Un (autre) air de famille

Comment cela se passe dans les familles ?

Un dimanche (de quelle saison ?), un certain Louis, qui a trente-quatre ans, retourne voir sa famille après une longue absence (dans quelle région ? je vote pour la Franche-Comté). Oh ! sa famille, elle consiste simplement en : sa mère, son frère (marié entre temps) et sa sœur. On devine qu’il est parti il y a longtemps pour mener une vie d’écrivain, une vie de solitaire, une vie d’intellectuel. Et là, il revient, pour leur annoncer quelque chose qui n’est pas rien : sa mort prochaine. Enfin, c’est son but avoué, son but tel qu’il se le déclare à lui-même, mais c’est probablement pour tout autre chose, allez savoir… Alors il arrive dans la petite maison toujours habitée par sa mère et sa sœur, mais comme on est dimanche, le frère et sa femme sont là, en visite. Ils ont laissé leurs enfants chez l’autre grand-mère. Ils ne pouvaient pas savoir. Ce grand frère, ce Louis, l’aîné, il est tellement avare de nouvelles. A peine a-t-il prévenu sa sœur plus jeune, Isabelle, par une carte postale. Il leur envoie en effet des cartes postales de temps en temps. Pour les anniversaires notamment. Mais lui qui est écrivain, ne pourrait-il pas faire un peu plus que des cartes postales ?

Mais jamais, nous concernant,
jamais tu ne te sers de cette possibilité, de ce don (on dit comme ça, c’est une sorte de don, je crois, tu ris)
jamais, nous concernant, tu ne te sers de cette qualité – c’est le mot, et un drôle de mot puisqu’il s’agit de toi –
jamais tu ne te sers de cette qualité que tu possèdes, avec nous, pour nous.
Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas dignes.
C’est pour les autres
(…)
Comme si, par avance,
tu voulais réduire la place que tu nous consacrerais
et laisser à tous les regards les messages sans importance que tu nous adresses

Il est là maintenant, et il ne connaît même pas sa belle-sœur, il n’était pas venu au mariage. Juste une carte postale. Que sait-il dans le fond, d’eux tous ? que sait-il de son jeune frère qui travaille. Ouvrier.

Sa situation, vous ne la connaissez pas,
Est-ce que vous connaissez son travail ? ce qu’il fait ?
Ce n’est pas un reproche, ça m’ennuierait que vous le preniez ainsi…
Moi-même, ce que je peux dire, moi-même je ne saurais exactement, avec exactitude, je ne saurais vous dire son rôle.
Il travaille dans une petite usine d’outillage,
par là
On dit comme ça une petite usine d’outillage, je sais où c’est,
parfois je vais l’attendre

Il construit des outils, j’imagine, c’est logique, je suppose, qu’est-ce qu’il y a à raconter ?

Oui, qu’est-ce qu’il y a à raconter ? Voilà de quoi on se meurt : d’avoir si peu de choses à raconter, de donner si peu à raconter. Antoine, le jeune frère, donne peu à raconter. Il aimerait pourtant. Il aimerait vivre autrement. Il aimerait vivre librement. Comment est-ce qu’il dit déjà ?

Il voudrait pouvoir vivre autrement avec sa femme et ses enfants
et ne plus rien devoir
autre idée qui lui tient à cœur et qu’il répète,
ne plus rien devoir.

Et Louis, le frère aîné, que peut-il faire ? Lui, l’intellectuel, dont le métier est justement d’en inventer des histoires, et de les raconter… mais arrive-t-il seulement à faire en sorte que ses histoires on les croie ? Pour celui qui est de l’autre côté de la vie, par rapport à l’écrivain, celui qui est resté au sol, au pays, à la mère, que comprendre de ces « histoires » ?

C’est cela,
c’est exactement cela, ce que je disais,
les histoires,
et après on se noie
et moi,
il faut que j’écoute et je ne saurai jamais ce qui est vrai
et ce qui est faux,
la part du mensonge.
tu es comme ça,
s’il y a bien une chose
(non, ce n’est pas la seule !)
s’il y a bien une chose que je n’ai pas oubliée en songeant à toi,
c’est tout cela, ces histoires pour rien,
des histoires, je ne comprends rien.

Ainsi va la vie. Antoine s’est toujours cru obligé de protéger son frère plus grand, mais moins costaud que lui, qui croyait et disait ou faisait semblant de croire que « personne ne l’aimait », au point que lui, ce jeune frère, il se sentait coupable, coupable de quoi ? « coupable de ne pas être assez malheureux », et il cédait. Toujours il cédait. Aujourd’hui, mais qu’est-ce qu’il est venu donc faire, cet aîné, qu’on aurait pu finir par oublier ? et quand va-t-il se décider à partir ? On ne le retient pas pourtant !
Et il part, le grand fils. Il n’a rien dit. Il n’a pas hurlé. Il n’a pas crié sur le grand viaduc lorsqu’il s’y est retrouvé seul, une nuit, à marcher, et que, coincé entre le ciel et le fond de la vallée, il aurait pu enfin émettre un cri libérateur. Il ne l’a pas fait. Et s’il y a bien des choses qu’il regrettera à jamais, c’est des oublis comme cela.

justelafindumonde.1192003211.jpg

Voilà, ça s’appelle « Juste la fin du monde », c’est une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, qui passe en ce moment à la maison de la culture de Grenoble (MC2), avec Hervé Pierre dans le rôle de Louis, Bruno Wolkovitch dans celui d’Antoine, Clothilde Mollet dans celui de la femme de ce dernier (Catherine), Elizabeth Mazef dans le rôle d’Isabelle et Danièle Lebrun dans celui de la mère. Excellemment jouée et mise en scène (par François Berreur).

Publié dans Théatre | Laisser un commentaire

Gens de la Haute (suite)

On aura peut-être lu dans « le Monde » du 2 octobre cet article : « La gauche à la noce », où, sur une pleine page, la journaliste Ariane Chemin nous raconte la folle soirée du 15 septembre 2007 au Cirque d’Hiver où, en présence de 800 invités, M. Henri Weber, fabiusien notoire et ex-cofondateur de la Ligue Communiste Révolutionnaire épousait la richissime Fabienne Servan-Schreiber. On a sans doute déjà beaucoup glosé sur cet évènement du Tout-Paris, fait part de son écoeurement devant les dérives de la Gauche caviar, ironisé de la présence de Lionel Jospin et Ségolène Royal, trouvé normale la présence de Strauss-Kahn (un président du FMI après tout…), admis comme respectable le fait que Laurent Fabius n’ait fait qu’une courte apparition et salué le refus obstiné d’Alain Krivine de se prêter à des commémorations douteuses… Moi, ce qui m’a le plus choqué, je vous le dis, c’est le constat « d’évidence » qu’en tire un Gérard Miller : « si on n’est pas invité ce soir, c’est qu’on n’existe pas socialement…. »

Il y a donc 61 537 200 français qui n’existent pas socialement (je reprends le chiffre de l’INSEE de 61 538 000). Ça fait mal quand même….

