J’ai eu un bug

Oui, ce sont des choses qui arrivent quand on essaie de comprendre une théorie ou un calcul compliqués. J’ai séché pendant une bonne semaine, écrivant et réécrivant mes preuves, torturant mes équations, fixant mes feuilles, relisant de vieux articles, comparant la version de X à celle de Y, lançant finalement un « help » à quelque collègue ami et complaisant, et puis les choses se sont éclairées petit à petit. Je suis toujours émerveillé par cette propriété de l’esprit humain : vous êtes face à une chose difficile, mais vous voulez la comprendre. Si vous le voulez vraiment, et à condition d’y mettre le temps qu’il faut… vous y arrivez. Ne jamais désespérer. Attendre et se concentrer.

Cela me fait penser: Tous ces « pédagogues » dont on nous parle, qui veulent éviter aux jeunes apprenants d’avoir à se confronter avec des textes difficiles sont évidemment dans l’erreur. Il faut au contraire donner à ceux-ci le goût de la difficulté pour qu’ils soient en position d’exercer les pouvoirs de leur esprit, qui sont grands, très grands, plus grands qu’ils ne le croient. Et cela est bien sûr transversal à la société. N’en déplaise à tous ceux qui voudraient que la société ne réfléchisse pas, n’en déplaise à celui qui trouvait ridicule qu’on fît étudier « La princesse de Clèves » aux futurs fonctionnaires. Là où il y a à comprendre, il faut comprendre.
Et donner les outils pour comprendre.

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A venir : ce qu’était le contenu de mon bug, un problème de dualité comme dans cette belle oeuvre, sculptée et offerte par M. P. (ma belle-soeur), mais… dans un calcul!

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Ca sert quand même, les blogs

eh oui, ça sert aussi à découvrir des gens et des oeuvres. Je parlais ce matin des récits illustrés qui m’avaient tant plu par leur éclat, leur fraîcheur et leur lucidité. Aujourd’hui j’ai la chance de recevoir, sur d’anciens billets consacrés à la peinture (le peintre argentin Xul Solar et Lucian Freud), deux commentaires du même auteur, un certain Philippe Pelletier Yopinto, un peintre (eh… yo pinto) dont les oeuvres éclatent de formes joyeuses et arrondies et de couleurs andines. Du même coup, il m’envoie la référence de son site , dont je vous fais immédiatement profiter… avec tout de suite un petit avant-goût… Merci Yopinto!
ET LISEZ SON INTERESSANT COMMENTAIRE sur mon billet « last day in Dublin »
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Je déblogue

Mais non… c’est pas ce que vous pensez… j’ai écrit un « g » ! oui, je déblogue quelques temps, comme on dit d’un pétrolier qu’il dégaze, pour dire qu’il se décharge de mètres cube de matière volatile pour faire le vide (avant de refaire le plein ?).

 

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(ça dégaze…)

Avant de faire le plein, faisons un petit point. Point de suspension. Silence.

<ici insérer quelques points de silence>

Cela fait un peu plus d’un an que ce blog existe. J’étais dans une chambre d’hôtel en Espagne, pendant une école d’été (la même que celle qui m’a mené cette année à Dublin, cf .) et je m’ennuyais. Heureusement j’avais Internet et mon abonnement au Monde électronique. Je me dis : regardons les blogs. Qu’est-ce qu’un blog d’abord ? en ce mois d’aout 2006, je découvre des carnets personnels passionnants. Je me souviens même d’une personne probablement assez jeune, probablement de sexe féminin, qui écrivait un roman illustré. Les illustrations à la gouache étaient magnifiques. J’ai perdu la référence, n’ai plus trouvé ensuite son blog, si elle se reconnaît… le texte était touchant, parfois un peu naïf. Mais touchant. Alors, me dis-je, moi aussi je pourrais créer mon blog. D’où l’existence dudit blog, précédée par toutes les étapes effectuées consciencieusement : remplir son profil, se définir par une ligne, dire ses goûts. Là, je dois dire que j’ai voulu faire tout ça dans un seul mouvement de respiration, sans trop réfléchir. Me définir d’une ligne ? hors de question de ne pas dire la vérité, de tromper le lecteur potentiel sur qui je suis. On doit lire un blog en sachant qui l’écrit. J’ai donc dit la vérité (« je suis un professeur d’université vivant à Grenoble » etc.). Plus tard, j’ai trouvé en réponse à un commentaire que j’avais glissé à un billet d’un autre auteur une attaque en règle contre cette manière de me définir, on reprenait les termes d’une manière désobligeante, comme si j’avais voulu faire preuve d’élitisme en quelque sorte… (je n’allais tout de même pas inventer que j’étais plombier simplement pour faire plaisir à ce monsieur…).

Et puis le titre, ah ! le titre ! Kiki (de Posuto ) a du mal avec mon titre… mais j’y tiens. Ces mots « kiki soso largyalo », comme indiqué dans la bannière, veulent dire la modestie (non, ils ne contiennent aucune allusion à « kiki » de Posuto…). Quoiqu’on fasse ou qu’on dise… on n’atteindra jamais l’Olympe. Soyons en sûrs et restons sur terre. C’est du moins une règle qu’on peut s’assigner. Si on ne la suit pas toujours, c’est que nul n’est parfait.

Au début, je croyais toujours que je n’arriverais pas à mettre régulièrement des billets. C’est que c’est bien beau de vouloir écrire sur un blog, encore faut-il avoir quelque chose à dire. L’évocation de mes voyages passés m’est venue naturellement… Inde , Chine … et puis sont venus les compte rendus de lecture, la série des écrivains suisses Lovay , Walser , Chappaz … échange avec Pierre Assouline qui me propose : « admirateurs de Robert Walser, unissons-nous ! », et surprise de me faire interviewer par un journaliste de France Culture (Vincent Lemerre) sur mes raisons d’aimer Walser… et sont arrivés les fameuses élections…

Pendant longtemps, je me dis qu’il fallait résister à la tentation de commenter l’actualité politique. Trop facile. Mais la vague était trop forte… je n’ai pas pu résister longtemps. Ouf, la vague est passée. Je suis revenu à ma position d’origine.

