Dernier jour ou plutôt demi-jour, après avoir trempé nos corps pleins de chaleur un matin vers 9h (il n’y a personne) aux Saintes-Maries-de-la-Mer.
L’abbaye de Montmajour est une majesté de pierres que nous reviendrons visiter dès que possible. Elle abrite deux expositions relevant des rencontres photographiques, l’une consacrée à l’Inde et l’autre à la Chine.
Wang Yimo est revenue sur le lieu d’une centrale électrique désormais abandonnée où travaillait sa mère. Elle y réalise des photos d’ensemble où les anciens ouvriers posent devant des turbines, des machines et des câbles, elle prend plaisir à juxtaposer les schémas présentant les modèles de machines à l’état neuf avec ce qu’elles sont devenues, rouillées et abandonnées. Elle mêle ses photos avec des aquarelles fantastiques où le motif industriel est repris et développé, et elle expose aussi des vidéos de chorégraphie au milieu des déchets de goudron et de câbles électriques. Un monde industriel disparaît, une époque aussi où l’on devine qu’un certain idéal animait une génération.
Mitch Epstein a beaucoup voyagé en Inde entre 1978 et 1989, il dit que cela lui a permis d’avoir une vision du monde apaisée. Je le crois volontiers, plusieurs voyages dans ce pays (une bonne dizaine) nous ayant permis de réfléchir un peu plus que ce que nous aurions pu le faire sans eux sur la destinée humaine, la vraie misère et la relativité des situations que nous rencontrons au cours d’une vie. Lorsque je rentrais de ces voyages et que je me voyais faire face à des situations parfois délicates à gérer dans mon univers de travail, je trouvais tout à coup le fardeau léger. L’Inde n’est pas seulement le folklore des mille et une nuits, des rois moghols et des princesses embaumées dans des Taj Mahal dorés. La première fois que j’en pris conscience c’était à la lecture du Dernier soupir du Maure, roman dont on parle peu d’un auteur immensément célèbre et loué à juste titre pour son courage, je veux parler de Salman Rushdie bien sûr. C’est ce roman qui me décida à partir. Autre vision de l’Inde que j’ai trouvée d’un grand réalisme : le beau film d’Alain Corneau, Nocture indien, d’après les nouvelles de Tabucchi, avec Jean-Hugues Anglade dans le rôle du fascinant personnage parti à la poursuite d’un Mr Nightingale qui n’est autre que lui-même. L’Inde est propice à ces rêves, à ces errances car évidemment on peut s’y perdre. C’est pour cela qu’on a parfois peur (qui n’a pas peur de se perdre?) mais qu’on ressent aussi souvent l’ivresse d’une liberté. Probablement est-ce cela que devait ressentir Mitch Epstein car il l’a traduit dans ses photos en couleur de grand format. On y voit la colline de Shravanabelagola, où nous avons vu une statue jaïn de dix-sept mètres de hauteur à laquelle on accède pieds nus au prix de la montée d’un long escalier, mais ce n’est pas cette statue qu’il montre, non, seulement une famille, un père et trois enfants dans une voiture, qui attendent peut-être l’heure du lassi. Epstein a travaillé avec Mira Nair, il en a même été le compagnon dans la vie et c’est à lui qu’on doit la production de ce film magnifique ici projeté en boucle : Salaam Bombay, qui raconte tout de la vie des enfants des rues de Bombay (ou de Mumbai si l’on tient aux appellations récentes). Il sait aussi jeter un regard sarcastique. Qui n’a jamais vu en Inde ces groupes d’hommes agglutinés en silence qui regardent de tous leurs yeux, sans rien dire, au bord d’une plage ou d’une piscine… des femmes (souvent des occidentales) en maillot de bain. Image d’un rêve inaccessible pour les uns, obligation d’avoir à supporter la lourdeur de regards insidieux pour les autres…
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Au cours de cette semaine, j’ai eu la chance de voir deux expositions dans des lieux superbes, petite chapelle isolée dans les vignes pour l’une, vieille église abandonnée dépourvue de toiture pour l’autre. Deux villages pas très éloignés l’un de l’autre (du côté de Buis-les-Baronnies et de Vaison-la-Romaine) l’un s’appelle Villedieu et l’autre Sahune.
Une petite chapelle toute discrète isolée entre les vignes du côté de Villedieu, donc non loin de Mirabel en Baronnies… et là se trouve exposée une partie de l’œuvre de Maguy Gaudefroy. Un joyau dans un joyau. Les toiles de Maguy sont souvent de format carré, mais quelquefois aussi rectangulaires en hauteur. Dans ces toiles, les couleurs s’étalent en pâte souvent fluide devenant soudain opaque, on croit voir un mur de pluie ou bien des étangs rougeoyants au loin entre deux rangées de cils, des pieux sont plantés dans la tourbe et des barrières apparaissent comme seuls graphismes. En s’approchant, on sent la vie de la peinture qui s’exprime par des coulures, des empâtements, des rayures, eau et matière, eau et lumière. Maguy raconte comment elle procède : par larges bandes étalées au moyen de raclettes, puis par des retraits, des grattages, et, par-dessus, de nouvelles couches jusqu’à ce qu’elle obtienne l’effet désiré. J’aime ce genre de peinture parce qu’il n’y a pas d’a priori, de souci de représenter. On se laisse aller au hasard des coulures et des mélanges et là apparaît la vraie peinture : c’est-à-dire sa réalité matérielle.
Du côté de Sahune, ensuite, nous avons visité une exposition qui se situe dans le même esprit, celui d’une peinture aux prises avec la matière, le temps et la beauté des ciels : celle que propose Jean-François Jeannet en plein cœur du vieux village, dans l’église en ruine qui n’a plus de toit. Là c’est un peu différent quand même, le peintre ajoute à sa palette des noirs profonds, des noirs qui brillent parce qu’ils sont faits de goudron, et des bleus intenses. Il nous explique que ce sont des monotypes, autrement dit des travaux qui tiennent de la gravure, étant obtenus en enduisant une plaque (toile cirée ou vitre) de peinture puis en en recouvrant le résultat d’un papier de soie qui va ensuite être marouflé sur la toile. Le résultat est souvent inattendu. Il présente lui aussi des rayures, des stries, des effets de moiré. Il est parfois retouché et ce bleu intense vient alors en achèvement du processus. Ces toiles posées à même la roche, sous un ciel qui est presque du même bleu que celui du peintre, donnent l’impression d’une communion avec le lieu.
Curieux hasard des rencontres, ces deux expositions (qui sont terminées maintenant) se parlaient à distance, se questionnant et se répondant, les deux artistes étant du même calibre, modestes et en même temps tout dévoués à leur art.
Aussi: point commun entre ces trois expositions: le type d’édifice où elles sont organisées, d’anciennes églises ou lieux de culte, comme si ces endroits étaient prédisposés à accueillir l’art sous toutes ses formes, non pas pour quelque accointance religieuse, bien entendu, (entre l’art et la religion) mais seulement parce que ceux qui les construisirent y mirent autrefois d’emblée une certaine conception de l’art qui trouve aujourd’hui à se perpétuer. Gage que l’art contemporain rivalise avec l’architecture romane ou gothique.
Retour à Arles. Des fois que nous n’ayons pas tout vu. Qu’il en reste. Et justement, il en restait beaucoup. Quand toute une ville se met à l’heure de la photographie, il y en a pour des jours et des jours. Nous nous contenterons de deux, voire deux et demi (puisqu’il faut bien aussi consacrer un temps à l’abbaye de Montmajour). D’abord au Palais de l’Archevêché, Un monde à guérir, 160 ans de photographie à travers les collections de la croix-rouge et du croissant-rouge. Exposition zappée la première fois. Mais il faut bien y venir… à ce bouleversant témoignage du fait que le monde ne change jamais, que toujours les guerres et les famines, la misère et la souffrance, comment l’humain martyrise l’humain sous toutes les formes possibles. C’est intemporel. On pourrait retirer les légendes des photos et les dates car c’est toujours la même chose, que ce soit en 1914, à la première guerre, ou que ce soit à la seconde, que ce soit au Yémen, que ce soient les réfugiés espagnols ou ceux de Lithuanie, que ce soit les ventres gros des jeunes affamés de Chine ou les cadavres sous les bombes américaines au Japon, on n’en finit jamais, on souffre toujours. Un jour récent où j’exposais quelques projets d’animation culturelle à un ami, il me répondait : « mais crois-tu que l’espèce humaine mérite autant ? ». Question qui se pose avec âpreté quand on constate par exemple que malgré l’ampleur du réchauffement climatique, la majorité des gens semblent ne rien avoir à en faire, continuant de vivre avec les mêmes habitudes consommatrices… (et jamais on n’acceptera de rouler à 110 km/h sur les autoroutes…). Voici donc quelques tirages :
visite aux prisonniers au Yémen en 1964 (Yves Debraine)
victimes de radiations atomiques, Nagasaki (Yosuke Yamahata)
réfugiés espagnols en 1939 (anonyme)
barque de migrants à Lampedusa
Blessés sur un brancard, Amiens, 1916 (Lieutenant Ernest Brooks)
Famine, URSS, 1922 (anonyme)
et à deux pas d’ici, la guerre en Ukraine devient une routine… chaque jour apporte son cortège de morts et de brutalités mais désormais nous en faisons fi, cela ne nous regarde pas. Sauf peut-être dans quelques décennies, un photographe de la croix-rouge qui exposera comme ici quelques cadavres ensanglantés et nous pourrons dire alors : nous y étions.
Non loin de là, dans la petite rue de la Calade, deux salles. La première, salle Henri Comte, héberge Bettina Grossman, photographe de l’expérimentation, des collages et des montages, purement abstraite, on y passe peu de temps, la seconde, la fondation Manuel Rivera-Ortiz, va nous retenir beaucoup plus : elle offre un bouquet fantastique de photographes modernes sous le nom générique de Dress Code, « une quarantaine d’artistes proposent autant de regards singuliers sur le vêtement et l’identité dans le monde » dit la prospectus, « des drag queens à New-York aux femmes zapotèques au Mexique ». En effet, c’est bouleversant, tant de lumière et tant d’explosions de vie, qui commence par l’isthme de Tehuantepec où vivent les femmes zapotèques, héritières d’une civilisation préhispanique matrilinéaire, « elles sont le gouvernement, le peuple, les gardiennes des hommes et des biens », photographiées ici par Delphine Blast, et enchaîne par le vaudou : une série de photos réalisées au Bénin où l’on voit les Egungun, une des sociétés secrètes du Bénin dont les membres masqués rendent la justice en étant censés incarner l’âme des ancêtres.
Under your skin explore l’immersion de la photographe Manon Boyer au sein de l’univers des drag queens de New-York. Nouveau regard sur les corps. Un regard contemporain qui, comme dans l’exposition évoquée il y a deux semaines (Une avant-garde féministe) mêle les genres, installe le malaise, et surtout met l’accent sur la transformation, le mouvement, la métamorphose, rares choses positives de notre époque. Voisine de cela est l’œuvre de la photographe Phumzile Khanyile, exposée sous le titre Plastic Crowns, où c’est elle, cette fois, qui est sujet des métamorphoses et qui évoque un passé douloureux de petite fille.
Toujours l’Afrique avec l’évocation de la gémellité en Afrique de l’Ouest (Nigéria).
