Les prédictions de Humahuaca (12ème épisode)

(Résumé :

Antoine, un voyageur en Amérique latine, est à Humahuaca, petite ville pas très loin de la frontière bolivienne, où il fait la connaissance de gens étonnants qui lui font découvrir un centre de recherches sous une pyramide pré-inca restaurée par une équipe d’universitaires, il est emmené dans une salle enfouie sous la pyramide où se déroulent de curieuses expériences impliquant les ondes électro-magnétiques de notre cerveau et dont il se trouve être le sujet, contre son gré..)

Tu es fâché ? lui demanda Cécilia, avec un air un peu gêné,

Ça doit être ça, un peu… quand je suis fâché, d’habitude, je sens battre ma paupière gauche, et j’ai souvent des démangeaisons derrière l’oreille, or c’est exactement ce que je ressens en ce moment…

Il ne faut pas que tu sois fâché…

Elle avait l’air vraiment sincère, se disait Antoine.

Mais c’était elle qui l’avait emmené là-dedans après tout. En faisant un petit effort de mémoire, il se disait même que lors de son errance dans l’hôtel propriété des deux sœurs, ce n’est pas lui qui avait demandé à être sujet d’expérience… son comportement n’avait rien eu que de très normal. D’accord, il avait « flashé » sur la réceptionniste, mais c’était humain. Rechercher comme il l’avait fait l’endroit le meilleur pour capter le Wi-Fi était également assez normal. Et puis voilà qu’il s’était retrouvé dans un champ d’ondes ou quelque chose comme ça. Les ondes électro-magnétiques du cerveau, il en avait déjà entendu parler, ce n’était pas nouveau, mais que faisaient Daniela et sa bande, et puis quel rapport au temps ? hein, se disait-il en lorgnant de travers un chat jaune qui se faufilait entre les cactus. N’est-ce pas, Cécilia quel rapport ? Ils remontaient dans le quatre-quatre sans que personne ne parle. Miguel les accompagnait. C’est lui qui rompit le silence.

tu crois vraiment que c’est toi qui décides tes actions ?

Dans l’état où il était, ce genre de question commençait à exaspérer Antoine.

oui, c’est moi qui décide. Pourquoi ? tu vas me dire que c’est le chat jaune qui traversait le chemin tout à l’heure qui décide à ma place, peut-être ?

te fâche pas. décidément, tu es devenu irascible aujourd’hui… moi, ce que je voulais dire c’est simplement que de nombreuses expériences qui ont été faites depuis la fin des années quatre-vingt montrent qu’on ne peut pas être aussi catégorique. Par exemple, il y a une quinzaine d’années, un certain Libet, de l’Université de Californie à San Francisco, avait imaginé de demander à des sujets d’indiquer le plus précisément possible le moment où ils décidaient de bouger un doigt et il enregistrait simultanément l’activité électrique des aires prémotrices de leur cerveau. Eh bien, il y avait un décalage de 350 millisecondes entre le moment où une activité électrique était détectée et celui où les sujets semblaient avoir conscience de leur intention. L’activité électrique précédait l’intention bien sûr. Depuis, d’autres expériences ont corroboré ces résultats. C’est comme si, en fait, notre conscience d’agir venait juste après l’action et pas avant…

c’est ça, on tire d’abord et on réfléchit aux conséquences ensuite ?

eh bien, un petit peu, si tu veux !

alors là, quand même…

C’était Cécilia qui conduisait. Elle ne disait rien.

Tu vois, les gestes de la conduite, comme ils sont automatiques, une fois qu’on les a bien acquis, rien à voir avec les idées des pionniers de l’Intelligence Artificielle qui tablaient sur une activité de calcul conscient et constante pour arriver à simuler nos actions « intelligentes ».

C’est bien du calcul quand même, qui a lieu quand je tourne le volant pour éviter l’obstacle…

et la voiture à ce moment-là tressautait, ou du moins son chargement, car on franchissait des ornières.

Ce sont des calculs certes, mais pas maîtrisés par un calculateur unique. Il y a longtemps que tu as déserté le poste de pilotage… il faut plutôt penser à toute une myriade de centres de calculs, des processeurs en quelque sorte, qui agissent seuls, pour leur compte, et dont les actions finissent par se coordonner spontanément.

Et ces 350 millisecondes, si on pouvait les allonger ?

