Les prédictions de Humahuaca (11ème épisode)

(Résumé : après quelques péripéties, qui l’ont amené entre autres dans le bureau d’un commissaire de police, sous prétexte qu’il transportait des objets culturels dans son automobile, Antoine, un voyageur en Amérique latine, est enfin arrivé à Humahuaca, petite ville pas très loin de la frontière bolivienne, où il fait la connaissance de gens étonnants qui lui font découvrir un centre de recherches sous une pyramide pré-inca restaurée par une équipe d’universitaires.)

 

Miguel commenta la visite. Il expliqua qu’au début, l’équipe de l’université responsable de la restauration du lieu avait voulu installer seulement deux ou trois salles pour leurs archives et le dépôt d’objets archéologiques, on pouvait d’ailleurs voir des piles de tapis aux motifs plus compliqués les uns que les autres, des statuettes entièrement recouvertes d’or et sur un mur toute une collection de ces fameux quipus dont Antoine avait maintenant tellement entendu parler. Puis d’autres laboratoires de l’université s’étaient intéressés à l’entreprise. Etaient venus en premier les sismologues. Car la région était malheureusement riche en tremblements de terre et par conséquent propice à l’enregistrement des ondes qui précèdent et suivent les séismes. Evidemment ces évènements se produisaient chaque jour, même si dans l’immense majorité des cas il s’agissait plus de tremblottements que de tremblements à proprement parler. L’écorce terrestre était très épaisse en ces régions et les épicentres étaient souvent très en profondeur, ce qui limitait les dégâts, mais des dégâts, bien entendu il y en avait eu, et à maintes reprises, détruisant des villages entiers. Les stations sismologiques qui enregistraient les mouvements du sol possédaient ici un environnement très favorable : les ondes ne risquaient pas d’être perturbées par des évènements locaux se produisant à proximité, comme le passage d’un camion ou bien une subreptice explosion de dynamite – (si tant est que l’envie prenne tout à coup au premier quidam venu de faire exploser un bâton de dynamite… se disait Antoine, mais c’est vrai que tout peut arriver en ce monde). Antoine demanda si les sismologues espéraient obtenir à plus ou moins long terme des méthodes de prédiction. Miguel pensait qu’il ne fallait pas trop y compter.

         peut-être pourrions-nous faire des prédictions quelques minutes en avance, mais alors à quoi cela servirait-il de les annoncer, on risquerait de causer, par effets de panique dans la population, plus de victimes encore que n’en pourrait causer le tremblement de terre en lui-même. Non, l’accent doit plutôt être mis sur le développement des méthodes de construction anti-séisme, nos recherches servent d’ailleurs à cela : en étudiant le profil des ondes émises, nous sommes mieux capables de conseiller les ingénieurs de la construction.

Antoine avait remarqué que dans de nombreuses villes, comme à Mendoza par exemple, un sérieux effort était fait dans ce sens, les plaques de béton des hauts immeubles que l’on construisait n’étaient pas d’un seul tenant, trop rigide donc cassable, mais compartimentés en blocs rectangulaires de petite taille. En tout cas, en ce qui concernait les « prédictions », si le site informatique émanait des gens travaillant ici, c’était vraisemblablement par anti-phrase que l’on y parlait de prédictions.

 