Amin Al Dib est né au Caire mais vit à Berlin, il travaille sur la déconstruction des images, il les détruit avant de les reconstruire, les recoller, faire un de ces bouts de papier épars nous conduit à nous interroger sur la place de la fêlure et du rafistolage dans nos vies. Proche de lui se trouve Sara Imloul et ses photos en noir et blanc qui montrent des femmes enfermées.
Benoît Féron, lui, a une démarche voisine de celle de Hans Sylvester, dont javais parlé il y a plusieurs semaines (rencontré à Lire sur la Sorgue, le festival littéraire de l’Isle sur la Sorgue) et explore lui aussi les contrées de l’Afrique de l’Est pour y rencontrer des peuples qui soignent leurs apparences : bijoux, parures, peintures corporelles, nous retrouvons ici les Sumos de l’Ethiopie.
Wajdi Mouawad préface l’exposition Fragiles, présentée par le collectif Tendance floue, sous le titre « La fragilité de nos balbutiements ». Merveilleux texte « humaniste », il en faut bien encore un peu… surtout quand il s’agit de parler des migrants qui tissent leur toile au hasard, comme des araignées dont la vie ne tient jamais qu’à un fil. Précarité des fils qui nous lient. S’ils viennent à se rompre, c’est foutu. « Fil souvent brisé, renoué, brisé à nouveau, usé, nerf de bœuf étiré par le sang de l’Histoire qui pèse sur lui sans parvenir à mettre un terme au courant de vie qui le traverse ».
Au Monoprix, dans un ancien parking couvert désaffecté, le photographe suisse Lukas Hoffmann (Evergreen) capte dans sa chambre noire des détails infimes, comme ceux du grain de la peau, de la texture des vêtements, de la volatilité d’une chevelure, puis il enchaîne sur une autre série, cette fois faite uniquement de détails de murs lépreux agrandis, ou bien des herbes de terrain vague. Il s’agit là de faire parler le réel au plus près de l’objectif. Peut-être en agrandissant les détails finirons-nous par découvrir le monde dans lequel nous vivons…
A côté, un aspect justement du monde dans lequel nous vivons : les nuages dans tous les sens, à celui météorologique s’ajoute désormais celui numérique, ce fameux Cloud mystérieux que tout un chacun croit pouvoir emplir sans risques et sans limites. Et partent vers ce Cloud, les photos de grand-mère et les états d’âme du grand fils… sans voir en général que ce stockage génère des milliards de kilowatt/heure dépensés inutilement. Image « poétique » que ce nuage où sont censés être nos rêves et nos images mais qui, en réalité, consiste en d’immondes paquets de câbles, de fibres et de machines gérés par les entreprises capitalistes les plus énormes, nos fameux GAFAM.
On voit aussi les premières photographies de nuages par cyanotype (Wikipedia : La cyanotypie ou cyanographie est une technique photographique totalement manuelle activée par la lumière du soleil et révélée par l’eau. Inventée il y a 180 ans, on peut décrire la cyanotypie comme une peinture solaire produisant une empreinte bleue après rinçage) et l’usage qui a toujours été fait des nuages sur les cartes postales, autrement dit les embellir, y ajouter soi-disant « de la poésie » sous la forme un peu mièvre de cigares allongés au-dessus des champs et des villes. Usage du cyanotype encore : Marie Clerel fait des photos sans objectif et sans viseur, elle se contente d’exposer aux rayons du soleil une feuille enduite de cyanotype et cela donne en fonction de la météo du jour des rectangles d’un bleu plus ou moins intense.
A l’Ecole Nationale Supérieure de Photographie, une photographe équatorienne, Estefania Penafiel Loaiza, réalise une étonnante collection de photos (Carmen – répétitions), de documents et de vidéo basée sur la personnalité de sa tante, une femme qui disparut un beau jour, disant qu’elle partait en Italie mais qui, en réalité, avait rejoint la guérilla et fut exécutée avec son compagnon. La photographe mêle les témoignages de l’histoire réelle avec cette histoire imaginaire qu’elle aurait aimé être la vraie puisqu’elle lui aurait conservé sa tante, histoire d’une femme en Italie dans les années soixante-dix, y trouvant les manifestations des groupes révolutionnaires. Immersion dans un temps où la jeunesse luttait sans compter et se mobilisait en un ultime sursaut de désespoir.
La photographie, le film, la vidéo sont ainsi devenus notre mémoire, en même temps que la construction d’un monde en marge du monde réel, sur lequel nous pouvons agir et déverser nos larmes, sans jamais être sûr que cela agira sur le monde réel, et même… en étant quasiment sûr, hélas, que cela ne le fera jamais. Notre regard individuel, seul, sera modifié, enrichi, et nous permettra de voir sous le visible brut, un invisible qui se soustrait.
A cause de ses crises, de ses soubresauts et de la conviction qu’elle nous donne que le monde est fini, notre époque a ceci d’extraordinaire qu’elle tend à nous faire réviser nos dogmes et nos pensées profondes en très peu de temps. Si nous voulons être honnêtes avec nous-mêmes, nous sommes contraints d’admettre que de nombreux principes auxquels nous croyions dur comme fer se mettent parfois à vaciller. Notre esprit n’est plus tout à fait le même. Même notre notion de rationalité est ébranlée.
Peut-être n’est-ce pas toujours à bon escient et sans doute devons-nous y regarder à deux fois avant d’accepter ce qui s’avérera aussi un jour comme de nouveaux dogmes. Peut-être notre époque, plutôt que nous faire réviser nos pensées, ne fait qu’ébranler sérieusement notre esprit critique.
Quand un mathématicien (Cédric Villani) dialogue avec un chaman (Davi Kopenawa), nous sommes surpris. Jamais auparavant nous n’aurions cru cela possible. Mais qu’ont-ils à se dire ? Il faut sans doute pour le concevoir se départir de toute vision positiviste des mathématiques. Les vieux mathématiciens (ceux des siècles antérieurs) reprenaient à la lettre le dicton de Galilée selon lequel la nature est écrite dans le langage des mathématiques. Ce qui se traduit par une extériorité totale entre le monde et sa représentation. Les mathématiques étaient alors vues comme outil, un peu d’ailleurs comme le langage lui-même, qui, pendant longtemps, a été vu comme simple outil. Mais un bien mauvais outil pour reprendre les mots que le philosophe Paul Henry employait il y a une cinquantaine d’années… L’approfondissement théorique, les découvertes successives des grands logiciens (Gödel, Girard) et des grands algébristes (Cantor, Zermelo, Eilenberg, Mac Lane et surtout Grothendieck et aujourd’hui Alain Connes) nous ont donné une toute autre vision. Le monde des mathématiques existe en lui-même, le travail du chercheur consiste à en dévoiler les beautés, les symétries et à faire naître des relations entre objets là où nous ne pouvions pas imaginer qu’il y en eût (géométrie et théorie des nombres seraient tout un par exemple). Les structures topologiques se retrouvent à une autre échelle que celle pour laquelle elles étaient conçues initialement, sous la dénomination de topos, notionqui sert alors à unifier un champ de connaissances.
Les objets mathématiques sont-ils de simples écritures comme le prétendaient les nominalistes ? N’ont-ils d’efficace qu’au sein d’un langage symbolique relativement élémentaire ? Illusions de la syntaxe… qui nous firent croire souvent que tout était là, dans l’agencement des symboles. Alors que déjà Jakobson, étudiant un texte d’Einstein, nous avait mis en garde : il y a une pensée non verbale qui fonctionne à base d’images et de fulgurances. Et c’est elle, semble-t-il, qui anime les grands mathématiciens .
Je pensais à cela, donc, lorsque je lisais ce dialogue paru dans un livre sur les Yanomami, peuple menacé de disparition dans la forêt amazonienne. Ce livre, Yanomami, l’esprit de la forêt est écrit par les anthropologues Bruce Albert et Davi Kopenawa, ce dernier étant une sorte particulière « d’anthropologue » puisqu’il est lui-même un chaman yanomami, et il est préfacé par le philosophe Emanuele Coccia. La préface situe ce travail dans le champ des recherche actuelles. Ces auteurs ont déjà publié un livre, paru en 2010 dans la collection « Terre humaine », La Chute du ciel. Paroles d’un chaman yanomami qui, dès sa parution est apparu à beaucoup comme un grand texte comparable à Tristes tropiques. C’était, écrit Coccia, « la première fois qu’un anthropologue tentait de prendre en compte dans le geste même de la prise de parole ainsi que dans la forme de cette parole la volonté de faire parler à la première personne la culture étudiée ».
On a depuis quelques temps – et c’est heureux – abandonné l’idée que l’anthropologie et l’ethnologie devaient être un discours de Blancs, tenu depuis la position des colonisateurs ou de leurs descendants, tentant de décrire avec des concepts plus ou moins appropriés quelque chose (des faits dits « culturels ») que, fondamentalement, on ne comprend pas, ou plus précisément que l’on n’est pas destiné à comprendre. Les mondes humains – ça, Lévi-Strauss l’avait bien dit, dès son magnifique essai sur « Race et culture » – sont tous différents et doivent ces différences à des choix aléatoires qui ont été commis lors de la « fabrication » d’une culture. Il n’y a jamais de choix de valeur intrinsèquement supérieur à d’autres. L’espèce humaine est ainsi : elle expérimente tout le temps, et si nous étions des « gens raisonnables », au lieu de pourchasser les cultures différentes des nôtres, nous entrerions en dialogue avec elles car elles ont peut-être déjà trouvé des solutions aux problèmes qui nous accablent. C’est la voie que suit l’anthropologie moderne. Albert et Kopenawa, par exemple, font germer un tel dialogue sans qu’aucun des deux ne s’érige comme dominant. L’anthropologie va même plus loin, elle est vouée à se transformer en écologie dans la mesure où l’on est prêt aujourd’hui à admettre que les sociétés animales elles aussi ont une « culture » (je sais qu’ailleurs Coccia va même jusqu’aux plantes…). L’animalité n’est plus à renvoyer du côté de « la nature », ni même la forêt, au sens où l’entendent les Yanomami. On se prend à penser que les animaux ont leur langage (et peut-être les plantes aussi) et que le seul tort que nous avons eu, et qui nous a fait si longtemps les rejeter dans le brouillard de la « non – culture », est que nous ne savons pas les comprendre. Coccia écrit ceci, qui nous fera réfléchir : « si les religions adoptées par l’Occident ont préféré se concentrer sur l’histoire d’une division nette et absolue avec le monde animal, si elles ont fait de l’humain une espèce supérieure face à toutes les autres, c’est pour pallier la tragédie de l’incommunicabilité avec elles ».
Les peuples des forêts ont développé depuis longtemps une pensée qui, pour être « mythologique », n’en a pas moins la capacité d’appréhender le sol, la terre et la vie des espèces en continuité avec la vie humaine, ce que jamais n’a réussi à faire notre pensée post-galiléenne, c’est la raison pour laquelle nous les scrutons d’un regard avide, mais cela ne signifie pas que leur culture ou leur pensée soit « supérieure » à la nôtre, il faut sans doute simplement cesser de vouloir à tout prix hiérarchiser les modes de penser. Coccia lui-même le signale en dénonçant une tendance actuelle au retournement naïf qui consisterait à faire de sociétés autres (animales ou humaines) « des modèles de sainteté morale appelés à résoudre les problèmes d’une forme historiquement et géographiquement limitée de la culture de l’espèce humaine ». On se trompe en effet si l’on croit que les animaux, par exemple, ont une sorte de « supériorité morale ». « La vie sous toutes ses formes est ambiguë et continuera de l’être ». Le but est de « connaître le monde, interroger les autres espèces, chercher la meilleure alliance avec elles ».
