Walter Benjamin, Baudelaire et le « wokisme » (I)

Je dois les réflexions qui vont suivre pour une part aux conversations que j’ai eues avec mon ami Jean Caune et pour une autre à mes tentatives de lecture et d’assimilation des écrits (certains, pas tous, puisque je n’en ai lu que très peu) de Walter Benjamin, mais à vrai dire ces deux parts se confondent puisque mon ami Jean est un fin connaisseur de cet auteur. Il ne pouvait donc que me conseiller de lire les fameuses Thèses sur l’histoire, souvent présentées simplement comme Sur le concept d’histoire. Le recueil de textes Ecrits français, paru chez Folio sous la direction de Jean-Maurice Monnoyer (un ancien collègue de l’UPMF), regroupe les textes écrits directement en français par le philosophe allemand, ou bien traduits par lui sans l’aide d’un traducteur extérieur. Ils contiennent donc une version de ce fameux texte, tout comme ils contiennent une partie des écrits de Benjamin sur Charles Baudelaire. Tout cela m’a beaucoup intrigué avant que je ne me décide à lire ces textes et, en conséquence, à me replonger dans une rhétorique que j’avais un peu oubliée, ainsi que dans une œuvre poétique qui, pour cause qu’elle fut d’un émerveillement lorsque j’étais adolescent, n’en avait pas moins un peu disparu de mes pensées.

Ce que je retiens du concept d’histoire tel que vu par Benjamin réside principalement dans la différence que l’on peut en faire par rapport à l’histoire dite ici « universelle », ou du moins, je dirais, à l’histoire perçue naïvement comme collection des faits anciens. « Décrire le passé tel qu’il a été » disait un historien d’autrefois (Ranke), comme s’il était possible de réunir toutes les traces d’un passé et d’en faire un recueil, sans aucune discrimination selon l’importance ou non desdits faits. D’ailleurs, pourrait-on demander : importance pour qui ? Je vois ici la source de mon désintérêt courant pour cette matière que l’on nomme « histoire » dans laquelle d’aucuns se vautrent avec passion, persuadés qu’ils sont qu’à partir d’une somme de mini-faits vrais, on reconstitue la toile des causes et des effets qui ont contribué à faire d’un paysage, d’une commune, d’une famille ce qu’ils sont aujourd’hui (comme si d’ailleurs on pouvait savoir ce qu’ils ou elles sont aujourd’hui). Démarche vaine. Benjamin oppose à cela sa perspective du matérialisme historique (c’est le terme qu’on employait à son époque, qui fait un peu désuet aujourd’hui, je l’avoue, mais ne faut-il pas en trouver un pour désigner cette autre manière de faire de l’histoire opposée à la conception dite ici « naïve »?). La première chose qui me frappe (au sens où, autrefois, dans ce qu’on n’appelait pas encore « une série », on voyait un commissaire de police se frapper le front en disant : « mais c’est Bon Dieu bien sûr ! ») est la reconnaissance que si histoire il y a, elle est toujours celle des vainqueurs. On pourrait prendre cela pour un de ces aphorismes qui courent les réseaux sociaux comme pour dire : «je vous l’avais bien dit » ou « il n’y rien à ajouter », mais la façon dont Benjamin l’exprime est plus profonde que cela, et je verrais bien dans ses mots comme une prémonition, voire une explication, du phénomène que l’idéologie courante a décidé de nommer « wokisme ».

Dans la thèse VII :

qui est-ce, en fin de compte, à qui devront s’identifier les maîtres de l’historisme ? La réponse sera inéluctablement : le vainqueur. Or, ceux qui, à un moment donné, détiennent le pouvoir sont les héritiers de tous ceux qui jamais, quand que ce soit, ont cueilli la victoire. L’historien s’identifiant au vainqueur servira donc irrémédiablement les détenteurs du pouvoir actuel.

Le butin, exposé comme de juste dans ce cortège, a le nom d’héritage culturel de l’humanité. Cet héritage trouvera en la personne de l’historien matérialiste un expert quelque peu distant. Lui, en songeant à la provenance de cet héritage ne pourra pas se défendre d’un frisson. Car tout cela est dû non seulement au labeur des génies et des grands chercheurs mais aussi au servage obscur de leurs congénères. Tout cela ne témoigne de la culture sans témoigner, en même temps, de la barbarie.

