Jacob et Welfare

Cette année, Avignon est sous le signe de la langue anglaise, celle qui a nourri les plus grand(e)s, de Shakespeare à Woolf. Justement cette dernière : au cloître des Carmes, Pauline Bayle met en scène Ecrire sa vie, six comédien.ne.s dans la salle et sur le plateau qui jouent George, Tristan, Judith, etc. tous se connaissant depuis l’enfance et vivant en même temps les ruptures et les crises de la vie, sur des textes épars rassemblés de la grande romancière anglaise, tirés des Vagues ou de la Chambre de Jacob, aussi bien que de la correspondance et du Journal. C’est magnifique et je crois même que l’on éprouve encore plus de plaisir en s’en souvenant qu’en le suivant en direct, comme les excellentes nourritures dont la saveur n’en finit pas de s’engourdir en notre palais. La réalisatrice a été audacieuse, elle a installé des bancs pour les spectateurs sur le plateau, les autres sièges étant des gradins classiques qui surplombent la scène, réduite à un parterre de cailloux blancs sur lequel est posé en début de représentation une table de victuailles comme si on allait fêter quelque chose et de fait, oui, on s’attend à fêter quelque chose : le retour de Jacob. On a disposé un peu partout d’élégants ballons rouges qui voguent au gré du mistral – nous sommes en plein air – Malheureusement Jacob n’arrivera pas. Au début nous pensons qu’il est juste en retard, mais plus tard nous comprenons qu’il n’arrivera jamais. A peine entrons-nous dans les lieux (je suis accompagné de deux adolescentes, ma petite fille S. et son amie L.) que nous sommes accueillis par le spectacle : les comédien.ne.s sont parmi les spectateurs, ils ou elles nous demandent comment nous allons, si nous avons trouvé l’endroit avec facilité, « comme je suis heureuse de vous voir ! Merci d’être venus ! ». Nous irions bien sur le plateau, pour voir, mais les trois seules places restantes sont éparpillées et mes deux ados préfèrent que nous restions groupés. Et puis nous ne savons pas encore que ceux des spectateurs ou celles des spectatrices qui sont installé.e.s sur ces bancs vont être conviées à participer au spectacle. Comment ? Eh bien d’abord en chantant sur l’air des Beatles « Hey, Jude ! » remplacé par « Ja-cob ! ». Et puis plus tard dans cet effet inouï provoqué par la mise en scène au déclenchement de la guerre de 1914 : les cloches du cloître sonnent, la sirène résonne, les ballons rouges éclatent avec des bruits de bombes : les acteurs font évacuer le plateau ! Ce qui donne une impression de panique : chacun, chacune, reprenant vite fait ses affaires et cherchant au plus vite une des places de gradin restantes face à eux. C’est la guerre. Les accents du texte de Virginia Woolf s’accordent avec la période que nous vivons en ce moment, en un instant l’inquiétude gagne cette jeunesse et remplace l’insouciance, ils ne savent pas encore ce que sera l’horreur des tranchées, dont Jacob ne reviendra pas. La pièce est longue. Je ne saurais bien transcrire son intensité. A un moment, vers la fin, les personnages s’échangent leur nom, on ne sait plus qui est qui et ils ne le savent plus eux-mêmes. Je retrouve là un procédé qui m’a toujours enchanté chez Virginia Woolf, qui consiste à dissoudre les identités, à faire des personnes non pas des blocs d’individualité donnés d’avance mais des points de vue qui se forgent au cours des rencontres, des événements et des perceptions. Chez Woolf, le verbe est premier par rapport au substantif. Tout bouge, s’épanouit, resplendit, puis s’éteint et disparaît. Elle adopte ce schéma à propos des plus petites choses. Dans la Mort de la phalène, à laquelle il est fait allusion dans la pièce, son attention se concentre sur ce détail infime constitué par les mouvements de l’insecte, au début perçus comme un miracle de vie participant du flux constant de l’existence, et de la co-existence, des êtres, puis déclinant jusqu’à atteindre la mort. Ainsi pas de hiérarchie dans les formes de vie. Ontologiquement, il n’y a que des processus. La grande écrivaine a passé sa vie à exprimer ces petits détails, des instantanés, des moments de joie furtifs ou bien de tristesse, je retiens d’elle l’idée si bien dite par Pauline Bayle que, « pour Virginia Woolf, la présence au monde advient avant tout par la capacité à formuler ce que l’on ressent ».

Autre événement, sur lequel de nombreux critiques se sont déjà penchés : la mise en scène de Welfare, par Julie Deliquet en la cour d’honneur du Palais des Papes, d’après un documentaire, qui vient de sortir opportunément en France, de Frederick Wisemann. Que n’a-t-on pas dit ! Les grands journaux en ont fait des gorges chaudes. « Julie Deliquet met des SDF dans la cour d’honneur » (dixit l’Obs!), une mise en scène trop polie ( ?? dixit l’Huma), paradoxalement seul… Le Figaro semble avoir donné grâce à cette réalisation en y trouvant même des moments de cocasserie. Il est certes facile de comparer la pièce au film (que je n’ai pas encore vu) et de prétendre que ce dernier est bien supérieur… Mais il s’agit de théâtre, et comme dirait mon ami Jean, il s’agit de faire théâtre de tout. Le cinéma a le mérite de pouvoir faire varier la focale et de présenter des gros plans, au théâtre, on a désormais quelque chose pour cela : la video. Mais ce n’est pas le parti qu’a voulu prendre Julie Deliquet. Elle a donc fait preuve d’audace et de recherche de la difficulté. Lorsque nous entrons dans la cour d’honneur, des ouvriers s’affairent à démonter des tubulures qui se trouvaient sûrement là avant, des abris ? Des bureaux ? De sorte qu’au moment où commence vraiment le spectacle il ne reste plus qu’un grand terrain de basket. Il semble qu’on ait ouvert un centre d’accueil d’urgence pour les humains en détresse qui viennent rechercher une allocation ou simplement défendre leurs droits. Telle n’a pas obtenu son versement d’argent parce qu’on lui demandait les anciens bulletins de salaire de son mari, dont elle vit désormais séparée, alors qu’elle a bel et bien fourni lesdits bulletins mais que l’administration semble les avoir égarés. « Revenez ! » « mais non, dit-elle, c’est tout de suite que j’ai besoin de mon argent et je ne partirai pas avant de l’avoir reçu ! », telle autre aurait du se présenter avec son mari, lequel n’est pas venu à l’audience, et pour cause, il est hospitalisé, il ne pouvait pas venir ! Un autre attend depuis des heures qu’on veuille bien lui ouvrir un dossier de logement suite à l’incendie de son appartement, mais a-t-il bien déclaré le sinistre à son assurance ? Est-il bien en règle ? Un vieux blanc, vétéran des guerres de Corée et du Vietnam se perd en propos racistes, un couple est renvoyé car pas en règle et d’ailleurs la femme, qui est épileptique, est-elle bien la conjointe du monsieur ? Tout cela au milieu des larmes et des crises de nerfs. Seul un policier placide garde le calme, il est merveilleusement joué par Salif Cissé. A la fin, c’est lui qui met tout le monde d’accord pendant qu’un personnage triste, un certain monsieur Hirsch, termine le spectacle sur des accents tchékhoviens. Et parmi tous ces cas, des « travailleurs sociaux » ou du moins ceux et celles que l’on nomme ainsi, le plus souvent apeurés et se réfugiant derrière des règlements absurdes qui ne s’appliquent que sur la papier et jamais dans la réalité, contents d’avoir des procédures à respecter et cherchant à convaincre les demandeurs que s’ils ne suivent pas la sacro-sainte procédure alors ce ne sera pas possible… Ils s’accrochent à leurs règles dans l’espoir d’être récompensés un jour peut-être par une promotion, un changement de grade. Une femme espère devenir directrice du service, elle est persuadée qu’elle a tout ce qu’il faut pour cela, elle a passé les épreuves B1 et B2, elle a le nombre d’annuités qu’il faut, alors que faut-il de plus ? Heureusement, dans tout cela, il y a quelques « héros » de l’administration qui savent garder le fil et se rappeler au moment opportun qu’ils sont là pour aider et non pour faire respecter les lois. Spectacle bien mené, rondement mené, avec des comédiens et comédiennes excellent.e.s qui nous font croire en leurs personnages. Dommage qu’une rupture se produise au milieu du spectacle : il s’agit de faire une « pause » propice à quelque partie de basket et un peu de musique… rares moments d’ennui… dont d’ailleurs profitent quelques spectateurs non convaincus pour quitter les gradins. J’évoquais Tchékhov tout à l’heure. Et finalement, je ne croyais pas si bien dire, car, à la réflexion, ne trouve-t-on pas dans ce spectacle beaucoup de ce que nous aimons chez le dramaturge russe ? Des personnages souvent pathétiques bien que quotidiens, une action diluée dont les composants ne convergent pas toujours, de la mélancolie, de la dénonciation de l’état d’une société qui se délite, inquiète de son avenir. Allons, ce Welfare vaut bien une Cerisaie d’il y a deux ans !

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Beauté d’Arles en 2023

Beauté d’Arles. Le cloître de Sainte-Trophime, le portail roman avec juste derrière le Théâtre Antique, non loin de là les Arènes, la rue de l’Hôtel de Ville qui s’enfonce parmi les maisons basses et les galeries vers le musée Réattu et les quais, la Fondation van Gogh pleine de lumière, la place du Forum où l’on trouve encore trace de ce pauvre Vincent au travers du café qu’il peignit dans les couleurs vives du soir. Combien de fois n’a-t-on pas invoqué une telle beauté chargée de tant d’histoire ? Souvenir de van Gogh et processions chatoyantes de gitans, feria animée et, dès juillet, les Rencontres de la photographie qui viennent de commencer, nous y étions dès le premier jour (le 3 juillet). Un voile se levait sur des photos éblouissantes de couleur, de gris, ou de noir et blanc. Photos anciennes et « naturelles » ou bien photos modernes et savamment fabriquées avec des procédés complexes de solarisation ou de bains multiples dans des révélateurs successifs.

à droite en bas: Wim Wenders passant dans les rues d’Arles

Pour les premières, quoi de plus émouvant qu’un retour à la source avec Agnès Varda lorsqu’elle faisait son premier film à Sète, sa ville natale, quartier de la Pointe Courte, et qu’elle photographiait, avant de les filmer, les rues des quartiers pauvres balayées par les draps et les linges pendus sur des fils, ou des piles de bois et des enchevêtrements de poutres, au milieu desquels se promenaient les grands comédiens de l’époque Philippe Noiret et Sylvia Montfort. Une ville respirait avec la pêche, la texture des filets contrebalançait la fluidité de la mer. En fait de vagues, le film en montrait déjà l’exemple d’une nouvelle… au cinéma.

En restant dans le cinéma, on admire, un peu dans le même style que Varda, les polaroids de Wim Wenders, outils indispensables de la réalisation de l’Ami américain, étonnant film où Wenders réunissait devant la caméra ceux qui d’habitude étaient plutôt derrière : Daniel Schmidt, Nicholas Ray, Gérard Blain, Jean Eustache, avec en outre les immenses comédiens que furent Bruno Ganz et Dennis Hopper. La photo était un des thèmes principaux du film dont le scénario provenait d’un polar de Patricia Highsmith. On y voyait le héros, Hopper, se mitrailler littéralement au moyen d’un appareil polaroid au-dessus d’un billard américain qui recevait en pluie les épreuves encore mouillées qu’il avait réalisées de lui-même, sorte de suicide à l’appareil photo.

« La scène, dit Wenders, capturait avant son temps l’obsession narcissique dont nous souffririons tous plus tard, quand nous prendrions des selfies comme si c’était la chose la plus naturelle au monde ». En même temps, elle montre ce que cette obsession de la prise de vue de soi-même à à voir avec la mise à mort.

