L’élitisme républicain (suite)

Toutes les « unes » du jour sont à l’heure de « l’échec scolaire de la France » (titre, par exemple, du Dauphiné Libéré). La question qui vient à l’esprit est non celle de savoir si cela recouvre ou non une réalité (bien sûr, cela en recouvre une) mais celle de savoir pourquoi « aujourd’hui », alors que la même enquête « Pisa » dont il est question dans ces articles a déjà fait l’objet d’études, la plus notable d’entre elles étant celle des sociologues Chistian Baudelot et Roger Establet, parue sous le titre provocateur de « L’élitisme républicain », dans la fameuse collection rouge dirigée par Pierre Rosanvallon (« la République des Idées », au Seuil) en 2009. J’y avais consacré un billet il y aura deux ans au mois de mars, dont je reproduis ici quelques passages :

– il est faux de croire qu’il est possible de dégager « une élite » en laissant à leur triste sort la masse des rejetés du système : les chiffres de l’enquête PISA le montrent, « l’élite est bonne quand la masse n’est pas mauvaise ». Les courbes sont parlantes : dans un graphique représentant chaque pays par deux coordonnées, l’une, verticale, portant la proportion d’élèves très forts, l’autre horizontale, portant le pourcentage d’élèves très faibles, on a, en haut à gauche : Corée du Sud, Finlande, Suisse, Belgique, Pays-Bas (proportion d’élèves très forts élevée, mais proportion d’élèves très faibles basse), en bas à droite : Italie, Grèce, Turquie, Mexique. La France est au milieu (donc : peut mieux faire…).

– Il est vain de croire dans les vertus du redoublement. En ce domaine, la France détient le record. Or, les pays qui ont les meilleurs résultats à l’enquête (Corée, Japon, Islande) n’ont quasiment pas de redoublement. C’est le redoublement à haute dose qui, semble-t-il, plombe le système français du point de vue de ses résultats globaux : les redoublants s’améliorent en effet très peu, en général.

– La France n’est pas le pays de l’égalité réalisée par l’école, où celle-ci compenserait les inégalités de départ dues aux inévitables différences de « capital culturel » familial. Au contraire, il y a moins d’écart de réussite scolaire entre un fils d’ouvrier et un fils de cadre japonais, suédois ou sud-coréen, qu’en France entre un enfant de cadre intellectuel et un enfant d’ouvrier. La France serait ainsi « le paradis de la prédestination sociale ».

– Il est faux que « les enfants d’immigrés feraient baisser le niveau ». « Il n’existe pas de corrélation positive entre les proportions d’élèves issus de l’immigration et l’ampleur des écarts de performance entre eux et les élèves autochtones ». « pas de relation statistique significative entre le pourcentage d’autochtones et les performances moyennes de chaque pays en compréhension de l’écrit, en mathématiques ou en culture scientifique ».

« L’école française, concluent Baudelot et Establet, est trop et trop tôt sélective. Elle demeure au XXIème siècle otage des idées qui l’ont vue naître à la fin du XIXème : distinguer une petite élite sans se soucier d’élever significativement le niveau des autres. Pour certains, peu nombreux, la méritocratie scolaire est une course aux meilleures positions ; pour d’autres, très nombreux, elle se traduit par une relégation rapide et désormais particulièrement coûteuse sur le marché du travail ».

Or, cette manière de penser s’est vue affublée d’un nom : « élitisme républicain », comme si la seule vertu d’un qualificatif allait métamorphoser une idéologie néfaste en quelque chose de bon !
La brochure des deux sociologues rejoint dans sa conclusion l’article publié dans « le Monde » du 10 mars (« les 16-25 ans, génération qui a perdu foi en l’avenir ») qui faisait état d’un rapport fourni par un autre sociologue, Olivier Galland, selon qui :

« Toutes les enquêtes montrent que la jeunesse française va mal. Les jeunes Français sont les plus pessimistes de tous les Européens. Ils n’ont confiance ni dans les autres, ni dans la société. Ils apparaissent repliés sur leur classe d’âge et fatalistes. ».

Dans les deux cas, les causes du malaise sont identifiées :

« le modèle méritocratique ne fonctionne plus dans une école de masse qui doit gérer des talents et des aspirations scolaires de plus en plus diverses. L’obsession du classement scolaire, qui est à la base de l’élitisme républicain, la vision dichotomique de la réussite qui sépare les vainqueurs et les vaincus de la sélection scolaire, mais également la faillite de l’orientation, aboutissent à un système qui élimine plutôt que de promouvoir le plus grand nombre », dit O. Galland.

