Comment cela se passe dans les familles ?
Un dimanche (de quelle saison ?), un certain Louis, qui a trente-quatre ans, retourne voir sa famille après une longue absence (dans quelle région ? je vote pour la Franche-Comté). Oh ! sa famille, elle consiste simplement en : sa mère, son frère (marié entre temps) et sa sœur. On devine qu’il est parti il y a longtemps pour mener une vie d’écrivain, une vie de solitaire, une vie d’intellectuel. Et là, il revient, pour leur annoncer quelque chose qui n’est pas rien : sa mort prochaine. Enfin, c’est son but avoué, son but tel qu’il se le déclare à lui-même, mais c’est probablement pour tout autre chose, allez savoir… Alors il arrive dans la petite maison toujours habitée par sa mère et sa sœur, mais comme on est dimanche, le frère et sa femme sont là, en visite. Ils ont laissé leurs enfants chez l’autre grand-mère. Ils ne pouvaient pas savoir. Ce grand frère, ce Louis, l’aîné, il est tellement avare de nouvelles. A peine a-t-il prévenu sa sœur plus jeune, Isabelle, par une carte postale. Il leur envoie en effet des cartes postales de temps en temps. Pour les anniversaires notamment. Mais lui qui est écrivain, ne pourrait-il pas faire un peu plus que des cartes postales ?
Mais jamais, nous concernant,
jamais tu ne te sers de cette possibilité, de ce don (on dit comme ça, c’est une sorte de don, je crois, tu ris)
jamais, nous concernant, tu ne te sers de cette qualité – c’est le mot, et un drôle de mot puisqu’il s’agit de toi –
jamais tu ne te sers de cette qualité que tu possèdes, avec nous, pour nous.
Tu ne nous en donnes pas la preuve, tu ne nous en juges pas dignes.
C’est pour les autres
(…)
Comme si, par avance,
tu voulais réduire la place que tu nous consacrerais
et laisser à tous les regards les messages sans importance que tu nous adresses
Il est là maintenant, et il ne connaît même pas sa belle-sœur, il n’était pas venu au mariage. Juste une carte postale. Que sait-il dans le fond, d’eux tous ? que sait-il de son jeune frère qui travaille. Ouvrier.
Sa situation, vous ne la connaissez pas,
Est-ce que vous connaissez son travail ? ce qu’il fait ?
Ce n’est pas un reproche, ça m’ennuierait que vous le preniez ainsi…
Moi-même, ce que je peux dire, moi-même je ne saurais exactement, avec exactitude, je ne saurais vous dire son rôle.
Il travaille dans une petite usine d’outillage,
par là
On dit comme ça une petite usine d’outillage, je sais où c’est,
parfois je vais l’attendre
…
Il construit des outils, j’imagine, c’est logique, je suppose, qu’est-ce qu’il y a à raconter ?
Oui, qu’est-ce qu’il y a à raconter ? Voilà de quoi on se meurt : d’avoir si peu de choses à raconter, de donner si peu à raconter. Antoine, le jeune frère, donne peu à raconter. Il aimerait pourtant. Il aimerait vivre autrement. Il aimerait vivre librement. Comment est-ce qu’il dit déjà ?
Il voudrait pouvoir vivre autrement avec sa femme et ses enfants
et ne plus rien devoir
autre idée qui lui tient à cœur et qu’il répète,
ne plus rien devoir.
Et Louis, le frère aîné, que peut-il faire ? Lui, l’intellectuel, dont le métier est justement d’en inventer des histoires, et de les raconter… mais arrive-t-il seulement à faire en sorte que ses histoires on les croie ? Pour celui qui est de l’autre côté de la vie, par rapport à l’écrivain, celui qui est resté au sol, au pays, à la mère, que comprendre de ces « histoires » ?
C’est cela,
c’est exactement cela, ce que je disais,
les histoires,
et après on se noie
et moi,
il faut que j’écoute et je ne saurai jamais ce qui est vrai
et ce qui est faux,
la part du mensonge.
tu es comme ça,
s’il y a bien une chose
(non, ce n’est pas la seule !)
s’il y a bien une chose que je n’ai pas oubliée en songeant à toi,
c’est tout cela, ces histoires pour rien,
des histoires, je ne comprends rien.
