Un rêve de Peter Handke

Je me souviens que, dans une interview, Peter Handke disait que pour écrire, il lisait La Bible, juste pour en avoir le rythme. On n’en est pas étonné dès qu’on ouvre un de ses récits. Et soi-même on se trouve bercé, entraîné sur un rythme d’écriture qui nous donne envie de l’imiter. C’est ainsi que j’ai écrit il n’y a pas longtemps, sur ce blog, un texte qui exprimait mon effroi face aux événements qui se déroulent en Ukraine. Je me dis ainsi, et cela me trouble un peu, que, par transitivité, c’est la Bible qui, malgré moi, serait en filigrane de mon texte. Le récit lu alors se trouvait être La deuxième épée – une histoire de mai – qui est le tout dernier livre publié de Peter Handke, dans une superbe traduction de Julien Lapeyre de Cabanes (lui aussi a dû imprimer en lui le rythme des textes sacrés). On sait depuis longtemps que ce qui fait la force des livres de Handke, c’est cette façon de raconter, qui ne ressemble à aucune autre, faite de longues phrases rythmées qui se modèlent sur leur objet, faite de détails infimes tirés de la nature ou des êtres qu’il rencontre en route. Handke rencontre toujours des êtres bizarres en route, des êtres seuls qui sont à la recherche de quelque chose, mais de quoi au juste ? Ils sont comme Handke lui-même, pour qui on a le sentiment que ce qui compte dans la recherche, ce n’est jamais ce qui est recherché, mais le chemin. Ainsi par exemple de ce peintre en carrosserie qui lui envoie de temps en temps sur son téléphone portable des poèmes qu’il vient d’écrire, ou d’Adam le Portugais, qui a enfin trouvé une femme – une Brésilienne – lui qui n’en a avait pas trouvé depuis Dieu sait quand, et qui lui parle à la mi-temps d’un match de football (on sait l’auteur friand de ce genre de spectacle).

Handke il y a quelques années, oeuvre personnelle

Ce récit est, une nouvelle fois, une traversée de l’Île de France (je pensais à La traversée de Bondufle de Jean Rolin), mais en partant du sud, la vallée de Chevreuse, là où habite Handke justement, puis en remontant « vers un point diamétralement opposé de la Grande Couronne », en prenant les transports en commun, train, bus, tramway, on privilégie toujours les transports en commun chez Handke. Et qu’est-ce qui justifie un tel déplacement ? Eh bien un désir de vengeance. Est-ce bien sérieux ? On verra que non. Pourtant au départ, c’est très sérieux : le narrateur a été blessé des remarques faites par une femme à l’encontre de sa mère. Nous retrouvons les obsessions de l’auteur : la guerre de 39-45, bien entendu, et le rôle qu’y ont joué les Autrichiens, « anschlussés » par Hitler avec sans doute un peu, pas mal même, de consentement, et puis sa mère, celle pour qui il ferait vraiment tout, y compris s’incliner sur la tombe d’un dirigeant serbe, et à qui quelqu’un a osé reprocher d’être restée passive pendant cette guerre. Et ça ne rigole pas : « La personne qui a insulté ma mère, et en des termes qui lui refusaient jusqu’à l’honneur, doit être éliminée. L’heure est venue – sinon cette nuit, alors demain, après-demain au plus tard ! ». La mère, les souvenirs d’enfance, tout cela joue un rôle gigantesque dans l’œuvre de Handke, on retrouve page 56, cet acharnement à parler du passé : « enfant déjà j’avais eu des visions violentes, et ce n’étaient pas de simples jeux momentanés, sans parler du beau-père qu’un matin, après l’une de ces nuits où il cognait la mère à travers la maison – son sourire, en plus – j’avais frappé au crâne avec la hache prise dans le dépôt de bois, pendant qu’il cuvait son sommeil par terre, à côté du lit conjugal ». Voilà la raison de son expédition. Il fait part en route de son projet, à un patron de bistrot – celui des Trois gares – à un sans domicile fixe (« une fois que je lui demandai où il habitait, il sortit de derrière sa colonne – en ma compagnie, il se croyait insoupçonnable – et me fit la réponse habituelle d’un sans-abri : « à gauche, à droite » »), et même au rouge-gorge, qui « faisait l’entraîneur de vengeance », allusion ici à l’Ancien Testament, « lorsque le prophète Elie ou un autre, dans le désert ou ailleurs, entend enfin la voix de Dieu après un long recueillement ». Handke écrit : « Dans la conscience commune, cet épisode biblique était la preuve et parabole que Dieu ne s’exprimait pas à travers les forces de la nature, avec une voix d’orage et de tonnerre, mais bien plutôt… (trois points) ». Ce « trois points » mis ici entre parenthèses a cette force de l’écrivain maître de son écriture, qui la domine tellement qu’il peut se permettre l’ironie par rapport à elle. On sent déjà qu’il n’ira pas jusqu’au bout de son projet, il est bien trop distrait par tous ces signes qui éclatent dans la nature, tous ces oiseaux (« partout croassaient les corbeaux, criaient les corneilles, crissaient les mésanges, braillaient les perruches, trillaient les merles, râlaient les geais, grognaient les pigeons, oui grognaient, criaillaient les pies, piaillaient les mésanges, tonnaient les qui-sait-leur-nom, mais le rouge-gorge qui voltigeait sans fin autour de moi ne rendait aucun son – hormis le frottement presque inaudible des ailes »). Il est néanmoins mu par une idée, tout au long de cette première partie de périple : celle de la violence, inséparable de la justice, symbolisée par l’épée. La première épée.

Mais ce périple doit bien un jour finir, on ira jusqu’au terminus du tramway, non sans avoir longuement examiné les autres passagers. La prose de Handke s’attarde sur chaque visage, il filme son voyage en quelque sorte et nous en restitue les images une par une.

Avec tous les autres passagers, qu’ils changent d’arrêt en arrêt ou comme moi restent assis, je me savais en bonne compagnie. De la première gare au terminus, j’eus rarement les mêmes visages sous les yeux. Ou bien était-ce mon impression ? (Plus de questions, pas celle-là du moins). Nous étions tous occupés en silence, beaucoup faisaient semblant, ou ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Celui plongé dans le livre sur ses genoux le tenait à l’envers et remuait les lèvres comme s’il lisait. Celui qui chuchotait dans son portable semblait ne pas savoir que l’appareil pansé de scotch était hors de fonction, apparemment fichu depuis une éternité. (p. 80)

et puis, et puis, le périple le conduit à Port-Royal des Champs, sur les traces de Pascal et de Racine. « Le site de Port-Royal était ouvert. Mais je fus longtemps le seul visiteur ». Peut-on parler là d’un lieu de conversion ? L’impression n’est pas si forte, mais il reste quand même que le narrateur vit en cet endroit une petite révélation : une pierre cachée dans les buissons avec l’inscription AUJOURD’HUI LE HUIT MAI 1945 – SONNENT LES CLOCHES DE LA VICTOIRE. « Il était là l’endroit » pense le narrateur. Plus tard, assoupi, il rêve de sa mère, revient la question pourquoi n’avait-elle rien fait pour s’opposer au Reich des assassins ? Alors – dans le rêve toujours – elle pleurait sans un mot, « geignait et sanglotait devant son petit juge ».

Car oui, voilà un thème sur lequel Handke s’étendrait volontiers : qui sommes-nous pour juger ? Et justement, le voici qui rencontre, en ce jardin de Port-Royal, un homme qu’il connaît, mais envers qui il n’avait pas eu jusqu’ici beaucoup de sympathie. Leur solitude pousse évidemment les deux hommes à communiquer. Cet homme est un juge, mais il hait le métier de juge « Juge : un métier impossible. Arrogance sur toute la ligne. Lucifer, à côté, est bien un porteur de lumière. Plus jamais juge. Il faudrait un enfer rien que pour les juges ».

Mais il y a néanmoins une sentence, une, que le petit juge prononcerait bien : « punir ceux qui abusent de leur droit, non pas seulement les transgresseurs de loi, majoritaires de nos jours, mais aussi les autres, ceux qui, tous les jours arrivent avec leur droit et – voilà l’abus de droit ! – l’exercent par pure malice, sans la moindre urgence ni raison ». Et oui, on pense là à une multitude de cas, ceux et celles qui sont toujours persuadés d’avoir leur bon droit, le droit de leur côté, ceux et celles qui vont vous tancer parce que vous n’avez pas ou pas assez respecté ce qu’ils ou elles estiment être leur plein droit. « J’ai tous mes droits » disent les enfants, et on leur pardonne, mais « J’ai tous mes droits » disent aussi de plus en plus d’adultes. C’est là la vraie révélation pour le narrateur, avec cette réalisation que, partant ainsi à l’assaut d’une vengeance qu’il estime méritée, il se perd en route car il tombe sous ces travers. Pourrait-il être un redresseur de torts ? Non. C’est un rêve encore qui le sort de là : il se trouve au milieu d’une assemblée de convives, et parmi eux il croit entrevoir la femme qu’il cherche « dans l’une des femmes, je reconnus la coupable, celle dont l’ignorance et la légèreté avaient insulté ma mère jusque dans sa tombe. Etait-ce vraiment elle ? C’était elle. J’en avais décidé ainsi […] Et soudain la boule roula, les billes roulèrent dans une toute autre direction que celle envisagée au début de cette histoire. Elle la malfaitrice, elle et tous ses semblables n’avaient rien à faire là, ni dans cette histoire ni dans aucune autre. Il n’y avait pas de place pour eux. C’était ma vengeance. Et ça suffisait comme vengeance. C’était, c’est une vengeance suffisante. Vengeance cela l’aura suffisamment été, amen. Non pas l’épée d’acier. Mais l’autre, la deuxième ».

Ce récit est ainsi une sorte de parabole. Il dit que le désir de vengeance peut se dissoudre comme une illusion. Cette œuvre de Handke m’est apparue finalement comme ce qu’elle est probablement : un récit de rêve. Nous faisons souvent des rêves étranges… et quand nous nous en souvenons le matin, en les analysant, nous faisons parfois ce genre de découverte, nous étions dans le rêve plus éloquents que nous ne le sommes habituellement à l’état éveillé. Des jeux de signifiant nous conduisent à leur interprétation.

Mais nous n’avons jamais le talent de Handke pour en faire un tel récit littéraire.

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Tàr et la division du moi qu’il provoque

Il y a longtemps que je n’ai vu film aussi puissant, conduisant à une réflexion si riche, film avec des personnages si complexes, au rôle principal tenu par une actrice aussi proche de son personnage, s’exprimant de façon si naturelle, mis en scène avec une telle rigueur, où chaque détail compte autant, même si nous ne réalisons pas toujours dans l’immédiat, pauvres spectateurs que nous sommes, quel peut bien être sa signification.

Film enthousiasmant qui nous ramène aux émotions que nous éprouvions autrefois face à un Bergman ou un Visconti, Tàr, puisque tel est son titre, dû au réalisateur américain Todd Field, nous plonge dans un abyme de réflexion sur la destinée de l’art (ici la musique) à notre époque contemporaine, sur le rôle des réseaux sociaux, l’évolution des mentalités à l’heure du présumé « wokisme » et les structures du pouvoir, qui ne sont pas toujours celles du pouvoir politique, ni même celles des hommes puisqu’il s’agit ici d’une femme (mais dont les féministes diront à juste titre qu’elle s’est d’elle-même imprégnée de l’idéologie du patriarcat), car pouvant être liées aux causes en apparence les plus nobles : la beauté par exemple, voire même puisque l’héroïne s’y réfère souvent, le sens du divin (« elle va encore nous faire le coup du divin » murmure sa jeune assistante, écoutant une énième fois l’un de ses cours donnés à l’académie Julliard). Tous ces éléments se mêlent et se recoupent. Qui est Lydia Tàr ? Une cheffe d’orchestre géniale dotée de connaissances musicales exceptionnelles, qui donne des symphonies de Mahler l’interprétation la plus magistrale de son temps. Et Cate Blanchett, éblouissante actrice, qui s’est, parait-il, préparée deux ans pour un tel rôle, sait rendre d’une manière formidable la force d’exécution, l’énergie de la musicienne, et bien sûr sa sensibilité musicale.

C’est la 5 qui est jouée souvent ici et nous sommes transportés à l’intérieur même de l’orchestre pour en ressentir toutes les subtilités. S’il fallait décomposer le chef d’œuvre cinématographique, nous dirions qu’avant d’entrer dans l’action, il repose un long moment sur un véritable enseignement magistral de ce qu’est la musique, et en particulier celle de Mahler. Après le générique, ici projeté en début de film, ce qui, déjà, n’est pas banal (après une courte séquence énigmatique qui nous montre une interaction via smartphone entre des personnes qui nous demeureront inconnues mais qui porte sur la personne de Lydia Tàr, ici filmée, espionnée, commentée à coup de textos), après aussi, une séquence toute noire pendant laquelle on entend chanter une membre d’une communauté amazonienne, une longue séquence nous présente Lydia dialoguant avec un journaliste meneur de jeu au cours d’une rencontre avec le public dans un grand auditorium. La discussion avance lentement, avec des à-coups, des accélérations soudaines, des surprises, des oh ! des ah ! d’admiration, et des rires aussi. Le journaliste pose des questions assez intimes, portant sur son sentiment de la musique, auxquelles elle répond avec précision et une apparente immense sincérité. Joue-t-elle la comédie ? Nul ne peut savoir. Le passage qui est peut-être déjà clé est celui où elle analyse son art comme manière de dompter le temps, sa main droite sculptant le temps qui passe pendant que la gauche dicte aux exécutants ce qu’ils doivent faire, et à certains moments dit-elle, sa main droite reste en l’air, immobilisée : elle éprouve alors la jouissance d’avoir arrêté le temps.

