Benjamin, problèmes de classes, problèmes de genres

Suite aux réflexions sur Walter Benjamin entamées il y a deux semaines. Nous en venons à la question du prolétariat. Comment éviter que « l’histoire », celle que l’on nous raconte, soit uniquement celle des vainqueurs ? En faisant en sorte que les nœuds qui articulent cette connaissance soient repérés à partir des moments (que l’on qualifie alors de « révolutionnaires ») où, par intermittence, les opprimés ont pris le dessus sur les oppresseurs. La référence au prolétariat, faite en maints passages des thèses sur l’histoire, peut sembler autonome par rapport à la vision de l’histoire basée sur l’intervention rétroactive d’un Sujet (qu’ailleurs, Badiou caractérisera comme fidélité : sera événement ce qui provoque effet de fidélité, on sait l’attention que porte le philosophe à l’amour dans la vie individuelle). Il est difficile d’imaginer ce que Benjamin aurait pu penser s’il avait vécu plus longtemps, il s’est suicidé en 1940 à Port-Bou, donc bien avant que n’interviennent de multiples événements de l’histoire contemporaine, dont en particulier les révélations sur le Goulag, les révoltes ouvrières dans les pays communistes, la Révolution Culturelle en Chine et la chute du mur de Berlin… tous événements qui ont brouillé notre perception de ce que devait être le rôle déterminant du prolétariat dans l’histoire (car le régime de Staline, puis celui de Mao, c’était bien au nom dudit prolétariat qu’il s’exerçait). Chez Benjamin, comme pour tous les marxistes de son temps, le rôle du prolétariat s’expliquait parce qu’il représentait la masse des plus opprimés des opprimés. Or, sauf à donner au terme une signification structurelle (définir le prolétariat comme étant précisément, à tout moment de l’histoire, la couche sociale la plus opprimée, indépendamment des définitions économistes données par Marx), on ne voit plus aujourd’hui, dans son ensemble, « la classe ouvrière » comme celle des plus opprimés des opprimés. La culture ouvrière s’est progressivement plus ou moins dissoute, réduite qu’elle a été par les instruments de la domination idéologique bourgeoise et capitaliste (la télévision principalement, qui l’a entraînée de Guy Lux en Cyril Hanouna). Reste en ce siècle l’essor des femmes et des racisés. C’est à eux ou elles qu’il faudrait peut-être appliquer ce que Walter Benjamin dit du prolétariat. « L’artisan de la connaissance historique est, à l’exclusion de tout autre, la classe opprimée qui lutte ». N’est-ce pas une vraie révolution, en un sens que n’aurait pas désavoué Benjamin, que celle portée notamment par les premières(*) ? J’en voudrais pour preuve (en apparence anecdotique) l’émission La Grande Librairie du 4 janvier, où trois femmes étaient présentes : Camille Froidevaux-Mettrie, Véronique Ovaldé, Marie-Hélène Lafon, pour un seul homme, Philippe Besson. Elles m’ont semblé témoigner de cette « révolution » par le fait qu’elles se plaçaient délibérément de « l’autre côté de la barrière » pour ainsi dire, faisant comme si on était déjà dans l’accompli : on ne « lutte » plus pour une libération à venir, cette libération est déjà là (bien qu’il reste beaucoup à faire, j’en suis d’accord, mais contrairement à une image naïve, une révolution n’est pas instantanée : elle se continue dans le temps et possède de nombreuses secousses et soubresauts qui finiront par la rendre définitive). Au cours d’un échange, quasiment en aparté, l’une disait : les lecteurs, en vérité les lectrices puisqu’il n’y a en réalité que les femmes qui lisent, et elle ajoutait : et il n’y a que les femmes qui écrivent. Certes elle exagérait : il existe encore quelques écrivains masculins dignes de notre admiration (Laurent Mauvignier, Jean-Philippe Toussaint, Jean Echenoz entre autres, et puis aussi bien sûr Le Clézio et Modiano. Et Handke etc. etc.), mais il est vrai que beaucoup de femmes écrivent, même si elles ne cherchent pas forcément à être publiées, elles écrivent des lettres, un journal voire… des blogs. Les dames de La Grande Librairie convenaient qu’elles avaient eu pour modèles des hommes écrivains, mais n’était-ce pas, disaient -elles, parce que seuls les hommes avaient eu, dans le passé, le pouvoir d’être édités ? Ce qui a conduit à ces situations qui seraient drôles si elles n’étaient pitoyables où finalement elles disaient en connaître plus sur les problèmes d’impuissance masculine que sur la ménopause ou les premières règles des femmes (elles avaient toutes lu Philip Roth). On relève souvent le fait qu’aujourd’hui, toutes les activités culturelles (réunions littéraires, cours des Beaux-Arts, stages de peinture…) sont presque entièrement remplies par des publics féminins. Il a été dit avec un peu de mépris que c’était parce que les femmes « avaient besoin d’évasion » (!), alors qu’il s’agit d’autre chose, signe de cette révolution : d’espaces de liberté nouvellement conquis où les femmes manifestent une révolte contre une situation antérieure de contrainte et d’empêchement. Ce sont là des territoires d’émancipation. Alors que les hommes, eux, privés de ce moment historique, en sont réduits, pour beaucoup d’entre eux, à se morfondre, ou à se contenter de suivre de piteux matches sur écrans de chaînes cryptées. C’est qu’ils ne voient pas, souvent, ce qu’eux-mêmes pourraient tirer comme bénéfice de cette révolution féministe (je reviendrai là-dessus).

