car la langue, c’est cela, un signe pour un objet, puis un signe pour un autre, mais de toutes façons des signes) mais dans la littérature et plus particulièrement chez Dostoïevski, elles deviennent des entités réelles, concrètes, les « idées » deviennent des personnages, leur univers est homologue à celui, tentaculaire, de la ville et de ses bas-fonds (on sait le rôle énorme que joue Saint-Pétersbourg dans les romans du grand écrivain russe, et ce n’est pas seulement pour fournir un « décor »).

Personnages clivés, disais-je dans mon billet précédent, mais nous sommes tous clivés, disais-je encore en un commentaire sur le blog de Joséphine Lanesem (qui partait dans une envolée spiritualiste). Exemple de cela : Raskolnikov est ce personnage qui, à la fois, est capable de donner tout le maigre argent qu’il possède pour aider Catherine Ivanovna et vingt roubles acquis par sa mère pour payer les funérailles d’un Marméladov qui ne lui est rien, et de laisser une pauvre femme ivrogne se jeter du haut du pont de X… au-dessus de la Neva, à côté de lui, sans qu’il ne fasse un geste, dans son indifférence la plus totale. Où je me reconnais, et sans doute tout un chacun se reconnaît, car autant je serais capable de tout sacrifier pour un enfant malade, autant je le suis aussi de laisser mourir un SDF au coin de ma rue en l’ignorant totalement… Dostoïevski nous apprend ainsi tout de la nature humaine. Il ne servirait à rien de « culpabiliser », de se mortifier en battant sa coulpe, ou de se faire horreur pour cela : c’est juste la nature humaine qui est ainsi, de la même façon que le soleil peut être en même temps une merveilleuse source de vie et un implacable astre de la mort. Le Bien ? Le Mal ? Peu de place à vrai dire pour ces entités métaphysiques. Tout juste pourrait-on parler du positif et du négatif à l’œuvre partout dans la nature, de ces oppositions permanentes, de ces clivages qui existent jusqu’au plus intime de notre être. L’Un n’existe pas (réponse à Joséphine), c’est de l’idéalisme que d’y croire. A la place n’existe que le multiple, le divers, le divisé… C’est je crois, une position matérialiste (et oui…) en tout cas j’ai appris cela de la philosophie d’Alain Badiou (souvent détesté, mais justement, lui aussi a sa part d’ombre!) dont l’ontologie se construit sur la théorie des ensembles laquelle reconnaît justement qu’il n’est pas d’Un… puisque l’ensemble de tous les ensembles ne peut pas exister (cela est prouvable). L’Un ici serait le signifiant ultime, celui auquel il serait toujours possible de s’en remettre, se réalisant sous diverses formes : le Sens, la Vérité, l’Absolu, le Bien etc. on pourrait l’appeler comme on veut, on serait sûr que toutes les « multiplicités » (les divers sens, les diverses vérités, les divers bien…) en dériveraient sagement. Qui possèderait le Bien serait dans le Bien, définitivement, rien ne pourrait par définition même le rendre « mauvais » ou « méchant », qui serait dans le Vrai une fois pour toutes détiendrait les vérités, qui aurait accès au Sens connaîtrait le sens de tous les phénomènes etc. Or, justement, ce que nous montrent Dostoïevski et d’autres grands auteurs (mais je ne les ai pas tous à l’esprit en ce moment, sans doute y aurait-il Shakespeare, peut-être Faulkner…) c’est le contraire. Qui peut faire le bien une fois ne le fera pas toujours, qui dit vrai une fois n’en hérite pas pour autant de pouvoir dire le vrai toujours, et ainsi de suite. Et il en va de même également pour le côté « négatif » ou sombre… qui a fait le mal une fois n’est pas condamné à faire le mal toujours, qui s’est trompé une fois peut retrouver un chemin vers une vérité. Ce qui nous conduit à être compréhensif envers autrui, à développer une éthique du rachat et de la miséricorde même si nous ne nous sentons pas « religieux » au fond de nous-mêmes.

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Louées soient les grandes œuvres

J’ai évoqué dans mon billet précédent le fantôme de Fedor Dostoïevski à propos du compte-rendu de ma lecture du dernier roman de Nancy Huston, et je me demandais comment il se faisait que l’œuvre d’un Dostoïevski ou d’un Mann pouvait être plus « parlante » qu’un roman contemporain portant sur des thématiques actuelles. Ma lectrice fidèle Debra a répondu en mettant cela sur le dos de notre « confort ». J’avais aussi, dans ce billet, pointé le « confort » de notre position, parlant de « cette culpabilité, cette angoisse » que nous devrions ressentir « qui devrait nous faire penser que nous sommes à tout jamais condamnables, blâmables parce que nous sommes « beiges », que nous sommes hommes, que nous profitons sans arrêt de ce qu’un système a pu produire de richesses et de confort sur le dos, la sueur, le sang de milliards d’hommes et de femmes qui ont en effet été envoyés en esclavage ». Debra dit : « Nous vivons, dans l’ensemble, des vies édulcorées, et nous avons besoin de réveiller nos pauvres âmes endormies en nous indignant sur le passé, sur les forfaits de nos ancêtres ». Je passe sur l’implicite selon lequel nos ancêtres auraient commis de simples « forfaits » dont nous pourrions nous estimer affranchis à bon compte. Je reprends seulement l’idée que cela laisserait entendre qu’une bonne partie de la littérature contemporaine a ceci comme objet : tenter de réveiller nos pauvres âmes endormies, autrement dit nous réchauffer un peu en nous faisant sortir de notre torpeur, que dis-je, de notre hibernation face aux douleurs et misères qui sont encore actuelles. Mais bien souvent, elle n’y arrive pas, et cela parce qu’elle-même se trouve prisonnière de cette tendance à la facilité causée par notre confort : il s’agit d’aller vite, d’aller droit au but, sans s’embarrasser de longues conversations et débats. On n’a pas le temps de faire s’affronter des idées dissemblables, il est plus commode, plus rapide de poser une fois pour toutes que certaines sont naturellement supérieures. Alors que cette supériorité si jamais elle existe ne pourrait être qu’à se prouver sans cesse.

J’observe, dans ma modeste existence de retraité ayant parcouru presque les trois-quarts d’un siècle, les changements, les mutations, les revirements que tout un chacun a pu subir. Quelles idées en nous n’avons-nous pas besoin de revisiter pour les critiquer ou pour les enrichir, pour les abandonner ou bien au contraire les enraciner davantage ? Le dialogue devrait être permanent, avec d’autres idées, d’autres réflexions. Les grands auteurs, comme ceux que j’ai déjà cités, nous en donnent l’occasion, ce qui fait toute leur force. Bakhtine appelait cela « dialogisme », on a aussi parlé de « polyphonie ». Se replonger dans ces œuvres est donc une nécessité.

C’est un peu par hasard que ma porte d’entrée vers une relecture de Dostoïevski fut ce petit livre, déjà mentionné, de Julia Kristeva. Je l’avais acheté car je voulais juste savoir ce qu’une psychanalyste comme elle pouvait en dire. Cela m’a intéressé mais m’a aussi laissé parfois dans la perplexité. A certains égards, l’auteur russe aura anticipé l’œuvre de Freud, notamment par la part qu’il fait jouer au rêve, mais aussi par l’attention mise sur les comportements névrotiques ou sur des ambivalences que seul le regard du psychiatre peut élucider, mais l’importation d’un vocabulaire lacanien n’est pas de nature à rendre toujours très clair ce rapprochement possible entre Freud et Dostoïevski ! « On appellera ce lieu où la névrose s’effrite et où les démons dostoïevskiens affluent : « clivage », « coupure », ou « refente du sujet » » est-il dit p.21, et cela peut sembler assez mystérieux au non-spécialiste, mais peut-être aura-t-il fallu lire Névrose et psychose de 1924 ou bien Le Clivage du moi dans les processus de défense de 1937. Gardons-en toutefois l’idée que nous sommes tous et toutes plus ou moins « clivés », ce qui signifie que notre Moi fait coexister différentes manières de résister aux assauts de « la réalité », entre autres le fantasme et même la perversion, et que certains esprits ayant subi des épreuves particulièrement agressives, qui les ont ébranlés au point de laisser ouverte la cicatrice ainsi créée, sont plus lucides que d’autres à propos de cette division.

Dédoublés nous sommes, au quotidien, par la séparation étanche entre la vie diurne qui tend à la paix et la destructivité sauvage de la vie onirique ; dédoublés, nous évoluons aussi dans l’idéologie et la mystique des groupes et des communautés, qui préservent les liens internes en projetant le réprouvé sur les autres.

C’est ce que dit la psychanalyste, et nous permet de voir en effet ce qu’il y aura d’extrêmement marquant chez Dostoïevski : à la fois le récit du tourment individuel (il est vrai que le rêve joue un rôle terrible en nous) et celui de la vie sociale : liens qui sont sans arrêt proches de la rupture et pour le maintien desquels il faut lutter sans fin, groupes qui sont destinés à se scinder, échec presque toujours là des entreprises collectives (éternel travail – digne de ceux d’Hercule – auquel a à faire face le politique : réaliser l’Unité…)

Kristeva insiste particulièrement sur les profonds troubles psychique et physique dont souffrait le grand écrivain russe. Elle serait prête à y voir la source de son génie.

Très tôt, Dostoïevski avait réalisé que l’explosion épileptique, ses auras, ses douleurs et peurs le mettaient au contact d’une dimension essentielle de la condition humaine : avec l’avènement et l’éclipse du sens. Il était capable d’enregistrer, en voix et récits, l’embrasement hypersynchrone des neurones, la respiration bruyante et étranglée de la crise, les décharges encore chargées d’énergie. (p.22).

Elle parle ainsi du « brouillard des fantasmes névrotiques » qu’il parvint à percer de manière héroïque par l’écriture. Comme si le vrai génie littéraire n’était atteint que dans le paroxysme de la maladie, de la souffrance, voire de la folie, et dans le voisinage de la mort. Thomas Mann semble ne pas avoir dit autre chose à propos de l’écrivain russe qu’il admirait, dans un essai célèbre qu’il écrivit sur lui. Cela ne va pas sans nous surprendre quand on sort de la lecture de la Montagne magique, où le discutant Settembrini (souvent présenté comme le porte-parole de l’auteur) dénigre la position qui voudrait que l’on voie dans la maladie un atout, voire une supériorité, alors que c’est son adversaire, Naphta, qui défend l’idée selon laquelle la maladie ou la folie confèrerait à son porteur une sorte de génie : « certains hommes, en toute conscience et de leur plein gré, ont succombé à la maladie et à la folie afin d’acquérir pour l’humanité des connaissances qui, obtenues grâce à la folie, étaient devenues de la santé, et dont la possession et la jouissance, après ce sacrifice héroïque, ne ressortent plus à la maladie ni à la folie » (p. 712).

Y aurait-il donc deux versants de la littérature, une « littérature de bien portants » et une « littérature de malades » ? En quoi se différencieraient-elles ? Qu’est-ce que la seconde aurait à nous dire que la première ne nous dirait pas ou alors, très imparfaitement ?

Ces questions sont importantes, car la réponse qu’on leur donne permettrait peut-être d’expliquer la distinction que l’on peut faire entre plusieurs types de littérature, dont l’une aurait la faculté de nous transformer, de générer en nous des états limites capables de résoudre nos propres difficultés et problèmes, de nous ouvrir à des manières de voir le réel que nous ignorions, alors que d’autres se contenteraient d’illustrer des positions déjà connues ou des manières de voir déjà acquises. Cette littérature « de transformation » trouverait sa source dans le pouvoir particulier qu’ont certains écrivains de nous révéler des états et des situations que nous ne pourrions imaginer sans leur travail, qui serait lui-même basé sur la nature scindée, clivée, donc souffrante, de leur être.

A côté de cette littérature, existeraient d’autres types, mais qui n’atteindraient pas (ou pas tout à fait) ce pouvoir de révélation. On a déjà introduit la notion de « littérature de consolation » (cf. Alexandre Gelfen) pour désigner une partie de cette seconde sorte de littérature. Les romans appartenant à cette catégorie nous aideraient à soulager notre malaise en nous montrant des personnages en lesquels nous pourrions nous projeter et qui résoudraient leurs problèmes « pour nous », à notre place. Je parlerais aussi volontiers de « littérature de combat » pour désigner une sorte où il s’agit de partir uniquement d’idées déjà construites et bien acquises en se battant pour elles sans trop entrer dans la dimension dialogique de débat inévitable qui servirait à les étayer. Là aussi, il nous suffirait de nous identifier à la position proposée comme « bonne », sans envisager aucune modification de notre point de vue.