Cinéma, photo, peinture, tout se mêle et s’enchaîne dans cet assemblage d’expositions. Au Palais de l’Archevêché se révèle un photographe qui fut, toute sa vie, dans la discrétion, mais qui éclate au grand jour : Saul Leiter, qui n’a pas arrêté de sillonner sa ville New York depuis qu’il y était venu rejoindre ses amis peintres dans les années cinquante pour y mener une carrière d’abstrait versé dans le lyrisme expressionniste. Il a pris son appareil en bandoulière mais il a continué à peindre des gouaches subtiles aux tons aussi délicats que ceux qu’il privilégie dans ses épreuves couleur. Ses intérieurs, ses coins de table et ses vues au travers d’épais rideaux, voire ses silhouettes aperçues de derrière un parasol sombre ont quelque chose qui nous rappelle d’autres peintres comme Vuillard ou, plus près de nous, Jacques Truphémus à qui Lyon était ce que New York était à Leiter.

oeuvres de Saul Leiter : à droite: gouache et aquarelle sur papier japonais

La peinture se mêle d’ailleurs intimement à la photographie, comme dans cette exposition de deux jeunes femmes, Eva Nielsen et Marianne Derrien, qui réalisent la fusion des deux arts à propos de vues prises en Camargue, où les objets photographiés sont transférés sur des toiles par sérigraphie, où les photos sont solarisées, superposées, faisant apparaître des effets de matières translucides, le tout étant complété par de l’acrylique.

Peindrait-on aussi directement avec la lumière lorsqu’on photographie ? C’est ce que nous montre un ami qui expose en ce moment à la galerie Little Big Arles (pendant de la galerie Little Big Gallery qui existe à Paris, quartier Montmartre), Thierry Lathoud, qui travaille souvent, dit-il, un peu à l’aveugle, maniant plusieurs révélateurs sur la même photo, utilisant la solarisation lui aussi, et sur des papiers qui valent parfois fort cher, venus de Chine ou du Japon, faisant en sorte que, bizarrement, la couleur surgisse du noir et blanc par le miracle de la chimie. Il utilise justement un pinceau pour filtrer délicatement la lumière afin de rendre des paysages de forêts pleins de noirs profonds et d’éclairs lumineux.

Comme chaque année, la Fondation Louis Roederer décerne un prix découverte à de jeunes artistes émergents, sélectionnés sur un thème, cette fois : le sens au-delà des apparences, l’ambiguïté… Photos émouvantes, souvent surprenantes. Une fois de plus, on constate ce que les mesures de confinement liées à la pandémie de Covid en 2020, ont provoqué de choc parmi la population mondiale, c’est par exemple ce que montre le photographe Md Fazla Rabbi Fatiq, installé à Dacca, au Bengladesh, revenu dans sa ville natale au cours du confinement, et qui s’est plongé dans l’univers microscopique de son quotidien d’enfermé à longueur de journée. Drôle comme un regard attentif peut tirer d’une miette ou d’un insecte de quoi rêver… Dans la même série, l’artiste français Philippe Calia, intéressé par les espaces d’exposition en général, nous trouble au moyen de détails photographiés dans des musées indiens et de citations extraites de livres d’or. L’indienne Riti Sengupta photographie le mal-être de femmes vivant dans un lieu cloisonné et oppressant. Au fond de la nef de l’Église des Frères-Pêcheurs, trône un gigantesque écran qui montre l’oeuvre video de l’artiste vietnamienne Hiên Hoang, lent recouvrement d’un visage par des feuilles transparentes sorties d’un bol. Mais on peut parler aussi de Samantha Box, d’Ibrahim Ahmed et Lina Geoushy (artistes égyptiens qui posent la thématique du genre en Egypte), de Vishaï Kumaraswamy, qui filme le cheminement du deuil dans le corps humain au moyen de caméras 3D, de Nieves Mingueza ou bien encore de l’équatorienne Isadora Romero qui montre d’un regard désespéré la situation de l’agrodiversité en Amérique latine (au Paraguay par exemple, 94 % des cultures consacrées à l’exportation de soja ou de maïs transgéniques, et presque rien pour les cultures vivrières).

En l’église Sainte Anne encore, on entre dans l’univers de la photographie féminine nordique contemporaine, avec notamment la photographe finlandaise Emma Sarpaniemi dont l’effigie a été choisie pour servir d’emblème aux Rencontres et qui, comme par hasard, déambule en ce 3 juillet dans les rues d’Arles et à proximité de ses œuvres où elle se représente elle-même, créature de couleurs fraîches et pimpantes, mais aussi des photographes suédoises comme Erika McDonald et Hannah Modigh et d’autres encore, toutes regroupées sous le titre Sosterskap (soririté).

Arles n’est pas seulement le lieu d’expositions officielles données dans des églises et des palais, c’est aussi le lieu des galeries dont j’ai déjà cité une précédemment, c’est aussi l’endroit de mille rencontres, comme celle de ce photographe arlésien au seuil de sa petite galerie Constantin, gardien d’un trésor qu’il révèle en grande pompe à ses visiteurs et qui tient principalement dans de saisissantes photos de gitans.

à gauche: photo de Véronique Esterni, à droite: le photographe de la galerie Constantin

Un jour et demi ne suffit pas, il faudra revenir et terminer cette visite par ce que nous n’avons encore pu voir et s’annonce si extraordinaire, comme les magnifiques photos (déjà vues en un autre lieu) de Gregory Crewdson ou de Juliette Agnel, ou encore les photos exposées au Parc des Ateliers, à la Croisière ou à Monoprix…

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L’art ou le théâtre ? L’exemple de Paula Rego

Pouvons-nous confondre l’art et le théâtre ? Cette question m’est venue à l’esprit au moment où je superposais – un peu aléatoirement, un peu témérairement – deux activités : peinture et théâtre. La question est de savoir si deux telles activités peuvent en effet être superposées. D’un point de vue global, je dirai désormais que non. Mais si nous avançons un peu plus dans les rapports et les mises en correspondance, alors nous pouvons trouver des liens, des rapprochements. Le peintre en général est seul avec lui-même et n’entre pas dans ses personnages, contrairement au comédien ou au metteur en scène par exemple. Pourtant, ce n’est pas toujours le cas. Dans le stage de peinture que j’ai eu la chance de suivre du 26 au 30 juin, était au programme la grande peintre d’origine portugaise mais ayant vécu surtout en Angleterre, Paula Rego. Je ne connaissais d’elle jusqu’ici qu’un ou deux pastels, ayant copié autrefois l’un d’eux, mais là, on avait l’occasion d’en apprendre plus. Paula Rego a été (elle est morte l’an dernier) une extraordinaire metteuse en scène de ses fantasmes. Elle disait que la peinture n’avait aucun sens si elle ne lui permettait pas d’exprimer constamment sa perception de la vie. Une interrogation profonde qui traverse toute son œuvre est celle de l’identité de genre : hommes ? Femmes ? Êtres ambigus qui s’agitent aux branches d’un tourniquet au fil des toiles. Les grands mythes concernant « la » femme, sont sans cesse convoqués au travers notamment d’œuvres littéraires, ainsi de Blanche-Neige, ou des Bonnes de Jean Genet. Voilà deux œuvres bien éloignées et pourtant elles sont rassemblées sous l’égide de la peinture et de scènes crues, en général réalisées avec des pastels secs, d’un grand sur-réalisme mais où les identités sexuelles sont douteuses. Fantasme… dans une autre toile, il est question de famille : l’homme est comme un pantin adossé à une table pendant qu’une de ses filles le déshabille, l’autre riant sous cape à deux pas de là, pendant qu’on entend presque la mère prodiguer ses conseils. J’ai réalisé cette fois une copie approximative d’une œuvre d’une série connue : les Dog Women. Ce sont des femmes identifiées à des chiennes. Mépris, insulte ? Non, c’est juste pour montrer que les femmes ne sont pas forcément ce dans quoi l’idéologie commune voudrait les confiner, des êtres « doux », plutôt victimes que bourreaux. Paula Rego est et se proclame féministe, mais d’un féminisme particulier, dans lequel on ne s’en laisse pas compter sur l’infériorité supposée du genre féminin et où l’on se garde d’une glorification du « féminin » : les femmes grognent aussi, et peuvent être violentes, comme le furent les sœurs Papin. L’horreur est partagée entre les genres. Les gardiennes des camps nazi n’étaient pas plus humaines que leurs homologues masculins. Cette violence, Rego l’exprime par sa manière de dessiner, d’utiliser les pastels. Il est de bon ton, surtout dans une certaine peinture dite féminine, d’utiliser le pastel de manière douce et estompée. Rego elle, prend les couleurs les plus violentes, n’estompe rien, au contraire si elle a unifié un temps le fond de sa toile, elle se dépêche de rajouter des traits et des hachures pour marquer les griffures et les morsures que l’on devine en creux dans sa conception de son art. En ce sens, elle « joue » ses personnages, les manipule telles des marionnettes – du reste elle a elle-même réalisé un grand nombre de poupées de chiffon qui lui ont servi de modèles (on pense à Kokoschka et à sa poupée gonflable !). C’est un peu comme si elle faisait jouer à ses personnages de tissus les scènes qu’elle va peindre avant de les réaliser. D’où le lien avec le théâtre. Dans une mise en scène théâtrale, le metteur en scène ne se joue-t-il pas des comédiens comme de ces poupées ? Mais là, les poupées sont conscientes, parfois elles souffrent. Pour que la comparaison soit complète, il faudrait imaginer que les personnages du peintre souffrent aussi. La peinture serait alors souffrance, autant que jouissance. Je pense que les grands peintres contemporains l’ont vécue ainsi, ce n’est pas pour rien que parfois l’on compare Paula Rego à Francis Bacon : mêmes distorsions douloureuses du réel. On a dit aussi Balthus, mais Balthus était moins violent. Balthus était un homme, un peu pervers sans doute, voir à ce sujet ses tableaux de petites filles sages. Chez Rego, les petites filles sont loin d’être sages.

Paula Rego devant une Dog woman

[Stage à Eygalayes, Drôme (près de Séderon), organisé et dirigé par Fabrice Nesta et Thierry Cascalès, professeurs à l’ESAD Grenoble-Valence, du 26 au 30 juin, avec une vingtaine de participant(e)s – j’étais le seul participant masculin – qui ont imprimé à ce stage une ambiance de joie stimulante, et la préparation de mets succulents par Céline Arlaud. Les autres peintres au programme étaient Jacques Truphémus et Joan Mitchell, j’en reparlerai.]

The Family 1988
La Danse 1988
Balthus Trois soeurs 1955
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Les tourments d’un comédien amateur

Une fois n’est pas coutume : j’annonce sur mon blog des événements futurs, qui se tiendront du 1er au 9 juillet à Buis-les-Baronnies en la salle des Fêtes de La Palun (sortie de la ville en allant sur Mollans). Evénements auxquels je participe, bien entendu.

Le 1er juillet, le Théâtre des Habitants (THD), dirigé par Serge Pauthe, donnera en soirée Station Raymond Queneau, suite de petites scènes empruntées à une pièce de Denise Bonal : Les Pas perdus, auxquelles on a intégré une courte pièce de Raymond Queneau : En passant… Le thème, on l’a compris, est ce qui se passe dans les gares ou sur les quais du métro. Dans les gares, il y a plein de gens bizarres. Denise Bonal en avait fait une pièce, on y voyait une petite fille partir sans sa maman vers un hôpital, une vieille dame nostalgique courant après un amour perdu, des gamines en fuite et des amants désespérés.

Quant au métro, il s’y connaissait, Queneau, qui y avait déjà promené une certaine Zazie. Là, les deux actes de sa pièce se font miroir. Dans les deux cas, la même situation : une femme (resp. un homme) qui souhaiterait vivre autrement, avoir un amour plus fort, une vie plus intense, elle (resp. il) arrive sur le quai avec le mari (resp. la femme), qui râle tout le temps. Et vient un passant (resp. une passante) qui apporte la lumière et l’espoir. En parallèle, le mari (resp. l’épouse) connaît une aventure avec une mendiante (resp. un mendiant).
A la fin tout se résout par l’arrivée du dernier métro.

Condensé un peu facile de nos vies, qui s’arrêtent elles aussi par l’apparition d’un événement anodin : en général la mort.

Je suis heureux de jouer dans cette pièce car j’ai toujours aimé Queneau, ce poète insolite qui a su mélanger la littérature et… les mathématiques. En cela, il est l’ancêtre évidemment de Jacques Roubaud, celui qui se déclare « mathématicien en retraite et poète en activité ». Il est aussi l’un des pères fondateurs de l’OULIPO.

