Même si j’ai pour habitude de me maintenir, tant que faire se peut, en dehors de l’actualité immédiate, renonçant par exemple à émettre des jugements spontanés sur tel ou tel événement politique (en grande partie parce que je sais que je peux être amené à les modifier assez rapidement, tellement le cours du temps est volatile et les événements changeants), je peux difficilement en ce moment rester en dehors de ce qui nous angoisse tous, de cette guerre dont nous sommes incapables de prévoir en quoi elle risque bientôt de se transformer.

Comme beaucoup, j’ai passé toute ma vie à avoir peur de la guerre à chaque crise qui survenait, puis à être soulagé lorsque la crise s’apaisait, ou, plus misérablement à éprouver un soulagement à constater l’éloignement du danger : la guerre était pour les autres, les lointains, les populations dont nous croyions confusément qu’elles étaient plus ou moins de tout temps préparées à la subir. Nous avons certes été choqués par la guerre dans les Balkans. Les Serbes ont perpétré des atrocités dans les états d’ex-Yougoslavie qui ne voulaient plus accepter leur domination, mais en réponse, les Croates et les Kosovars ont aussi commis des crimes, il nous suffit d’aller consulter les archives du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie pour avoir un bilan, certes incomplet (beaucoup de criminels ont échappé au verdict du Tribunal). L’OTAN a bombardé la Serbie pendant près de trois mois. Des civils ont été tués. « Dommages collatéraux » « ils » disaient… Je ne développe pas ce sujet, il est des gens plus compétents que moi pour le faire. Au début des années 2000, des kosovars, des serbes, des albanais ont trouvé refuge en France, j’ai parrainé un kosovar qui s’appelait Ilmi. Peter Handke, l’un de mes écrivains préférés, a pris position pour la Serbie. Il me semble que son choix était d’ordre affectif, je ne l’en blâme pas, bien au contraire, et même je le comprends mieux maintenant. L’OTAN a-t-elle voulu profiter de cette guerre entre puissances locales pour s’implanter plus loin vers l’Est ? Peut-être. Reste indubitablement une base américaine au Kosovo (appelée le camp Bondsteel). Mais la guerre s’est terminée et la Serbie existe toujours, heureusement, et l’OTAN n’avait pas prévu d’attaquer la Russie. Et puis pourquoi en parlé-je ? Peut-être parce que j’ai lu des commentaires de ci de là sur des réseaux sociaux qui évoquaient ce précédent comme s’il fallait en trouver un à ce qui se passe actuellement en Ukraine… Nous sommes dans la rhétorique, pour argumenter sur un fait qui nous gêne, il faut en trouver un autre à quoi l’on va prêter des atouts qui le justifieraient.
En fait de guerre, il y en eut bien une en Syrie. Là, nous avons souvent regardé ailleurs, pensant naïvement que cette guerre était contre Daesh alors qu’en réalité elle était en soutien au dictateur Bachar El Assad, et que nous aurions du voir tout de suite qu’elle était surtout un exercice avant les guerres futures. Le tyran de Moscou essayait ses méthodes et ses armes, comme l’autre tyran, celui de World War II, l’avait fait à Guernica, au temps de l’Espagne en lutte contre Franco. Mais je le disais, nous avons regardé ailleurs… ce n’était pas faute d’être informés : je me souviens de numéros spéciaux de « Libération » qui nous montraient Alep et ses ruines. Nous sommes frileux, nous ne voulons jamais voir venir le mal. Nous nous cramponnons à notre bonheur comme le font ces coquillages en forme de chapeau chinois fixés à leur rocher. Et puis quand le malheur arrive, nous ne voulons pas y croire, certains d’entre nous, de rage, veulent nous en attribuer collectivement la responsabilité, comme si la victime était toujours un peu coupable… n’avait-elle pas mis une jupe trop courte ? L’Occident, avec un grand « O », n’était-il pas allé chatouiller de trop près l’ours des Carpates ? Ne nous étions-nous pas vantés de notre confort et de nos styles de vie plutôt joyeux, plutôt épris de liberté, auprès des autres, qui, eux, n’avaient encore jamais goûté cette liberté ? Il aurait fallu nous taire, masquer nos débauches, arrêter de faire croire que l’on pouvait vivre mieux. Mais cela n’était pas possible.
Il aurait fallu aussi dénier aux Polonais, aux Roumains, aux Baltes le droit de se protéger, de vivre librement, de faire connaissance avec ce que c’est que la liberté des mœurs, la possibilité de choisir sa vie sans se soucier du contrôle d’État, autrement dit il aurait fallu leur refuser l’entrée dans l’UE, puis dans l’OTAN où là seulement ils pouvaient trouver une (peut-être illusoire ?) garantie. Mais cela n’était pas possible, non plus.