La littérature qui peut nous transformer serait par exemple celle d’un Dostoïevski. Si on parvient à deviner ce que veut dire Julia Kristeva, on pourrait dire que cette littérature a la particularité de naître de la possibilité pour l’auteur d’atteindre la base même sur laquelle il s’est constitué comme sujet (ce qu’elle appelle « refente du sujet ») au cours d’événements, de traumatismes et de souffrances qui lui ont fait voir – parfois en un éclair – une vérité sur lui-même qui serait aussi vérité accessible à tout autre « soi-même » dans la mesure où, à ce niveau primitif de la conscience, nous serions tous semblables.

Je traduirai cela en disant qu’au cours de la vie d’un sujet, des accidents surviennent de nature à le détruire pour qu’il se reconstruise ensuite, mais toujours avec une faille, une fêlure, à partir de quoi le récit se (re)met en branle et met en avant des scènes fantastiques, inoubliables qui, elles-mêmes finiront par entrer dans les failles, les fêlures du sujet lecteur, modifiant sa vie, infléchissant ses pensées, l’induisant vers une autre mentalité, vers plus de compréhension, d’empathie, de douceur peut-être.

Et là est sans doute tout ce que l’on pourrait attendre de la littérature, et c’est déjà beaucoup parce qu’on ne peut pas en attendre un changement global, comme le serait une révolution ou un changement de société ou une bifurcation de l’Histoire, mais juste (juste!) un changement de nous-mêmes en tant qu’individualité qui, peut-être (peut-être!) sera enclin à un peu plus de bonté sur cette Terre, et à faire moins de mal et délivrer moins de souffrance aux autres, à ses semblables…

Et les personnages de Dostoïevski seraient des exemples, de même que quelques scènes fameuses qui nous restent en mémoire. Le personnage de l’Idiot par exemple, ou celui de la Sonia de Raskolnikov dans Crime et châtiment. Et comme scène, celle, magnifique, justement, de ce dernier roman où Sonia reçoit les aveux de Rodion Raskolnikov tout en lui conservant son amour.

Ceci est une vision, je le concède, très romantique de la littérature, qui ne pourrait être produite dans ces conditions que par des esprits ayant de bien particulières tendances à la mélancolie, voire au suicide. Une conception qui nous gêne aujourd’hui car l’idéologie du bonheur a triomphé : il faut imaginer le créateur heureux. Et qui possède son corollaire : l’impossibilité pour nous d’atteindre à ce génie si nous n’avons pas connu ces effondrements, ces failles, ces souffrances du sujet. Sans ces failles, tout juste serions-nous capables par un effort patient de nous ouvrir à elles, pour notre plus grand bien, celui d’être capable de comprendre et de compatir (selon le beau titre que Frédéric Boyer a donné à un livre qu’il a écrit sur Dostoïevski – mais que j’ai égaré). D’où évidemment la nécessité de lire ces grandes œuvres, encore et toujours, car elles seules seraient en mesure de nous donner l’accès à ce que nous ne pouvons pas deviner par nous-mêmes chez les autres et donc à leur ouvrir notre cœur, accroissant ainsi notre pouvoir de compassion.

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Nancy Huston et l’oubli des origines

Après s’être immergé dans un monde tel que celui de la Montagne magique, il est difficile de s’en extraire et de trouver comparaison dans des publications plus actuelles. On a envie de continuer sur le même sommet. Sans pour autant mépriser la production littéraire contemporaine, laquelle ne faiblit pas, de nouvelles œuvres paraissant sans cesse, méritant notre attention en ce qu’elles nous renseignent, tels des sismogrammes, sur les vibrations de notre époque.

Un récit contemporain renfermant tous les thèmes les plus actuels

Je trouve qu’on parle bien peu du dernier livre de Nancy Huston (Arbre de l’oubli). Pourquoi ? Elle agace peut-être. Elle agace les critiques littéraires, les journalistes et peut-être même ses lecteurs et lectrices par des prises de position trop attendues, des insistances lourdes, une parole et une écriture parfois relâchées. Ce dernier roman est vite lu, et la construction en est simple : présenter les vies de trois générations de personnages à coup d’instantanés datés et mis dans le désordre, chaque chapitre précédé d’un lieu et d’une date… Ouagadougou, 2016, Bronx, 1945, Manhattan, 2010… L’action se passe principalement aux Etats-Unis, New-York, Nashua, Baltimore… On rencontre des natifs de Port-aux-Princes ou du Kenya, des descendants d’esclaves, des femmes qui ont subi des attouchements sexuels dans leur enfance – à la base de troubles psychiques qui ont conduit des écrivaines comme Sylvia Plath ou Virginia Woolf vers le suicide – des Américains fiers de l’être, des hommes et des femmes marrons (puisque jamais Nancy Huston n’utilise les qualificatifs « blanc » et « noir », mais ceux de « beige » et « marron », ce qui lui évite bien sûr de se servir de mots trop connotés, trop pris dans l’entrelacs des insultes et des identifications, on comprend cela). Au centre, une famille juive, aux oncles, tantes, grands-parents exterminés au cours de la Shoah, ce sont les Rabinstein, qui ont deux fils, Jeremy et Joël, c’est ce dernier qui émergera le plus souvent de la somme de ces chapitres. On apprend donc des choses parfois étonnantes sur les Juifs orthodoxes (par exemple le fait qu’un rabbin ne puisse officier s’il a eu des rêves impurs la nuit précédant son office). Joël Rabinstein aura deux femmes dont l’une, Lili-Rose, est la fille du couple américain de Nashua, et la mère non biologique de la jeune femme à qui s’adresse Nancy Huston de manière privilégiée : Shayna. Enfant née par GPA d’une mère biologique originaire d’Afrique. Ce point, évidemment, est désormais central: toute sa jeune vie, la question de ses origines l’obsède, quel fut le passé de ses ancêtres ? Un passé d’esclave (de l’art et de la manière de mêler deux problématiques contemporaines en une seule). Esclave peut-être parti de la côte béninoise, là où se trouvait, à Ouidah, un « arbre de l’oubli », autour duquel ceux et celles que l’on embarquait de force tournaient sept ou neuf fois pour y déposer leurs souvenirs (cet arbre n’existe plus, il a été remplacé par un monument que j’ai vu il y a quelques années)

On critique ou on ignore la romancière, et pourtant, de mon point de vue, elle est très forte. Incroyablement habile à recoller des histoires, peut-être des histoires entendues autour d’elle, ou parfois inventées de toute pièce, mais cette différence ne compte pas : toutes ces histoires font mouche, touchent en plein cœur leur cible. Il y est toujours question du racisme, des violences faites aux femmes, des séquelles de la Shoah. Autrement dit de ce qui fait encore notre siècle.

D’où vient ma réserve ? De ce que, lisant ce texte, on ne ressent pas tout à fait ce que l’auteure voudrait probablement nous faire ressentir… cette culpabilité, cette angoisse, qui devrait nous faire penser que nous sommes à tout jamais condamnables, blâmables parce que nous sommes « beiges », que nous sommes hommes, que nous profitons sans arrêt de ce qu’un système a pu produire de richesses et de confort sur le dos, la sueur, le sang de milliards d’hommes et de femmes qui ont en effet été envoyés en esclavage, en effet été exploités au fond des mines d’argent, brutalisés, écrasés (ce que Nancy Huston ne dit pas car elle ne peut sûrement pas tout dire et qu’il faut bien qu’elle privilégie certains faits par rapport à d’autres, c’est qu’il y eut aussi tous ces esclaves envoyés dès le XVIème siècle, après la conquête espagnole, en Bolivie, pour extraire l’argent et frapper les pièces de monnaie, après que tous les natifs de cette terre eussent été déjà morts, et que ces esclaves une fois qu’ils avaient débarqué sur le sol sud-américain et mis à la tâche ne voyaient plus jamais le jour jusqu’à l’heure de leur mort).

Peut-être n’est-ce pas assez au niveau du cri, reste au niveau du récit conventionnel, de la surface, et nos yeux ayant déjà vu et lu tellement d’horreurs, ne nous fait plus grand-chose, comme un récit en passant, qu’on serait prêt à oublier, alors que tout cela, pour être dit et nous marquer au fond de nous-mêmes, requiert de plonger dans plus de littérature, et d’approfondir ce que nous entendons par cela, et qui n’affleure sûrement que chez de grands auteurs comme Thomas Mann ou Fédor Dostoïevski dont la lecture récente d’un livre de Julia Kristeva m’a donné envie de (re)lire quelques œuvres marquantes (ce livre est une anthologie de fragments du grand auteur russe assortie d’un commentaire d’inspiration très psychanalytique dont je n’ai pas tout compris, dois-je franchement avouer). (Mais d’où vient que l’œuvre d’un Dostoïevski ou d’un Mann serait plus « parlante » qu’un roman contemporain portant sur les thématiques les plus actuelles ?).

Pourtant Nancy Huston nous a donné dans le passé des exemples de cette littérature dont je parle ici, qui fournit des personnages inoubliables parce qu’ils sortent comme des cris de quelque faille, ou d’un gisement sous-terrain (ce que Kristeva nomme la « refente du sujet »). C’était le cas de son avant-dernier roman, Le club des miracles relatifs (dont j’ai parlé ici), une histoire incroyable avec une construction stupéfiante : le lecteur inattentif pourrait facilement rater l’essentiel, ce qui se dit entre les lignes et les chapitres mais jamais de façon explicite. Autrement dit un livre organisé autour d’une béance multiple, marquée par l’absence de l’action principale, autant que par la faille terrible au cœur du personnage central, Varian, un jeune garçon singulier qui fait l’expérience de la plus complète dispersion mentale, et qui trouve en désespoir de cause à s’embaucher sur un site d’extraction de sables bitumineux en plein centre de l’Alberta. L’autrice développe ici un parallèle entre ces deux types de béances : celle du sujet humain, et celle du sol désormais ouvert à l’exploitation sans fin.

Dans Arbre de l’oubli, le personnage de Shayna ne serait pas loin de ce Varian (noter la curieuse prémonition de l’écrivaine… appeler « Varian » un personnage dont on peut dire qu’il est toxique, bien avant qu’on n’évoque même la possibilité d’une pandémie liée à un virus aux multiples variants…) car elle aussi nous montre un manque abyssal, avec une plongée sans fin vers les origines, mais qui nous conduit au vide, à l’absence, comment retrouver ses traces lorsqu’elles ont été à ce point effacées, et que les souvenirs ont bel et bien été enterrés au pied de cet arbre de la côte ouest de l’Afrique ? Shayna, comme Varian, nous laisse aussi sur notre doute, nos interrogations quant à l’existence même de ce que nous soupçonnons et qui, dans les deux cas, est à peine suggéré.

Ainsi, en parlant de Nancy Huston, j’ai pensé à Dostoïevski, pour ses personnages, à lui aussi, inclassables et dépassant le pouvoir de nos pauvres imaginations, qu’il s’agisse du prince Mychkine ou de la Sonia de Raskolnikov, je lui demande pardon, je sais que c’est une femme pleine de bonté et d’intelligence, et cette comparaison ne devrait pas trop lui déplaire, il ne faut évidemment pas qu’elle croie que je lui « préfère » Dostoïevski ou Mann parce que ce sont des hommes, il y a d’autres femmes aussi sur qui j’aurais pu prendre exemple, comme Virginia Woolf (qu’elle cite) ou bien Marguerite Duras, et puis aussi Sylvia Plath (qu’elle cite aussi) etc. etc. Je crois que la schize entre homme et femme n’importe pas beaucoup à ce niveau-là…. La haute littérature conduit à son effacement au profit d’autres : conscient / inconscient, rêve / réalité … Nous sommes tous et toutes, hommes ou femmes, enfants d’une faille que nous ne comblerons jamais.