Je ne me sens pas très bien, à ne pas exister ainsi…

Eh ben… si jamais un jour tous ces gens-là se mettent à exister….

Autre chose… je lis pas mal de magazines, et notamment le Nouvel Observateur (personne n’est parfait). Que découvré-je cette semaine ? d’abord en titre : « comment être encore de GAUCHE ? ».

Ça, c’est alléchant… par qui ? par Bernard-Henri Lévy… je commence à douter, et je lis :

« Ce livre commence le 23 janvier 2007, à la suite d’une conversation téléphonique avec celui qui n’est encore que le possible futur président de la République Française. Il est 3 heures de l’après-midi. Mon vieil ami André Glucksmann vient de publier en première page du « Monde » un article où il annonce son ralliement au candidat de l’UMP. Le téléphone sonne. C’est le candidat, au bout du fil – patelin, voix suave : […]

« Alors, tu as vu « le Monde »… ? me demande-t-il, de cette voix de triomphe mal contenu que je lui connais bien. Tu as vu l’article de ton ami sur ton ami ?

oui, je lui réponds. […]

Bon. Venons-en au fait. Et toi ? Tu me le fais quand, toi, ton petit article ? Parce que Glucksmann, c’est bien. Mais toi… C’est toi, après tout, mon ami. »

Comme disait la belle-fille dans « Un air de famille », jouée par Catherine Frot, quand elle voyait s’embrasser la sœur (Agnès Jaoui) et le serveur du bistrot (Jean-Pierre Darroussin) : « j’savais qu’ils se connaissaient… mais à ce point…. ».

un_air_de_famille_1995_imagesphoto.1191658368.jpg

Ce n’est pas tout, BHL lui répond : « je peux pas faire ça, la gauche c’est ma famille blablabla… », et le ci-devant futur président de lui répondre : « Quoi ? M. Emmanuelli, ta famille ? M. Montebourg, ta famille ? ces gens qui te pissent à la raie depuis trente ans, ta famille ? ».

Et grossier en plus….

Publié dans Actualité, Politique | 4 commentaires

A propos d’un film de Claude Chabrol

claude-chabrol211157.1191577817.jpgJ’ai trouvé mauvais le dernier film de Chabrol (« La fille coupée en deux ») : dialogues insipides, situations stéréotypées, jeux d’acteur indigents. Ennui total au bout de dix minutes. Et pourtant… même dans la pire œuvre, on peut trouver des traces de pépite. Elles apparaissent ici, ces traces, dans les scènes proches de la fin. Attendez que je vous narre un peu cette histoire (sa banalité fait que vous n’en serez pas gêné si vous avez décidé d’aller voir le film).lafillecoupeeendeux.1191577920.jpg

Un écrivain célèbre, la soixantaine bien tassée, (Charles), drague une minette de trente ans plus jeune que lui (Gabrielle) supposée être dans l’air du temps, en réalité une godiche de première. Ladite Gabrielle est courtisée par Paul Gaudens, un jeune rejeton de « la haute » (comme disait mon grand père), dont la famille, qui a fait fortune dans l’industrie pharmaceutique, fréquente ce que la ville de Lyon compte d’importants : archevêque, général, politiciens éminents. La jeune beauté tombe amoureuse (« raide dingue ») de l’écrivain (on n’écrit de toutes façons que pour séduire, n’est-ce pas ?) qui, le beau salaud, en profite et ne lui demande pas que de jouer des scènes d’amour romantique, mais, afin de renflouer sans doute ses ardeurs vacillantes, de l’émouvoir à coups de mises en scène scabreuses (sadisme, fétichisme etc.). Au bout d’un certain temps, le barbon, face aux risques de difficultés conjugales (il tient à son confort affectif), préfère prendre lâchement le large et la naïve Gabrielle se retrouve avec ses yeux pour pleurer. Mais, lui dit sa maman, il y a le beau Paul, qui, de plus, est un beau parti (pas folle la maman) et qui continue de soupirer à la porte. Elle se laisse convaincre, emmener en voyage à Lisbonne, et l’épouse. Le gaillard gommeux se rendant compte des savoirs grivois acquis par sa belle au cours des jours et des nuits passés en compagnie de l’écrivain, en conçoit une jalousie maladive à l’égard de celui-ci. Tellement qu’il l’assassine en public ! Ouf, c’est maintenant que commence le film ( !)… La mère de la famille bourgeoise (comment l’appeler : la baronne, la douairière, la châtelaine ?), jouée par Caroline Sihol carolinesihol.1191578120.jpgveut évidemment faire diminuer le scandale. Pour cela, il faut sacrifier la fille (sa belle-fille donc, en principe, maintenant) c’est-à-dire la convaincre de témoigner au procès à décharge contre le fils, en racontant les turpitudes subies de la part du romancier. Normalement, étant toujours amoureuse, Gabrielle devrait refuser, mais voilà cette sentimentale troublée par le récit larmoyant que lui fait la vieille (personnage le plus réussi du film, il faut voir le maquillage et les yeux globuleux…) : elle accède à la demande de la grande bourgeoise, qui bien sûr lui laisse entendre qu’elle sera récompensée. Le procès a lieu. Le fils obtient les circonstances atténuantes. La Gabrielle, toujours correcte, va le voir en prison. Il refuse de la rencontrer. Malheureuse, elle s’en va naïvement se confier auprès de la vieille emperlousée. Voici la pépite : la scène représente cette dernière, coiffée d’un immense chapeau blanc, dans son jardin, en train de tailler ses roses. Elle consent à peine à lever le regard sur la jeune femme et lui assène avec le plus grand mépris qu’elle doit désormais retourner à sa place dans la société, sans attendre de la part de la famille le moindre centime. « il vous faut grandir madame » lui dit-elle en la prenant pour une cruche (bon, ce qu’elle est aussi, en réalité).