Se pose alors immédiatement la question de la rationalité. Evoquer les « esprits de la forêt », ces xapiri pä, êtres-images qui hantent la forêt et avec lesquels seuls les chamans peuvent entrer en contact, défenseurs de la forêt, grands connaisseurs en écologie avant même que les Blancs n’inventent cette science, ne fait pas très « rationnel ». Imaginer qu’au cours de transes (causées le plus souvent par des produits parfois très toxiques (nous inhalons la poudre yakoana a)) le chaman puisse entrer en communication avec des esprits bel et bien « réels » éveille notre scepticisme. Il ne fait pas de doute que si nous rencontrions près de nous, au sein de notre culture, des personnes prétendant avoir ce pouvoir, nous hausserions les épaules. Les faits culturels ne sont pas exportables, si les états de conscience modifiés existent bien puisqu’ils ont été observés et étudiés par des chercheurs en neurologie, il n’est pas en général établi qu’ils soient le siège de contacts avec des entités invisibles mais présentes parmi nous. D’autres cultures le croient, le pensent, et en font le soubassement de leur conception du monde, nous devons le prendre en compte. Ils élaborent ainsi des schémas, des modèles auxquels ils donnent une interprétation naïve, mais n’est-ce pas de la même façon que nous autres, Blancs qui avons pris l’habitude de lire Platon et Aristote, et qui nous adonnons parfois aux mathématiques, élaborons des structures, des schémas auxquels nous donnons une interprétation que nous jugeons peut-être moins « naïve » (cela sans doute avec l’arrogance qui sied à ceux qui croient avoir conquis le monde), mais qui n’en est pas moins arbitraire, limitée par nos structures mentales. C’est le sens de la discussion entre Cédric Villani, Michel Cassé (astrophysicien), Bruce Albert et Davi Kopenawa. « L’univers reste incompréhensible à tout jamais, dit Cédric Villani, alors le mathématicien le lit avec le prisme mathématique, s’en construit une représentation, inscrit le monde dans la mathématique et la mathématique dans le monde. Mais pour raconter ce monde aux autres, il faut bien en tirer des histoires ». Le chaman yanomami n’aurait pas d’autre fonction, ayant le pouvoir d’appréhender des images très abstraites auxquelles il doit donner sens pour les autres. C’est la thèse implicite défendue par l’ouvrage. Selon elle, il y aurait donc plusieurs rationalités, la nôtre connaitrait son sommet dans les mathématiques alors que celle des yanomami ou d’autres peuples amazoniens (mais aussi d’autres endroits du monde) aurait son apogée dans le dialogue avec les esprits. C’est ce qui, évidemment, ouvre à discussion.
Nous savons bien qu’il est difficile de définir la raison dans son essence. Nous sommes bien sûr tentés de dire que, pour nous, occidentaux, c’est le legs d’Aristote : des règles de raisonnement (dont le syllogisme), qui sont en toute circonstance utilisables de manière imparable, ce qui explique en grande partie le succès de la science occidentale. Des formes de logique différentes ont existé dans le monde, on peut penser notamment à Nâgârjuna et à son tétralemme, et on n’a pas fini d’explorer des logiques pas aussi simples au premier abord que la logique classique, et qui sont adaptables à divers types de situations (logique de l’échange économique par exemple exprimable en termes de logique « linéaire »). Ce qui demeure c’est l’interrogation constante sur la manière dont nous allons enchaîner nos idées ou nos actions (dans le dernier exemple, c’est d’actions qu’il s’agit) ou même nos idées avec nos actions. A quoi s’ajoute la manière dont nous allons exprimer dans un langage les visions que nous avons d’un monde mathématique : les premiers travaux de logique moderne, ceux de Frege puis ceux de Russell n’avaient pas d’autre fonction qu’enfin donner un langage précis pour l’exploration des propriétés des objets mathématiques, le tort de la logique a été ensuite de considérer que le travail s’arrêtait là, qu’on avait enfin donné une forme syntaxique à ces objets et que cette forme ne bougerait plus jamais. Erreur… Les fameux théorèmes de Gödel et de Turing montrèrent que le travail ne s’arrêtait pas là, qu’on pouvait toujours continuer à explorer le monde mathématique, que le langage qu’on avait cru fabriquer pour lui ne serait jamais « complet » (au sens où il contiendrait toutes les vérités de ce monde). Alors, faut-il admettre que les objets mathématiques sont ces structures mystérieuses qui surgissent dans nos têtes comme les visions d’un chaman ?
Or, « comparaison n’est pas raison », et le raisonnement analogique a ses failles, l’analogie est la mise en rapport de deux mondes ou de deux entités à partir d’un noyau de ressemblance, ici, dans le cas du mathématicien et du chaman, le côté mystérieux, l’inaccessibilité apparente des objets ou des structures qui sont appréhendés mentalement, objets mathématiques chez l’un et « images-êtres » chez l’autre. Mais l’analogie n’est pas superposition, n’autorise jamais à mettre un signe « égal ». On n’a jamais dit par exemple que l’absorption de drogues puissantes augmentait les pouvoirs du mathématicien… ce serait plutôt le contraire ! Visualiser les objets mathématiques est réservé en effet à une petite minorité de gens (des « êtres d’exception »… comme les chamans (!) dit Bruce Albert), mais la manière d’atteindre cette faculté doit plus au travail qu’au « don » extérieur (et si je souffre de ne pas avoir été capable d’atteindre un haut niveau en mathématique, je ne peux m’en prendre qu’à moi-même et pas à quelque « don » ou à quelque drogue qui m’aurait manqué !). Voilà où pêche le discours sympathique des Villani, Cassé et consorts…
Josane et Aldeni. Territoire indigène yanomami, État d’Amazonas, Brésil, 2014., 2021 (Sebastiao Salgado) Gelatin silver print on baryta paper.
La pensée rationaliste, dont Pascal Engel est un défenseur acharné et respectable, plaide pour une vérité unique et refuse le « pragmatisme » qui a pourtant inspiré nombre de philosophes importants du XXème siècle ou de maintenant, de Nietszche à Foucault et de Dewey à Brandom. Il semble que si nous regardons avec effort de lucidité les phénomènes qui tombent sous l’éclairage de l’anthropologie moderne, le pragmatisme serait gagnant : il sauterait aux yeux qu’il existe une grande diversité de systèmes de pensée la plupart n’étant pas régis par l’idée de vérité, et que nous ne saurions hiérarchiser ces systèmes mais seulement reconnaître en chacun d’eux ce qu’il a de bon et d’utile pour la société qui le développe. Avouons que le dilemme est entier : ou bien admettre qu’il existe une vérité une et une manière de l’atteindre basée sur une raison universelle, mais alors donner peu de poids aux cultures qui ne partagent pas cette option ou bien au contraire renoncer à cette unicité et à l’universalité de la raison pour donner plein rayonnement à d’autres systèmes de pensée qui ont indéniablement leurs mérites. Mais on peut voir les choses d’une manière qui transcende ce dilemme. Dans son salutaire Manuel rationaliste de survie, Pascal Engel répond à un interlocuteur fictif défenseur du relativisme : « jamais les rationalistes n’ont nié que le fonctionnement de la raison diffère d’un pays ou d’une culture à une autre […] Je ne nie pas que celui qui dit avoir été ensorcelé ne pense pas tout à fait comme nous. Mais peut-on dire qu’on n’a pas affaire à la même raison ? Les calculs astronomiques des mayas n’étaient pas les mêmes que les nôtres. Mais s’ils étaient corrects, ils devaient parvenir aux mêmes résultats que nous ». Autrement dit, nous sommes dans la situation à laquelle nous avons aussi à faire face concernant lle langage. Chomsky (qui tend à disparaître de l’actualité à cause du grand âge) y avait appliqué cette idée : une matrice essentielle (appelée Grammaire Universelle, GU) commune à toutes les langues, avec de multiples ajustements possibles grâce à des paramètres.
La méthode « anthropologique » n’est donc pas nécessairement liée au relativisme, elle n’est pas l’acceptation du n’importe quoi proféré par quelques gourous se faisant passer pour des mages, c’est juste la reconnaissance de constances dans l’esprit humain, avec des variations qui sont autant de récits possibles, mais que notre « raison » peut parvenir à décoder, pour peu que nous y mettions le temps et que nous sachions dialoguer.
Arles un dimanche d’été. Quand peu de monde se presse le matin sur la place de la République, sauf des touristes venus en car pour Sainte Trophime, que je présente donc à ma petite fille pour l’occasion. Elle n’est pas enthousiasmée. Nous venons là pour voir des photos, le portail de Sainte Trophime est presque de trop. Il peut attendre. Cartes achetées pour la journée. Une chance, les mineurs ne paient pas.
Les rencontres photographiques d’Arles sont un peu, cette année, au premier abord, déroutantes. Nous avions l’habitude de grandes expositions rutilantes autour de la place, à l’église Sainte Anne, au cloître, au Palais de l’Archevêché, ce que je vois là m’étonne sans que je puisse bien m’enthousiasmer. A l’église Sainte Anne : Babette Mangolte expose des photographies de danseurs et danseuses et de mises en scène de ballet. Noir et blanc. Travail très technique et documentaire qui exige qu’on s’intéresse beaucoup au monde de la danse, plus particulièrement de la danse new-yorkaise, au beau temps de Merce Cunningham. Au cloître Sainte-Trophime, deux artistes iraniens semblent interroger la frontière entre le réel et le virtuel : quand l’image en vient-elle à subvertir le réel ? Arash Hanaei approfondit les formes d’architecture des années soixante ou soixante-dix pour faire ressortir des décompositions et des recompositions en trois dimensions, prenant pour cible un architecte de ces années-là, un certain Renaudie, qui avait imaginé, à Ivry, des immeubles un peu moins « cage à lapin » que ceux que l’on construisait alors. Encore un travail très technique qui ne parlera pas beaucoup aux profanes mal informés des problématiques architecturales. Mais cela au moins nous mettra la puce à l’oreille pour une réflexion future. Tout est bon à prendre…
Quittant la place de la République et déambulant sous la chaleur vers l’espace van Gogh, on trouve là le genre de grandes expositions pour lesquelles en général on se déplace à Arles : Lee Miller et Romain Urhausen. On a beaucoup dit déjà sur Lee Miller, sa relation avec Man Ray, son travail de photographe de mode puis, tout à coup, le déplacement de son objectif depuis le corps des femmes et leurs vêtements vers la guerre et ses conséquences. Première photographe autorisée à photographier la libération des camps de déportation, puis photographiant à nouveau des femmes, mais d’autres femmes cette fois, celles qui furent tondues à la Libération parce qu’on leur prêtait une aventure avec un soldat allemand, ou qu’elles avaient été bel et bien des collaboratrices actives. Têtes chauves au regard perdu. Soldats allemands cherchant à fuir ayant essayé de se vêtir en civil ou de se déguiser en déportés… déportés qui échappent à la mort au dernier moment, cadavres sur charrettes empilés. On a beau avoir vu souvent ces photos, elles nous glacent toujours autant.