Jouissance bien sûr le mot n’est pas trop fort. Car sûrement c’est la musique qui lui en apporte le maximum, et en cela elle n’est guère originale : qui, connaissant un musicien ou une musicienne, n’en a pas reçu la confidence ? Une jouissance que les non-musiciens ne peuvent pas connaître, ce qui les met à jamais en retrait du monde de la musique, et donc, pour certains en tout cas, perclus de jalousie, et une jouissance à laquelle veulent atteindre les musiciens débutants et que veulent garder ceux qui déclinent et qui, alors, est à l’origine de coup bas et de signes de perversion. Nous en étions déjà là dans le film de Haneke, La Pianiste, avec Isabelle Huppert…

Ici, la jouissance dérape en ivresse du pouvoir. Lydia jouit bien sûr de son paraître, au restaurant chic avec son ancien maître, Andris Davis (belle leçon sur le plagiat, qui serait partout et tout le temps, Beethoven lui-même se nourrissant de la 40ème symphonie de Mozart), son alter ego Eliott Kaplan (en même temps chargé de réunir des financements auprès d’un fond privé), aussi bien qu’auprès des multiples jeunes femmes qui l’abordent en l’admirant. Mais le film nous laisse très vite entrevoir des failles, des angles morts, des souffrances, des malheurs. Nous ne saurons rien de son histoire, tout juste, vers la fin, que ceux qui l’ont connue jeune l’appelaient d’un autre prénom (Linda) et qu’elle venait d’un quartier pauvre (souffre-t-elle de ce fameux syndrome du transfuge de classe?). Nous savons bien sûr qu’elle est mariée à une autre femme (violoniste à la Philharmonique de Berlin) et qu’elles ont adopté toutes deux une petite fille originaire d’un pays du Sud. Tout cela pourrait donc bien se passer, mais cela se passe mal.

La narration elle-même a ses mystères qui ne seront jamais éclaircies. Présences insolites. Indices de passages dans sa maison qui laissent une marque étrange sorte de schéma de broderie que Lydia retrouve sur la couverture d’un livre qu’elle a reçu et qu’elle jette avec horreur. Si l’autrice est Vita Sackville-West, connue pour ses liaisons amoureuses avec des femmes (dont Virginia Woolf) ce n’est certainement pas un hasard. Que veut-on lui dire ainsi ? Au début du film dans un avion, une main essaie de mélanger les lettres de Krysta Taylor (une admiratrice qui va se suicider probablement par désespoir amoureux) en dessinant un diagramme de flèches. Plus tard le même jeu réapparaît, c’est la jeune Francesca qui s’y livre, avec Tar on Tar (titre du livre que s’apprête à faire paraître la grande cheffe) devenant Rat on Rat… Tous ces signes dessinent un univers angoissé / angoissant où la persécution agit sans clairement montrer son origine.

La plupart des critiques de ce film font un procès à charge de la cheffe d’orchestre. Lydia Tàr serait monstrueuse. Elle l’est sans doute un peu en effet. Mais comment éviter l’enchaînement des catastrophes quand la mécanique se met en marche, quand l’artiste est tellement admirée qu’elle peut utiliser son pouvoir pour mettre certaines de ses étudiantes sous emprise (on apprend qu’une jeune admiratrice s’est suicidée), quand son soucis de perfection la pousse à vouloir changer certains rouages nécessaires de la Philharmonique ?

Les détracteurs demanderont : son soucis de perfection ou… son plaisir personnel ? La jeune Olga à qui elle veut donner le rôle de soliste dans le Concerto d’Elgar (contrairement à l’usage qui voudrait qu’en hérite la violoncelliste la plus titrée de l’orchestre et non pas la plus jeune – même pas encore titularisée) a-t-elle sa faveur parce qu’elle est convaincue de son talent exceptionnel, ou parce qu’elle en tombe amoureuse ? Un fin minois, une manière d’aguicher, de jolies bottes… ou bien un coup d’archer génial ? Le réalisateur ne nous aide pas à trancher : lui n’est ni à charge ni à décharge vis-à-vis de son personnage – et c’est cela qui fait de ce film un film unique, atteignant les sommets de l’authenticité et de la vie. Il en va de même avec son assistante (jouée par Noémie Merlant) à qui elle aimerait bien donner la place de cheffe d’orchestre en second, occupée par un homme déclinant, sorte de mémoire de l’orchestre, mais Lydia se prend les pieds dans le tapis, elle est plutôt gauche question manigances, elle s’y prend si mal pour pousser le malheureux vers la sortie qu’elle est obligée de renoncer à son projet et de nommer un autre, qui lui est complètement indifférent… provoquant évidemment le courroux et la haine de la jeune italienne.

Finalement, elle trébuche, elle est assaillie par des voix, des bruits parasites, partie à la recherche des origines de certains d’entre eux, elle tombe sous les coups d’un agresseur qui la blesse au visage. Appelée par une voisine démente, elle doit participer au sauvetage de la mère de celle-ci, grabataire et mourante.

Comment donc, à un certain moment, ne peut-on pas aussi prendre sa défense ? L’identifier aussi comme victime ? Le pouvoir, quand il est convoité et exercé par des êtres qui n’y sont pas préparés, se retourne contre eux. Elle n’a certainement aucune chance contre les avocats qui viennent lui parler de son rôle supposé dans le suicide de Krysta Taylor. Nul doute que tout se retournera contre elle, y compris les phrases qu’elle a utilisées face à un étudiant noir transgenre qui lui avait déclaré ne pas aimer Bach à cause de sa misogynie (prouvée, selon lui, par le nombre de ses enfants), cela l’avait mise hors d’elle… elle ne devait pas, elle n’aurait pas du. Voilà maintenant qu’elle est accusée de tous les maux, racisme, transphobie et que les réseaux sociaux se déchaînent. Todd Field, dans une interview, a dit qu’il avait souhaité faire un film mettant en scène un personnage « qui rêvait de devenir quelqu’un et s’était juré enfant d’y parvenir par ses propres moyens. Mais quand il y parvient, son rêve se transforme en un cauchemar ». Il dit aussi que Lydia Tàr « se fait la championne de règles qu’elle ne respecte pas elle-même, avec ce qui semble être une absence totale de conscience de soi. » Certes, mais à mon avis là n’est pas l’essentiel. Dans une figure ambiguë qui conjugue à ce point le génie et le maléfice, il ne faut pas passer sous silence le premier, faire comme si cela avait été naturel et facile d’arriver à un sommet.

Je ne sais pas d’où me vient ma propension à prendre la défense de personnages comme Lydia, autrement dit celle de « génies » dont il est avéré parfois qu’ils se sont « mal » comportés dans leur existence quotidienne, propension un peu honteuse car évidemment rien ne saurait excuser les manquements, les négligences ni les abus de pouvoir, même pas le soi-disant « génie ». Et pourtant, je dois confesser que, sortant du cinéma, je ressentais un moi qui s’exprimait en faveur de Lydia. Je voyais dans la scène finale, celle que je ne dévoilerai pas pour ne pas « spoiler » le spectateur, le constat horrifié de ce qui peut arriver à notre culture si nous ne protégeons pas les talents et surtout les génies du passé (Bach, mais aussi Mahler, Elgar…) alors que certains critiques n’y voient qu’une nouvelle possibilité « d’enfoncer » le personnage joué par Cate Blanchett.

Je crois que nous avons tous en nous un moi idéal et un moi social. Les deux peuvent être, sont, en conflit. Le premier soutient le génie, le beau, la littérature envers et contre tout. Le second les relativise et leur subordonne le besoin d’harmonie sociale. N’en faites pas trop, ne soyez pas trop génial.e si vous ne voulez pas déchaîner des conflits, des haines, des rancunes qui peuvent se justifier par les autorisations que vous risquez de vous donner en arguant de votre particularité. Ce film rencontre les débats quasi permanents qui parcourent l’espace médiatique et que l’on résume souvent dans la question : peut-on séparer l’homme ou la femme de l’artiste ? Admirer l’artiste tout en condamnant la personne, ou au contraire condamner les deux si la personne a eu, comme l’on dit aujourd’hui, des « comportements inappropriés ». La question vient à la cadence d’une rengaine, la pensée correcte va dans le sens de la seconde position : on ne saurait faire de distinction entre l’artiste et l’auteur.e.

Ne faudrait-il pas plutôt admettre que cette question est mal posée et que la dichotomie pertinente n’est pas du côté de la cible (laquelle est, bien sûr, d’un seul bloc en tant que personne empirique) mais plutôt du côté de celui ou celle qui perçoit, entre ce fameux moi idéal et son moi social. Peut-on les identifier ? Je crains que la réponse ne soit négative. Il faut accepter qu’ils soient en conflit permanent. Une faille nous sépare en deux, et elle se réveille chaque fois que nous avons à trancher un tel dilemme. Nous continuerons d’admirer Bach même si… nous continuerons d’admirer Gauguin même si… etc. etc.

Mon autre question sera de savoir d’où vient ce « moi idéal », car le moi social, ça, on n’ignore rien de lui, il est issu de nos interactions, de ce que nous apprenons au cours de notre vie qui soit susceptible de nous éviter des ennuis, d’amener autour de nous paix et harmonie sociale. Mais le moi idéal ? Probablement des premiers contacts que nous avons eus avec des choses qui nous ont paru vraiment belles, auxquelles nous aspirions vraiment – je n’ose utiliser le terme de transcendance – que peut-être dans notre vie nous n’avons jamais pu atteindre, mais qui sont telles alors que, si nous n’avons pu les atteindre, du moins avons-nous pu les approcher au travers de l’expérience des autres. Alors, nous nous sommes mis à admirer, nous avons été sensibles à la poésie. Nous avons lu de Baudelaire, l’Albatros. Et cela nous a fait comprendre que le génie était fragile, ou bien peut-être, comme l’écrit Walter Benjamin dans ses thèses sur l’histoire, qu’il était associé à une part de barbarie.

Notre moi social peut toutefois dans certains cas devenir le plus fort, au point d’arriver à faire disparaître à nos yeux les atouts d’une œuvre dont notre moi idéal aurait peut-être pu se nourrir. J’ai ressenti cela avec Céline bien entendu, ou avec Sade, qui n’ont jamais réussi à me faire oublier, pour l’un, l’attitude de délateur antisémite, pour l’autre sa cruauté érigée en jouissance.

Toute grande œuvre nous psychanalyse (là est sa grandeur) au sens où elle met le doigt sur notre division. Le film Tàr, de Todd Field, en ce sens, pour moi, est une très grande œuvre.

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Une journée à Paris : d’Esther Duflo à Lucie Geffré

Un 26 janvier à Paris. Juste un aller-retour dans le but de rencontrer une peintre que j’admire beaucoup à l’occasion du vernissage de l’exposition qu’elle présente dans une minuscule galerie de la rue des Saints-Pères. L’événement a lieu à 18h. L’artiste s’appelle Lucie Geffré j’en ai déjà parlé sur ce blog – et la galerie, Lou Carter Gallery. Au 16. Au fond d’une cour pavée.