Pourquoi raconter tout cela ? Parce que, en me souvenant de cette scène, je lis un article de Politis sur un livre que viennent de publier deux sociologues assez connus Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, sur la haute bourgeoisie (« Les ghettos du gotha », ed. du Seuil, 288p, 18 euros). Dans leur essai, et selon le sous-titre de Politis, « les sociologues montrent comment la grande bourgeoisie constitue une classe consciente de son pouvoir et cultivant la solidarité avec ses semblables ». Ils vont jusqu’à dire que la force de cette classe réside dans le collectivisme. Ils disent aussi : « la réalité va à l’inverse de ce qu’affirme Christine Lagarde quand elle déclare qu’il n’y a plus de lutte des classes. Pour s’en rendre compte, il faut prendre la lutte des classes dans l’autre sens et aller voir du côté des dominants ».

 

haute-societe2.1191577962.jpg

On déplore souvent que les ouvriers « aient perdu leur conscience de classe ». Je ne sais pas si c’est vrai. En tout cas, la haute bourgeoisie ne l’a jamais perdue, elle.

De méditation en méditation sur ce sujet, je retrouve le billet que RV (de Posuto) a mis l’autre jour sur son blog, où il fait un parallélisme étonnant entre la situation en France avant 1789 et la situation d’aujourd’hui. Les analogies sont frappantes (et le billet très bon, comme presque toujours !). Difficile de croire en une conséquence similaire (la Révolution, encore que…), mais le rapport de classes est bien là. Sauf qu’entre temps la communication a fait des progrès et les sarkozyens sont habiles à retourner les mots de l’adversaire (souvenons-nous du destin de Jaurès dans la phraséologie du candidat). Ils chercheront à nous persuader qu’ils sont eux aussi pour la fin des privilèges (donc héritiers de 89). Mais quand il s’agit des soi-disant « privilèges » des fonctionnaires à 1500 euros par mois… les effets de la persuasion ne dureront peut-être pas longtemps…

Publié dans Actualité, Ciné | 4 commentaires

Indianités

indiantango.1190960916.jpgJ’ai souvent parlé sur ce blog de littératures diverses : suisses, japonaises, mais sansdevi.1190960851.jpg vouloir bien sûr empiéter sur le domaine d’Ecritures du monde . Il se trouve que depuis longtemps, presque chaque année, je suis bouleversé par un roman indien, ou intimement lié à l’Inde. Cette année, il s’agit de « Indian Tango », écrit par une romancière originaire de l’Ile Maurice : Ananda Devi, louangé dès sa sortie par J. M. G. Le Clézio dans le Nouvel Obs.

Avant d’en parler toutefois, il me faut dire que cela avait commencé avec le roman de Salman Rushdie, « Le Dernier Soupir du Maure », roman qui nous avait, C. et moi, immédiatement propulsés vers ce pays. Il fallait que toute affaire cessante nous allions voir le pays des épices, le port de Cochin, les docks de Mattanchary, la tombe de Vasco de Gama et la désormais célèbre (à cause de ce livre ?) synagogue qui concentre autour d’elle la dernière minuscule communauté juive du Kérala, cette synagogue dont Salman nous dit que chaque petit carreau de faïence est unique… carreaux061.1190960935.jpg(mais n’est-ce pas normal s’ils furent produits artisanalement). C’était en 1996, cela fait donc déjà onze ans (que cela passe vite onze ans…) et les anciennes riches demeures des colons hollandais étaient encore enfouies sous la végétation. Sept ans plus tard, elles étaient transformées en guest-houses de luxe, je me souviens de l’une d’elles aux aménagements intérieurs en bois de tek, mais dont les cloisons entre les chambres n’atteignaient pas le plafond, ce qui était gênant pour l’intimité. C. avait trop chaud. stfrancois.1190960958.jpgLe soir du 31 décembre, un « concert » était organisé sur la grande place près de l’église où se trouve la tombe de Vasco de Gama et toute la nuit, jusqu’à cinq heures, nous dûmes subir les voix stridentes des vedettes de la pop indienne comme si les haut-parleurs étaient dans la chambre. Mais je m’égare. Mais dès qu’on parle de l’Inde, on s’égare. Forcément.

 

 

(Eglise saint François à Cochin)

Il y a deux ans, je découvrais ce roman qui devient presque un best-seller depuis qu’il est en poche : « Loin de Chandigarh » de Tarun Tejpal. loindechandigarh.1190961021.jpgTarun Tejpal n’a, à ma connaissance, écrit aucun autre roman. Il est surtout connu en Inde comme grand journaliste ayant réussi à soulever certains scandales. C’est un roman maintenant bien connu, je pense. Entre autres choses à cause de ses fameuses première et dernière phrases (et six cent pages entre les deux), la première : « ce n’est pas l’amour qui est le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est le sexe », la dernière : « ce n’est pas le sexe qui est le ciment le plus fort entre deux êtres, c’est l’amour ». Faites en ce que vous voulez, cher lecteur ou chère lectrice… je sais un critique du Nouvel Obs qui n’avait pas apprécié, mais alors pas du tout, il avait même qualifié ce roman de « pornographique », oui, vous avez bien lu. Cela lui paraissait inouï que les deux protagonistes principaux se livrassent à des ébats amoureux toutes les deux pages pendant toute la première partie… et pour le reste il ne voyait que fatras. V. S. Naipaul a, quant à lui, été beaucoup plus élogieux. Qui croire ? Moi, ce que je sais, c’est que j’ai été bouleversé par cette histoire et par l’évocation des lieux. Ces lieux, je n’y suis jamais allé exactement (c’est tout à fait au Nord, vers Dehra Dun, près de Nannital, vallée de Jeolikote), mais j’en voyais d’autres à travers eux, que nous connaissions bien, ceux-là : les environs de Shimla, Kullu et la tumultueuse rivière Beas, beas.1190961058.jpgdes endroits de forêt primitive avec quelques endroits dégagés où se blottissent de sombres temples de bois, ces vallées et ces montagnes dans la templekullu.1190961136.jpgbrume que nous découvrions au matin après le voyage en car qui avait pris toute la nuit pour nous amener depuis Delhi. Le car s’arrêtait à des hôtels construits en équilibre au-dessus du vide à l’heure du petit déjeuner, où on nous servait idlis et massala dosa. Ce sont justement des déplacements de ce genre qui rythment le récit de Tejpal : les deux amoureux ont déniché une petite maison qu’ils retapent dans les contreforts de l’Himalaya (donc pas si loin que cela de Chandigarh !) et ils s’y rendent chaque fin de semaine depuis Delhi, avec leur Jeep Maruti. C’est en fouillant cette maison que le narrateur découvre un manuscrit qui va le perdre corps et âme dans les replis de son imaginaire… La deuxième partie du roman a des longueurs et parfois des invraisemblances, mais longtemps après son errance désespérée à la recherche d’une Catherine anglaise, auteur de ce manuscrit, il va retrouver celle qu’il appelle Fizz. Happy end donc, et exubérance de couleurs, de senteurs, bruit de la pluie pendant la mousson.

