Rencontres d’Arles – Jour 1

Arles un dimanche d’été. Quand peu de monde se presse le matin sur la place de la République, sauf des touristes venus en car pour Sainte Trophime, que je présente donc à ma petite fille pour l’occasion. Elle n’est pas enthousiasmée. Nous venons là pour voir des photos, le portail de Sainte Trophime est presque de trop. Il peut attendre. Cartes achetées pour la journée. Une chance, les mineurs ne paient pas.

Les rencontres photographiques d’Arles sont un peu, cette année, au premier abord, déroutantes. Nous avions l’habitude de grandes expositions rutilantes autour de la place, à l’église Sainte Anne, au cloître, au Palais de l’Archevêché, ce que je vois là m’étonne sans que je puisse bien m’enthousiasmer. A l’église Sainte Anne : Babette Mangolte expose des photographies de danseurs et danseuses et de mises en scène de ballet. Noir et blanc. Travail très technique et documentaire qui exige qu’on s’intéresse beaucoup au monde de la danse, plus particulièrement de la danse new-yorkaise, au beau temps de Merce Cunningham. Au cloître Sainte-Trophime, deux artistes iraniens semblent interroger la frontière entre le réel et le virtuel : quand l’image en vient-elle à subvertir le réel ? Arash Hanaei approfondit les formes d’architecture des années soixante ou soixante-dix pour faire ressortir des décompositions et des recompositions en trois dimensions, prenant pour cible un architecte de ces années-là, un certain Renaudie, qui avait imaginé, à Ivry, des immeubles un peu moins « cage à lapin » que ceux que l’on construisait alors. Encore un travail très technique qui ne parlera pas beaucoup aux profanes mal informés des problématiques architecturales. Mais cela au moins nous mettra la puce à l’oreille pour une réflexion future. Tout est bon à prendre…

Quittant la place de la République et déambulant sous la chaleur vers l’espace van Gogh, on trouve là le genre de grandes expositions pour lesquelles en général on se déplace à Arles : Lee Miller et Romain Urhausen. On a beaucoup dit déjà sur Lee Miller, sa relation avec Man Ray, son travail de photographe de mode puis, tout à coup, le déplacement de son objectif depuis le corps des femmes et leurs vêtements vers la guerre et ses conséquences. Première photographe autorisée à photographier la libération des camps de déportation, puis photographiant à nouveau des femmes, mais d’autres femmes cette fois, celles qui furent tondues à la Libération parce qu’on leur prêtait une aventure avec un soldat allemand, ou qu’elles avaient été bel et bien des collaboratrices actives. Têtes chauves au regard perdu. Soldats allemands cherchant à fuir ayant essayé de se vêtir en civil ou de se déguiser en déportés… déportés qui échappent à la mort au dernier moment, cadavres sur charrettes empilés. On a beau avoir vu souvent ces photos, elles nous glacent toujours autant.

Romain Urhausen est peu connu, il fait pourtant partie de la grande école des photographes en noir et blanc de l’immédiat après-guerre, les Cartier-Bresson, les Doisneau, les Weiss. Ami de Prévert, il fréquente les mêmes lieux parisiens, notamment les halles et les guinguettes. Avec lui on retrouve le Paris de Marcel Carné. On ne rencontre pas Gabin mais c’est tout comme. Ces vieux qui s’enlacent sans aucun soucis du paraître nous y font penser. Aux Halles, les têtes de veau sur les étals prennent forme plus qu’humaine. Puis Urhausen quitte ce réalisme social pour l’aventure de l’abstraction. Moi qui croyais il n’y a pas si longtemps qu’il n’y avait pas d’abstraction en photographie… voilà que lui en réalise. D’abord avec des photogrammes très curieux (obtenus en enfermant des objets dans la chambre noir) puis en faisant varier les techniques (temps de pose, bougés, griffures, inversion de négatif), on obtient alors parfois des graphismes à la Henri Michaux. Les noirs deviennent presque des couleurs, on a l’impression que des Fauves auraient pu faire ce genre de tableau s’ils s’étaient limités au blanc et au noir !

Près de la librairie Actes Sud (et attenant à elle), on déroge à la règle de n’exposer que de la photographie, ce qui nous permet de découvrir les œuvres graphiques d’Anouk Grinberg, des portraits coup de poing, des têtes de sanglier à qui on a donné par dérision le nom d’hommes. En entrant là, on a ce sentiment vertigineux qui nous étreint désormais en présence des animaux qui ont été trop longtemps méprisés, et si eux c’était aussi nous ?

Puis il faut traverser tout Arles, trouver pour cela le plus court chemin, tomber sur un boulevard qu’il faut suivre jusqu’à celui des Lices. En chemin, rencontrer « La croisière », un de nos lieux préférés pour les expos, puis poursuivre jusqu’aux ateliers, ex-ateliers de la SNCF, reconvertis depuis plusieurs années en salles d’exposition au milieu d’un grand parc où trône la fameuse tour de la LUMA, œuvre de Franck Gehry. Là se tient en quelque sorte le « clou » du festival, l’exposition « une avant-garde féministe » consacrée au mouvement des femmes pendant la décennie 1970 – 1980. Au premier abord, je vois cette exposition comme le pendant de celle de l’an dernier qui portait sur les « masculinités ». J’avais été alors remué par toutes ces photos ayant pour thème l’ambiguïté sexuelle, la violence qui cherche à imposer certains comportements sexués par rapport à d’autres. Avec « une avant-garde féministe », on tient le second volet de ces affirmations. L’ambiguïté sexuelle est toujours là : il y a si peu d’un corps d’homme à un corps de femme, comme le suggère Lili Dujourie dans une série de photos de corps dont on se demande bien à quel « sexe » ils appartiennent… Quant à Penny Slinger, elle met en scène une femme (nue) au milieu d’un cercle de juges masculins, comme pour dire la manière dont, intérieurement, elle se sent sans cesse jugée et jaugée par la gent masculine.

1970 – 1980, Epoque où la femme se soulève, ou elle dit son ras-le-bol des rôles assignés et où elle hurle contre son destin-prison. Où elle revendique certes « l’égalité », mais plus encore : une vraie reconnaissance du droit de s’exprimer et d’ouvrir un éventail de choix pouvant aller plus loin que celui dont bénéficient les hommes. Je pense à Annie Ernaux dont un film réalisé par son fils a été projeté à Cannes cette année (pas encore vu, bien sûr) et qui parlait, lors de la présentation de son film, avec une extraordinaire justesse de ces années où l’on croyait libérer la femme à coup d’appareils ménagers nouveaux, où c’était à l’homme bien sûr de tenir la caméra pendant que la femme devait se contenter de sourire pour que tout le monde pense que « l’on était heureux ». Là, ma petite fille est choquée, c’est autre chose que le portail de Sainte-Trophime… Voir cette femme qui tourne en rond comme un fauve entre des grillages, comme l’a réalisé Lydia Schouten, la met sérieusement mal à l’aise. Je suis mal à l’aise moi-même de voir ces images provocantes de sexe ensanglanté et de femme posant avec des godemichets géants. Nous revient alors nécessairement en mémoire tout ce qu’a été le combat des femmes pour l’avortement, le surgissement du MLF, les manifestations dénonçant les chirurgiens qui s’opposaient à l’IVG. Et tout cela nous arrive à un moment crucial, celui où dans un grand pays comme les Etats-Unis, le droit à l’avortement est retiré.

Le lieu dit « La croisière » présente un bouquet d’expositions, toutes plus attirantes les unes que les autres. Julien Lombardi (la terre où est né le soleil) plante son appareil photographique au Mexique, sur la terre sacrée des Indiens Huichols. Il semble témoigner du malaise des Blancs au contact des cultures autres, où se mêlent chamanisme et une différente conception des rapports de l’homme à la terre, il mélange alors technologie et fantastique, comme pour cette vache qui nous paraît avoir traversé l’espace.

Léa Habourdin photographie les forêts en train de disparaître et pour cela elle les montre vraiment disparaissant de leur support papier grâce à des artifices de développement au moyen de divers révélateurs. Klavdij Sluban est slovène, elle expose des photos d’un noir terrible prises lors de voyages en Russie, en Finlande ou en Lithuanie. Le thème de son exposition est « la neige », on dit sneg en slovène, et c’est un nom masculin. Mais la neige ici n’est pas vraiment blanche, elle est comme une lèpre (c’est ce que dit Erri de Luca qui préface l’exposition), tellement ces zones nordiques ont été contaminées voire sont condamnées à être envahies par un pergélisol en train de fondre.

Cette année, les thèmes du réchauffement climatique, de la désertification du globe, de la disparition des espèces et des forêts sont au rendez-vous, on ne saurait en être surpris. Aux « forêts en extension » de Léa Habourdin dont je viens de parler, s’ajoutent les œuvres étonnantes et gigantesques de Noémie Goudal (vidéos projetées sur écrans immenses prises dans des forêts profondes où l’on voit des arbres s’abattre et d’autres brûler), les forêts d’Araucanie (Forêts géométriques. Luttes en territoire mapuche, chapelle Saint-Martin) qu’on a cru bon de remplacer par des forêts d’eucalyptus dans des buts de production de pâte à papier, transformation à laquelle s’opposent les Mapuches, ethnie originaire de Chili et de l’Argentine.

Et l’on pourrait y inclure la sidérante exposition Sebastian Salgadao qui a lieu en ce moment au Palais des papes d’Avignon, Amazonia, dernier témoignage de territoires et de tribus indiennes menacés par la folie des hommes. On y côtoie avec une grande émotion les derniers peuples encore subsistants de cette épaisse forêt, les Yanomami sont les plus connus, mais on voit aussi les Xingu, les Awa et les Zo’e. Les Awa ont des pratiques d’absorption d’hallucinogènes très toxiques. Ils savent les risques qu’ils prennent, mais préfèrent mourir jeunes, autour de trente ans, convaincus qu’après la mort, les défunts sont répartis en trois groupes et que le groupe le mieux traité est celui des morts jeunes. Tous ces peuples voient leurs territoires mangés peu à peu par l’exploitation forestière. Ils risquent de disparaître, nous laissant seuls, nous les blancs occidentaux, avec nos problèmes et sans espoir de les résoudre, alors qu’eux sont peut-être des puits de sagesse.

Autre sujet : j’aime beaucoup les photos rassemblées sous le titre Si un arbre tombe dans une forêt. Cette exposition « rassemble des travaux d’artistes orientés vers l’observation des vides et des silences ». Parmi eux, le travail de Wiame Haddad, grande photo muette fourmillant de détails qui pose une énigme. A force d’observer, on devine une solution : un journal figure dans la pièce, il est daté d’octobre 1961. Le locataire de la chambre est parti. Il devait être algérien peut-être sympathisant du FLN. Il ne reviendra peut-être pas, pris qu’il aura été par la terrible rafle du 17 octobre…

Les Rencontres d’Arles nous enseignent chaque année un peu plus de maîtrise du langage photographique ; c’est ce qui fait leur immense intérêt. Si nous étions auparavant ignorants, notre sens de l’image se développe, nous voyons de plus en plus d’éléments que peut-être nous ne savions pas percevoir auparavant, mais qui sont là, nous appellent et nous forcent à voir le monde selon un angle plus ouvert.