C’est un jour gris, il bruine, on devine à peine le bout des avenues, les tours, Eiffel, Montparnasse, n’ont pas de sommet et les réverbères allumés après 17h émettent une lueur troublée par la pluie fine. Le froid par instant glacial s’immisce sous les vêtements qu’on a cru plus chauds qu’ils ne sont en réalité, heureusement ma veste, qui est une sorte de veste de ski – elle a une doublure amovible, faite d’une matière synthétique argentée qui ressemble à une couverture de survie – a une capuche. Je n’ai presque rien sur moi. Un sac à dos en plastique noir, qui contient une trousse, un pyjama que je n’utiliserai pas car je pourrai rentrer le soir chez moi par le dernier train. Un livre. Non deux. Des fois que je change d’avis dans le train au moment de me mettre à lire. Mes thèmes actuels : Walter Benjamin – un drôle de roman écrit par un romancier italien qui passe en revue tout ce que l’entre deux-guerres a connu de philosophes, d’écrivains et d’artistes, on y croise Picasso et Kokoschka, Marc Bloch et Ernst Auerbach, Céline et Tzara, ce livre m’a été offert par mon ami Jean – et la construction de l’identité masculine, au travers du livre que j’ai découvert d’une auteure que je ne connaissais pas, qui s’avère pourtant célèbre dans le monde anglo-saxon : Bell Hooks. La volonté de changer. Est-ce que cela s’adresse à moi ? Je crois avoir changé déjà depuis longtemps, ou bien peut-être n’y avait-il pas de nécessité de changer, j’étais déjà comme ça, je veux dire plutôt attentif avec les femmes, respectueux, aimant. Mais on ne sait jamais. On peut toujours faire mieux. Etre mieux. C’est être surtout qui compte. Un être toujours en devenir, et donc bien sûr, toujours regardant en arrière vers un passé qui pourrait mieux éclairer l’avenir. D’ailleurs, Benjamin ne le dit-il pas, dans une lettre adressée à Max Horkheimer – du moins si l’on en croit Michele Mari – « Crois-moi, Max, aujourd’hui notre tâche est de se souvenir et de retrouver, et elle le sera encore plus demain pour nos petits-enfants : parce qu’il y a des moments où être dans l’avenir signifie être dans le passé contre le présent ; et parce que les ruines et les épaves se dressent, doivent se dresser comme des barricades révolutionnaires contre l’accélération infernale de la modernité ». Cette recherche d’un passé proche, du re-souvenir, me conduit rue de la Montagne Sainte-Geneviève, là où, pendant plusieurs années de ma vie (ma vie active, comme on dit, comme si désormais elle ne devait plus être que condamnée à regarder les nuages défiler), j’ai élu domicile plusieurs nuits par semaine… C’était un petit hôtel qui ne payait pas de mine, immeuble branlant tout en minceur avec un escalier aux marches inégales qui semblait conduire le visiteur jusqu’à un septième ciel presque assuré, on pouvait y avoir une chambre à soixante euros si l’on se contentait de la douche collective – pour laquelle, soit dit en passant, il fallait payer quand même un petit supplément, mais que souvent on oubliait de vous réclamer. L’immeuble branlant a depuis été remplacé par un édifice ronflant… Dorures sur la vitrine, fausse lanterne et fenêtres agrandies, le prix de la chambre est passé à… cinq cents euros. J’ai descendu la rue, ce qui n’est pas métaphorique car elle est bel et bien en pente, un vrai chemin de montagne, quoi. Puisque c’est la Montagne Sainte-Geneviève. Et je suis passé devant la vitrine toujours là du Centre culturel Alexandre Soljénitsyne, siège des Editeurs Réunis, étiqueté « haut-lieu de la dissidence russe depuis 1925 » et premier éditeur de l’Archipel du Goulag (sur le site : « C’est l’écrivain soviétique et dissident qui a contacté notre maison d’édition pour préparer l’édition de l’Archipel du Goulag dans le plus grand secret, l’auteur se sachant espionné par les autorités soviétiques »). Sur la porte, ils avaient affiché un texte portant sur leur position dans le conflit ukrainien, reproduisant une citation du grand écrivain qui, dès 1981, prévoyait un conflit entre les deux états, mais déclarait qu’il n’y prendrait jamais part et empêcherait ses enfants et petits-enfants d’y prendre part, refusant par avance toute conscription.

“Dans le sentiment de mon cœur, il n’y a pas de place pour un conflit russo-ukrainien et si, Dieu nous en préserve, nous arrivons à cette extrémité, je peux dire : jamais, en aucune circonstance, je n’irai moi-même participer à un affrontement russo-ukrainien, ni ne laisserai mes fils y prendre part, quels que soient les efforts déployés par des têtes démentes pour nous y entraîner.” (Lettre d’avril 1981, en réponse à une invitation à une conférence sur les relations russo-ukrainiennes à Toronto)

des têtes démentes il disait. Car oui, c’est bien de cela qu’il s’agit.

Arrivé au bas de la rue, comme c’était midi, il était l’heure de prendre un plat du jour au Village Ronsard, seul restaurant et café au prix raisonnable, avec sa patronne (ou gérante) que je reconnais car elle n’a pas changé depuis ce temps…

En début d’après-midi, comme il me fallait bien occuper le temps avant l’heure du vernissage, je me suis livré à un de mes plaisirs, qui est d’aller écouter une conférence au Collège de France. Je suis tout le contraire d’un écolier buissonnier : j’adore l’école. Je ne fais pas l’école buissonnière : j’en redemande. Là encore, le goût du passé : retrouver l’atmosphère studieuse des amphis. C’est ce que je voudrais éprouver chaque jour si j’habitais Paris. Je reproche infiniment à nos institutions de ne pas vouloir se décentraliser. Ah ! Si le Collège de France acceptait d’ouvrir des annexes dans quelques grandes villes, à Lyon, à Bordeaux ou à Nantes et d’y envoyer quelques un.e.s de ses brillant.e.s professeur.e.s ! Il y a une quinzaine de jours, C. et moi étions à Paris et en avions profité pour écouter un cours de Benoît Peeters, titulaire actuel de la chaire de création artistique et parlant de la poétique de la Bande Dessinée (cours sur la lettre dans la BD), le cours était suivi d’une conférence extraordinaire de Pierre Lévy-Soussan sur la BD d’Art Spiegelman Breakdowns, la BD d’avant Maus, mais où déjà, le célèbre auteur américain met en place les structures de l’exploration de sa propre histoire. En ce début d’après-midi, c’est l’économiste Esther Duflo qui faisait un cours sur la lutte contre la pauvreté, plus spécifiquement sur la protection sociale. On y apprenait beaucoup de choses, notamment l’existence de nombreux programmes de par le monde destinés à éviter aux plus démunis de tomber dans les « trappes à pauvreté » (ces trous noirs d’où l’on ne sort jamais) et que ces programmes reposent sur des aides ciblées permettant aux plus pauvres de sortir de leur situation grâce à des dons en nature (une vache, une machine à coudre, quelques poules…), on y apprenait aussi que le revenu minimum universel est une bonne solution s’il s’accompagne d’un ciblage, que les aides « étiquetées » (celles que l’on associe à une finalité mais sans obligation, par exemple éducation ou santé) valent toujours mieux que les aides « conditionnelles » (qui subordonnent l’aide à un engagement à l’utiliser dans un cadre précis) etc. bref, toutes informations encourageantes dont il semble souvent que nous ne soyons pas mis au courant par une presse surtout avide de dénoncer scandales et corruption. Sortant à 16h, il me restait encore du temps à flâner dans les librairies, et lire un moment devant un chocolat chaud au café de l’Ecritoire, place de la Sorbonne, là où je rencontrais autrefois des collègues dont j’admirais le travail philosophique (Jocelyn Benoist, Mathieu Marion, Pascal Engel…). Et je suis parti rue des Saints-Pères en imaginant croiser les ombres de Jean-Paul Sartre, de Simone de Beauvoir ou de Marguerite Duras…

Cette galerie était décidément très petite, un recoin au fond d’une cour, le pavé luisant éclairait à peine l’entrée près de laquelle l’artiste accueillait les visiteurs. Une fois la porte franchie, murs noirs, canapé recouvert de soie, lampes éclairant les extraordinaires portraits exécutés par Lucie, d’un format gigantesque. C’est là que j’ai pensé qu’il y avait place pour un art conforme aux suggestions de Walter Benjamin : où être dans l’avenir signifie être dans le passé contre le présent. Alors que les galeries avoisinantes exposent des œuvres soi-disant du futur, clinquantes et criardes de plastique et de chrome, ce qui paraît se mouler dans le conformisme d’un art contemporain commercial, Lucie Geffré pratique une peinture où passé et futur se rencontrent en une vraie conflagration. Un visiteur très digne qui se trouvait là, et se révélait être l’oncle de Lucie, disait qu’il y avait du Goya chez elle, et cela était vrai. Il est probable que la peintre, qui vit en Espagne, a passé beaucoup d’heures au musée du Prado, contemplant tour à tour Goya et Vélasquez, car ces éclairs fulgurants dans les regards, ces fonds gris, ces soudaines lueurs de rouge carmin, qui nous rappellent-ils si ce ne sont ces grands ancêtres ? Et derrière eux, encore : le Caravage. Lucie Geffré a érigé en équivalent des guerriers, des paysans et des saintes personnes qui animent les toiles du grand Merisi, sa petite fille allongée vêtue de bleu. On reconnaît dans ces pieds et ces mains le trait et la force du peintre vagabond qui bouleversait l’art de son époque. En même temps, la peinture moderne est passée par là, de Manet à Kokoschka, avec leurs outrances et leurs couleurs vives, et la peintre Lucie Geffré exprime aussi cela. Ces bleus d’azur, ces rouges carmins ou magenta donnent à ses peintures en principe muettes des accents de fantastique. Dans les œuvres précédentes, on a souvent souligné l’intimisme des natures mortes et des personnages (parfois alités), mais aujourd’hui ce qui me saute aux yeux c’est plutôt l’audace qu’il faut pour se lancer là-dedans, sur des formats si grands, avec tant de couleurs et avec le pari parfois d’étaler de si grandes plages avec presque rien, contrastant avec les dessins tourmentés ou les lignes attendries, sidérantes de beauté, où l’œil se repose. En sortant de cette exposition, je reste ébranlé. J’ai la confirmation que Lucie Geffré est une des plus grand.e.s artistes contemporain.e.s.

Caravage et Geffré

Quelques mots avec son oncle… chez qui l’évocation du nom de Grenoble suscite des souvenirs de Stendhal. Puis retour sous la pluie. Gare de Lyon. TGV. TER. Lyon 22h16.

PS: une autre exposition Lucie Geffré a lieu en ce moment, venant d’ouvrir le samedi 28 (malheureusement je ne pouvais pas être au vernissage), à la galerie Cécile Dufay, Village Suisse, n° 27.
78 avenue de Suffren.

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Benjamin, problèmes de classes, problèmes de genres

Suite aux réflexions sur Walter Benjamin entamées il y a deux semaines. Nous en venons à la question du prolétariat. Comment éviter que « l’histoire », celle que l’on nous raconte, soit uniquement celle des vainqueurs ? En faisant en sorte que les nœuds qui articulent cette connaissance soient repérés à partir des moments (que l’on qualifie alors de « révolutionnaires ») où, par intermittence, les opprimés ont pris le dessus sur les oppresseurs. La référence au prolétariat, faite en maints passages des thèses sur l’histoire, peut sembler autonome par rapport à la vision de l’histoire basée sur l’intervention rétroactive d’un Sujet (qu’ailleurs, Badiou caractérisera comme fidélité : sera événement ce qui provoque effet de fidélité, on sait l’attention que porte le philosophe à l’amour dans la vie individuelle). Il est difficile d’imaginer ce que Benjamin aurait pu penser s’il avait vécu plus longtemps, il s’est suicidé en 1940 à Port-Bou, donc bien avant que n’interviennent de multiples événements de l’histoire contemporaine, dont en particulier les révélations sur le Goulag, les révoltes ouvrières dans les pays communistes, la Révolution Culturelle en Chine et la chute du mur de Berlin… tous événements qui ont brouillé notre perception de ce que devait être le rôle déterminant du prolétariat dans l’histoire (car le régime de Staline, puis celui de Mao, c’était bien au nom dudit prolétariat qu’il s’exerçait). Chez Benjamin, comme pour tous les marxistes de son temps, le rôle du prolétariat s’expliquait parce qu’il représentait la masse des plus opprimés des opprimés. Or, sauf à donner au terme une signification structurelle (définir le prolétariat comme étant précisément, à tout moment de l’histoire, la couche sociale la plus opprimée, indépendamment des définitions économistes données par Marx), on ne voit plus aujourd’hui, dans son ensemble, « la classe ouvrière » comme celle des plus opprimés des opprimés. La culture ouvrière s’est progressivement plus ou moins dissoute, réduite qu’elle a été par les instruments de la domination idéologique bourgeoise et capitaliste (la télévision principalement, qui l’a entraînée de Guy Lux en Cyril Hanouna). Reste en ce siècle l’essor des femmes et des racisés. C’est à eux ou elles qu’il faudrait peut-être appliquer ce que Walter Benjamin dit du prolétariat. « L’artisan de la connaissance historique est, à l’exclusion de tout autre, la classe opprimée qui lutte ». N’est-ce pas une vraie révolution, en un sens que n’aurait pas désavoué Benjamin, que celle portée notamment par les premières(*) ? J’en voudrais pour preuve (en apparence anecdotique) l’émission La Grande Librairie du 4 janvier, où trois femmes étaient présentes : Camille Froidevaux-Mettrie, Véronique Ovaldé, Marie-Hélène Lafon, pour un seul homme, Philippe Besson. Elles m’ont semblé témoigner de cette « révolution » par le fait qu’elles se plaçaient délibérément de « l’autre côté de la barrière » pour ainsi dire, faisant comme si on était déjà dans l’accompli : on ne « lutte » plus pour une libération à venir, cette libération est déjà là (bien qu’il reste beaucoup à faire, j’en suis d’accord, mais contrairement à une image naïve, une révolution n’est pas instantanée : elle se continue dans le temps et possède de nombreuses secousses et soubresauts qui finiront par la rendre définitive). Au cours d’un échange, quasiment en aparté, l’une disait : les lecteurs, en vérité les lectrices puisqu’il n’y a en réalité que les femmes qui lisent, et elle ajoutait : et il n’y a que les femmes qui écrivent. Certes elle exagérait : il existe encore quelques écrivains masculins dignes de notre admiration (Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz entre autres, et puis aussi bien sûr Le Clézio et Modiano. Et Handke etc. etc.), mais il est vrai que beaucoup de femmes écrivent, même si elles ne cherchent pas forcément à être publiées, elles écrivent des lettres, un journal voire… des blogs. Les dames de La Grande Librairie convenaient qu’elles avaient eu pour modèles des hommes écrivains, mais n’était-ce pas, disaient -elles, parce que seuls les hommes avaient eu, dans le passé, le pouvoir d’être édités ? Ce qui a conduit à ces situations qui seraient drôles si elles n’étaient pitoyables où finalement elles disaient en connaître plus sur les problèmes d’impuissance masculine que sur la ménopause ou les premières règles des femmes (elles avaient toutes lu Philip Roth). On relève souvent le fait qu’aujourd’hui, toutes les activités culturelles (réunions littéraires, cours des Beaux-Arts, stages de peinture…) sont presque entièrement remplies par des publics féminins. Il a été dit avec un peu de mépris que c’était parce que les femmes « avaient besoin d’évasion » (!), alors qu’il s’agit d’autre chose, signe de cette révolution : d’espaces de liberté nouvellement conquis où les femmes manifestent une révolte contre une situation antérieure de contrainte et d’empêchement. Ce sont là des territoires d’émancipation. Alors que les hommes, eux, privés de ce moment historique, en sont réduits, pour beaucoup d’entre eux, à se morfondre, ou à se contenter de suivre de piteux matches sur écrans de chaînes cryptées. C’est qu’ils ne voient pas, souvent, ce qu’eux-mêmes pourraient tirer comme bénéfice de cette révolution féministe (je reviendrai là-dessus).

