Carnet de lecture : « Crime et châtiment » (1), nos êtres divisés

Au premier regard, il y a peu d’œuvres littéraires qui parleraient véritablement du corps, tout ce que nous lisons en général parlerait plutôt de représentations, d’idées, de sentiments, d’une idéalisation du corps mais pas du corps en lui-même. Dommage, nous disons-nous, car que sommes-nous en premier si ce n’est un corps ? Et puis, on se reprend, si nous pensons cela, c’est peut-être parce que nous n’avons pas une image du corps correspondant à la réalité, et nous verrons plus loin que, là encore, le « cas Dostoïevski » nous instruit.

Qu’est-ce qu’un corps ? En quoi s’identifie-t-il à un « soi » ? Ces questions concernent bien sûr la biologie et la médecine. Je lisais récemment un beau billet d’une dame avec qui je me suis fait « ami » sur Facebook car j’étais tombé par hasard sur ses réflexions à propos de la médecine, du corps donc, et de la pandémie, et que ces réflexions m’avaient intéressé. Ce billet était intitulé « l’homme sans frontière » et commençait ainsi : « L’homme forme un continuum avec le temps et l’espace, dont la séparation sous la forme d’une enveloppe corporelle est bien illusoire. Dans le temps, parce qu’il est une mosaïque de tous les êtres vivants dont il descend le long de l’arbre de la vie et qui ont laissé une empreinte dans chaque partie de son corps, aussi bien génétique qu’anatomique, et dans l’espace, parce qu’à chaque instant, le monde qui l’entoure et les vivants qui le constituent pénètrent son enveloppe dans un mouvement continu entre ce qui apparaît comme extérieur et intérieur ». (Sophie Buys possède aussi un blog sur le site de Médiapart). Après avoir raconté comment nous descendons d’une bactérie primitive « qui s’est transformée au cours de l’évolution en une cellule de plus en plus complexe », elle disait cette chose étonnante : « Nous gardons tous la trace mnésique, l’empreinte des bactéries au sein de chacune des milliards de nos cellules sous la forme de la mitochondrie, organite chargé du traitement de ce toxique qu’est l’oxygène. Ainsi nous, les humains, devons à un microorganisme en apparence élémentaire et délétère, le simple fait d’exister, grâce à son adoption au sein de nos cellules devenues hôtes, et une co-évolution bénéfique. Car la véritable respiration est mitochondriale. C’est là que s’effectuent les échanges d’oxygène et de gaz carbonique (c’est moi qui souligne). Entre quinze et vingt fois par minute, le souffle pénètre mes poumons pour aller nourrir mes cellules de molécules chimiques, entraînant avec lui des matériaux vivants qui sont évacués, ou persistent, se déposent, s’incorporent voire modifient l’architecture de mes tissus. Dans ce souffle, il y a matière à transformation permanente de ce qui était, si bien que mon « moi », mes tissus, ce que je crois m’appartenir en propre, que j’imagine à l’intérieur de mon corps, n’existe déjà plus d’une minute à l’autre ».

J’y repensais l’autre nuit au cours d’une brève insomnie pendant laquelle « j’écoutais mon corps », je mets des guillemets autour de l’expression car elle laisserait supposer que mon corps est cette entité stable et indépendante qui a quelque chose à me dire, alors que l’on comprend, à se mettre à l’écoute justement, que ce n’est pas cette masse corporelle qui s’exprime mais cet amas de souffles, de flux, de respirations et d’échanges en quoi nous nous résumons à chaque seconde. Ces échanges nous font sentir que nous ne sommes pas enclos dans une enveloppe-barrière, mais au contraire existant selon un vague diffus autour de ce que nous prenons pour nous. Ces flux et ces humeurs qui nous parcourent sont comme des flux de particules qui peuvent atteindre à certains moments une stabilité puis à d’autres au contraire se dissiper et donner lieu au chaos. Le miracle est que cela tienne ensemble suffisamment longtemps pour que nous puissions dire « je » ou bien « moi ». Nos points de stabilité peuvent se situer à différents niveaux d’énergie, certains sont assez hauts dans le spectre, ils nous procurent une sensation de joie interne, ils coïncident avec un sentiment de plus d’être, mais d’autres malheureusement sont assez bas et nous procurent un sentiment de moins d’être, autrement dit d’angoisse, voire même de désespoir et de dépression. J’ai la chance que mon « moi » se stabilise assez souvent au degré « haut » de cette hiérarchie des états. Mais je saisis alors combien ce point d’équilibre est fragile, sans arrêt menacé. Freud a eu des intuitions de génie, je crois qu’il avait assez bien perçu cela (et d’ailleurs ses références multiples à la thermodynamique, notamment dans sa « métapsychologie », le prouvent), ces états chez lui seraient symbolisés sous les appellations d’Eros et Thanatos. Face à l’image du corps tel que conçu par la philosophie classique, avec son « centre de fonctionnement » situé dans le cerveau et qui figurerait une sorte de tour de contrôle, s’oppose ainsi celle d’un nuage diffus siège de multiples interactions sans cesse déformable et dont le centre n’existerait pas…