On voit tout de suite quand un écrivain fait de l’œil aux mathématiques. Par exemple, ci-dessus, j’ai condensé l’intrigue de deux actes en une seule phrase, ce qui m’a conduit à employer l’écriture : X(resp. Y) qui se lit : X, respectivement Y, peu utilisée dans les textes littéraires habituels et qui sort tout droit des mathématiques, où, là aussi, on cherche à minimiser l’expression tout en factorisant au maximum ce qui peut être factorisé. Cela permet de faire ressortir des similitudes et des isomorphismes. Ce genre d’exercice littéraire ressort typiquement de l’esprit oulipien. Autant que le plan du réseau du métropolitain, Queneau connaissait les mathématiques de son temps. Son livre Bords, édité chez Hermann dans les années soixante, contenait un passionnant article sur le groupe Bourbaki qui n’entra pas pour peu dans ma décision d’en faire (des mathématiques). C’était un heureux temps où l’on attendait beaucoup du futur. Notamment, le passage aux mathématiques dites « modernes » allait, à n’en pas douter, fournir des générations de gens capables de bien raisonner. Raté.

Pour compléter ce spectacle, d’autres pièces sont invitées, produites dans la région, dialogue de deux adolescentes sur les questions qui les tourmentent, comme une sorte d’Esther (celle de Riad Satouf, pas celle de Racine) au théâtre, mis en scène par le père de l’une des deux (Maxence Descamps, dirigeant d’une compagnie théâtrale à Nyons) (passera au festival off d’Avignon sous le titre Faut qu’on parle), et reprise du Repas des Fauves, une pièce de Vahé Katcha interprétée ici par la compagnie du Théâtre des Deux Mondes de Vaison-la-Romaine, qui sera à l’affiche également à Paris en septembre, pièce qui nous terrifie à l’avance : en 1942, de riches bourgeois festoient pendant que deux officiers allemands sont tués en bas de chez eux, les SS, pour sévir, décident d’envoyer deux personnes par étage pour être exécutées, dans le cas des bourgeois qui festoient, faveur : ce sont eux mêmes qui, au dessert, choisiront leurs victimes !

Le 9 juillet, nous ferons des lectures en hommage à l’Ukraine. Textes des grands poètes ukrainiens du passé (Taras Chevtchenko, Lessia Oukraïnka) et de poètes modernes et contemporains avec musiques interprétées par une famille réfugiée vivant au Buis.

Un jour, la guerre s’est invitée à notre table.
Au début, nous ne savions pas qui elle était,
nous l’avons regardée un peu de biais, dubitatif,
était-ce bien la guerre ? Celle qu’on nous avait contée
autrefois, avec ses prisonniers, ses corps à corps,
ses combats de rue, ses bombes et ses soldats ?
Oui, c’était bien cela.
C’est cela, une vraie guerre.

Ces envahisseurs, ont-ils un nom ?
Peut-on les parer du nom d’un peuple libre ?
Eh bien non, ces soldats envoyés comme chair à canon
ne sont pas les représentants d’un peuple libre,
ils viennent d’un empire qui s’effondre
qui n’en finit plus de s’effondrer depuis le premier effondrement
et qui dans un dernier sursaut veut vaincre
et écraser toute liberté, autant à ses portes qu’en lui-même

Répétitions obligent… il ne me reste plus assez de temps pour avancer dans ma lecture de la Dialectique négative… mais… Queneau, Ardono, ça rime, non?

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Adorno et la dialectique négative – 1

[Préambule : j’ai déjà dit sur ce blog que je ne suis pas un philosophe « professionnel », ne disposant d’aucun diplôme dans cette discipline, même si j’ai été amené au cours de ma carrière professionnelle à enseigner des sujets en rapport avec elle, notamment logique et philosophie du langage. Les articles que je publie sur ce blog dans la rubrique « philosophie » doivent donc être pris pour ce qu’ils sont : des compte-rendus de lecture et des approfondissements émanant d’un amateur éclairé, d’un passionné qui utilise en partie son temps de retraite pour explorer des domaines qu’il n’avait pas eu le temps d’explorer auparavant, mais en aucun cas quelque avis « autorisé » que ce soit. Aujourd’hui, je commence une série de réflexions à propos du philosophe allemand, membre de l’Ecole de Francfort, Theodor W. Adorno, qui s’avère avoir été sans doute l’un des plus grands – sinon le plus grand – philosophes du XXème siècle. Cet intérêt pour Adorno résulte des mes lectures préliminaires portant sur Benjamin (lesquelles avaient été déclenchées par mes conversations avec mon ami Jean Caune), mais aussi du fait que, dans certaines théories contemporaines dont je me suis fait l’écho récemment – notamment la Wertkritik et la Wertabspaltungskritik (pour le dire en langue originale!), la référence au philosophe est ô combien explicite et revendiquée, au point que certains passages des écrits de théoricien.ne.s de ces courants apparaissent parfois comme de purs décalques de passages de l’œuvre d’Adorno].

Penser, c’est faire corps avec soi-même, être fidèle à ce flux permanent qui nous parcourt et fait que nous sommes capables à tout moment d’identifier une saveur ou une vision que nous avons déjà connues, ou de forger la notion d’une saveur ou d’une vision nouvelle, flux qui ne s’arrête jamais, se balance au rythme des mouvements de notre corps, la marche, la flânerie, l’écoute d’une cantate de Bach, l’attention soudaine mise à une voix que nous reconnaissons à la radio, le passage d’un livre qui nous émeut. C’est pourquoi la pensée est concrète et les concepts s’engendrent en nous au fil de notre errance quotidienne.

En même temps, la pensée est un flot que l’on endigue, et peut-être n’est-ce pas un mal puisque ce n’est qu’en l’endiguant que nous pouvons espérer atteindre un but, une compréhension de faits qui nous semblaient inaccessibles. On endigue la pensée par la logique et par la science, et par la philosophie bien entendu qui vient à nous comme un chemin, même si c’est pour nous dire qu’il ne mène nulle part, car il mène toujours à lui-même et c’est déjà ça.

Une émission récente sur France-Culture avait le mérite de nous rappeler la conception hégélienne sur ces sujets, celle que l’on trouve bien sûr chez Hegel lui-même mais aussi chez des penseurs du XXième siècle qui, tout en étant critiques par rapport à cette œuvre, ne s’en sont pas moins appuyés sur elle pour opérer leur critique, comme pour dire que le philosophe d’Iéna n’était pas allé assez loin, s’étant réfugié à partir d’un certain moment dans le confort du conservatisme : finalement, il fallait accepter le monde tel qu’il était puisque ce n’était jamais que l’Esprit en mouvement, autrement dit une force objective. Cet hégélianisme conservateur s’empare de nous, il s’est emparé de moi à certains moments, comme il s’est emparé d’autres personnes sans doute car il y a dans notre pensée des tendances qui visent à atteindre un repos, un arrêt sur des formes stables qui nous satisferaient bien… Ayant croisé l’Empereur près d’Iéna, Hegel n’a-t-il pas osé écrire à son ami Niethammer ceci : « J’ai vu l’Empereur cette âme du monde sortir de la ville pour aller en reconnaissance ; c’est effectivement une sensation merveilleuse de voir un pareil individu qui, concentré ici sur un point, assis sur un cheval, s’étend sur le monde et le domine». Où fallait-il que vint se loger l’idée d’un esprit qui tend sans cesse à se réaliser au cours des péripéties de l’Histoire pour que l’illustre philosophe en vint à l’identifier à la personne de… Napoléon.

Je comprends mieux Hegel, cependant, lorsque j’ai saisi cet aspect de la pensée, qui fait corps avec nous-même, qui possède donc son mouvement propre dont nous ne pouvons jamais nous abstraire, le philosophe l’exprime en disant que être et pensée ne sont jamais extérieurs l’un à l’autre, que la pensée de l’être coïncide avec l’être de la pensée, et que cette dernière est toujours en mouvement, comme notre corps, ne se complaisant jamais dans l’identité à soi, mais avançant toujours de sorte que l’identique d’un instant rencontre sa négation, afin de donner en sortie un nouvel identique, lequel évidemment ne se maintient qu’un fragment d’instant. Sans cette notion de négativité, nous n’avancerions pas. Vertige. Evidemment, cela condamne la logique au sens classique du terme – on sait cependant que Hegel a voulu formuler une autre logique, une logique dialectique, que jamais personne n’a réussi à formaliser.

Dans l’émission sus-mentionnée, on présentait Adorno comme un critique assez féroce de Hegel car selon lui, l’inventeur de la dialectique n’était pas allé assez loin : il y avait forcément, pour le second, un moment où l’identique s’atteint : c’est dans la totalité, l’horizon infini. En tant que mathématicien, je vois bien ce qu’on veut dire : la mathématique moderne ne s’est pas contentée, comme au temps d’Aristote, d’un infini « potentiel », il lui fallait poser un infini actuel. « Il y a de l’infini » dit l’un des axiomes de la théorie des ensembles (repris par Badiou dans sa philosophie de l’être et de l’événement), ce qui signifie que, à terme, tout ce qui est dépassement de l’unité vers un autre (la suite des entiers naturels si l’on veut un exemple) finit par se récupérer au moyen d’une totalité affirmée (même si, bien sûr, à son tour, celle-ci s’inscrit dans une suite d’ordinaux qui va vers le transfini). Je crois que si l’on s’intéresse tant aujourd’hui à des penseurs comme Walter Benjamin et Theodor Adorno c’est parce qu’ils ont, eux, voulu montrer que tout n’était pas compris dans le Concept. Hegel a trop vite voulu subsumer le négatif, dit Adorno dans sa Dialectique négative. Selon lui, la philosophie prenait tout son intérêt là où justement Hegel jetait un regard négligeant, « dans le non conceptuel, l’individuel et le particulier », tout ce que Platon déjà rejetait dans l’éphémère et le négligeable et à quoi Hegel n’accordait… qu’une « existence paresseuse » (!)

Adorno écrit ce texte en 1966, plus de vingt-cinq ans après que Benjamin a disparu. On ne peut s’empêcher de se demander ce que ce dernier en aurait pensé, lui que sa mort aura empêché de connaître les principales horreurs du vingtième siècle, même s’il les pressentait. Adorno réalise sans doute une partie de ce qu’envisageait Benjamin, mais une partie seulement, car pour lui, l’important était sans doute de prendre la pensée de manière immanente, telle qu’elle jaillit de nos promenades et de nos expériences quotidiennes, peut-être est-ce ainsi qu’il faut comprendre ce texte qui nous paraît si énigmatique, Rue à sens unique, livre bizarre s’il en est, où l’auteur semble divaguer entre scènes de le vie urbaine, aphorismes et considérations sur l’écrit (qui se serait échappé des livres pour se répandre dans nos villes). Adorno pourtant n’est pas tendre envers son aîné : « Benjamin, dont la première esquisse des « Passages » alliait de façon incomparable une capacité spéculative avec une approche micrologique des contenus chosaux, a jugé plus tard dans une correspondance sur le premier état proprement métaphysique de ce travail, qu’on ne peut le mener à bien que sous une forme « illicitement » poétique », ce qui ne saurait suffire au penseur de l’Ecole de Francfort, et où il voit une véritable capitulation : Benjamin aurait baissé les bras constatant avec effroi la limite du Concept… Mais dit Ardono – et ceci excite notre curiosité – c’était pour une raison bien simple : la foi toute nouvelle que mettait Benjamin dans le matérialisme dialectique ! Il croyait avoir trouvé une vision du monde définitive. C’est bien là ce que nous avons vu plus haut : l’échec assuré pour toute restauration d’une positivité, qui, désormais, obstruerait le chemin de la pensée.

Le livre d’Adorno est, sans conteste, l’un des plus difficiles que j’ai lus jusqu’ici. Celui qui a rédigé la postface, Hans-Günter Holl, dit, dès le commencement : « En présence d’un texte aussi hermétique que la Dialectique négative, le lecteur, même le plus rigoureux et exempt de préventions, est forcé, avant même d’aborder toutes les difficultés du contenu, de lutter contre des réactions qui vont du refus à la colère en passant par l’agressivité. Si l’on ne parvient pas à rendre ces réactions productives pour la compréhension elle-même, à les resituer dans leur relation avec l’ampleur des problèmes développés, problèmes qui passent aussi à travers notre propre personne, le texte reste inaccessible tel un livre fermé de sept sceaux. ». Eh bien, nous voilà prévenus… mais ce n’est en aucun cas une raison de baisser les bras… Essayons de rendre nos réactions productives !