Romain Urhausen est peu connu, il fait pourtant partie de la grande école des photographes en noir et blanc de l’immédiat après-guerre, les Cartier-Bresson, les Doisneau, les Weiss. Ami de Prévert, il fréquente les mêmes lieux parisiens, notamment les halles et les guinguettes. Avec lui on retrouve le Paris de Marcel Carné. On ne rencontre pas Gabin mais c’est tout comme. Ces vieux qui s’enlacent sans aucun soucis du paraître nous y font penser. Aux Halles, les têtes de veau sur les étals prennent forme plus qu’humaine. Puis Urhausen quitte ce réalisme social pour l’aventure de l’abstraction. Moi qui croyais il n’y a pas si longtemps qu’il n’y avait pas d’abstraction en photographie… voilà que lui en réalise. D’abord avec des photogrammes très curieux (obtenus en enfermant des objets dans la chambre noir) puis en faisant varier les techniques (temps de pose, bougés, griffures, inversion de négatif), on obtient alors parfois des graphismes à la Henri Michaux. Les noirs deviennent presque des couleurs, on a l’impression que des Fauves auraient pu faire ce genre de tableau s’ils s’étaient limités au blanc et au noir !
Près de la librairie Actes Sud (et attenant à elle), on déroge à la règle de n’exposer que de la photographie, ce qui nous permet de découvrir les œuvres graphiques d’Anouk Grinberg, des portraits coup de poing, des têtes de sanglier à qui on a donné par dérision le nom d’hommes. En entrant là, on a ce sentiment vertigineux qui nous étreint désormais en présence des animaux qui ont été trop longtemps méprisés, et si eux c’était aussi nous ?
Puis il faut traverser tout Arles, trouver pour cela le plus court chemin, tomber sur un boulevard qu’il faut suivre jusqu’à celui des Lices. En chemin, rencontrer « La croisière », un de nos lieux préférés pour les expos, puis poursuivre jusqu’aux ateliers, ex-ateliers de la SNCF, reconvertis depuis plusieurs années en salles d’exposition au milieu d’un grand parc où trône la fameuse tour de la LUMA, œuvre de Franck Gehry. Là se tient en quelque sorte le « clou » du festival, l’exposition « une avant-garde féministe » consacrée au mouvement des femmes pendant la décennie 1970 – 1980. Au premier abord, je vois cette exposition comme le pendant de celle de l’an dernier qui portait sur les « masculinités ». J’avais été alors remué par toutes ces photos ayant pour thème l’ambiguïté sexuelle, la violence qui cherche à imposer certains comportements sexués par rapport à d’autres. Avec « une avant-garde féministe », on tient le second volet de ces affirmations. L’ambiguïté sexuelle est toujours là : il y a si peu d’un corps d’homme à un corps de femme, comme le suggère Lili Dujourie dans une série de photos de corps dont on se demande bien à quel « sexe » ils appartiennent… Quant à Penny Slinger, elle met en scène une femme (nue) au milieu d’un cercle de juges masculins, comme pour dire la manière dont, intérieurement, elle se sent sans cesse jugée et jaugée par la gent masculine.
1970 – 1980, Epoque où la femme se soulève, ou elle dit son ras-le-bol des rôles assignés et où elle hurle contre son destin-prison. Où elle revendique certes « l’égalité », mais plus encore : une vraie reconnaissance du droit de s’exprimer et d’ouvrir un éventail de choix pouvant aller plus loin que celui dont bénéficient les hommes. Je pense à Annie Ernaux dont un film réalisé par son fils a été projeté à Cannes cette année (pas encore vu, bien sûr) et qui parlait, lors de la présentation de son film, avec une extraordinaire justesse de ces années où l’on croyait libérer la femme à coup d’appareils ménagers nouveaux, où c’était à l’homme bien sûr de tenir la caméra pendant que la femme devait se contenter de sourire pour que tout le monde pense que « l’on était heureux ». Là, ma petite fille est choquée, c’est autre chose que le portail de Sainte-Trophime… Voir cette femme qui tourne en rond comme un fauve entre des grillages, comme l’a réalisé Lydia Schouten, la met sérieusement mal à l’aise. Je suis mal à l’aise moi-même de voir ces images provocantes de sexe ensanglanté et de femme posant avec des godemichets géants. Nous revient alors nécessairement en mémoire tout ce qu’a été le combat des femmes pour l’avortement, le surgissement du MLF, les manifestations dénonçant les chirurgiens qui s’opposaient à l’IVG. Et tout cela nous arrive à un moment crucial, celui où dans un grand pays comme les Etats-Unis, le droit à l’avortement est retiré.
Le lieu dit « La croisière » présente un bouquet d’expositions, toutes plus attirantes les unes que les autres. Julien Lombardi (la terre où est né le soleil) plante son appareil photographique au Mexique, sur la terre sacrée des Indiens Huichols. Il semble témoigner du malaise des Blancs au contact des cultures autres, où se mêlent chamanisme et une différente conception des rapports de l’homme à la terre, il mélange alors technologie et fantastique, comme pour cette vache qui nous paraît avoir traversé l’espace.
Léa Habourdin photographie les forêts en train de disparaître et pour cela elle les montre vraiment disparaissant de leur support papier grâce à des artifices de développement au moyen de divers révélateurs. Klavdij Sluban est slovène, elle expose des photos d’un noir terrible prises lors de voyages en Russie, en Finlande ou en Lithuanie. Le thème de son exposition est « la neige », on dit sneg en slovène, et c’est un nom masculin. Mais la neige ici n’est pas vraiment blanche, elle est comme une lèpre (c’est ce que dit Erri de Luca qui préface l’exposition), tellement ces zones nordiques ont été contaminées voire sont condamnées à être envahies par un pergélisol en train de fondre.
Cette année, les thèmes du réchauffement climatique, de la désertification du globe, de la disparition des espèces et des forêts sont au rendez-vous, on ne saurait en être surpris. Aux « forêts en extension » de Léa Habourdin dont je viens de parler, s’ajoutent les œuvres étonnantes et gigantesques de Noémie Goudal (vidéos projetées sur écrans immenses prises dans des forêts profondes où l’on voit des arbres s’abattre et d’autres brûler), les forêts d’Araucanie (Forêts géométriques. Luttes en territoire mapuche, chapelle Saint-Martin) qu’on a cru bon de remplacer par des forêts d’eucalyptus dans des buts de production de pâte à papier, transformation à laquelle s’opposent les Mapuches, ethnie originaire de Chili et de l’Argentine.
Et l’on pourrait y inclure la sidérante exposition Sebastian Salgadao qui a lieu en ce moment au Palais des papes d’Avignon, Amazonia, dernier témoignage de territoires et de tribus indiennes menacés par la folie des hommes. On y côtoie avec une grande émotion les derniers peuples encore subsistants de cette épaisse forêt, les Yanomami sont les plus connus, mais on voit aussi les Xingu, les Awa et les Zo’e. Les Awa ont des pratiques d’absorption d’hallucinogènes très toxiques. Ils savent les risques qu’ils prennent, mais préfèrent mourir jeunes, autour de trente ans, convaincus qu’après la mort, les défunts sont répartis en trois groupes et que le groupe le mieux traité est celui des morts jeunes. Tous ces peuples voient leurs territoires mangés peu à peu par l’exploitation forestière. Ils risquent de disparaître, nous laissant seuls, nous les blancs occidentaux, avec nos problèmes et sans espoir de les résoudre, alors qu’eux sont peut-être des puits de sagesse.
Autre sujet : j’aime beaucoup les photos rassemblées sous le titre Si un arbre tombe dans une forêt. Cette exposition « rassemble des travaux d’artistes orientés vers l’observation des vides et des silences ». Parmi eux, le travail de Wiame Haddad, grande photo muette fourmillant de détails qui pose une énigme. A force d’observer, on devine une solution : un journal figure dans la pièce, il est daté d’octobre 1961. Le locataire de la chambre est parti. Il devait être algérien peut-être sympathisant du FLN. Il ne reviendra peut-être pas, pris qu’il aura été par la terrible rafle du 17 octobre…
Les Rencontres d’Arles nous enseignent chaque année un peu plus de maîtrise du langage photographique ; c’est ce qui fait leur immense intérêt. Si nous étions auparavant ignorants, notre sens de l’image se développe, nous voyons de plus en plus d’éléments que peut-être nous ne savions pas percevoir auparavant, mais qui sont là, nous appellent et nous forcent à voir le monde selon un angle plus ouvert.
NB : Beaucoup d’expositions manquent à l’appel ici, c’est qu’un seul jour c’est bien peu… alors sûrement bientôt… une seconde journée !
Nouveau sommet de l’art théâtral en cette fin de Festival d’Avignon avec la magnifique mise en scène de Richard II, due à Christophe Rauck, avec en rôle titre le justement célébré Micha Lescot. Quelle chance nous avons de pouvoir assister à pareils spectacles (celui-ci faisant suite à l’inoubliable Moine Noir mis en scène par Serebrennikov) ! Bien sûr tout cela fait partie du Festival que l’on dit « In » mais qui est à mes yeux le seul Festival (le off, mis à part quelques lieux respectables qui invitent des compagnies non moins respectables – Chêne Noir, Petit Louvre, Théâtre des Halles, Corps-Saints – étant de plus en plus une foire où des propriétaires de scènes indélicats exploitent éhontément de malheureux artistes qui essaient d’exister) Richard II est une référence en ce festival depuis qu’il fut joué pour la première fois en 1953 avec Jean Vilar puis Gérard Philippe. Il fut rejoué ensuite dans une mise en scène d’Ariane Mnouchkine en 1982, et en 1995 par Jean-Baptiste Sastre avec Denis Podalydes dans le rôle principal, puis, à ma connaissance plus rien jusqu’à cette troisième semaine. Cette année, il n’a pas les honneurs de la cour du Palais des Papes, mais il sied très bien au cadre fourni par le Gymnase du Lycée Aubanel où se réalise un noir parfait. Aux premières lueurs, nous devinons à peine les silhouettes de Norfolk, de Gand et de Bolingbroke. Un léger voile est tendu comme quatrième mur, il sert notamment à projeter des images et à donner les indications de lieu mais s’écartera le plus souvent pour montrer le plateau en toute netteté. Nous sommes au château de Windsor. Bolingbroke (Eric Challier) et Norfolk, appelé aussi Mowbrey (Guillaume Lévêque) s’accusent mutuellement de trahison devant le roi Richard (Micha Lescot) et le vieux Jean de Gand (Thierry Bosc) – le propre père de Bolingbroke. Querelle sombre, insistante à laquelle le roi ne pense donner un terme que par le jugement de Dieu, autrement dit le duel, mais Richard au moment ultime, ne souhaitera pas faire couler le sang de ses plus valeureux sujets et voudra convoquer une commission pour que l’on décide de sanctions. Celles-ci seront des exils, l’un assez court (six ans) pour Bolingbroke (ci-devant également Henry de Hereford et duc de Lancastre), l’autre définitif et à vie pour le rival comte de Norfolk. S’enclenche alors l’action. Ajoutons que le roi est considéré comme dépensier, que sa propension à lever des taxes à tout bout de champ lui vaut une impopularité croissante, alors que Bolingbroke au contraire fait toujours tout pour être aimé du peuple, n’étant pas avare de révérences et de génuflexions, et nous avons la suite de la trame. Pour ses expéditions guerrières du futur (guerre en Irlande), le roi aura besoin de réquisitionner les biens du vieux Jean de Gand qui s’apprête à mourir, déshéritant ainsi celui qu’il a déjà puni et ne faisant que nourrir encore davantage sa rancœur jusqu’à ce qu’il réunisse une armée, financée par le duc de Bretagne, afin de prendre le roi à revers au nord du Pays de Galles pendant que celui-ci a laissé son trône un moment au régent duc d’York (encore Thierry Bosc, qui excelle dans les rôles de vieillard). L’histoire, on la voit se profiler : Richard va se retrouver seul, tous ses vassaux un à un ralliés à Bolingbroke et ses seuls amis tôt faits prisonniers et exécutés. York lui-même après s’être déclaré « neutre » (comme si on pouvait être neutre dans un tel conflit autour d’un régicide programmé), se rallie prudemment. Pour prouver sa nouvelle foi, il voudra sacrifier son fils, le duc d’Aumerle (Emmanuel Noblet) qui, lui, avait eu le courage de s’allier à d’autres jeunes gens pour combattre encore ce qui pouvait être combattu (car il ne reste aucun doute sur la nature réelle de ce que sera le futur règne, de celui qui prendra le nom d’Henri IV) par un complot que York s’empresse de dénoncer alors que la mère du jeune duc (Murielle Colvez) hurle son désespoir aux portes de Windsor. On voit la fin arriver : Richard sera mis en prison (celle de Pomfret) par son usurpateur, avant d’être assassiné lâchement par un certain Exton qui pensait pouvoir ainsi s’attirer les bonnes grâces du nouveau roi.