Pourquoi faire un blog ? pour écrire. Avantage du blog ? que ce qu’on écrit soit lu et, si possible, immédiatement commenté. L’idéal du blog serait un dialogue permanent avec quelques personnes qui partageraient un peu de notre petite musique intime. Les amis en premier lieu. Je sais plusieurs d’entre eux qui lisent mes billets. Ils sont discrets, ne mettent jamais de commentaire, mais à l’occasion, quand nous nous rencontrons, ils m’en parlent : « tiens tu sais, j’ai lu… » avec un clin d’œil de connivence. Ca me fait plaisir d’écrire aussi pour eux (pas que pour moi donc). Et puis les gens qui viennent par hasard (mais dans la vie, c’est pareil, les autres aussi, les amis, sont venus par hasard) et y ont un peu pris goût et reviennent, et eux, mettent des commentaires parfois (sinon, comment les connaitrait-on ?). C’est ceux que, dans ma nouvelle, j’ai appelés les amis virtuels. Non d’ailleurs sans un petit écho du beau poème de Jules Supervielle : « les amis inconnus » (« Il vous naît un ami, et voilà qu’il vous cherche / il ne connaîtra pas votre nom ni vos yeux/ mais il faudra qu’il soit touché comme les autres / … »). Leurs commentaires me touchent car en général ils ne se limitent pas à quelques vagues approbations ou désapprobations : ils « signifient ».

Pourquoi encore faire un blog ? pour réfléchir. Dans ma pratique de chercheur, aux confins des mathématiques et de la linguistique, au voisinage des sciences cognitives, il m’importe beaucoup d’essayer de traduire en mots les plus simples possibles ce qui peut parfois paraître abscons. C’est non seulement à mon avis utile du point de vue de l’information des lecteurs potentiels, mais utile pour moi car c’est un extraordinaire moyen de tenter d’y voir clair dans ce qu’on fait. Est-ce que je réussis dans cette entreprise ? Kiki, Chantal et jmph ont l’air de le penser… mais il y a peu de temps, j’ai reçu ce verdict sans appel, de la part d’un (autoproclamé) maître ès blogs : « trop de signifiant et de signifié, pas assez de feeling ». Je laisse juges mes habitués…

Mais pourquoi je vous raconte tout ça ? je débloque complètement…

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Les prédictions de Humahuaca (15ème épisode et fin)

(Résumé des épisodes précédents : Antoine, voyageur en Amérique du sud, a vu un certain nombre de ses certitudes vaciller au cours des rencontres qu’il a faites, avec deux soeurs jumelles qui se sont avérées être une seule personne, un commissaire de police qui s’est avéré être le père de cette jeune femme, et quelques scientifiques avec qui il a découvert que les Incas et les indiens pré-incas possédaient des modes de communication mystérieux, au travers des tissages, et avec qui surtout il a découvert que d’étranges expériences pouvaient avoir lieu, prenant notre cerveau pour objet, et conduisant à des altérations profondes de notre notion de libre-arbitre. Il arrive à la fin de son voyage, qui fut à la fois un voyage de découverte d’un pays, un voyage initiatique et un voyage intérieur… comme le sont – ou devraient l’être – tous les voyages…)

Ainsi, tout se dissolvait, à défaut de se résoudre. Il n’avait rien su attraper du mystère de Daniela, aujourd’hui partie, probablement de retour à la réception de l’hôtel où il l’avait vue la première fois. La porte de bronze de la pyramide de la pukara s’était refermée sur les recherches des neurologues et des anthropologues. Les tissages incas, les quipus gardaient leurs secrets, et Antoine se demanda s’il avait rêvé. De toutes manières, le temps s’était écoulé, Antoine faisait partie hélas d’une civilisation où le temps était linéaire et où, inéluctablement, un jour ou l’autre, il devait passer par un point précis du calendrier. Ce point, pour lui, c’était le jour indiqué sur le billet d’avion du retour. Il était temps pour Antoine de partir à son tour et de rejoindre la capitale, où il pourrait monter dans un de ces 747 qui le ramèneraient en France. Il acheta quelques sculptures à Mario. Rosa essuya une larme et lui dit qu’on l’aimait bien, qu’il serait toujours le bienvenu, et il prit son sac, puis monta dans un car Pullmann.

Les Incas, semble-t-il, vivaient dans l’imminence d’une catastrophe, comme les Mayas sans doute, et comme les Aztèques. Ils savaient que leur monde s’écroulerait au jour où d’étranges créatures, arrivées d’au-delà des mers, bardées de pieds en cape de vêtements rigides et montées sur de non moins étranges créatures dépassant de loin en taille leurs lamas familiers, débarqueraient sur leurs côtes, dans leurs villes et qu’ils s’adresseraient à eux dans une langue inconnue. Ils avaient probablement voulu laisser des témoignages de ce qu’avait été leur culture, consigner d’une manière ou d’une autre la légende de leurs siècles à eux, et n’avaient trouvé pour ce faire que des fils de laine de toutes les couleurs et des points de tissage, mais personne hélas dans les siècles suivants n’avait su les comprendre. Est-ce que toutes les civilisations ne cherchent pas ainsi à se faire reconnaître et admirer dans le futur ? Les Terriens d’aujourd’hui n’inventaient-ils pas eux-mêmes de drôles de messages qu’ils envoyaient vers les étoiles, des messages savants qui contenant en eux-mêmes la clé du code pour les comprendre ? mais où était la clé du code des tissages incas ? peut-être par négligence un conquérant espagnol, la trouvant par hasard, l’avait tout bonnement jetée, brulée. Et si elle avait été d’or ? alors à n’en pas douter, il l’aurait immédiatement fondu pour ne récupérer que le précieux métal. Le car Pullman faisait encore escale au retour vers des lieux qu’il avait aperçus à l’aller, la ville de Tucuman, le village de Taffi del Valle, et plus au sud une vallée qu’on disait fertile. Antoine y fit une halte. L’auberge où il dormit était paisible. Elle accueillait des touristes sud-américains pas très riches, des retraités, des jeunes désargentés. Antoine rencontra deux filles de son pays qui l’emmenèrent visiter des parcs nationaux. Elles se destinaient à devenir institutrices, non, pardon, professeurs des écoles. Elles avaient décidé de joindre coûte que coûte, en auto-stop (ou plutôt en camion-stop), l’extrême sud, Ushuaïa, et l’extrême nord, La Quiaca… 5121 kilomètres. Antoine enviait leur détermination, leur engagement. Elles n’avaient pas à réfléchir, ayant un but. Pour ce qui était de lui, il avait le sentiment que le but qu’il avait poursuivi s’était évanoui au fil de la route, et il se dit un peu tristement que sa propre civilisation, à l’instar des Incas, avait acquis elle aussi les moyens de savoir qu’une catastrophe était inévitable, et qu’en tout cas, lui le savait.

