L’engagement subtil de Philippe Jaccottet et l’hommage du comédien

On oublie souvent « l’engagement » de Philippe Jaccottet, un engagement certes discret, surtout si on le compare à celui d’un René Char, mais qui n’en existe pas moins : il est présent en filigrane dès le début de son œuvre, dans les poèmes de Requiem, de l’Effraie et de l’Ignorant, tout comme il l’est dans son tout dernier ouvrage portant le beau titre de La Clarté Notre-Dame. « Engagement » fait ici songer, inévitablement, aux grands poètes issus de la Résistance, ou engagés auprès du Parti Communiste, voire à Jean-Paul Sartre, or ici nous en sommes loin : pas d’affiliation partisane, pas de prise de position un tant soit peu ronflante (mais que l’on excuse lorsque le danger est palpable et qu’il faut bien dire avec force et bien haut pour que tout le monde entende, tout ce qu’une situation sociale ou historique contient d’insoutenable) chez le grand poète suisse… Employé-je ici l’épithète « suisse » comme gage de « neutralité » ? Je ne le crois pas car ce serait bien trop facile de rapporter la façon particulière qu’a Jaccottet de se saisir du monde à une quelconque appartenance nationale. L’engagement signe chez lui une simple appartenance assumée à un monde pétri de malheur, crimes, guerres et fureur qui s’exprime au travers des mots, comme si l’on voulait montrer qu’à toute lumière surgie de quelque part, à tout tressaillement de bonheur venu d’un amour ou de la révélation d’une beauté, s’opposait hélas une ombre portée par quelque spectre qui, sans arrêt, nous guette et nous surveille. Ombre, spectre, douleur et souffrance qui ne peuvent se combattre que par l’effort des mises en mots, avec cette idée en tête (bien rappelée dans le titre d’une émission récente sur France-Culture, diffusée deux jours après la mort du poète) : « ne pas laisser toute sa place au malheur ».

Philippe Jaccottet @DR

Les premiers poèmes publiés donnent l’exemple de cette insertion dans le monde tel qu’il est au sortir de la guerre : nouvelles du soir qui annoncent des événements inquiétants (… Et les villes / qui sont encor debout brûleront. Une chance / que j’aie au moins visité Rome, l’an passé, / que nous nous soyons vite aimés, avant l’absence, / regardés encore une fois, vite embrassés, / avant qu’on crie « le Monde » à notre dernier monde / ou « Ce Soir » au dernier beau soir qui nous confonde…), ou risques encourus dus à l’apparition du nucléaire (après tout, Grignan n’est pas loin de Pierrelatte) et qui s’annoncent comme un orage à venir (Errant encor vers la richesse des montagnes / dans la fraîcheur du trèfle nocturne, je fais / halte : notre pays est de pierre et de mûres / et les ruines de l’avenir en bornent l’aire).

Et puis, il y avait eu Requiem

Quand il eut vingt ans, le poète, qui vivait encore dans son pays natal, eut l’occasion d’avoir sous les yeux une série de photos de cadavres de jeunes maquisards et de jeunes otages torturés par les Allemands et ceci le convainquit d’écrire son premier grand poème publié : Requiem. Par la suite, il devait trouver ce texte pour le moins discutable (il se reprocha d’avoir été plutôt immature et de s’être lancé dans une méditation philosophique pour laquelle il n’était pas armé). Heureusement, au début des années quatre-vingt-dix, ce texte refit surface, non sans quelque agacement de la part de son auteur, lequel accepta finalement de le republier et c’est ainsi que nous le connaissons aujourd’hui, et que nous lui trouvons une force particulière. (Le poète n’est pas totalement maître de son œuvre, il peut arriver parfois que le lecteur trouve dans certaines de ses productions cachées plus que lui-même n’y a mis. C’est ainsi).

Il est hautement significatif que ce poème-là, précisément celui-là, avec lequel il s’était trouvé en désaccord, refasse surface aussi dans ce dernier opuscule, La Clarté Notre-Dame, au point que ce soit même le seul à être mentionné, comme si une boucle s’était refermée et que, finalement, le fin mot de la poésie de Jaccottet avait toujours été cette forme d’engagement qu’il contient. Le long poème débute ainsi :

Ô terres de l’été !
Ce n’est plus la saison de la nuit amère, et
d’être seul : la douceur a levé ses yeux purs,
la vallée s’est ouverte au vent dans les hauteurs.

Ils sont ensemble : ici, plus rien ne peut mourir
dans ce jardin de roses. Où rayonnent leurs mains,
la vie ne sera plus perdue… Ils sont ensemble,
et la joie plus offerte encore que les fleurs…

Mon ami Serge, comédien à Buis-les-Baronnies après l’avoir été dans beaucoup d’endroits (Valence, Saint-Etienne, Martigues, Le Havre, Lyon, Sartrouville, Valréas… et même La Chaux-de-Fond) et auprès de beaucoup de grands metteurs en scène (Dasté, Chéreau, Boeglin, Maréchal… ) relate ses rencontres avec le poète de Grignan et ce qui le conduisit à faire participer celui-ci à un hommage aux résistants de la montagne de la Lance.