NB : Beaucoup d’expositions manquent à l’appel ici, c’est qu’un seul jour c’est bien peu… alors sûrement bientôt… une seconde journée !

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Richard en monarque moderne

Le « vrai » Richard II

Nouveau sommet de l’art théâtral en cette fin de Festival d’Avignon avec la magnifique mise en scène de Richard II, due à Christophe Rauck, avec en rôle titre le justement célébré Micha Lescot. Quelle chance nous avons de pouvoir assister à pareils spectacles (celui-ci faisant suite à l’inoubliable Moine Noir mis en scène par Serebrennikov) ! Bien sûr tout cela fait partie du Festival que l’on dit « In » mais qui est à mes yeux le seul Festival (le off, mis à part quelques lieux respectables qui invitent des compagnies non moins respectables – Chêne Noir, Petit Louvre, Théâtre des Halles, Corps-Saints – étant de plus en plus une foire où des propriétaires de scènes indélicats exploitent éhontément de malheureux artistes qui essaient d’exister) Richard II est une référence en ce festival depuis qu’il fut joué pour la première fois en 1953 avec Jean Vilar puis Gérard Philippe. Il fut rejoué ensuite dans une mise en scène d’Ariane Mnouchkine en 1982, et en 1995 par Jean-Baptiste Sastre avec Denis Podalydes dans le rôle principal, puis, à ma connaissance plus rien jusqu’à cette troisième semaine. Cette année, il n’a pas les honneurs de la cour du Palais des Papes, mais il sied très bien au cadre fourni par le Gymnase du Lycée Aubanel où se réalise un noir parfait. Aux premières lueurs, nous devinons à peine les silhouettes de Norfolk, de Gand et de Bolingbroke. Un léger voile est tendu comme quatrième mur, il sert notamment à projeter des images et à donner les indications de lieu mais s’écartera le plus souvent pour montrer le plateau en toute netteté. Nous sommes au château de Windsor. Bolingbroke (Eric Challier) et Norfolk, appelé aussi Mowbrey (Guillaume Lévêque) s’accusent mutuellement de trahison devant le roi Richard (Micha Lescot) et le vieux Jean de Gand (Thierry Bosc) – le propre père de Bolingbroke. Querelle sombre, insistante à laquelle le roi ne pense donner un terme que par le jugement de Dieu, autrement dit le duel, mais Richard au moment ultime, ne souhaitera pas faire couler le sang de ses plus valeureux sujets et voudra convoquer une commission pour que l’on décide de sanctions. Celles-ci seront des exils, l’un assez court (six ans) pour Bolingbroke (ci-devant également Henry de Hereford et duc de Lancastre), l’autre définitif et à vie pour le rival comte de Norfolk. S’enclenche alors l’action. Ajoutons que le roi est considéré comme dépensier, que sa propension à lever des taxes à tout bout de champ lui vaut une impopularité croissante, alors que Bolingbroke au contraire fait toujours tout pour être aimé du peuple, n’étant pas avare de révérences et de génuflexions, et nous avons la suite de la trame. Pour ses expéditions guerrières du futur (guerre en Irlande), le roi aura besoin de réquisitionner les biens du vieux Jean de Gand qui s’apprête à mourir, déshéritant ainsi celui qu’il a déjà puni et ne faisant que nourrir encore davantage sa rancœur jusqu’à ce qu’il réunisse une armée, financée par le duc de Bretagne, afin de prendre le roi à revers au nord du Pays de Galles pendant que celui-ci a laissé son trône un moment au régent duc d’York (encore Thierry Bosc, qui excelle dans les rôles de vieillard). L’histoire, on la voit se profiler : Richard va se retrouver seul, tous ses vassaux un à un ralliés à Bolingbroke et ses seuls amis tôt faits prisonniers et exécutés. York lui-même après s’être déclaré « neutre » (comme si on pouvait être neutre dans un tel conflit autour d’un régicide programmé), se rallie prudemment. Pour prouver sa nouvelle foi, il voudra sacrifier son fils, le duc d’Aumerle (Emmanuel Noblet) qui, lui, avait eu le courage de s’allier à d’autres jeunes gens pour combattre encore ce qui pouvait être combattu (car il ne reste aucun doute sur la nature réelle de ce que sera le futur règne, de celui qui prendra le nom d’Henri IV) par un complot que York s’empresse de dénoncer alors que la mère du jeune duc (Murielle Colvez) hurle son désespoir aux portes de Windsor. On voit la fin arriver : Richard sera mis en prison (celle de Pomfret) par son usurpateur, avant d’être assassiné lâchement par un certain Exton qui pensait pouvoir ainsi s’attirer les bonnes grâces du nouveau roi.

Voilà pour l’action.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Toute pièce de Shakespeare peut bien sûr se ramener ainsi à une suite d’actions. Les duels sont présents (on en voit un très beau sur la scène illuminé de lumières blanches avec effets stroboscopiques), les faits se succèdent et on pourrait se contenter des résultats des actes sans se soucier de ce qui les motive. Mais le second enchaînement, dépassant celui des actes, est celui des pensées, des réflexions intimes et du monde intérieur, surtout celui, ici, de Richard, et par quoi le jeu de Lescot excelle, surpassant celui des autres. Cette intériorité de l’être, peu d’auteurs la montrent comme Shakespeare et, sûrement, peu d’acteurs la matérialisent sur scène comme Micha Lescot. Richard II est un roi habité par le doute. Il adhère au dogme de la royauté, selon lequel le Roi possède sa légitimité par un droit divin, mais « en même temps », il est prêt à craquer dès que le ciel s’obscurcit. Au fond de lui-même, il veut bien se débarrasser de sa couronne, car c’est autant de soucis en moins. Après tout, il pourrait faire autre chose de sa jeunesse. La pièce telle qu’elle nous est montrée ici se veut contemporaine, on n’en sera pas surpris. Les personnages portent des costumes d’aujourd’hui, le héros central est tout de blanc vêtu et de la dernière élégance. Elle est aussi portée à la modernité par le jeu des comédiens et en premier lieu celui de Lescot, qui n’a sans doute rien à voir avec celui qu’avait Vilar : autre temps, autre manière de montrer ses émotions. Lescot se tord de souffrance mais aussi de rire car Richard porte en lui un pouvoir profond de dérision à l’égard des protocoles, simagrées et hypocrisies, ainsi lorsqu’il accepte de discuter avec Bolingbroke et que celui-ci se présente à lui en mettant un genou en terre, n’y a-t-il pas de quoi rire, quand on sait quels sont les desseins cachés du duc ? Lescot n’hésite pas à outrer le propos, se roulant au sol ou essuyant des larmes. La scène qui le montre obligé de se séparer de la Reine (Cécile Garcia Fogel) est émouvante car elle montre simplement un couple que l’on sépare, et qui s’embrasse amoureusement une dernière fois.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Dans l’interprétation proposée par le jeune comédien des Amandiers, on ne peut s’empêcher de penser à un certain jeune président qui a pris le pouvoir en pariant sur sa chance, puis, lorsqu’il est arrivé en haut de sa trajectoire, a été pris de vertige, s’est demandé si le jeu en valait la peine, mais l’a poursuivi malgré des contraintes qu’il n’avait pas prévues, dont, parmi elles, le jeu parlementaire (nous en sommes là). Richard II aurait dû accepter, lui aussi, de composer avec le parlement, ici la chambre des Communes (qui sert de décor à l’essentiel de la pièce). Il est allé le plus loin possible selon sa guise, mais la réalité se met en travers de son chemin, alors, pourquoi continuer ?

Pourquoi vouloir exercer le pouvoir ? A quoi sert le pouvoir et d’où tire-t-il sa légitimité ? Comment le corps du Roi peut-il être distingué longtemps du corps de l’homme (ou de la femme) qui le porte ? Ces questions n’ont jamais été résolues, même pas (et surtout pas) sous la République. La Reine est choquée que son Roi n’ait pas plus de courage : « Eh quoi, Richard, il ne suffit pas que ton corps ait perdu ses apparences. Il faut encore que ton âme abdique son orgueil ? ». On s’attend à ce qu’il lui réponde : « je voudrais t’y voir ! ». Car exercer le pouvoir n’est pas une question de courage. C’est d’abord une question de chance, puis une façon de se soumettre à des règles (lois, constitutions) qui dictent ce que l’on doit faire indépendamment des états d’âme et du corps intime de l’impétrant. Que celui-ci vacille et c’est la fin, du moins la fin du pouvoir, car l’individu, lui, peut s’en sortir en faisant autre chose ou en ne faisant rien, plus personne n’y prête attention. Richard II, ayant vécu à une époque cruelle, n’aura pas la chance d’en réchapper, mais il va faire l’expérience de la solitude, et va l’exprimer dans un des plus beaux monologues de Shakespeare : « n’importe, ce qui n’existe pas, je le créerai. Mon vouloir sera l’homme, mon imagination la femme ; à eux deux ils engendreront une génération de pensées elles-mêmes fécondes ; et celles-là peupleront mon petit univers de créatures aussi misérables que l’espèce humaine car, de toutes les pensées, il n’en est pas une qui demeure satisfaite ». (La mise en scène de Rauck fait de cette scène un chef d’œuvre : Richard, couché sur le sol de sa prison, est montré en gros plan, grâce à l’apport de la vidéo).

Le Richard de Shakespeare n’est ni Ubu ni Arturo Ui, il est un jeune souverain moderne qui se pose les questions essentielles sur le pouvoir. Le trio auteur / metteur en scène / acteur (Shakespeare / Rauck / Lescot) en fait une analyse subtile, qui transcende les caricatures et les représentations habituelles qu’en donne soit le marxisme soit la psychologie ordinaire. Autrement dit, ni Brecht ni Voici. Ni valet du capital, ni jeune homme insouciant cherchant gloire et richesse. Il le dit bien, Richard II : « je donnerai mes joyaux pour un rosaire, les splendeurs de mon palais pour un ermitage, ma parure éclatante pour les haillons du pauvre, mes coupes d’or pour un bâton de pèlerin, mes sujets pour une image de Saint-François et mon noble royaume pour une petite tombe, une toute petite tombe, bien humble, bien obscure » (Lescot disant cela frôle le comique, montrant d’un geste la petitesse de la tombe). Et, cédant à Bolingbroke : « je te donne ce fardeau qui pesait sur ma tête et ce sceptre encombrant qui chargeait ma main et l’orgueil du pouvoir qui rongeait mon cœur ». Car quand, à quel moment, celui qui est devenu roi a-t-il cessé d’être humain ? Jamais sans doute. Et tout ce que l’on raconte, cette haine déchaînée contre un homme, n’est dans le fond qu’un ressentiment exprimé non pas envers un homme (ou une femme) mais seulement envers un symbole.