 

A l’aéroport de Buenos Aires, le 5 aout, à 20h 30, le vol IB 744 était annoncé. Dans le haut parleur, on entendit une voix demander que de toute urgence Monsieur Antoine Seiler veuille bien se présenter à l’embarquement. L’annonce fut reprise une fois, puis encore une fois. A la fin, l’embarquement se fit sans ce passager. L’employée de la compagnie était nerveuse. Lorsque tous les passagers eurent embarqué, il lui apparut avec surprise que le compte y était et qu’il n’y avait pas de passager manquant. Elle s’en inquiéta auprès d’un de ses collègues qui s’occupait plus particulièrement du réseau informatique. Il revint un petit instant plus tard pour la rassurer :

– je ne sais pas ce qui s’est passé lui dit-il, ce doit être un bug informatique, j’ai vérifié. Apparemment, cet Antoine Seiler n’existait pas.

 

FIN

PS : sur le thème de la catastrophe, je ne peux faire mieux que renvoyer le lecteur à cette interview de Jean-Pierre Dupuy , sur un site qui contient aussi la traduction en français de l’interview de Noam Chomsky (assurée par les soins de Yann Le Du, qui me l’a signalé dans un commentaire, et que je remercie) dont j’ai parlé il y a quelques jours.

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Les prédictions de Humahuaca (14ème épisode)

(Résumé des épisodes précédents : Antoine vient d’apprendre que nombre de ses croyances étaient en réalité assises sur de faux-semblants, que Daniela et sa sœur ne faisaient qu’une, que leurs recherches avaient quelque chose d’inquiétant car pouvant à terme impliquer de nouvelles modalités de contrôle sur les individus. Il est désemparé.)

Antoine descendait les escaliers du monument de l’Indépendance à Humahuaca. Les touristes commençaient à arriver. Le long de l’église (élevée au rang de cathédrale) les petits commerces ouvraient leurs parasols. Il acheta un chapeau multicolore à une paysanne qui portait sur elle plusieurs jupes superposées et plusieurs chapeaux. Elle fumait une cigarette et en proposa une à Antoine, non merci il ne fumait pas. Elle, ça la faisait rire, un gringo qui se promenait à cette heure matinale. Elle demanda au vendeur de ponchos de monter le son de son poste de radio portable, d’où s’échappait une musique lancinante, aux accents sourds et âpres comme le sont les chants boliviens d’au-delà de la frontière. Ça la fit rire aux éclats. Antoine put distinguer qu’elle avait deux dents en or. Elle était heureuse d’avoir vendu un chapeau, si tôt le matin. Elle voulait danser avec son premier client. Antoine s’exécuta et aussitôt, toute une foule de gamins, de paysans endimanchés, de vendeurs de babioles et d’artisans convergèrent vers le couple improbable qu’ils formaient. Il faut dire qu’Antoine faisait rire, tellement il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire ni de comment il fallait se tenir… heureusement pour lui, un policier arriva pour voir ce qui se passait et faire circuler tout le monde. C’était un répit pour Antoine qui pouvait en profiter pour s’esquiver.

Le cybercafé était encore désert. Bonne heure pour naviguer sur le réseau. Il regarda attentivement la liste des blogs mis à jour. Les blogs ne lui apparaissaient plus avec la même candeur que celle qu’il avait mise à les lire et les commenter il y a si peu de jours. Les situations évoluaient là aussi. Certains devenaient muets sans explication, ainsi du fameux blog d’Estelle et de ses microcèbes. On ne pouvait même plus lui glisser un commentaire. Comme si elle était partie sans laisser d’adresse, comme évanouie, telle une bulle éclatée dans la blogosphère. D’autres blogs apparaissaient, égrenant au fil des jours les récits d’étapes de voyages lointains, aux Açores, à Manille ou à Vancouver…

Antoine qui était maintenant sensibilisé au thème du contrôle ne put s’empêcher de tressaillir en voyant apparaître un « métablog » qui prétendait naïvement économiser le temps des blogueurs en leur donnant par avance des liens vers ce qu’il fallait lire, et qui, en plus, proposait des « recettes » pour parvenir à capitaliser le maximum de références. Qu’importait le contenu, semblait dire l’auteur de ce blog, le jeu consiste à obtenir le plus possible de visites, le plus possible de liens orientant vers son propre blog. Vertige de la capitalisation. Antoine pensait que cela avait été toujours comme cela dans l’histoire et qu’en particulier les débuts du capitalisme avaient eu lieu comme cela. Des promoteurs habiles avaient cherché les stratégies qui leur permettraient de réaliser une accumulation initiale, grâce à laquelle ensuite, ils obtiendraient un pouvoir économique toujours plus grand, ils obligeraient les plus petites entreprises à fermer ou à pactiser avec eux, occupant finalement les positions dominantes. Installés en haut, tout en haut, ils se battraient avec les rares autres qui auraient acquis une position semblable, jusqu’à ce qu’un jour, ils tombent, victimes à leur tour de plus fins stratèges qu’eux. Antoine prévoyait que d’ici quelques années, un capital symbolique allait devenir aussi important sinon plus que le capital financier, ce n’était pas le capital symbolique traditionnel, celui qu’avaient analysé les sociologues, Bourdieu en tête, non, il n’aurait, celui-là, qu’une relation d’homonymie avec le précédent, mais ce serait un vrai capital symbolique au sens propre, c’est-à-dire qu’il serait le résultat d’une accumulation de symboles, des symboles informatiques, des impulsions venues de nulle part et traversant l’ionosphère, pour constituer des entités apparentes, comptables et objets de statistiques : ce qu’il allait falloir posséder c’était des liens, c’était un bon rang de référencement sur le moteur de recherche X, c’était d’obtenir une haute autorité à l’agence internationale de contrôle et d’observation des sites informatiques, ce que serait devenu ce qui se nomme aujourd’hui Technorati, et pas Technocratie car il y aurait eu beau temps que même le concept de technocratie aurait été dépassé pour celui, bien plus dominant parce qu’omniprésent, doté d’ubiquité, exerçant son pouvoir jusque dans le moindre village de la pampa, au travers des seuls commerces dotés d’un réel avenir (les cybercafés), la Netocratie. Cette vue du futur lui paraissait si inévitable qu’il se dit que c’était bien là, peut-être, finalement, la vraie prédiction de Humahuaca.