Serge Pauthe et moi en août 2018

Cher voisin de Grignan,

Je vous écris loin de nos bases respectives. Je suis au seuil de l’Aube, contemplant un paysage si différent du nôtre. Le soleil rasant éclaire les mille gouttelettes posées sur chaque brin d’herbe encore roidis par le gel nocturne. La colline jouxtant notre maison, on dirait du cuivre passé à la paille de fer. La terre fertile protège les semailles encore enfouies sous ce sol gelé et laissera bientôt surgir le colza. Une grande nappe de couleur jaune d’or s’étendra tout autour de la maison, nous invitant à partager les premiers pique-niques du Printemps

En contemplant ce matin ce doux paysage situé tout de même à 600 kms de la Drôme, (nous savons que la terre est vaste mais que la France l’est tout autant), je vais vers vous. Allégrement, car la pensée n’a pas de frontières, jusqu’à nos « Montagnes basses de la Drôme », que vous avez si bien décrites.

Jaccottet les a effectivement si bien décrites, ces montagnes de la Drôme, notamment dans un de ses premiers livres, La promenade sous les arbres, publié en 1957 : « Je commencerai donc en disant que ces montagnes-ci ne sont pas des Alpes, et qu’aucune suggestion de chaos ou de sublimité, nulle ambition excessive, nul rêve de victoire, nulle obsession de pureté ne s’en dégagent » l’un des buts de ce livre étant en effet de s’opposer à l’idéal de pureté tel qu’il se développe dans une certaine conception de la poésie, comme celle d’un certain George William Russell, dont Jaccottet critique l’idéalisme excessif, pour qui la poésie aurait consisté à aller voguer dans une sorte de monde supérieur, éthéré, où l’on ne rencontrerait que lumière, une sorte de paradis en quelque sorte, alors que l’écrivain de Grignan fuit cette illusion : « pour moi, j’avais cru voir le secret dans la terre, les clefs dans l’herbe. […] je me dis qu’il fallait avancer dans la direction de cet inconcevable à travers l’épaisseur du Visible, dans le monde de la contradiction, avec des moyens et des sentiments ambigus, en particulier un mélange d’amour et de détachement, d’acharnement et de négligence, d’ambition et d’ironie. » Et la description des montagnes de la Drôme devenait une sorte « d’exemple » (elle intervient d’ailleurs après cet inter-titre : « Exemples ») de cette « méthode ».

Serge continue par ces mots :

J’ai fait votre rencontre pour la 1ere fois en 1987, au Théâtre de la Criée à Marseille. Rencontre littéraire s’entend. Nelly Borgeaud admirable comédienne nous avait lu en fin d’après-midi, avant de jouer la Comtesse du  » Mariage de Figaro » du si spirituel Beaumarchais, des extraits des « Semaisons » d’une manière si douce et si délicate que j’ai petit à petit perçu l’origine de vos textes et le lieu poétique de cette description. […] Mais là où je vous aime par dessus tout, c’est lorsque l’occasion me fut donné de lier l’une de vos descriptions à une commémoration d’actes de Résistance menés par des maquisards regroupés sur la Montagne de la Lance.

À l’initiative de Jean Dubief, militant communiste très actif au sein de L’ ANACR ( Association Nationale des Anciens Combattants de la Résistance), la journée du 15 Août fut choisie pour honorer les actions héroïques de ces résistants. Me fut confiée la partie artistique de cette montée sur le plateau de la Lance jusqu’à la ferme où s’abritaient les Résistants. Donc, le 15 Août 1993, avec une équipe de jeunes comédiens, étudiants à Paris (dont ma fille Célie, étudiante à la Fac  » Sorbonne Nouvelle »), nous avons joué « La Geste des Maquisards de la Lance ».

Et c’est là que vous entrez en scène, cher Philippe Jaccottet. Loin de mes bases et de mes livres, je peux vous citer de mémoire votre texte décrivant les basses montagnes de la Drôme que nous disions, perchés là-haut entre ciel et nuage, les voix portées par ce vent filant vers la plaine jusqu’au seuil de votre maison.