Cela nous laisse songeur. Comment ne le ferait-il pas ? Tant nous reconnaissons combien l’essentiel des grandes œuvres de l’humanité en littérature comme en art doivent à ceux qui ont pu développer leur génie à l’abri du besoin, laissant se faire accomplir les tâches matérielles par d’autres, jugés moins doués. Architectures de grand prix payés grâce au commerce triangulaire (on pense à l’exemple de la ville de Neuchâtel cité il n’y a pas longtemps sur ce blog), œuvres littéraires immenses (on pense à La Recherche) rendues possibles par l’abnégation d’une servante, tableaux toujours admirés qui ont du leur réalisation aux commandes des riches cardinaux de l’Église ou des Princes parfois les plus guerriers et les plus sanguinaires.

La reconnaissance soudaine dans l’histoire de ce genre de réalité semble être à la base de ce phénomène évoqué plus haut se traduisant par une volonté de déboulonner les statues, ce qui, bien sûr, n’est jamais une solution, car, en même temps, cet « héritage » doit demeurer connu à cause de la part de génie qui n’est jamais totalement occultée par la part de barbarie. Il y a dans l’œuvre d’art un analogue de ce que Bernard Stiegler nommait un pharmakon (à propos des inventions modernes) à savoir quelque chose qui peut aussi bien être remède que poison.

Ceci est un point acquis : l’histoire est celle des vainqueurs. Mais comment pouvons-nous savoir les faits qui y conduisent si nous contestons la conception ordinaire de l’histoire qui fait de celle-ci un recueil de faits, de tous les faits, sans attitude préconçue ni théorisation préalable ? Il faut élaborer davantage sans doute la notion de fait, et c’est ce qu’entreprend Benjamin. Voir par exemple ce qu’il dit dans sa thèse XVII :

L’historien matérialiste ne s’approche d’une quelconque réalité historique qu’à condition qu’elle se présente à lui sous la forme de la monade. Cette structure se présente à lui comme signe d’un bloquage messianique des choses révolues ; autrement dit comme une situation révolutionnaire dans la lutte pour la libération du passé opprimé. L’historien matérialiste, en se saisissant de cette chance, va faire éclater la continuité historique pour en dégager une époque donnée ; il ira faire éclater pareillement la continuité d’une époque pour en dégager une vie individuelle ; enfin il ira faire éclater cette vie individuelle pour en dégager un fait ou une œuvre donnée. Il réussira ainsi à faire voir comment la vie entière d’un individu tient dans une de ses œuvres, un de ses faits ; comment dans cette vie tient une époque entière ; et comment dans une époque tient l’ensemble de l’histoire humaine. Les fruits nourrissants de l’arbre de connaissance sont donc ceux qui portent enfermés dans leur pulpe, telle une semence précieuse mais dépourvue de goût, le Temps historique.

[c’est moi qui souligne]

Cette citation, assez difficile en elle-même à comprendre dans ses détails (« bloquage messianique des choses révolues »… ?), est pourtant éclairante, notamment par le recours à la notion de monade.

Bloquage messianique des choses révolues : Benjamin veut dire ici que l’histoire se présente non seulement comme suite de discontinuités (conformément à ce qu’en disait déjà Bachelard à propos de l’histoire des sciences) mais comme ensemble de nodosités chacune résumant le passé des événements qui se sont accumulés avant de créer cette sorte de précipité ouvrant vers un nouvel avenir qui se réalise dans une rupture (autrement dit une révolution). En même temps, la monade est structure de totalisation : elle n’est pas un élément simple, mais contient en elle-même déjà la totalité de ce qu’elle contribue à engendrer, jusqu’à sans doute… se contenir elle-même, ce qui n’est contradiction qu’en apparence. Cette conception ne s’applique pas qu’à l’histoire, elle a déjà été envisagée pour la biologie, voire même la physique (en tout cas à l’échelle quantique) : elle désavoue l’atomisme simpliste. On a longtemps cru, et certains le croient encore, que l’analyse d’une réalité, quelle qu’elle soit, consiste à la découper en unités jusqu’à atteindre les unités minimales, après quoi, pour reconstruire la totalité, il suffirait d’assembler entre elles ces unités. On l’a cru pour les cellules biologiques, on l’a cru pour l’atome et on l’a même cru pour le langage : le structuralisme classique reposait sur la double articulation des unités de base : phonèmes et morphèmes. Or, dans tous ces domaines, on a pu constater que les éléments dits simples étaient en réalité incroyablement complexes et qu’en quelque sorte c’était la complexité de la totalité qui se reflétait déjà dans l’unité prétendument de base. En linguistique, un auteur comme François Rastier a mis en évidence combien le sème de base était constitué d’unités supérieures (textes, discours), ce que Saussure lui-même avait vu dans un second temps de son enseignement : au Cours de Linguistique Générale, succèdent les Ecrits de Linguistique Générale (mais il est vrai édités seulement en 2000) qui semblent dire à peu près le contraire du Cours.