Or, il existe bien un « soi », celui dont nous parlent les infectiologues, qui est déterminé comme l’ensemble des organes auxquels ne s’en prennent pas « nos » anticorps, car eux savent voir ce qui est « étranger » et le distinguer de ce qui est « nous », c’est un mystère, en tout cas pour moi – mais peut-être certains lecteurs ou lectrices peuvent me renseigner davantage – mais on perçoit aussi comme, même là, il n’y a pas d’assise définitive, puisque des maladies comme la Covid, à ce qu’on dit (voir l’interview de Jean-Pierre Dupuy dans l’Obs), parviendraient à perturber cette reconnaissance automatique et finiraient par abolir cette faculté de discernement… conduisant au chaos, aux « orages cytokiniques » et à la mort.

Il y a un « je » au sens médical, non seulement celui qui vient de notre système immunitaire, qui est unique, mais aussi celui qui résume une histoire : « Ainsi lorsque je dis « je », j’inclus dans ce qui me constitue ce microbiote qui m’est propre car singulier, constituant en quelque sorte une carte d’identité invisible dans laquelle on retrouve la trace de mon histoire : celle de mes ancêtres qui me l’ont légué à la naissance au contact de la flore vaginale et environnementale, puis de mon alimentation, de mon hygiène, des médicaments que j’ai pris, des maladies dont j’ai été atteints et enfin de mon environnement, en particulier lors des premières années de ma vie ». (Sophie Buys, op. cit.)

Le rapport avec le « je » psychique n’est bien sûr pas évident à établir, sans doute la pensée freudienne a-t-elle beaucoup contribué à nous l’expliquer au travers de ses différentes « topiques » de l’inconscient (impossible à développer ici dans un aussi court espace). Mais on peut aussi revenir à notre sujet des billets récents : Dostoïevski. Des commentateurs ont noté la relative absence du corps (ou des corps) dans son œuvre. Julia Kristeva dit : « Il est vrai que l’image du corps, portraits et détails physiques manquent souvent aux personnages essentiels de ses romans, à peine esquissés, ou au contraire fortement silhouettés, qui se font submerger par la voix des idées ».

Mais c’est pour ajouter aussitôt que « le corps n’est pas vraiment oublié par Dostoïevski, comme il peut le laisser croire. Car un érotisme sans organes désobjectalise l’homme dostoïevskien ». Cela tiendrait encore du mystère si nous ne mettions pas en comparaison ce que Kristeva nomme « l’homme dostoïevskien » et la conception du corps mentionnée ci-dessus, qui pourrait s’étendre à celle du psychisme. Un érotisme sans organes est un érotisme diffus, non véritablement localisé, « décalé » en quelque sorte. Il ne viendrait pas à l’idée de Raskolnikov, par exemple, de « profiter » des propositions de Sonia la première fois qu’il la rencontre et qu’elle est dans son rôle de prostituée. Immédiatement il voit en elle autre chose qu’une prostituée. Il est frappant que toutes les traductions notent avec insistance le fait que « propreté » et « pureté » se disent par un même mot en russe et que justement, le narrateur joue sur les mots quand il fait dire à Marmeladov que la jeune femme doit veiller à sa « propreté » (ce qui occasionne des frais) et que Rodion entend évidemment « pureté »…