Les marxistes orthodoxes peuvent répondre que nous allons vite en besogne, que quand bien même il y aurait une révolution féministe, le sort de la partie la plus exploitée du prolétariat n’en serait pas amélioré. Je ne sais pas, là encore, ce qu’en aurait pensé Benjamin qui n’avait peut-être pas une vision claire des luttes de genre, ce n’était tout simplement pas de son temps, ou du moins cela demeurait caché du point de vue où il se trouvait et où se trouvaient bon nombre des théoriciens et philosophes du siècle passé (la philosophie et la théorie politique étaient choses d’homme), en revanche je vois assez bien ce qu’en disait ce penseur plus récent dont j’ai fait état il n’y a pas si longtemps sur ce blog, David Graeber, qui, lui aussi, a essayé de transformer notre vision de l’histoire et s’est en particulier penché sur la théorie de l’idéologie. Le sort du prolétariat est lié aux questions de genre plus qu’on ne croit. Graeber reproche aux marxistes orthodoxes ce que déjà Althusser et d’autres leur reprochaient, à savoir qu’on ne pouvait se contenter, dans l’analyse de l’histoire, des seules infrastructures matérielles, et de considérer le reste comme des superstructures dont le rôle était juste de maintenir l’ordre (Eglise, armée, institutions juridiques). Il fait remarquer que le problème « de ces méthodes de contrôle idéologique », c’est… qu’elles ne fonctionnent généralement pas très bien ! Plus efficaces sont, notamment dans le système capitaliste, les méthodes qui font appel aux valeurs de la sphère domestique, « lesquelles s’enracinent évidemment dans des formes d’inégalité beaucoup plus fondamentales et dans des formes de distorsion idéologique bien plus efficaces – de toute évidence, celles de genre ». (p. 142 de La fausse monnaie de nos rêves). Ce qu’on verrait alors sous la division de la société en prolétariat / bourgeoisie, en filigrane et plus fondamentalement, serait l’opposition des genres. Sans doute l’appel à changer notre conception du masculin, que contient en elle la révolution féministe, sera-t-il de nature à introduire un élément de subversion plus profond dans les rapports de classe que ne le ferait un appel à la guerre sociale.

Il semble en tout cas possible de relire l’histoire au travers de l’opposition des genres : il y a sens à dire en effet que, de même que l’histoire dite « universelle » n’a été – comme le dit Benjamin dans ses thèses sur l’histoire – tout compte fait, que celle des vainqueurs (il voulait dire les classes dominantes), elle a été peut-être et surtout celle des hommes, comme le disait aussi l’historienne Michèle Perrot dans une autre émission de La Grande Librairie, ce 11 janvier, et qu’il serait temps de la voir sous l’angle des femmes, ainsi que le fait la superbe bande dessinée de François Bourgeon sur la Commune de Paris (Le Sang des Cerises, volume 2) (la Commune vue au travers des femmes plus que des hommes).

(*) les seconds demanderaient un développement spécial sur lequel je ne me sens pas compétent.

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Paris, une affaire de siècle

Pour suivre dans la veine précédente, symbolisée par la personne de Walter Benjamin, il est bon d’explorer Paris pendant quelques jours passés à arpenter ses rues, allant d’une exposition à l’autre ou bien, le soir, allant dans un théâtre. Benjamin s’est, on le sait, beaucoup promené dans Paris, et en a même conçu un livre important sur les passages parisiens (Paris, capitale du XIXème siècle – le livre des passages). Dans les Ecrits évoqués la semaine dernière, il loue Baudelaire d’avoir, dans ses Tableaux parisiens, écrit sur la capitale des pages prémonitoires : Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville / Change plus vite, hélas ! Que le cœur d’un mortel). Il voulait dire par là, bien entendu, que la ville qu’il voyait n’existait déjà plus, qu’il ne servait à rien donc de la peindre, tout au plus devait-on prévoir ce qu’elle serait pour les lecteurs de demain, d’où l’accent mis sur les foules, qui pouvait paraître exagéré à l’époque, et dont maintenant, nous sentons à quel point il était justifié (La rue assourdissante autour de moi hurlait). En intitulant son livre « Paris, capitale du XIXème siècle », Benjamin semblait aussi prévoir que pour l’éternité, la ville allait rester cela : la capitale d’un siècle déterminé et il est vrai qu’à nous y promener, nous n’arrêtons pas de penser à ces époques vibrantes de chevaux tirant des voitures, de cris des vendeurs des halles et de frissons causés par des beautés à peine entrevues, mais surtout aussi par des spectacles de la misère ambiante. Je ne crois pas que Baudelaire ait pu évoquer le métro parisien, qu’est-ce que cela aurait été s’il avait pu le faire ! Si les chevaux ont été remplacés par les bus, on ne se lasse pas des bruits de chuintement lâchés par ceux-ci quand ils se garent près d’un arrêt. Et pourtant, ils n’ont plus de plateforme arrière comme au temps de Queneau et de Zazie, ce qui est triste. Paris s’adapte au XXIème siècle, mais en douceur. Ce sont les bâtiments du XIXème qui structurent encore l’ensemble, à cause de Haussmann, ainsi la Gare d’Orsay à propos de quoi Sophie Calle fit, l’an dernier, une exposition qui se trouvait à cheval sur le passé et le futur (se demandant ce qu’un ethnologue de l’avenir allait bien pouvoir dire de ces objets multiples qui pouvaient faire le quotidien d’un hôtel proche d’une gare), ou bien les grands théâtres, Odéon compris (reconstruit en 1819), et évidemment les Grands Magasins (Les yeux rencontrés au coin d’un bazar/ A quoi rêvaient-ils ces grands yeux bizarres / Ah / Paris palpite après qu’il a plu / Plaira-t-il encore autant qu’il a plu / Dans l’eau du ruisseau des bouquets de fleurs / S’en vont effeuillant toutes les couleurs / Je verrai toujours la / Chaussée d’Antin / Ses trottoirs de/ Parme au pied des putains – mais là ce n’est déjà plus Baudelaire, c’est Aragon, n’y a-t-il pas un rapport entre ces deux dandys ?).

Long préambule pour quatre jours passés à Paris. Le premier, à vrai dire, nous propulsait loin du XIXème pour une fois, du moins en apparence, car le Jardin d’Acclimatation, auprès de quoi s’est construite la Fondation Louis Vuitton, en est lui, tout imprégné. De même que Claude Monet. Force d’un siècle qui apparaît comme ayant tout prévu des continuations de l’art, puisque le grand peintre des Nymphéas annonce la virtuosité abstraite de Joan Mitchell, peintre représentative du XXème s’il en est. Et qui pourtant elle-même revendique son enracinement dans le siècle d’avant : Monet bien sûr, mais aussi Cézanne et van Gogh. Bel hommage qu’elle rend au peintre à l’oreille coupée en transposant dans l’univers abstrait la toile des blés survolés de corbeaux qu’Artaud indiquait comme étant la dernière de van Gogh. Dans l’histoire de l’art, les flux s’entremêlent, il y a continuité, beau hasard qui fait que Joan soit née un an avant la mort de Monet, comme s’il fallait poursuivre une œuvre inachevée, les bouddhistes verraient là peut-être un exemple de réincarnation. En tout cas, lorsqu’on voit au loin le triptyque de l’agapanthe se profiler entre deux Mitchell qui l’encadrent comme deux volets, on croit vraiment en une continuité. Différence toutefois, là où le peintre français se limite à l’exploration de la vision, à comprendre comment l’eau des étangs, les herbes aquatiques et les fleurs des nymphéas peuvent venir impressionner notre rétine, l’artiste américaine se détache progressivement de cette obsession pour se rapprocher de la musique. Dans certaines grandes toiles, les touches de couleurs s’égrènent comme des collections de notes rapprochées, souvent dans des teintes froides (sonorités cristallines) puis tout à coup chaudes et lumineuses. Alors que Monet scrute son jardin, Mitchell déclare dans l’une de ses interviews fermer les fenêtres pour peindre car ce qu’elle veut montrer c’est le sentiment que lui inspire le paysage et non le paysage lui-même puisque aucun peintre jamais ne le fera aussi beau qu’il n’est dans la réalité. On ressort de là ébloui, même si le « grand vaisseau » planté par Frank Gehry nous laisse un peu sceptiques quant à son architecture, on y verrait plutôt un dinosaure géant sorti de derrière les grand arbres du Bois de Boulogne.

Et la nuit enrobe doucement ces lumières et ces éclats qui viennent des tours de la Défense.

Le soir : La Cerisaie, à la Comédie Française, mise en scène de Clément Hervieu-Léger, Florence Viala dans le rôle de Lioubov, classique mais toujours mieux (à mon goût) que la Huppert dans le même rôle, glapissant et sautillant sur le plancher de la Cour d’Honneur du Palais des papes en 2021. Ici, on retrouve pleinement Tchékhov, sa douceur, sa tendresse pour les personnages, sans chercher à convertir en révolutionnaires ou en cyniques des êtres qui ne sont ni l’un ni l’autre (Loïc Corbery dans le rôle de Lopakhine). On l’a dit mille fois, La Cerisaie c’est la fin d’un monde, et non du monde, pour ouvrir donc sur un nouveau, ce que l’on pressent bien dans cette mise en scène, et qui nous rend la pièce d’autant plus poignante que nous la voyons depuis notre position historique, où nous savons que ce nouveau monde n’a pas donné de meilleurs fruits.

Le deuxième soir nous ouvrirait encore sur le XIXème siècle : spectacle écrit à partir des Frères Karamazov au Théâtre de l’Odéon, par Sylvain Creuzevault. Là, manifestement, le metteur en scène voulait que cela atteigne le XXIème, la critique a crié à la réussite, mais sans doute avons-nous ressenti un contraste trop fort. Le jeu théâtral au XXIème siècle ne peut pas prendre pour modèle le jeu des « stand up », Grouchenka n’est pas jouable à la Florence Foresti, du moins est-ce là mon avis. Des articles récents (celui de Jean-Philippe Domecq dans Le Monde du 7/01/2023) ont dévoilé la supercherie de Houellebecq : emprunter au langage du journalisme, aux rumeurs ambiantes pour séduire un lectorat qui aime retrouver dans un livre ce qu’il lit ailleurs, ou ce qu’il croit être la pensée actuelle. Cette mise en scène me fait penser à cela : en somme, Dostoïevski y serait ravalé au rang d’un ordinaire Houellebecq… (Fiodor Karamazov campé en patron de multiples discothèques et boîtes de strip-tease, les conversations toujours autour de l’argent, les passages-clés transformés en sortes de sketches plus ou moins drôles…).

Le vingtième siècle, siècle des idéologies et des massacres de masse, de la Shoah et des pogroms, cela se lit, s’éprouve dans l’expressionnisme, dont le maître incontesté est Oskar Kokoschka, exposé au Musée d’Art Moderne de la ville de Paris. Longtemps ignoré en France sans doute pour cause de chauvinisme. Et pourtant terriblement fort, changeant, modelant la peinture plus que la répandant sur la toile, pulsionnel, charnel, exprimant dans certaines toiles des intuitions que seule la psychanalyse tout juste naissante pouvait peut-être expliquer, comme lorsqu’il fait le portrait de ces deux gamins où l’on sent ce que la petite fille renferme en elle. Déjà la rage de subir la loi des garçons. Puis les villes, comme chez Baudelaire ou chez Benjamin, villes vues depuis un point surélevé (voire deux, puisqu’il inaugure une manière bifocale d’embrasser l’espace), ressemblant à des plans parsemés de pâtés d’encre, de pattes de mouche, de traits en zig-zag dans tous les sens. Kokoschka période sombre, un peu perturbée, perturbante : une histoire de poupée qu’il se fait faire par une costumière, représentant une femme en taille réelle, probablement symbole d’un malaise éprouvé en présence des femmes (il n’a pas bien réussi avec Alma Mahler). La dernière période est celle de la seconde guerre mondiale – Kokoschka est un farouche anti-nazi, il trouvera refuge en Angleterre – puis de la construction européenne : Kokoschka est engagé (communiste pro-soviétique pendant un temps au moins, jusqu’à Prague, 1968), il a fait des tableaux allégoriques portant sur des événements de l’histoire (Munich, Guernica), sur ses craintes face à l’armement nucléaire, et sa dernière toile, ironique, le montre sortant définitivement d’un pub anglais où on lui dit Time, gentleman, please !