Toute pièce de Shakespeare peut bien sûr se ramener ainsi à une suite d’actions. Les duels sont présents (on en voit un très beau sur la scène illuminé de lumières blanches avec effets stroboscopiques), les faits se succèdent et on pourrait se contenter des résultats des actes sans se soucier de ce qui les motive. Mais le second enchaînement, dépassant celui des actes, est celui des pensées, des réflexions intimes et du monde intérieur, surtout celui, ici, de Richard, et par quoi le jeu de Lescot excelle, surpassant celui des autres. Cette intériorité de l’être, peu d’auteurs la montrent comme Shakespeare et, sûrement, peu d’acteurs la matérialisent sur scène comme Micha Lescot. Richard II est un roi habité par le doute. Il adhère au dogme de la royauté, selon lequel le Roi possède sa légitimité par un droit divin, mais « en même temps », il est prêt à craquer dès que le ciel s’obscurcit. Au fond de lui-même, il veut bien se débarrasser de sa couronne, car c’est autant de soucis en moins. Après tout, il pourrait faire autre chose de sa jeunesse. La pièce telle qu’elle nous est montrée ici se veut contemporaine, on n’en sera pas surpris. Les personnages portent des costumes d’aujourd’hui, le héros central est tout de blanc vêtu et de la dernière élégance. Elle est aussi portée à la modernité par le jeu des comédiens et en premier lieu celui de Lescot, qui n’a sans doute rien à voir avec celui qu’avait Vilar : autre temps, autre manière de montrer ses émotions. Lescot se tord de souffrance mais aussi de rire car Richard porte en lui un pouvoir profond de dérision à l’égard des protocoles, simagrées et hypocrisies, ainsi lorsqu’il accepte de discuter avec Bolingbroke et que celui-ci se présente à lui en mettant un genou en terre, n’y a-t-il pas de quoi rire, quand on sait quels sont les desseins cachés du duc ? Lescot n’hésite pas à outrer le propos, se roulant au sol ou essuyant des larmes. La scène qui le montre obligé de se séparer de la Reine (Cécile Garcia Fogel) est émouvante car elle montre simplement un couple que l’on sépare, et qui s’embrasse amoureusement une dernière fois.
Dans l’interprétation proposée par le jeune comédien des Amandiers, on ne peut s’empêcher de penser à un certain jeune président qui a pris le pouvoir en pariant sur sa chance, puis, lorsqu’il est arrivé en haut de sa trajectoire, a été pris de vertige, s’est demandé si le jeu en valait la peine, mais l’a poursuivi malgré des contraintes qu’il n’avait pas prévues, dont, parmi elles, le jeu parlementaire (nous en sommes là). Richard II aurait dû accepter, lui aussi, de composer avec le parlement, ici la chambre des Communes (qui sert de décor à l’essentiel de la pièce). Il est allé le plus loin possible selon sa guise, mais la réalité se met en travers de son chemin, alors, pourquoi continuer ?
Pourquoi vouloir exercer le pouvoir ? A quoi sert le pouvoir et d’où tire-t-il sa légitimité ? Comment le corps du Roi peut-il être distingué longtemps du corps de l’homme (ou de la femme) qui le porte ? Ces questions n’ont jamais été résolues, même pas (et surtout pas) sous la République. La Reine est choquée que son Roi n’ait pas plus de courage : « Eh quoi, Richard, il ne suffit pas que ton corps ait perdu ses apparences. Il faut encore que ton âme abdique son orgueil ? ». On s’attend à ce qu’il lui réponde : « je voudrais t’y voir ! ». Car exercer le pouvoir n’est pas une question de courage. C’est d’abord une question de chance, puis une façon de se soumettre à des règles (lois, constitutions) qui dictent ce que l’on doit faire indépendamment des états d’âme et du corps intime de l’impétrant. Que celui-ci vacille et c’est la fin, du moins la fin du pouvoir, car l’individu, lui, peut s’en sortir en faisant autre chose ou en ne faisant rien, plus personne n’y prête attention. Richard II, ayant vécu à une époque cruelle, n’aura pas la chance d’en réchapper, mais il va faire l’expérience de la solitude, et va l’exprimer dans un des plus beaux monologues de Shakespeare : « n’importe, ce qui n’existe pas, je le créerai. Mon vouloir sera l’homme, mon imagination la femme ; à eux deux ils engendreront une génération de pensées elles-mêmes fécondes ; et celles-là peupleront mon petit univers de créatures aussi misérables que l’espèce humaine car, de toutes les pensées, il n’en est pas une qui demeure satisfaite ». (La mise en scène de Rauck fait de cette scène un chef d’œuvre : Richard, couché sur le sol de sa prison, est montré en gros plan, grâce à l’apport de la vidéo).
Le Richard de Shakespeare n’est ni Ubu ni Arturo Ui, il est un jeune souverain moderne qui se pose les questions essentielles sur le pouvoir. Le trio auteur / metteur en scène / acteur (Shakespeare / Rauck / Lescot) en fait une analyse subtile, qui transcende les caricatures et les représentations habituelles qu’en donne soit le marxisme soit la psychologie ordinaire. Autrement dit, ni Brecht ni Voici. Ni valet du capital, ni jeune homme insouciant cherchant gloire et richesse. Il le dit bien, Richard II : « je donnerai mes joyaux pour un rosaire, les splendeurs de mon palais pour un ermitage, ma parure éclatante pour les haillons du pauvre, mes coupes d’or pour un bâton de pèlerin, mes sujets pour une image de Saint-François et mon noble royaume pour une petite tombe, une toute petite tombe, bien humble, bien obscure » (Lescot disant cela frôle le comique, montrant d’un geste la petitesse de la tombe). Et, cédant à Bolingbroke : « je te donne ce fardeau qui pesait sur ma tête et ce sceptre encombrant qui chargeait ma main et l’orgueil du pouvoir qui rongeait mon cœur ». Car quand, à quel moment, celui qui est devenu roi a-t-il cessé d’être humain ? Jamais sans doute. Et tout ce que l’on raconte, cette haine déchaînée contre un homme, n’est dans le fond qu’un ressentiment exprimé non pas envers un homme (ou une femme) mais seulement envers un symbole.
Après qu’on a connu l’extase face à un spectacle aussi inoubliable que Le Moine Noir de Serebrennikov, on se demande comment l’on va survivre au milieu des mille cinq cents propositions du Festival Off, entre les hauts et les bas, les petites salles où l’on se cogne les uns aux autres, les escaliers branlants et les tonnes de prospectus… On a bien du mal à faire son choix et si l’on tombe parfois sur des spectacles plaisants, on regrette d’être venu quand le génie est loin d’être au rendez-vous. Le théâtre des Corps-Saints donne des Mémoires d’Hadrien de Yourcenar une version bien pompeuse, la dame qui joue le rôle de l’esclave préférée de l’empereur joue mal, l’empereur lui-même est trop raide… des Fourberies de Scapin sont bien là (au théâtre de la Condition des soies) mais jouées tellement à la façon guignol et débitées si vite que l’on n’y comprend pas grand-chose. Dans les théâtres « à bonne réputation » comme le Chêne Noir, on doit subir une Andromaque (mise en scène par Robin Renucci) bien scolaire – même si, il est vrai, les actrices dans les rôles d’Andromaque et d’Hermione sont de bonnes comédiennes – et même Les lettres à un ami allemand de Camus, qui s’annonce prometteur, déçoit, car l’acteur Didier Flamand est un peu faible et que, faut-il le dire, le texte a un peu vieilli : on n’opposerait pas aujourd’hui de la même façon « l’Homme » à l’animalité, faisant de cette dernière le réceptacle de la barbarie quand nous savons que, bien au contraire, seul l’humain a ce « privilège » d’inventer des horreurs telles que le nazisme. Alors, dans les bonnes surprises, on trouvera quand même Chaplin 1939 (de Cliff Paillé) à La Luna, belle illustration de la vie de Charlie Chaplin, avec un comédien qui lui ressemble, des bouts d’archives, des dialogues amusants entre Charlie et son producteur qui s’oppose au projet du Dictateur qui va pourtant avoir un succès retentissant, et les regrets émouvants du grand réalisateur au moment où se découvre l’ampleur de l’horreur nazie qu’il n’avait évidemment pas pu soupçonner, d’avoir voulu faire rire sur la pire catastrophe humaine. Au rayon des bonnes surprises encore, ce jeune comédien (Geoffrey Rouge-Carrassat) seul en scène qui joue des pièces en solo inspirées de sa vie, nous n’en avons vu qu’une, mais elle était originale, puissante et émouvante, c’était le récit de son passage dans l’éducation nationale, en tant que professeur de collège, ça s’appelle Conseil de classe (au théâtre Avignon-Reine Blanche). Il n’y va pas par quatre chemins, ne s’embarrasse pas de scrupules liés à la bien-pensance, il dit ce que sont les élèves (et les parents!) à qui il a affaire, leur bêtise, leur méchanceté, leur manque d’empathie. On pense au mot de Claudel sur les assassins (à propos de l’abolition de la peine de mort « que ces messieurs commencent les premiers ») et l’on résumerait volontiers ici le propos par « la bienveillance ? Que les élèves commencent d’abord ! ». Bien sûr, cela peut paraître parfois injuste, trop grinçant, mais que voulez-vous qu’on y fasse si les choses se passent bien ainsi, l’école étant devenue le miroir de la société au lieu d’en être l’inspiratrice. Le comédien lui, en tout cas, tient brillamment la scène, en seule compagnie de tables et de chaises qu’il arrange en tas, qu’il escalade, qu’il démonte, pour finir par un monologue éblouissant qui égrène tous les noms d’animaux. L’animalité… on en vient toujours là. (Entre parenthèses, ces spectacles avaient été sélectionnés par notre petite fille qui, décidément, a très bon goût!).