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Juste avant l’été

Commencent les vacances d’été. Rencontres avec des personnes riches en talent et en esprit, ce n’est pas que le reste de l’année, nous n’en trouvions pas sur notre passage : bien au contraire, quelques amis nous restent, ils sont, malgré leur âge, pleins encore de projets et de foi dans la littérature, le théâtre ou la philosophie, ils lisent et nous font lire Marx ou Adorno, Benjamin ou Scholem… nous font répéter Queneau ou déclamer des poèmes en hommage à l’Ukraine.

Ils participent activement à des commémorations très fortes.

A l’initiative du Cercle Bernard Lazare, le 80ème anniversaire du soulèvement du ghetto de Varsovie a donné lieu, à Grenoble, le 24 mai, à une lecture bouleversante du Chant pour le peuple juif assassiné, long poème dû à l’auteur yiddish Yitzhak Katzenelson qui raconte dans le menu détail cette insurrection qui dura vingt-sept jours au cours desquels des individus pauvres et captifs, qui n’avaient trouvé pour se défendre que des tessons de bouteilles et des cocktails Molotov artisanaux parvinrent à résister à des troupes allemandes aguerries. Dommage, ce texte est difficilement trouvable aujourd’hui, il est épuisé, n’est plus réédité. Il fut écrit au camp de Vittel, où l’on détenait en France les détenteurs de passeport étranger, avant que son auteur soit envoyé au camp d’Auschwitz où il fut gazé dès son arrivée. Nous connaissons ce texte parce qu’il fut confié à une autre détenue du même camp, Myriam Novitch, qui l’avait enterré dans trois bouteilles scellées, et qui fut une rescapée des camps : elle retrouva le lieu et les bouteilles. Cette lecture était accompagnée d’une musique sublime écrite par la compositrice française Eliane Aberdam, piano, violon et clarinette, où l’on retrouvait des accents de la musique traditionnelle juive.

La musique tient une grande place dans ce début de vacances et j’en parle même si je ne suis pas un spécialiste. Musique encore vivante. Musique qui parvient à s’échapper de la norme industrielle imposée depuis si longtemps sur les chaînes de radio et de réseaux sociaux les plus écoutées. Il n’est pourtant pas difficile de la trouver, il suffit de prêter l’oreille à de petits concerts, à des ensembles qui tentent tant bien que mal, et par leur propre passion, de faire vivre des compositeurs anciens ou contemporains dont les œuvres défient le temps et les époques. Œuvres toujours originales qui, si on les écoute avec le recueillement voulu, génèrent en nous des espaces purifiés, nous faisant entendre les battements de notre cœur et nous mettant à l’unisson d’un univers qui vibre en silence autour de nous au moment même où ailleurs, des vacarmes écrasent des âmes et des corps et anéantissent des souffles de vie. Dans le vieux bourg du Landeron (dont j’ai déjà parlé ici), une association, Les trouvailles classiques du Landeron, co-dirigée par l’ami Claude Lebet, le grand luthier rencontré en février, organise des concerts presque chaque mois, qui ont lieu dans la Chapelle des dix-mille martyrs. On y trouve cette musique toute tournée vers la pensée et l’émotion subtile, le simple silence et l’écoute intérieure. Cette fois, il s’agissait d’un quatuor uniquement composé d’altos.

Le vieux bourg du Landeron

L’alto est l’instrument central dans les orchestres, entre la mélodie des violons et la basse des violoncelles, on le voit peu souvent seul et encore moins souvent accompagné d’autres semblables à lui-même. On croit qu’il n’y a pas de répertoire pour cela, et pourtant… Ce dimanche 4 juin, l’Ensemble Media Res, constitué d’un Italien, de deux Espagnols et d’une Anglaise, tous résidents à Bâle, interprétait le concerto pour 4 violons (mus en altos pour l’occasion) de Telemann, et des pièces de Tallis, Loher, Bridge, Waelput, Bowen et Penderecki. Telemann bien sûr… musicien ancien auquel on s’attend en pareil lieu, mais les autres, qui sont-ils ? Le second cité, Silvan Loher, est un jeune suisse né en 1986, qui vit actuellement en Norvège. On lui a commandé Les violons de l’automne, il en est ressorti de tendres mélodies sur des paroles de poètes, dont Verlaine bien entendu, chantées par une jeune cantatrice du cru, Vera Hiltbrunner. De Penderecki, on avait droit à une cadence pour alto solo datant de 1984, moment de grâce ultime dans ce concert qui déjà n’en manquait pas. Ces compositions graves nous emmenaient toutes vers des sommets d’où l’on peut contempler la nouvelle beauté printanière en même temps que l’on entend les échos tragiques de l’histoire. Ne doit-on pas à Krzysztof Penderecki de grands oratorios en mémoire des victimes d’Auschwitz et d’Hiroshima ?

[A la sortie, lors du traditionnel pot servi autour de quelques bouteilles de blanc local, rencontre avec un très jeune homme (une vingtaine d’années) qui a traduit les dernières œuvres de Spinoza (traité de grammaire de la langue hébraïque) ainsi que le traité de grammaire hébraïque de Johannes Buxtorf, célèbre hébraïsant suisse du XVIème siècle, montrant par là-même que le premier n’avait fait que recopier le second, ce qui enlève du même coup tout support à l’idée que Spinoza aurait exprimé dans sa grammaire des idées philosophiques cachées. La conversation vient des livres qu’il a entre les mains : un original de l’oeuvre de Buxtorf, dont il vient de faire réparer la reliure par une jeune demoiselle qui se trouve également présente, je touche avec émotion ces vieux grimoires. Le jeune homme me dit qu’il va intégrer le CNRS à la rentrée. Après coup, j’apprends que non seulement il intègre le CNRS, mais qu’il a été classé premier au concours en 35ème section… Un petit génie, autrement dit !]

La peinture aussi est là. A Martigny, la fondation Gianadda expose Turner, en collaboration avec la Tate Gallery. Le titre de l’exposition est « The Sun is God », une formule que, paraît-il, le grand peintre anglais prononça à la fin de sa vie. Turner et ses trains qui s’enfoncent dans la brume, Turner et ses horizons mouillés, ses rougeurs lointaines et ses soleils levants, Turner qui bien avant les impressionnistes, a saisi la façon dont se décompose la lumière, s’inspirant pour cela des découvertes de Newton et des théories élaborées par Goethe, et n’hésite pas à aller peindre l’impossible : les rayons du soleil eux-mêmes. On a envie de dire la lumière se peint elle-même, elle se mire en elle, on ne voit plus à la fin que du blanc, ou de multiples variétés de blanc, Turner serait-il l’envers de Soulages ? Si ces blancs se distinguent (comme dans le cas de celui-ci les noirs) c’est par les plis et replis des pinceaux et des brosses, par la matière en quelque sorte, comme si la lumière était finalement matière, à moins que ce soit l’inverse, matière-lumière. On dit, dans une notice distribuée à l’entrée, la composition de sa palette : seulement des pigments jouant dans le jaune et dans le blanc : or, ocre, miel, tournesol, canari, blond vénitien, fleur de soufre, jaune de chrome, laque de jaune. Sa passion pour la lumière et donc le Soleil, le conduit à composer des odes mythologiques et à peindre, j’allais dire « filmer », des sortes d’embarquements pour Cythère, ici en l’occurrence des départs pour quelque bal masqué se produisant à Venise, l’immortelle ville de ses rêves, la vraie ville de l’eau. L’expo Turner se termine le 24 juin. Dommage. Après, retour au regard des fauves… une autre manière d’honorer la couleur et la lumière.

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Souffrance dans le travail abstrait

J’ai beaucoup parlé ces temps-ci de la philosophie « marxienne ». On aurait pu penser, j’ai même pensé un temps, que le « marxisme » était terminé, qu’il n’y avait plus rien à attendre de cette approche qui se serait ossifiée avec le temps. Et puis la découverte des écrits de Moïshe Postone m’a ébranlé : ainsi pouvait-on lire Marx autrement. Qu’est-ce qui me déplaisait tant chez le « vieux » Marx, mis à part le fait qu’il ait été récupéré à des fins politiques par des partis qui bâtirent leur « succès » sur des interprétations rabâchées de quelques-unes de ses professions de foi? C’était cette approche ossifiée, en forme de catéchisme ou de philosophie (trop) facile quand il était question de lutte des classes affichée comme un mantra. Cette façon d’affirmer tout le temps que seuls les ouvriers souffraient au moment même où… on ne voyait plus guère d’ouvriers autour de nous, et où, au contraire on voyait beaucoup de cadres, d’ingénieurs, de techniciens et même de managers qui souffraient vraiment. Burn-out, souffrance au travail, suicides. Il suffisait de regarder certains films, comme Un autre monde, de Stéphane Brizé, avec Vincent Lindon et Sandrine Kiberlain… pour y voir une souffrance certes différente de celle des ouvriers du XIXème siècle, mais bien réelle.

Y. qui travaille dans l’organisation de voyages et se situe à un rang élevé de la hiérarchie de son entreprise me disait encore hier matin à quel point il était rongé par l’angoisse de ne pas réussir, la dureté d’un travail où il faut sans cesse maintenir un niveau « concurrentiel », le lourd sentiment de responsabilité quand on doit assurer la paie d’une centaine d’employés, avec en plus, dans ce type de branche, la nécessité de répondre aux critiques parfois issues de bonnes intentions « écologiques » mais souvent simplement venimeuses, empruntes d’une jalousie sociale émanant, par exemple, de professeurs d’école qui diviseraient volontiers l’univers en deux : les riches, auxquels appartiendraient évidemment cadres et managers, et les pauvres dont ils feraient, bien sûr, eux, partie. Y. en avait eu des sueurs froides, des symptômes violents, maux de tête, fourmillements, aphasies momentanées, et avait dû consulter. Le verdict était sans appel : c’est le travail, ce travail-là plus spécifiquement, qui conduit à ces troubles. Alors bien sûr, il peut paraître étonnant de se référer encore à Marx, ou aux descendants de Marx. Or, c’est bien Robert Kurz, issu de la pensée marxienne qui écrit dans son Manifeste contre le travail (co-écrit avec Ernst Lohoff et Norbert Trenkle) que « si la classe ouvrière en tant que classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital et le sujet de l’émancipation humaine, réciproquement les capitalistes et les managers ne dirigent pas la société selon la malignité d’une volonté subjective d’exploiteurs. Aucune classe dominante dans l’histoire n’a mené une vie aussi peu libre et misérable que les managers surmenés de Microsoft, Daimler-Chrysler ou Sony. N’importe quel seigneur du Moyen-Âge aurait profondément méprisé ces gens. Car, tandis que celui-ci pouvait s’adonner au loisir et gaspiller sa richesse de manière plus ou moins orgiaque, les élites de la société du travail n’ont droit à aucun répit […] Elles ne sont elles-mêmes que les esclaves de l’idole Travail, de simples élites de fonction au service de la fin en soi irrationnelle qui régit la société ». Dire cela surprendra évidemment tous ceux et toutes celles qui sont attaché.e.s à la vieille forme du marxisme.

D’abord la première phrase : en elle-même étonnante. Elle dit que, dans le fond, la classe ouvrière n’a jamais été l’antagonisme du capital, et qu’elle n’est pas, comme cela pourtant semblait être exprimé dans le Manifeste du Parti Communiste, le sujet de l’émancipation humaine. Cela tient à l’analyse que fait Kurz et qu’ont faite aussi d’autres auteurs comme Postone et Gorz, à savoir que le système capitaliste est un tout et qu’il englobe deux formes de la même substance, la substance-valeur, une forme fluide et une forme figée. La première se réalise dans le travail porté par ceux qui vendent leur force, qui est un travail abstrait (car il n’est pas vu comme la tâche concrète qu’il réalise mais comme quantité interchangeable avec d’autres du même ordre), constituant l’essence même de la valeur, et la seconde se réalise comme « capital » autrement dit comme argent. L’argent vise à produire de l’argent, le travail abstrait fabrique la marchandise et transforme en marchandise aussi bien ce travail même qui est fourni que celui ou celle qui le porte. S’il en est ainsi, si, fondamentalement, le travailleur n’a pas d’autre fonction que vendre son travail comme une vulgaire marchandise pour participer au processus global d’augmentation de la valeur, on ne voit vraiment pas pourquoi et en quoi il serait un « sujet émancipateur », et le raisonnement est le même en passant au niveau supérieur de « la classe ouvrière » en général.