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Après « Le Moine noir »

Après qu’on a connu l’extase face à un spectacle aussi inoubliable que Le Moine Noir de Serebrennikov, on se demande comment l’on va survivre au milieu des mille cinq cents propositions du Festival Off, entre les hauts et les bas, les petites salles où l’on se cogne les uns aux autres, les escaliers branlants et les tonnes de prospectus… On a bien du mal à faire son choix et si l’on tombe parfois sur des spectacles plaisants, on regrette d’être venu quand le génie est loin d’être au rendez-vous. Le théâtre des Corps-Saints donne des Mémoires d’Hadrien de Yourcenar une version bien pompeuse, la dame qui joue le rôle de l’esclave préférée de l’empereur joue mal, l’empereur lui-même est trop raide… des Fourberies de Scapin sont bien là (au théâtre de la Condition des soies) mais jouées tellement à la façon guignol et débitées si vite que l’on n’y comprend pas grand-chose. Dans les théâtres « à bonne réputation » comme le Chêne Noir, on doit subir une Andromaque (mise en scène par Robin Renucci) bien scolaire – même si, il est vrai, les actrices dans les rôles d’Andromaque et d’Hermione sont de bonnes comédiennes – et même Les lettres à un ami allemand de Camus, qui s’annonce prometteur, déçoit, car l’acteur Didier Flamand est un peu faible et que, faut-il le dire, le texte a un peu vieilli : on n’opposerait pas aujourd’hui de la même façon « l’Homme » à l’animalité, faisant de cette dernière le réceptacle de la barbarie quand nous savons que, bien au contraire, seul l’humain a ce « privilège » d’inventer des horreurs telles que le nazisme. Alors, dans les bonnes surprises, on trouvera quand même Chaplin 1939 (de Cliff Paillé) à La Luna, belle illustration de la vie de Charlie Chaplin, avec un comédien qui lui ressemble, des bouts d’archives, des dialogues amusants entre Charlie et son producteur qui s’oppose au projet du Dictateur qui va pourtant avoir un succès retentissant, et les regrets émouvants du grand réalisateur au moment où se découvre l’ampleur de l’horreur nazie qu’il n’avait évidemment pas pu soupçonner, d’avoir voulu faire rire sur la pire catastrophe humaine. Au rayon des bonnes surprises encore, ce jeune comédien (Geoffrey Rouge-Carrassat) seul en scène qui joue des pièces en solo inspirées de sa vie, nous n’en avons vu qu’une, mais elle était originale, puissante et émouvante, c’était le récit de son passage dans l’éducation nationale, en tant que professeur de collège, ça s’appelle Conseil de classe (au théâtre Avignon-Reine Blanche). Il n’y va pas par quatre chemins, ne s’embarrasse pas de scrupules liés à la bien-pensance, il dit ce que sont les élèves (et les parents!) à qui il a affaire, leur bêtise, leur méchanceté, leur manque d’empathie. On pense au mot de Claudel sur les assassins (à propos de l’abolition de la peine de mort « que ces messieurs commencent les premiers ») et l’on résumerait volontiers ici le propos par « la bienveillance ? Que les élèves commencent d’abord ! ». Bien sûr, cela peut paraître parfois injuste, trop grinçant, mais que voulez-vous qu’on y fasse si les choses se passent bien ainsi, l’école étant devenue le miroir de la société au lieu d’en être l’inspiratrice. Le comédien lui, en tout cas, tient brillamment la scène, en seule compagnie de tables et de chaises qu’il arrange en tas, qu’il escalade, qu’il démonte, pour finir par un monologue éblouissant qui égrène tous les noms d’animaux. L’animalité… on en vient toujours là. (Entre parenthèses, ces spectacles avaient été sélectionnés par notre petite fille qui, décidément, a très bon goût!).

Fin de partie (au théâtre des Halles) est hors concours… évidemment c’est bien, surtout mis en scène par Jacques Osinski et joué par Denis Lavant et (surtout?) par Frédéric Leidgens (que je ne connaissais pas), mais on le sait par avance, que ce sera bien, où est la surprise ? On envie les spectateurs du XXème siècle qui découvraient Beckett… quelle suffocation cela devait être, mais aujourd’hui voici l’auteur irlandais dans le classique absolu, nous les avons tous vus et nous ne souhaitons plus les voir, nous les avons vus avec Jean-Louis Barrault, avec Laurent Terzieff, avec Samy Frey, avec Denis Lavant, Premier amour, en attendant Godot, Fin de partie, Ô les beaux jours, les mots de Beckett sont devenus des passe-partout, on les dit et les redit pour se faire valoir et se gonfler d’orgueil, les « se tromper, se tromper mieux » etc. On fait comme si Beckett était à nous alors qu’il échappe sans doute à tout le monde, comme si c’était un auteur drôle alors qu’il est macabre et mortifère (Charles Juliet avait cessé de le fréquenter pour cette raison). Ce qu’on apprécie le plus dans cette mise en scène actuelle c’est le jeu de Frédéric Leidgens, encore plus que celui de Lavant, avec cette manière de prononcer comme si chaque son de la langue était décomposé, les voyelles séparées des consonnes et les consonnes qui éclatent comme des pétards mouillés.

• FIN DE PARTIE • de Samuel Beckett Jacques Osinski • mise en scène Yann Chapotel • scénographie Catherine Verheyde • lumières Marie Potonet • dramaturgie avec Claudine Delvaux • Nell Denis Lavant • Clov Frédéric Leidgens • Hamm Peter Bonke • Nagg

De bien, nous retiendrons aussi Les raisins de la colère (au Petit Louvre) magnifiquement adapté et joué par Xavier Simonin, grand acteur chauve à la voix tantôt suave tantôt électrique, qui à lui seul incarne tous les personnages de Steinbeck, et évoque cette triste épopée avec un réalisme meilleur que celui qu’apporterait n’importe quel documentaire, entouré de trois musiciens excellents qui font entendre les accords obsédants et lancinants du folk américain et de Woody Guthrie (Claire Nivard, Stephen Harrison, Glenn Arzel).

Et pour finir, le meilleur : Kids de Fabrice Melquiot, à La Scala Provence, un ensemble de huit jeunes comédiens (Cie Le vélo volé) qui jouent sur scène la dérive des pauvres enfants de la guerre, ici celle de Yougoslavie (nous sommes à Sarajevo en 1996), là aussi avec un réalisme qui prend à la gorge. Peu de moyens suffisent parfois à faire imaginer l’inimaginable, une bombe par exemple qui explose sur un lycée ou un hôpital, une lourde bâche grise que l’on agite, avec quelques fumigènes et des bruits sourds. Les sept se présentent tour à tour, annoncés par l’une d’eux, petite nana aux allures de gars, avec ses cheveux courts et peroxydés, accompagnés par le musicien de la troupe, guitare dont les aigus montent en même temps que les sirènes des secours. Salle remplie de jeunes, aussi, il faut bien le dire, cela nous rassure tant nous avons vu ailleurs des publics plutôt vieillissants, et nous fait penser que c’est un critère de qualité qui ne trompe pas, en tout cas si nous sommes attirés par le vrai contemporain, ce qui nous parle de notre époque, sans détour.

Ainsi, du Moine noir à Kids, on aura parlé de notre époque, marquée par le retour des guerres. Dans le premier, c’était un implicite (car ce n’était pas un hasard si on faisait appel à un metteur en scène russe exilé pour monter un Tchékhov représentatif d’une âme slave déboussolée), et dans le dernier, nous y étions vraiment, même si c’était avec de pauvres moyens.

Vive le théâtre !

Vive le Festival d’Avignon qui, malgré quelques fausses notes (la mercantilisation du spectacle entre autres), nous donne l’occasion unique de lire, de rencontrer, d’écouter des textes qui nous font réfléchir, de nous émerveiller de magie théâtrale et de poésie. Et rappelons à ce propos cette phrase d’Edgar Morin qui vient d’avoir 101 ans :  » La vie n’est supportable que si l’on y introduit non pas de l’utopie mais de la poésie, c’est à dire de l’intensité, de la fête, de la joie, de la communion, du bonheur et de l’amour. « 

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Théâtre total

La liberté n’est-elle qu’illusion ? On peut le croire… mais même si c’est illusion, c’est quelque chose. Qu’il vaut peut-être la peine de poursuivre toute sa vie. Ce qu’on pourrait tirer comme conclusion (mais provisoire) de ce chef d’œuvre de Tchékhov mis en scène de façon tellement inouïe en ce début de festival d’Avignon par Kyril Serebrennikov.

Je dis tellement inouïe car il faut sans doute aller très loin dans l’histoire du spectacle vivant pour trouver un tel foisonnement d’imagination, d’inventivité dans la mise en scène, et de génie aussi, n’ayons pas peur des mots, dans le jeu des acteurs, qui tous m’étaient inconnus jusqu’ici car on a l’impression qu’ils viennent du monde entier, un Allemand, un Russe, un Américain pour jouer les différents Andreï qui se montrent à nous au cours de ces quatre actes de grande folie. La folie… oui, au sens propre, car jamais sans doute elle n’aura donné lieu à de telles représentations au théâtre. La première partie est plutôt sage, c’est la nouvelle telle qu’on la connaît. Andreï Kovrilov revient un peu surmené de ses activités en ville, il est écrivain, a obtenu déjà quelques succès, de quoi être accueilli avec les honneurs chez le vieux pépiniériste qui l’a élevé dans son enfance. Le pépiniériste (« le Vieux ») le submerge de références à l’arboriculture. Ce sont les arbustes surtout qui l’enchantent : « l’arbuste ! Les arbustes bas sont les plus résistants. Ils poussent en groupe, en meute, et du coup, ils ne craignent ni le gel ni le vent ». Tout notre portrait, à nous humains ordinaires. Le seul moment de bascule dans ce premier acte est celui où l’acteur blond qui joue Andreï s’écroule de rire en entendant son vieil ami lui proposer la main de sa fille, Tania. Mais on reste encore dans le convenu, les caméras video (en réalité de simples smartphones) filment ce qui se passe à l’intérieur des trois cabanes recouvertes de plastique, qui ressemblent à des serres, et il en sort des gros plans saccadés projetés sur les quatre grands ronds qui sont en fond de scène. A l’intérieur de ces cabanes sont des « estivants » mais que faut-il entendre par là ? Certainement pas des touristes, peut-être des travailleurs saisonniers ? En tout cas, ils sont étrangers, italiens nous dit l’histoire et ils chantent des chansons italiennes. Quand la nuit est tombée et que l’aube se rapproche, on part enfumer les vergers pour remplacer les nuages. Pourquoi ? Eh bien parce que les nuages réchauffent la terre et que c’est lorsque le temps est très clair qu’il faut les remplacer par autre chose. Au cours du spectacle, le soleil se lève et le soleil se couche, les éclairages rougeoient alors en faisant grandir les ombres. Andreï épouse Tania, puis il disparaît. Ce n’est que dans les parties suivantes, qui rejouent la nouvelle sous différents points de vue, que l’on se rend compte de ce qu’il se passe pendant ces moments de disparition.