C’est quand Miguel annonça qu’on passait ensuite des ondes émises par la Terre aux ondes émises par le cerveau qu’Antoine se sentit pris d’un vertige. Les escaliers descendaient toujours plus bas, sous la pyramide. Au détour de l’un d’eux, on pouvait voir un magnifique disque de bronze avec des inscriptions évoquant un langage inconnu. Les sons arrivaient à son oreille de plus en plus feutrés. Même si Miguel l’accompagnait – il ne savait plus à ce moment là si Cécilia était encore présente ou non – il se sentait incompréhensiblement seul. Des phrases tournaient dans sa tête qui n’avaient apparemment aucun sens bien défini. Une voix dialoguait avec lui et lui posait tout à coup des questions incongrues, auxquelles il ne savait répondre. « savez-vous ce que c’est, l’intelligence collective ? » était une de ces questions. Comme phrase mystérieuse : « si du langage poussent des fleurs de rhétorique, alors ce sont des fleurs mathématiques ». Quelle étrange chose…  « évaluer le sens reviendrait à remonter le temps ». Qu’est-ce que le temps avait à faire là-dedans ? une voix lui répondait que le temps des Incas était toujours là, ayant déposé des nappes de sédiments. Ah bon, se dit-il, le temps, maintenant, se dispense comme des alluvions ? en un éclair, il revoyait des séquences de sa vie comme des bouts de films ou bien des bouts de films comme s’ils avaient fait partie de sa vie. Le thème du temps lui rappelait l’éblouissante démonstration du personnage joué par Jacques Denis dans le film de Tanner des années soixante-quinze, « Jonas qui aura vingt-cinq ans en l’an deux mille ». L’acteur jouait le rôle d’un prof de lycée décidé à faire changer les choses, à modifier entre autres les rapports maître-élève, il déballait d’une valise en carton, pour montrer ce qu’était le temps, un long boudin qu’il découpait en tranches. Le temps avait des détours et des raccourcis, des lenteurs et des accélérations, de brusques télescopages entre un avenir qui n’est pourtant pas encore vécu et un évanouissant présent. Pourquoi ces pensées… c’était comme si les figures Incas allaient lui révéler des éléments de son propre futur. Il constata que l’exploration de la pyramide s’était tout à coup transformée, comme par une sorte d’involution, en un voyage en lui-même. Les évènements récents qu’il avait vécus apparaissaient en lui comme des portes qui s’ouvraient et se fermaient au fur et à mesure qu’il y prêtait attention. La porte Daniela, la porte Prospero, la porte Cécilia, la porte de la réunion du comité, la porte Rosa, la porte Miguel. Il lui semblait que toutes s’ouvraient sur des couloirs, de longs couloirs parallèles, mais qui peut-être un jour allaient se rejoindre. Comme dans les rêves qu’il avait faits lors de sa montée de fièvre dans la chambre d’hôtel où il avait rencontré Cécilia, il se voyait parcourir en tout sens son propre cerveau si tant est que ce « il » continuât d’exister, à faire sens. Son corps à son tour se démultipliait, comme s’il fallait que le processus de fractionnement de son « moi » (ce « il » dissout) donne immédiatement lieu, en contrepartie, à une démultiplication de son enveloppe charnelle. Comment s’étonner alors qu’il n’ait plus vu la jeune femme qui l’accompagnait, et que la voix de Miguel ne soit devenue que l’une des multiples voix qui s’interpellaient dans cette chambre à bulles où les trajectoires affectaient des mouvements browniens, qu’était visiblement devenu son cerveau ?

 

Le soleil était éblouissant, cette boule de métal incandescent menaçait à chaque moment d’éclater. Les « cardones » dansaient, pour certaines espèces, les piquants s’étaient transformés en cheveux d’ange. Antoine ouvrait les yeux. On l’avait extrait des salles profondes de la pyramide. Le quatre-quatre avec lequel lui et Cécilia étaient arrivés stationnait devant le lourd portail de bronze. La jeune femme était près de lui et lui soutenait la tête.

         excuse-nous, il y a décidément des sujets qui sont plus que d’autres sensibles aux ondes que nous étudions, c’est la deuxième fois que nos expériences te mettent dans cet état

Antoine pensait qu’il n’était pas un « sujet ». Ca l’agaçait beaucoup, cette expression. Dans son grand épuisement, il pensait que les sujets avaient bon dos, marre d’être un sujet… Il prenait moins bien les choses, décidément.

         ah bon, tu peux m’en dire plus ? de quelles ondes s’agit-il ? les « bonnes vibrations » aussi, pendant que tu y es…

         écoute… je ne vais pas te faire un cours, mais tu sais bien que notre cerveau est parcouru par une onde électromagnétique d’environ 3,5 Hz, oui, je sais c’est très peu, mais cette onde émane d’un champ créé par les transmissions entre neurones

         mouais

Antoine se releva en s’époussetant le pantalon tout couvert de sable gris, vu qu’il avait repris ses esprits allongé sur le sol, entre les cactus et les rochers. Il constatait avec satisfaction que son « moi » avait repris de sa cohérence, c’est qu’il y tenait, dans le fond, à ce petit rien. Que ce ne fût rien, ça, il le savait, il en était convaincu, depuis ces expériences certes, mais aussi avant, il s’en doutait déjà. Il n’y a pas de substance du « moi ». Les bouddhistes d’ailleurs, établissaient leur fond de commerce là-dessus. Et ils n’avaient pas tort. Tenzin Gyatso, le « quatorzième », celui que les enfants du village SOS de Choglamsar appellent drôlement « izoliness », l’avait beaucoup dit. Ecrit. Publié. Antoine se promettait d’aller relire cette littérature d’ailleurs. Enfin, pas les trucs nunuche. Juste les textes des conférences un peu ardues. Celles de « Un éléphant sur un brin d’herbe » par exemple. Ça y est, il était déjà loin, dans sa tête. En tout cas, il n’était plus là. Fantastiques quand même les pouvoirs de l’esprit….

A SUIVRE

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