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Carnet de lecture: Montagne magique (III), où tout sombre dans l’apocalypse guerrière

Dernier bout de chemin avec Thomas Mann et la Montagne magique… Pour un peu, ce serait comme la dernière étape d’un trek de montagne où l’on est à la fois heureux d’arriver puisque les souffrances de la marche vont s’apaiser et qu’on va se reposer à l’ombre d’un parasol, sirotant une eau gazeuse ou bien un verre de vin blanc, et déjà dans le regret d’un effort de longue durée qui nous aura permis de mieux faire connaissance avec nous-mêmes, notre résistance physique, et surtout de nous remplir le regard de ces vues aériennes un tant soit peu mystiques qui auront parsemé notre parcours. La dernière étape est souvent facile car elle est en descente et déjà les cheminées fument, des bêtes paissent dans les prairies et des paysans entrent le foin à grand renfort de cris et de chants. Bref, l’humanité est de retour. Or, ce n’est pas tout à fait comme cela que se passe la toute dernière partie de ce long roman. Elle connaît ses propres péripéties, les unes dépendant des chapitres précédents et les autres tout à fait nouvelles, indépendantes d’eux. Parmi les premières, figure ce numéro de bravoure que constitue le retour (enfin!) de madame Chauchat. L’inconvénient est qu’elle ne revient pas seule mais accompagnée d’un homme tonitruant, imposant et même spectaculaire en la personne d’un colon hollandais qui s’est enrichi dans la culture du café dans la lointaine île de Java. L’homme se nomme Mynheer Peeperkorn, il se comporte en chevalier servant de madame, vivant dans le même appartement, au grand dam de Hans Castorp qui voit avec désespoir disparaître ses plans de (re)conquête de l’être aimé. Les retrouvailles de Hans et de Clavdia Chauchat ne sont pas empreintes, au premier abord, d’une réelle chaleur… Ils se sont quittés un soir de carnaval où le premier a déclaré sa flamme, sans que probablement l’héroïne ne sache s’il s’agissait de sentiments sincères ou de simples effets des effluves d’alcool emplissant la salle de bal, et ils se retrouvent au grand jour dans des circonstances qui ont complètement changé (Joachim, le cousin de Hans, est mort, son bacille de Koch ayant migré vers le pharynx). Dans de tels cas, on a tendance à dire effaçons tout et recommençons. Mais Castorp tient à ce qu’il croit être son avantage. Après tout, il a fait le premier pas, normalement devrait arriver le second. C’est dans une salle vide, où il lit tranquillement, que lui arrive le son d’une voix toute proche qu’il chérit entre toutes, s’adressant à lui. D’emblée, il la tutoie, ce qui sans doute pour l’époque devait paraître d’une audace folle. Et la jeune femme russe ne manque pas de s’indigner face à ce culot. Mais que s’est-il passé vraiment entre eux, après cette déclaration à la fois comique et pathétique ? L’amour a-t-il été consommé en coulisse comme le suggère la traductrice Claire de Olivera dans son excellente post-face ? Il faut ici mentionner le tour de force littéraire : ce roman est moderne par ses thèmes mais aussi par sa conception. Il illustre les thèses que devait défendre quelques années plus tard le critique soviétique Bakhtine sur la polyphonie. Le narrateur n’est pas la voix omnisciente qui dirait tout ce que le lecteur a besoin de savoir, le lecteur doit aussi deviner, et le narrateur n’est qu’une voix parmi d’autres, d’ailleurs il se retourne souvent vers le lecteur en lui jetant un clin d’œil. Etait-il là lorsque Hans a (peut-être) transporté Clavdia Chauchat dans ses bras jusqu’à son lit où ils ont fait l’amour ? Non. Bien sûr. Alors c’est à nous de nous imaginer la scène…

La belle Marie-France Pisier dans le rôle de Clavdia Chauchat avec Christoph Eichhorn (Hans Castorp)

Depuis que je sais que la belle madame Chauchat fut campée à l’écran par Marie-France Pisier (dans le film de 1982 réalisé par le metteur en scène allemand Hans Geissendorfer), difficile de ne pas penser à elle sous ces traits-là, de ne pas songer aussi à l’effroyable destin de la magnifique actrice française, morte au fond d’une piscine entortillée dans les pieds de chaises métalliques, en élément du drame familial autour du comportement odieux d’un politologue français… Chauchat / Pisier souffre du sort des femmes de leur époque. On pourrait s’attendre à ce que Hans et Peeperkorn s’affrontent puisqu’ils sont amoureux de la même femme, on pourrait s’attendre surtout à ce que madame Chauchat soit libre de ses désirs et opte pour celui qu’elle aime le mieux, du vieil homme imposant ou du jeune ingénieur encore inexpérimenté, voire même pour un autre, voire même pour une autre… Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent. Etonnant dialogue entre Hans et Peeperkorn qui se lancent des proclamations d’amitié et d’admiration réciproque par dessus le corps de la belle jeune femme, comme si finalement elle leur importait peu, comme si leur désir seul existait, et très peu celui de la femme puisque d’ailleurs ils ont scellé son sort : D’après ce que j’ai pu constater, la femme, dans le domaine amoureux, se considère foncièrement comme objet ; elle attend que tout se fasse et ne choisit pas librement dit Hans (p. 927). On a beaucoup parlé de l’homosexualité comme thème récurrent dans l’œuvre de Mann, et dit que lui-même avait découvert sa propre homosexualité sur le tard, premier grand écrivain peut-être à en faire l’enjeu d’un combat. N’y a-t-il pas à faire de la Montagne magique une lecture centrée sur les jeux du désir ? Ce serait une lecture inspirée par la psychanalyse et par la notion lacanienne d’objet « petit a », qui se déplace au gré des circonstances en différents lieux sans que jamais l’on soit sûr que l’objet « réel » (si cela a un sens) soit atteint, car sous chaque objet de désir il y en aurait un autre, comme Hippe sous Clavdia et Peeperkorn encore…

On notera le caractère fragmenté du désir, tel qu’il apparaît par le biais des différents sens, la voix, le parfum, on n’oublie pas que lors de la première partie, l’apparition de Clavdia Chauchat était toujours précédée d’un bruit qui résonnait comme un signe, celui d’un claquement de porte-fenêtre, l’objet du désir apparaissant ainsi toujours comme en éclats multiples que l’amoureux transis rassemble ou reconfigure selon son propre désir… On note aussi le rôle des mots, comme si ceux-ci étaient les seules armes d’attaque : le tutoiement éperonne sa victime, en l’occurrence cette pauvre madame Chauchat… Celle-ci a-t-elle seulement le choix ? Ses indignations initiales (Comment osez-vous?) s’affaiblissent au fur et à mesure des débats pour que de guerre lasse (à moins que ce ne soit aussi son désir après tout, on n’en saura jamais rien) elle consente à embrasser Hans sur la bouche… mais là encore, ambiguïté, est-ce un vrai baiser d’amour ou bien un baiser à la mode russe ? De toutes façons, Clavdia Chauchat s’éteindra comme un incendie après que son tuteur se soit donné la mort dans une scène épique où transparaît un autre drame, jamais avoué, celui de la vieillesse et de l’impuissance sexuelle. Et Hans se retrouvera seul à nouveau, en proie à ce démon qui avait pour nom l’inertie…

Je ne sais si l’oisiveté, autre nom de cette inertie, est « mère de tous les vices » mais elle est sûrement propice à des amusements douteux, qui font le plaisir des crédules et l’embarras des gens raisonnables, c’est là qu’intervient un autre type de péripéties, de celles qui n’ont pas de lien avec les chapitres précédents et font intervenir de nouveaux personnages comme la jeune Ellen Brand, une sorte de médium mise en vedette par le fameux Krokovski, le professeur conférencier, fan de psychanalyse, que nous avons déjà rencontré dans la première partie, un expert en « décomposition psychique ». Il a ouvert cette fois les salons où se tiennent ses conférences à des réunions occultes où ont lieu de très obscures expériences de spiritisme. Difficile aujourd’hui de comprendre le rôle que ces expériences ont pu jouer dans les salons du XIXème siècle, et surtout de comprendre ce qu’elles apportent au livre de Thomas Mann. Nous n’avons toujours pas élucidé ces « mystères » apparents de table qui frappe le sol (si oui, frappe un coup, sinon deux), de verre renversé qui se déplace d’une lettre à l’autre sujet aux « ondes » que lui envoient les participants, voire même comme c’est le cas ici apparition d’un spectre ayant les traits du cousin disparu… De grands esprits ont cru à tout cela (Victor Hugo…) et il me souvient même qu’au cours de mon enfance j’ai vu ma propre mère pratiquer ce genre de prodige sans que j’aie jamais pu comprendre si elle trichait ou si elle avait un « don » authentique… Le lien avec l’hypnose (qui est un phénomène reconnu) est sûrement patent, mais qui un jour l’explicitera vraiment ? Pour revenir au roman lui-même, et en y réfléchissant, de telles scènes apparaissent comme les détails d’un tableau (songeons à un Bosch ou à un Breughel) qui fournissent comme des compléments, voire des oppositions par rapport à d’autres détails, c’est-à-dire d’autres scènes, comme les emportements rationalistes d’un Settembrini, le soucis mainte fois manifesté de s’en remettre à des expériences scientifiques, ou bien l’absorption de Hans dans des ouvrages de médecine et de biologie qui nous permettent de voir exposé le raffinement des connaissances de l’époque. La vie au Berghof se veut un microcosme, un condensé de société de l’époque d’avant la Première Guerre, et les conférences de Krokovski participent de cet esprit en nous procurant comme un avant-goût de la science freudienne (malgré les déformations que lui fait subir le conférencier, et la confusion qui l’entraîne sur la voie du spiritisme). Deux mouvements contradictoires parcourent l’histoire : l’un est un tourbillon d’optimisme, d’espoir dans la science et dans la raison qui s’empare de certains pensionnaires en attente de guérison – après quoi ils pourront « redescendre », c’est-à-dire rejoindre le plat pays paisible – et l’autre la lente corruption qui gagne les corps et les esprits, cette propagation du « virus », entendons-là non pas le virus au sens propre que nous connaissons en ce moment, mais à la fois le bacille de Koch (qui n’est pas un virus à proprement parler) et celui, métaphorique, de l’abandon, de la nonchalance des esprits, d’une sorte d’engourdissement qui gagne les cœurs. C’est en grande partie à cause de cet engourdissement que la chute sera rude, car il ne s’agit plus pour nos héros (ou ceux qui restent) de rejoindre la plaine pour y mener une vie paisible qui leur fera oublier à la longue les événements ayant troublé leur vie de malade, mais très tristement, de tomber dans le gouffre de la guerre, la guerre atroce, la plus sanglante ayant jamais eu lieu, la plus stupide aussi car déclenchée pour rien et n’apportant rien à personne sauf une situation pour l’Allemagne d’où germera une autre guerre, affreuse elle aussi bien qu’affreuse différemment à cause des millions de morts des camps… A la fin du roman, on suit vaguement Hans Castorp sur les chemins des affrontements sanglants, on voit sa silhouette encore une dernière fois vaciller entre les fils de fer barbelés, brusquement éclairée par l’éclat d’une bombe tombée tout près, on devine les mottes de terre soulevées, qui lui heurtent la jambe, puis… « Ainsi, dans la mêlée, la pluie et le soir qui tombe, il se dérobe à notre vue ». Pourtant Thomas Mann – ou le narrateur – a un dernier sursaut d’espoir, décidément il veut croire en un monde meilleur puisque ses derniers mots sont : « Cette fête mondiale de la mort, et même, alentour, cette mauvaise ardeur fébrile enflammant le ciel pluvieux du soir, l’amour en émanera-t-il un jour ? ». Or, nous savons ce qu’il adviendra plus tard, les millions de morts, les camps d’extermination, les différents totalitarismes, et aux jours que nous vivons l’incertitude concernant notre futur du fait des désastres écologiques qu’il ne pouvait prévoir.

Sam Mendes signe, avec « 1917 », un film brillant sur les atrocités de la Première guerre mondiale. (©DR)

La Montagne magique est un roman magnifique, qui nous fait réfléchir sur le temps, que ce soit dans son contenu ou dans sa structure (on a parfois rapproché la conception du temps chez Mann de celle chez Proust ou Bergson), à la maladie et à la mort, ainsi qu’au désir et à l’amour.

Œuvre ici magnifiquement traduite par Claire de Olivera qui dit, dans la postface, la difficulté qu’il y a eu à traduire. N’existait jusque là qu’une traduction hâtive due à Maurice Betz, mais dit-elle, celui-ci n’avait pas en main toutes les connaissances accumulées sur ce texte qui contient de multiples références à d’autres auteurs, autant Virgile que Goethe, et qu’il fallait dépouiller pour qu’on arrive à comprendre toutes les subtilités afin de les traduire au mieux. Le texte ainsi traduit est vivant, l’ironie est restituée. Hommage soit donc rendu à cette grande traductrice dont la post-face, en plus, nous éclaire grandement.