L’année suivante, autre partie de l’Inde, mais toujours la mousson, cette fois violente, une mousson tueuse, le très beau roman d’Amitav Ghosh : « Le pays des marées », qui se passe dans la région des Sundarbans, et où il est encore question d’amour, mais lorsque les barrières de castes s’y opposent et où il est question des derniers dauphins fluviaux qui habitent le delta du Gange. Et des derniers tigres aussi.

Et cette année, « Indian Tango », roman qui porte sur l’Inde mais est en même temps une découverte et une exploration de la sensualité au travers du regard d’une femme indienne de cinquante-deux ans, ayant mari, belle-mère et enfants. Il faut lire ce roman pour sa construction simple qui conduit au trouble et au vertige : une alternance de deux points de vue, Subhadra et une voix inconnue qui se révèle peu à peu, prend une identité à la fin du livre. La première page, mystérieuse et allusive, trouve éclaircissement à la fin. Tout se passe à Delhi, où les vendeurs de cha désespérés croient pouvoir trouver la femme de leur vie en s’achetant un dentier d’occasion, et où les petites filles acrobates de cirque se font au final dévorer par les lions.

 

lodi013.1190961471.jpg

(Delhi, le parc de Lodi)

« Or donc, après l’agenouillement, elle se retrouve, marchant sans s’étouffer dans le nuage qui baigne la ville et qui donne, en se répandant, une fausse douceur et une apparence d’ambre tiède aux choses. Cette brume quasi crépusculaire, marque d’une pollution qui, malgré tous les décrets gouvernementaux, continue d’empoisonner l’air de Delhi et ses habitants, elle la remarque à peine. Une part d’elle s’est détachée et refuse de renouer avec la réalité, même si ses yeux notent avec distance l’état de déréliction des choses ».

Publié dans Livres | 2 commentaires

Encore la mort, encore l’amour

joan_didion1.1190789169.jpgJe continue sur le thème de la mort et de l’amour qui dure : hier, dans le TGV, j’ai lu « L’année de la pensée magique » de Joan Didion. Un livre d’une précision émouvante sur son expérience de deuil à la suite du décès soudain de son mari, qui s’appelait John Dunne et était aussi écrivain (ils ont travaillé notamment à des scénarios de films à Hollywood, « Panique à Needle Park » c’était elle). Ils revenaient de l’hôpital, où leur fille Quintana était soignée pour une sérieuse infection pulmonaire. C’était un 30 décembre. Elle a proposé à son mari de manger à la maison, au coin d’un feu qu’elle allumerait, plutôt que d’aller au restaurant. Ils sont rentrés. Elle lui a servi un whisky, il est resté un moment la main en l’air. Et puis il est mort.
S’en suit une longue méditation sur la solitude de celui ou celle qui reste.
Elle n’en finit pas d’interroger cette frontière entre l’avant (celui de la vie) et l’après. On s’apprête à diner et la vie telle qu’on la connaît s’arrête.didiondesireegammaeyedeapress.1190789240.jpg

(à gauche: Joan Didion jeune, à droite: Joan Didion aujourd’hui, photo DESIREE/GAMMA/EYEDEA Press)

C’est encore et en même temps, comme « Lettres à D. », un texte d’amour. Joan et John ont vécu quarante ans ensemble. « Tout ce temps, excepté les cinq premiers mois de notre mariage, quand John était encore au magazine Time, nous avons travaillé chez nous. Nous étions ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre, ce qui inspira toujours un mélange de joie et d’inquiétude à ma mère et à mes tantes, « présent pour le meilleur ou pour le pire, mais jamais pour le déjeuner », me disait souvent l’une ou l’autre, les premières années. Impossible de compter toutes les fois, au cours d’une journée ordinaire, où il se passait soudain quelque chose qu’il fallait que je lui raconte ». Et pourtant : « Nous nous imaginions que nous connaissions chacun toutes les pensées de l’autre, même quand nous ne le voulions pas forcément, mais en réalité, j’ai fini par m’en apercevoir, nous ne connaissions pas même la plus infime fraction de ce qu’il y avait à connaître ».

André Gorz et sa femme Dorine sont morts. j’en ai parlé hier.

Maïa Simon est morte (dans les conditions que l’on sait, avec une mise en cause que je trouve odieuse de la part d’un digne professeur de médecine, patron d’un service de réanimation – Le Monde daté du 26 septembre – ).

Christian Delacampagne est mort. J’en avais dit un mot sur ce blog.

Pas drôle de parler de la mort sur un blog ? Mais on peut en parler aussi…
le dalaï-lama dit qu’il nous faut passer au moins une heure par jour à y méditer si nous voulons nous y préparer.

 

Publié dans Livres | 6 commentaires

Un vrai penseur de l’écologie

gorz1.1190751274.jpgLa mort, celle d’André Gorz et de Dorine, m’a pris de vitesse. Il y a longtemps que je voulais faire un billet sur ce philosophe et journaliste que j’avais rencontré dans ma jeunesse à l’occasion d’une école de formation d’un petit parti de gauche aujourd’hui oublié… J’avais vingt ans, je découvrais grâce à lui ce qu’avait d’étrange (du moins aux yeux d’un novice comme je l’étais… mais ne le suis-je pas resté ?) le fonctionnement du capitalisme. Je croyais jusque là que la concurrence poussait toujours à l’amélioration des produits manufacturés et j’apprenais qu’en réalité les marchandises étaient souvent rendues plus fragiles afin de rendre obligatoire un remplacement fréquent. Par exemple, les bas étaient trempés dans des solutions qui les rendaient plus facilement « maillables », quant aux automobiles, elles étaient beaucoup moins solides que celles d’avant. Ceci apparaît aujourd’hui comme bien anecdotique en regard de tous les autres problèmes que le développement de nos sociétés lègue aux générations futures, mais c’était le frémissement d’une pensée aujourd’hui plus que jamais nécessaire (si on veut « reconstruire » ou « refonder » la gauche comme ils disent). Je me souviens aussi que c’est la même année que je découvris que le soi-disant progrès technologique générait des dysfonctionnements qui à leur tour demandaient du progrès technologique pour être résolus et ainsi de suite dans une spirale sans fin.

ivan-illich.1190751331.jpgAndré Gorz avait introduit en France la pensée d’Ivan Illich, ce penseur écolo retiré au Mexique (à Cuernavaca) qui remettait en cause de fond en comble nos idées optimistes sur l’école ou la médecine.