Fin de partie (au théâtre des Halles) est hors concours… évidemment c’est bien, surtout mis en scène par Jacques Osinski et joué par Denis Lavant et (surtout?) par Frédéric Leidgens (que je ne connaissais pas), mais on le sait par avance, que ce sera bien, où est la surprise ? On envie les spectateurs du XXème siècle qui découvraient Beckett… quelle suffocation cela devait être, mais aujourd’hui voici l’auteur irlandais dans le classique absolu, nous les avons tous vus et nous ne souhaitons plus les voir, nous les avons vus avec Jean-Louis Barrault, avec Laurent Terzieff, avec Samy Frey, avec Denis Lavant, Premier amour, en attendant Godot, Fin de partie, Ô les beaux jours, les mots de Beckett sont devenus des passe-partout, on les dit et les redit pour se faire valoir et se gonfler d’orgueil, les « se tromper, se tromper mieux » etc. On fait comme si Beckett était à nous alors qu’il échappe sans doute à tout le monde, comme si c’était un auteur drôle alors qu’il est macabre et mortifère (Charles Juliet avait cessé de le fréquenter pour cette raison). Ce qu’on apprécie le plus dans cette mise en scène actuelle c’est le jeu de Frédéric Leidgens, encore plus que celui de Lavant, avec cette manière de prononcer comme si chaque son de la langue était décomposé, les voyelles séparées des consonnes et les consonnes qui éclatent comme des pétards mouillés.
• FIN DE PARTIE •
de Samuel Beckett
Jacques Osinski • mise en scène
Yann Chapotel • scénographie
Catherine Verheyde • lumières
Marie Potonet • dramaturgie
avec
Claudine Delvaux • Nell
Denis Lavant • Clov
Frédéric Leidgens • Hamm
Peter Bonke • Nagg
De bien, nous retiendrons aussi Les raisins de la colère (au Petit Louvre) magnifiquement adapté et joué par Xavier Simonin, grand acteur chauve à la voix tantôt suave tantôt électrique, qui à lui seul incarne tous les personnages de Steinbeck, et évoque cette triste épopée avec un réalisme meilleur que celui qu’apporterait n’importe quel documentaire, entouré de trois musiciens excellents qui font entendre les accords obsédants et lancinants du folk américain et de Woody Guthrie (Claire Nivard, Stephen Harrison, Glenn Arzel).
Et pour finir, le meilleur : Kids de Fabrice Melquiot, à La Scala Provence, un ensemble de huit jeunes comédiens (Cie Le vélo volé) qui jouent sur scène la dérive des pauvres enfants de la guerre, ici celle de Yougoslavie (nous sommes à Sarajevo en 1996), là aussi avec un réalisme qui prend à la gorge. Peu de moyens suffisent parfois à faire imaginer l’inimaginable, une bombe par exemple qui explose sur un lycée ou un hôpital, une lourde bâche grise que l’on agite, avec quelques fumigènes et des bruits sourds. Les sept se présentent tour à tour, annoncés par l’une d’eux, petite nana aux allures de gars, avec ses cheveux courts et peroxydés, accompagnés par le musicien de la troupe, guitare dont les aigus montent en même temps que les sirènes des secours. Salle remplie de jeunes, aussi, il faut bien le dire, cela nous rassure tant nous avons vu ailleurs des publics plutôt vieillissants, et nous fait penser que c’est un critère de qualité qui ne trompe pas, en tout cas si nous sommes attirés par le vrai contemporain, ce qui nous parle de notre époque, sans détour.
Ainsi, du Moine noir à Kids, on aura parlé de notre époque, marquée par le retour des guerres. Dans le premier, c’était un implicite (car ce n’était pas un hasard si on faisait appel à un metteur en scène russe exilé pour monter un Tchékhov représentatif d’une âme slave déboussolée), et dans le dernier, nous y étions vraiment, même si c’était avec de pauvres moyens.
Vive le théâtre !
Vive le Festival d’Avignon qui, malgré quelques fausses notes (la mercantilisation du spectacle entre autres), nous donne l’occasion unique de lire, de rencontrer, d’écouter des textes qui nous font réfléchir, de nous émerveiller de magie théâtrale et de poésie. Et rappelons à ce propos cette phrase d’Edgar Morin qui vient d’avoir 101 ans : » La vie n’est supportable que si l’on y introduit non pas de l’utopie mais de la poésie, c’est à dire de l’intensité, de la fête, de la joie, de la communion, du bonheur et de l’amour. «
La liberté n’est-elle qu’illusion ? On peut le croire… mais même si c’est illusion, c’est quelque chose. Qu’il vaut peut-être la peine de poursuivre toute sa vie. Ce qu’on pourrait tirer comme conclusion (mais provisoire) de ce chef d’œuvre de Tchékhov mis en scène de façon tellement inouïe en ce début de festival d’Avignon par Kyril Serebrennikov.
Je dis tellement inouïe car il faut sans doute aller très loin dans l’histoire du spectacle vivant pour trouver un tel foisonnement d’imagination, d’inventivité dans la mise en scène, et de génie aussi, n’ayons pas peur des mots, dans le jeu des acteurs, qui tous m’étaient inconnus jusqu’ici car on a l’impression qu’ils viennent du monde entier, un Allemand, un Russe, un Américain pour jouer les différents Andreï qui se montrent à nous au cours de ces quatre actes de grande folie. La folie… oui, au sens propre, car jamais sans doute elle n’aura donné lieu à de telles représentations au théâtre. La première partie est plutôt sage, c’est la nouvelle telle qu’on la connaît. Andreï Kovrilov revient un peu surmené de ses activités en ville, il est écrivain, a obtenu déjà quelques succès, de quoi être accueilli avec les honneurs chez le vieux pépiniériste qui l’a élevé dans son enfance. Le pépiniériste (« le Vieux ») le submerge de références à l’arboriculture. Ce sont les arbustes surtout qui l’enchantent : « l’arbuste ! Les arbustes bas sont les plus résistants. Ils poussent en groupe, en meute, et du coup, ils ne craignent ni le gel ni le vent ». Tout notre portrait, à nous humains ordinaires. Le seul moment de bascule dans ce premier acte est celui où l’acteur blond qui joue Andreï s’écroule de rire en entendant son vieil ami lui proposer la main de sa fille, Tania. Mais on reste encore dans le convenu, les caméras video (en réalité de simples smartphones) filment ce qui se passe à l’intérieur des trois cabanes recouvertes de plastique, qui ressemblent à des serres, et il en sort des gros plans saccadés projetés sur les quatre grands ronds qui sont en fond de scène. A l’intérieur de ces cabanes sont des « estivants » mais que faut-il entendre par là ? Certainement pas des touristes, peut-être des travailleurs saisonniers ? En tout cas, ils sont étrangers, italiens nous dit l’histoire et ils chantent des chansons italiennes. Quand la nuit est tombée et que l’aube se rapproche, on part enfumer les vergers pour remplacer les nuages. Pourquoi ? Eh bien parce que les nuages réchauffent la terre et que c’est lorsque le temps est très clair qu’il faut les remplacer par autre chose. Au cours du spectacle, le soleil se lève et le soleil se couche, les éclairages rougeoient alors en faisant grandir les ombres. Andreï épouse Tania, puis il disparaît. Ce n’est que dans les parties suivantes, qui rejouent la nouvelle sous différents points de vue, que l’on se rend compte de ce qu’il se passe pendant ces moments de disparition.
LE MOINE NOIR
Texte kirill serebrennikov mise en scene, scenographie kirill serebrennikov, d’apres anton tchekhov , traduction macha zonina collaboration a la mise en scene et choregraphie ivan estegneev, evgeny kulagin avec filipp avdeev, odin biron, bernd grawert, mirco kreibich, viktoria miroschnichenko, gabriela maria schmeide, gurgen tsaturyan et les chanteurs genadijus bergorulko (baryton), pavel gogadze (tenor), friedo henken (baryton), sergey pisarev (tenor), vasiliy sokolov (baryton), alexander tremmel (tenor), dmitriy volkov (baryton) et les danseurs tillmann becker, arseniy gordeev, chris jäger, laran, ilia manylov, andreï petrushenkov, ivan sachkov, daniel vliek , musique jēkabs nīmanis direction musicale ekaterina antonenko, uschi krosch arrangements musicaux andrei poliakov dramaturgie joachim lux , lumiere sergey kuchar video alan mandelshtam , costumes tatiana dolmatovskaya assistanat a la mise en scene anna shalashov
La troisième partie culmine dans la folie. En ce premier soir de représentation, le mistral, qui souffle très fort, tombe à pic. Il y eut des fois en Avignon, où il gênait plutôt le spectacle, je me souviens ainsi d’une Mouette inaudible que nous avions dû fuir tant les sons étaient déformés, mais en cette nuit du 7 juillet, le mistral ajoute au spectacle, c’est au moment de la pire tempête dans le crâne de ce pauvre Andreï qu’il soulève des tourbillons de poussière, les plastiques recouvrant les serres se déchirent et s’envolent, on se demande si les comédiens ne vont pas devoir courir pour rattraper le décor. Cela ne serait-il pas justement à la mesure d’un théâtre le plus extrême que de voir des comédiens courir pour rattraper le décor ? N’en sommes-nous nous-mêmes pas là, à courir après notre décor qui s’en va ?
Le corps fou, l’homme mis à nu et aspergé d’eau sous la douche, se tordant comme un ver à la lumière d’un halo. Là, il est « soigné ». Les recettes sont : boire du lait, ne pas beaucoup travailler, se reposer. La quatrième partie atteint le mystique et le cosmique. La troisième l’atteignait déjà à vrai dire dans les hallucinations d’Andreï, quand il voyait le Moine Noir, reproduit à des dizaines d’exemplaires, tous faisant alors des rondes à la manière de derviches tourneurs, ou bien chantant des hymnes qui se veulent sublimes. Il y a longtemps déjà que le grand mur du Palais des Papes s’était animé de projections gigantesques, celles de visages des divers Andreï qui se confondent et se mélangent, celles des scènes se déroulant dans les serres, scènes de procession qui me rappellent mon travail effectué pendant la semaine précédente au cours d’un stage de peinture et dessin à Crest, où il nous était proposé de travaillé à partir des œuvres de William Kentridge, manifestations ouvrières, cortèges emprunts d’histoire. Parfois des Illuminations, au sens rimbaldien du terme, comme une sorte de tapis persan rouge sang flottant sur le mur dont les fenêtres forment des motifs intégrés au tissage, ou bien ces grandes traînées lumineuses qui partent d’une fenêtre à l’angle supérieur droit qui évoquent des tableaux colorés (Georgia O’Keefe?). C’est vers la fin du 3ème acte que s’illuminent ces ronds concentriques qui nous emmènent dans le tourbillon cosmique, le maelström des idées. Ils vont faire le décor essentiel du quatrième acte, parfois critiqué pour sa confusion apparente, là où, dit le critique du Monde, Serebrennikov « perdrait des spectateurs », mais une telle mise en scène est un tout, il manquerait quelque chose sans cet aboutissement là, où tout part en vrille (nous sommes bien dans l’actualité de notre monde), tout fonce dans et vers les ténèbres (puisque le génie ne saurait durer qu’un instant bref et que les illuminations n’ont qu’un temps).
