Les prédictions de Humahuaca (14ème épisode)

(Résumé des épisodes précédents : Antoine vient d’apprendre que nombre de ses croyances étaient en réalité assises sur de faux-semblants, que Daniela et sa sœur ne faisaient qu’une, que leurs recherches avaient quelque chose d’inquiétant car pouvant à terme impliquer de nouvelles modalités de contrôle sur les individus. Il est désemparé.)

Antoine descendait les escaliers du monument de l’Indépendance à Humahuaca. Les touristes commençaient à arriver. Le long de l’église (élevée au rang de cathédrale) les petits commerces ouvraient leurs parasols. Il acheta un chapeau multicolore à une paysanne qui portait sur elle plusieurs jupes superposées et plusieurs chapeaux. Elle fumait une cigarette et en proposa une à Antoine, non merci il ne fumait pas. Elle, ça la faisait rire, un gringo qui se promenait à cette heure matinale. Elle demanda au vendeur de ponchos de monter le son de son poste de radio portable, d’où s’échappait une musique lancinante, aux accents sourds et âpres comme le sont les chants boliviens d’au-delà de la frontière. Ça la fit rire aux éclats. Antoine put distinguer qu’elle avait deux dents en or. Elle était heureuse d’avoir vendu un chapeau, si tôt le matin. Elle voulait danser avec son premier client. Antoine s’exécuta et aussitôt, toute une foule de gamins, de paysans endimanchés, de vendeurs de babioles et d’artisans convergèrent vers le couple improbable qu’ils formaient. Il faut dire qu’Antoine faisait rire, tellement il n’avait aucune idée de ce qu’il fallait faire ni de comment il fallait se tenir… heureusement pour lui, un policier arriva pour voir ce qui se passait et faire circuler tout le monde. C’était un répit pour Antoine qui pouvait en profiter pour s’esquiver.

Le cybercafé était encore désert. Bonne heure pour naviguer sur le réseau. Il regarda attentivement la liste des blogs mis à jour. Les blogs ne lui apparaissaient plus avec la même candeur que celle qu’il avait mise à les lire et les commenter il y a si peu de jours. Les situations évoluaient là aussi. Certains devenaient muets sans explication, ainsi du fameux blog d’Estelle et de ses microcèbes. On ne pouvait même plus lui glisser un commentaire. Comme si elle était partie sans laisser d’adresse, comme évanouie, telle une bulle éclatée dans la blogosphère. D’autres blogs apparaissaient, égrenant au fil des jours les récits d’étapes de voyages lointains, aux Açores, à Manille ou à Vancouver…

Antoine qui était maintenant sensibilisé au thème du contrôle ne put s’empêcher de tressaillir en voyant apparaître un « métablog » qui prétendait naïvement économiser le temps des blogueurs en leur donnant par avance des liens vers ce qu’il fallait lire, et qui, en plus, proposait des « recettes » pour parvenir à capitaliser le maximum de références. Qu’importait le contenu, semblait dire l’auteur de ce blog, le jeu consiste à obtenir le plus possible de visites, le plus possible de liens orientant vers son propre blog. Vertige de la capitalisation. Antoine pensait que cela avait été toujours comme cela dans l’histoire et qu’en particulier les débuts du capitalisme avaient eu lieu comme cela. Des promoteurs habiles avaient cherché les stratégies qui leur permettraient de réaliser une accumulation initiale, grâce à laquelle ensuite, ils obtiendraient un pouvoir économique toujours plus grand, ils obligeraient les plus petites entreprises à fermer ou à pactiser avec eux, occupant finalement les positions dominantes. Installés en haut, tout en haut, ils se battraient avec les rares autres qui auraient acquis une position semblable, jusqu’à ce qu’un jour, ils tombent, victimes à leur tour de plus fins stratèges qu’eux. Antoine prévoyait que d’ici quelques années, un capital symbolique allait devenir aussi important sinon plus que le capital financier, ce n’était pas le capital symbolique traditionnel, celui qu’avaient analysé les sociologues, Bourdieu en tête, non, il n’aurait, celui-là, qu’une relation d’homonymie avec le précédent, mais ce serait un vrai capital symbolique au sens propre, c’est-à-dire qu’il serait le résultat d’une accumulation de symboles, des symboles informatiques, des impulsions venues de nulle part et traversant l’ionosphère, pour constituer des entités apparentes, comptables et objets de statistiques : ce qu’il allait falloir posséder c’était des liens, c’était un bon rang de référencement sur le moteur de recherche X, c’était d’obtenir une haute autorité à l’agence internationale de contrôle et d’observation des sites informatiques, ce que serait devenu ce qui se nomme aujourd’hui Technorati, et pas Technocratie car il y aurait eu beau temps que même le concept de technocratie aurait été dépassé pour celui, bien plus dominant parce qu’omniprésent, doté d’ubiquité, exerçant son pouvoir jusque dans le moindre village de la pampa, au travers des seuls commerces dotés d’un réel avenir (les cybercafés), la Netocratie. Cette vue du futur lui paraissait si inévitable qu’il se dit que c’était bien là, peut-être, finalement, la vraie prédiction de Humahuaca.