 

 

 

 

 

(Ivan Illich)

L’an dernier, il publiait « Lettre à D. ». On en parle aujourd’hui dans la presse tellement ce texte a évidemment tiré l’œil : une déclaration d’amour à sa femme de quatre-vingt deux ans n’est pas courante. C’est à l’évidence l’un des plus beaux textes d’amour qui puisse être lu (qui sait, le président des années 2050 le fera peut-être lire dans les écoles, et ce serait alors bien dommage qu’il soit ainsi récupéré…).gorzd.1190751299.jpg

Que dire de plus maintenant sur la mort d’André Gorz et de Dorine ? Ce suicide, ils avaient laissé entendre qu’ils le feraient et ils l’ont fait, ne méritent-ils pas notre admiration ?

 

 

André Gorz et D., devant l’usine Renault-Billancourt. Février 1947. SUZI PILLET
(photo prise sur le site de Libé)

Publié dans Actualité | Laisser un commentaire

Le débat Fabius-Finkielkraut au Forum de Libé

dsc_0538doc.1189959743.JPG

Deux discours en parallèle se faisant par moments écho plutôt que débat à proprement parler. Finkielkraut rappelle la phrase de Camus lors de son discours de réception du Nobel : « jusqu’à maintenant chaque génération avait à cœur de refaire le monde, maintenant les générations futures devront surtout s’attacher à ce que le monde ne se défasse pas ». Finkielkraut, en héritier proclamé de Mai 68, mais Mai 68 côté Prague plutôt que Paris, et se référant à Karel Kosic, oppose la nécessité qui est désormais la notre de « sauvegarder le monde » à celle, considérée comme étant la tâche de la gauche, de le « changer ».

dsc_0535doc.1189959680.JPGdsc_0536doc.1189959768.JPGdsc_0537doc.1189959716.JPG

Fabius dit qu’il est d’accord tout en faisant néanmoins un peu la sourde oreille… ou en admettant qu’il faut en effet sauvegarder le monde, mais que pour cela justement… il faut le changer ! Finkielkraut repasse à l’attaque. Et d’insister sur la conservation de la langue (thème de la beauté, référence à Simone Weil). Non seulement il faut sauvegarder et pour sauvegarder peut-être changer mais en tout cas pour sauvegarder : « aimer » le monde. Aimer le monde, vaste programme… que veut-il dire ? Eh bien que de nos jours la tendance est forte à négliger la proie pour l’ombre, le réel pour l’image. Dès les premiers vagissements, nous sommes dans un univers qui nous attire vers les images, images de plus en plus belles, plutôt que vers la réalité. Cela découragerait d’aimer le monde.

Fabius en reste à une vision plus classique de la gauche mais a le mérite de réaffirmer les valeurs fondamentales de cette dernière : l’égalité en tout premier, puis la liberté et la solidarité, et c’est aussi la laïcité. C’est au niveau des propositions qu’on peut varier.

A des questions venant de la salle portant surtout sur ses propos antérieurs concernant l’opposition entre « républicains « et « pédagos » dans la querelle scolaire, Finkielkraut répond que son problème aujourd’hui n’est plus tant à l’égard des pédagos qu’à l’égard des… sociologues ! On rejoint ici une tendance toujours présente à gauche qui consiste, dans l’analyse de phénomènes sociaux (cas des banlieues par exemple) à remonter aux causes situées dans un rapport de dominant à dominé. Certes, il existe une critique légitime des rapports dominant/ dominé mais elle n’est pas seule : l’analyse critique de la démocratie, qui lui est en un sens orthogonale, doit intervenir à égalité, cela éviterait d’excuser par avance toute délinquance sous prétexte qu’elle serait légitimée par un rapport de domination, analyse qui a souvent été celle de la gauche et qui lui nuit aujourd’hui.

dsc_0540doc.1189959801.JPG

Fabius comme Finkiel est meurtri de voir à quel point la capacité d’indignation se réduit. Que dit « la gauche » face à la proposition de loi de Mariani concernant les analyses ADN des candidats au regroupement familial ? Sur la question de la laïcité : que fait la gauche aujourd’hui, renchérit Finkielkraut, quand l’ONU prépare un grand sommet du genre Durban, où la France sera mise en accusation sur la question du voile à l’école ? Il y a des expressions, dit-il, qui sont devenues confuses, ambiguës : personne n’ose se dire contre la laïcité (on parle plutôt d’un conflit entre laïcité « fermée » et laïcité « ouverte ») et personne n’ose se dire contre les Droits de l’Homme, mais si ces derniers sont vidés de la substance que leur ont donné les révolutions française et américaine, alors que signifient-ils ?

Finkielkraut défend encore les politiques et cerne la responsabilité de la gauche intellectuelle et de la gauche médiatique dans les défaites successives : les Rancière, Onfray etc. ou bien se retirent avec dédain dans leur isolement sous prétexte qu’eux « n’appartiennent pas à la catégorie des dominants » (Rancière) ou bien s’égarent à des jeux de portraits ridicules sur le site du Nouvel Obs (Onfray). Les deux orateurs s’entendent enfin sur l’analyse des échecs passés. Fabius : en 2002, la gauche a eu la maladresse de parler de l’impuissance du politique, résultat : les électeurs facétieux ont dit : « puisque vous pensez que vous n’y pouvez rien, eh bien nous allons vraiment vous donner l’occasion de n’y pouvoir rien ! ». Finkielkraut : le slogan « la France présidente » ou les appels pathétiques de la candidate (« mon équipe présidentielle, c’est vous ») n’ont fait que donner l’apparence de dissoudre la nécessaire volonté politique dans une totalité indifférenciée, alors que le rôle du politique est de faire la preuve de sa volonté. De ce point de vue, NS a gagné parce qu’il incarnait une volonté.

Fabius termine sur ce thème et en se montrant raisonnablement optimiste, dit que si le président actuel mise sur son énergie, il arrivera un moment où un rapport devra être établi entre cette énergie montrée et les résultats obtenus.