« Disons-le d’emblée, disent Baudelot et Establet, la plupart des problèmes identifiés par cet exercice de comparaison à grande échelle pointent un même ensemble de causes : l’élitisme républicain de notre école, sa culture du classement et de l’élimination précoce, sa tolérance aux inégalités et à leur reproduction. »

Il y aurait encore évidemment beaucoup à dire sur l’école française. Dans une chronique d’abonné en ligne sur le site « Le Monde.fr » , une certaine ccileParis19 apporte un témoignage bouleversant concernant le quotidien d’un prof ordinaire. Ce genre de témoignage n’est pas nouveau, au point qu’il se banalise. Récemment un film passé sur une chaîne publique (« La fracture » d’Alain Tasma et Emmanuel Carrère) montrait avec toute la crudité souhaitable la situation réelle qui prévaut dans maints établissements scolaires. Les enseignants sont chaque jour méprisés, piétinés, bafoués dans leur dignité la plus élémentaire, au point que l’on se demande comment ils peuvent tenir. Quand on lit les commentaires sur ce genre de témoignage, on est pris de malaise : les personnes qui montrent ainsi leur souffrance se font parfois invectiver par des collègues : c’est qu’elles s’y prennent mal. Une certaine « marie-claire » demande ingénument pourquoi on ne nomme pas, comme en Allemagne, un psychologue référent pour chaque enseignant afin de l’aider à tenir le coup (pourquoi aussi ne pas délivrer immédiatement la boîte de Prozac, pendant qu’on y est). On pense aux femmes violées terrorisées à l’idée de parler de ce qu’elles ont subi, par peur des regards des autres. Ce rapprochement n’est pas inopportun : car c’est bien de viol mental et symbolique que ces récits nous entretiennent. Faut-il incriminer « les élèves » ? Ce serait sans doute trop facile et méconnaître les violences qu’eux-mêmes subissent dans leur vie de tous les jours. La solution ne réside sûrement pas dans une « criminalisation » des individus qui fréquentent l’institution scolaire. Alors quoi ?
Ne faudrait-il pas, face à un tel drame qui va s’amplifiant chaque année, décréter pour le moins, l’éducation grande cause nationale. Au premier rang. Bien avant la dépendance et toutes les problématiques avancées par notre inénarrable timonier afin de caresser un électorat âgé dans le sens du poil. On remettrait (peut-être) enfin en cause une mentalité déplorable qui ne vise qu’un seul objectif : la (re) production d’une élite (P. Bourdieu déjà dans les années soixante en avait fait l’analyse magistrale, demeurée lettre morte), et qui, de plus, parce qu’elle ne vise que cela… n’y arrive même plus. Serait peut-être enfin attaqué un système hyper-centralisé, où peu d’expériences peuvent être tentées. Peut-être aussi se rendrait-on compte (comme on le vient de le faire aujourd’hui – il était temps – à propos du rythme scolaire) de l’inadéquation des grands effectifs (une trentaine d’élèves souvent devant chaque professeur – dans une émission récente, une enseignante débutante avouait timidement qu’elle n’arrivait pas à voir au-delà du premier rang !).
Il en irait bien sûr de notre avenir… et en tout cas de ceux qui nous sont les plus chers (nos petits-enfants par exemple…)

 

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Londres – Paris, fin octobre (2)

station Botzaris
[ce billet date déjà d’un mois… il était égaré quelque part entre l’ancien et le nouveau blogs…]

Le complément, c’est Paris bien sûr. A moitié traversé en ce 31 octobre par un sentier de grande randonnée, balisé en rouge et jaune, au départ des Buttes-Chaumont, métro Botzaris, traversée du parc, sortie de l’autre côté, avenue Simon Bolivar suivie un instant puis après quittée pour… une ascension, ascension d’escaliers dans Paris. On ne connaît pas Paris, ou afin d’être plus modeste : même si j’y ai vécu vingt ans, je ne connais pas Paris. Qui sait où se trouve la rue Georges Lardennois, une rue au sommet d’une butte, d’où on possède une vue sans égale sur cette autre butte qu’est Montmartre, qui fait un arc de cercle, presqu’une boucle, bordée de maisons bourgeoises avec des jardins et des vignes vierges, une villa de Le Corbusier, en suspens au-dessus du vide, et des jardins broussailleux fermés par des palissades en bois.