Nous y voilà, si on pouvait les allonger… le phénomène deviendrait tel que l’individu dans le cerveau duquel cela se produirait n’établirait plus de lien conscient avec ses mouvements. Il verrait simplement que « ça » agit en lui…

Comme des automates

Comme des automates. D’ailleurs les expériences plus fines qui ont été réalisées sur le sujet montrent que la différence de temps existant entre le déclenchement de l’activité électrique et la conscience de l’action engendrée se réduit quand le sujet établit vraiment un lien de causalité entre les deux. L’intentionnalité ne serait ainsi qu’une question de différences de temps se chiffrant en millisecondes…

Et vous ? vous là-dedans ?

Nous, nous étudions cela. Nous pensons avoir trouvé le moyen d’insérer au milieu de ces centaines de millisecondes l’interférence d’une machine. On peut, si on veut, capter l’activité électrique AVANT qu’elle ne produise cet effet de conscience. Peut-être pourrons-nous même modifier cette activité électrique et donner à l’individu l’impression, soit que les choses se déroulent sans sa participation (tiens, se dit Antoine, j’ai déjà ressenti ça…) soit qu’elles se déroulent autrement que ce dont il aurait conscience dans des conditions normales. Un observateur extérieur pourrait même prédire la suite des intentions du sujet.

Et se mettre à sa place en quelque sorte…

En quelque sorte en effet… disait Miguel d’un air songeur.

Alors les prédictions de Humahuaca, c’est ça ?

Oui, le programme au départ c’était cela. A l’arrivée, je ne sais pas.

Mais vous êtes pas un peu fous, non ? vous délirez totalement ! vous rêvez d’un contrôle sur les consciences, rien que ça ! et vos programmes informatiques qui réalisent tout ça, ils traînent partout ? demain, le premier dictateur en puissance peut s’en emparer ?

Eh bien, tu vois, nous ne sommes pas si fous. Je ne sais pas d’abord, si nous allons continuer dans ce sens… tu sais, les questions que tu nous poses, nous commençons aussi à nous les poser sérieusement. C’est vrai que nous sommes assez avancés dans nos travaux… et que nous ne voudrions surtout pas que des personnes indésirables s’en emparent. C’est là où notre projet rencontre la partie anthropologique de nos recherches. Nous savons depuis longtemps, je crois d’ailleurs que Daniela t’a expliqué, à moins que ce ne soit Gabriel, le directeur du musée de Cachi, que nos prédécesseurs indiens avaient trouvé un moyen génial de coder l’information, dans des tissages. Tu dois savoir d’ailleurs que tout le monde chez les Incas ou chez les peuples les ayant précédés, n’était pas capable de « lire » ces messages. Ils avaient des experts pour cela, on les appelait les khipukamayuq. Ils étaient les gardiens du code. Comme tu le sais aussi, nous n’avons pas encore trouvé ce code, ou plutôt cette manière d’enfouir l’information dans et entre les nœuds. Mais nous avons décidé d’inventer notre propre code, et depuis que nous l’avons fait, nous détruisons tous nos programmes-sources, nous ne gardons que les versions compilées, et afin de garder la mémoire de ce que nous avons fait, nous les tissons à la manière des anciens Incas.

Ainsi si jamais vous disparaissez, ou bien si carrément notre civilisation disparaît, vous laisserez au monde futur vos découvertes comme les Incas ont essayé de les faire, en toute perte d’ailleurs puisque personne n’est encore arrivé à percer leur secret ?

Oui, c’est un peu ça.

On arrivait. Cécilia, l’air un peu sombre, émergeait de sa conduite.

nous avons de fortes raisons de penser que les Incas, à la manière des Mayas, s’attendaient à disparaître un jour, dit-elle. Leur temps à eux était cyclique et en même temps fini. Ils savaient qu’ils auraient une fin, et ils s’y préparaient quand arrivèrent les Espagnols. Sur les Mayas, vous avez un écrivain, en France, qui a dit des choses remarquables sur le sujet… tu devrais le lire, il s’agit de Le Clézio, tu sais, Jean-Marie Gustave Le Clézio (JMGLC… Bingo ! pensa Antoine, c’est la solution de l’énigme de mariebarrière… que n’y avais-je pensé plus tôt).

Et alors, vous vous attendez à une catastrophe, vous aussi ?

Les trois entrèrent à la maison de Mario et Rosa. Ces deux se demandèrent ce qui était arrivé aux trois amis… si un volcan ne s’était pas réveillé sous leurs pieds tant ils avaient l’air perturbé.

A SUIVRE

Cet article a été publié dans Nouvelle. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s