Cette force entremêlée de trouble, on la trouve aussi (plus encore?) chez le photographe ukrainien Boris Mikhaïlov, dont une rétrospective est faite à la Maison Européenne de la Photographie. Voilà un homme qui a connu l’Union Soviétique, y a travaillé comme photographe mais n’a pas voulu suivre les recommandations officielles, n’a pas voulu montré le régime sous ses plus beaux aspects, les vareuses étoilées de décorations brillantes, mais a commencé, à la place, à prendre des clichés (souvent de petite taille, et souvent sur des feuilles de quatre pour économiser le papier) en noir et blanc, un peu sales, un peu pouilleux, bien à l’image de ce qu’il y avait à photographier. Parfois inquiété par la police. Ou bien des grandes photos en couleurs mais où il avait lui-même mis les couleurs au crayon, comme font les enfants de la maternelle, pour bien tourner en dérision les défiles militaires et les commémorations. Plus tard, ses moyens se sont étendus, il a alors utilisé divers chromogènes (cyanotypes ou monochromes verts) pour réaliser de grandes photos d’usines, des vacances prises dans le sud de l’Ukraine (à Sloviansk) dans des rivières polluées où les gens se baignent auprès des bouches de déversement de produits chimiques en toute bonne conscience car on leur a dit que c’était bon pour la santé. La photographie rejoint à la fois la peinture et la gravure. L’expressionnisme est là aussi. On ne peut plus voir le monde de la même façon en sortant de là. Les pauvres, ceux que l’on appelle les bomzhis en ukrainien, et dont le nombre se multiplie après l’indépendance, nous renvoient à ceux que nous croisons quotidiennement dans nos rues, dormant à même le trottoir sous des paquets de couvertures informes. Mikhaïlov et sa femme les ont photographiés dans les parcs publics, ces pauvres se montrent nus, tels qu’ils sont, réduits à presque rien, la culotte baissée, parfois trouvant la chance d’une douche parce que les deux photographes les ont emmenés chez eux et leur ont prêté leur salle de bains. Nous ne quittons pas ici le monde de la misère que nous annonçait Baudelaire, qui semble décidément être notre monde, à tout jamais (car à quel moment verrons-nous éclore d’authentiques programmes de lutte contre la pauvreté, dans nos états si attachés avant tout à faire prospérer la fortune des riches ?). Voilà ce qu’écrit Mikhaïlov au bas d’une de ses photos :

La seule chose qui me réconforte encore
La seule chose qui me réconforte encore dans mon travail créatif
c’est les questions constantes, que de plus en plus souvent
les policiers me posent dans la rue,
« Pourquoi est-ce que je photographie ça ?
Qu’est-ce qui est beau ici ».

et au bas d’une autre :

Il n’y a rien de joli ici. Tout est banal, invariable et sans âge. Moi qui voulais photographier une traînée de neige, je me suis trouvé devant une poubelle. J’ai cherché la beauté, mais je ne l’ai trouvée nulle part.

On trouvera aussi un peu de ces spectacles de la misère mais en un peu moins fort, ou dirons-nous, avec un peu plus d’espérance grâce à l’humour de certaines photos, chez Henri Cartier-Bresson et Martin Parr dont les œuvres sont jointes (à la Fondation Cartier-Bresson) sous la forme d’une proclamée « réconciliation ». Images du peuple, ici du peuple anglais, avec ses bizarreries (aux yeux de nous Français en tout cas), sa drôlerie, ses croyances, lui aussi, même si ce n’est dans un régime dit « socialiste » mais dans une famille royale qui perd pourtant toute dignité dans des péripéties incessantes toutes aussi ridicules que scandaleuses. On trouve, en annexe, en cette fondation, une magnifique exposition des œuvres de Jan Groover, très différente bien sûr, puisque très axée sur une approche formelle de la photographie… mais c’est bien aussi, par instant, de trouver soulagement dans des études sur la forme. C’est une autre façon de voir l’âme humaine. Jan Groover a commencé, comme Mikhaïlov, avec de toutes petites photos en noir et blanc, où elle faisait vibrer un mince contraste entre deux formes, puis elle a amassé dans un studio des objets pour en réaliser des photographies qui rappellent parfois les natures mortes de Morandi. Elle était mariée à un poète et peintre, Bruce Boice, qui explique sa démarche dans un film projeté (elle est décédée en 2012 dans la maison qu’ils avaient achetée en Dordogne – ils avaient décidé de quitter les Etats-Unis suite à la victoire de George Bush!).

Voilà Paris qu’on a baptisé ville-lumière alors qu’elle est plutôt ville d’ombre quand le noir tombe et que les bomzhis d’ici descendent dans les stations du métro pour essayer d’y passer la nuit… mais ville hantée par ses poètes : n’allions-nous pas, nous, dormir dans un hôtel où avaient vécu autrefois Aragon et Elsa Triolet, où étaient descendus Picasso, Marcel Duchamp et Maïakovski, à deux pas de l’atelier de Giacometti et de la chambre où avait vécu Rilke ?

PS : je ne peux terminer cet article sans recommander d’aller voir la galerie Perrotin rue de Turenne, qui expose en ce moment de jeunes artistes (tous nés après 1986) venus d’horizons divers (France, Suisse, Géorgie) comme Mathilde Denize, Dora Jeridi, Nino Kapanadze, Adrian Geller ou Elené Shatberashvili. Charme d’une peinture jeune, pleine de fraîcheur, rayonnant aussi d’un fort humanisme.

Mathilde Denize à la Galerie Perrotin
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Walter Benjamin, Baudelaire et le « wokisme » (I)

Je dois les réflexions qui vont suivre pour une part aux conversations que j’ai eues avec mon ami Jean Caune et pour une autre à mes tentatives de lecture et d’assimilation des écrits (certains, pas tous, puisque je n’en ai lu que très peu) de Walter Benjamin, mais à vrai dire ces deux parts se confondent puisque mon ami Jean est un fin connaisseur de cet auteur. Il ne pouvait donc que me conseiller de lire les fameuses Thèses sur l’histoire, souvent présentées simplement comme Sur le concept d’histoire. Le recueil de textes Ecrits français, paru chez Folio sous la direction de Jean-Maurice Monnoyer (un ancien collègue de l’UPMF), regroupe les textes écrits directement en français par le philosophe allemand, ou bien traduits par lui sans l’aide d’un traducteur extérieur. Ils contiennent donc une version de ce fameux texte, tout comme ils contiennent une partie des écrits de Benjamin sur Charles Baudelaire. Tout cela m’a beaucoup intrigué avant que je ne me décide à lire ces textes et, en conséquence, à me replonger dans une rhétorique que j’avais un peu oubliée, ainsi que dans une œuvre poétique qui, pour cause qu’elle fut d’un émerveillement lorsque j’étais adolescent, n’en avait pas moins un peu disparu de mes pensées.

Ce que je retiens du concept d’histoire tel que vu par Benjamin réside principalement dans la différence que l’on peut en faire par rapport à l’histoire dite ici « universelle », ou du moins, je dirais, à l’histoire perçue naïvement comme collection des faits anciens. « Décrire le passé tel qu’il a été » disait un historien d’autrefois (Ranke), comme s’il était possible de réunir toutes les traces d’un passé et d’en faire un recueil, sans aucune discrimination selon l’importance ou non desdits faits. D’ailleurs, pourrait-on demander : importance pour qui ? Je vois ici la source de mon désintérêt courant pour cette matière que l’on nomme « histoire » dans laquelle d’aucuns se vautrent avec passion, persuadés qu’ils sont qu’à partir d’une somme d’anecdotes, on reconstitue la toile des causes et des effets qui ont contribué à faire d’un paysage, d’une commune, d’une famille ce qu’ils sont aujourd’hui (comme si d’ailleurs on pouvait savoir ce qu’ils ou elles sont aujourd’hui). Démarche vaine. Comme s’il suffisait de réunir des anecdotes. Benjamin oppose à cela sa perspective du matérialisme historique (c’est le terme qu’on employait à son époque, qui fait un peu désuet aujourd’hui, je l’avoue, mais ne faut-il pas en trouver un pour désigner cette autre manière de faire de l’histoire opposée à la conception dite ici « naïve »?). La première chose qui me frappe (au sens où, autrefois, dans ce qu’on n’appelait pas encore « une série », on voyait un commissaire de police se frapper le front en disant : « mais c’est Bon Dieu bien sûr ! ») est la reconnaissance que si histoire il y a, elle est toujours celle des vainqueurs. On pourrait prendre cela pour un de ces aphorismes qui courent les réseaux sociaux comme pour dire : «je vous l’avais bien dit » ou « il n’y rien à ajouter », mais la façon dont Benjamin l’exprime est plus profonde que cela, et je verrais bien dans ses mots comme une prémonition, voire une explication, du phénomène que l’idéologie courante a décidé de nommer « wokisme ».

Dans la thèse VII :

qui est-ce, en fin de compte, à qui devront s’identifier les maîtres de l’historisme ? La réponse sera inéluctablement : le vainqueur. Or, ceux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir sont les héritiers de tous ceux qui jamais, quand que ce soit, ont cueilli la victoire. L’historien s’identifiant au vainqueur servira donc irrémédiablement les détenteurs du pouvoir actuel.

Le butin, exposé comme de juste dans ce cortège, a le nom d’héritage culturel de l’humanité. Cet héritage trouvera en la personne de l’historien matérialiste un expert quelque peu distant. Lui, en songeant à la provenance de cet héritage ne pourra pas se défendre d’un frisson. Car tout cela est dû non seulement au labeur des génies et des grands chercheurs mais aussi au servage obscur de leurs congénères. Tout cela ne témoigne de la culture sans témoigner, en même temps, de la barbarie.

Cela nous laisse songeur. Comment ne le ferait-il pas ? Tant nous reconnaissons combien l’essentiel des grandes œuvres de l’humanité en littérature comme en art doivent à ceux qui ont pu développer leur génie à l’abri du besoin, laissant se faire accomplir les tâches matérielles par d’autres, jugés moins doués. Architectures de grand prix payés grâce au commerce triangulaire (on pense à l’exemple de la ville de Neuchâtel cité il n’y a pas longtemps sur ce blog), œuvres littéraires immenses (on pense à La Recherche) rendues possibles par l’abnégation d’une servante, tableaux toujours admirés qui ont du leur réalisation aux commandes des riches cardinaux de l’Église ou des Princes parfois les plus guerriers et les plus sanguinaires.

La reconnaissance soudaine dans l’histoire de ce genre de réalité semble être à la base de ce phénomène évoqué plus haut se traduisant par une volonté de déboulonner les statues, ce qui, bien sûr, n’est jamais une solution, car, en même temps, cet « héritage » doit demeurer connu à cause de la part de génie qui n’est jamais totalement occultée par la part de barbarie. Il y a dans l’œuvre d’art un analogue de ce que Bernard Stiegler nommait un pharmakon (à propos des inventions modernes) à savoir quelque chose qui peut aussi bien être remède que poison.

Ceci est un point acquis : l’histoire est celle des vainqueurs. Mais comment pouvons-nous savoir les faits qui y conduisent si nous contestons la conception ordinaire de l’histoire qui fait de celle-ci un recueil de faits, de tous les faits, sans attitude préconçue ni théorisation préalable ? Il faut élaborer davantage sans doute la notion de fait, et c’est ce qu’entreprend Benjamin. Voir par exemple ce qu’il dit dans sa thèse XVII :

L’historien matérialiste ne s’approche d’une quelconque réalité historique qu’à condition qu’elle se présente à lui sous la forme de la monade. Cette structure se présente à lui comme signe d’un bloquage messianique des choses révolues ; autrement dit comme une situation révolutionnaire dans la lutte pour la libération du passé opprimé. L’historien matérialiste, en se saisissant de cette chance, va faire éclater la continuité historique pour en dégager une époque donnée ; il ira faire éclater pareillement la continuité d’une époque pour en dégager une vie individuelle ; enfin il ira faire éclater cette vie individuelle pour en dégager un fait ou une œuvre donnée. Il réussira ainsi à faire voir comment la vie entière d’un individu tient dans une de ses œuvres, un de ses faits ; comment dans cette vie tient une époque entière ; et comment dans une époque tient l’ensemble de l’histoire humaine. Les fruits nourrissants de l’arbre de connaissance sont donc ceux qui portent enfermés dans leur pulpe, telle une semence précieuse mais dépourvue de goût, le Temps historique.