Il voulut mettre un commentaire critique sur le blog qui se présentait comme « méta », il reçut très vite une réponse, dans laquelle l’auteur du blog lui demandait avec agressivité ce qu’il avait « qui n’allait pas », « où est le problème » disait-il et Antoine se voyait en un flash à l’école primaire face à un élève costaud qui lui proposait d’aller en découdre à la récréation. L’auteur de la réponse émaillait bien son commentaire de petits « smileys » censés sourire en coin, comme il est d’usage pour atténuer la force des propos, mais Antoine ne pouvait s’empêcher de voir dans les deux points de ces smileys qui le fixaient par delà les blogs, comme des regards de haine. Cette sensation le troubla au point qu’il dut se lever de sa chaise. Il devait, au moins pour un temps, délaisser cette activité mortifère, de dialogue avec des fantômes, pour sortir au soleil, respirer la lumière et repartir au loin, vers des lieux si possible bien réels. Il remonta donc l’escalier du monument, repassa devant la vendeuse de chapeaux qui le reconnut, et lui fit force clins d’œil, disant quelque chose à sa copine dans une langue inconnue, qui voulait sûrement dire : « t’as vu mon petit ami ? ». Il franchit le sommet de la colline, là où s’épanouissait le monument monstrueux, déboucha sur le terre-plein derrière la statue, salua les trois chiens qui vinrent à sa rencontre et se dirigea à nouveau vers la maison de ses amis. Rosa l’embrassa avec chaleur. Mario lui fit un clin d’œil en lui montrant sa dernière oeuvre. On aurait dit un don Quichotte muni de deux ailes d’ange. Antoine demanda où était passée Daniela. Rosa répondit qu’elle était partie….

A SUIVRE

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Autres illustrations

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L’église de cachi et en face, le musée d’anthropologie

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environs d’Uspallata

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haut plateau, près de la frontière bolivienne

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Les prédictions de Humahuaca (13ème épisode)

(Résumé: Antoine, un voyageur en Amérique latine, a rencontré deux soeurs jumelles dans un hôtel dont elles se présentent comme les propriétaires. Elles s’intéressent à des questions de neuro-sciences ainsi qu’à l’anthropologie des peuples incas et pré-incas. Sur leur conseil, il s’est rendu à Humahuaca, petite ville proche de la frontière bolivienne, où certains mystères liés à des expériences qu’il a vécues devraient lui être dévoilés. Dans cette ville, on lui fait visiter un centre de recherches installé sous une pyramide pré-inca restaurée. Au cours de la visite il ressent de curieuses choses, comme s’il perdait la cohérence de son moi. On lui explique les recherches menées et leur but, qui lui apparaît comme plutôt inquiétant…)

La maison de Rosa, Mario et leurs enfants avait un peu le style des habitations indiennes. Bien que construits en ciment, les murs simulaient des murs en terre. On les avait d’ailleurs peints d’un rouge en harmonie avec les falaises qui longeaient la rivière. Les fenêtres ressemblaient à des meurtrières, à part une, qui donnait sur la rue, une baie vitrée qui servait de vitrine d’exposition pour les œuvres de Mario. La maison n’avait pas d’étages. Les chambres étaient en enfilade, chacune étant une sorte de cellule, avec sa petite fenêtre où seul un chat aurait pu passer, et son lit en fer. Dans l’angle de la chambre occupée par Antoine il y avait une petite table en métal et sur cette table une lampe de chevet, fabriquée par Mario, et sur la lampe, un abat-jour fait dans une sorte de parchemin, de la peau de chèvre ou plutôt de lama. On avait mis deux lits côte à côte puisque Cécilia dormait également là. Antoine n’était pas dans son assiette étant donné ce qu’il apprenait. Il se prit la tête entre ses deux mains et commença à réfléchir fortement. Pouvait-il avoir confiance en tous ces gens ? en Daniela aussi bien qu’en sa sœur, en Miguel ? Que venait faire là-dedans aussi le commissaire de police Stepanek ? Cécilia entra sans faire de bruit, et s’assit sur son lit, près de lui. Elle posa sa main sur la tête d’Antoine.

si j’avais su qu’on en viendrait là, tu sais…

elle avait deux larmes qui perlaient au coin de l’œil gauche. C’est comme un nuage qui va se répandre, se disait Antoine. Oui, c’était ça dans le fond, la vie. Toujours des nuages qui continuaient leur course en avant, vers où ? on aimerait bien le savoir, mais eux visiblement ils le savent, et pas nous. Ces nuages étaient en général légers, et tout à coup, on ne savait pourquoi, certains devenaient lourds. Ils restaient un peu plus longtemps au-dessus de nos têtes et parfois, ils crevaient. Cela faisait la pluie. Si la pluie était gaie, ça allait. On sortait sous elle pour se rincer les cheveux, la tête et le cœur. Mais la pluie pouvait être mauvaise, elle pouvait noircir ce qu’elle touchait. Faire des sols de ferme de sombres marécages. Je suis sûr, se disait Antoine, qu’elle a encore des choses à me dire, des choses qu’elle m’a cachées. Mais à quoi bon poser la question ? Il lui demanda quand même si Daniela allait se joindre à eux, un jour prochain. Elle lui répondit en soupirant que cela n’allait pas tarder, qu’elle serait probablement là le lendemain.