rue Georges Lardennois

On redescend, on marche un peu et on se retrouve boulevard de La Villette avant de suivre une petite rue qui conduit vers l’hopital Saint-Louis.

rue Sainte-Marthe

Là, on oblique, on se trouve bientôt rue Sainte Marthe, autrefois un coupe gorge, aujourd’hui un quartier « bobo », ou, comme le disent si bien Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot dans leurs « promenades sociologiques », atteint de  gentryfication . Les ateliers d’autrefois (décolletage, outillage, petite mécanique) se sont colorés de vif pour devenir des bistrots, des restaurants sud-américains ou des palais orientaux.


canal Saint-Martin et coin de l’avenue Richerand

On remonte ensuite la rue Alibert et l’on est bientôt dans le 10ème, canal Saint-Martin, tout près de l’avenue Richerand qui héberge quelques blogueurs célèbres. Là où le canal entre frileusement sous terre, c’est la Grisette qui nous accueille.

On traverse pour aller rue Rampon, on résiste au restaurant coréen et on arrive bientôt près du Cirque d’Hiver.

(concert de rue, rue des Francs-Bourgeois)

A traverser la rue Saint-Antoine, on sillonne déjà le Marais, on regarde si on trouve une place chez l’as du falafel, mais non, il faudra revenir, on suit la rue des Francs-Bourgeois, la rue Pavée, on frôle la Seine avant de se décider enfin à la franchir pour musarder sur l’autre rive à la recherche des restes de l’université d’antan. Rue de Bièvre, bonjour à la famille d’un ancien président, à l’angle, le petit couscous qui affiche fièrement à son menu un couscous inévitablement… du Président. Traversée de la place Maubert, remontée de la rue de la Montagne Sainte-Geneviève, encore une ascension, au passage bonjour à mon hôtel habituel et puis plus haut, le Panthéon et ses fastes, les Grands Hommes qui clignotent comme des phares enrhumés, la Contrescarpe, l’église Saint-Médard, les Gobelins. Juste le temps de prendre un bus pour ne pas être en retard pour visiter l’expo Monet, et voilà la nuit qui tombe.

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Campements de roms

Ci-dessous un message envoyé par l’APARDAP (Association de Parrainage Républicain des Demandeurs d’Asile et de Protection), le 2 décembre (photo d’un « hébergement » en camp également envoyée par cette association) :

« Après l’évacuation de leur camp de St Martin d’Hères près d’IKEA en août 2010, une partie des Roms a été accueillie sous des tentes sur l’aire des gens du voyage du Rondeau.Quelques familles avec enfants ont été relogées dans des chambres d’hôtel, où il leur était interdit de faire à manger.

Une soixantaine de Roms ont continué à vivre dans des conditions précaires sous les tentes.
Le Collectif Solidarité Roms a tenté vainement d’alerter les autorités sur le froid et la neige annoncés par météo France. Il a fallu attendre le début des chutes de neige du mardi 30 novembre pour que les choses commencent à bouger. Les températures de – 5° et même –10° n’avaient eu aucun effet.

Voici le compte-rendu envoyé à chaud hier soir :

Hier dans l’après-midi le CCAS est venu sur le camp pour mettre à l’abri les personnes qui y habitaient encore sous la neige qui tombait déjà.
Les familles ont été dirigées vers les lieux prévus depuis la semaine dernière(appartements, mais aussi caravanes pas chauffées). Il a été proposé sans autre choix aux adultes sans enfants d’aller dans un hangar industriel désaffecté au 9, rue Prosper Mérimée derrière la Bifurk . Aucun moyen de transport n’a été mis à leur disposition et les copains ont dû faire la navette avec quelques voitures. Sur place, ils ont trouvé un hangar glacé dans lequel on installait une soufflerie. La Croix Rouge installait des lits de camp. Pas de séparation hommes/femmes. Pour la bouffe il a fallu compter sur soi-même et des voisins venus apporter des biscuits.
Bref une improvisation totale et des conditions d’hébergement indignes.
Là dessus des vigiles sont entrés en fonction filtrant les allées-venues et en particulier interdisant aux membres du collectif d’entrer.
Il est demandé à celles et ceux qui peuvent de passer sur place pour assurer une veille citoyenne et venir apporter ce que l’on peut en aide matérielle.
Les élus en particulier sont sollicités.