LE MOINE NOIR Texte kirill serebrennikov mise en scene, scenographie kirill serebrennikov, d’apres anton tchekhov , traduction macha zonina collaboration a la mise en scene et choregraphie ivan estegneev, evgeny kulagin avec filipp avdeev, odin biron, bernd grawert, mirco kreibich, viktoria miroschnichenko, gabriela maria schmeide, gurgen tsaturyan et les chanteurs genadijus bergorulko (baryton), pavel gogadze (tenor), friedo henken (baryton), sergey pisarev (tenor), vasiliy sokolov (baryton), alexander tremmel (tenor), dmitriy volkov (baryton) et les danseurs tillmann becker, arseniy gordeev, chris jäger, laran, ilia manylov, andreï petrushenkov, ivan sachkov, daniel vliek , musique jēkabs nīmanis direction musicale ekaterina antonenko, uschi krosch arrangements musicaux andrei poliakov dramaturgie joachim lux , lumiere sergey kuchar video alan mandelshtam , costumes tatiana dolmatovskaya assistanat a la mise en scene anna shalashov

La troisième partie culmine dans la folie. En ce premier soir de représentation, le mistral, qui souffle très fort, tombe à pic. Il y eut des fois en Avignon, où il gênait plutôt le spectacle, je me souviens ainsi d’une Mouette inaudible que nous avions dû fuir tant les sons étaient déformés, mais en cette nuit du 7 juillet, le mistral ajoute au spectacle, c’est au moment de la pire tempête dans le crâne de ce pauvre Andreï qu’il soulève des tourbillons de poussière, les plastiques recouvrant les serres se déchirent et s’envolent, on se demande si les comédiens ne vont pas devoir courir pour rattraper le décor. Cela ne serait-il pas justement à la mesure d’un théâtre le plus extrême que de voir des comédiens courir pour rattraper le décor ? N’en sommes-nous nous-mêmes pas là, à courir après notre décor qui s’en va ?

Le corps fou, l’homme mis à nu et aspergé d’eau sous la douche, se tordant comme un ver à la lumière d’un halo. Là, il est « soigné ». Les recettes sont : boire du lait, ne pas beaucoup travailler, se reposer. La quatrième partie atteint le mystique et le cosmique. La troisième l’atteignait déjà à vrai dire dans les hallucinations d’Andreï, quand il voyait le Moine Noir, reproduit à des dizaines d’exemplaires, tous faisant alors des rondes à la manière de derviches tourneurs, ou bien chantant des hymnes qui se veulent sublimes. Il y a longtemps déjà que le grand mur du Palais des Papes s’était animé de projections gigantesques, celles de visages des divers Andreï qui se confondent et se mélangent, celles des scènes se déroulant dans les serres, scènes de procession qui me rappellent mon travail effectué pendant la semaine précédente au cours d’un stage de peinture et dessin à Crest, où il nous était proposé de travaillé à partir des œuvres de William Kentridge, manifestations ouvrières, cortèges emprunts d’histoire. Parfois des Illuminations, au sens rimbaldien du terme, comme une sorte de tapis persan rouge sang flottant sur le mur dont les fenêtres forment des motifs intégrés au tissage, ou bien ces grandes traînées lumineuses qui partent d’une fenêtre à l’angle supérieur droit qui évoquent des tableaux colorés (Georgia O’Keefe?). C’est vers la fin du 3ème acte que s’illuminent ces ronds concentriques qui nous emmènent dans le tourbillon cosmique, le maelström des idées. Ils vont faire le décor essentiel du quatrième acte, parfois critiqué pour sa confusion apparente, là où, dit le critique du Monde, Serebrennikov « perdrait des spectateurs », mais une telle mise en scène est un tout, il manquerait quelque chose sans cet aboutissement là, où tout part en vrille (nous sommes bien dans l’actualité de notre monde), tout fonce dans et vers les ténèbres (puisque le génie ne saurait durer qu’un instant bref et que les illuminations n’ont qu’un temps).

William Kentridge – procession

Cette mise en scène est sans doute imprégnée de références mystiques et religieuses propres à « l’âme russe » que nous connaissons mal si nous ne sommes pas nous-mêmes imprégnés de cette culture. Il n’y a pas de salut sur terre, semble dire Serebrennikov, dans une approche plus dostoïevskienne que tchékhovienne probablement. La réflexion menée sur l’opposition de la liberté à la « vie saine », voire au confort, nous fait penser au fameux chapitre des Frères Karamazov (celui du Grand Inquisiteur) où la légende est racontée selon laquelle le Christ, un jour revenu sur terre, s’y fait fort mal accueillir puisque tous ses interlocuteurs lui disent que le monde, se contentant de confort et de sécurité, n’a pas besoin de son message d’exigence.

Aucune croyance dans les lendemains qui chantent… c’est pourquoi lorsque la fin arrive et que le mur s’illumine en rouge avec le slogan « STOP WAR », on comprend qu’il ne s’agit pas d’aller vers un avenir de « liberté », de « progrès » et de « bonheur », mais seulement d’éviter que ce monde ne s’effondre trop vite.

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Montagne – II

Le val d’Hérens serait, paraît-il, la plus belle vallée des Alpes. Je parierais volontiers que c’est vrai. Elle s’ouvre à Evolène pour se refermer à peine plus loin après Les Haudères. villages élégants aux murs baroques et aux chalets noircis par le temps, où l’on imagine un couple de jeunes mariés sur un char décoré de fleurs peintes. Vieux hôtels portant pour noms ceux des sommets environnants, qui nous ramènent au temps des Anglais découvrant l’hygiène du sport en montagne. Les Haudères, doté, de plus, d’une magnifique chapelle qui renferme des peintures de François de Ribeaupierre (le père du dessinateur de BD Derib). La vallée se ferme au-delà du hameau de Ferpècle en un cirque glaciaire sublime dominé par la Dent Blanche, le Mont Collon et le Pigne d’Arolla. S’y bousculent les peut-être derniers chaos de glace (du mont Miné ou d’Arolla). Nos amis nous avaient invité en leur petit chalet autrefois d’alpage au lieu-dit Ouartzé (qui vient probablement de « Schwartzsee », lac noir), au quart du chemin entre une gouille (petite mare en bordure de la route) et un splendide et pur lac bleu, dominé par les Aiguilles rouges. De leur galerie, on voit en face de soi les dents de Vesivi, maillons d’une dentelle rocheuse dont le point le plus aigu est l’aiguille de la Tsa, paroi lisse et sommet effectivement pointu comme une aiguille à coudre.

aiguille de la Tsa
maison en bois d’Evolène

A cinq kilomètres de là : Arolla, village auquel aucune route ne menait avant les années cinquante, devenu depuis centre de villégiature pour ceux et celles qui aiment la marche et se préparent à escalader des pics comme le fameux Pigne déjà signalé ou bien le mont Blanc de Chaillon. Une épicerie, tenue par un homme qui écrit (des ouvrages d’histoire ou bien ses récits de voyage dans le Grand Nord), une auberge avec terrasse et parasols et un magasin de sport dont la gérante qui sort à l’instant est une jolie jeune femme blonde qui n’est pas n’importe qui… ex-championne du monde de combiné, lauréate de la coupe du monde de descente en 1991, en qui les fanas de ski des nineties auront reconnu Chantal Bournissen.

Et un peu au-dessus, la Remointse de Pra Gra (2479 mètres) que l’on atteint par un sentier qui, au début, est celui de la Marmotte, puis s’élève un peu raide dans les près d’alpage, jusqu’à ce qu’on atteigne un point d’observation extraordinaire sur toute cette chaîne qui ferme la vallée.

La remointse de Pra-Gra au dessus d’Arolla (Valais)
le glacier d’Arolla

J’aurai donc marché environ deux jours, tâchant de ne pas trop m’essouffler, allant à un rythme lent, pendant qu’à chaque souffle entrait en moi un peu de cette lumière réverbérée par les glaciers. Mes oreilles se remplissaient de cris de marmottes et mes yeux se perdaient dans les aspérités et les crevasses de terrifiantes mers de glace. Jours où l’effroi se mêle à la beauté. Sûrement ce qu’éprouvaient lesdits anglais dont je parlais tout à l’heure qui se demandaient d’où pouvait provenir le charme qu’on trouve à la montagne. John Ruskin voyait dans les sommets des Alpes des ruines d’anciennes cathédrales – c’est dire à quel point nous sommes toujours tentés « d’humaniser » les « merveilles de la nature » – moi, j’y vois des vagues gigantesques, des déferlantes, des tempêtes océaniques qui se sont figées à jamais, mais qui finiront un jour par nous emporter.

John Ruskin, Aiguilles Charmoz, 1849, aquarelle, 30 x 40 cm, Lancaster University, The Ruskin Library

Pour en revenir à Ruskin, l’un de ceux qui ont le plus faits pour que la montagne intègre l’art, il voit, lui, dans les montagnes par rapport au reste de la terre « ce qu’une violente action de ses muscles est au corps de l’homme ». mais il ajoute : « il y a une différence entre l’action de la terre et celle d’une créature vivante : c’est que, tandis que les membres en plein effort laissent deviner les os et les tendons sous la chair, la terre en pleine activité écarte entièrement la chair, et ses os ressortent de dessous ». Voilà ce qu’il y a lourdement à méditer, surtout pour tous les théoriciens de Gaïa, qui voient en la terre une sorte d’être vivant.

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Montagne (1)

C’est un vieux Népalais, des années après, qui me parla des huit montagnes. […] Il venait d’une région où j’étais allé moi aussi, et s’en étonna. […] Il me demanda pourquoi je m’intéressais autant à l’Himalaya. J’avais déjà la réponse toute trouvée à cette question : je lui dis qu’il y avait une montagne sur laquelle j’avais grandi, à laquelle j’étais très attaché, et qu’elle m’avait donné envie de voir les plus belles, à l’autre bout du monde. « Ah, dit-il. Je vois, tu fais le tour des huit montagnes. – Quelles huit montagnes ? » (Les huit montagnes, Paolo Cognetti, trad. Anita Rochedy)