Il n’est bien sûr pas nécessaire de développer les ressemblances et les analogies avec la situation que nous connaissons, elles vont d’elles-mêmes me semble-t-il… j’ai déjà dit le sentiment que nous avons de vivre en un sanatorium à ciel ouvert depuis le début de cette pandémie et les confinements qui ont suivi, on pourrait s’étendre sur le sentiment particulier du temps que cela engendre, assez proche en fin de compte de celui qu’éprouvent les malades de « là-haut », et qui conduit à un engourdissement semblable, le quotidien des gens ayant tendance à se fixer sur de tous autres paramètres que ceux qu’ils connaissaient autrefois et qui leur semblaient être « le réel » , le travail par exemple n’ayant plus tout à fait le même sens du fait qu’on y ajoute désormais souvent le préfixe « télé », ou du fait que l’on s’habitue à percevoir une rente, tout comme les personnages du roman, dont on ne sait plus trop de quoi ils vivent, et avec tous les effets liés à l’inaction provoquée, les colères épidermiques se traduisant en des agressions sans queue ni tête (ainsi toute une affaire se développe-t-elle dans les dernières pages de la Montagne, sombre histoire de mots de travers échangés entre pensionnaires, et puis l’animosité allant jusqu’au duel et au suicide, avec la mort du sombre Naphta) ou parfois bien pire, avec les prémisses montrées par Thomas Mann d’un anti-sémitisme qui emportera le siècle dans la tourmente une seconde fois… Tous ces signes nous interpellent et nous font craindre que cet engourdissement ressenti ne s’accompagne, lui aussi, de catastrophes que nous n’aurions pas vu venir.

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Carnet de lecture: Montagne magique (II) – Settembrini et Naphta: rationalisme et anti-rationalisme

Suite du carnet de lecture de La Montagne magique, de Thomas Mann (où l’on en viendra à des considérations sur le temps, sur notre situation présente de pandémie et sur l’épineuse question du rôle de la raison) : notre héros, Hans Castorp, venu rendre visite à son cousin Joachim pensionnaire d’un sanatorium de Davos, s’est vu gagné par la pandémie ambiante… une autre sorte de pandémie que celle que nous vivons en ce moment, qui a pour nom « tuberculose ». Alors que les trois premières semaines de ce roman passaient lentement et donnaient lieu à foule de détails descriptifs, les semaines qui suivent s’inscrivent dans la monotonie : un jour est un jour, tous se ressemblent et se confondent et le sentiment du temps devient un long engourdissement qui ramène une durée de plusieurs semaines à celle d’une seule. Ponctuent ces journées : les repas, les pauses, les longues siestes sur les terrasses exposées au soleil (ou aux intempéries) et évidemment, et heureusement, les conversations. Et les romances qui s’ébauchent, lesquelles sont inévitables surtout dans le cas de personnes assez jeunes (on oublie que la tuberculose touchait surtout les jeunes). Comme le roman se situe à une époque ancienne où les tabous étaient encore nombreux, il n’est guère question d’assaut physique. Notre héros est un romantique, il s’éprend de cette madame Chauchat (Clavdia de son prénom, une russe) qui lui rappelle vaguement son ami d’enfance Pibislav Hippe (où certains ont vu apparaître dans le roman le thème de l’homosexualité refoulée, et comme un écho de « Mort à Venise ») mais ne parvient à lui avouer son amour qu’un soir de carnaval. Déclaration stupéfiante, un tantinet grotesque, prononcée intégralement en français (car c’est probablement à cette époque la langue de l’amour par excellence), ce qui procure à Thomas Mann l’occasion d’effectuer une performance remarquable (on raconte que ne connaissant pas notre langue, il écrivit ce morceau armé d’un seul dictionnaire) mais ne procure en revanche aucun avantage à notre pauvre Hans car c’est au cours de cette déclaration qu’il apprend que… son adorée va quitter l’établissement dès le lendemain pour rejoindre le Daghestan où vit son mari. Castorp, pauvre hère, va ravaler sa souffrance et s’adonner à des dialogues moins langoureux. C’est là que nous rencontrons deux des personnages clés de ce roman : Lodovico Settembrini et Léo Naphta, l’un pensionnaire du Berghof mais qui va finir par lui préférer une habitation en ville, et l’autre vivant déjà dans cette ville.

Thomas MANN, 1875-1955, romancier allemand et Prix Nobel de littérature de 1929, vers 1929 | Photo Credit: Collection Dagli Orti / Culver Pictures / Aurimages

Qui est Naphta ? Qui est Settembrini ? Thomas Mann use d’un subterfuge pour nous faire connaître leurs débats alors qu’aucun des deux n’est le héros principal : Hans et Joachim, amis de longue date du second le rencontrent en compagnie du premier au cours d’une promenade. Ils sont ainsi présentés à Naphta qui les invite à passer chez eux, car les deux hommes sont colocataires d’un petit chalet tenu par un certain Lukaček, tailleur de son état. Les premières discussions entendues jouent le rôle d’appât. Hans et Joachim veulent en savoir plus et ils vont rendre visite aux deux hommes par un après-midi où ils veulent fuir l’atmosphère lourde du sanatorium. Ils sont fort bien reçus par Naphta, gâteaux, boissons chaudes, le tout dans une minuscule chambre regorgeant de richesses, Settembrini ne s’est pas encore montré, mais il apparaît bientôt alors que la conversation a déjà commencé. L’Italien, présenté comme homme de lettres, qui travaille à une encyclopédie personnelle, est, au premier abord, un bon républicain démocrate (il s’avérera franc-maçon par la suite), il croit dans les faits, la raison et la vérité factuelle. Il en va tout autrement de l’autre personne qui tient des propos obscurs et a en plus haute estime l’Église que l’État, attendant impatiemment que Ptolémée prenne sa revanche sur Copernic, ce qui ne saurait tarder selon lui. On l’a compris, ce Naphta pense que la science n’est qu’un système de croyances comme un autre, plutôt inférieur aux autres même, et surtout au système de croyances lié à la foi. Le débat peut nous paraître ancien et périmé, en tout cas aux yeux d’un homme comme moi qui reste inscrit dans une lignée rationaliste et pense que la vérité scientifique existe, en fait il ne l’est pas. Naphta, qui remet en cause l’héliocentrisme de Copernic, justifierait aujourd’hui que l’on puisse adhérer au créationnisme ou même à la croyance que la Terre est plate. C’est qu’il y a pour lui des valeurs plus hautes que la vérité objective (à laquelle il ne croit pas, d’ailleurs). Il n’est pas de « connaissance pure » mais seulement des réflexions qui devraient aider à mieux nous faire accéder à Dieu et à la foi religieuse. L’homme est la mesure de toutes choses, et si de « pseudo-découvertes » scientifiques nous éloignent de ce postulat, alors nous devons nous détourner d’elles.

Dans l’absolu, certes, toutes les positions sont possibles. Le langage nous autorise à les soutenir toutes. Nous sommes loin des promesses formulées par les logiciens du début du XXème siècle en faveur d’un langage tel que l’on ne puisse jamais, de son intérieur, proférer quelque chose de « faux ». C’était un leurre, une illusion. Il suffit de regarder autour de nous : tous les débats ont lieu. Naphta s’avère être un jésuite. Mais il aurait pu être autre chose. Il serait aujourd’hui l’un de ces anti-rationalistes (raffinés ou non) que fustige Pascal Engel. Il pourrait se réclamer de Foucault, de Lyotard ou de Latour, bref, il pourrait se réclamer de cette fameuse French Theory mise en avant par les universités américaines (et si bien analysée ici par la jeune blogueuse Joséphine), où l’on a parfois du mal à distinguer les traits principaux d’une pensée censée l’inspirer (car Foucault, Lyotard ou Latour n’étaient pas, ou ne sont pas, aussi « fous » que le montrent certaines dérives d’outre-Atlantique). Settembrini juge Naphta « pragmatiste », c’est exactement le qualificatif qu’Engel attribue aux adversaires contemporains du rationalisme. Il nous faut comprendre ici les descendants de Dewey et de de James, qui comprennent entre autres Rorty et Brandom (je dois pourtant avouer ici que j’ai une grande admiration pour ce dernier). On peut se demander parfois si Naphta serait proche de Latour, dont j’ai étudié le dernier livre récemment ici-même, d’autant que l’on sait les convictions catholiques du penseur écologiste. Ou de Stengers, les diatribes de celle-ci contre les modèles mathématiques et la conception de la philosophie comme argumentation rationnelle nous donnant rétrospectivement des doutes.

Naphta est sûrement créationniste. Cela me met à l’esprit la tribune que j’ai lue récemment dans « Le Monde » à propos de la pandémie actuelle en tant que preuve de la pensée darwinienne. Seule celle-ci permet en effet de rendre compte des développements fâcheux que nous connaissons à propos des variants. [On peut bien sûr, à partir d’elle, spéculer sur la course engagée entre variants et vaccins et se demander – mais ceci est tout à fait « métaphorique » – si un autre type de virus ne parasite pas cette course et la fausse en quelque façon puisqu’il donnerait un handicap au vaccin, à savoir le système économique, en un mot le capitalisme, qui met l’argent au-dessus de la poursuite d’un idéal de santé collective, entraînant les multiples scandales dont nous sommes témoins, les doses de vaccin vendues plusieurs fois, la distribution restreinte aux plus offrants et dans tout ça le retard pris par les pays les plus pauvres].

Ce qui est frappant dans la discussion entre Léo Naphta et Lodovico Settembrini (en tout cas telle que Thomas Mann nous la montre), et fascinant, c’est combien un système de pensée, mené (presque) à son terme (je dis « presque » car aucun système n’est vraiment mené jusqu’à son terme) semble finir par se contredire, comme si chaque joueur finissait sans s’en rendre compte par prendre la position de l’autre, au point que chacun devrait à un moment donné s’avouer vaincu puisqu’il est arrivé à une sorte de contradiction. Dans un monde d’idéalités (mathématiques par exemple), les choses devraient d’ailleurs se passer ainsi, mais dans la réalité, les mots bien entendu ont de multiples sens et il est possible de s’arranger avec eux sans que n’apparaissent au grand jour les vilaines contradictions.

Settembrini et Naphta, joués respectivement par Flavio Bucci et Charles Aznavour dans le film DER ZAUBERBERG réalisé en 1982 par Hans W. Geißendörfer (Photo by kpa/United Archives via Getty Images)

C’est pourquoi bien entendu notre héros Hans Castorp va finir par se méfier des deux acolytes. Il va d’ailleurs par lui-même découvrir une autre manière de penser. C’est là probablement ce que Mann veut nous délivrer comme message essentiel : qu’aucun système purement intellectuel ne parvient à ses fins, c’est-à-dire à s’auto-suffire, car à tout système de cette sorte manquera toujours l’aspect charnel, le vécu, lequel agit tel un oracle pour nous donner la direction du Nord au dernier moment de notre errance.

Il est bien sûr amusant de lire que c’est le catholique fervent qui finit par défendre la cause du communisme [c’est pour une raison assez simple à vrai dire : idée ici que les grands auteurs de la chrétienté à commencer par Saint Thomas d’Aquin ont été de virulents opposants à l’activité bancaire, c’est-à-dire au prêt et à l’usure, au prétexte que les intérêts des sommes prêtées seraient des manières de rémunérer le temps, alors que celui-ci, venant de Dieu, ne saurait être l’objet d’un commerce ou d’un échange… Il y avait à leurs yeux une exploitation encore plus sacrilège, celle du temps, méfait consistant à se faire rémunérer par une somme, à savoir l’intérêt correspondant au simple écoulement du temps, institution divine destinée à tous, dont on mésusait pour en profiter au détriment de l’autre… (p. 618)]

Ensuite viennent des débats de plus en plus spécieux : châtiments corporels, torture, peine de mort… Les déclarations du Jésuite vont toujours vers l’approbation de ces horreurs, alors que le vertueux humaniste italien manifeste son dégoût. Pour Naphta, les châtiments corporels, comme leur nom l’indique, ne s’en prennent qu’au corps, et donc, pour un peu, ils libèreraient l’âme, quant à la torture, elle soulage l’âme car le corps la force à résister à l’aveu, et ainsi de suite… Sur la maladie, le débat est vif, est-elle contraire à l’humanité ou bien exprime-t-elle une sorte d’essence de celle-ci ? En filigrane dans les débats d’aujourd’hui : devons-nous tout sacrifier à la lutte contre la maladie (position de nombreux médecins et scientifiques) ou bien devons-nous nous en accommoder, admettant que celle-ci fait partie de notre humanité et qu’il y a d’autres « valeurs » à défendre que la seule « santé » (position souvent entendue ces temps dans la bouche d’un André Comte-Sponville) ? Settembrini soutiendrait le premier point de vue et Naphta le second (et Comte-Sponville serait sûrement affligé de se voir implicitement taxé de… jésuitisme!). Le premier point de vue d’ailleurs est vite caractérisé comme « bourgeois » (ce que certainement le philosophe contemporain sus-cité ferait aussi) une vision bourgeoise de la vie dit Naphta… comme si le contraire de la vie – et on savait bien quoi – avait été plus distingué ! Pense aussitôt Hans Castorp. Settembrini attire Castorp à sa cause : quoi de plus beau que la vie ? On serait en droit d’affirmer que seul un être digne de vivre était vraiment digne d’être aimé (p. 711).