La suite est aussi étonnante : le vieux marxisme a toujours vu les patrons comme de riches oisifs se prélassant dans le confort de leur maison bourgeoise et fumant de gros cigares pendant que leurs ouvriers triment pour leur apporter de quoi alimenter ce luxe. Cette image est un cliché du passé. Les « patrons » d’aujourd’hui triment, ils créent des start-ups qui leur demandent un investissement énorme en temps et en énergie. Ils mettent en place des réseaux qu’ils doivent surveiller à tout moment, ils ne quittent pas leur travail, gardant sans arrêt smartphone ouvert, prêts à réagir promptement à la moindre alerte. Les managers travaillent sous des contraintes de rentabilité que n’ont pas connues leurs prédécesseurs lointains. Kurz, toujours, dit : « L’idole dominante [c’est-à-dire l’idole-travail]sait imposer sa volonté impersonnelle par la contrainte muette de la concurrence à laquelle doivent se soumettre aussi les puissants […] S’ils ne s’y soumettent pas, ils sont mis au rebut avec aussi peu de ménagement que les « forces de travail » superflues. Et c’est leur absence même d’autonomie qui rend les fonctionnaires du capital aussi infiniment dangereux, non leur volonté subjective d’exploiteurs. Ils ont moins le droit que tout autre de s’interroger sur le sens et les conséquences de leur activité ininterrompue, de même qu’ils ne peuvent se permettre ni sentiment ni état d’âme ».

On dira qu’au-dessus des dirigeants d’entreprises, il y a les sacro-saints « actionnaires » et que c’est à eux qu’ils doivent rendre des comptes, comme si la machine s’arrêtait là. Ce sont les actionnaires, c’est le système néo-libéral, tout ce qu’on veut mais ce ne sont que rarement des êtres de chair et de sang, les actionnaires sont anonymes, ils se fondent dans un ensemble, une masse que l’on appelle parfois fonds de pension, et qui s’avère être une entité aussi abstraite que la masse de travail salarié fournie par les ouvriers et employés. Nous sommes ainsi pris dans un système qui a une fin en soi irrationnelle.

Les sujets qui s’agitent dans ce système éprouvent de la rage, de l’angoisse, le sentiment, évidemment justifié, que leur travail n’a pas de sens, ils se sentent juste parfois soulagés de pouvoir en faire porter la responsabilité sur d’autres sujets, lesquels pourtant ne sont guère différents d’eux. Il en résulte conflits, mépris, invectives, jusqu’à la haine des uns envers les autres. Des militants écologistes, auxquels j’ai fait référence plus haut, s’en prennent à ceux et celles qui, à leurs yeux, ne font pas les gestes qu’il faudrait faire, ou bien exercent des boulots qui les mettent en conflit avec leurs valeurs, ils leur en veulent, les stigmatisent, sans voir qu’ils sont pris dans les mêmes boucles systémiques, que l’idole-travail est toujours présente et que, quelles que soient les tâches auxquelles les uns et les autres se livrent, ils sont avant tout sous sa domination.

C’est le fétichisme majeur aurait dit Marx, le fétichisme du travail. Il conduit à ce que, de manière permanente, à la radio ou à la télé, des ministres et des économistes nous rappellent inlassablement la nécessité et la « valeur » du travail. C’est un discours fétichiste, autrement dit une idéologie, en ce qu’il inverse les rapports : le travail, de principe dominé, devient dominant. La réalité du travail abstrait propre au capitalisme nous est masquée, cachée sous l’apparence d’une propriété universelle et intangible, propre à l’être humain. L’homme, disait-on, est un être de travail, c’est le travail qui le constitue, quoi de plus beau, de plus noble, de plus sérieux, de plus gratifiant pour qui l’exerce ? Dangereux jeu sur les mots. Un mot est un être chatoyant, il peut revêtir divers aspects. Quand il s’inscrit comme intermédiaire entre l’humain et la nature, qu’il consiste par exemple à construire une habitation, un lieu pour exister, qu’il aboutit à des œuvres d’art, à des objets artisanaux utiles comme des poteries, des plats ou des outils qui labourent le sol pour y récolter de quoi se nourrir, le travail est évidemment une activité gratifiante et exprime une qualité profonde de l’humain. Mais nous sommes loin alors de la notion de travail abstrait qui caractérise le capitalisme.

On dira certes qu’il existe encore « de beaux métiers », qu’on fabrique encore des montres ou des meubles, qu’il y a encore des architectes et des maçons, des vignerons et des producteurs de légumes… mais – comme on l’a vu dans le beau film suisse Unrueh – même dans ces métiers, tôt ou tard, on est entraîné dans la course folle à la valorisation de la valeur, il faut produire plus pour vendre plus et plus loin, les vertus intrinsèques d’une activité sont englouties dans l’abstraction du travail, cela se traduit par baisse de qualité, transformation en bien quantifiable, obéissance à des règles de commerce, dissolution dans l’administration. Des tâches autrefois accomplies avec le plaisir que l’on ressent à exercer son habileté sont transformées en automatismes. Apparaît le « Sujet automate », voir là-dessus Marx encore qui a très bien analysé le processus.

Les tâches intellectuelles elles-mêmes en subissent l’effet : chercheurs et professeurs sont contraints à trouver par eux-mêmes l’argent qu’ils vont valoriser par leurs travaux, ils passeront plus de temps à rédiger rapports et projets qu’à « chercher » à proprement parler (et encore cette recherche là sera-t-elle soumise aux contrats qu’il aura fallu signer avec entreprises et grands organismes), et puis la recherche elle-même s’engloutira dans le data-mining, comme si l’effort intellectuel consistant à faire des hypothèses, à enrichir une théorie, n’était plus rien face aux données qui vont parler d’elles-mêmes et révéler toutes seules, par leur seule magie, l’essence des choses.

Ainsi l’abstraction (du travail) aura-t-elle finalement tué la vraie abstraction, celle des théories et des représentations formelles qui sont plus que nécessaires pour que nous atteignions un minimum de compréhension de ce que nous sommes et de ce que nous faisons.

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La critique de la valeur-dissociation expliquée à ma petite-fille

Roswitha Scholz (Wikipedia)

Lorsque je suis rentré de Paris, il y a peu, où j’étais allé assister à deux conférences, la première portant sur une phrase de Walter Benjamin, qui possède une dimension prophétique : « Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe», et la seconde sur la valeur-dissociation par la principale promotrice de cette idée, la philosophe allemande Roswitha Scholz, j’ai promis à ma petite-fille, qui a 14 ans, que j’allais lui expliquer en termes les plus simples possible de quoi il retournait. Je sais qu’elle est très préoccupée par la question générale du statut des femmes dans la société, et par-delà, celle du genre et de ses diverses fragmentations, je sais qu’elle est aussi angoissée par les problèmes de l’avenir, comme presque tous les jeunes aujourd’hui, autrement dit par l’horizon des catastrophes, et qu’elle est certainement déjà convaincue que si les choses continuent ainsi, alors oui, c’est vrai, on va vers une catastrophe. Comment peut-on soulager l’angoisse, répondre aux préoccupations sans fournir de quoi nourrir sa pensée… Avouons-le : il y a peu d’organismes ou de média (si ce n’est aucun) qui cherchent à faire cela. En général ils tournent autour du pot et se contentent de faire écho aux différentes modes : on parle d’un nouveau gourou ou d’une nouvelle militante non pas à cause de l’intérêt intrinsèque de ce qu’ils disent mais parce que ce sont des voix nouvelles et… « qu’on en parle ». Où donc nos enfants et petits-enfants pourraient-ils trouver une réflexion et des concepts qui leur permettraient de dépasser ce niveau des apparences ?

S. a déjà entendu parler de Marx et du marxisme, mais sous un jour extrêmement simplifié, où il est question de classes sociales, de lutte entre elles, de propriété privée vs propriété publique des moyens de production. Elle a entendu dire aussi que cette voie avait sombré dans des entreprises peu probantes : pays « socialistes », Union Soviétique etc.

Elle s’est déjà posée ces questions : tout n’est-il donc qu’une question de type de « propriété » ? Les classes sociales existent-elles comme des données indépassables, la classe dite bourgeoise n’ayant depuis un temps lointain comme seul but délibéré que d’asservir la classe dite ouvrière ? l’Histoire est-elle le déroulement infini d’une lutte entre des bons et des mauvais ?

Et puis surtout, qu’est-ce que le marxisme a à nous dire de la crise écologique, s’il a à nous en dire quelque chose, le bilan écologique de soixante-dix ans de « communisme » à l’est de l’Europe (et en Chine) ne semble-t-il pas pire encore que celui que nous a laissé le capitalisme occidental ? La focalisation sur la notion de classe n’a-t-elle pas laissé (volontairement?) de côté les questions de sexe et de genre ? Les femmes étaient-elles plus « libres » dans le Moscou de Staline ? Ne faut-il pas au contraire penser que les velléités d’autonomie des femmes, que ce soit dans les pays de l’Est ou à l’intérieur des partis communistes occidentaux, ont toujours été rabaissées, réprimées, remisées au rang de caprices bourgeois ? Faut-il aujourd’hui se rallier à une « classe ouvrière » qui n’existe plus guère, pour défendre la cause des femmes ? une agriculture sans pesticides ? une prise en compte sérieuse des changements climatiques ?

Et si on reprenait depuis le début…

Tu achètes un objet dont tu as besoin : un pull pour avoir chaud l’hiver, un chausson aux pommes pour te sustenter, un livre pour étudier. Le chausson aux pommes t’apparaît immédiatement pour ce qu’il est, une viennoiserie faite par le boulanger pour que tu la manges, tu le payes un certain prix, c’est normal, tu rétribues ainsi le travail dudit boulanger, en plus des ingrédients qu’il a fallu pour le confectionner. Le pull aussi t’apparaît pour ce qu’il est : un produit manufacturé qui répond à certaines normes et que tu paies aussi, selon le travail qu’il a fallu là aussi pour le faire. Encore que là, déjà s’introduit un doute, tu sais très bien que les pulls n’ont pas tous le même prix, tu connais l’impérialisme des marques, que certains de tes amis ne jurent que par celles-ci, et que le prix évidemment dépend de la marque, donc de quelque chose qui t’échappe lorsque tu parles seulement en termes de besoin. Le livre est encore plus subtil, qu’est-ce qui entre dans son prix ? Le papier, le travail de l’auteur, celui de l’éditeur, la part du libraire ? Le livre, tu aurais pu le consulter en bibliothèque (encore faudrait-il que les bibliothèques auxquelles tu as accès soient suffisamment fournies pour avoir ce qui correspond à tes besoins). En parlant du pull, je me souviens qu’enfant, je ne portais que ceux que me tricotait ma mère, cela ne se voit presque plus aujourd’hui, un cas de ce genre serait assigné à une certaine pauvreté, et comme tu le sais, la désignation comme pauvre, dans notre société, est dégradante. Nous n’achetons donc pas seulement des objets, qui correspondent plus ou moins à nos besoins, nous achetons des marchandises. Et la valeur des marchandises, ça… c’est plus difficile à établir qu’on ne le croit. Mais grosso modo, on peut dire que la valeur d’une marchandise, c’est du travail à la base, travail pour la fabriquer, travail pour la vendre, travail pour produire autour d’elle un contexte qui la valorise. C’est Marx qui a dit que toute marchandise se scindait en deux entités complémentaires, la valeur d’usage et la valeur marchande, et que celle-ci était fixée à partir du temps de travail socialement nécessaire pour la produire. Ensuite, il a expliqué comment dans le processus de la marchandise, le producteur tentait de réduire le temps de travail – car il coûte cher – en introduisant des techniques, des méthodes qui rationalisent la production de manière à produire plus pour un plus bas prix, mais en même temps celui-ci s’est rendu compte qu’en procédant de cette manière, la valeur baissait, et donc pour compenser, il avait besoin de vendre plus, plus loin, d’inciter les gens à acheter par tous les moyens, la publicité, l’ambiance, la mode, l’esthétique industrielle, aujourd’hui les réseaux sociaux. Ce faisant, notre monde est entré dans une course effrénée pour qu’il y ait toujours plus de valeur (donc de monnaie) finissant d’ailleurs par se concentrer toujours entre quelques mains, alors que le processus lui-même aboutit à ce que la valeur disparaisse. Si la valeur c’est le travail, par exemple, il va de soi que lorsque le travail disparaît parce qu’il est remplacé par l’action de machines, la valeur disparaît aussi. C’est ce qui se passe aujourd’hui, où la recherche technologique est allée tellement loin que l’on peut faire accomplir des tâches intellectuelles à des machines, comme traduire, produire des textes, surveiller d’autres machines. Les économistes, même ceux de la tendance « bourgeoise » (on appelle ainsi les gens qui glorifient le système existant) reconnaissent que des millions d’emploi vont être perdus à cause des progrès de l’IA.