Y a-t-il, selon nous, d’autre but que la paix et le « bonheur des peuples » ? Ce que je veux dire par là, ce n’est pas bien sûr que dans la réalité, « nous » (c’est-à-dire en gros les pays occidentaux) luttons chaque jour pour que les peuples soient heureux : il est bien d’autres buts poursuivis, et en premier lieu la maximisation du profit, ce qui est objectivement contradictoire avec la réalisation du bonheur pour tous. Néanmoins, le mouvement de l’Histoire, les intérêts mêmes du capitalisme moderne rendent de plus en plus impossible de tolérer de larges poches de misère comme celles provoquées par les guerres ou… les pandémies : nous avons vu au plus gros de la crise du Covid, des gouvernements étiquetés libéraux s’en remettre aux aides massives de l’État pour compenser les pertes économiques et sociales occasionnées par la maladie. Il ne serait pas possible aujourd’hui d’envisager que des pans entiers de la population soient laissés sans aide en cas de reprise intense du chômage ou de l’inflation. Tout cela provient entre autres d’une pression populaire qui s’exerce, quoi qu’on en dise, sur les pouvoirs. Même si notre démocratie est imparfaite, elle est là, c’est elle qui a assuré jusqu’à présent des compensations et des équilibrages qui ont permis à la société de fonctionner et à ses membres de bénéficier d’aides sociales, de quiétude liée à un climat de paix et de liberté dans ses choix de vie. C’est cela que j’appelle le bonheur des peuples et auquel ont droit tous les autres pays, y compris ceux qui sont à l’Est, y compris la Russie. Nous ne pourrions en avoir meilleure preuve que celle justement qui nous vient des états autoritaires : que prétendent-ils en lançant leurs attaques, si ce n’est justement qu’à cause de ce bonheur qu’ils appellent notre « confort », voire notre « mollesse » (!), nous serions incapables de réagir, trop frileux que nous sommes, trop repliés sur nos libertés. Disant cela, ils nous concèdent l’existence de cette propension à être. Et ils nous font la guerre. De bons esprits disent qu’ils la font parce qu’ils ne veulent pas de pays appartenant à l’UE à leur frontière immédiate, ce que nous traduisons par : ils ne veulent pas de pays jouissant de ces libertés et de ces capacités à leur frontière immédiate parce que tout simplement, ce serait un « appel d’air » jugé dangereux pour leurs concitoyens.
Avant de devenir ce cataclysme honteux et odieux qui s’en prend physiquement à une population, le peuple ukrainien, cette guerre a déjà pris d’autres formes, plus « subtiles », moins visibles, des formes qui ne font pas de morts a priori, qui s’en prennent juste aux consciences, donc aux esprits. On pourrait la nommer la guerre des esprits. Le livre très intéressant du mathématicien spécialiste des systèmes complexes (et travaillant au Centre d’analyse et de mathématiques sociales de l’EHESS) David Chavalarias, intitulé « Toxic Data » nous expose les techniques et méthodes de cette guerre. Sa première partie, déjà captivante, tente de nous exposer la façon dont fonctionnent les algorithmes des réseaux sociaux (Facebook, Twitter…), « tente » car, bien sûr, ces algorithmes sont maintenus secrets, mais on peut arriver néanmoins à les deviner en observant leurs effets, en expérimentant sur eux. Comment en vient-on par exemple, lorsqu’on a une fois (peut-être par mégarde) « liké » un post, à être submergé par des informations que nous n’avons pas particulièrement voulues, comment nous trouvons-nous malgré nous happés par des communautés étanches qui nous entraînent progressivement vers des mouvements d’opinion auxquels nous pouvions être réticents au prime abord. Facebook ou Twitter ne sont pas des entreprises machiavéliques, des comploteurs acharnés, non, ce sont juste des entreprises du monde capitaliste qui cherchent à maximiser leurs profits et à maximiser ceux de leurs clients, ces tendances observées sur les algorithmes qu’elles utilisent ne visent donc pas forcément à modifier nos opinions politiques, mais avant tout à nous faire consommer et à nous balancer des publicités ciblées pour des produits qui, soi-disant, seraient conformes à nos besoins (ou à nos désirs). Néanmoins, la réalité est là, les algorithmes sont bien présents et ils fonctionnent, il est donc inévitable que des esprits guerriers s’en emparent à leur profit. La seconde partie du livre nous expose alors comment des officines ayant notamment pignon sur rue à Saint-Petersbourg (ainsi d’un certain IRA, Internet Research Agency) travaillent constamment à structurer le champ des opinions en occident et à diviser les citoyens occidentaux pour le plus grand bien des ambitions poutiniennes. Nous en connaissons déjà des résultats éloquents : élection de Trump aux USA, Brexit en Grande-Bretagne…
En mai 2016, deux manifestations rivales eurent lieu à Houston : l’une contre l’ouverture d’un centre islamique et une autre qui la défendait. Deux cortèges s’affrontèrent pendant plusieurs heures à coup de slogans comme « non à l’islamisation du Texas » ou « stop à l’islamophobie »… Les plus avisés des manifestants finirent par se demander où étaient les leaders qui les avaient conviés à ces échanges musclés, ils ne les trouvèrent pas et pour cause, puisqu’ils étaient à 9000 kms de là, penchés sur leurs écrans d’ordinateur.