Alors que pour Naphta, la maladie était tout à fait humaine, car être homme c’était être malade. Et de s’en prendre à ceux qui veulent le guérir, en tentant de le ramener à la nature (tous ceux qui, de nos jours, se posaient en prophètes, en adeptes de la régénération, des crudités, du plein air, des bains de mer et de soleil et cetera, tous ces Rousseau n’aspiraient qu’à déshumaniser l’homme, à le rendre bestial. […] C’était sur l’esprit et la maladie que se fondaient la dignité et la distinction humaines. Et Naphta en vient même à dire que le progrès – à supposer qu’il existât – était dû à la maladie, autant dire au génie lequel n’était qu’une maladie. Les valides n’avaient-ils pas sans cesse tiré profit des conquêtes de la maladie ? (p. 714). Paradoxe bien sûr étonnant car admettre l’existence de « valides » est déjà admettre qu’on puisse ne pas être malade…

Mais à se porter garant de la raison (face à l’idolâtrie de la passion), Settembrini s’expose au reproche qui émane aujourd’hui de tous les défenseurs d’un anti-universalisme : la raison ne serait-elle pas que celle de la classe bourgeoise ? Aujourd’hui dirait-on, celle des blancs et des humains de sexe masculin ? Pour l’heure, c’est vers la bourgeoisie que se trouve assigné l’humaniste par le Jésuite, comme s’il s’agissait de la pire des tares, en tout cas une position qui interdirait que l’on se dît pleinement humaniste. Où l’anti-humaniste se pose en « vrai » humaniste…

On ne savait plus qui était pour la piété, ou pour la liberté. En quelques mots acerbes, Naphta interdit à M. Settembrini de se dire individualiste, vu qu’il niait l’antinomie entre Dieu et la nature, et que, pour lui, le problème humain du conflit inhérent à la personnalité se réduisait à un conflit entre intérêt individuel et intérêt collectif. Alors que Naphta, lui, sachant que ce problème était fondé plutôt sur l’antagonisme entre le sensible et le suprasensible, était le représentant du véritable individualisme mystique et, à proprement parler, l’homme de la liberté et du sujet.

Ce à quoi Hans oppose en son for intérieur les proclamations du jésuite en faveur d’un art « anonyme et créé en commun » qu’il avait proférées lors d’une précédente discussion, ainsi que la conception toute pédagogique et nivelante qu’il avait professée du rôle du catholicisme… et puis n’y avait-il pas plus de noblesse à défendre la notion d’une vérité objective que de subordonner, comme le faisait Naphta, la vérité à l’intérêt humain ? N’y avait-il pas dans ce « pragmatisme » quelque chose d’autrement plus « bourgeois » que d’adhérer à une conception ascétique du vrai et de la raison ? On sait que les philosophes dits « pragmatistes » (dont Peirce) ont du se défendre de ceux qui leur objectaient qu’une telle doctrine ne pouvait convenir qu’aux riches marchands qui cherchaient avant tout leur intérêt (au point que Peirce avait songé à changer l’intitulé du mouvement, « pragmaticisme » peut-être aurait été mieux). Il y a évidemment quelque paradoxe à voir un jésuite se dire à la fois pragmatiste (par refus de la vérité) et en guerre contre les bourgeois, tout autant peut-être qu’il y a paradoxe à ce qu’un défenseur de la vérité (« neutre » et « objective ») se pose en individualiste cherchant l’émancipation de la personne humaine sous la forme d’un « sujet » libre… mais comme il est dit plus haut, il se peut que tout ne soit qu’une question de mots, comme finit par le percevoir notre héros.

Que dire ici ? Que c’est un paradoxe de la raison, que de ne pas arriver à imposer son ascendant de manière « raisonnable », et qu’il faille se battre pour elle. Alors que c’est juste une contradiction que de devoir se battre pour une chose qui devrait aller de soi. Mais ce n’est pas moindre paradoxe que de croire que ce qui est bien est ce qui est pour notre bien comme s’il n’était pas trop facile de se déterminer après coup un objectif d’après ce que l’on atteint en faisant croire qu’on l’avait toujours cherché.

Comment Castorp sort-il de là ? Il a une sorte d’illumination, qui lui vient de cette épreuve qu’il subit à devoir affronter seul une terrible tempête de neige. Epuisé, il s’endort alors que la tempête fait rage, appuyé sur le mur d’un fenil, un peu abrité par un auvent. Il ne sait plus où il est, il a tourné en rond sans s’en apercevoir à cause de l’absence de visibilité, et dans son sommeil il rêve… Rêve double, qui commence en féérie et se termine en cauchemar. Le côté « féérie », c’est l’harmonie qui semble régner au sein d’une communauté, le soleil et les douceurs du Sud qu’il n’a presque jamais goûtés, les ébats joyeux de jeunes gens avec des animaux, des filles qui dansent nues et se saisissent avec grâce des fruits à portée de leurs mains… mais au moment de saisir tout cela, Hans se voit invité à jeter un regard en arrière pour découvrir un temple imposant et rigide qui recèle en son ombre de bien étranges et cruelles pratiques. Il a vu en un clin d’œil la réalité du monde qui n’est qu’opposition entre amour et beauté d’une part et cruauté et laideur de l’autre. Il réalise qu’aucun des deux points de vue ne résout à lui seul cette tension. N’étant que la vertu, la raison se trouve toute sotte face à la mort

Se collisionnent en moi, à ce moment-là, cette lecture et celles des jours précédents, lorsque par exemple, je lisais Jaccottet et que le poète me semblait chercher lui aussi une voie médiane, entre la joie d’exister et l’accablement face au mal qui hante le monde. Pour Hans, et donc pour Thomas Mann qui en a fait son porte-parole, ce qu’il s’agit de trouver c’est une voie médiane entre raison et anti-raison, mais je me demande si ce n’est pas le même dilemme.

Ainsi les grands textes littéraires nous élèvent-ils toujours vers un approfondissement de l’être, comme si, parfois, ils parlaient à notre place, recélant en eux toutes les questions et tous les débats qui nous animent sans cesse, et auxquels nous ne savons souvent pas donner les mots qu’il faudrait pour les dire.

Il me reste encore un peu de chemin à faire (le dernier chapitre! – le livre en compte sept).

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L’engagement du poète (suite)

Comme je l’évoquais déjà la semaine dernière, l’œuvre de Jaccottet montre s’il en était besoin que l’on peut s’engager sans pour autant le proclamer. C’est une question de justesse de ton dans l’expression, il n’est pas nécessaire de prendre une position politicienne, ni de participer à des mouvements de foule, car si l’on veut bien, la parole est engagement. Je sais que les philosophes du langage nous ont donné des outils pour penser cela, notamment au travers de la pragmatique et de la théorie des performatifs, mais les poètes nous disent plus encore : que le travail de la langue fait la démonstration de la toute puissance du langage dans l’effort de dégager l’humain de sa gangue trop souvent désespérante. C’est bien sûr ce que disait l’émission récente de France Culture qui s’intitulait « Ne pas donner toute sa place au malheur », et ce qu’exprime également cet extrait de La Semaison, ce carnet que Jaccottet ne cessa de remplir pendant de longues années :

Que la nausée nous prenne de plus en plus souvent au spectacle du monde pourrait nous enlever le peu de conviction qui nous reste pour écrire ; ou, au contraire, nous donner une raison de plus de garder, de montrer cette vallée de l’autre jour qui s’ouvrait, s’épanouissait pour accueillir dans sa conque la lumière de l’après-midi. On voyait l’herbe luire au pied des arbres couleur de feu calme. Dernière tiédeur de l’année, plus sensible à qui s’en va. (La Semaison, p. 998 de l’édition Pléiade)

C’est aussi ce que soulignait l’ami Serge, songeant aux résistants disparus dans les maquis de La Lance, en prélevant cette citation : « L’homme le plus démuni, même s’il ne peut pas s’exprimer, même dans les poussières et les haillons, a connu les secrets de ces pentes, l’attrait de ces vallées qu’éclaire la nuit. ».

couvent de La Clarté Notre-Dame (Drôme)

Cet « engagement » traduit par une sensibilité si particulière au temps et au monde dans lequel nous vivons, c’est peut-être encore dans la dernière œuvre – La Clarté Notre-Dame – qu’il se manifeste le plus, où il est question, au début, d’une promenade qui se fait avec des amis dans la campagne autour de Taulignan, en ce lieu où dort paisiblement un couvent très modeste, abritant quelques nonnes, que l’on connaît à peine, n’étant peut-être pas signalé sur toutes les cartes : la Clarté Notre-Dame. Dans une journée, peut-être, de fin d’hiver (vérification faite, c’était le 4 mars de l’an dernier, voilà donc un an environ), marchant en compagnie d’amis sans guère parler à l’intérieur d’un grand paysage descendant en pente douce vers un lointain vallon, sous un ciel gris, et c’est une autre sorte de grisaille qui domine en pareille saison dans ces champs d’ailleurs vides, où personne encore ne travaille, où nous sommes les seuls à marcher sans aucune hâte et sans autre but que de prendre l’air.

Il ne se passa rien de particulièrement étrange… Avant que ne se mît à sonner, loin au-dessous de nous, au cœur de tout ce gris presque terne, la petite cloche des vêpres du couvent de la Clarté Notre-Dame qu’on ne voyait pas encore au fond de son vallon.

Il ne lui en faut pas plus (au narrateur) pour qu’il se remémore un vers de ce fameux Requiem que j’évoquais la semaine dernière : « Les fontaines tintent aux versants les plus hauts des montagnes » :

J’ai écrit cela – dit-il – dans mon désormais lointain Requiem de 1946.

[…] Voilà donc que dans mon grand âge, alors que « si peu de bruits », si peu de signes du monde m’atteignent encore, cette cloche, et cette fois non pas métaphorique, à nouveau et tout inopinément m’avait parlé ; et de nouveau, pour m’orienter vers quelque cime dont je ne retrouverais le nom sur aucune carte…

Le poète rapproche différent tintements, l’un qui venait des Alpes (plus précisément des Alpes vaudoises, au-dessus des Plans-sur-Bex), ce dernier qui vient d’un couvent des « montagnes basses de la Drôme », mais aussi l’écho des eaux glacées qui tombent « dans ces bassins qui ressemblent à des barques de bois ancrées dans les plus hauts pâturages », ou bien la rosée du matin qui elle aussi a ce caractère cristallin… bref, le tout renvoyant à la limpidité, à la clarté, le poète finissant par trouver dans le tintement de cette cloche une sorte de point de rencontre de toutes les lignes qu’il a suivies dans le passé, lui délivrant comme une apparence de sens à sa vie.

Pourtant, cette partie-là du poème n’en est qu’une face, la partie éclairée. La seconde nous révèle toute autre chose. Cela commence par l’énoncé très direct, entendu à la télévision, de ce qui se fait de plus horrible, de plus épouvantable :

Il y a quelques semaines, j’ai entendu et vu à la télévision un journaliste belge – si c’était bien son métier et sa nationalité, mais peu importe – qui, emprisonné à Damas, je ne sais pourquoi et lui-même ne le savait peut-être pas, avait eu la chance rare d’être libéré et de pouvoir, revenu indemne en Europe, faire le récit de ce qui, presque miraculeusement, n’était resté pour lui qu’une triste mésaventure.

Le journaliste avait raconté qu’au cours de sa sortie, suivant un couloir de la prison, il avait entendu de part et d’autre les cris des moins chanceux que lui que l’on torturait.

Aussitôt, le poète voit détruites les fragiles constructions du sens auxquelles il s’était livré jusque là. Comment jouir de la lumière terrestre quand on a été soi-même tellement protégé de telle scène et comment ne pas penser que c’est cette protection même dont on a bénéficié qui nous rend enclin à glorifier un passé souvent lumineux que peut-être nous ne méritions pas…

Cela frappe d’autant plus Jaccottet qu’il a entendu dire que de tels lieux de torture avaient été installés juste sous le site des ruines de Palmyre que, quelques années auparavant, il avait parcouru dans le plus grand ravissement….