[c’est moi qui souligne]

Cette citation, assez difficile en elle-même à comprendre dans ses détails (« bloquage messianique des choses révolues »… ?), est pourtant éclairante, notamment par le recours à la notion de monade.

Bloquage messianique des choses révolues : Benjamin veut dire ici que l’histoire se présente non seulement comme suite de discontinuités (conformément à ce qu’en disait déjà Bachelard à propos de l’histoire des sciences) mais comme ensemble de nodosités chacune résumant le passé des événements qui se sont accumulés avant de créer cette sorte de précipité ouvrant vers un nouvel avenir qui se réalise dans une rupture (autrement dit une révolution). En même temps, la monade est structure de totalisation : elle n’est pas un élément simple, mais contient en elle-même déjà la totalité de ce qu’elle contribue à engendrer, jusqu’à sans doute… se contenir elle-même, ce qui n’est contradiction qu’en apparence. Cette conception ne s’applique pas qu’à l’histoire, elle a déjà été envisagée pour la biologie, voire même la physique (en tout cas à l’échelle quantique) : elle désavoue l’atomisme simpliste. On a longtemps cru, et certains le croient encore, que l’analyse d’une réalité, quelle qu’elle soit, consiste à la découper en unités jusqu’à atteindre les unités minimales, après quoi, pour reconstruire la totalité, il suffirait d’assembler entre elles ces unités. On l’a cru pour les cellules biologiques, on l’a cru pour l’atome et on l’a même cru pour le langage : le structuralisme classique reposait sur la double articulation des unités de base : phonèmes et morphèmes. Or, dans tous ces domaines, on a pu constater que les éléments dits simples étaient en réalité incroyablement complexes et qu’en quelque sorte c’était la complexité de la totalité qui se reflétait déjà dans l’unité prétendument de base. En linguistique, un auteur comme François Rastier a mis en évidence combien le sème de base était constitué d’unités supérieures (textes, discours), ce que Saussure lui-même avait vu dans un second temps de son enseignement : au Cours de Linguistique Générale, succèdent les Ecrits de Linguistique Générale (mais il est vrai édités seulement en 2000) qui semblent dire à peu près le contraire du Cours.

La thèse de Benjamin étend cette idée à l’histoire et à la notion de fait historique : celui-ci contiendrait en lui-même l’événement auquel il participe, et par delà l’événement, toute l’histoire. C’est là qu’on en vient à un découpage de l’histoire sur une base non plus empirique mais informée par le produit de cette histoire, par ce que cela a donné par la suite, autrement dit : l’avenir, le futur. D’où ces éléments de thèse encore :

C’est dans l’instant historique, et uniquement en lui, qu’est seulement possible la connaissance historique. [ce que je comprends comme : il n’y a pas d’extérieur à l’histoire, de position par rapport à laquelle on la verrait se dérouler.]

ou bien encore :

Seul l’avenir possède des révélateurs assez actifs pour fouiller parfaitement de tels clichés [des images laissées par le passé comparables à celles que la lumière imprime sur une plaque photosensible]. (Nouvelles thèses, dans les Paralipomènes et variantes).

On trouve chez Badiou semblable approfondissement mais, lui appelle événement ce que Benjamin nomme fait. Dans L’être et l’événement, le philosophe autrefois de la rue d’Ulm donne l’exemple de la Révolution Française en tant « qu’événement » : « vous trouvez là les électeurs des Etats Généraux, les paysans de la Grande Peur, les sans-culottes des villes, le personnel de la Convention, les clubs des Jacobins, les soldats de la levée en masse, mais aussi, le prix des subsistances, la guillotine, les effets de tribune, les massacres, les espions anglais, les Vendéens, les assignats, le théâtre, la Marseillaise etc. L’historien finit par inclure dans l’événement « Révolution Française » tout ce que l’époque livre de traces et de faits. Dans cette voie – qui est l’inventaire de tous les éléments du site – il se peut toutefois que l’un de l’événement se décompose jusqu’à n’être plus, justement, que le dénombrement toujours infini des gestes, des choses et des mots qui lui coexistent. Ce qui fait point d’arrêt à cette dissémination est le mode sur lequel la Révolution est un terme axial de la Révolution elle-même, c’est-à-dire la façon dont la conscience du temps – et l’intervention rétroactive de la nôtre – filtre tout le site par l’un de sa qualification événementielle ». D’où, chez Badiou, l’intervention du mathème de l’événement, à savoir la réunion de la collection des éléments d’un site événementiel (X) et d’un élément surnuméraire qui s’avère être le signifiant lui-même de l’ensemble (eX), selon la formule : eX = {x 𝜖 X, eX}. (j’ai dit ailleurs que cela avait un sens en mathématiques, au travers de la notion d’hyperset développée dans les années quatre-vingt par Peter Aczel). Quand il parle de « l’intervention rétroactive [de notre conscience du temps] », cela résonne bien sûr avec le rôle que Benjamin assigne au futur : « seul l’avenir possède des révélateurs assez actifs pour fouiller parfaitement de tels clichés » en effet.

On verra là ce que Benjamin croit devoir à Baudelaire, percevant dans les Tableaux parisiens (extraits des Fleurs du Mal) « la valeur divinatoire de l’exagération dans ces premières tentatives de rendre la physionomie des grandes villes ».

(à suivre)

PS : actualité de Walter Benjamin : vient de sortir ce roman qui s’annonce comme génial, et, en tout cas, polyphonique, retraçant la vie du philosophe allemand : Le vingtième siècle, par Aurélien Bélanger (que je vais m’empresser de lire, bien sûr!).

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Questions à 2023

Nouveau lieu de la Biennale, le vieux musée Guimet, celui qui était inemployé depuis une quinzaine d’années, ex-musée d’histoire naturelle après avoir été la première tentative de faire un musée dédié aux arts asiatiques, ayant migré par la suite vers Paris… salles froides et sombres. Vieux étalages abandonnés pour des collections disparates et disparues. Aujourd’hui devenu l’espace d’un automne le haut-lieu des créations vidéo pour une Biennale qui essaime dans Lyon. Je trouve qu’il y a comme un fossé entre les créations plasticiennes que l’on peut voir à Fagor ou au MAC et les vidéos, installations et autres réalisations 3D que l’on peut voir ici. Un pas est franchi vers le futur. De quoi avoir envie de se plonger dans la SF. J’ai commencé. Je vais sans doute dans les prochains mois me laisser absorbé dans un méta-univers où se frôlent sans cesse des mondes parallèles, j’ai essayé Greg Egan auteur du recueil de nouvelles Axiomatique, dont le titre déjà dit long sur les ambitions spéculatives de son auteur, il y est question d’une infinité non dénombrable de mondes parallèles. Utilisant la correspondance de Cantor, on conçoit qu’à certains moments les mondes s’agglutinent dans un segment réduit par rapport à l’intervalle 0, 1, laissant vacant l’autre segment… (j’ai aussi suivi la première saison de Vortex sur France TV, prenante et touchante même si pleine d’incohérences scénaristiques).

Dans cette partie de la Biennale, on peut voir une installation qui tient sous la grande coupole, faite d’un centre de données (Data Center) recouvert par une végétation débridée, fixé au sol par une terre qui contient les déchets d’un monde disparu, dont des ossements humains… (Ugo Schiavi, 1987, France)(voir dans une photo ci-dessous, tout petit, à moitié enfoui dans la terre, un crâne humain).

Ugo Schiavi
Lucile Boiron

On peut voir aussi une réalisation en 3D (lunettes requises) au cours de laquelle le logiciel GPT-3 (« Générateur de textes pré-entraîné ») dialogue avec Max Frisch et où le sosie d’un chanteur rock parait-il connu interpelle les spectateurs pour les faire réfléchir sur l’Intelligence Artificielle :

– l’intelligence bêtement humaine a-t-elle encore longtemps à vivre ?

– N’est-elle pas bien moins fiable que l’IA ?

– Y a-t-il besoin d’une enveloppe biologique pour une Intelligence Artificielle ?

– Le crime, la guerre, le mal ne sont-ils pas l’apanage du seul genre humain, dont l’IA enfin nous délivrerait ? (kennedy+swann, Berlin)

On peut voir encore une belle animation poétique autour de la guerre, un personnage courant en sens inverse d’un flot d’humains qui la fuit (celle du Liban, Nadine Labaki & Khaled Mouzanar, Beyrouth, 1974), une série de plexiglas qui coulent et se répandent sur le sol, contenant des fragments de corps humain, seins, ventres, intestins qui font des vagues (Lucile Boiron, France, 1990). On peut voir aussi des dessins au graphite sur des supports de feutre (Zhang Yuyao, 1985, Shanghaï), un lutin vert égaré, posé sur un tronc d’arbre (Kim Simonsson, 1974, Finlande), une grande salle verdâtre pleine de vieux rayonnages métalliques inondée de sons grinçants et inquiétants (Evita Vasiljeva, 1985, Riga), etc. etc.

Stop. Nous sommes déjà en 2023. On ne rigole plus. Le futur est inquiétant. Un ami m’envoie un dessin humoristique qu’il a fait lui-même et qui représente deux personnages en route vers le bout de l’année 2022, l’un est réticent, l’autre insouciant, mais finalement le premier gagne : ils décident tous les deux de s’arrêter à 1 mètre du but… barrière à ne pas dépasser.

D’où les questions, qui complètent les précédentes :

– y a-t-il une intelligence intermédiaire, entre artificielle et naturelle ? Si oui, à quoi sert-elle ? Est-elle revêtue d’un corps désirable ?

– si on admet, comme on nous le dit, que la fusion nucléaire va se développer et devenir dans trente ans une source d’énergie inépuisable et quasi-gratuite, pouvons nous arrêter pendant trente ans et revenir au bout de ce temps ?

– une IA va-t-elle nous remplacer, interdisant que nous sombrions dans la misère et les souffrances qui font le lot des humains dans notre monde contemporain ? Si oui, dans combien de temps, pour que nous puissions donner espoir aux Ukrainien.ne.s sous les bombes, aux Iranien.ne.s sous la répression, aux Yéménites abandonné.e.s ?

– l’humain ordinaire, sans prothèse et sans greffe d’organes supplémentaires, sera-t-il encore viable dans trente ans ? Dans cinquante ans ? Demain ? Ou devra-t-on le changer comme on songe à le faire actuellement pour une voiture, passant d’un modèle thermique à un modèle électrique sans coup férir ?

– les humains de demain, autrement dit les trans-humains, se déplaceront-ils en téléportation, évitant ainsi tous les rejets de CO2 dans l’atmosphère ?

– si, comme le dit Joseph Razinger, récemment décédé, « face à la souffrance de ce monde la protestation contre Dieu est compréhensible », mais « la prétention que l’humanité puisse et doive faire ce qu’aucun Dieu ne fait ni est en mesure de faire est présomptueuse et fondamentalement fausse » (Encyclique Spe salvi du 30 novembre 2007), ne devons-nous pas penser qu’il n’a fait que changer l’ordre des causes, et que ce qu’il voulait dire était que « la prétention que l’humanité puisse et doive faire ce qu’aucune Intelligence Artificielle ne fait ni est en mesure de faire est présomptueuse et fondamentalement fausse » ?

PLEASE GIVE ME ANSWERS

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Fragilité de l’art et art de la fragilité à Lyon en décembre

Biennale de Lyon, art contemporain, ne pensez pas y trouver de « belles peintures », des toiles cadrées et encadrées, des œuvres que l’on puisse classer en catégories, abstrait, figuratif etc. l’art contemporain échappe aux cadres et aux limites : on ne sait pas où regarder, ou plutôt si, on regarde en haut, sur les côtés, nous sommes immergés. Depuis plusieurs années, le lieu central de cette biennale est l’ancienne usine Fagor. Vaste friche industrielle avec plusieurs hangars, au moins sept, autant de terrains d’expériences, d’expositions, d’installations. Cette année, entrant par le hall 1, on peut être un peu déçu. Collection des moulages issus de l’université Lyon 2, bric-à-brac d’objets chinés, guère plus enthousiasmant qu’une brocante d’un dimanche après-midi, photos, vidéos de statues antiques ayant perdu leur visage, maison virtuelle compartimentée en cloisons mobiles, riches de détails du quotidien y incluant portables branchés, cuvette des toilettes, froissements de papier, amusant, parfois ennuyeux. Les essais peuvent être ennuyeux, la recherche parfois s’enlise dans le monotone, il en est ainsi en art comme en science. Cette idée m’arrête un moment : comme si l’art contemporain partageait beaucoup plus que l’on ne croit avec la science, on y atteint la même acuité, la même justesse et parfois aussi la même monotonie. L’art parallèle à la science à laquelle souvent il emprunte les mêmes technologies.