Il faut croire que ces hackers sont astucieux… Si l’on se réfère aux textes écrits par un certain Alexandre Douguine (dès 1997), présenté souvent comme le principal inspirateur de Poutine, on y trouvera parmi les éléments principaux d’une stratégie à long terme pour la Russie (cf. blog de Philippe Quéau) : – la subversion du système démocratique des États-Unis, visant à l’affaiblir de l’intérieur et la promotion de l’isolationnisme américain ; – la sécession du Royaume-Uni vis-à-vis du reste de l’Europe; – la division interne de l’UE en soutenant les partis d’extrême droite et de droite dans plusieurs pays européens.
Pour l’instant, ces objectifs sont assez bien accomplis…
Pour le reste, on nous promet : – le partage du vieux continent entre une sphère franco-allemande et une zone d’influence russe; – la liquidation de l’OTAN ; – la liquidation de l’Ukraine, en tant qu’elle est en soi une « anomalie absolue », un non-État.
Ce dernier point est en cours. Le premier est assez curieux, il nous étonne : ainsi nous ferait-on grâce ? Cela ressemble étrangement aux concessions faites par Hitler en 1940 pour que se mette en place en France un régime collaborationniste.
Il est inquiétant, dans ce contexte, de voir que trois des principaux candidats à la présidentielle appartiennent à l’orbite contrôlée par Vladimir Poutine. L’un, le plus à droite, a déjà déclaré que c’est un Poutine qu’il fallait à la France (!), une autre a souscrit des emprunts d’une dizaine de millions à une banque proche du régime russe, qu’elle a du mal à rembourser, ce qui renforce encore son lien avec le dirigeant russe, et un troisième, qui prétend rassembler la gauche (mais quelle gauche?) proclame sa volonté de sortir de l’OTAN, de figurer comme un pays non-aligné (entendez finlandisé), et de surtout ne pas fournir d’armes, même de défense, à l’Ukraine, ce qui correspond mot pour mot aux souhaits formulés par le Kremlin et au projet ci-dessus mentionné.
La guerre physique, la guerre meurtrière, la guerre sanglante qui n’est pas belle à regarder (contrairement aux feux d’artifice des écrans d’ordinateur) est le prolongement de ces guerres qui se déroulent à pas feutrés et à millions d’octets échangés, il existe un moment où l’offensive bien réelle sort du combat virtuel : c’est ce qui différencie les war games de la réalité. L’informatique est la clé du fonctionnement de ces armes absolues, que seule la Russie possède et qu’elle dit expérimenter en ce moment, comme les missiles hypersoniques. De tels engins, n’en déplaise à nos « amis » pro-Poutine de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, ne sont pas construits à grand frais à titre décoratif : ils sont faits pour servir. Si la Syrie fut le banc d’essai de la guerre en Ukraine, de quelle autre guerre future celle-ci est-elle le banc d’essai ?
A moins que bien sûr, une nouvelle fois, nous soyons sauvés par le gong, qu’un changement de régime se produise par miracle… que Poutine se rendant compte qu’il s’est trompé cette fois-ci, cherche à sortir de la crise… et que, bons princes, nous l’y aidions grâce à une diplomatie bien huilée… On peut encore espérer. Mais cela risque de n’être, hélas, que partie remise.
En attendant, nous ne pouvons que soupirer, être désespérément tristes du sort réservé aux autres, aux Ukrainiens. Certains médias particulièrement cyniques ricanent à propos de nos larmes (« aux larmes citoyens » titrait l’un d’eux), attitude non seulement immorale mais idiote. Nous devons toujours et encore montrer la souffrance de ceux et celles qui subissent la guerre. Même si nous ne pouvons pas être physiquement auprès d’eux, nous le serons en esprit, manière de résister aux invasions de nos âmes par les mèmes du défaitisme et de la résignation.









