Comme s’il me fallait en arriver à penser, in extremis, comme tout ce que je vis encore dans mon enclave, ma belle enclave protégée on ne sait comment ni pourquoi du malheur, qu’il y aurait, sous tout ce que l’on a pu contempler de plus admirable au monde, des caves ténébreuses où s’affaireraient des êtres démoniaques tels que des privilégiés dans mon genre ne les auraient entrevus que dans leurs pires cauchemars ; insignifiants cauchemars, puisqu’ils s’en seraient toujours réveillés parfaitement indemnes…

où il reconnaît qu’aucun progrès n’a été accompli depuis un demi-siècle puisqu’il retrouve le même thème, la même idée que celle qui lui inspira son Requiem de 1946, où, faut-il encore le préciser, il évoquait les corps torturés de résistants français, victimes des Allemands.

Est-ce un constat d’échec ? Lequel serait alors le constat d’échec de tout poète car, définitivement, aucun mot, aucune ode, aucun chant ne contre-balancera jamais les millions de morts des camps de déportation qui n’en ont jamais fini de réapparaître, qu’ils soient nazis ou staliniens, syriens, khmer rouge ou laogaï. On pense évidemment à Celan, à son interrogation sur la possibilité d’écrire un poème après Auschwitz, contradiction jamais résolue, ou bien de façon bancale par la recherche d’une écriture dans une langue nouvelle, une langue vierge qui n’aurait pas connu l’infamie. Jaccottet s’est heurté à la même impossibilité, il a dû, en plus, supporter le réel post-guerre mondiale, la triste promesse de lendemains qui ne chanteront jamais, l’étouffement des corps à la surface de la planète et la disparition programmée des espèces. Fabien Vasseur, qui est un exégète du poète suisse, et poète et suisse lui-même, relate dans son lumineux petit livre Philippe Jaccottet, le combat invisible (ed. Presses polytechniques et universitaires romandes) son apparition dans une petite cérémonie au Centre Culturel Suisse de Paris, à l’occasion du vernissage d’une exposition de son épouse Anne-Marie : il cite « comme s’il étouffait un rugissement de bête blessée, les mots de Leopardi dans ses carnets du Zibaldone : « Tout est mal. C’est-à-dire que tout ce qui est, est mal. Que toute chose qui existe est un mal ; l’existence est un mal et elle est ordonnée pour le mal ; l’ordre et l’État, les lois, le cours naturel, ne sont que mal et ne tendent qu’au mal ». « Et pourtant… ». Tout bien sûr est dans ce « et pourtant ». Ce « et pourtant » est un tout petit sillon sans doute, et presque imperceptible, ou il est un chant d’oiseau très discret, que l’on n’entendrait que dans le silence des forêts et des campagnes, en tout cas pas dans le vacarme des villes, et il serait tel que l’on aimerait que chacune de ses occurrences soit le signal du (re)commencement d’un monde… la poésie serait analogue à ce chant d’oiseau. Jaccottet dit avoir été heureux chaque fois que des fragments de poésie sont venus tout seuls à lui, depuis le fond de sa mémoire, A croire que tous les poèmes, aussi loin que l’on remontât dans le temps, n’avaient eu pour seul souci que de devenir ces signes dont Hölderlin a écrit qu’ils « aident le ciel. Mais pourtant là encore, ce n’est pas assez : pas assez pour que ce grand éclat multiplié l’emportât sur cette encre qui gagne toute la page encore ouverte pour l’infester de haut en bas.

Alors, que faire ? Jaccottet avoue que toute une vie ne lui a pas apporté de réponse… et qu’après avoir dit cela, il devrait faire figurer sur la page un blanc immense, y inscrire un silence de mort ; et reculer, reculer infiniment devant ce mur.

Arrivé donc à ce trop grand âge… le poète ne peut revenir qu’à ces poèmes qui le hantent depuis toujours, fragments tombés de Hölderlin ou de Claudel, comme ce Enigme, ce qui sourd pur, ou ce discours de Cébès dans Tête d’Or qui parle de voyageurs qui se réveillent dans une voiture au bout de la nuit, au même moment où « les âmes nouvellement nées le long des murs et des bois […] refuient vers les régions de l’obscurité »… C’est dire qu’il est des moments de suspens du temps qui font planer au-dessus de nous comme l’impression d’un repos ultime

On se sera ainsi battu pour peu de choses, finalement, quelques moments de grâce ou peut-être d’illusion où il nous aura paru que pour un très bref laps de temps nous étions protégés, de quoi ? On ne sait. Du dehors, des bourrasques de neige, des orages du temps, même si au plus profond de soi on savait bien que cela ne pourrait durer, ne pouvait durer et qu’à la fin vient l’inéluctable effondrement…

Il est terriblement émouvant de penser que Philippe Jaccottet a eu ces pensées, a noté ces écrits (avec l’aide d’une amie, José-Flore Tappy, la même qui a coordonné le volume de la Pléïade) jusqu’à l’extrémité de sa vie. Le post-scriptum est daté du 7 juin 2020, c’est si proche encore, et si proche de sa mort. Il avait donc quatre-vingt-quinze ans, et dans ce confins de sa vie, il se remémore encore de nombreux détails de cette promenade près de Taulignan, en même temps que sa visite au temple de Ségeste en Sicile, ou des extraits de Hölderlin (que, finalement il préfère à Rilke, car Rilke était quand même « quelqu’un d’habile » !) dans lesquels le poète allemand s’adresse à un Dieu, (dont on ne sait trop de quoi il est fait, et que tout le monde sans doute peut concevoir comme il l’entend, mais cela est sans importance) en lui disant : « donne-nous une eau innocente / Oh donne-nous des ailes ».

Et c’est cela qui paraît l’essentiel, surtout au seuil d’une « traversée impensable »…

Décidément, ce long poème en prose est certainement ce qui peut se lire aujourd’hui de plus renversant, de plus profond concernant notre destin d’humain, perdu au milieu des tempêtes et des catastrophes, individuelles ou collectives qui finiront toujours à la fin par nous emporter, c’est comme un ultime message qui serait revenu du fond des limbes pour contribuer à jeter au dernier moment sur nos vies quelques dernières lumières. Je n’ai pas parlé du passage qui m’a peut-être le plus ému dans ce texte. Celui où Jaccottet (mars 2015) s’est levé au cours de la nuit pour entendre une émission en hommage à Mahmoud Darwich, et où, revenu se coucher auprès de son épouse, il note (p. 28):

voyant nos deux lits parallèles avec, sous les draps, la forme à peine visible de ma compagne dormeuse, je cherche à dire ces deux barques voisines, descendant au fil de l’eau, au fil du temps, obéissant à sa pente impérieuse, secrètement impérieuse, dans un même mouvement vers le port de moins en moins lointain… Ces deux barques parallèles, liées l’une à l’autre, mais dont les draps, les linges, depuis si longtemps n’ont plus été froissés, bouleversés par le désir, encore moins tachés. Glissant, descendant, s’abîmant sans que plus aucune parole ne soit dite, mais dans un silence où n’entre aucune hostilité – ni même, à ce moment-là de ma rêverie émue, aucune angoisse, aucun désespoir ; alors qu’il y aurait certes lieu.

C’est ainsi, je pense, qu’on parle de l’amour lorsqu’on est arrivé au très grand âge, que le désir n’est plus là, mais qu’il reste encore quelque chose, qui fait partie du plus vital, aussi fort, aussi violent que le sillon finissant de la vie.

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L’engagement subtil de Philippe Jaccottet et l’hommage du comédien

On oublie souvent « l’engagement » de Philippe Jaccottet, un engagement certes discret, surtout si on le compare à celui d’un René Char, mais qui n’en existe pas moins : il est présent en filigrane dès le début de son œuvre, dans les poèmes de Requiem, de l’Effraie et de l’Ignorant, tout comme il l’est dans son tout dernier ouvrage portant le beau titre de La Clarté Notre-Dame. « Engagement » fait ici songer, inévitablement, aux grands poètes issus de la Résistance, ou engagés auprès du Parti Communiste, voire à Jean-Paul Sartre, or ici nous en sommes loin : pas d’affiliation partisane, pas de prise de position un tant soit peu ronflante (mais que l’on excuse lorsque le danger est palpable et qu’il faut bien dire avec force et bien haut pour que tout le monde entende, tout ce qu’une situation sociale ou historique contient d’insoutenable) chez le grand poète suisse… Employé-je ici l’épithète « suisse » comme gage de « neutralité » ? Je ne le crois pas car ce serait bien trop facile de rapporter la façon particulière qu’a Jaccottet de se saisir du monde à une quelconque appartenance nationale. L’engagement signe chez lui une simple appartenance assumée à un monde pétri de malheur, crimes, guerres et fureur qui s’exprime au travers des mots, comme si l’on voulait montrer qu’à toute lumière surgie de quelque part, à tout tressaillement de bonheur venu d’un amour ou de la révélation d’une beauté, s’opposait hélas une ombre portée par quelque spectre qui, sans arrêt, nous guette et nous surveille. Ombre, spectre, douleur et souffrance qui ne peuvent se combattre que par l’effort des mises en mots, avec cette idée en tête (bien rappelée dans le titre d’une émission récente sur France-Culture, diffusée deux jours après la mort du poète) : « ne pas laisser toute sa place au malheur ».

Philippe Jaccottet @DR

Les premiers poèmes publiés donnent l’exemple de cette insertion dans le monde tel qu’il est au sortir de la guerre : nouvelles du soir qui annoncent des événements inquiétants (… Et les villes / qui sont encor debout brûleront. Une chance / que j’aie au moins visité Rome, l’an passé, / que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence, / regardés encore une fois, vite embrassés, / avant qu’on crie « le Monde » à notre dernier monde / ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde…), ou risques encourus dus à l’apparition du nucléaire (après tout, Grignan n’est pas loin de Pierrelatte) et qui s’annoncent comme un orage à venir (Errant encor vers la richesse des montagnes / dans la fraîcheur du trèfle nocturne, je fais / halte : notre pays est de pierre et de mûres / et les ruines de l’avenir en bornent l’aire).

Et puis, il y avait eu Requiem

Quand il eut vingt ans, le poète, qui vivait encore dans son pays natal, eut l’occasion d’avoir sous les yeux une série de photos de cadavres de jeunes maquisards et de jeunes otages torturés par les Allemands et ceci le convainquit d’écrire son premier grand poème publié : Requiem. Par la suite, il devait trouver ce texte pour le moins discutable (il se reprocha d’avoir été plutôt immature et de s’être lancé dans une méditation philosophique pour laquelle il n’était pas armé). Heureusement, au début des années quatre-vingt-dix, ce texte refit surface, non sans quelque agacement de la part de son auteur, lequel accepta finalement de le republier et c’est ainsi que nous le connaissons aujourd’hui, et que nous lui trouvons une force particulière. (Le poète n’est pas totalement maître de son œuvre, il peut arriver parfois que le lecteur trouve dans certaines de ses productions cachées plus que lui-même n’y a mis. C’est ainsi).

Il est hautement significatif que ce poème-là, précisément celui-là, avec lequel il s’était trouvé en désaccord, refasse surface aussi dans ce dernier opuscule, La Clarté Notre-Dame, au point que ce soit même le seul à être mentionné, comme si une boucle s’était refermée et que, finalement, le fin mot de la poésie de Jaccottet avait toujours été cette forme d’engagement qu’il contient. Le long poème débute ainsi :

Ô terres de l’été !
Ce n’est plus la saison de la nuit amère, et
d’être seul : la douceur a levé ses yeux purs,
la vallée s’est ouverte au vent dans les hauteurs.

Ils sont ensemble : ici, plus rien ne peut mourir
dans ce jardin de roses. Où rayonnent leurs mains,
la vie ne sera plus perdue… Ils sont ensemble,
et la joie plus offerte encore que les fleurs…

Mon ami Serge, comédien à Buis-les-Baronnies après l’avoir été dans beaucoup d’endroits (Valence, Saint-Etienne, Martigues, Le Havre, Lyon, Sartrouville, Valréas… et même La Chaux-de-Fond) et auprès de beaucoup de grands metteurs en scène (Dasté, Chéreau, Boeglin, Maréchal… ) relate ses rencontres avec le poète de Grignan et ce qui le conduisit à faire participer celui-ci à un hommage aux résistants de la montagne de la Lance.