Le livre de Cognetti Les huit montagnes (Prix Médicis étranger 2017, traduit par Anita Rochedy) me plonge dans l’interrogation. Quel est mon propre rapport à la montagne ? Il est terriblement ambigu. Et en cela justement, je peux en partie m’identifier à l’écrivain, mais en partie seulement dans la mesure où l’expérience qu’il décrit est un mixte que je peux retrouver en moi bien que ses divers éléments proviennent chaque fois de situations différentes. Je n’ai pas connu la montagne dans ma jeunesse, jamais mon père ne m’y aurait emmené puisque lui-même en était bien dans l’ignorance la plus totale. Or, quand le narrateur se reporte à ses jeunes années où il était obligé de suivre son père sur les sommets des Alpes, je crois trouver un élément commun avec lui. Le père était heureux de faire connaître à son fils le bonheur de la montagne, tout comme mon propre père aurait aimé me faire partager les plaisirs qui étaient les siens (le bricolage, la mécanique auto, l’aéro-modélisme), mais malheureusement (ou heureusement parfois!) l’enfant s’avère récalcitrant et les choses ne vont pas dans le sens désiré par le père. Dans le cas du narrateur du roman de Paolo Cognetti, le père n’a aucun doute que l’enfant – il avait onze ans – arrivera à le suivre, puisque, d’ailleurs, Bruno le jeune gars du village ayant le même âge que Piero (puisque c’est sous ce nom que se montre l’auteur dans ce roman) y arrivait fort bien. Ils avaient fait une cordée de trois montagnards et ils franchissaient allègrement les crevasses jusqu’à ce que Piero se sente très mal. On avait dépassé les trois mille mètres, et au-delà de cette altitude, le gamin attrapait le mal des montagnes, obstacle qui n’a jamais disparu à l’en croire puisque le dernier livre que j’ai lu de lui se développe autour de cette quasi-inaptitude à aller plus haut, au point qu’il doit toujours se contenter de faire le tour des montagnes en se privant d’atteindre les sommets (mais même à cela, il souffre souvent). Curieusement, on pourrait s’attendre à ce que le jeune héros du roman se détourne définitivement de la montagne et pourtant ce n’est pas ce qui se passe : il se détourne « seulement » du père. Oui, « seulement » entre guillemets, car ce n’est pas rien, et l’on trouve ici ce que bien des hommes ont pu vivre dans leur rapport au père quand ils ont divergé de la voie que celui-ci avait tracée, ou bien se sont orientés vers d’autres conceptions du monde que lui (je parle ici de ceux, comme moi, qui ne partageaient pas les mêmes choix politiques ou sociétaux). Piero s’éloigne de son père, il ne le voit quasiment plus jusqu’à la mort de ce dernier, qui advient à l’âge de 62 ans, lorsque le fils en a 31… Mort qui le laisse pantois, d’autant que le père ne l’a pas renié, ayant préparé pour lui un gîte en haute altitude, à l’endroit même où la famille se rendait tous les étés passer les vacances, et où le jeune Piero avait fait connaissance de ce Bruno qui allait devenir le grand ami de sa vie. Ce genre de gîte de haute altitude en Italie s’appelle une baita, c’est une sorte de chalet de pierres – ici adossé à une paroi rocheuse – où les bergers viennent en été quand c’est le moment de la vie en alpage. Ici s’arrête mon identification du point de vue de l’histoire avec le père : mon père est mort plus âgé et n’a pas laissé de baita pour moi !

En revanche, la baita je l’ai connue plus tard, ou plutôt une forme approchante, puisque nous ne sommes plus en Italie, mais en Suisse, dans le Valais plus exactement. Tout près de ce point unique et si extraordinaire où se rejoignent les trois pays alpins : France, Italie, Suisse. Vous pouvez regarder une carte, il n’en existe qu’un, de tel point, c’est le sommet du Mont Dolent. Et ce point n’est pas si éloigné du lieu où se déroule l’histoire contée par Cognetti : il suffit de passer le col du Grand Saint-Bernard et de continuer vers Aoste, et la dépasser de quelques kilomètres. Si on maintient la comparaison avec le roman de Cognetti, au lieu de devoir cette baita à mon père, je la dois à mon beau-père, ouvrier de l’horlogerie suisse (la fameuse marque Longines…) qui avait rêvé toute sa vie d’avoir un chalet de montagne en haute altitude à cet endroit-là (au pied du Dolent, donc) et était arrivé à ses fins en partant d’une ruine d’ancienne bergerie et en la rebâtissant avec l’aide de ses compagnons horlogers du Jura. Il avait fallu démolir les anciens murs, puis en reconstruire de neufs avec les pierres de la démolition, puis hisser la poutre faîtière et compléter le toit avec des lattes de bois soutenant des lauzes. J’ai connu l’endroit il y a quarante ans, lorsque j’ai mêlé ma vie à celle de C. C’est elle qui m’a emmené là pour la première fois, moi qui ne connaissais les montagnes que de loin et n’avait même jamais réussi à apprendre à skier convenablement. La construction du chalet se fit un peu plus tard, à la fin des années quatre-vingt. Mon beau-père avait la soixantaine et moi la trentaine, autrement dit il avait l’âge où le père du héros décède et moi celui de ce Piero… Autant le dire : j’ai détesté la montagne. Autant que le héros de Cognetti la déteste à l’âge de onze ans. Non que j’eusse le mal des montagnes (tiens, bizarrement, je ne l’ai presque jamais eu, sauf un peu une fois sur le plateau tibétain), mais j’avais peur, j’ai toujours eu peur. Peur que la montagne me tombe sur la tête (le Dolent est si proche, si haut…), peur de ne pas arriver à franchir les longues distances ou à gravir les cols que je voyais toujours trop raides, plus raides d’ailleurs qu’ils n’étaient en réalité. Même encore aujourd’hui je m’angoisse d’une distance à parcourir alors que lorsqu’elle est franchie, je me dis ah bon ce n’était que cela. Le pire, c’est la neige, et encore pire la glace. Bien que pourtant dans le cas de cette dernière il existe des outils magiques qui nous maintiennent les pieds sur la pente : des crampons. J’ai peu souvent utilisé des crampons mais chaque fois que je l’ai fait, je m’en suis trouvé satisfait. Une fois, ce fut quand nous entreprîmes, C. et moi, de faire « la Haute Route », chemin des crêtes qui part de Verbier pour atteindre Zermatt (en été bien sûr). Il y a au milieu, une étape reine qui va du refuge Bertol au refuge Schoenbiehl face au Mont Cervin, et qui passe par la Tête Blanche, sommet accessible à tous (3800 mètres) mais qui reste couvert de glace toute l’année. Aller de Bertol au sommet supposait de partir très tôt (afin de profiter des meilleures conditions de glace) c’est-à-dire à environ 4h sous la nuit noire. Il fallait d’abord descendre un escalier métallique pour rejoindre la glace et il n’était pas facile de le faire les crampons aux pieds… mais une des choses qui me faisaient peur était consécutive à ce que j’avais entendu la veille dans la bouche d’un guide qui entraînait toute une équipe de jeunes sur le même itinéraire et qui expliquait qu’on ne faisait pas en principe de cordée de deux, car en pareil cas si l’un tombait dans une crevasse il était rare que le deuxième parvienne à le secourir, il faut bien toujours au moins deux paires de bras pour cela. Or, nous étions deux, C. et moi. Comment cela allait-il se passer ? Fin du suspense : les choses se sont bien passées, j’ai même oublié en cours de route que nous étions sur un glacier, m’arrêtant paisiblement pour prendre des photos… ce qu’il ne fallait pas faire ! Après la glace, venait la roche et dans celle-ci des passages délicats, une cheminée par exemple qui aurait nécessité un rappel, fort heureusement nous avions rejoint l’équipe de jeunes et son guide, lequel m’aida avec beaucoup de bonne grâce. A l’arrivée au refuge, je le remerciai. Là, il pouvait faire son fier et me dire évidemment que c’était bien naturel… entre montagnards !

Tete-Blanche 2004 – photo AL

J’ai donc eu peur et j’ai pourtant aimé. Je n’ai pas aimé la peur. J’ai aimé sans doute ce qui reste en nous une fois l’effort accompli : des moments, des impressions fulgurantes qui sont comme des décharges électriques et ne s’effacent pas de la mémoire, cela est assez normal lorsque les impressions ressenties sont heureuses (arriver à un col, franchir une étape, enfin se reposer sur une terrasse de refuge) ça l’est moins lorsqu’elles ne le sont pas, et pourtant on n’oublie pas non plus l’échec, le renoncement ou la chute occasionnant la plus grande peur. Cette glissade après m’être lancé dans la descente d’un assez haut sommet (plus de 6000 mètres) à une heure trop tardive où la glace avait fondu (c’est qu’en Inde, les neiges fondent vite), ou bien cette peur éprouvée à monter une pente glacée sans crampons… Et puis la peur des avalanches, celle des orages… Tout cela fait comprendre l’angoisse de l’enfant Cognetti qui, loin de prendre du plaisir à l’effort demandé se demande sans arrêt « quand est-ce qu’on arrive ? ».

Je me souviens aussi d’une barre qui chemine entre Italie et Suisse, très aiguë, qui est telle que si on la suit (c’est une voie d’arrivée au Grand col Ferret), on marche avec un pied de chaque côté, chacun dominant un a-pic monstrueux, si terrifiant que par moment on est prêt à y aller à genoux… cette barre est celle « des éconduits », le mot lui-même nous impressionne : c’est par là que sans doute chacun des deux pays reconduisait trafiquants et braconniers de l’autre (la vallée fourmille d’histoires de trafics comme celui du tabac à une époque pas si ancienne où les trafiquants passaient par là et parfois, par peur de douaniers qui avaient sans doute été avertis, cachaient leur cargaison dans des trous de rochers… quitte à la retrouver au printemps suivant moisie et inutilisable).

Paolo Cognetti

Ainsi ce roman – le meilleur peut-être de Cognetti et dont l’adaptation cinématographique vient de recevoir le prix du Jury au Festival de Cannes, adaptation due au couple de réalisateurs belges Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, et qu’il me tarde de voir – me plonge dans l’entrelacs complexe de ma vie, de mes goûts et de mes envies, ce n’est pas la moindre de ses qualités… même si c’est là bien sûr voir les choses d’un point de vue bien égocentrique, mais après tout n’y a-t-il pas toujours cette part de soi lorsque nous lisons, autant d’ailleurs que lorsque nous écrivons.

Et les huit montagnes, quelles sont-elles ? Les lecteurs de Cognetti le savent. Ce que le porteur népalais dit à Piero est contenu dans une figure géométrique qu’il trace sur le sol, un cercle tout d’abord, puis un diamètre, puis un autre, perpendiculaire au premier, puis encore les diamètres qui passent par les bissectrices des angles ainsi formés, cela fait en tout quatre diamètres qui coupent donc la circonférence du cercle en 8 points. Au centre : le mont Sumeru, la montagne des montagnes, autrement dit le Graal, difficilement accessible, et les huit points sur la circonférence (séparés par des vaguelettes qui symbolisent des océans) : huit montagnes à connaître qu’il faut atteindre au long de sa vie. Ainsi a-t-on le choix pour atteindre le bonheur: ou gravir le centre, presque impossible, ou gravir les huit montagnes chacune à son tour… (personnellement, j’ai opté pour la deuxième solution !)

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Paris 4 juin / Sophie Calle

Un art objectif, comme le sous-entend La Nouvelle Objectivité ? Sous certains aspects, la travail de Sophie Calle semble en accord avec cette visée. Ou bien on pourrait dire qu’il se situe au point où le paroxysme de l’objectivité rejoint l’émotion sensible, le cas singulier. La nouvelle exposition Sophie Calle, qui a lieu au musée d’Orsay, est passionnante. Elle est double et par là multiple puisqu’elle contient sa propre interprétation (et donc l’interprétation que nous faisons de cette dernière et ainsi de suite en un jeu de miroirs qui n’en finit jamais). Dans les années soixante-dix, au moment de la démolition de la Gare d’Orsay avant de la transformer en ce magnifique musée que nous connaissons, l’artiste arrivait à se faufiler dans les locaux à l’abandon d’un hôtel qui autrefois était dans la gare, et hébergeait d’augustes voyageurs qui n’étaient là qu’en transit, ne dormant qu’une ou deux nuits, il portait le même nom que l’ensemble, l’hôtel d’Orsay. Et Sophie Calle commença à y venir en journée, photographiant les vieux murs et les décombres abandonnés – jusqu’au cadavre d’un petit chien qui, sûrement fut surpris lors de la fermeture définitive. Elle ramassa aussi de vieux souvenirs : plaques des portes, portant des chiffres jusqu’à plus de 500, vieux téléphones, coupoles de sonnettes enfilées sur un même fil, clés rouillées, et surtout notices, petits mots adressés au gardien pour qu’il répare une chasse d’eau bouchée, un robinet qui fuyait, un volet qui fermait mal. Ce gardien était dénommé Oddo, ou Audau, ou Ado, on ne sait plus très bien, en tout cas, il était très sollicité.