Comme la valeur vient en principe du travail et que celui-ci tend à disparaître, le Capital (puisqu’il faut bien trouver un mot pour désigner cette réalité globale) doit trouver d’autres manières de valoriser la valeur existante, pourquoi ne pas court-circuiter le travail actuel ? Faire que l’argent produise l’argent directement, sans passer par l’étape marchandise ? Pour cela il suffirait de se fonder non pas sur le travail actuel mais sur celui qu’on pourrait supposer être dans le futur, autrement dit se baser sur la valeur à venir, anticiper sur ce qui sera valorisé, prendre pari sur l’avenir. C’est le rôle des banques. Comment font-elles ? Par l’intermédiaire de la Bourse, elles spéculent sur les valeurs qui leur viennent des entreprises qui ont placé leurs capitaux chez elles. Ces valeurs vont être augmentées (ou réduites) selon la « confiance » que les investisseurs mettent dans les résultats à venir de telle ou telle entreprise. Ici, ce n’est pas tant la confiance qui est reine (plutôt joli mot pour désigner une réalité moins jolie) que la probabilité, donc la spéculation sur l’avenir. Si on appelle industrie la méga-machine qui transforme une valeur en plus de valeur, on voit que ceci en est une, d’industrie. Pas pour rien que l’on parle d’industrie bancaire. C’est l’industrie la plus rentable. Comme pour toute industrie (l’industrie aéronautique dans le sud-ouest de la France, l’industrie sidérurgique d’autrefois en Lorraine, l’industrie textile d’autrefois dans le Nord), celle-ci bénéficie grandement au territoire où elle est implantée, en l’occurrence ici, tu le sais, un pays que tu connais bien : la Suisse, qui, dès lors, devient le pays le plus riche du monde. Bien sûr les citoyens de ce pays se glorifieront de ce « succès », ils diront qu’il n’est du qu’à leur sens du travail bien fait, à leur clairvoyance et à leur soucis de l’ordre (qualités que je ne remettrai pas en question), comme si autrefois, les ch’ti s’étaient glorifiés des résultats de l’industrie minière en disant qu’ils n’étaient dus qu’à leurs qualités intrinsèques (ce que sans doute ils ont fait, par ailleurs). Incidemment, ce type de comportement (faire reporter sur soi le mérite de résultats où l’on n’entre que comme agent accidentel, mais aussi faire croire que quelque chose de déterminé par une autre chose est la cause de cette autre au lieu d’en être le produit) est typiquement ce que Marx qualifie de fétichisme. Il y a chez Marx un fétichisme de la marchandise (la marchandise nous apparaissant comme une sorte de déesse détentrice d’une valeur intrinsèque), comme un fétichisme du Capital (celui-ci étant assimilé à une entité naturelle dont les lois sont éternelles et irrévocables).

Si nous résumons, nous voyons bien qu’à un certain moment de l’histoire, le Capital est apparu comme une forme particulière des échanges entre humains, guidée par la marchandise : notre travail lui-même devient une marchandise, qui s’incorpore au produit sous forme d’une abstraction (car ce n’est pas le travail spécifique qu’il a fallu pour faire telle ou telle chose), la valeur se scinde en deux : la valeur d’échange finit par supplanter la valeur d’usage, nos rapports sociaux se font par l’intermédiaire de cette valeur d’échange : nous échangeons une quantité de travail contre une autre pour acquérir le produit d’autres travaux effectués par d’autres. Les marchandises communiquent entre elles par notre intermédiaire. Le travail ne vaut plus que comme travail abstrait, ne vaut plus que pour autant qu’il ajoute de la valeur à celle qui existe déjà. Le travail « reconnu » finit par être seulement celui qui entre dans ce circuit et qui, donc, valorise la valeur qui s’y trouvait déjà. Alors qu’il y a objectivement de moins en moins de travail à accomplir directement pour produire des marchandises, le Capital nous demande de travailler toujours plus… pour maintenir un certain niveau de valeur (ce travail ira dans des activités périphériques, voire des bulshit jobs, des tâches du type « Uber » comme transporter des plats tout faits à domicile chez des individus particuliers, devenir les petites mains du « data mining », car oui, en effet comme le dit une affiche dans le métro : il n’est pas nécessaire d’avoir fait une classe prépa pour travailler dans le big data – comme s’il s’agissait là d’un sort prestigieux – tâches de répondre au téléphone dans des centres d’appel – voir le film récent dont j’ai parlé déjà : About Kim Sohee – tâches de gardiennage etc.), autrement dit de participer à du travail superflu (par rapport au travail nécessité par la production directe d’un bien).

photo du film « About Kim Sohee »

Or, nous savons bien, tu sais bien qu’il y a un autre genre de travail. Dans la société traditionnelle, quand une femme au foyer reste à la maison et fait le ménage, c’est du travail. Quand elle s’occupe de son bébé qui vient de naître, c’est du travail. Quand elle repasse le linge, c’est du travail etc. etc. et puis pas seulement les femmes au foyer, il y a aussi celles qui prennent des emplois dans le social, dans la santé, dans l’accueil, où elles sont rejointes, pour être juste, par certains hommes qu’il ne faut pas oublier, donc il y a des soignant(e)s, des aides-soignant(e)s etc. qui accomplissent un immense travail. On entend souvent dire d’un air catastrophé que ce sont même les travaux les plus nécessaires, les plus utiles, et que pourtant ils sont les plus mal payés voire pas du tout dans le cas du travail ménager (comme quoi, ce n’est pas l’utilité qui détermine la valeur). Pendant la crise du Covid, on a applaudi les soignant(e)s qui faisaient un travail remarquable et pourtant… ils ou elles n’ont guère été récompensé(e)s, un peu d’augmentation de salaire et de prime, mais loin d’être à la hauteur de leur vraie mission sociale.

Le capitalisme explique cela : ces « travaux » ne sont pas reconnus comme producteurs de valeur au sens où il l’entend. Tout se passe comme si, au moment où se constitue le processus de la valeur, la scission entre valeur d’usage et valeur d’échange (qui débouchera sur la forme monnaie), un reste important avait été négligé : un « travail » qui ne peut pas se transformer en travail abstrait et qui, pourtant, assure les bases du fonctionnement du système en son ensemble (car que deviendrions nous sans les soins, les métiers de santé, le travail accompli par les femmes, l’existence d’une sphère familiale etc.?). C’est ici (ouf! enfin !) que Roswitha Scholz intervient. Elle était membre du groupe Krisis, qui a relancé et développé cette « critique de la valeur » dont nous venons de partir, mais elle était la seule femme du groupe, et ce qui lui est apparu alors évident, c’est que ces hommes qui l’entouraient (Robert Kurz, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle et d’autres) à aucun moment ne posaient sérieusement la question des inégalités entre hommes et femmes, comme si, une fois de plus, à la suite des vieilles affirmations du marxisme traditionnel, on considérait que cette opposition n’était que ce que les vieux marxistes appelaient une « contradiction secondaire » en face de la « contradiction principale » qui, elle, toujours, était celle opposant le Prolétariat à la Bourgeoisie (ou le Capital au Travail). Elle s’est alors battue pour que cette « contradiction » soit reconnue au moins à l’égal des autres. Sa lutte n’a pas été vaine, mais elle a conduit à ce qu’elle quitte le groupe pour en créer un autre, Exit ! (avec son compagnon, Robert Kurz qui s’était quand même décidé à la suivre – non sans mal, dira-t-elle plus tard!). Ce sont des membres de ce groupe que j’ai rencontrés à Paris au cours d’une belle journée de mai, près du boulevard Voltaire, où les terrasses fleurissaient et où en fin de journée, il y eut une manifestation toute en joie et en couleurs, regroupant divers mouvements gays et lesbiens (et LGBTQ etc.). La réunion avait même lieu dans un local qui avait été le siège du vieux parti PSU, dont j’avais été membre autrefois, et cela me faisait quelque chose de retrouver les vieilles affiches que j’avais moi-même collées sur les murs à la fin des années soixante… Mais bref, je n’ai pas dit que j’allais raconter ma vie.

Scholz part donc du processus de la forme-marchandise que nous avons analysé plus haut, elle montre que ce processus, en même temps qu’il requiert le travail abstrait (celui qui est incorporé dans la marchandise et finit par lui donner sa valeur), nécessite aussi, bien sûr, le travail des femmes au niveau domestique et reproductif (et oui, jusqu’à aujourd’hui, c’est elles et elles seules qui mettent au monde les enfants, et la plupart du temps c’est elles qui s’en occupent, au moins au cours de leur jeune âge), sauf que ce second type de travail, ces activités jugées souvent « bien féminines », n’entrent pas dans la valeur, elles ne sont pas « marchandisables » pourrait-on dire (peut-être vas-tu me dire qu’on voit parfois certaine marchandisation du « travail » féminin, par exemple au travers de la GPA – ce qui a expliqué que certaines personnes de gauche s’y opposent, d’ailleurs – ou aussi, mais ceci est une autre histoire qu’on ne peut pas aborder ici, au travers de la prostitution, mais ce sont là soit des activités périphériques concernant seulement certaines femmes, soit des pratiques qui en sont à leur début : nul ne sait comment elles évolueront). Scholz les dit dissociées. Elle disait au cours de sa conférence : « Les activités de reproduction, les sentiments, les attitudes sont dissociés de la valeur et donc sous-évalués. Les contraintes de reproduction ont un autre caractère que le travail abstrait, un aspect qui ne peut pas être capté par les concepts marxistes ». Face à ceux (surtout des hommes en effet) qui continuent de prétendre que la valeur est primordiale (ou la notion de classe, ou l’opposition entre le capital et le travail), elle affirme qu’en réalité, valeur et dissociation sont dans un rapport dialectique, ce qui signifie que l’un ne peut pas être dérivé de l’autre. Il faut donc une approche théorique qui dépasse la « Critique de la valeur » (et donc, le marxisme).

On peut ajouter ceci : dans son développement, le Capital a eu besoin d’un type de travail pouvant aisément se prêter à l’abstraction, puisque c’est sous la forme de « travail abstrait » qu’il apparaît dans la valeur, les qualités requises étaient justement celles que l’on attribuait aux hommes comme la prétendue insensibilité – un homme ne doit jamais pleurer, il doit être capable de « commander » sans éprouver d’états d’âme – ou le don « d’abstraction », ce qui entraînait comme corollaire qu’une qualité comme le don d’abstraire était exclue des qualités dites féminines : ne dit-on pas que les filles sont nulles en maths ? De tels préjugés sont devenus la norme, même si, en examinant de près l’histoire des mathématiques, on y découvrira de grandes mathématiciennes comme Emmy Noether, ou plus proche de nous, la grande Maryam Mirzakhani (première médaille Fields en 2014), qui sera suivie d’une deuxième grande mathématicienne, Maryna Viazovska, médaille Fields en 2022. Les femmes ne sont pas « nulles en mathématiques », mais on a tout intérêt à le laisser croire afin de renforcer la tendance masculine davantage associée à la création de valeur (capitaliste). Du reste, pour indiquer que la valeur n’était pas seulement liée au travail abstrait mais aussi, tout simplement, aux prétendues vertus masculines, elle a intitulé son premier essai fondamental sur le sujet : « La valeur c’est le mâle ». (Bon, c’est le mal aussi, par ailleurs… la langue française se prête bien à ce genre de jeu de mots !).

Ce texte, « La valeur c’est le mâle » date déjà de 1992, ce n’est donc pas récent… il faut parfois longtemps pour qu’une idée nous atteigne, c’est un peu comme la lueur des étoiles.