Serge Pauthe et moi en août 2018

Cher voisin de Grignan,

Je vous écris loin de nos bases respectives. Je suis au seuil de l’Aube, contemplant un paysage si différent du nôtre. Le soleil rasant éclaire les mille gouttelettes posées sur chaque brin d’herbe encore roidis par le gel nocturne. La colline jouxtant notre maison, on dirait du cuivre passé à la paille de fer. La terre fertile protège les semailles encore enfouies sous ce sol gelé et laissera bientôt surgir le colza. Une grande nappe de couleur jaune d’or s’étendra tout autour de la maison, nous invitant à partager les premiers pique-niques du Printemps

En contemplant ce matin ce doux paysage situé tout de même à 600 kms de la Drôme, (nous savons que la terre est vaste mais que la France l’est tout autant), je vais vers vous. Allégrement, car la pensée n’a pas de frontières, jusqu’à nos « Montagnes basses de la Drôme », que vous avez si bien décrites.

Jaccottet les a effectivement si bien décrites, ces montagnes de la Drôme, notamment dans un de ses premiers livres, La promenade sous les arbres, publié en 1957 : « Je commencerai donc en disant que ces montagnes-ci ne sont pas des Alpes, et qu’aucune suggestion de chaos ou de sublimité, nulle ambition excessive, nul rêve de victoire, nulle obsession de pureté ne s’en dégagent » l’un des buts de ce livre étant en effet de s’opposer à l’idéal de pureté tel qu’il se développe dans une certaine conception de la poésie, comme celle d’un certain George William Russell, dont Jaccottet critique l’idéalisme excessif, pour qui la poésie aurait consisté à aller voguer dans une sorte de monde supérieur, éthéré, où l’on ne rencontrerait que lumière, une sorte de paradis en quelque sorte, alors que l’écrivain de Grignan fuit cette illusion : « pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe. […] je me dis qu’il fallait avancer dans la direction de cet inconcevable à travers l’épaisseur du Visible, dans le monde de la contradiction, avec des moyens et des sentiments ambigus, en particulier un mélange d’amour et de détachement, d’acharnement et de négligence, d’ambition et d’ironie. » Et la description des montagnes de la Drôme devenait une sorte « d’exemple » (elle intervient d’ailleurs après cet inter-titre : « Exemples ») de cette « méthode ».

Serge continue par ces mots :

J’ai fait votre rencontre pour la 1ere fois en 1987, au Théâtre de la Criée à Marseille. Rencontre littéraire s’entend. Nelly Borgeaud admirable comédienne nous avait lu en fin d’après-midi, avant de jouer la Comtesse du  » Mariage de Figaro » du si spirituel Beaumarchais, des extraits des « Semaisons » d’une manière si douce et si délicate que j’ai petit à petit perçu l’origine de vos textes et le lieu poétique de cette description. […] Mais là où je vous aime par dessus tout, c’est lorsque l’occasion me fut donné de lier l’une de vos descriptions à une commémoration d’actes de Résistance menés par des maquisards regroupés sur la Montagne de la Lance.

À l’initiative de Jean Dubief, militant communiste très actif au sein de L’ ANACR ( Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance), la journée du 15 Août fut choisie pour honorer les actions héroïques de ces résistants. Me fut confiée la partie artistique de cette montée sur le plateau de la Lance jusqu’à la ferme où s’abritaient les Résistants. Donc, le 15 Août 1993, avec une équipe de jeunes comédiens, étudiants à Paris (dont ma fille Célie, étudiante à la Fac  » Sorbonne Nouvelle »), nous avons joué « La Geste des Maquisards de la Lance ».

Et c’est là que vous entrez en scène, cher Philippe Jaccottet. Loin de mes bases et de mes livres, je peux vous citer de mémoire votre texte décrivant les basses montagnes de la Drôme que nous disions, perchés là-haut entre ciel et nuage, les voix portées par ce vent filant vers la plaine jusqu’au seuil de votre maison.

Écoutez:

« Les Basses Montagnes de la Drôme, c’est une énigme à l’horizon campée, une merveille qui nous accompagne tous les jours. Des pentes, des courbes comme des mouvements dessinés dans la terre, absolument immobiles; des champs qui descendent, qui ont l’air de couler avec leurs mottes, leurs herbes, leurs chemins, vers l’affaiblissement éloigné d’une rivière qu’on peut ne pas voir, puis, toujours moins précis, cela se relève, remonte et s’interrompt au bord du ciel, comme la lumière est portée dans le berceau, dans le bassin du jour »…

Écoutez à présent votre final, qui s’adaptait parfaitement au message de cette cérémonie :

« L’homme le plus démuni, même s’il ne peut pas s’exprimer, même dans les poussières et les haillons, a connu les secrets de ces pentes, l’attrait de ces vallées qu’éclaire la nuit. »

Serge termine en écrivant :

Il est un lieu particulier où je prends le temps de m’arrêter lorsque je viens de Nyons pour aller à Crest. A l’embranchement des routes départementales D538 et D541, à 7kms de Nyons, il y a fort heureusement un petit parking où il est bon de s’arrêter à toute heure. Mais surtout lorsque le soleil descend. Été comme hiver, vous découvrez un paysage qui s’étend jusqu’aux Cevennes. A droite, la chapelle de Notre Dame de Beauvoir, perché sur sa colline, garde encore les cendres d’une mienne amie qui aimait tant ce lieu sacré. Et devant vous apparaît ce paysage que vous avez vous aussi sanctifié. Nous entrons ici dans les brumes de L’Éther, si perceptible chez nos auteurs anciens. Chaque fois que je suspends mon vol, avant de filer vers le col d’Aleyrac qui mettra fin à la contemplation de votre Pays de Grignan, je murmure quelques extraits de vos poèmes en prose qui s’accordent si bien à ce qu’il m’est donné de voir encore et encore…

Reconnaissance éternelle.

Je vous aime.

Serge PAUTHE

Montagnes basses de la Drôme (en descendant du Poët vers Sainte-Jalle)

j’ai cité de longs extraits de ce message parce que je l’ai trouvé si beau, si émouvant et sincère. Ce n’est pas l’hommage d’un homme célèbre ni d’un spécialiste de littérature, un de ces experts si forts à l’exégèse, mais d’un homme ordinaire, qui s’est confronté avec les textes à partir d’un travail de comédien, ce qui veut toujours dire avec modestie, un témoignage qui aura passé à toute vitesse sur Facebook, comme vont souvent les billets postés sur les réseaux sociaux : éphémères paroles dites une fois et que l’on ne retrouve plus si on n’a pas pensé à les sauvegarder dans un coin de son ordinateur (ou, mieux : de son cœur!), perdues dans la masse des paroles le plus souvent futiles, mais parfois dignes du plus haut intérêt comme celles-ci. L’accumulation de noms propres ici ancre le texte dans une terre, un paysage qui sont familiers à Serge comme ils l’étaient à Jaccottet et comme ils commencent à l’être pour moi.

(je reviendrai la semaine prochaine sur le ravissement que suscite en nous la parution de ce livre ultime, publié post-mortem, La Clarté Notre-Dame).

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Carnet de lecture – La Montagne magique

Voici une rubrique nouvelle. Jusqu’à présent je ne parlais d’un livre qu’après l’avoir lu, pour en faire ce que les gens instruits nomment une « recension ». A faire cela, on se concentre sur un résultat, celui d’une lecture finie. Or, la lecture est un chemin, et il peut y avoir aussi un intérêt à décrire ce chemin, de la même façon que l’on aime à décrire le sentier par lequel nous faisons une randonnée en montagne, ou bien ce que l’on nomme, lorsque le voyage est lointain, un trek. Décrire un trek, c’est dire les étapes, les arrêts au sommet d’un col, la dureté, l’aspérité de la pierraille, le sentiment de frayeur à dominer les précipices, la peur qu’un caillou nous entraîne au fond d’un ravin, d’une rivière tumultueuse ou d’un lac dormant sous les cimes enneigées. La lecture, souvent, c’est exactement cela, avec ses moments d’ennui aussi, lorsque le fond d’une vallée nous apparaît monotone, avec ses passages arides lorsqu’on a à traverser une plaine désertique, sur un sol salé et sous un soleil de plomb, et puis ses joyeuses épiphanies, découverte d’une plante inconnue, observation d’un oiseau rare que l’on ne peut voir que là où on est, au bord des étangs du Tsokhar par exemple, en Inde du Nord.

Plaine du Tso Khar en 2000 – photo A.L.

Je vais donc faire un carnet de mes lectures comme jadis je fis de jolis carnets de voyage, m’arrêtant parfois au pied d’un chörten pour sortir mon attirail d’aquarelle et brosser en vingt minutes le paysage coloré qui s’offrait à moi.

Je parlerai par exemple de ma lecture de « La Montagne magique », livre célèbre de Thomas Mann, que me recommanda mon ami Albert, lequel me disait récemment qu’il me trouvait bien mou à cette lecture… voulant dire bien sûr que j’avançais lentement. J’avais beau dire que j’avais d’autres choses à lire… que j’avais commencé d’autres livres… Mais je commence toujours trente-six livres en même temps et je ne vais pas au bout de tous, malheureusement. Autrement dit, mes lectures sont comme des chemins multiples et parallèles, à se demander parfois comment je n’embrouille pas mes pas. Il y a eu récemment aussi le décès de ce grand poète, Philippe Jaccottet, qui m’a conduit à lire ou relire quelques unes de ses œuvres… j’en parlerai bientôt. Sans compter qu’en général la lecture d’un écrivain me fait penser à un autre, selon ceux que cet écrivain cite. Ainsi Jaccottet parle-t-il d’André du Bouchet et de Jacques Dupin qu’il me faut bien lire aussi… On entre donc dans la lecture comme on entre dans un jardin sombre et touffu aux multiples allées que l’on voudrait toutes emprunter simultanément. Voilà même qu’ayant assisté à l’émission de Busnel, je me suis laissé tenter d’acquérir le dernier Delerm, ayant renoncé à Chantal Thomas car ne l’ayant pas trouvée chez mon libraire… Lionel Duroy m’a fait de l’œil, mais j’ai résisté… il me semble un peu fêlé, cet homme-là… (je plaisante, hein). (non que je me refuse à lire ce qu’écrivent les gens fêlés, loin de moi… mais si l’écrivain n’est que fêlé, alors non, ça ne vaut pas le coup).

Thomas Mann, donc. Livre étrange car il nous parle d’une expérience qui nous semble lointaine dans le temps. Lointaine car il y a longtemps, fort heureusement, qu’il n’y a plus de sanatorium dans les Alpes et que les gens ne meurent plus de tuberculose par centaines de milliers chaque année. La vaccination a décidément du bon et il faut rendre grâce ici à messieurs Calmette et Guérin. Car au temps de ce roman, la maladie explosait, rares étant les familles dont un membre au moins ne devait pas partir se mettre à l’écart dans un de ces centres qui faisaient vivre les populations rurales de nos montagnes, ou de nos bords de mer : j’ai eu de quoi connaître le cas des tuberculoses osseuses qui se soignaient exclusivement en centre hélio-marin, soit à Berck, plage du Nord, soit au Grau du Roi, port de pêche près de la Camargue, à cause de mon père qui souffrit à l’époque – on était dans les années cinquante – du mal de Pott, mal causé par le bacille attaquant les vertèbres. Le sanatorium de Davos où se situe l’histoire contée par Mann me rappelle donc ces années où, petit enfant, j’allais voir mon père allongé sur la galerie exposée aux airs marins de cet hôpital un peu particulier. J’y trouvais d’autres enfants de mon âge, qui, comme moi, avaient leur père alité. Nous jouions ensemble aux petites voitures sous les draps qui retombaient des lits et les barres métalliques qui portaient les matelas, et au-dessous donc, de ceux qui souffraient. Et même, parfois, mouraient (le mal de Pott cervical étant le pire, celui qui souvent se terminait par un décès).