Commentaire personnel : au départ, je n’éprouvais de grande sympathie ni pour l’un ni pour l’autre, voyant en Fabius un opportuniste peu crédible dans sa défense d’une vraie gauche (au regard notamment de ce qu’il fut en tant que premier ministre sous Mitterrand) et en Finkielkraut, un réac. Je dois avouer que ce débat a corrigé ces images. Parce que tout d’abord les deux orateurs se sont vraiment impliqués… ont mouillé leur chemise, comme on dit, en montrant de réelles convictions et que les idées des deux, notamment celles de Finkielkraut m’ont paru apporter de vrais éléments de réflexion à la question de la reconstruction de la gauche. Notamment la filiation qu’il suggère avec le Printemps de Prague (dernière et unique tentative de proposer un « socialisme au visage humain » ai-je entendu récemment sur France-Culture dans la bouche d’un intellectuel tchèque émigré) et cette idée de ne pas toujours vouloir penser à tout prix les problèmes sociaux sous l’empire du rapport dominant-dominé, ce que l’héritier du marxisme que je suis a tendance à faire. Cette dimension, si elle existe, n’est pas la seule. Le croire laisserait supposer qu’aucun changement ne pourrait se produire sans un renversement ou une abolition de ce rapport, ce qui, comme on le sait, n’est pas pour demain, et est sans doute pour jamais. Il faut à la fois critiquer le rapport de domination et assurer à la démocratie les meilleures conditions d’exercice, notamment sur le plan de la liberté réelle d’expression : dans un autre débat auquel j’ai assisté, comme on demandait à Claude Lefort pourquoi, à son avis, les exclus aujourd’hui n’arrivaient pas à se faire entendre, il répondait que tout simplement aucun médium ne leur était ouvert. Ce serait la tâche d’un service public de leur donner la parole librement.

Ceci dit, Finkielkraut est faible sur « la défense de la pureté de la langue »… il ne peut pas ne pas savoir que cette notion est vide de sens. J’en parlerai sur ce blog une autre fois.

Publié dans Actualité, Politique | 3 commentaires

Je suis allé au Forum de Libé et c’était super intéressant

Oui, j’en reviens juste et je vous livre ce petit reportage à chaud ! (habitant Grenoble, ç’aurait été un comble que je n’y aille pas, non?)

…et c’était super-intéressant. Le titre du débat auquel j’ai assisté était : « Faut-il accueillir la misère du monde ? » entre Jean-Pierre Dubois, président de la Ligue des Droits de l’Homme et Richard Cazenave, ex-député de l’Isère (UMP, mais UMP « ouvert », humaniste je dirais). D’abord évidemment, le titre n’était là que par provocation et J-P Dubois l’a immédiatement pointé du doigt, rappelant que la formule émanait d’un discours de Rocard qui avait subi un très mauvais sort puisque, pour des raisons de pure polémique, le propos avait été amputé (Rocard avait dit en fait : « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, mais elle doit en prendre sa part », ce avec quoi toute personne honnête ne peut qu’être d’accord). J.P. Dubois, intervenant en premier, a bien sûr critiqué, sur des bases solides, les politiques de soi-disant « immigration zéro » qui ont commencé à se mettre en place dès 1973-74, dans un climat de repli frileux sur soi-même au début de la Grande Crise. Rien ne sert de prétendre verrouiller les frontières : quand les individus sont dans une misère profonde et qu’ils ne voient que le départ comme solution à leurs problèmes, ils passent quand même. Cet apport de migrants est d’ailleurs profitable à l’économie : J.P. Dubois rappelait que « sans les sans-papiers, le TGV Méditerranée n’aurait pas été construit ». On ne peut restreindre le flux migratoire qu’en participant à des projets de développement économique dans les pays-source. Justement, Richard Cazenave est le co-auteur avec M. Godfrain d’un rapport récent sur le codéveloppement , et il comprend bien les raisons des migrants des pays pauvres auxquels il ne jette pas la pierre, mais il pense qu’il faudrait agir pour limiter les regroupements familiaux. D’accord avec son interlocuteur sur les nécessités de la participation à des projets de développement, il souligne le montant ridicule de l’aide au développement de la part des pays du Nord : certains pays ne donnent carrément rien, Etats-Unis, Italie, Japon. La France ne donne que 0,5% de son PIB et vise les 0,7%. L’animateur du débat remarque alors que c’était déjà l’objectif qu’on s’assignait en 1970 et que 37 ans plus tard, on en est toujours au même point ! En tout état de cause, le problème des sans-papier a pris une ampleur énorme : un intervenant dans la salle fait remarquer que cette appellation facile cache en réalité le plus souvent des gens qui sont déboutés de leur droit d’asile. Les deux orateurs sont d’accord pour convenir que les conditions dans lesquelles s’exerce le droit d’asile sont scandaleuses (rôle de l’OFPRA) : tout requérant d’asile est suspecté a priori. Telle personne de nationalité kazakh qui a été torturée dans son pays et en porte encore les traces se voit refuser l’asile au nom de ce qu’elle n’apporte pas de preuve (il faudrait que les bourreaux signent un certificat de torture sans doute !), tel réfugié tamoul du Sri Lanka a été renvoyé chez lui au prétexte qu’il n’y courait aucun risque et se fit massacrer une semaine plus tard. Nous sommes tombés dans une vraie folie de refus de l’autre, pour des raisons purement démagogiques (« de communication » dit Cazenave, qui ne veut pas se mettre trop mal avec ses amis politiques sans doute…).

J. P. Dubois montre que, pourtant, le péril n’est pas si grand. Beaucoup de migrants aimeraient circuler librement entre la France et leur pays d’origine, revenir dans ce dernier, ils n’ont pas vocation à s’installer en France définitivement, mais encore faut-il leur en laisser la possibilité : après avoir tellement bataillé pour obtenir leur visa de trois mois (ou bien aucun visa étant arrivé clandestinement, ce qui ne représente pas un gros pourcentage), ils n’ont pas envie de repartir pour devoir ensuite refaire les mêmes démarches ! Le président de la Ligue propose alors carrément la suppression de ce visa de trois mois qui, démontre-t-il, ne sert à rien. L’ex-député est d’accord mais… « y sommes-nous prêts ? ».