Il voulut mettre un commentaire critique sur le blog qui se présentait comme « méta », il reçut très vite une réponse, dans laquelle l’auteur du blog lui demandait avec agressivité ce qu’il avait « qui n’allait pas », « où est le problème » disait-il et Antoine se voyait en un flash à l’école primaire face à un élève costaud qui lui proposait d’aller en découdre à la récréation. L’auteur de la réponse émaillait bien son commentaire de petits « smileys » censés sourire en coin, comme il est d’usage pour atténuer la force des propos, mais Antoine ne pouvait s’empêcher de voir dans les deux points de ces smileys qui le fixaient par delà les blogs, comme des regards de haine. Cette sensation le troubla au point qu’il dut se lever de sa chaise. Il devait, au moins pour un temps, délaisser cette activité mortifère, de dialogue avec des fantômes, pour sortir au soleil, respirer la lumière et repartir au loin, vers des lieux si possible bien réels. Il remonta donc l’escalier du monument, repassa devant la vendeuse de chapeaux qui le reconnut, et lui fit force clins d’œil, disant quelque chose à sa copine dans une langue inconnue, qui voulait sûrement dire : « t’as vu mon petit ami ? ». Il franchit le sommet de la colline, là où s’épanouissait le monument monstrueux, déboucha sur le terre-plein derrière la statue, salua les trois chiens qui vinrent à sa rencontre et se dirigea à nouveau vers la maison de ses amis. Rosa l’embrassa avec chaleur. Mario lui fit un clin d’œil en lui montrant sa dernière oeuvre. On aurait dit un don Quichotte muni de deux ailes d’ange. Antoine demanda où était passée Daniela. Rosa répondit qu’elle était partie….

A SUIVRE

Cet article a été publié dans Nouvelle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Les prédictions de Humahuaca (14ème épisode)

  1. Michèle dit :

    Je suis décidée à tout relire depuis le début et à vous laisser un com. détaillé et honnête, sur le fond et sur la forme. Déjà je ne peux pas m’empêcher de réagir sur trois points de cet épisode-ci : ce matin, je me disais , mais est-ce qu’au fond ce n’est pas toi qui invente çà ? Le « çà » étant bien sûr problématique, et mon imagination étant fertile, il y a de quoi faire. Second point sur la capitalisation : un ouvrage passionnant décodant ce qui nous arrive sur le plan des supermarchés et comment les gros phogocytent les petits pour ensuite régner en maître. Si vous êtes intéressés je vous cherche le titre. Depuis sa lecture, j’ai radicalement changé ma manière de faire mes courses. Et c’est bien au delà du commerce équitable et un n’empêche pas l’autre. Dernier point, Don Quichotte s’est tant battu contre les moulins à vent, perché sur Rosinante et suivi de son fidèle Sancho Pança… Et pourtant, tout un chacun en appelle à lui des temps-ci. Des défenseurs des sans abri du canal Saint Martin aux différentes éditions publiées et lues plus que jamais. En crève-t-on au fond de ce consumérisme acharné ? N’a-t-on pas besoin plus que jamais d’y croire aux batailles contre les moulins à vent ? Bref votre nouvelle suscite en moi des questionnements existentiels, pourtant j’ai dû sacrément m’accrocher aux branches pour ne pas lâcher prise. Je suis bien contente d’être allée jusqu’au bout mais je vais la relire en entier. De ce pas.

    J'aime

  2. alainlecomte dit :

    Bonjour Michèle
    votre enthousiasme me touche beaucoup. C’est très intéressant pour moi de voir ce que mon modeste texte peut susciter chez son récepteur. Je suis content entre autres que vous ayez été sensible au thème de la capitalisation (qui se manifeste aussi en termes de liens et références sur la blogosphère, c’est ce sur quoi j’ai voulu insister). Don Quichotte? qu’est-ce qui vous y fait penser dans ce récit? A le relire, je le trouverais plutot désenchanté, ce que n’était pas Don Quichotte, non?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s