Les gens qui ont lu le livre ne m’en voudront pas de rappeler qu’il s’agit de l’expérience vécue par un certain Hans Castorp, âgé de vingt-quatre ans, qui est venu simplement rendre visite à son cousin Joachim Ziemssen. L’arrivée dans la station suisse est déjà en elle-même un petit chef d’œuvre : on escorte le jeune Castorp dans sa lente montée à bord d’un de ces tortillards de montagne qu’affectionnent tout particulièrement les Suisses (il en reste encore beaucoup, qui vous font grimper à Zermatt, Zinal ou Morteratsch). Le jeune hambourgeois peu familier des montagnes connaît là ses premières frayeurs, impression que la masse rocheuse gigantesque va lui tomber dessus, certitude que le train ne parviendra jamais à franchir les a-pics, angoisse face à l’ombre qui s’agrandit au cours de la journée. « A droite, des torrents grondaient dans les profondeurs ; à gauche, de sombres épicéas, entre des blocs rocheux, tentaient de se hausser vers un ciel d’un gris minéral ». Quand il arrive à Davos-Dorf, son cousin l’attend. Une personne de l’établissement prend les valises, et les deux compères se mettent à deviser. Hans est surpris par la manière dont Joachim, qui a adopté pleinement le rythme de vie de l’institution, projette une représentation du temps qui n’est plus celle que l’on partage habituellement en bas, dans la vallée, un temps où trois semaines sont l’équivalent d’une journée et où il apparaitrait normal d’accueillir un visiteur pour six mois, ce qui est bien plus que ce que Hans a prévu de passer auprès de son cousin. D’ailleurs plusieurs fois par la suite, il insistera sur le fait qu’il n’est que de passage, inutile d’acheter une malle de fourrure quand on doit repartir bientôt, inutile bien sûr de se faire ausculter par les médecins puisqu’on est là en simple visite… Il est tout autant étonné par cette insistance portée par Joachim à parler de ce « nous, là-haut » comme si déjà le jeune cousin s’était aggloméré à un groupe que Hans ne connaît pas encore, mais ne peut lui apparaître à ce moment-là que comme une société étrangère et bizarre. Surpris aussi que la mort soit devenue si familière à son cousin qui parle désormais sans gène de ces « cadavres que l’on doit descendre en bobsleigh du sanatorium le plus élevé ». Leurs cadavres ? Allons bon, et puis quoi encore ? S’écria Hans Castorp, soudain pris d’un rire effréné, irrépressible, qui ébranla sa poitrine et fit presque grimacer de douleur son visage engourdi par la bise. En bobsleigh ? Et tu me débites ça comme si de rien n’était ? Et quand il découvre sa chambre, la 34, c’est pour apprendre incidemment que si elle se trouve libre c’est parce que l’avant-veille… une Américaine y est morte. Ensuite la découverte du milieu ambiant, des rituels des repas, des tics et habitudes des pensionnaires. Personnages étranges comme cette femme en noir, mexicaine éplorée qui erre dans le jardin et que l’on a baptisée « Tous les deux » car elle ne cesse de raconter à chacun sa triste histoire de mère ayant perdu ses deux fils de la redoutable maladie, « oui, tous les deux », ou bien ce couple russe qui n’est décidément pas sortable car ils font l’amour bruyamment dans la chambre d’à coté, ou cette madame Stöhr, « rougeaude aux cheveux gras » et qui est si bête, qui manque tellement de culture qu’elle confond les produits cosmétiques avec les produits cosmiques… Comédie humaine rythmée par les repas, les siestes obligatoires et les conversations enflammées. Hans n’y comprend pas grand-chose, il croit même à une mauvaise blague quand il rencontre sur son chemin un groupe de jeunes gens qui « sifflent du ventre », quelque tour de passe passe sans doute, mais non, il s’agit de personnes ayant subi un pneumo-thorax, autrement dit le gonflement au moyen d’un gaz d’un poumon en mauvais état pour lui éviter de travailler, les gens ainsi soignés ne respirant qu’à demi-poumon. Cette société a rompu les codes admis par le monde d’en bas, on peut y voir un médecin qui rabroue son patient mourant en lui disant : « vous serez bien gentil d’arrêter vos histoires ! »

J’ai été étonné par un passage qui aborde le sujet du temps (Digression sur le sens du temps, p. 159). Il y est dit que notre vécu du temps menace de disparaître lorsque la monotonie est incessante, or c’est ce vécu qui est associé à la joie de vivre. On pense que la nouveauté fait passer le temps, alors que l’ennui le ralentit, mais en réalité, le vide et l’ennui ne font-ils pas dilater l’instant et le rendre interminable tout en allégeant les énormes masses de temps – les mois et les années – jusqu’à les réduire à néant ? A l’inverse, ce qui est intéressant à vivre raccourcirait l’instant mais, en donnant à la vie dans son ensemble plus de poids, feraient se passer plus lentement les années intéressantes… Si rien n’interrompt le train-train, de grands laps de temps diminuent d’une façon qui nous donne un coup au cœur ; chaque journée étant comme les autres, tous les jours ne semblent n’en faire qu’un ; si l’uniformité était totale, la vie la plus longue serait perçue comme fort brève et s’éclipserait sans crier gare. L’habitude endort notre sens du temps. Introduire des changements d’habitudes et des renouvellements est, on le sait bien, le seul moyen de se maintenir en vie, de réactiver son sens du temps, de rajeunir, renforcer et ralentir notre vécu du temps, et, ce faisant de restaurer toute notre joie de vivre. Tel est le but des changements d’air et de décor, des villégiatures balnéaires, telle est la vertu réparatrices des diversions et des épisodes.

On comprend ainsi que les premières journées puissent donner lieu à des descriptions minutieuses et paraître fort longues, mais qu’ensuite, la routine aidant, il n’y ait plus à s’étendre sur ces détails, un jour est un jour, tous se confondent et l’on peut en effet vivre trois semaines comme si c’était un seul jour, voire beaucoup plus : vivre une vie comme si elle s’était déroulée en un instant. Le lecteur ne peut faire autrement que se rapporter à sa propre vie et trouver alors de multiples exemples illustrant cette « théorie », comme la rapidité avec laquelle s’écoule le temps de la vieillesse, lequel par définition est moins marqué par la nouveauté, sauf quand tout à coup surgit du nouveau qui nous porte à revivre des moments de notre jeunesse, comme un voyage fait dans un pays que nous ignorions ou la manière de se lancer dans une activité nouvelle.

Ainsi,La montagne magique a un immense rapport à la réalité présente, notre confinement, et je m’étonne qu’on ne l’ait pas davantage dit. La Peste de Camus a fait l’objet de multiples références au cours du premier confinement, mais il y est question d’une maladie ayant des effets très différents de notre Covid (on y meurt beaucoup plus, et beaucoup plus certainement)… alors que l’existence au sein d’un sanatorium, où la mort rode certes, mais n’est pas aussi inévitable que dans le cas de la peste et laisse en tout cas de nombreux jours avant de se manifester, peut être rapproché de la vie sous confinement, comme si, en somme, nous vivions sans arrêt en ce moment dans un sanatorium à ciel ouvert. Ainsi sur le déroulement du temps, il est probable que nos périodes de confinement nous sembleront plus tard comme des temps très courts, des parenthèses toujours vives en mémoire certes mais en face desquelles nous nous demanderons toujours comment nous avons fait, comment nous nous sommes pliés à toutes ces règles sans souffrir davantage et surtout comment il se fait que nous ne nous soyons pas davantage ennuyés, que nous n’ayons pas été davantage affligés. La monotonie et le respect des règles auront contracté notre perception du temps, le rendant finalement insignifiant, tel qu’il restera à tout jamais dans la mémoire des plus jeunes (pour les plus anciens aussi, mais moins fortement puisqu’ils ont déjà pris l’habitude d’une certaine régularité…).

Il y aurait bien sûr quelques différences de taille à développer. Je ne crois pas que le climat actuel soit propice – hélas ! – aux effervescences des nouvelles rencontres, aux plaisirs d’assister à des conférences et des concerts aptes à nous faire sortir de la morosité. La vie dans un sanatorium ressemble à l’atmosphère d’une bulle grâce à laquelle les malades s’abstraient de la routine « d’en bas », qui est une autre sorte de routine, ce qui permet l’ouverture vers des aventures possibles. Et qui parle d’aventure parle inévitablement d’aventure amoureuse. On disait beaucoup autrefois que les malades envoyés en sanatorium y donnaient libre cours à leur libido, on attribuait cela à la maladie, qui aurait contenu en elle-même les germes d’une sensualité débridée, mais le roman de Thomas Mann nous montre plutôt que cela résulte de l’ambiance pour le moins étrange qui règne en ce monde coupée du « réel », dans cette opposition entre « monde d’en haut » et « monde d’en bas ». Ainsi, plus il se développe, plus ce roman apparaît comme une gigantesque métaphore, une parabole de ce qu’il advient lorsque le monde se dédouble en deux sous-mondes qui s’opposent, l’un tenant lieu de base concrète où se déroulent les transactions économiques (Hans sort des études, il est promis à un bel avenir d’ingénieur dans les constructions navales, ses oncles gèrent sa fortune) et l’autre d’un univers de rêveries où se déroulent les amours, un peu éthérées, et où l’on discute d’œuvres d’art ou de grandes idées philosophiques (avec l’homme de lettres Settembrini par exemple).

Très vite apparaît une femme dont la présence va finir par s’imposer. La manière dont Mann la fait entrer dans la narration est magistrale. Vers la page 120, une porte claque. Hans ne peut supporter ce genre d’inconvenance : dans la bonne société, on sait retenir les portes et les empêcher de claquer. Cela l’intrigue, qui peut bien être à l’origine de ce bruit intempestif ? Quand il voit surgir à l’entrée de la pièce cette femme jeune et élancée… la première réaction est : « une bonne femme ! J’en étais sûr ». Quel premier contact étonnant, et qu’on jugerait aujourd’hui bien sexiste, avec un personnage dont il va tomber amoureux.

Elle s’appelle Madame Chauchat. Une Française ? Non, une Russe, mais dont le mari sans doute à une ascendance française, d’où son nom. De plus en plus souvent, Madame Chauchat laisse son emprunte parfumée auprès de Hans Castorp… où cela va-t-il nous mener ? C’est l’occasion de disséquer, pour Thomas Mann, la naissance d’un amour. Quel rôle joue par exemple le souvenir d’une émotion antérieure, qu’elle vienne d’une femme ou d’un homme, comme c’est le cas ici de cet ancien copain d’école secrètement admiré et qui s’appelait Pribislav Hippe, dit « le kirghize » ? Madame Chauchat, que l’on n’appelle pas encore de son prénom, Clavdia, en a les yeux, un peu fendus, un peu obliques, séparés par un espace un peu trop large, surplombant les pommettes saillantes un peu trop rouges. Va jouer un rôle aussi sûrement la conférence du professeur Krokovsky (spécialiste en « décomposition psychique », où l’on voit une allusion à la psychanalyse), qui porte sur l’amour, justement, et les rapports entre l’amour et la maladie, celle-ci n’étant peut-être qu’une manifestation d’un amour refoulé (ah ! Le conflit entre amour et chasteté, désir individuel et convenance sociale) ?

Enfin arrive ce que l’on pressent : éternuements, toux, frissons. Ce que l’on met aussitôt sur le dos d’un mauvais rhume (n’y a-t-il pas tant d’occasions de prendre froid au cours de ces balades que l’on va inévitablement faire en montagne?), mais qui bien vite s’avère plus grave. Voilà notre héros pris à son piège, lui qui jouait les hommes en bonne santé, les membres de la société valide, qui ne font qu’un petit tour parmi les malades et puis s’en vont… le voilà cloué au lit pour au moins trois semaines et avec aucune perspective de repartir avant des mois… (si tout se passe bien). Dans notre situation actuelle, combien se sont sentis aussi forts, hors d’atteinte, prêts à refuser toute mesure de précaution afin de continuer à profiter des plaisirs de la vie, restaurants, bars, salles de spectacle, avant de se retrouver en piteuse posture, affreusement malades quand ce n’était pas en réanimation dans un hôpital saturé. La nuance est que la tuberculose attaque en douceur, laissant voir le temps passer quand les malades de la Covid sous forme grave ont à peine le temps de réaliser ce qui leur arrive.

J’en suis là de ma lecture. Elle suivra son chemin…

L’une des raisons essentielles qui font que l’on hésite souvent avant de se lancer dans une grande œuvre est qu’on ne peut la lire sans s’engager fortement : la lire c’est la vivre, or, il faut bien avouer qu’on a toujours quelque appréhension à aller dans une aventure qui va nous couper de la vie, ou du moins, de ce que nous imaginons spontanément être la vie, à savoir le quotidien, la distraction perpétuelle de l’attention, l’absence de stabilité, l’esprit qui sautille, alors que l’œuvre nous ramène toujours au même point, nous oblige à nous concentrer. Dès que nous la retrouvons après l’avoir abandonnée un court temps, c’est, et nous le savons, pour la reprendre au point exact où nous l’avions laissée : elle nous attendait et elle n’a pour nous aucune indulgence, nous devons nous replonger, quoiqu’il en coûte… Ces périodes comme celle que nous traversons en ce moment auront donc eu le mérite important de nous donner des plages de temps très longues pour cela.

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