Écoutez:

« Les Basses Montagnes de la Drôme, c’est une énigme à l’horizon campée, une merveille qui nous accompagne tous les jours. Des pentes, des courbes comme des mouvements dessinés dans la terre, absolument immobiles; des champs qui descendent, qui ont l’air de couler avec leurs mottes, leurs herbes, leurs chemins, vers l’affaiblissement éloigné d’une rivière qu’on peut ne pas voir, puis, toujours moins précis, cela se relève, remonte et s’interrompt au bord du ciel, comme la lumière est portée dans le berceau, dans le bassin du jour »…

Écoutez à présent votre final, qui s’adaptait parfaitement au message de cette cérémonie :

« L’homme le plus démuni, même s’il ne peut pas s’exprimer, même dans les poussières et les haillons, a connu les secrets de ces pentes, l’attrait de ces vallées qu’éclaire la nuit. »

Serge termine en écrivant :

Il est un lieu particulier où je prends le temps de m’arrêter lorsque je viens de Nyons pour aller à Crest. A l’embranchement des routes départementales D538 et D541, à 7kms de Nyons, il y a fort heureusement un petit parking où il est bon de s’arrêter à toute heure. Mais surtout lorsque le soleil descend. Été comme hiver, vous découvrez un paysage qui s’étend jusqu’aux Cevennes. A droite, la chapelle de Notre Dame de Beauvoir, perché sur sa colline, garde encore les cendres d’une mienne amie qui aimait tant ce lieu sacré. Et devant vous apparaît ce paysage que vous avez vous aussi sanctifié. Nous entrons ici dans les brumes de L’Éther, si perceptible chez nos auteurs anciens. Chaque fois que je suspends mon vol, avant de filer vers le col d’Aleyrac qui mettra fin à la contemplation de votre Pays de Grignan, je murmure quelques extraits de vos poèmes en prose qui s’accordent si bien à ce qu’il m’est donné de voir encore et encore…

Reconnaissance éternelle.

Je vous aime.

Serge PAUTHE

Montagnes basses de la Drôme (en descendant du Poët vers Sainte-Jalle)

j’ai cité de longs extraits de ce message parce que je l’ai trouvé si beau, si émouvant et sincère. Ce n’est pas l’hommage d’un homme célèbre ni d’un spécialiste de littérature, un de ces experts si forts à l’exégèse, mais d’un homme ordinaire, qui s’est confronté avec les textes à partir d’un travail de comédien, ce qui veut toujours dire avec modestie, un témoignage qui aura passé à toute vitesse sur Facebook, comme vont souvent les billets postés sur les réseaux sociaux : éphémères paroles dites une fois et que l’on ne retrouve plus si on n’a pas pensé à les sauvegarder dans un coin de son ordinateur (ou, mieux : de son cœur!), perdues dans la masse des paroles le plus souvent futiles, mais parfois dignes du plus haut intérêt comme celles-ci. L’accumulation de noms propres ici ancre le texte dans une terre, un paysage qui sont familiers à Serge comme ils l’étaient à Jaccottet et comme ils commencent à l’être pour moi.

(je reviendrai la semaine prochaine sur le ravissement que suscite en nous la parution de ce livre ultime, publié post-mortem, La Clarté Notre-Dame).

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3 commentaires pour L’engagement subtil de Philippe Jaccottet et l’hommage du comédien

  1. patchcath dit :

    J’aime bien lire quelques lignes de ce poète de notre temps ❤ et voilà où mes yeux étaient juste avant de venir chez toi https://irenetetaz.wordpress.com/2021/02/26/au-revoir-philippe-jaccottet/

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  2. Debra dit :

    C’est un beau billet. Merci.
    Je me demande si je ne vois pas le lieu exacte de l’intersection des routes départementales, comme je crois passer par là tous les étés pour arriver au dessus de Nyons. De Bourdeaux, il me semble… Cette route est magique, et tous les ans je ne me lasse pas de la retrouver, comme mon petit bivouac à Aubres. Bivouac éphémère comme je les aime, dans la plus pure tradition familiale de camping, avec la tête dans les étoiles. Je vais guetter le parking, et chercher cet endroit dont vous parlez ici.
    Pour les comédiens et les exégètes…
    Dans un autre monde que le nôtre, je rêve que ceux qui aiment profondément la langue (les langues) et qui ne sont pas forcément des… spécialistes universitaires puissent rencontrer..des comédiens, eux-mêmes trop souvent spécialistes/professionnels de la comédie en ce moment où la profession de professionnalisme fait rage.
    Oui pour l’humilité de l’humus. Je n’en vois pas des tonnes autour de moi en ce moment, que ce soit chez les comédiens ou chez les universitaires…
    Il m’est arrivé par le passé de monter à pied le chemin de croix qui arrive du côté de Bois Barbu, sur ces lieux sacrés où nous avons matérialisé la souffrance de ces résistants en la confondant avec la souffrance du Christ dans sa terrible épreuve. Tout cela continue à me parler… et m’émeut jusqu’aux larmes. Et la beauté lumineuse d’Herbouilly…Certes, ce n’est pas la Drôme, mais ce n’est pas les Alpes non plus. Et c’est un peu moins loin…

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    • alainlecomte dit :

      cela dépend de la route que vous prenez après Bourdeaux, si vous arrivez à Nyons par Venterol (et non par Condorcet). Le parking en question est, je crois, en fait, entre Nyons et Valréas, juste avant d’arriver à Venterol quand on vient du nord.

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