Manifestation Boulevard Voltaire

Petit point à observer et à garder en mémoire : Roswitha Scholz, mais d’autres aussi du même groupe, se mettent à distance de certaines formes de féminisme classique pour qui, il s’agit d’opposer brutalement « les hommes » et « les femmes », comme dans le marxisme traditionnel, on oppose brutalement « les bourgeois » et « les prolétaires » comme si on pouvait régler la question sous la forme d’une guerre (guerre des sexes ou guerre sociale), ce qu’on sait être faux : aucune guerre n’a jamais réglé quelque problème que ce soit. Dans ces cas-là, « les hommes » et les « femmes » sont conçus comme des groupes « empiriques » (c’est-à-dire les gens tels qu’on les voit dans la rue ou autour de nous, individus concrets qui sont ce qu’ils sont sans l’avoir particulièrement voulu) et on sous-entend qu’étant tous pareils à l’intérieur d’un même groupe, ils doivent se faire la guerre. Or, ce qui est en opposition, ce ne sont pas des êtres concrets, mais plutôt des êtres abstraits, des affects, des vertus, des sentiments, des idées qui traversent les corps concrets. On peut trouver des hommes concrets partageant la même subjectivité que des femmes concrètes, et réciproquement des femmes concrètes qui sont prêtes à se battre pour les intérêts du capitalisme au même titre que des hommes ! Le processus capitaliste / patriarcal (ce que Scholz nomme « le patriarcat producteur de marchandises ») traverse la société dans son ensemble, et fait des dégâts autant chez les hommes concrets que chez les femmes concrètes (c’est la raison pour laquelle les hommes auraient tout intérêt à soutenir les femmes dans leurs justes revendications!).

On a même le sentiment justifié que tous les phénomènes dont on parle ici, la formation de la marchandise au travers de l’abstraction du travail, la constitution d’un patriarcat par dissociation de certaines qualités ou propriétés du processus de la valeur sont les produits d’une machine abstraite et ne dépendent pas de nous, nous sommes conscients que nous n’avons pas voulu cela. Certes, nous voyons que certaines personnes se mettent à la place des « sujets » provoqués par ces causes, ces structures, comme pour revendiquer fièrement d’en être à l’origine, ce qui est faux bien entendu, mais c’est une forme de subjectivité qui est en eux qui fait qu’ils y croient, subjectivité qui est elle-même le produit de cette structure, de ce mécanisme dans lequel nous sommes engagés. Il va falloir bien sûr un jour nous réveiller et voir que les choses pourraient aller autrement, mais nous ne sommes hélas même pas maîtres de notre réveil, nous pouvons toutefois un peu faire des efforts pour y contribuer… Des événements profonds comme la crise climatique nous y pousseront peut-être. En tout cas, les efforts les plus clairs que nous puissions faire pour contribuer à ce réveil sont des efforts théoriques, de réflexion, d’approfondissement et aussi… d’abstraction ! Le dédain de la réflexion et de la théorie nous a conduit à notre situation actuelle : trop de vieux militants ont clamé que l’essentiel n’était pas de réfléchir mais d’agir, la praxis avant tout, disaient-ils. Les choses ne sont pas si simples : à quoi sert d’agir si on ne sait dans quel but, à quoi sert d’agir en aveugle dans un monde dont les ressorts essentiels nous restent inconnus ?

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Paris en avril, l’art dans ses nombreux états

Question art, à Paris, la poursuite de nos recherches esthétiques peut être sans limite. Si on ne peut rester longtemps, on ne verra pas le centième de ce que l’on aurait aimé voir. Pour cette fois, adieu donc à Philippe Cognée, adieu à Anna Eva Bergmann et à Françoise Pétrovitch, ce sera pour une autre fois. Adieu même à Degas et Manet : l’expo est trop grande, attire trop de monde, les réservations sont pleines longtemps à l’avance. Heureusement, le musée Jaquemart-André est de taille plus humaine. On peut contempler à loisir la beauté incarnée par une Renaissance qui en est encore à ses débuts. Giovanni Bellini n’avait pas prévu, lorsqu’il était enfant et qu’en tant qu’illégitime il était bien heureux d’être admis à égalité avec ses frère et sœur, de devenir un jour bien supérieur dans l’esprit des amateurs à ce que fut son père, Jacoppo, voire son frère Gentile. Le père était encore du style gothique international, mais laissait ses fils s’évader vers les nouveautés d’un art réaliste qui, tout à coup, changeait la rigide ordonnance des tableaux religieux. Giovanni était prêt à tenter toutes les audaces nouvelles, prêt à suivre les plus grands qui le côtoyaient et en tout premier lieu son beau-frère, le grand Mantegna. On a parfois confondu certaines de leurs œuvres, ils ne se quittaient pas, jusqu’à ce que le hasard des commandes finisse par les séparer et que le second parte à Mantoue, alors c’est un autre qui prendra la place parmi les artistes adulés, Antonello Da Massina, qui apportait un nouvel approfondissement de l’art du portrait.

Les Flamands, eux, c’était par le paysage qu’ils brillaient, notamment grâce, évidemment, à leur maîtrise de l’huile, et Giovanni, donc, après qu’il fut mis au courant de la technique, probablement par Antonello Da Messina qui avait fait le voyage de Flandres depuis sa Sicile natale, se mit à en réaliser de très beaux en arrière plan de ses sujets religieux, au point que l’on se demande parfois si les figures de saints, de saintes et de Vierge ne sont pas artificiellement collées par-dessus les paysages bleutés et riches de profondeur qu’élaborait le peintre, où les maisons s’arrangent comme de petits cubes blanchis à la chaux et où les cieux inaugurent cette méthode dite de perspective atmosphérique qui n’en finira plus d’être appréciée au cours des siècles.

La dérision de Noé – vers 1515 – G. Bellini
Van Eyck – vers 1425 – Crucifixion

Avec Bellini et ses contemporains, le christianisme s’humanise, on finit enfin par admettre que, derrière les dogmes et les croyances, peuvent se cacher des êtres humbles qui ont eu juste le mérite d’être à leur place à un moment donné, qui ont vécu une histoire certes tragique mais ni plus ni moins que d’autres. Je pense à ce que j’ai vu il y a peu au cours de l’émission La Grande Librairie : deux hommes bien installés et jouissant de renommée certaine dialoguaient, ou plutôt ronronnaient ensemble à propos de l’existence ou de la non-existence de Dieu, de la croyance de l’un et de l’athéisme de l’autre (lequel reconnaissait néanmoins un côté extraordinaire dans la personne du Christ), quand soudain surgit un iconoclaste en la personne de l’écrivain turco-suisse Metin Arditi qui racontait dans son roman l’histoire d’un jeune bâtard (memzer) nommé Jésus qui voulait avant tout faire réformer les lois trop dures du judaïsme, lesquelles jetaient l’opprobre sur bâtards et femmes adultères. Son histoire n’était pas vraiment celle des Evangiles. A en croire ce roman, Jésus ne voulait pas créer de secte nouvelle, c’est Judas qui l’aurait souhaité, et qui demanda, après la mort du Christ, de faire en sorte que se répande une toute autre histoire, pleine de légende, de miracles et de résurrection. Les deux premiers acolytes s’étranglaient de rage car on leur ôtait leur illusion, mais n’est-ce pas plutôt Metin qui détenait la version la plus proche de la réalité ? N’en avons nous pas le sentiment profond lorsque nous contemplons dans les musées et les églises ces œuvres de la Renaissance italienne qui nous montrent tant de douceur et d’humilité chez des personnages que plus rien n’attache au divin ?

Au Louvre, nous poursuivons notre quête, commencée à Rome, des plus beaux Caravage, mais nous déplorons le laisser-aller des présentations (dans un vaste couloir mal éclairé) qui fait que les chefs d’œuvre de l’art italien nous apparaissent comme répartis sur les pages d’un pauvre catalogue abandonné : seuls comptent les tableaux que l’on aura préalablement sélectionnés comme rentables, comme ouvrant la voie à une commercialisation possible. La dormition de la Vierge ne fait pas partie de ceux-là, triste sort fait à une toile d’exception qui aura été refusée à l’origine par l’Église Santa Maria del Trastevere à cause de son audace (une Vierge qui souffre…), et qui finira exposée sur les tristes murs du Louvre où aucun panneau, aucune indication n’attire l’admirateur potentiel.

L’art occupe une position centrale dans notre histoire et notre société. Les concepts marxiens qui attirent en ce moment toute mon attention semblent ne pas suffire à rendre compte de cette place. Celle-ci demeure un mystère. Comment appliquer les concepts liés à la marchandise dans le cas de l’œuvre d’art ? Valeur d’usage ? Mais comment use-t-on d’une œuvre si ce n’est en en jouissant, il faudrait alors inventer la notion de valeur de jouissance. Valeur d’échange, on ne saurait en douter, hélas et c’est là que l’œuvre pénètre l’univers du monde marchand. Mais cette valeur est changeante au gré des époques et des goûts qui s’y font jour, elle ne dépend pas directement d’une « quantité de travail », plutôt d’un contexte social et historique qui crée un mystérieux « marché de l’art », et s’il s’agit bien d’une conversion en une valeur abstraite (l’argent), qu’est-ce qui est converti ? De la jouissance ? Alors la notion de capital est ébranlée, elle ne recouvre plus seulement une masse de travail mort immobilisée, car celui qui la possède en jouit, elle prend l’aspect d’une masse en apparence dormante qui demeure pleine de vie, comme un amas de cellules enterré sous-terre toujours prêt à revivre et à palpiter, cœur arraché sanguinolent prêt à rebattre et à éprouver de la passion.

Comme disait Benjamin (à moins que ce ne soit Aurélien Bellanger qui attribue cette pensée au philosophe allemand), les seuls à devoir encore souffrir de leur travail dans la société sans classes seront les artistes : les prolétaires absolus. Ce n’est pas parce que certains comme Koons ou Hirst deviennent richissimes que cela change quelque chose, l’argent accumulé ne change rien au statut de l’artiste authentique, on en a une preuve étonnante avec Basquiat, qui pouvait bien se promener avec dix mille dollars en poche et qui n’en restait pas moins le noir que l’on méprisait, sa richesse ne lui permettait même pas de prendre un taxi pour rentrer chez lui, il ne pouvait user de son argent que pour se payer les drogues dures qui le menèrent à la mort.

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Le temps, sa construction, sa domination sur nos vies

Le film Unrueh (Désordres) dont je parlais récemment sur ce blog introduit de manière magistrale la question du temps social. Pourquoi développer une industrie horlogère si ce n’est pour réguler le temps du point de vue de l’organisation de la société ? La question est fascinante : voilà au départ de nombreux paysans jurassiens ne trouvant rien de mieux à faire au fond de leur hiver, pendant que les bêtes sont à l’étable et que la nature est endormie sous la neige que d’installer près d’une fenêtre, pour y voir plus clair, quelques outils de précision afin de construire ces instruments hautement précieux : montres et horloges. Certes, ils ne créent déjà plus tout par eux-mêmes (et cela depuis longtemps, probablement) mais ils centralisent des pièces qui sont produites dans la région, voire même jusqu’en France. La production est alors quasi-artisanale. Elle s’écoule auprès d’acheteurs qui tiennent avant tout à mesurer le temps pour eux-mêmes, dans leur usage privé : peu importe qu’une montre retarde ou avance de plusieurs minutes dans la journée.

Saint-Imier, entre Bienne et La Chaux-de-Fonds

Mais vient le temps de l’industrie, celui des pointeuses pour chronométrer les ouvriers, celui des tâches à accomplir avec précision. Ce temps de l’industrie ne peut être produit qu’industriellement, c’est ainsi que pourra commencer la première homogénéisation du temps : le même pour tous, alors qu’il pouvait demeurer varié, fluctuant, dans la société paysanne. Les producteurs individuels sont conviés à se réunir dans de grands bâtiments, les fabriques, comme celle des Longines, bâtie au bas du village de Saint-Imier. La production horlogère devient industrielle, les producteurs isolés deviennent des prolétaires. En même temps subsiste en eux et en elles un air de liberté, au fond d’eux-mêmes ils n’acceptent pas ce régime, ce pointage, cette surveillance de chaque instant, alors naissent les idées anarchistes, ils/elles veulent bien s’unir mais de manière libre, ils/elles veulent bien une gestion de leurs activités, mais une auto-gestion. On sentira cela jusqu’aux grèves du début des années soixante-dix, chez Lip, à Besançon. En ce sens, ces ouvriers en lutte, avec leur coordinateur dont tout le monde se souvient, Charles Piaget, sont les continuateurs des ouvriers anarchistes si bien portraiturés par Cyril Schäublin. Ce temps construit industriellement et socialement est dès lors ce qui nous domine au sein de la société capitaliste.