Ce qui procure une dimension supplémentaire et donne donc du relief à cette exposition, c’est la collaboration d’un authentique archéologue, Jean-Paul Demoule, dont la mission est d’adopter le point de vue de l’archéologue de l’an 2500 ou 3000 qui trouverait face à lui l’ensemble de ces traces et s’interrogerait sur elles. Alors tout à coup, tout bascule et se transforme. Le gardien devient une supposée divinité, les plaques de portes deviennent des objets mystérieux qui, peut-être, étaient utilisés comme les pièces d’un jeu. Les tuyauteries de salles de bain sont des instruments de communication au service d’un culte étrange probablement en l’honneur d’Oddo…

On s’amuse beaucoup. Les objets exposés, comme ceux photographiés, tout à coup revêtent d’autres significations que celles que nous leur accordons ordinairement, au point que l’on se demande si dans le fond ce n’est pas l’archéologue du futur qui a raison et que ce que nous prenions jusqu’ici pour une clé n’était pas plutôt un objet d’art destiné à l’ornement de quelque belle. Qui a décidé un jour qu’une clé devait consister en trois immuables parties, un anneau, un corps en général sous forme de tige et un petit rectangle ou penne destiné à s’insérer dans une pièce creuse de forme complémentaire ? N’y a-t-il pas quelque chose de magique là-dedans, en même temps qu’un érotisme dissimulé ?

L’interprète se perd également en conjectures devant la photo d’une femme – nous savons qu’il s’agit de Sophie Calle elle-même – assise sur un lit avec un air désolé, des morceaux de bois disséminés autour d’elle, des lambeaux de tapisserie arrachés, il se demande si cette membre d’une société bizarre n’est pas tout bonnement celle qui a accompli un rite funèbre, ou s’est livrée à une crise de rage (peut-être due à l’absorption d’une substance rituelle?) ayant conduit à cette destruction.

Et quand on arrive au livre lui-même qui a été fait à partir de l’exposition, mis dans une vitrine, l’archéologue se déchaîne et voit là un reste très précieux d’une civilisation disparue qui connaissait ces objets étranges qui ont disparu depuis longtemps : des livres.

Ainsi cette exposition offre-t-elle un étrange voyage dans l’espace, le temps et l’imaginaire, comme si, ici, l’imaginaire autorisait une boucle nouant le temps à l’espace. Il faut bien penser en effet que, visitant cette exposition sur un hôtel disparu, nous sommes réellement, physiquement au lieu-même où cet hôtel existait, l’hôtel d’Orsay, nous voyons les restes de gestes et de rites disparus en vrai (car les habitudes que nous avons dans des hôtels, l’obligation de décliner notre identité, les fiches que nous remplissons, les clés que nous emportons mais que nous devons rendre, peuvent bien être vus comme des rituels), mais en même temps l’archéologue nous suggère d’autres interprétations, il pointe vers une autre disparition, celle de la civilisation elle-même au sein de laquelle nous nous faisons ces réflexions.

Voilà peut-être en effet en quoi consiste une « Nouvelle Objectivité », celle qui intègre non seulement les choses mais aussi les représentations des choses, leurs interprétations jusqu’aux rêves qu’ils évoquent en nous. Des philosophes récents (je pense à Gabriel Markus ou à Jocelyn Benoist) ont déjà suggéré ce type d’interprétation du monde qu’ils ont rangée sous l’étiquette de « Nouveau réalisme ». Alors, Nouvelle Objectivité ? Nouveau Réalisme ?

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Paris 4 juin / photographie et objectivité

Un jour et demi à Paris et c’est l’occasion de mille découvertes. J’aime beaucoup la Maison Européenne de la Photographie (MEP), j’aime beaucoup le Centre Pompidou et le Palais d’Orsay etc. etc. Les photos exposées au MEP en ce moment ont trait à l’intime – c’est du moins ce qu’annonce le titre sur l’affiche – et sont regroupées sous le cadre général de « Love Songs » (on a même droit si on veut à une playlist de chansons à l’entrée, que l’on peut sauvegarder sur son smartphone). L’intime nous attire, c’est un peu notre voyeurisme sans doute. Qu’allons-nous voir de « caché » jusque là… en général, cela ne nous surprend pas, ce sont des corps, le plus souvent nus. Un(e) photographe photographie son (sa) partenaire dans toutes les poses. Ce peut être charmant ou ce peut être odieux. C’est le plus souvent charmant car bien sûr les photos sont prises au temps de l’amour, et que les personnages y sont jeunes et beaux. Surtout dans le cas du noir et blanc et des époques un peu anciennes où l’on mettait le prix sur l’élégance et la finesse du grain. Ces gens étaient sublimes dans leur salle de bains… aujourd’hui, ils ont dépassé les quatre vingt-dix balais (c’est ça peut-être qui serait intéressant : les voir aujourd’hui, voir ce qu’ils sont devenus, car l’intime c’est aussi la vieillesse, les corps qui s’avachissent, la peau des bras qui pend, les regards éperdus de nostalgie).

René Groebli – L’Oeil de l’amour

Les premières salles exposent les travaux de René Groebli, artiste suisse né en 1927, adepte du noir et blanc. Il a photographié sa muse pendant leur voyage de noce à Paris en 1952, et l’année suivante pendant quelques jours à Marseille. A Paris, ils étaient dans un hôtel de Montparnasse. On la voit, elle, monter l’escalier, s’asseoir sur le lit, se déshabiller, regarder par la fenêtre. Ce qu’on admire le plus dans ces photographies, c’est la qualité du rendu de chaque détail, comme la broderie du rideau par exemple, ou la géographie des plis sur le lit. Quelque chose que nous retrouverons un peu plus loin dans les belles photos d’Alix Cléo Roubaud, la muse du poète, où là aussi on photographie au plus près le détail des chambres.

Parfois les artistes ont voulu raconter une histoire, faire une narration. On est frappé par le travail du photographe japonais Nobuyoshi Araki, né en 1940, qui présente ses œuvres sous la forme de deux voyages, voyage sentimental et voyage d’hiver, dans le premier (1971), il relate son mariage et sa nuit de noces, dans le second (1990) la maladie puis la mort de sa femme, ses déplacements à l’hôpital en plein hiver sous la neige, puis les funérailles selon le rite bouddhiste. Une étude parue aux presses de l’Inalco analyse ces photographies avec le regard informé d’un connaisseur de la société et de la culture japonaises. Ainsi à propos de la photo du portrait de la défunte : « Trois objets se détachent sur un fond noir : le portrait funéraire (un cliché pris par Araki dans les années 1980) ; une tablette funéraire où est inscrit le nom bouddhique de la défunte ; au centre, se détachant comme une statuette, l’os du larynx, ou nodobotoke en japonais, littéralement le « bouddha de la gorge ». L’auteur, Michael Lucken, ajoute : « D’ordinaire, que ce soit sous la forme de cadavres ou d’ossements, les restes humains ont tendance à être cachés. Il s’agit d’objets qui ont du mal à faire image, qui résistent à la médiatisation – ils résistent d’ailleurs à l’appellation même d’objets ». Il dit aussi qu’Araki est célèbre pour le caractère obsessionnel de sa pratique de la photographie, ce qui fait de son œuvre en général l’une des plus prolifiques qui soit. Par ce biais, la photographie rejoint l’ethnographie. Double intérêt donc de cette exposition de l’intime.

Araki Nobuyoshi – voyage d’hiver

Dans le même ordre d’idées, on est charmé par les photographies de couples, surtout lorsque les deux membres du couple sont photographes, ainsi de RongRong&inri, couple fusionnel jusque dans l’écriture de son nom : pas de blanc entre les composants, et pourtant séparé par la barrière des langues et des frontières, lui chinois, elle japonaise. Après avoir vécu ensemble en Chine, elle repart dans son pays d’origine mais ils s’échangent les photos qu’ils ont prises d’eux en écrivant dans les marges au moyen de l’écriture qui leur est commune, celle des kanjis. On trouve aussi une telle intimité chez le couple franco-suédois de J. H. Engström et Margot Wallard. Une photographie certes beaucoup plus moderne, et en couleurs, pleine de vie, de jubilation et d’amour. Je suis moins convaincu par Nan Goldin, mais quelque chose me fait dire que c’est probablement parce que j’y suis dérangé : l’intimité n’est plus la douceur, l’amour et le,plaisir, c’est la violence. Ce qu’elle appelle elle-même la dépendance sexuelle. Les corps et les visages sont bafoués, humiliés, tuméfiés. Elle nous rappelle que la violence est l’envers sombre de l’intime. Un peu semblable est l’artiste japonaise Hideka Tonomura qui s’aventure au-delà des tabous, comme celui de photographier l’intimité amoureuse de sa propre mère, mais rien là-dedans non plus de facile, de gracieux ou de tendre, au contraire, l’homme se fait puissance noire : les photographies de Tonomura sont faites de tirages successifs qui parviennent à noircir complètement une silhouette : celle de l’amant. Manière à elle de régler ses comptes avec un père violent.

On peut revenir maintenant à la photographe Alix Cléo Roubaud, décédée si jeune et à qui Jacques Roubaud, le poète, dédia Quelque chose noir. Ses photographies montrent le couple qu’ils forment, au lit, dans les chambres d’hôtel, pris souvent en photo au moyen d’un déclencheur, on voit le visage du poète dans un miroir, le grain est fin, on distingue là aussi tous les détails, les imperfections de la peau comme les plis des draps.

Et puis quelque chose se passe : on est un peu usé de tant de corps étalés, de corps montrés, d’intimité parfois lascive, on est soulagé, d’un coup, de découvrir une photo, une seule, où ne subsistent des corps que leurs traces, leur abstraction au milieu d’un lit.

Il faut toujours que la photographie représente, elle représente des corps, des visages, des lieux. Pour lui éviter de trop en dire, on invente parfois des photographies de non-lieux, mais ce sont encore des lieux et ils disent quelque chose, disent quelque chose d’une époque d’un lieu géographique. Quand elle s’attarde sur un visage, on a beau protester que ce n’est pas pour le « dérober », mais on le dérobe quand même, on en finit par comprendre les peuples qui répugnent à la photographie, refusent qu’on les prenne en pensant qu’on leur vole leur âme car si ce n’est tout à fait une âme que l’on vole, c’est quand même un instant, une seconde, une attitude prise souvent à l’insu du corps mais qui appartient en propre à la personne, qui est même ce qui lui est le plus intime le plus appartenant à elle-même, et on le lui prend, on l’expose à mille lieux de là et on le fait connaître à tout le monde. Grave infériorité de la photographie sur la peinture : il n’y a pratiquement pas de photographie abstraite. Le peintre ne vole jamais une attitude ou un sourire, il l’invente et libre ensuite au modèle de se reconnaître ou pas, souvent il ne se reconnaît pas (on dit que les modèles de Modigliani étaient furieux de ne pas se reconnaître dans ces corps et ces visages allongés, ces yeux sans regard), qu’importe, le but n’est pas la ressemblance. J’ai connu en voyage des compagnons qui traquaient « les scènes de rue ». Pour cela, en Chine, ignorant tout des frontières objectives qui existent entre l’intime et le public, ils n’hésitaient pas à franchir le seuil des hutongs pour aller y photographier un vieillard ou une femme faisant la cuisine. Ce sont bien sûr des vols impudiques, qui, un jour peut-être seront susceptibles d’être punis, de même qu’aujourd’hui, on condamne les gestes impudiques sur les corps des femmes.