William Kentridge – procession
Cette mise en scène est sans doute imprégnée de références mystiques et religieuses propres à « l’âme russe » que nous connaissons mal si nous ne sommes pas nous-mêmes imprégnés de cette culture. Il n’y a pas de salut sur terre, semble dire Serebrennikov, dans une approche plus dostoïevskienne que tchékhovienne probablement. La réflexion menée sur l’opposition de la liberté à la « vie saine », voire au confort, nous fait penser au fameux chapitre des Frères Karamazov (celui du Grand Inquisiteur) où la légende est racontée selon laquelle le Christ, un jour revenu sur terre, s’y fait fort mal accueillir puisque tous ses interlocuteurs lui disent que le monde, se contentant de confort et de sécurité, n’a pas besoin de son message d’exigence.
Aucune croyance dans les lendemains qui chantent… c’est pourquoi lorsque la fin arrive et que le mur s’illumine en rouge avec le slogan « STOP WAR », on comprend qu’il ne s’agit pas d’aller vers un avenir de « liberté », de « progrès » et de « bonheur », mais seulement d’éviter que ce monde ne s’effondre trop vite.
Le val d’Hérens serait, paraît-il, la plus belle vallée des Alpes. Je parierais volontiers que c’est vrai. Elle s’ouvre à Evolène pour se refermer à peine plus loin après Les Haudères. villages élégants aux murs baroques et aux chalets noircis par le temps, où l’on imagine un couple de jeunes mariés sur un char décoré de fleurs peintes. Vieux hôtels portant pour noms ceux des sommets environnants, qui nous ramènent au temps des Anglais découvrant l’hygiène du sport en montagne. Les Haudères, doté, de plus, d’une magnifique chapelle qui renferme des peintures de François de Ribeaupierre (le père du dessinateur de BD Derib). La vallée se ferme au-delà du hameau de Ferpècle en un cirque glaciaire sublime dominé par la Dent Blanche, le Mont Collon et le Pigne d’Arolla. S’y bousculent les peut-être derniers chaos de glace (du mont Miné ou d’Arolla). Nos amis nous avaient invité en leur petit chalet autrefois d’alpage au lieu-dit Ouartzé (qui vient probablement de « Schwartzsee », lac noir), au quart du chemin entre une gouille (petite mare en bordure de la route) et un splendide et pur lac bleu, dominé par les Aiguilles rouges. De leur galerie, on voit en face de soi les dents de Vesivi, maillons d’une dentelle rocheuse dont le point le plus aigu est l’aiguille de la Tsa, paroi lisse et sommet effectivement pointu comme une aiguille à coudre.
aiguille de la Tsamaison en bois d’Evolène
A cinq kilomètres de là : Arolla, village auquel aucune route ne menait avant les années cinquante, devenu depuis centre de villégiature pour ceux et celles qui aiment la marche et se préparent à escalader des pics comme le fameux Pigne déjà signalé ou bien le mont Blanc de Chaillon. Une épicerie, tenue par un homme qui écrit (des ouvrages d’histoire ou bien ses récits de voyage dans le Grand Nord), une auberge avec terrasse et parasols et un magasin de sport dont la gérante qui sort à l’instant est une jolie jeune femme blonde qui n’est pas n’importe qui… ex-championne du monde de combiné, lauréate de la coupe du monde de descente en 1991, en qui les fanas de ski des nineties auront reconnu Chantal Bournissen.
Et un peu au-dessus, la Remointse de Pra Gra (2479 mètres) que l’on atteint par un sentier qui, au début, est celui de la Marmotte, puis s’élève un peu raide dans les près d’alpage, jusqu’à ce qu’on atteigne un point d’observation extraordinaire sur toute cette chaîne qui ferme la vallée.
La remointse de Pra-Gra au dessus d’Arolla (Valais)le glacier d’Arolla
J’aurai donc marché environ deux jours, tâchant de ne pas trop m’essouffler, allant à un rythme lent, pendant qu’à chaque souffle entrait en moi un peu de cette lumière réverbérée par les glaciers. Mes oreilles se remplissaient de cris de marmottes et mes yeux se perdaient dans les aspérités et les crevasses de terrifiantes mers de glace. Jours où l’effroi se mêle à la beauté. Sûrement ce qu’éprouvaient lesdits anglais dont je parlais tout à l’heure qui se demandaient d’où pouvait provenir le charme qu’on trouve à la montagne. John Ruskin voyait dans les sommets des Alpes des ruines d’anciennes cathédrales – c’est dire à quel point nous sommes toujours tentés « d’humaniser » les « merveilles de la nature » – moi, j’y vois des vagues gigantesques, des déferlantes, des tempêtes océaniques qui se sont figées à jamais, mais qui finiront un jour par nous emporter.
John Ruskin, Aiguilles Charmoz, 1849, aquarelle, 30 x 40 cm, Lancaster University, The Ruskin Library
Pour en revenir à Ruskin, l’un de ceux qui ont le plus faits pour que la montagne intègre l’art, il voit, lui, dans les montagnes par rapport au reste de la terre « ce qu’une violente action de ses muscles est au corps de l’homme ». mais il ajoute : « il y a une différence entre l’action de la terre et celle d’une créature vivante : c’est que, tandis que les membres en plein effort laissent deviner les os et les tendons sous la chair, la terre en pleine activité écarte entièrement la chair, et ses os ressortent de dessous ». Voilà ce qu’il y a lourdement à méditer, surtout pour tous les théoriciens de Gaïa, qui voient en la terre une sorte d’être vivant.
C’est un vieux Népalais, des années après, qui me parla des huit montagnes. […] Il venait d’une région où j’étais allé moi aussi, et s’en étonna. […] Il me demanda pourquoi je m’intéressais autant à l’Himalaya. J’avais déjà la réponse toute trouvée à cette question : je lui dis qu’il y avait une montagne sur laquelle j’avais grandi, à laquelle j’étais très attaché, et qu’elle m’avait donné envie de voir les plus belles, à l’autre bout du monde. « Ah, dit-il. Je vois, tu fais le tour des huit montagnes. – Quelles huit montagnes ? » (Les huit montagnes, Paolo Cognetti, trad. Anita Rochedy)
Le livre de Cognetti Les huit montagnes (Prix Médicis étranger 2017, traduit par Anita Rochedy) me plonge dans l’interrogation. Quel est mon propre rapport à la montagne ? Il est terriblement ambigu. Et en cela justement, je peux en partie m’identifier à l’écrivain, mais en partie seulement dans la mesure où l’expérience qu’il décrit est un mixte que je peux retrouver en moi bien que ses divers éléments proviennent chaque fois de situations différentes. Je n’ai pas connu la montagne dans ma jeunesse, jamais mon père ne m’y aurait emmené puisque lui-même en était bien dans l’ignorance la plus totale. Or, quand le narrateur se reporte à ses jeunes années où il était obligé de suivre son père sur les sommets des Alpes, je crois trouver un élément commun avec lui. Le père était heureux de faire connaître à son fils le bonheur de la montagne, tout comme mon propre père aurait aimé me faire partager les plaisirs qui étaient les siens (le bricolage, la mécanique auto, l’aéro-modélisme), mais malheureusement (ou heureusement parfois!) l’enfant s’avère récalcitrant et les choses ne vont pas dans le sens désiré par le père. Dans le cas du narrateur du roman de Paolo Cognetti, le père n’a aucun doute que l’enfant – il avait onze ans – arrivera à le suivre, puisque, d’ailleurs, Bruno le jeune gars du village ayant le même âge que Piero (puisque c’est sous ce nom que se montre l’auteur dans ce roman) y arrivait fort bien. Ils avaient fait une cordée de trois montagnards et ils franchissaient allègrement les crevasses jusqu’à ce que Piero se sente très mal. On avait dépassé les trois mille mètres, et au-delà de cette altitude, le gamin attrapait le mal des montagnes, obstacle qui n’a jamais disparu à l’en croire puisque le dernier livre que j’ai lu de lui se développe autour de cette quasi-inaptitude à aller plus haut, au point qu’il doit toujours se contenter de faire le tour des montagnes en se privant d’atteindre les sommets (mais même à cela, il souffre souvent). Curieusement, on pourrait s’attendre à ce que le jeune héros du roman se détourne définitivement de la montagne et pourtant ce n’est pas ce qui se passe : il se détourne « seulement » du père. Oui, « seulement » entre guillemets, car ce n’est pas rien, et l’on trouve ici ce que bien des hommes ont pu vivre dans leur rapport au père quand ils ont divergé de la voie que celui-ci avait tracée, ou bien se sont orientés vers d’autres conceptions du monde que lui (je parle ici de ceux, comme moi, qui ne partageaient pas les mêmes choix politiques ou sociétaux). Piero s’éloigne de son père, il ne le voit quasiment plus jusqu’à la mort de ce dernier, qui advient à l’âge de 62 ans, lorsque le fils en a 31… Mort qui le laisse pantois, d’autant que le père ne l’a pas renié, ayant préparé pour lui un gîte en haute altitude, à l’endroit même où la famille se rendait tous les étés passer les vacances, et où le jeune Piero avait fait connaissance de ce Bruno qui allait devenir le grand ami de sa vie. Ce genre de gîte de haute altitude en Italie s’appelle une baita, c’est une sorte de chalet de pierres – ici adossé à une paroi rocheuse – où les bergers viennent en été quand c’est le moment de la vie en alpage. Ici s’arrête mon identification du point de vue de l’histoire avec le père : mon père est mort plus âgé et n’a pas laissé de baita pour moi !