Cela rejoint les thèses de Moishe Postone, dont j’ai déjà parlé sur ce blog, et au sujet de qui il me faut (re)dire quelques mots. Postone a intitulé son œuvre maîtresse (en fait sa thèse de doctorat) : Temps, Travail et Domination Sociale. Il sort de la conception traditionnelle du marxisme en ce que, pour lui, la domination principale ne s’exprime pas en tant que celle de la classe capitaliste sur le prolétariat, la lutte des classes n’est pas le « moteur de l’histoire », et la contradiction du capitalisme n’est pas celle qui existerait entre un mode de production propriété d’une minorité et des forces productives qui convoqueraient les grandes masses. Les classes sociales qui, bien sûr, s’affrontent au sein du capitalisme, sont-elles mêmes constituées dans celui-ci et lui sont spécifiques. C’est par abus de langage que l’on mettrait sur le même plan les « classes » de l’ancien régime et celles d’après la « révolution industrielle », on confèrerait en cela au concept de classe un statut trans-historique : il y aurait de tous temps et en tous lieux, des classes, sortes de masses de gens constituées de manière immémoriale et qui s’affronteraient, alors que l’affrontement des classes dans les années 1880 ne ressemble pas à celui des années 1780, ne tire pas son fondement du même sol. On vient de le voir : l’instauration d’un temps homogène, par exemple, est l’une des conditions nécessaires pour que se constituent ces classes en rivalité. Qui plus est, le capitalisme n’oppose pas deux catégories : le Capital et le Travail puisque le travail lui-même, sous le capitalisme, lui est spécifique, c’est même ce travail là qui « fait » le capitalisme (et pas le travail auquel se livraient les paysans des siècles précédents par exemple). Toute autre conception transformerait, là encore, une notion historique, propre à un système, en un concept trans-historique, une sorte de conception anthropologique du travail qui demeurerait la même sous les divers aspects concrets que lui donneraient les différentes phases de l’histoire. De cette conception « traditionnelle » du marxisme découle ce que l’on a longtemps cru ou en tout cas ce que nous ont fait croire certains textes marxistes (Le Manifeste, par exemple), à savoir que le but que l’on devait s’assigner, la sortie du capitalisme, consistait dans la libération du travail, résultant de la résolution de la contradiction « principale », entre le Capital qui appartient à un petit nombre et le Travail qui appartient au plus grand nombre. Cela a donné lieu aux espoirs mis dans un « socialisme » soi-disant incarné par des régimes (URSS etc.) qui ne faisaient que reproduire les fondements du capitalisme mais sous une certaine variété caractérisée par le rôle interventionniste de l’État. Ce n’était pas, à coup sûr, ce à quoi aspiraient nos sympathiques horlogers et horlogères de Saint-Imier !

Si toutes ces notions, travail, classes sociales, mode de production sont internes au capitalisme et n’en constituent donc pas la cause, en quoi ce dernier consiste-t-il ? Si le « travail » n’est pas la substance éternelle qui s’origine de la préhistoire pour revêtir une forme aliénée sous le capitalisme, qu’est-il ? La réponse postonienne a ces questions réside dans une analyse du capitalisme qui prend sa source chez le Marx des Grundrisse lorsque celui-ci commence à étudier à fond la genèse de la valeur. C’est une drôle de chose que la valeur, insaisissable et pourtant bien réelle, mesurable alors qu’elle est distincte de la richesse matérielle qui, elle, est bien concrète. On connaît la formule marxienne : la valeur d’échange d’une marchandise est la quantité de travail socialement nécessaire pour la produire. Cette phrase suppose bien sûr que l’on ait défini la valeur d’échange ainsi que la notion de marchandise. Mais les deux vont de pair. On connaît l’analyse de Marx, je n’y reviens pas. En bref, la valeur se scinde en deux côtés, comme le pile et le face d’une pièce de monnaie, ou plutôt – je trouve cette comparaison plus inspirante – comme le signifiant et le signifié du signe. D’un côté la valeur d’usage : il faut bien que ça serve à quelque chose, n’est-ce pas ? (cela n’est pas sûr pourtant, si on applique « servir à » en un sens rigoureux… combien de « marchandises » ne servent à rien?) un peu comme le signifié d’un signe, de l’autre la valeur d’échange, qui sert… à l’échange comme son nom l’indique (dans le domaine du signe, ce sont les signifiants qui s’échangent), autrement dit, sous la valeur d’échange, la spécificité de l’objet disparaît, il n’apparaît plus que comme entité abstraite qui peut valoir pour tous les autres, se substituer à n’importe quel autre pourvu qu’il incarne une certaine quantité de travail plus ou moins identique. Ici, donc, le travail intervient, mais est-ce le travail concret, le soin mis par l’ouvrier qualifié à polir une surface, à combiner entre elles les pièces d’une montre ? Non, car lui aussi se scinde en deux parties, et c’est en cela qu’il est spécifique à ce mode de production là, ou à cette société là, l’autre partie est la partie abstraite, à son tour échangeable avec tout autre travail pourvu que… pourvu que quoi ? Et bien que ces deux travaux soient mesurés par la même quantité de temps. Et voici que notre temps homogène, abstrait lui aussi, et industriel apparaît. Il fallait que ce temps arrivât pour que le travail puisse être mesuré abstraitement et pour que donc, on puisse attribuer aux choses une valeur d’échange, et qu’ainsi les choses se transforment en marchandises etc. etc. Bien sûr, dit Marx, ce n’est pas le temps de travail dans l’absolu, mais le temps de travail socialement nécessaire, ce qui requiert le caractère social du temps, le caractère « moyen », accessible à tous et transparent, le temps des usines et des fabriques, le temps régulé par les ingénieurs et chronométreurs qu’on voit dans le film Unrueh. Ce temps, puisqu’il coïncide d’une certaine manière avec la valeur (celle-ci se mesurant grâce au temps), est le temps du Capital, il l’est au sens fort du terme puisque l’on peut maintenant définir le Capital justement au moyen de la notion de valeur. Le Capital est la valeur en tant qu’elle se valorise, dit Postone. Sous une autre forme, Alastair Hemmens, qui préface le Manifeste contre le travail, œuvre célèbre du groupe Krisis, qui comprend Robert Kurz, Ernst Lohoff, Norbert Trenkle, Roswitha Scholz et d’autres, dit la même chose : « le travail : l’aspect de la vie sociale qui sert la transformation de 100 euros en 110 ».

En même temps que nous voyons ceci, dans la réalité et dans le film, nous voyons aussi vers quoi se précipite ce processus. Puisqu’il s’agit uniquement de valoriser la valeur, et pas d’autre chose, il va falloir accomplir deux actes, immédiatement contradictoires : investir pour que la valeur s’étende (créer de la survaleur en maintenant réduit voire en réduisant ce que coûte l’emploi de la force de travail), augmenter la productivité, autrement dit moderniser, acheter de nouvelles machines, introduire des innovations techniques, toutes choses qui réduisent le temps de travail socialement nécessaire c’est-à-dire… la valeur ! Et donc, pour remédier à cela, étendre toujours davantage le marché, vendre plus et plus loin, ce qui expose aux crises, aux accidents de l’histoire et surtout aux affres de la concurrence (car les autres firmes voudront en faire autant). On voit cela bien sûr dans Unrueh : c’est l’angoisse permanente du patron, ici appelé monsieur Roulet (je crois qu’en fait l’usine Longines fut créée par un monsieur Francillon, Ernest de son prénom) qui cherche par tous les moyens à obtenir des informations pour mieux planifier sa croissance (et il ne néglige pas pour cela de lire… la presse anarchiste car, dit-il, elle le met tout de suite au courant des crises et conflits qui se produisent dans le monde!). Vendre des montres, toujours plus de montres, et pour cela faire appel à la publicité, plus tard au marketing. Nouvelles formes de travail devenues elles aussi « nécessaires », mais plus au sens où elles étaient nécessaires auparavant pour produire directement les marchandises, devenues seulement nécessaires pour remédier aux défauts intrinsèques du mode de production, autrement dit superflues. En fin de compte, c’est en cela que réside la contradiction du capitalisme : sans arrêt, la valeur est menacée d’être réduite alors même que le système ne se définit que comme accroissement de valeur. Le travail vu de cette manière n’est pas « antagoniste » au capital : il le constitue. Il n’a pas à être « libéré », il a à être… aboli ! (sous cette forme en tout cas, quitte à faire surgir une autre forme de travail).

Ces analyses et observations ne se trouvent pas seulement chez Postone, Kurz, Scholz et les autres. Je les avais trouvées déjà dans le passé, à vrai dire et puis… je les avais oubliées.

André Gorz

Je les avais trouvées exprimées déjà en grande partie chez André Gorz, le sociologue /philosophe français (un peu suisse aussi!) qui s’est donné la mort en 2007 aux côtés de sa chère Dorine, atteinte d’une maladie neurodégénérative (voir Lettre à D.) et qui, au cours de son existence, a écrit de nombreux ouvrages et articles (dans le Nouvel Obs sous le nom de Michel Bosquet) inspirés par l’existentialisme, le marxisme puis la pensée écologique. Je l’avais rencontré autour des années 68, alors que je fréquentais les cours d’instruction politique que l’on donnait pour les jeunes militants au sein du P.S.U. (Parti Socialiste Unifié). Je me souviens très bien qu’il m’avait appris une chose que je ne serais pas prêt d’oublier par la suite : l’obsolescence programmée dans la production des marchandises (qui est, bien sûr, une des façons par lesquelles le capitalisme espère réduire les effets de sa contradiction interne). André Gorz écrivait dans un article paru en 2005 (Richesse sans valeur, valeur sans richesse) repris dans Ecologica (ed. Galilée, 2008) : « l’aspect le plus important, du point de vue de la société, celui qui justifie que l’on parle de société capitaliste : le travail traité comme une marchandise, l’emploi, rend le travail structurellement homogène au capital […] C’est pourquoi le mouvement ouvrier et le syndicalisme ne sont anticapitalistes que pour autant qu’ils mettent en question non seulement le niveau des salaires et les conditions de travail, mais les finalités de la production, la forme marchandise du travail qui la réalise ». Gorz citait les auteurs auxquels je me réfère ici : Postone, Kurz en particulier. Il disait que l’œuvre maîtresse de Postone citée plus haut « avait joué un rôle important dans la critique du travail et de la valeur, et dans la distinction entre valeur et richesse », il qualifiait le second de « meilleur théoricien critique des transformations du capitalisme et de sa crise présente » (ma lecture avait été trop rapide, je n’avais pas cherché à connaître ces auteurs, il faut dire que j’étais en partie excusé par le fait qu’ils étaient bien peu traduits en français). Il reprenait l’idée de limites interne et externe du capitalisme : « le capitalisme se heurte à sa limite interne quand le nombre des actifs capital-productifs devient si faible que le capital n’est plus en mesure de se reproduire et que le profit s’effondre », et définissait la seconde comme «l’impossibilité de trouver des débouchés rentables pour un volume de marchandises qui devrait croître au moins aussi vite que la productivité ». On pourrait aussi ajouter que cette limite externe est celle de l’impossibilité à accroître la production au-delà d’une certaine limite dans un monde aux ressources nécessairement limitées. Mais Gorz était un optimiste, il voyait la limite interne plus proche qu’elle n’était, mettant ses espoirs dans ce qui pour lui représentait la victoire de la gratuité au travers des outils informatiques (outils open-source, Linux etc.) et des réseaux sociaux. C’était aller un peu vite en besogne, hélas, lorsqu’on voit aujourd’hui à quel point ces réseaux sont tombés sous l’emprise d’empires privés à la recherche du profit maximum… un peu comme si, dans cette autre époque évoquée au début, le temps avait été produit comme denrée gratuite, en dehors du capitalisme, les horloges ayant continué d’être produites par les paysans indépendants, pour un usage libre du temps…

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