Interventions de la part de la salle : un auditeur africain mentionne le rôle des multinationales (Elf, Total) qui appauvrissent l’Afrique : Elf ne paie sans doute pas le même prix le pétrole qu’elle extrait de République Centrafricaine que celui qu’elle achète à l’Arabie Séoudite. La France aide « les Etats » alors que, comme on le sait, ces états sont corrompus et que… l’argent de l’aide revient un jour en France pour financer l’activité des partis politiques ! Une autre personne, plus âgée, évoque dans la même ligne la main basse opérée par les gros chalutiers de tous les pays (Japon, Chine…) sur les eaux très poissonneuses du Sénégal, contraignant les pêcheurs sénégalais à l’émigration. Nos orateurs s’en déclarent bien conscients… le mot « mondialisation » est évidemment prononcé. Difficile de revenir contre ce mouvement, mais Dubois rappelle quand même qu’aucun pays développé n’a atteint sa taille économique sans, à un moment ou à un autre de son histoire, avoir instauré un minimum de protectionnisme. Si mondialisation il y a, si OMC il y a, alors au moins que celle-ci édicte des règlements internationaux afin de réguler l’activité économique mondiale… (hmmm, vœu hélas bien pieux à mon avis…. Mais la tonalité de ces journées est à l’optimisme : il s’agit de faire croire en la force du politique… !).

Finalement, J. P. Dubois écarte encore le fantasme de « l’envahissement par les étrangers », non, contrairement à ce qui a pu être dit, ce ne sont pas les sans papier qui étaient à l’origine des émeutes de banlieue… et si on demande quel est le pays d’Europe où le nombre d’étrangers est le plus important (relativement à la population), la réponse est : la Suisse. Dans le même registre, une dame fait remarquer que ce sont les pays qui ont le plus facilité l’immigration (notamment par des régularisations massives) : Irlande, Espagne… qui ont le meilleur taux de croissance aujourd’hui. Si Berlusconi, dit Dubois, a régularisé beaucoup de migrants, ce n’était pas par bonté d’âme, mais simplement qu’il apparaissait qu’à la fin du siècle, l’Italie allait cruellement manquer de bras… Bref, le migrant est une richesse pour le pays d’accueil (l’Espagne a pu résorber en partie ses déficits sociaux grâce à lui) et il faut en finir avec cette politique du chiffre en matière d’expulsions.

PS : je n’interviens pas souvent dans ce blog sur des questions de société, laissant cela à de bien meilleurs que moi dans ce domaine, mais là, j’en sens l’urgence, notamment après que, sur le blog de Kiki, je me sois fais implicitement traiter de « bobo » parce que, dans un très court commentaire, je répondais à la colère justifiée de ladite Kiki concernant le rappel des préfets à l’Elysée sur la question des chiffres, justement. J’avais eu l’audace de comparer le zèle de certains fonctionnaires à celui des fonctionnaires nazis tel qu’il est décrit dans « les Bienveillantes ». Cela n’a pas eu l’heur de plaire à un lecteur qui, visiblement, s’est senti visé et qui a décrété que, de toutes manières, toute personne défendant ce genre de position ne pouvait être qu’un bourgeois bobo complètement en dehors de la réalité….

 

Publié dans Actualité | 4 commentaires

De la symétrie dans les calculs et dans les idées

Il n’y a pas que de la « suite » dans les idées, il y a aussi de la symétrie…

Pour vous en convaincre, vous allez devoir faire un détour par la logique.

Carrément.

Ne me dites pas que déjà l’envie vous prend d’aller zapper sur un autre blog…

La logique, oui la logique. Celle d’Aristote ? Pas tout à fait, mais quand même il y a un lien (j’y reviendrai à la fin). Mais pourquoi fait-on « encore » de la logique ? On connaît !… depuis le temps… Eh bien pas tant que ça finalement. Et puis la logique n’est plus ce qu’elle était. Il y a eu un temps où on pensait que ça se résumait à des syllogismes pour voir si nos raisonnements étaient corrects. Un Organon en quelque sorte, c’est-à-dire une Norme.

aristote_jr.1189587253.jpg

Aujourd’hui, on n’en est plus là. La logique sert à comprendre les mécanismes très complexes d’échange d’information qui se produisent dans un ordinateur et entre les ordinateurs. Rien que ça. Que ça, vous dites ? Eh bien dites-donc c’est déjà beaucoup ! Pensez à tout ce que vous faites (en ce moment même) avec votre ordinateur ! Pensez à tous ces programmes qui s’exécutent silencieusement autour de vous tandis que vous répondez à un mail, que vous « chattez » ou que vous bloguez… (ça me rappelle cette émission de radio des années quatre-vingt : « qu’il est doux de ne rien faire quand tout s’agite autour de vous »). Nous sommes immergés dans un bain de programmes informatiques qui interagissent, et si vous voulez y voir un peu clair, il faut que vous ayez des outils théoriques pour penser leurs interactions.

Commençons avec l’idée de programme. Un programme transforme des entrées (des données) en une sortie (un résultat), c’est exactement comme une preuve en logique : vous partez d’hypothèses et vous arrivez à une conclusion. Imaginez : vous avez conçu ce que vous souhaitez faire, vous êtes dans un calcul logique qui vous permet de faire des démonstrations, vous faites la démonstration que votre souhait est atteignable. Vous avez même des outils (oui, ça existe !) qui vous permettent de vérifier que votre démonstration dans ce calcul est correcte. Une fois cette démonstration faite, automatiquement, vous en tirez un programme dont vous êtes sûr qu’il est juste. Magique. Ca s’était bien pour une approche de type « monologue ». J’ai un problème à résoudre. Je le résous tranquillement sans m’occuper d’autrui.

On a compris que ce n’est plus comme ça aujourd’hui. Les algorithmes pour résoudre des problèmes classiques, on les connaît (presque) tous.

Voici venu le temps du dialogue, ou mieux : de la conversation à plusieurs.

Voici venu le temps où on ne peut plus se contenter d’abstraire un programme de son environnement.

Voici venu le temps où programme et contexte d’évaluation dudit programme revendiquent d’être mis sur un pied d’égalité, où enfinon doit se rendre compte que fond et forme c’est tout un. D’ailleurs vous n’avez qu’à voir les illusions d’optique, comme celle du vase qui dessine en même temps deux visages qui se font face, ce sont des cas où on parvient mal à dire ce qui est fond ce qui estforme.

illusion.1189587305.jpg

klee.1189587348.jpg

 

 

 

… ou bien aussi tel tableau de Paul Klee avec ces sortes de flammes, à moins que ce ne soit des branches de sapin, qui s’interpénètrent.

 

 

En informatique aujourd’hui c’est la même chose, et pour appréhender le contenu de ces illusions, il nous faut un calcul qui symétrise ces deux notions.