En revanche, la baita je l’ai connue plus tard, ou plutôt une forme approchante, puisque nous ne sommes plus en Italie, mais en Suisse, dans le Valais plus exactement. Tout près de ce point unique et si extraordinaire où se rejoignent les trois pays alpins : France, Italie, Suisse. Vous pouvez regarder une carte, il n’en existe qu’un, de tel point, c’est le sommet du Mont Dolent. Et ce point n’est pas si éloigné du lieu où se déroule l’histoire contée par Cognetti : il suffit de passer le col du Grand Saint-Bernard et de continuer vers Aoste, et la dépasser de quelques kilomètres. Si on maintient la comparaison avec le roman de Cognetti, au lieu de devoir cette baita à mon père, je la dois à mon beau-père, ouvrier de l’horlogerie suisse (la fameuse marque Longines…) qui avait rêvé toute sa vie d’avoir un chalet de montagne en haute altitude à cet endroit-là (au pied du Dolent, donc) et était arrivé à ses fins en partant d’une ruine d’ancienne bergerie et en la rebâtissant avec l’aide de ses compagnons horlogers du Jura. Il avait fallu démolir les anciens murs, puis en reconstruire de neufs avec les pierres de la démolition, puis hisser la poutre faîtière et compléter le toit avec des lattes de bois soutenant des lauzes. J’ai connu l’endroit il y a quarante ans, lorsque j’ai mêlé ma vie à celle de C. C’est elle qui m’a emmené là pour la première fois, moi qui ne connaissais les montagnes que de loin et n’avait même jamais réussi à apprendre à skier convenablement. La construction du chalet se fit un peu plus tard, à la fin des années quatre-vingt. Mon beau-père avait la soixantaine et moi la trentaine, autrement dit il avait l’âge où le père du héros décède et moi celui de ce Piero… Autant le dire : j’ai détesté la montagne. Autant que le héros de Cognetti la déteste à l’âge de onze ans. Non que j’eusse le mal des montagnes (tiens, bizarrement, je ne l’ai presque jamais eu, sauf un peu une fois sur le plateau tibétain), mais j’avais peur, j’ai toujours eu peur. Peur que la montagne me tombe sur la tête (le Dolent est si proche, si haut…), peur de ne pas arriver à franchir les longues distances ou à gravir les cols que je voyais toujours trop raides, plus raides d’ailleurs qu’ils n’étaient en réalité. Même encore aujourd’hui je m’angoisse d’une distance à parcourir alors que lorsqu’elle est franchie, je me dis ah bon ce n’était que cela. Le pire, c’est la neige, et encore pire la glace. Bien que pourtant dans le cas de cette dernière il existe des outils magiques qui nous maintiennent les pieds sur la pente : des crampons. J’ai peu souvent utilisé des crampons mais chaque fois que je l’ai fait, je m’en suis trouvé satisfait. Une fois, ce fut quand nous entreprîmes, C. et moi, de faire « la Haute Route », chemin des crêtes qui part de Verbier pour atteindre Zermatt (en été bien sûr). Il y a au milieu, une étape reine qui va du refuge Bertol au refuge Schoenbiehl face au Mont Cervin, et qui passe par la Tête Blanche, sommet accessible à tous (3800 mètres) mais qui reste couvert de glace toute l’année. Aller de Bertol au sommet supposait de partir très tôt (afin de profiter des meilleures conditions de glace) c’est-à-dire à environ 4h sous la nuit noire. Il fallait d’abord descendre un escalier métallique pour rejoindre la glace et il n’était pas facile de le faire les crampons aux pieds… mais une des choses qui me faisaient peur était consécutive à ce que j’avais entendu la veille dans la bouche d’un guide qui entraînait toute une équipe de jeunes sur le même itinéraire et qui expliquait qu’on ne faisait pas en principe de cordée de deux, car en pareil cas si l’un tombait dans une crevasse il était rare que le deuxième parvienne à le secourir, il faut bien toujours au moins deux paires de bras pour cela. Or, nous étions deux, C. et moi. Comment cela allait-il se passer ? Fin du suspense : les choses se sont bien passées, j’ai même oublié en cours de route que nous étions sur un glacier, m’arrêtant paisiblement pour prendre des photos… ce qu’il ne fallait pas faire ! Après la glace, venait la roche et dans celle-ci des passages délicats, une cheminée par exemple qui aurait nécessité un rappel, fort heureusement nous avions rejoint l’équipe de jeunes et son guide, lequel m’aida avec beaucoup de bonne grâce. A l’arrivée au refuge, je le remerciai. Là, il pouvait faire son fier et me dire évidemment que c’était bien naturel… entre montagnards !
Tete-Blanche 2004 – photo AL
J’ai donc eu peur et j’ai pourtant aimé. Je n’ai pas aimé la peur. J’ai aimé sans doute ce qui reste en nous une fois l’effort accompli : des moments, des impressions fulgurantes qui sont comme des décharges électriques et ne s’effacent pas de la mémoire, cela est assez normal lorsque les impressions ressenties sont heureuses (arriver à un col, franchir une étape, enfin se reposer sur une terrasse de refuge) ça l’est moins lorsqu’elles ne le sont pas, et pourtant on n’oublie pas non plus l’échec, le renoncement ou la chute occasionnant la plus grande peur. Cette glissade après m’être lancé dans la descente d’un assez haut sommet (plus de 6000 mètres) à une heure trop tardive où la glace avait fondu (c’est qu’en Inde, les neiges fondent vite), ou bien cette peur éprouvée à monter une pente glacée sans crampons… Et puis la peur des avalanches, celle des orages… Tout cela fait comprendre l’angoisse de l’enfant Cognetti qui, loin de prendre du plaisir à l’effort demandé se demande sans arrêt « quand est-ce qu’on arrive ? ».
Je me souviens aussi d’une barre qui chemine entre Italie et Suisse, très aiguë, qui est telle que si on la suit (c’est une voie d’arrivée au Grand col Ferret), on marche avec un pied de chaque côté, chacun dominant un a-pic monstrueux, si terrifiant que par moment on est prêt à y aller à genoux… cette barre est celle « des éconduits », le mot lui-même nous impressionne : c’est par là que sans doute chacun des deux pays reconduisait trafiquants et braconniers de l’autre (la vallée fourmille d’histoires de trafics comme celui du tabac à une époque pas si ancienne où les trafiquants passaient par là et parfois, par peur de douaniers qui avaient sans doute été avertis, cachaient leur cargaison dans des trous de rochers… quitte à la retrouver au printemps suivant moisie et inutilisable).
Paolo Cognetti
Ainsi ce roman – le meilleur peut-être de Cognetti et dont l’adaptation cinématographique vient de recevoir le prix du Jury au Festival de Cannes, adaptation due au couple de réalisateurs belges Charlotte Vandermeersch et Felix Van Groeningen, et qu’il me tarde de voir – me plonge dans l’entrelacs complexe de ma vie, de mes goûts et de mes envies, ce n’est pas la moindre de ses qualités… même si c’est là bien sûr voir les choses d’un point de vue bien égocentrique, mais après tout n’y a-t-il pas toujours cette part de soi lorsque nous lisons, autant d’ailleurs que lorsque nous écrivons.
Et les huit montagnes, quelles sont-elles ? Les lecteurs de Cognetti le savent. Ce que le porteur népalais dit à Piero est contenu dans une figure géométrique qu’il trace sur le sol, un cercle tout d’abord, puis un diamètre, puis un autre, perpendiculaire au premier, puis encore les diamètres qui passent par les bissectrices des angles ainsi formés, cela fait en tout quatre diamètres qui coupent donc la circonférence du cercle en 8 points. Au centre : le mont Sumeru, la montagne des montagnes, autrement dit le Graal, difficilement accessible, et les huit points sur la circonférence (séparés par des vaguelettes qui symbolisent des océans) : huit montagnes à connaître qu’il faut atteindre au long de sa vie. Ainsi a-t-on le choix pour atteindre le bonheur: ou gravir le centre, presque impossible, ou gravir les huit montagnes chacune à son tour… (personnellement, j’ai opté pour la deuxième solution !)
Un art objectif, comme le sous-entend La Nouvelle Objectivité ? Sous certains aspects, la travail de Sophie Calle semble en accord avec cette visée. Ou bien on pourrait dire qu’il se situe au point où le paroxysme de l’objectivité rejoint l’émotion sensible, le cas singulier. La nouvelle exposition Sophie Calle, qui a lieu au musée d’Orsay, est passionnante. Elle est double et par là multiple puisqu’elle contient sa propre interprétation (et donc l’interprétation que nous faisons de cette dernière et ainsi de suite en un jeu de miroirs qui n’en finit jamais). Dans les années soixante-dix, au moment de la démolition de la Gare d’Orsay avant de la transformer en ce magnifique musée que nous connaissons, l’artiste arrivait à se faufiler dans les locaux à l’abandon d’un hôtel qui autrefois était dans la gare, et hébergeait d’augustes voyageurs qui n’étaient là qu’en transit, ne dormant qu’une ou deux nuits, il portait le même nom que l’ensemble, l’hôtel d’Orsay. Et Sophie Calle commença à y venir en journée, photographiant les vieux murs et les décombres abandonnés – jusqu’au cadavre d’un petit chien qui, sûrement fut surpris lors de la fermeture définitive. Elle ramassa aussi de vieux souvenirs : plaques des portes, portant des chiffres jusqu’à plus de 500, vieux téléphones, coupoles de sonnettes enfilées sur un même fil, clés rouillées, et surtout notices, petits mots adressés au gardien pour qu’il répare une chasse d’eau bouchée, un robinet qui fuyait, un volet qui fermait mal. Ce gardien était dénommé Oddo, ou Audau, ou Ado, on ne sait plus très bien, en tout cas, il était très sollicité.
Ce qui procure une dimension supplémentaire et donne donc du relief à cette exposition, c’est la collaboration d’un authentique archéologue, Jean-Paul Demoule, dont la mission est d’adopter le point de vue de l’archéologue de l’an 2500 ou 3000 qui trouverait face à lui l’ensemble de ces traces et s’interrogerait sur elles. Alors tout à coup, tout bascule et se transforme. Le gardien devient une supposée divinité, les plaques de portes deviennent des objets mystérieux qui, peut-être, étaient utilisés comme les pièces d’un jeu. Les tuyauteries de salles de bain sont des instruments de communication au service d’un culte étrange probablement en l’honneur d’Oddo…
On s’amuse beaucoup. Les objets exposés, comme ceux photographiés, tout à coup revêtent d’autres significations que celles que nous leur accordons ordinairement, au point que l’on se demande si dans le fond ce n’est pas l’archéologue du futur qui a raison et que ce que nous prenions jusqu’ici pour une clé n’était pas plutôt un objet d’art destiné à l’ornement de quelque belle. Qui a décidé un jour qu’une clé devait consister en trois immuables parties, un anneau, un corps en général sous forme de tige et un petit rectangle ou penne destiné à s’insérer dans une pièce creuse de forme complémentaire ? N’y a-t-il pas quelque chose de magique là-dedans, en même temps qu’un érotisme dissimulé ?
L’interprète se perd également en conjectures devant la photo d’une femme – nous savons qu’il s’agit de Sophie Calle elle-même – assise sur un lit avec un air désolé, des morceaux de bois disséminés autour d’elle, des lambeaux de tapisserie arrachés, il se demande si cette membre d’une société bizarre n’est pas tout bonnement celle qui a accompli un rite funèbre, ou s’est livrée à une crise de rage (peut-être due à l’absorption d’une substance rituelle?) ayant conduit à cette destruction.
Et quand on arrive au livre lui-même qui a été fait à partir de l’exposition, mis dans une vitrine, l’archéologue se déchaîne et voit là un reste très précieux d’une civilisation disparue qui connaissait ces objets étranges qui ont disparu depuis longtemps : des livres.
Ainsi cette exposition offre-t-elle un étrange voyage dans l’espace, le temps et l’imaginaire, comme si, ici, l’imaginaire autorisait une boucle nouant le temps à l’espace. Il faut bien penser en effet que, visitant cette exposition sur un hôtel disparu, nous sommes réellement, physiquement au lieu-même où cet hôtel existait, l’hôtel d’Orsay, nous voyons les restes de gestes et de rites disparus en vrai (car les habitudes que nous avons dans des hôtels, l’obligation de décliner notre identité, les fiches que nous remplissons, les clés que nous emportons mais que nous devons rendre, peuvent bien être vus comme des rituels), mais en même temps l’archéologue nous suggère d’autres interprétations, il pointe vers une autre disparition, celle de la civilisation elle-même au sein de laquelle nous nous faisons ces réflexions.
Voilà peut-être en effet en quoi consiste une « Nouvelle Objectivité », celle qui intègre non seulement les choses mais aussi les représentations des choses, leurs interprétations jusqu’aux rêves qu’ils évoquent en nous. Des philosophes récents (je pense à Gabriel Markus ou à Jocelyn Benoist) ont déjà suggéré ce type d’interprétation du monde qu’ils ont rangée sous l’étiquette de « Nouveau réalisme ». Alors, Nouvelle Objectivité ? Nouveau Réalisme ?