La thèse de Benjamin étend cette idée à l’histoire et à la notion de fait historique : celui-ci contiendrait en lui-même l’événement auquel il participe, et par delà l’événement, toute l’histoire. C’est là qu’on en vient à un découpage de l’histoire sur une base non plus empirique mais informée par le produit de cette histoire, par ce que cela a donné par la suite, autrement dit : l’avenir, le futur. D’où ces éléments de thèse encore :

C’est dans l’instant historique, et uniquement en lui, qu’est seulement possible la connaissance historique. [ce que je comprends comme : il n’y a pas d’extérieur à l’histoire, de position par rapport à laquelle on la verrait se dérouler.]

ou bien encore :

Seul l’avenir possède des révélateurs assez actifs pour fouiller parfaitement de tels clichés [des images laissées par le passé comparables à celles que la lumière imprime sur une plaque photosensible]. (Nouvelles thèses, dans les Paralipomènes et variantes).

On trouve chez Badiou semblable approfondissement mais, lui appelle événement ce que Benjamin nomme fait. Dans L’être et l’événement, le philosophe autrefois de la rue d’Ulm donne l’exemple de la Révolution Française en tant « qu’événement » : « vous trouvez là les électeurs des Etats Généraux, les paysans de la Grande Peur, les sans-culottes des villes, le personnel de la Convention, les clubs des Jacobins, les soldats de la levée en masse, mais aussi, le prix des subsistances, la guillotine, les effets de tribune, les massacres, les espions anglais, les Vendéens, les assignats, le théâtre, la Marseillaise etc. L’historien finit par inclure dans l’événement « Révolution Française » tout ce que l’époque livre de traces et de faits. Dans cette voie – qui est l’inventaire de tous les éléments du site – il se peut toutefois que l’un de l’événement se décompose jusqu’à n’être plus, justement, que le dénombrement toujours infini des gestes, des choses et des mots qui lui coexistent. Ce qui fait point d’arrêt à cette dissémination est le mode sur lequel la Révolution est un terme axial de la Révolution elle-même, c’est-à-dire la façon dont la conscience du temps – et l’intervention rétroactive de la nôtre – filtre tout le site par l’un de sa qualification événementielle ». D’où, chez Badiou, l’intervention du mathème de l’événement, à savoir la réunion de la collection des éléments d’un site événementiel (X) et d’un élément surnuméraire qui s’avère être le signifiant lui-même de l’ensemble (eX), selon la formule : eX = {x 𝜖 X, eX}. (j’ai dit ailleurs que cela avait un sens en mathématiques, au travers de la notion d’hyperset développée dans les années quatre-vingt par Peter Aczel). Quand il parle de « l’intervention rétroactive [de notre conscience du temps] », cela résonne bien sûr avec le rôle que Benjamin assigne au futur : « seul l’avenir possède des révélateurs assez actifs pour fouiller parfaitement de tels clichés » en effet.

On verra là ce que Benjamin croit devoir à Baudelaire, percevant dans les Tableaux parisiens (extraits des Fleurs du Mal) « la valeur divinatoire de l’exagération dans ces premières tentatives de rendre la physionomie des grandes villes ».

(à suivre)

PS : actualité de Walter Benjamin : vient de sortir ce roman qui s’annonce comme génial, et, en tout cas, polyphonique, retraçant la vie du philosophe allemand : Le vingtième siècle, par Aurélien Bélanger (que je vais m’empresser de lire, bien sûr!).

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