La richesse du roman tient ainsi à ce que « idées » et « pulsions », angoisses et remords, misère des lieux et misère des corps sont sans arrêt mêlés les uns aux autres, dans une sorte de continuum qui nous fait oublier une démarcation nette entre corps et esprit (pour dire vite), ou plutôt entre le « je » et son environnement. La maladie de Raskolnikov est exactement corrélée à ses souvenirs (réels ou fantasmés) des actes qu’il a commis, et son « cagibi » qui se rétrécit est à l’image de son cerveau sous l’emprise de ses obsessions funestes : lorsqu’on lui parle (qu’il s’agisse de Razoumikhine, de Loujine ou de Nastassia) il tourne la tête de l’autre côté mais alors il bute immédiatement contre le mur lépreux de son logis. Il n’y a pas d’issue. La littérature ici « ne parle pas » du corps car elle est toute entière déjà dans le corps, un corps vaste, qui déborde les limites du « corps visible », le langage ne peut évidemment au premier abord que véhiculer des représentations (car la langue, c’est cela, un signe pour un objet, puis un signe pour un autre, mais de toutes façons des signes) mais dans la littérature et plus particulièrement chez Dostoïevski, elles deviennent des entités réelles, concrètes, les « idées » deviennent des personnages, leur univers est homologue à celui, tentaculaire, de la ville et de ses bas-fonds (on sait le rôle énorme que joue Saint-Pétersbourg dans les romans du grand écrivain russe, et ce n’est pas seulement pour fournir un « décor »).

Personnages clivés, disais-je dans mon billet précédent, mais nous sommes tous clivés, disais-je encore en un commentaire sur le blog de Joséphine Lanesem (qui partait dans une envolée spiritualiste). Exemple de cela : Raskolnikov est ce personnage qui, à la fois, est capable de donner tout le maigre argent qu’il possède pour aider Catherine Ivanovna et vingt roubles acquis par sa mère pour payer les funérailles d’un Marméladov qui ne lui est rien, et de laisser une pauvre femme ivrogne se jeter du haut du pont de X… au-dessus de la Neva, à côté de lui, sans qu’il ne fasse un geste, dans son indifférence la plus totale. Où je me reconnais, et sans doute tout un chacun se reconnaît, car autant je serais capable de tout sacrifier pour un enfant malade, autant je le suis aussi de laisser mourir un SDF au coin de ma rue en l’ignorant totalement… Dostoïevski nous apprend ainsi tout de la nature humaine. Il ne servirait à rien de « culpabiliser », de se mortifier en battant sa coulpe, ou de se faire horreur pour cela : c’est juste la nature humaine qui est ainsi, de la même façon que le soleil peut être en même temps une merveilleuse source de vie et un implacable astre de la mort. Le Bien ? Le Mal ? Peu de place à vrai dire pour ces entités métaphysiques. Tout juste pourrait-on parler du positif et du négatif à l’œuvre partout dans la nature, de ces oppositions permanentes, de ces clivages qui existent jusqu’au plus intime de notre être. L’Un n’existe pas (réponse à Joséphine), c’est de l’idéalisme que d’y croire. A la place n’existe que le multiple, le divers, le divisé… C’est je crois, une position matérialiste (et oui…) en tout cas j’ai appris cela de la philosophie d’Alain Badiou (souvent détesté, mais justement, lui aussi a sa part d’ombre!) dont l’ontologie se construit sur la théorie des ensembles laquelle reconnaît justement qu’il n’est pas d’Un… puisque l’ensemble de tous les ensembles ne peut pas exister (cela est prouvable). L’Un ici serait le signifiant ultime, celui auquel il serait toujours possible de s’en remettre, se réalisant sous diverses formes : le Sens, la Vérité, l’Absolu, le Bien etc. on pourrait l’appeler comme on veut, on serait sûr que toutes les « multiplicités » (les divers sens, les diverses vérités, les divers bien…) en dériveraient sagement. Qui possèderait le Bien serait dans le Bien, définitivement, rien ne pourrait par définition même le rendre « mauvais » ou « méchant », qui serait dans le Vrai une fois pour toutes détiendrait les vérités, qui aurait accès au Sens connaîtrait le sens de tous les phénomènes etc. Or, justement, ce que nous montrent Dostoïevski et d’autres grands auteurs (mais je ne les ai pas tous à l’esprit en ce moment, sans doute y aurait-il Shakespeare, peut-être Faulkner…) c’est le contraire. Qui peut faire le bien une fois ne le fera pas toujours, qui dit vrai une fois n’en hérite pas pour autant de pouvoir dire le vrai toujours, et ainsi de suite. Et il en va de même également pour le côté « négatif » ou sombre… qui a fait le mal une fois n’est pas condamné à faire le mal toujours, qui s’est trompé une fois peut retrouver un chemin vers une vérité. Ce qui nous conduit à être compréhensif envers autrui, à développer une éthique du rachat et de la miséricorde même si nous ne nous sentons pas « religieux » au fond de nous-mêmes.