Pedro Gomez-Egana: Virgo, 2022

L’art contemporain se veut aussi proche des luttes sociales, reflet des inégalités, porte-parole des opprimés, belle intention… mais atteint-il alors son but ? Sommes-nous sûrs d’être convaincus par ces grandes structures de matériaux divers qui sont censées nous évoquer la souffrance au travail ou la misère des peuples ? A craindre que non. Ou alors, il faut que l’art coïncide avec les luttes sur le terrain. On a souvent parlé des artistes des Beaux-Arts en mai 68 qui fabriquaient les tracts (mais leur impact s’est perdu avec la fin du mois de mai…), ici on peut parler du magnifique travail entrepris par le groupe Organon Art Cie, fondé en 2005 à Marseille, mené par des artistes, des habitant.e.s et des militant.e.s de la Belle de Mai. On apprend à l’occasion, si on ne le savait pas encore, que ce quartier de Marseille fut le lieu de départ d’une des Commune(s) de 1871. Il y reste attaché un fort vent révolutionnaire. Le groupe a animé des ateliers, des débats avec les enfants des écoles et des collèges, avec les militant.e.s du combat pour l’accueil des migrants. On voit les traces de ce travail, vidéos, montages, collages de tracts et de documents anciens sur le passé marseillais, textes, résultats des cogitations de toute une population qu’on sent happée par ce vent de l’histoire, hommage est rendu aux migrants au travers du texte d’Eschyle, Les Suppliantes

L’art ne cherche pas le beau. Comme si on pouvait atteindre le beau par un effort volontaire… Il peut le rencontrer par hasard, quand on ne s’y attend pas, comme pour ce bel arbre enclos dans une petite pièce à peine éclairée, avec ses feuilles de chêne réduites à des squelettes de nervures : ce que cherchait l’autrice, Nadia Kaabi-Linke, née en Tunisie en 1978, ce n’était pas une esthétique, c’était juste l’émotion de la perte, celle de ces arbres qu’aimaient les Lyonnais autrefois, et qui ont migré au cours des extensions urbaines. Le chuchotement du chêne.

Nadia Kaabi-Linke: Le chuchotement du chêne, 2022

L’art contemporain s’est aussi axé vers la traque des lieux communs et des clichés, si nous trouvons quelque chose à quoi nous nous attendons, alors c’est raté, raison pour laquelle, hélas, tant d’œuvres d’amateurs nous laissent agacés, insatisfaits. Le plus bel exemple est le travail de l’artiste belge Hans Op de Beeck, né en 1969, que l’on nous dit inspiré par Vermeer, David Lynch ou Raymond Carver, alors on s’attend à quoi ? À des œuvres intimistes ? Soigneusement travaillées en multiples couches ? (Vermeer superposait les glacis). Nous ne le savons pas tant que nous restons derrière le mur gris par quoi s’ouvre l’exposition au hall 4, mais si nous poussons (métaphoriquement) la porte, alors là… quelle révélation ! (je n’en dis pas plus). L’œuvre, qui tient tout le hall, se nomme : We Were the Last to Stay.

Hans Op de Beeck: We Were the Last to Stay, 2022

En intitulant les œuvres, chuchotement du chêne, we were the last to stay… l’art contemporain s’affirme aussi comme poésie à part entière.

La Biennale dans son ensemble est placée sous le signe de la fragilité (manifesto of fragility) or qu’y a-t-il de plus fragile que le souffle ? Le souffle qui émane d’un corps, celui de la danse et de l’effort, c’est ce que veut montrer Sarah Brahim, née en 1992 à Riyad, artiste vidéaste, qui montre ses danseurs sur des écrans verticaux qui se répondent entre eux et se prolongent. Là aussi, la beauté est rencontrée, la grâce, les voiles légers. L’éphémère. Markus Schinwald, né en 1973 à Salzbourg, réunit dans une rotonde en bois des objets et des images de corps victimes d’accidents et de guerres (les gueules cassées des soldats de la Grande Guerre), des bustes romains mutilés, des tableaux baroques modifiés. Accidents encore par Erin Riley, née à Cape Cod en 1985, I don’t remember, réalisé en grande tapisserie très colorée. Ce goût de la tapisserie, que nous retrouverons aussi chez Ailbhe Ni Bhriain (mais là en noir et blanc) surprend, peut-être y suis-je attentif à cause d’un arrêt récent que nous avons fait à Aubusson au mois de novembre, au cours duquel nous avions visité le musée de la tapisserie, qui contenait entre autres une réalisation fulgurante autour d’une case de manga extraite du film animé de Hayao Miyazaki, la reine Mononoke. Ces arts, autrefois considérés comme secondaires, explosent (en même temps que la bande dessinée, à laquelle Benoit Peteers consacre un cours passionnant au Collège de France – nous en reparlerons).

Sarah Brahim: Soft Machines / Far Away Engines, 2021
Markus Schinwald: Panorama, 2022
Erin M. Riley: I Don’t Remember

Au MAC, troisième étage : les vies et morts de Louise Brunet. Mais qui est Louise Brunet ? Inconnue. Personne ou tout le monde. Il y en a bien une dont on trouve la trace dans les archives en 1834, c’était une ouvrière épousant la cause des canuts lors de leur première révolte, fileuse de soie dans la Drôme, mais on perd sa trace, les commissaires de la Biennale, Sam Bardaouil et Till Fellrath, qui ont conçu cette exposition, se sont plu à l’imaginer en 1894, lors d’une exposition coloniale à Lyon, plus tard à San Francisco, ou bien dans ce que l’on appelait alors « les colonies », femme, racisée, exploitée, au carrefour des luttes qu’on ne qualifiait pas encore d’intersectionnelles. Occasions de réunir des iconographies très riches, des vidéos, dont l’une porte sur Othello et donc sur le destin des personnes débarquées d’Afrique dans l’Angleterre élisabéthaine (court-métrage de Phoebe Boswell : Dear Mr Shakespeare (2016)). A la fin comme une transition pour les étages d’en-dessous: Louise Brunet s’embarque (ou est embarquée?) vers le Mont-Liban pour continuer son activité de soyeuse auprès de riches négociants qui se sont établis là-bas. La présence des femmes est soulignée même lorsque les artistes hommes tiennent le haut du pavé, tels Delacroix ou Tinet, que seraient leurs œuvres sans leurs modèles féminins illustres dont nous ignorerons toujours les noms ? Comme pour réparer l’injustice, de nombreuses artistes femmes exposent leurs œuvres, qu’elles peignent avec une seule couleur (le gris de Peyne) comme l’artiste italienne Giulia Andreani, née en 1985 à Venise, qu’elles fassent de la tapisserie (jaccard) à partir de photos numériques comme l’irlandaise Ailbhe Ni Bhriain, ou qu’elles réalisent des sculptures en forme de madones comme Ann Agee. Moi, dans tout cela, j’ai un gros faible pour les portraits au gris de Peyne de Giulia Andreani.

Ann Agee, Madonnas and Hand Warmers, 2021
Giulia Andreani: La Promessa Sposa, 2021

Descendant le bâtiment d’un cran, nous arrivons à la superbe exposition sur soixante années de peinture libanaise, qui, à elle seule, mérite un article entier. Nous découvrons là à la fois, l’exubérance d’années folles où tout allait si bien et le tragique insoutenable des guerres qui ont jalonné l’histoire de ce beau pays, jusqu’à, comme un mauvais accord final, la journée du 4 août 2020, celle où un silo empli de nitrate a explosé dans le port de Beyrouth : une caméra vidéo filmait le moment dans une galerie, et nous voyons les dégâts causés, immédiatement.

Huguette Caland, 1975

Jamil Molaeb, From the Series Civil War Notebook, 1975 – 1076

Shafic Abboud, 5 juin, 1967

Farid Haddad: Revival Variation, Graphite sur papier avec effets soustractifs, 1974

Images sensuelles, images de terreur alternent dans cette rétrospective d’artistes qui nous sont peu connus, mais ont un talent immense : Huguette Caland (1931-2019), Farid Haddad (né en 1945), Etel Adnan (1925 – 2021, peintre et poétesse), Shafic Abboud (1926 – 2004), Paul Guiragossian (1926 – 1993), Jamil Molaeb (né en 1948) et bien d’autres encore.

*

Un clin d’oeil à Jean Imhoff, un artiste rencontré par hasard à la galerie qui se trouvait sur mon chemin reliant la station « Vieux Lyon » au musée Gadagne où se déroule une partie de cette vaste Biennale (Galerie de la Tour, rue du Boeuf). Jean Imhoff n’est pas inclus dans la Biennale, c’est un artiste solitaire, son travail pourrait davantage être connecté à ceux des grands abstraits du Xxème siècle, on pense à un Soulages ou à un Hartung. Jean Imhoff aime parler, surtout de sa peinture bien sûr, et en une demie-heure, j’en apprends beaucoup. Les pigments, le liant idéal, la manière de travailler pour rendre des effets de matière deviennent en un instant choses plus familières qu’elles ne me l’étaient avant.

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Art et musique en Suisse romande

J’ai bien aimé aller à Neuchâtel. Cette ville de Suisse romande a toujours été pour moi un modèle d’élégance, ses immeubles de pierres jaunes qui viennent d’une carrière très proche, avec leur style baroque, descendant d’un passé prussien où l’on aimait à construire des palais, des opéras dominés par des aigles, m’ont toujours paru contenir des salons où, si l’on ne pouvait parler, du moins pouvait-on entendre de la musique. A Neuchâtel, il y eut passage d’une multitude. Hommes et femmes de lettres, des arts et des sciences, et bien sûr autant de personnages de pouvoir. C’est ici que Honoré de Balzac et Eveline de Hanska se rencontrèrent physiquement après avoir échangé leurs lettres, et avant d’ouvrir une correspondance de dix-sept années et de s’épouser juste avant qu’il ne meure. Joséphine de Beauharnais passa par là, elle aussi, mais il faut dire qu’à l’époque (1810), Neuchâtel était principauté française. Rousseau bien sûr, mais n’en parlons pas, il a eu aussi des mots durs envers les Neuchâtelois. Huguenin, Humbert-Droz, Houriet sont des noms connus dans le coin, de même que tous les Jeanneret, y compris le plus célèbre d’entre eux, dit Le Corbusier (qui, il est vrai, était, lui, de La Chaux-de-Fonds où il construisit une villa pour ses parents, la Maison Blanche), Meuron, Montmollin, Nicolet, ces noms donnent le tournis, mais moi je retiens les Piaget, dont le plus célèbre fut, n’en doutons pas, Jean, le grand psychologue et épistémologue, qui est né là et y a passé un doctorat de sciences (je crois qu’il portait sur la théorie de l’évolution, à propos de petits coquillages et mollusques qu’il avait recueillis dans le lac). J’ai été étonné que dans le livre de Graeber, dont je parlais il n’y a pas si longtemps sur ce blog, il soit tant question de Piaget, comme si, en quelque sorte, le savant genevois pouvait apparaître comme un révolutionnaire… Moins drôle (si l’on peut dire) Guillaume Farel, ultra du protestantisme, pire que Calvin, faisant mesurer la longueur des robes des dames pour s’assurer qu’elles étaient de bonne vertu, et David de Pury, bienfaiteur de la ville puisqu’il lui a cédé sa fortune, mais dont celle-ci, justement, était mal acquise : grâce au trafic d’esclaves.
Le Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel (MahN) offre en ce moment une belle exposition construite à partir de ses collections permanentes, dite « Mouvements », où il est question de toutes formes de déplacements des humains, notamment des migrations, et du commerce triangulaire, dont la ville a beaucoup bénéficié : s’étaient installées dans la région de nombreuses fabriques d’indiennes (en particulier parce que leur production était interdite en France afin de protéger les soyeux), ces étoffes imprimées ou peintes que l’on échangeait en Afrique contre des esclaves. Neuchâtel est coincée entre le lac du même nom et le pied du Jura, ce qui la rend très verticale (d’où le récent funiculaire), et depuis son bord de lac on voit, par temps clair, se profiler les sommets du Haut-Pays bernois, Eiger et Jungfrau.

Bienne, un peu plus loin, mais qui a son lac en propre (avec son île particulière : celle de Saint-Pierre où séjourna Rousseau) est tout autant intéressante mais surtout en sa vieille ville, château, fontaine et banneret – ce n’est pas que le reste ne le soit pas, ville à quartiers populaires, ville plutôt pauvre surtout quand on la compare aux autres villes de Suisse, et qui en tire une certaine fierté. La Suisse a ceci de sympathique que l’on y glorifie la culture, et notamment la culture classique. Quelle ville de France, aussi petite que Bienne (environ cinquante-cinq mille habitants), peut s’enorgueillir d’un musée prestigieux et surtout d’un opéra / théâtre avec son propre orchestre et son propre chœur, où l’on donne des représentations des chef-d’œuvre de l’art lyrique dans des mises en scène aussi innovantes, en n’ayant pas peur d’inviter les meilleurs artistes venus de tous les endroits d’Europe, de l’Est comme de l’Ouest ? Nous venons d’y voir rien moins que Le Château de Barbe Bleue, unique opéra composé par Bela Bartok, œuvre difficile sur le plan musical (atonale), intense sur le plan dramatique et surtout d’actualité puisqu’on y traite des violences faites aux femmes, le metteur en scène Dieter Kaegi faisant allusion notamment au cas de Natasha Kampush. Dans sa version originale (que je n’ai jamais entendue), Le Château de Barbe Bleue est prévu pour grand orchestre, il a donc fallu l’adapter aux dimensions du petit orchestre de Bienne, et comme le dit le chef Kaspar Zehnder, « quand on a neuf cordes à disposition au lieu de l’effectif normal de soixante, il faut modifier quelque chose » ! La partition se déploie en sonorités très fortes qui donnent des équivalents aux couleurs, « ce sont ces couleurs incroyables qui font la particularité de cet opéra » dit encore le chef. Nous sortons de là ébranlés. La mise en scène joue sur tous les ressorts de la dramaturgie et de la scénographie contemporaines : un château / cube tourne au gré des scènes, montrant tour à tour le lit et la chambre des tortures. Solistes aux voix puissantes et harmonieuses qui nous touchent jusqu’au tréfonds (Katarina Hebelkova, Mischa Scheliomanski).