Ils décidèrent ensuite de dormir l’un contre l’autre. Il ne lui en voulait pas, dans le fond. Et au milieu de la nuit, ils firent l’amour, d’une manière il est vrai un peu hachée, brumeuse, et comme si c’était une fièvre qui les réunissait plutôt que de la tendresse.

Le lendemain matin, ils prirent le petit déjeuner tous ensemble. Il y avait Miguel, Cécilia, Mario, Rosa, les enfants et Antoine. Ils tartinaient consciencieusement leur « dulce de leche », cette sorte de pâte de caramel qu’on vendait en bocal dans les boutiques et sur le marché pour touristes, et se versaient de grands cafés pour mieux se réveiller. Antoine ne comprit pas tout de suite quand Miguel s’adressa à Cécilia en l’appelant Daniela. Une erreur sans soute. Entre deux jumelles, c’est normal qu’on se trompe. Mais ce qui lui parut bizarre c’est que Cécilia ne rectifiait pas. Il eut alors le doute que Daniela s’était substituée à sa sœur jumelle durant la nuit. Et que… mais alors, alors c’était ça ? il aurait fait l’amour avec la sœur sans s’en rendre compte ? Nouveau vertige. Il allait en parler à la jeune femme, mais celle-ci le devança.

il faut que je te dise, Antoine, cette histoire de deux sœurs jumelles, c’était faux. Je suis Daniela et il n’y a jamais eu de Cécilia… j’ai inventé ça parce que je pensais que ce serait une manière comme une autre de gérer ma relation avec toi. J’ai pensé que je pourrais contrôler tes désirs en somme. Dès que j’ai inventé la fiction des deux sœurs, j’ai vu que tu entrais dedans à fond et que toi-même faisait des différences qui n’ont jamais existé.

Ah, voilà autre chose ! se dit Antoine. Et il se remémora toutes les idées qu’il s’était faites sur l’une et sur l’autre, persuadé qu’il était que l’une était tendre et sensuelle et l’autre distante et cérébrale, et c’était la même personne ? Se pouvait-il que l’on pût d’une telle manière opérer des distinctions entre les êtres et les choses sur la base uniquement de sa propre subjectivité ? Se pouvait-il qu’on nous dise que cela était noir pour qu’aussitôt l’on croit que c’est noir et que l’on nous dise que c’est blanc pour qu’aussitôt l’on croit que c’est blanc ? Se pouvait-il que notre perception des êtres autour de nous dépendît à ce point de décisions arbitraires de notre cerveau et que cela fonctionnât à la manière des illusions d’optique ou bien des ambiguïtés perceptives basées sur un conflit entre fond et forme, ces figures qui, selon qu’on les regarde, représentent tantôt un lapin tantôt une tête de canard, ou bien tantôt une vieille femme, tantôt une jeune élégante ? Oui, cela se pouvait. Et la « réalité » autour de nous n’avait pas plus de substance que ces illusions. Cela pouvait donner lieu à des heures et des jours de discours et de conversations au cours desquels on pensait pouvoir atteindre enfin une vérité ultime mais l’indécision demeurait. De combien de manières pouvait-on percevoir la personne assise en face de soi ? par où la saisir ? comment la connaître ? l’amour physique était-il la seule voie d’accès ? est-ce qu’au cours des relations intimes qu’il avait eues avec Daniela/Cécilia, il avait au moins atteint un point neutre, indiscutable, où les doutes s’annulaient ? il sentait bien qu’il n’était pas possible de répondre. Pendant qu’il réfléchissait, la conversation autour de lui continuait. Daniela avait l’air soulagé de son aveu. Antoine lui demanda si Gabriel était dans la combine. Il en profita aussi pour lui parler de cette fâcheuse rencontre avec le commissaire Stepanek. Daniela posait sur lui un regard calme, pas du tout troublé. Au point où elle en était maintenant… Et pour Antoine, le sol allait de nouveau s’ouvrir sous ses pieds…

tu sais, Stepanek, c’est mon nom de famille

tu veux dire…

oui, Prospero Stepanek, c’est mon père. Tu peux voir ça sur mon site web d’ailleurs, celui qu’ils ont fait pour moi quand j’ai failli être élue Reine des Vendanges….

Mais tu m’avais dit…

Oui, c’était plus facile de l’éliminer de l’histoire, et d’inventer que nous étions deux sœurs ayant hérité de l’hôtel… mes rapports avec lui ne sont pas simples. D’abord il désapprouve ce que je fais. Comme tu as vu, son métier l’oblige à nous surveiller, aussi bien comme scientifiques (dont les recherches lui semblent sulfureuses, et là, je crois que tu lui donnes raison) que comme militants contre le projet d’exploitation minière, un projet qui, lui, est bien réel ! ensuite, il a toujours eu un rapport un peu trop possessif à mon égard. Il est assez âgé. Il a émigré de Tchécoslovaquie en 68 avec sa première femme, puis après la mort de celle-ci, il s’est remarié avec ma mère, et là, dans les années quatre-vingt, ils m’ont eue. Pour lui, j’étais une sorte de cadeau inespéré et il m’a toujours choyée, au point d’en devenir étouffant souvent. Il ne supporte pas très bien mes petits amis, notamment, et c’est pourquoi il a voulu te menacer.

C’est vrai qu’il m’a fait peur avec son regard d’acier et son accent un peu rude, mais il ne m’a pas paru être un mauvais bougre quand même… si cela avait été le cas, j’aurais pu passer un sale quart d’heure dans sa piaule !

Eh oui, soupira Daniela, les gens c’est comme ça, on ne sait jamais ce qu’ils sont vraiment….