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Un commentaire pour Carnet de lecture : « Crime et châtiment » (1), nos êtres divisés

  1. Debra dit :

    En ce moment, je ne lis pas de littérature, mais « La Médecine de la Personne » de Paul Tournier, médecin généraliste suisse, chrétien, ayant écrit ce livre en 1940. Pour des raisons personnelles, mais pas que, ce livre m’est précieux par la manière dont Tournier a compris Freud, et sa psychanalyse comme une résistance considérable au matérialisme scientifique. Freud, une voix dans le désert du matérialisme scientifique (et médical, surtout, maintenant).
    Tournier critique (comme Freud aussi) la volonté d’aller chercher les causes de la maladie DANS le corps, en faisant une correspondance entre symptôme et lésion d’organe. Cette manière de voir résulte, non pas de la division… du sujet, mais du clivage corps/esprit dans notre imaginaire si empreint de rationalisme cartésien.
    Ce rationalisme cartésien est devenu assez ras-les-pâquerettes dans sa volonté de tout expliquer de la nature humaine, qui ne se laisse pas réduire à des théories… ras-les-pâquerettes. Mais vraiment, dans notre civilisation occidentale nous brandissons, pour la plupart, ce rationalisme avec désespoir pour tenter de comprendre.. nos actions dans ce monde imprévisible, ainsi que les actions des autres.
    Pour la question de notre unité… j’aime penser que nous sommes faits d’une association, d’une société ? de milliards de petits êtres qui se sont… soumis ? pour travailler ensemble à notre vie. Ils travaillent dur, tout en vivant pour assurer NOTRE VIE, et la leur, par la même occasion. Notre être corps, notre première société ? Je ne sais pas bien quelle différence on peut faire entre société et association, vu que la racine est la même. J’ai la flemme d’aller chercher Alain Rey ce matin.
    Ce qui inspire des frayeurs à l’homo cartesianus, c’est le fait que pendant qu’il dort, il y a quelqu’un qui veille pour qu’il continue à exister. Cela est une blessure pour l’homo cartesianus, qui voudrait TOUT CONTROLER DE MANIERE CONSCIENTE. Qui veut faire l’ange… fait la bête ? Ce n’est pas ça, le dicton, ou quelque chose d’approchant ?
    Dans les lointaines années où je faisais de la recherche sur la pulsion de mort avec mon mari, nous avons conclu qu’elle était ce qu’il y a dans le vivant qui nous permet de nous relâcher pour nous laisser aller dans le sommeil. C’est délicat, mais indispensable, le sommeil. La marque du vivant. La pulsion de mort n’est pas mortifère. Son travail en nous est même nécessaire. Nous nous sommes dit aussi qu’il était regrettable que Freud ait appelé ce phénomène « pulsion de mort », car il a confondu mort et sommeil, mais ça fait des lustres que l’Homme voit dans le sommeil le modèle de la mort à venir. Ce même quelque chose est peut-être à l’oeuvre dans le travail antagoniste ? des muscles. Mais je ne suis pas spécialiste pour deux sous, là. Et ça ne m’intéresse pas des tonnes, non plus.
    J’ai cru que vous faisiez remarquer que nous sommes plus promptes à venir en aide à notre entourage qu’à des inconnus ? Je ne crois pas que cela est vrai. Dans ma commune, il y a un vagabond qui est en train de vivre très bien avec la générosité de la population autour. C’est vrai qu’il est un de nos seuls vagabonds, à ma connaissance, donc.. IL SORT DU LOT. Son lot à lui serait autrement plus difficile s’il ne sortait pas… du lot.
    Enfin, pour la langue une affaire de signes, je ne suis pas preneuse. D’ailleurs, deux exemples très récents montrent le pouvoir occulte de la langue qu’elle garde d’autant plus que nous sombrons benoîtement dans la corruption de la pensée de Descartes, et le matérialisme scientifique. Je parle du mot « complotisme », et le mot « complotiste », épouvantails grigiris qui sont, et ont été agités pour nous effrayer dans le grand cirque médiatique. Comme quoi, l’Homme garde les traces de ce qu’Il a été dans son présent.
    Moi, j’aime bien les mots incantatoires. Mais pas le mot « vaccin », le mot « complotiste ». Je préfère des incantations qui ne se greffent pas sur l’horrible industrialisation qui est notre Dieu.
    J’ai passé Dostoevski à la trappe… Désolée.

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