Ainsi va la vie. Antoine s’est toujours cru obligé de protéger son frère plus grand, mais moins costaud que lui, qui croyait et disait ou faisait semblant de croire que « personne ne l’aimait », au point que lui, ce jeune frère, il se sentait coupable, coupable de quoi ? « coupable de ne pas être assez malheureux », et il cédait. Toujours il cédait. Aujourd’hui, mais qu’est-ce qu’il est venu donc faire, cet aîné, qu’on aurait pu finir par oublier ? et quand va-t-il se décider à partir ? On ne le retient pas pourtant !
Et il part, le grand fils. Il n’a rien dit. Il n’a pas hurlé. Il n’a pas crié sur le grand viaduc lorsqu’il s’y est retrouvé seul, une nuit, à marcher, et que, coincé entre le ciel et le fond de la vallée, il aurait pu enfin émettre un cri libérateur. Il ne l’a pas fait. Et s’il y a bien des choses qu’il regrettera à jamais, c’est des oublis comme cela.
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Voilà, ça s’appelle « Juste la fin du monde », c’est une pièce de théâtre de Jean-Luc Lagarce, qui passe en ce moment à la maison de la culture de Grenoble (MC2), avec Hervé Pierre dans le rôle de Louis, Bruno Wolkovitch dans celui d’Antoine, Clothilde Mollet dans celui de la femme de ce dernier (Catherine), Elizabeth Mazef dans le rôle d’Isabelle et Danièle Lebrun dans celui de la mère. Excellemment jouée et mise en scène (par François Berreur).
J’ai trouvé mauvais le dernier film de Chabrol (« La fille coupée en deux ») : dialogues insipides, situations stéréotypées, jeux d’acteur indigents. Ennui total au bout de dix minutes. Et pourtant… même dans la pire œuvre, on peut trouver des traces de pépite. Elles apparaissent ici, ces traces, dans les scènes proches de la fin. Attendez que je vous narre un peu cette histoire (sa banalité fait que vous n’en serez pas gêné si vous avez décidé d’aller voir le film).
veut évidemment faire diminuer le scandale. Pour cela, il faut sacrifier la fille (sa belle-fille donc, en principe, maintenant) c’est-à-dire la convaincre de témoigner au procès à décharge contre le fils, en racontant les turpitudes subies de la part du romancier. Normalement, étant toujours amoureuse, Gabrielle devrait refuser, mais voilà cette sentimentale troublée par le récit larmoyant que lui fait la vieille (personnage le plus réussi du film, il faut voir le maquillage et les yeux globuleux…) : elle accède à la demande de la grande bourgeoise, qui bien sûr lui laisse entendre qu’elle sera récompensée. Le procès a lieu. Le fils obtient les circonstances atténuantes. La Gabrielle, toujours correcte, va le voir en prison. Il refuse de la rencontrer. Malheureuse, elle s’en va naïvement se confier auprès de la vieille emperlousée. Voici la pépite : la scène représente cette dernière, coiffée d’un immense chapeau blanc, dans son jardin, en train de tailler ses roses. Elle consent à peine à lever le regard sur la jeune femme et lui assène avec le plus grand mépris qu’elle doit désormais retourner à sa place dans la société, sans attendre de la part de la famille le moindre centime. « il vous faut grandir madame » lui dit-elle en la prenant pour une cruche (bon, ce qu’elle est aussi, en réalité).
Je continue sur le thème de la mort et de l’amour qui dure : hier, dans le TGV, j’ai lu « L’année de la pensée magique » de Joan Didion. Un livre d’une précision émouvante sur son expérience de deuil à la suite du décès soudain de son mari, qui s’appelait John Dunne et était aussi écrivain (ils ont travaillé notamment à des scénarios de films à Hollywood, « Panique à Needle Park » c’était elle). Ils revenaient de l’hôpital, où leur fille Quintana était soignée pour une sérieuse infection pulmonaire. C’était un 30 décembre. Elle a proposé à son mari de manger à la maison, au coin d’un feu qu’elle allumerait, plutôt que d’aller au restaurant. Ils sont rentrés. Elle lui a servi un whisky, il est resté un moment la main en l’air. Et puis il est mort.