Il y a bien sûr plusieurs manières de concevoir la photographie. A défaut d’abstraction possible, on peut entrevoir la recherche d’une objectivité passive : ce n’est plus un regard subjectif qui anime le photographe, c’est simplement le souci d’enregistrer le monde autour de soi, sans passion et sans affect, autrement dit en toute froideur. C’est ce qu’a voulu faire le mouvement « La Nouvelle Objectivité » (Die Neue Sachlichkeit) qui se trouve montré en détails au Centre Pompidou, en l’exposition sans doute la plus complète qui n’ait jamais eu lieu sur un tel sujet.

Nous sommes après la première guerre mondiale, dans les années vingt. L’Allemagne a perdu la guerre et se sent humiliée. Après une phase expressionniste dans les années dix, où l’artiste a explosé de subjectivité, nous voilà dans l’amertume et la désillusion, on doit cacher ses sentiments et montrer un monde objectif, tel qu’il est. La photographie se confond alors avec un art industriel, on ne saurait différencier vraiment l’art du documentaire, le texte littéraire de la notice de description. C’est dans cette recherche de l’anonymat que l’on se rend le plus proche de l’abstrait. L’exposition est passionnante parce que pluridisciplinaire. On voit les peintres à côté des photographes. Curieusement, les peintres peuvent difficilement se départir d’une certaine subjectivité, manifestée ici dans les distorsions, qu’elles soient naturelles (voir ces portraits de personnages difformes) ou exagérées par l’artiste. Les grands noms de la peinture sont Grosz, Scholtz, Kannoldt, Schad, Otto Dix. Il y a aussi des femmes, dont Jeanne Mammen. En photographie, Albert Renger-Patzsch. Mais surtout, la photographie est dominée par l’énorme figure d’August Sander. La personnalité est si importante que le titre exact de l’exposition est : « Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander ». Sander pourtant ne photographie pas des objets, mais des hommes et des femmes, des portraits. Doit-on dire qu’il les photographie comme des choses ? Oui, un peu. A la même époque, Emile Durkheim publiait les Règles de la méthode sociologique où il prétendait fonder la sociologie sur « le fait social comme une  manière d’agir, de penser et de sentir extérieure à l’individu et qui s’impose à lui ». Il y disait : « La première règle et la plus fondamentale est de considérer les faits sociaux comme des choses ». Cela me semble tout à fait convenir au projet de ces artistes y compris celui de Sander pour qui les portraits effectués sont essentiellement là pour incarner des types d’humanité. On voit l’ambition classificatrice, l’élaboration d’une sorte de sociologie par l’image qui, si elle aboutissait, permettrait de « comprendre » les rouages de la société en l’installant dans une structure immuable: il y a les manuels, les ouvriers, les paysans, les intellectuels, les soldats, les commerçants… sept grands groupes socio-culturels répartis en quarante-cinq portfolios. On reconnaît parmi eux le célèbre pâtissier, de 1928. c’est un gros homme à la bouille toute ronde, moustachu, les yeux écarquillés sans expression, de la main droite il tient un fouet qui lui sert à battre une crème ou une pâte quelconque dans un grand plat genre saladier qu’il tient de l’autre main. A la fin de cette classification, plus tard, viendront s’ajouter, eux aussi comme des « types », le national-socialiste, le prisonnier politique, le travailleur étranger ou la déportée… Ces photographies sont toutes magnifiques, elles attirent et attisent notre curiosité, mais on ne peut empêcher que le titre, l’objectif ne recouvrent la singularité du sujet.

Albert Renger-Patszch – photographies vers 1927

Ce qui apparaît comme fondamentalement nouveau dans l’art et dans la société au cours de cette époque, c’est évidemment la place revendiquée de la femme. Par bien des aspects, la République de Weimar est en avance sur la société qui viendra après-guerre, même sur la nôtre. Epoque de désespoir et de nihilisme (où commencent à se déployer les grandes idéologies qui vont donner les deux grands totalitarismes), la violence s’y donne libre-cours, y compris la violence sexuelle, des corps de femmes assassinées apparaissent sur certains tableaux comme sur ce Rêveur de Davringhausen  ou ce Rêve de la sadique d’Otto Dix. Au cinéma, Pabst réalise le terrible Loulou où, au cours d’une longue embrassade, l’homme se saisit d’un couteau qu’il plante au coeur de sa cavalière, célèbre séquence où la mort n’est suggérée que par une main dont les doigts se dénouent. Face à cette violence, les femmes s’organisent, d’abord elles revendiquent une sexualité libérée de la violence des hommes. Beaucoup d’artistes femmes se déguisent en hommes, le lesbianisme se libère. Le thème est directement abordé dans les films, comme dans ce frappant « Jeunes filles en uniformes » de Carl Froelich et Leontine Sagan, de 1931. Le trouble est déjà dans le sexe, bien avant Judith Butler (!), et les hommes en ressentent le contre-coup comme dans un étonnant auto-portrait où l’artiste (Anton Räderscheidt), viril et en cravate se superpose à une image dénudée de lui-même où il est doté de seins et d’un sexe de femme. Le trans-genrisme n’est pas d’aujourd’hui. Ni la tradition queer, la recherche de soi dans l’ivresse et la provocation comme dans ces portraits de comédiennes et danseuses de l’époque, Anita Berber, Valeska Gert.

Jeanne Mammen – Valeska Gert, 1928-1929 / Otto Dix – Sylvia von Arden, 1926 / Anton Räderscheidt – Autoportrait, 1928 / Otto Dix – Anita Berber, 1925

Ce nihilisme a conduit, on le sait, aux totalitarismes, mais avant d’en arriver là, il y eut l’utopie du socialisme incarnée dans des tableaux qui incarnent déjà un réalisme prolétarien et, précèdant le nazisme, de curieux tableaux où le peintre (ici Otto Dix) réalise semble-t-il avec inconscience le portrait de marchands réunissant les stéréotypes de la communauté juive…

Cycle infernal : ce mouvement, d’où dérivent d’autres mouvements d’ailleurs, comme Dada ou le surréalisme, tous issus d’une réaction à la première guerre mondiale, s’achève au moment où commence la seconde : une partie de ces œuvres iront rejoindre l’Art Dégénéré, Sander est considéré comme le représentant d’une idéologie égalitaire et décadente (même s’il continuera à travailler après guerre jusqu’en 1954), la Nouvelle Objectivité s’oubliera, d’autres mouvements artistiques la recouvriront, peut-être l’abstraction deviendra-t-elle reine au moins pour un temps.

Karl Völker – Pause déjeuner des ouvriers, 1928

Franz-Wilhelm Seiwert – La rue sans joie, 1927

On attend peut-être encore aujourd’hui une peinture qui dirait la vérité de notre temps.

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Livre sur la Sorgue

Retour une nouvelle fois au Festival littéraire « Lire sur la Sorgue » où nous nous sommes rendus le dimanche 22 mai. J’ai dit déjà la beauté du village et de ses ruisseaux, la chaleur de l’accueil, la légèreté du climat malgré le chaud d’un été précoce, j’ai dit le bonheur de la rencontre, renouvelée avec René Frégni, toute nouvelle avec le photographe Hans Silvester, j’ai dit notre admiration pour l’organisation de l’événement par une jeune libraire, et pour son cadre artistique (dans différentes galeries de la ville), et pour les préludes aux discussions sous forme de duos de musiciens, dont une jeune violoniste virtuose dont nous n’avons pas retenu le nom.

Il faut dire aussi ce que ce genre de festival occasionne en nous de vraies découvertes. Les deux jeunes éditeurs Marie-Pierre Gracedieu et Adrien Servières, ont fondé une petite maison d’édition marseillaise, Le bruit du monde et sont venus à nous pour nous la présenter, et avec elle le roman d’un jeune écrivain, Christian Astolfi, De notre monde emporté. Bien nous a pris de partir avec ce livre sous le bras car, après lecture, il s’avère être un roman fort, émouvant et merveilleusement écrit, où l’on retrouve trace de Camus, de Frégni et de Guédiguian.

Ce roman, dans la veine des grandes œuvres qui relatent les traditions, les peines et les combats du monde ouvrier (j’ai pensé aussi au Bateau-usine de Takiji Kobayashi), raconte la lutte des travailleurs des chantiers de La Seyne-sur-mer pour tenter de sauvegarder leurs emplois dans les années quatre-vingt, suivie de celle pour faire reconnaître les dégâts que l’amiante avait causés à leurs organismes. Il débute en 2015 : quatre hommes sont sur le quai de l’Horloge à Paris, l’un d’eux est dans une chaise roulante, des canules d’oxygénation dans les narines, on devine qu’ils sont usés, hagards, terrassés par la maladie. Ils attendent le verdict que donnera la chambre criminelle sur leur affaire. L’affaire de l’amiante.

Puis un flashback. Qu’est-ce qui conduit des hommes (il pourrait y avoir des femmes aussi) à accepter de vivre des conditions de travail aussi dures, d’aller, comme ils le disent « dans le ventre de la Machine », qu’est-ce qui les pousse à s’échiner plus de quarante heures par semaine (nous sommes en 1979) suspendus à des cordes le long de coques de navires rouillés, immergés dans des cavités sombres, avec des pots de peinture ou des fers à souder à la main, et surtout des tonnes et des tonnes d’amiante dont on revêt les cloisons pour les ignifuger, qui retombent sur eux en fines particules et en flocons presque aussi beaux que la neige mais hélas mortels ? On parlera d’une tradition, d’une culture ouvrière, de la fierté d’avoir accompli un travail difficile, de l’orgueil quand on lance un navire sur l’onde et que l’on peut se dire et clamer à la ronde : c’est nous qui l’avons fait, voilà notre travail. C’est beau, oui, mais beau à en mourir. D’abord à perdre son emploi quand les difficultés arrivent, que les commandes baissent, qu’il faut « restructurer » comme disent les politiques et les gestionnaires, autour de nouvelles alliances, pour faire front à la concurrence américaine ou japonaise… puis, comme il faut mourir deux fois, à lutter contre la maladie qui entre temps s’est installée, a eu déjà la peau de « Cochise » l’un des ouvriers admirés par les autres car se présentant comme un homme fort et libre, au bras d’une femme magnifique que tout le monde lui envie, puis qui est parti sans crier gare, peut-être pour vivre tranquillement au fond d’un cabanon aux côtés de son amour mais qui en réalité, lorsque le héros – surnommé « Narval » – vient lui rendre visite est déjà moribond et bientôt mort.