Cette fois, Antoine avait envie de se retrouver seul, afin de faire le point dans sa tête. Un petit tour en ville lui ferait du bien… il en profiterait pour aller lire ses emails dans un cybercafé.

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Les prédictions de Humahuaca (12ème épisode)

(Résumé :

Antoine, un voyageur en Amérique latine, est à Humahuaca, petite ville pas très loin de la frontière bolivienne, où il fait la connaissance de gens étonnants qui lui font découvrir un centre de recherches sous une pyramide pré-inca restaurée par une équipe d’universitaires, il est emmené dans une salle enfouie sous la pyramide où se déroulent de curieuses expériences impliquant les ondes électro-magnétiques de notre cerveau et dont il se trouve être le sujet, contre son gré..)

Tu es fâché ? lui demanda Cécilia, avec un air un peu gêné,

Ça doit être ça, un peu… quand je suis fâché, d’habitude, je sens battre ma paupière gauche, et j’ai souvent des démangeaisons derrière l’oreille, or c’est exactement ce que je ressens en ce moment…

Il ne faut pas que tu sois fâché…

Elle avait l’air vraiment sincère, se disait Antoine.

Mais c’était elle qui l’avait emmené là-dedans après tout. En faisant un petit effort de mémoire, il se disait même que lors de son errance dans l’hôtel propriété des deux sœurs, ce n’est pas lui qui avait demandé à être sujet d’expérience… son comportement n’avait rien eu que de très normal. D’accord, il avait « flashé » sur la réceptionniste, mais c’était humain. Rechercher comme il l’avait fait l’endroit le meilleur pour capter le Wi-Fi était également assez normal. Et puis voilà qu’il s’était retrouvé dans un champ d’ondes ou quelque chose comme ça. Les ondes électro-magnétiques du cerveau, il en avait déjà entendu parler, ce n’était pas nouveau, mais que faisaient Daniela et sa bande, et puis quel rapport au temps ? hein, se disait-il en lorgnant de travers un chat jaune qui se faufilait entre les cactus. N’est-ce pas, Cécilia quel rapport ? Ils remontaient dans le quatre-quatre sans que personne ne parle. Miguel les accompagnait. C’est lui qui rompit le silence.

tu crois vraiment que c’est toi qui décides tes actions ?

Dans l’état où il était, ce genre de question commençait à exaspérer Antoine.

oui, c’est moi qui décide. Pourquoi ? tu vas me dire que c’est le chat jaune qui traversait le chemin tout à l’heure qui décide à ma place, peut-être ?

te fâche pas. décidément, tu es devenu irascible aujourd’hui… moi, ce que je voulais dire c’est simplement que de nombreuses expériences qui ont été faites depuis la fin des années quatre-vingt montrent qu’on ne peut pas être aussi catégorique. Par exemple, il y a une quinzaine d’années, un certain Libet, de l’Université de Californie à San Francisco, avait imaginé de demander à des sujets d’indiquer le plus précisément possible le moment où ils décidaient de bouger un doigt et il enregistrait simultanément l’activité électrique des aires prémotrices de leur cerveau. Eh bien, il y avait un décalage de 350 millisecondes entre le moment où une activité électrique était détectée et celui où les sujets semblaient avoir conscience de leur intention. L’activité électrique précédait l’intention bien sûr. Depuis, d’autres expériences ont corroboré ces résultats. C’est comme si, en fait, notre conscience d’agir venait juste après l’action et pas avant…

c’est ça, on tire d’abord et on réfléchit aux conséquences ensuite ?

eh bien, un petit peu, si tu veux !

alors là, quand même…

C’était Cécilia qui conduisait. Elle ne disait rien.

Tu vois, les gestes de la conduite, comme ils sont automatiques, une fois qu’on les a bien acquis, rien à voir avec les idées des pionniers de l’Intelligence Artificielle qui tablaient sur une activité de calcul conscient et constante pour arriver à simuler nos actions « intelligentes ».

C’est bien du calcul quand même, qui a lieu quand je tourne le volant pour éviter l’obstacle…

et la voiture à ce moment-là tressautait, ou du moins son chargement, car on franchissait des ornières.

Ce sont des calculs certes, mais pas maîtrisés par un calculateur unique. Il y a longtemps que tu as déserté le poste de pilotage… il faut plutôt penser à toute une myriade de centres de calculs, des processeurs en quelque sorte, qui agissent seuls, pour leur compte, et dont les actions finissent par se coordonner spontanément.

Et ces 350 millisecondes, si on pouvait les allonger ?

Nous y voilà, si on pouvait les allonger… le phénomène deviendrait tel que l’individu dans le cerveau duquel cela se produirait n’établirait plus de lien conscient avec ses mouvements. Il verrait simplement que « ça » agit en lui…

Comme des automates

Comme des automates. D’ailleurs les expériences plus fines qui ont été réalisées sur le sujet montrent que la différence de temps existant entre le déclenchement de l’activité électrique et la conscience de l’action engendrée se réduit quand le sujet établit vraiment un lien de causalité entre les deux. L’intentionnalité ne serait ainsi qu’une question de différences de temps se chiffrant en millisecondes…

Et vous ? vous là-dedans ?

Nous, nous étudions cela. Nous pensons avoir trouvé le moyen d’insérer au milieu de ces centaines de millisecondes l’interférence d’une machine. On peut, si on veut, capter l’activité électrique AVANT qu’elle ne produise cet effet de conscience. Peut-être pourrons-nous même modifier cette activité électrique et donner à l’individu l’impression, soit que les choses se déroulent sans sa participation (tiens, se dit Antoine, j’ai déjà ressenti ça…) soit qu’elles se déroulent autrement que ce dont il aurait conscience dans des conditions normales. Un observateur extérieur pourrait même prédire la suite des intentions du sujet.

Et se mettre à sa place en quelque sorte…

En quelque sorte en effet… disait Miguel d’un air songeur.

Alors les prédictions de Humahuaca, c’est ça ?

Oui, le programme au départ c’était cela. A l’arrivée, je ne sais pas.