Le calcul précédent nous donnait des « bons » programmes, mais des programmes qui soliloquaient, on le dit « intuitionniste » : référence à des travaux de mathématiciens (ci-contre: Brouwer) des années trente qui refusaient la notion de « tiers exclu » dans les preuves mathématiques, au nom de ce que cette notion ne permettait pas de donner une construction authentique attachée à chaque preuve. brouwer.1189587275.jpg Cette logique se justifie beaucoup en informatique car l’informaticien standard n’a que faire du tiers exclu, que faire de la vérité de « A ou non A » si on ne sait pas lequel des deux est vrai, de A ou de non A ? C’est comme la fameuse réponse de la logicienne qui vient d’accoucher à qui on demande : « c’est un garçon ou une fille ? », bien sûr elle répond : « oui »…. Si vous demandez à votre site de compagnie de chemin de fer s’il y a un train qui va de Marseille à Carry-le-Rouet et s’il vous répond « oui », vous serez un peu frustré. Alors on a exigé que l’on ne puisse dire « A ou non A » que lorsqu’on sait si c’est A ou si c’est non-A et dans ce cas, on ne se contente pas de répondre « oui », on répond : c’est A, ou bien c’est non A. Bonne idée, mais en voulant introduire notre idée de symétrie entre programme et contexte, nous sommes obligés de revenir à la logique non limitée par ce principe, à la logique « classique » en somme. Vous voyez : Aristote revient !

Maintenant si vous faites deux preuves un peu différentes (par l’ordre d’application des règles etc.) dans le système intuitionniste, vous allez toujours pouvoir transformer l’une en l’autre : donc les petits détours, les variantes diverses etc. ne sont pas graves : vous arriverez toujours au même endroit (comme le dit ce vieux proverbe (suisse ?) : « on arrivera tous ensemble au 31 décembre »). On dit que c’est un système déterministe.

Par exemple:

 

simplify.1189587411.jpg se simplifie en : isjust.1189587389.jpg

Cette propriété n’est plus vraie avec la logique « classique »…. On peut parfois obtenir des résultats complètement différents : c’est gênant… Mais heureusement, on trouve un moyen d’y pallier : il suffit d’introduire certaines stratégies bien établies de recherche de preuve et de s’y tenir. Si vous vous tenez à une de ces stratégies, alors vous serez déterministe.

Il y a deux stratégies principales, l’une s’appelle « calcul par appel par nom » et l’autre « calcul par appel par valeur ». Supposons que je note « X vs X’ » l’interaction entre un programme X et un contexte X’ (une forme X et un fond X’), dans l’appel par valeur, je vais vouloir commencer par trouver la valeur de X, dans l’appel par nom je vais vouloir commencer par trouver la valeur de X’. X et X’ sont deux faces d’un même objet, mais je peux mettre l’accent sur l’un, ou bien sur l’autre. Comme encore dans ces fameuses illusions d’optique, où la belle jeune fille gracieuse se cache dans le visage de la vieille grand-mère (je saisis le détail d’une nuque et hop, je ne vois plus que la jeune fille, je saisis le menton en galoche et hop, je ne peux plus voir que la vieille femme)….illusion2.1189587323.jpg

Ces deux stratégies sont « duales » l’une de l’autre. Duales dans le même sens où on dit que le dual de « et », c’est « ou » et vice-versa (ce qui s’illustre dans la fameuse règle : la négation d’un « et » c’est le « ou » des négations, par exemple, nier qu’il y ait à la fois du bruit et de l’obscurité c’est affirmer qu’il n’y a pas de bruit ou pas d’obscurité). Voilà, c’est cette dualité que j’arrivais mal à comprendre. Mais j’ai un ami S. qui m’a un peu aidé !

C’est abstrait ? Ca ne vous convient pas ? Vous n’en avez rien à faire ?

Songe, ami lecteur, que, quand tu lis sur ton dossier d’inscription : « chaque étudiant devra rencontrer un professeur avant l’inscription » et que tu te demandes : est-ce que n’importe quel professeur fera l’affaire (que je pourrai donc choisir) ou bien est-ce qu’il s’agit d’un professeur déterminé, choisi par l’administration, tu te trouves justement dans la position de choisir entre une stratégie d’évaluation et une autre….

Donc, dans notre esprit, il y a des chances que ça fonctionne comme ça aussi, certes avec un support différent de celui fourni par les machines, des mécanismes neuro-psychiques qui n’ont rien à voir avec les processeurs de nos ordinateurs, mais au niveau fonctionnel, l’analogie est forte. Il resterait à mettre en place des protocoles d’observation (IRM ?) pour s’en assurer… c’est une autre histoire, mais une histoire qui rejoint celle que j’ai déjà racontée , à propos des « mathématiques naturelles », en particulier chez les mundurucus (voir aussi l’article dans le numéro de septembre de Science et Vie , avec interview de Pierre Pica), et de leur propension à se développer autour de la notion de symétrie.

Dans le cas de la dualité entre deux stratégies, le choix de l’une d’elles est exactement ce que les physiciens appellent dans un autre domaine, une brisure de symétrie. On sait ce que ce genre de brisure engendre, par exemple la maîtrise de l’écriture (distinguer un « b » d’un « p » la suppose par exemple). Peut-être tout apprentissage est-il lié à une telle brisure, laquelle s’avère nécessaire : si, en face de vos deux stratégies, vous n’en choisissez aucune, vous n’irez pas loin….

Voilà. J’ai juste voulu montrer que la logique pouvait être aussi un instrument d’investigation (dans l’approche fonctionnelle) qui pourrait aller de pair avec les instruments d’observation que nous avons pour l’exploration du cerveau. Cela sert aujourd’hui à mieux comprendre les calculs, cela servira peut-être demain à mieux comprendre les fonctionnements mentaux, les dyslexies, les retards à l’apprentissage, à la lecture, tous ces maux qui engendrent aussi des maux sociaux.

(à lire également sur un sujet semblable mais en anglais, cet article sur un site qui se propose également « d’expliquer des idées scientifiques d’une manière simple mais non simpliste ».)

Publié dans Science | 8 commentaires

Ce que Kiki n’a pas montré

Hier, Kiki (de Posuto) révélait tout l’itinéraire du conseil des ministres . Mais elle ne possédait pas la photo dudit conseil! Ouf, un collègue et ami vient de me la communiquer et je vous la livre ENFIN!

unnamed.1189499648.jpg

Publié dans Actualité | 3 commentaires