Les marxistes orthodoxes peuvent répondre que nous allons vite en besogne, que quand bien même il y aurait une révolution féministe, le sort de la partie la plus exploitée du prolétariat n’en serait pas amélioré. Je ne sais pas, là encore, ce qu’en aurait pensé Benjamin qui n’avait peut-être pas une vision claire des luttes de genre, ce n’était tout simplement pas de son temps, ou du moins cela demeurait caché du point de vue où il se trouvait et où se trouvaient bon nombre des théoriciens et philosophes du siècle passé (la philosophie et la théorie politique étaient choses d’homme), en revanche je vois assez bien ce qu’en disait ce penseur plus récent dont j’ai fait état il n’y a pas si longtemps sur ce blog, David Graeber, qui, lui aussi, a essayé de transformer notre vision de l’histoire et s’est en particulier penché sur la théorie de l’idéologie. Le sort du prolétariat est lié aux questions de genre plus qu’on ne croit. Graeber reproche aux marxistes orthodoxes ce que déjà Althusser et d’autres leur reprochaient, à savoir qu’on ne pouvait se contenter, dans l’analyse de l’histoire, des seules infrastructures matérielles, et de considérer le reste comme des superstructures dont le rôle était juste de maintenir l’ordre (Eglise, armée, institutions juridiques). Il fait remarquer que le problème « de ces méthodes de contrôle idéologique », c’est… qu’elles ne fonctionnent généralement pas très bien ! Plus efficaces sont, notamment dans le système capitaliste, les méthodes qui font appel aux valeurs de la sphère domestique, « lesquelles s’enracinent évidemment dans des formes d’inégalité beaucoup plus fondamentales et dans des formes de distorsion idéologique bien plus efficaces – de toute évidence, celles de genre ». (p. 142 de La fausse monnaie de nos rêves). Ce qu’on verrait alors sous la division de la société en prolétariat / bourgeoisie, en filigrane et plus fondamentalement, serait l’opposition des genres. Sans doute l’appel à changer notre conception du masculin, que contient en elle la révolution féministe, sera-t-il de nature à introduire un élément de subversion plus profond dans les rapports de classe que ne le ferait un appel à la guerre sociale.

Il semble en tout cas possible de relire l’histoire au travers de l’opposition des genres : il y a sens à dire en effet que, de même que l’histoire dite « universelle » n’a été – comme le dit Benjamin dans ses thèses sur l’histoire – tout compte fait, que celle des vainqueurs (il voulait dire les classes dominantes), elle a été peut-être et surtout celle des hommes, comme le disait aussi l’historienne Michèle Perrot dans une autre émission de La Grande Librairie, ce 11 janvier, et qu’il serait temps de la voir sous l’angle des femmes, ainsi que le fait la superbe bande dessinée de François Bourgeon sur la Commune de Paris (Le Sang des Cerises, volume 2) (la Commune vue au travers des femmes plus que des hommes).

(*) les seconds demanderaient un développement spécial sur lequel je ne me sens pas compétent.

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Un commentaire pour Benjamin, problèmes de classes, problèmes de genres

  1. Fines observations comme toujours. Il est vrai, parait-il, que ce sont les femmes qui lisent…et écrivent, y compris pour elles-mêmes ou dans des blogs ! Même si je suis heureuse de les voir prendre la plume, je ne souhaite pas de disparition des hommes de cet espace. L’écriture est une rencontre…

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