Mais vous êtes pas un peu fous, non ? vous délirez totalement ! vous rêvez d’un contrôle sur les consciences, rien que ça ! et vos programmes informatiques qui réalisent tout ça, ils traînent partout ? demain, le premier dictateur en puissance peut s’en emparer ?

Eh bien, tu vois, nous ne sommes pas si fous. Je ne sais pas d’abord, si nous allons continuer dans ce sens… tu sais, les questions que tu nous poses, nous commençons aussi à nous les poser sérieusement. C’est vrai que nous sommes assez avancés dans nos travaux… et que nous ne voudrions surtout pas que des personnes indésirables s’en emparent. C’est là où notre projet rencontre la partie anthropologique de nos recherches. Nous savons depuis longtemps, je crois d’ailleurs que Daniela t’a expliqué, à moins que ce ne soit Gabriel, le directeur du musée de Cachi, que nos prédécesseurs indiens avaient trouvé un moyen génial de coder l’information, dans des tissages. Tu dois savoir d’ailleurs que tout le monde chez les Incas ou chez les peuples les ayant précédés, n’était pas capable de « lire » ces messages. Ils avaient des experts pour cela, on les appelait les khipukamayuq. Ils étaient les gardiens du code. Comme tu le sais aussi, nous n’avons pas encore trouvé ce code, ou plutôt cette manière d’enfouir l’information dans et entre les nœuds. Mais nous avons décidé d’inventer notre propre code, et depuis que nous l’avons fait, nous détruisons tous nos programmes-sources, nous ne gardons que les versions compilées, et afin de garder la mémoire de ce que nous avons fait, nous les tissons à la manière des anciens Incas.

Ainsi si jamais vous disparaissez, ou bien si carrément notre civilisation disparaît, vous laisserez au monde futur vos découvertes comme les Incas ont essayé de les faire, en toute perte d’ailleurs puisque personne n’est encore arrivé à percer leur secret ?

Oui, c’est un peu ça.

On arrivait. Cécilia, l’air un peu sombre, émergeait de sa conduite.

nous avons de fortes raisons de penser que les Incas, à la manière des Mayas, s’attendaient à disparaître un jour, dit-elle. Leur temps à eux était cyclique et en même temps fini. Ils savaient qu’ils auraient une fin, et ils s’y préparaient quand arrivèrent les Espagnols. Sur les Mayas, vous avez un écrivain, en France, qui a dit des choses remarquables sur le sujet… tu devrais le lire, il s’agit de Le Clézio, tu sais, Jean-Marie Gustave Le Clézio (JMGLC… Bingo ! pensa Antoine, c’est la solution de l’énigme de mariebarrière… que n’y avais-je pensé plus tôt).

Et alors, vous vous attendez à une catastrophe, vous aussi ?

Les trois entrèrent à la maison de Mario et Rosa. Ces deux se demandèrent ce qui était arrivé aux trois amis… si un volcan ne s’était pas réveillé sous leurs pieds tant ils avaient l’air perturbé.

A SUIVRE

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Quelques illustrations

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Environs de Cachi

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Le centre de Humahuaca

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Pukara de Tilcara

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Les prédictions de Humahuaca (11ème épisode)

(Résumé : après quelques péripéties, qui l’ont amené entre autres dans le bureau d’un commissaire de police, sous prétexte qu’il transportait des objets culturels dans son automobile, Antoine, un voyageur en Amérique latine, est enfin arrivé à Humahuaca, petite ville pas très loin de la frontière bolivienne, où il fait la connaissance de gens étonnants qui lui font découvrir un centre de recherches sous une pyramide pré-inca restaurée par une équipe d’universitaires.)

 

Miguel commenta la visite. Il expliqua qu’au début, l’équipe de l’université responsable de la restauration du lieu avait voulu installer seulement deux ou trois salles pour leurs archives et le dépôt d’objets archéologiques, on pouvait d’ailleurs voir des piles de tapis aux motifs plus compliqués les uns que les autres, des statuettes entièrement recouvertes d’or et sur un mur toute une collection de ces fameux quipus dont Antoine avait maintenant tellement entendu parler. Puis d’autres laboratoires de l’université s’étaient intéressés à l’entreprise. Etaient venus en premier les sismologues. Car la région était malheureusement riche en tremblements de terre et par conséquent propice à l’enregistrement des ondes qui précèdent et suivent les séismes. Evidemment ces évènements se produisaient chaque jour, même si dans l’immense majorité des cas il s’agissait plus de tremblottements que de tremblements à proprement parler. L’écorce terrestre était très épaisse en ces régions et les épicentres étaient souvent très en profondeur, ce qui limitait les dégâts, mais des dégâts, bien entendu il y en avait eu, et à maintes reprises, détruisant des villages entiers. Les stations sismologiques qui enregistraient les mouvements du sol possédaient ici un environnement très favorable : les ondes ne risquaient pas d’être perturbées par des évènements locaux se produisant à proximité, comme le passage d’un camion ou bien une subreptice explosion de dynamite – (si tant est que l’envie prenne tout à coup au premier quidam venu de faire exploser un bâton de dynamite… se disait Antoine, mais c’est vrai que tout peut arriver en ce monde). Antoine demanda si les sismologues espéraient obtenir à plus ou moins long terme des méthodes de prédiction. Miguel pensait qu’il ne fallait pas trop y compter.

         peut-être pourrions-nous faire des prédictions quelques minutes en avance, mais alors à quoi cela servirait-il de les annoncer, on risquerait de causer, par effets de panique dans la population, plus de victimes encore que n’en pourrait causer le tremblement de terre en lui-même. Non, l’accent doit plutôt être mis sur le développement des méthodes de construction anti-séisme, nos recherches servent d’ailleurs à cela : en étudiant le profil des ondes émises, nous sommes mieux capables de conseiller les ingénieurs de la construction.

Antoine avait remarqué que dans de nombreuses villes, comme à Mendoza par exemple, un sérieux effort était fait dans ce sens, les plaques de béton des hauts immeubles que l’on construisait n’étaient pas d’un seul tenant, trop rigide donc cassable, mais compartimentés en blocs rectangulaires de petite taille. En tout cas, en ce qui concernait les « prédictions », si le site informatique émanait des gens travaillant ici, c’était vraisemblablement par anti-phrase que l’on y parlait de prédictions.