Le Château de Barbe-Bleue, Bela Bartok, mise en scène Dieter Kaegi, photo extraite du site https://www.tobs.ch/fr/theatre-lyrique/productions/stueck/prod/718/, Katarina Hebelkova et Mischa Scheliomanski

Le Landeron est un village du canton de Neuchâtel au bord du lac de Bienne (le seul à être ainsi, comme s’il était une anomalie, quelque chose de fautif, ayant déserté son lac pour celui d’un autre) dont le cœur est médiéval, on parle de XIIIème siècle. On y accède par une porte sous une tour, et c’est alors une place oblongue bordée de vieilles demeures des XIVème, XVème ou XVIème siècle, aux façades hautes et étroites toutes différentes ayant chacune son charme ancien. Ici des fenêtres à meneaux remarquablement sculptés, là une vitrine en forme d’arc aux volets arrondis. Et tout à coup un magasin de luthier. On regarde le nom sur l’enseigne. Celui d’un ami de longue date de C. Ils étaient ensemble au lycée de La Chaux-de-Fonds dans les années soixante-dix (septante comme on dit ici). Nous entrons. Un atelier de luthier ressemble à une antre d’Ali-Baba, les trésors se chevauchent ou sont pendus au plafond (on pourrait dire comme de gros jambons), ils luisent dans la pénombre, leur cire goutte sur les établis, des armoires vitrées renferment les plus précieux violons, des Stradivarius, peut-être, sont parmi eux. Le maître des lieux nous accueille avec un réel plaisir et nous sert un café dans son arrière-boutique. Les deux amis parlent du passé pendant que mon regard furette et se pose tour à tour sur de vieilles gravures, des partitions, un tableau antique, des violes de gambe, des violoncelles, et affichés au mur les nombreux portraits dédicacés de ceux et celles pour qui Claude Lebet à travaillé, de l’ensemble I Musici à Henryk Szerynk, passant par Paul Tortelier et Pierre Amoyal. Et aussi, tiens qui voilà, un clown, ce clown fut célèbre : Buffo, qui ne faisait qu’un avec Howard Buten, le psychologue, le romancier, l’artiste de cirque, et cet autre clown, dont s’inspira Buten : Grock, universellement connu, clown entre les clowns. « Pourcoâ ? ». Le luthier avait rencontré Buffo et en avait été bouleversé, celui-ci lui demanda de fabriquer des violons pour lui, dont de tout petits violons comme des enfants pouvant sortir d’un plus gros comme de leur mère enceinte, leur collaboration dura jusqu’à la fin c’est-à-dire la maladie du clown.

Et puis voici une découverte inattendue : dans une vitrine, de tout petits instruments, longs et effilés, qui ne ressemblent guère à des violons habituels, ce ne sont même pas des violons pour enfant. Non. On appelle cela pochette de maître à danser. Leur manche est incrusté de nacre et d’ivoire, évidé afin de servir aussi d’étui pour l’archer. Date d’une période où la danse était à la mode, le Bourgeois gentilhomme nous montre cela, et où le maître à danser plutôt que de s’encombrer d’un lourd instrument, se promenait avec un mini-violon en poche, ce qui allait bien avec les vêtements de ce temps dont les poches étaient larges et profondes. Plus tard, au XVIIIème, la chose devint plus anecdotique et fantaisiste, on la promenait comme un gadget, et s’y greffaient, comme aujourd’hui on a pu le faire pour les téléphones ou les montres qui revêtent une multitude de fonctions, des accessoires comme un éventail pour les jours de grosse chaleur où l’on suait sous la perruque, et la Révolution mit un terme aux maîtres de danse. Claude Lebet a écrit un livre là-dessus, sûrement le seul livre qui existe, avec une préface de Maurice Béjart qui, lors de sa première chorégraphie, un pas de deux, La répétition au violon, d’après Degas, faisait un clin d’œil à cet instrument, et qui remercie notre ami luthier du travail qu’il a accompli pour lui.

photo extraite du site https://www.claude-lebet.com/

Lebet a formé beaucoup de jeunes luthiers (et luthières) dont certain.e.s sont parti.e.s à Crémone, La Mecque de la lutherie, et il a accueilli en son atelier des amateurs. Mon beau-père par exemple eut la passion des violons à une époque de sa vie et n’eut de cesse que d’en fabriquer un (il était très habile de ses mains et savait travailler le bois), ce qu’il put faire grâce à lui. Le maître des pochettes de maître à danser commença sa carrière à La Chaux-de-Fonds puis partit bien vite pour l’Italie, et officia à Rome pendant longtemps, jusqu’à revenir en Suisse en ce petit atelier du Landeron où nous le cueillons aujourd’hui, sis dans une maison qu’il partage avec un vieil italien, ancien professeur de latin, passionné de cinéma et de littérature et qui vient nous voir depuis le fond si sombre de son antre pour nous parler de son ami Fellini.

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Cette année-là, nous eûmes la guerre

Oeuvre du peintre suisse Grégoire Müller

Et cette année-là – mais cette année-là, c’est maintenant, mais cela ne fait rien puisque j’écris toujours en avant, et que maintenant c’est déjà ce que je vais lire dans un an, dans deux ans, tout va si vite que ce que nous vivons dans l’instant se fait déjà connaître et reconnaître dans le passé – cette année-là, donc, nous eûmes très froid, les consignes étant – déjà – de restreindre volontairement le volume de nos chauffages, afin, disait-on, d’économiser le combustible, l’énergie qui venait à se tarir pour cause de guerre pas si loin, même si aux confins de l’Europe, mais l’Europe n’était pas grande, elle était comme le temps, notre temps, si vite circonscrit, dont les limites sont si vite atteintes que l’on a la sensation que déjà elle est finie, atteinte en elle-même, submergée, annihilée par une puissance extérieure. Cette année-là donc nous eûmes la guerre, une guerre dont nous taisions la présence en nous, qui ne devait être abordée dans la conversation que de manière furtive, avec l’air de n’en rien croire, et passons à autre chose, la guerre est celle des autres, restons indifférents et pourtant elle était bien là, rappelant comme le disait un journaliste la situation de l’Amérique alors qu’elle n’était pas entrée en guerre officiellement avec l’Allemagne mais déjà donnait, abreuvait, soutenait les efforts militaires de l’Angleterre, des alliés en ces années quarante qui reviennent maintenant si souvent en notre mémoire. Cette guerre était provoquée par un empire déchu ayant cru pouvoir se dire humilié, mais humilié de quoi ? D’avoir perdu quelle guerre ? Ne s’était-il pas humilié lui-même cet empire, bradant ses équipements, ses usines, ses moyens de produire au lendemain de l’effondrement de son économie, et n’avait-il pas été aidé par les autres pays, n’avait-il pas été l’objet de l’attention, certes intéressée, mais y a-t-il action qui, pour généreuse qu’elle soit ne contient pas en elle une part d’intérêt ? Cet empire n’avait-il pas signé accords lorsque certaines de ses colonies s’étaient détachées de lui et qu’il avait demandé, de concert avec l’autre empire, que les armements atomiques soient restitués, avec contre-partie que jamais au grand jamais il n’y aurait d’attaque, de mise en danger de ces pays qui désormais pourraient vivre libres, indépendants, autorisés à choisir le modèle qu’ils voulaient suivre, et s’ils avaient choisi celui de l’Europe libérale, pouvait-on leur en faire grief, pouvait-on se donner le droit de les envahir pour cela seul qu’ils étaient devenus les représentants d’une culture, d’une façon de vivre, d’une conception de l’avenir qui faisaient horreur à l’ancienne puissance dirigeante ? Pouvait-on massacrer des gens parce qu’ils donnaient libre cours à leurs envies de liberté, notamment en matière sociétal, peut-on massacrer les gens parce qu’ils reconnaissent les violences conjugales, la liberté de son orientation sexuelle ou bien le droit des transgenres, quand l’ancienne puissance ne les reconnaît pas, n’a contre ces nouveaux droits que le mépris des puissances archaïques, vieilles églises, armées brutales dont les idées, même pas les idées, car ce serait trop dire, non, disons les pulsions, sont aussi boueuses que les terres où ils sont contraints de s’embourber ? Cette année-là, la guerre avait le goût de la boue et du sang que l’on enfonce au fond des gorges impuissantes. On la disait pourtant hybride car chargée aussi des nuances de la technique, des ondes et des attaques cyber, mais ce qui ne manquait pas de nous surprendre c’est que, derrière l’apparente nouveauté, le modernisme et l’aura de la science-fiction, on pouvait toujours à ce point vivre, non pas vivre, c’est ici un terme paradoxal puisqu’on ne parle que de mort, mais être témoin passif de tant d’archaïsme, venant du fond des âges cette brutalité de bêtes – d’avant même qu’on conceptualise l’idée de bête, c’est-à-dire d’animalité, qui n’est pas si mal après tout puisque les animaux on le sait maintenant ne sont pas forcément cruels mais ont leur grâce, leur magnanimité, leur honneur au combat, alors que les soldats dont on parle n’ont rien de tout cela – qui tout à coup s’abattait sur un peuple innocent au nom d’un pseudo-droit fabriqué de toutes pièces, qui n’était que le droit d’un hyper-puissant qui basculait dans un hubris vengeur de petit parrain mafieux. A chaque jour, son nouveau crime de guerre, un jour c’était d’avoir tué des civils dans la rue, qui passaient à vélo pressés sans doute d’aller chercher leur ravitaillement, le peu qu’ils pouvaient encore acheter dans des boutiques n’ouvrant que lorsque le soir pouvait les dissimuler aux yeux des occupants, un autre c’était des viols de femmes systématiques, comme pour dire que l’on voulait de force faire naître des enfants d’un sperme russe, un autre c’était des enfants eux-mêmes qui étaient violés, sans raison autre que faire souffrir et montrer que l’on était des barbares, un autre encore, on apprenait que des enfants étaient soustraits à leur terre et envoyés dans des pensionnats sur le sol des attaquants afin d’en faire peut-être de nouveaux soldats que l’on enverrait eux aussi combattre sur cette terre qui pourtant était à eux. Et puis à la fin ils détruisaient les réseaux d’énergie, les centrales, les relais électriques pour que les hommes et les femmes meurent de froid ou de faim. Cette année-là, une puissance guerrière menaçait donc toute l’Europe, soutenue seulement par quelques discours honteux, de la part des anciens militants d’une cause perdue, vieux communistes, représentants d’une gauche qui depuis longtemps avait tourné casaque et s’était retrouvée dans le camp des tortionnaires, ils prétendaient que l’on ne pouvait rien dire parce que l’autre empire aurait fait bien pire, ou qu’il aurait fallu imaginer ce qui aurait bien pu se passer dans un cas prétendument symétrique, comme si le Mexique avait menacé, en s’alliant avec la Chine et la Russie, la puissance américaine, autrement dit ils nous demandaient de nous taire en établissant des parallèles hasardeux, oubliant que lorsque des cas similaires s’étaient effectivement produits, par exemple lorsque la CIA avait aidé Pinochet à prendre le pouvoir au Chili, nous avions aussi su faire bloc et accueillir les réfugiés, avions manifesté notre soutien à un peuple qui, là aussi, avait été envahi, maltraité, violé, spolié alors qu’il avait voté, tout démocratiquement voté, pour le régime qu’il voulait. Oubliant aussi que le chef mafieux de l’empire russe n’en était pas à son premier coup et que si l’on devait nous reprocher quelque chose par contre, c’était d’avoir baissé le front lorsque déjà il bombardait Alep, anéantissait les rebelles syriens ou transformait la Tchétchénie en champ de ruines, nous baissions la tête parce que déjà nous avions peur, la terreur nous obligeait à rentrer la tête dans nos épaules, cela est humain, cela n’est pas un crime, mais c’est vrai, nous aurions du alors montré davantage notre solidarité avec ces populations assassinées. Ainsi, cette année-là, avions-nous dû commencer à vaincre notre peur, peur d’avoir froid, dans tous les sens du terme, y compris lorsque le froid est celui des larmes qui gèlent sur la joue, peur de dire la vérité en face, peur d’appeler guerre ce que l’on nomme une guerre, peur d’identifier les vrais criminels et de reconnaître qui sont les vrais héros, peur de citer le nom des résistant.e.s ukrainien.ne.s.

Tchétchénie du peintre suisse Grégoire Müller – toile exposée en ce moment au musées des Arts et d’Histoire de Neuchâtel, exposition « mouvements ».
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