De notre monde emporté est un livre à lire pour mieux comprendre ce qui nous est arrivé à tous, même à ceux qui ont eu une vie relativement à l’abri de telles souffrances, ce qui nous est arrivé depuis ces années soixante-dix ou quatre-vingt où nous étions confiants en l’avenir, sûrs de voir triompher nos idéaux, époque où nous croyions dur comme fer à l’instauration du socialisme, qui serait une sorte de paradis social où la fraternité et l’égalité fleuriraient, où les conditions de travail s’amélioreraient continûment et avec elles le sort des travailleurs. Le communisme avait failli : ça, nous le savions déjà un peu… même si certains d’entre nous faisaient tout pour ne pas le voir, se racontant des fables, comme celle par exemple de la transformation du PCF de l’intérieur, ou celle de la révolution pacifique par la vertu du Programme Commun qui, une fois qu’elle serait advenue, allait forcément convaincre les soviétiques d’en faire autant, comme s’ils allaient être par miracle émus des couleurs du socialisme à la française… Si le communisme avait failli, ce n’était donc pas grave : on allait faire mieux chez nous.

Alors ce fut 81, son dix mai, que l’on célèbre parfois parcimonieusement, toutes les mesures du Programme Commun allaient être appliquées, les nationalisations surtout. Même un ministère du Temps Libre fut instauré, c’est dire combien on escomptait de libération du temps par rapport au travail. « Le portrait de François Mitterrand n’a pas fini de s’afficher à l’écran que Louise me prend par la main et m’entraîne après elle. Nous dévalons les escaliers quatre à quatre, tels des gosses que l’idée du jeu presse », c’est bien en effet ce que nous ressentions, du moins pour ceux qui ont connu ce temps là. Et puis après… On sait ce qu’il advient… nos rêves ne peuvent être poursuivis plus longtemps. On se disputera ensuite pour savoir s’il y a eu trahison de la part des dirigeants socialistes (comme on dit qu’il y eut trahison de la part de Tsipras quand, à la tête du mouvement Syriza, il prit le pouvoir en Grèce avec un programme qui allait tout changer en refusant de baisser l’échine face aux injonctions du FMI ou de la BCE, et que quelques semaines plus tard, il y eut revirement : finalement, on ne pouvait pas faire autrement pour sauver la Grèce qu’en passer par lesdites injonctions) ou bien s’il n’y a eu que les dures lois de l’économie et du commerce international qui, à un certain moment, se font régulièrement sentir et contraignent les soi-disant « dérives » à rentrer dans le droit chemin… On ne le saura peut-être jamais avec certitude. Peut-être les nationalisations étaient-elles les plus grosses conneries jamais faites sur le plan économique, comme le prétendait Rocard, surtout quand on se proposait de rembourser intégralement les anciens propriétaires… Enfin on le sait maintenant : c’est là probablement que le monde a basculé. Dans le « social-libéralisme » ou dans le libéralisme tout court… voire le néo-libéralisme ?

Christian Astolfi raconte cela très bien, avec beaucoup plus de légèreté que je ne le fais. Les choses sous sa plume deviennent évidentes. Avec en plus le fait que ceci s’illustre dans le concret, le brûlant de la vie, parce que cela a des effets sur l’emploi, sur le destin des Chantiers Navals, et donc sur la vie de tous ces ouvriers qui, évidemment, un jour ou l’autre, vont se retrouver soumis aux fameux plans sociaux.

Narval relit les premières lignes du Droit à la paresse de Paul Lafargue :

Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l ‘épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture.

Louise le lui avait bien dit : « et si votre véritable maladie professionnelle, c’était le travail ? ». la question se pose en effet : « si nous n’avions été que l’instrument de notre asservissement ? » mais elle provoque vite une réponse : « Pouvions-nous jouer un autre rôle ? Un rôle qui nous aurait donné les mains libres ? Le voulions-nous seulement ? ». Car il y avait la fin de la journée, le fait de retrouver les anciens, dont le père du héros, qui eux-mêmes étaient passés par là, avaient travaillé dans ces mêmes ateliers, « je les observais, le geste précautionneux, suspendre au cintre leurs vêtements de travail »… « comme si, à eux seuls, ils représentaient l’assurance de ma vie et l’immuabilité de ma classe ».

Je parlais plus haut de Kobayashi, on pourrait aussi parler de Camus dont ce livre revêt parfois les accents au moyen de phrases sèches et directes (« mon père est mort un lundi à l’hôpital intercommunal »), comme s’il y avait une sorte de condamnation de l’humain à vivre selon sa classe dans les sillons d’un labour incessant.

Très beau livre donc, et je remercie Marie-Pierre et Adrien de nous l’avoir conseillé ! (Nous inviterons sûrement un jour son auteur pour nous en parler dans la Drôme).

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Un grand photographe sur la Sorgue

Je n’en ai pas fini avec ce dimanche passé à « Lire sur la Sorgue ». L’an prochain peut-être il faudrait envisager de rester plusieurs jours et de visiter L’Isle, riche de beautés architecturales et de galeries au coin des rues, tout en acceptant de ne plus y rencontrer René Char puisque, comme je l’ai dit la semaine dernière, il a disparu de ces lieux, les collections du musée, à lui autrefois dédié, ayant été enlevées à cause d’un différend entre la veuve et le maire…

Je l’ai dit aussi : la publicité bienveillante que nous fit René lors de son intervention fut pour nous un vrai Sésame car elle nous permit de rencontrer plus facilement des gens intéressés par ce que nous faisions dans notre petit village de la Drôme. C’est ainsi que nous rencontrâmes Hans Silvester.

René Frégni avait éveillé notre curiosité. Il disait avoir pris son petit déjeuner auprès d’une grande photo en noir et blanc qui, à ses yeux, symbolisait tout Marseille. On y voyait des pétanqueurs. Chose banale certes, mais ce qui l’est moins, banal, c’est que sur cette photo, c’est une fille qui lance la boule, fille aux longues jambes nues, au corps fin moulé dans une petite robe et au geste plein d’envol, on aurait dit, selon René, une vraie danseuse, et pourtant non, elle n’était qu’une joueuse tirant sa boule vers une destination hors-champ. Elle était entourée d’une bonne douzaine de bonshommes, tous à l’air rude et dont l’aspect physique montrait qu’ils n’étaient pas nés d’hier, douze hommes avec la casquette et les bras croisés qui ne regardaient pas la fille, contrairement à ce qu’on aurait pu croire (sauf un, le plus à gauche et peut-être le plus jeune qui a un regard en dessous un peu équivoque) mais la trajectoire de la boule. Tout Marseille parce que dans la ville phocéenne, tout est suspendu quand un point est disputé, même l’admiration des jolies filles. Cette photo était de Hans Silvester, et si René l’avait vue, c’était parce qu’il logeait dans une maison qui hébergeait des livres et des œuvres de ce grand photographe. Or, était prévue dans l’après-midi une rencontre avec le photographe dans la galerie Retour de Voyage.

« Ah, c’est vous qui…. », Hans Silvester est un géant aux cheveux bouclés blancs, au visage épanoui. Nous parlons des lieux improbables où se tiennent les festivals littéraires… comme dans ce petit coin d’Ardèche où se tient chaque année une rencontre « sous l’arbre », il y a, me dit-il, exposé ses « épouvantails »… mais j’ignore ses épouvantails… alors il me les montre, tous photographiés dans un livre superbe qu’il a fabriqué lui-même, juste avec l’aide d’un habile relieur, épouvantails qu’il a recueillis dans le monde entier. Mais ce n’est que le début de ma découverte du personnage. Ensuite, il présente à la petite foule qui s’est rassemblée devant de grandes photos collées sur une balustrade le long de la galerie, les voyages qui, depuis vingt ans, lui ont permis de les réaliser. Trente-neuf voyages depuis 2002, avec des séjours dont le plus court durait un mois et le plus long trois, dans ce coin le plus reculé de l’Ethiopie, de la vallée du Rift, où vivait encore il n’y a pas si longtemps un peuple, les Suris, en osmose avec le milieu naturel, vivant nu mais considérant leur corps comme un support de décorations inouïes, changeant chaque jour, au gré de l’humeur et des végétaux de rencontre. Les Suris qui se rasent aussi intégralement le crâne, mettent à la place de leurs cheveux des parures végétales, branches, feuilles, fleurs blanches ou couleur de feu. Comme ils vivaient encore il y a peu totalement à l’écart du monde bruyant et marchand qui est le notre (pour cesser de dire « du monde civilisé »), ils ignoraient un grand nombre de nos inventions, ils ignoraient jusqu’au miroir… ainsi n’avaient-ils de reflet que le véritable miroir que constitue l’autre… celui qui s’étonne, celui qui admire ou celui qui s’esclaffe. En tout cas, ils n’avaient pas la possibilité d’être précis ni symétrique, d’où le côté complètement aventureux et toujours changeant de leurs œuvres picturales corporelles. Un beau jour, hélas, comme il advient toujours, le miroir fut introduit, des pacotilles chinoises se mettant à circuler parmi les villages, alors les tableaux perdirent de leur spontanéité et de leur charme. Si notre ami vint si souvent dans ces villages du Rift c’était afin de se faire accepter des populations, chose pas facile on s’en doute mais à quoi il parvint grâce à son énorme capacité de patience. Un jour il montra ses photos, l’accueil fut mitigé. Voyant que cela faisait rire les uns des autres, le chef en prit ombrage et ne vit pas d’un très bon œil tout cela. Probablement Hans réussit-il cependant à convaincre que ce n’était pas maléfice. Son interférence avec ce peuple n’était pas bien grave, comparée à ce qu’il advint par la suite : l’intrusion des hommes armées, l’apparition de la kalachnikov qui fut donnée aux hommes des villages et dont ils trouvèrent vite hélas façon de se servir, au détriment des grands animaux sauvages dont il ne reste presque plus rien aujourd’hui.

Hans Silvester retournera-t-il en ces lieux ? C’est la question que je lui pose lorsqu’il me dédicace son livre. Probablement plus jamais car, entre temps, les gangs de la contrebande armée sont arrivés dans le coin. Aujourd’hui des caravanes lourdement dotées d’armes puissantes quadrillent la forêt, apportant d’un côté tous ces objets que le monde marchand envoie pour corrompre les populations africaines et ramenant de l’autre les terres rares du Congo qu’attendent fébrilement nos commerciaux et industriels avides de les mettre dans nos téléphones et nos batteries (et nos éoliennes?). Ainsi en sera-t-il bientôt fini de tous ces grands peuples, constitués d’hommes et de femmes aux corps purs et fins comme des lianes qui se fondaient dans la nature…

Au cours de sa vie, Hans Silvester a surtout travaillé pour le compte d’ONG environnementales qui lui ont demandé des reportages aux quatre coins du monde afin de montrer l’état de dévastation où nous, humains, laissons ce monde. Il confesse avoir été souvent tellement horrifié par ce qu’il était amené à photographier qu’il frôlait la dépression. Il ne pouvait s’en remettre que par quelques voyages plus gais, comme celui qu’il fit en Grèce en … dont il ramena une superbe collection de photos… de chats. Ombres de chats sur les murs en crépi blanc de la mer Egée…

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