 

C’est quand Miguel annonça qu’on passait ensuite des ondes émises par la Terre aux ondes émises par le cerveau qu’Antoine se sentit pris d’un vertige. Les escaliers descendaient toujours plus bas, sous la pyramide. Au détour de l’un d’eux, on pouvait voir un magnifique disque de bronze avec des inscriptions évoquant un langage inconnu. Les sons arrivaient à son oreille de plus en plus feutrés. Même si Miguel l’accompagnait – il ne savait plus à ce moment là si Cécilia était encore présente ou non – il se sentait incompréhensiblement seul. Des phrases tournaient dans sa tête qui n’avaient apparemment aucun sens bien défini. Une voix dialoguait avec lui et lui posait tout à coup des questions incongrues, auxquelles il ne savait répondre. « savez-vous ce que c’est, l’intelligence collective ? » était une de ces questions. Comme phrase mystérieuse : « si du langage poussent des fleurs de rhétorique, alors ce sont des fleurs mathématiques ». Quelle étrange chose…  « évaluer le sens reviendrait à remonter le temps ». Qu’est-ce que le temps avait à faire là-dedans ? une voix lui répondait que le temps des Incas était toujours là, ayant déposé des nappes de sédiments. Ah bon, se dit-il, le temps, maintenant, se dispense comme des alluvions ? en un éclair, il revoyait des séquences de sa vie comme des bouts de films ou bien des bouts de films comme s’ils avaient fait partie de sa vie. Le thème du temps lui rappelait l’éblouissante démonstration du personnage joué par Jacques Denis dans le film de Tanner des années soixante-quinze, « Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an deux mille ». L’acteur jouait le rôle d’un prof de lycée décidé à faire changer les choses, à modifier entre autres les rapports maître-élève, il déballait d’une valise en carton, pour montrer ce qu’était le temps, un long boudin qu’il découpait en tranches. Le temps avait des détours et des raccourcis, des lenteurs et des accélérations, de brusques télescopages entre un avenir qui n’est pourtant pas encore vécu et un évanouissant présent. Pourquoi ces pensées… c’était comme si les figures Incas allaient lui révéler des éléments de son propre futur. Il constata que l’exploration de la pyramide s’était tout à coup transformée, comme par une sorte d’involution, en un voyage en lui-même. Les évènements récents qu’il avait vécus apparaissaient en lui comme des portes qui s’ouvraient et se fermaient au fur et à mesure qu’il y prêtait attention. La porte Daniela, la porte Prospero, la porte Cécilia, la porte de la réunion du comité, la porte Rosa, la porte Miguel. Il lui semblait que toutes s’ouvraient sur des couloirs, de longs couloirs parallèles, mais qui peut-être un jour allaient se rejoindre. Comme dans les rêves qu’il avait faits lors de sa montée de fièvre dans la chambre d’hôtel où il avait rencontré Cécilia, il se voyait parcourir en tout sens son propre cerveau si tant est que ce « il » continuât d’exister, à faire sens. Son corps à son tour se démultipliait, comme s’il fallait que le processus de fractionnement de son « moi » (ce « il » dissout) donne immédiatement lieu, en contrepartie, à une démultiplication de son enveloppe charnelle. Comment s’étonner alors qu’il n’ait plus vu la jeune femme qui l’accompagnait, et que la voix de Miguel ne soit devenue que l’une des multiples voix qui s’interpellaient dans cette chambre à bulles où les trajectoires affectaient des mouvements browniens, qu’était visiblement devenu son cerveau ?

 

Le soleil était éblouissant, cette boule de métal incandescent menaçait à chaque moment d’éclater. Les « cardones » dansaient, pour certaines espèces, les piquants s’étaient transformés en cheveux d’ange. Antoine ouvrait les yeux. On l’avait extrait des salles profondes de la pyramide. Le quatre-quatre avec lequel lui et Cécilia étaient arrivés stationnait devant le lourd portail de bronze. La jeune femme était près de lui et lui soutenait la tête.

         excuse-nous, il y a décidément des sujets qui sont plus que d’autres sensibles aux ondes que nous étudions, c’est la deuxième fois que nos expériences te mettent dans cet état

Antoine pensait qu’il n’était pas un « sujet ». Ca l’agaçait beaucoup, cette expression. Dans son grand épuisement, il pensait que les sujets avaient bon dos, marre d’être un sujet… Il prenait moins bien les choses, décidément.

         ah bon, tu peux m’en dire plus ? de quelles ondes s’agit-il ? les « bonnes vibrations » aussi, pendant que tu y es…

         écoute… je ne vais pas te faire un cours, mais tu sais bien que notre cerveau est parcouru par une onde électromagnétique d’environ 3,5 Hz, oui, je sais c’est très peu, mais cette onde émane d’un champ créé par les transmissions entre neurones

         mouais

Antoine se releva en s’époussetant le pantalon tout couvert de sable gris, vu qu’il avait repris ses esprits allongé sur le sol, entre les cactus et les rochers. Il constatait avec satisfaction que son « moi » avait repris de sa cohérence, c’est qu’il y tenait, dans le fond, à ce petit rien. Que ce ne fût rien, ça, il le savait, il en était convaincu, depuis ces expériences certes, mais aussi avant, il s’en doutait déjà. Il n’y a pas de substance du « moi ». Les bouddhistes d’ailleurs, établissaient leur fond de commerce là-dessus. Et ils n’avaient pas tort. Tenzin Gyatso, le « quatorzième », celui que les enfants du village SOS de Choglamsar appellent drôlement « izoliness », l’avait beaucoup dit. Ecrit. Publié. Antoine se promettait d’aller relire cette littérature d’ailleurs. Enfin, pas les trucs nunuche. Juste les textes des conférences un peu ardues. Celles de « Un éléphant sur un brin d’herbe » par exemple. Ça y est, il était déjà loin, dans sa tête. En tout cas, il n’était plus là. Fantastiques quand même les pouvoirs de l’esprit….

A SUIVRE

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