Depuis, nous avons appris que cette friche industrielle, appartenant à la Metro, n’est pas encore constructible, même pas démolie, car, pour ce faire, il faudrait qu’elle soit auparavant DÉPOLLUÉE.
Cela veut dire qu’on n’hésite pas à enfermer des êtres humains dans un local pollué, sans même la possibilité d’en sortir et sans qu’on puisse les visiter.

Je ne sais pas si, comme le dit notre président, les roms se comportent de façon non compatible avec les lois de notre République, mais je sais qu’à Grenoble en ce moment, il fait très froid, et que ce sont des hommes, des femmes et des enfants.

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Fuites et secrets…

Ça fait deux ou trois jours que je consulte les « révélations » de wiki-leaks. Tout ça pour apprendre que Sarkozy est le plus pro-américain des présidents français, le meilleur interlocuteur des Etats-Unis, mais qu’il est autoritaire et susceptible, ou bien que DSK ne porte pas une haute estime à Ségolène… Parfois, que les états arabes ont peur de Téhéran, et qu’en tout cas, nos gouvernants sont très éloignés des préoccupations populaires et en particulier de celles des banlieues… Rien que nous ne sachions déjà. Seulement avec la touche du « maintenant, c’est dit ». On serait ainsi passé à l’explicitation des choses. Mais les amateurs de « secret défense » en seront pour leurs frais. A croire qu’il n’y a plus de secret. Mauvaise nouvelle pour l’imagination : on aimerait tant… Tant découvrir que sous l’endroit des choses il y a dans l’ombre quelques fondements aux rumeurs les plus folles. Eh bien non, remarquez, cela ouvre la voie toute grande aux romanciers, aux visionnaires d’un futur hypothétique, et si, demain… ? Mais non, demain sera comme aujourd’hui, juste en un petit peu pire… La diplomatie du secret aurait-elle disparu ? Hier soir, dans « ce soir ou jamais », Hubert Védrine avait l’air de le regretter. Il avançait cette thèse originale : s’il n’y avait eu que cette diplomatie-là, beaucoup de malheurs auraient pu être évités, à commencer par la guerre de 14-18 (et donc, dans la foulée, le plus grand nombre des catastrophes du siècle passé, qui toutes ont plus ou moins pris racine dans l’ignoble terreau des tranchées). Mais c’est quand les choses deviennent publiques que les gouvernements se retrouvent coincés. Il faut poursuivre dans le sens des engagements pris, les nationalismes s’exaltent et les tribuns et les foules en colère attendent des affrontements guerriers une gloire improbable. On a tous en mémoire ces films montrant ces pauvres pioupious montant au front, une fleur à la main, promettant à leur fiancée que tout serait fini pour Noël. On mangerait les victuailles du réveillon dans le casque du kayser. Voilà en effet le cycle infernal : celui des engagements. Le meilleur évidemment peut en être obtenu : que vaudrions-nous, que vaudrait en tout cas notre « liberté » si nous n’étions tenus de respecter nos engagements ? Les philosophes pragmatistes construisent d’ailleurs leur conception de la rationalité à partir de là : ce que nous assertons (ou ce que nous faisons) ne vaut que par le jeu des engagements et autorisations à s’engager qui est sous-jacent à nos dires. Mais lorsque le dialogue n’est plus intime, n’est plus circonscrit, et tombe sous le regard de l’Autre, les engagements peuvent devenir des pièges redoutables. C’est en ce sens là sans doute que le même Védrine voulait dire récemment que la prétendue « transparence » risquait d’apporter un remède pire que le mal. Propos mal vu par certains, évidemment, tant le secret a mauvaise presse et la transparence bonne réputation. Et pourtant, si c’était l’inverse qui devait prévaloir : honorer le secret et détester l’étalage au grand jour ?

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Migration

A tous ceux et celles qui me font l’amitié de me lire de temps en temps, je signale que la migration s’est opérée aujourd’hui vers la plateforme WordPress.

On peut donc me suivre et me retrouver à l’adresse:

https://rumeurdespace.wordpress.com

Merci.

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Après « le Monde »

Voilà c’est décidé. Le changement de plateforme est devenu effectif. Après plus de quatre ans de blog sur celle du « Monde », me voici désormais installé directement sur WordPress.
Occasion de changer de titre. J’aimais « kiki soso largyalo » car c’était attaché à des souvenirs profonds, ces mots prononcés au sommet d’un col par des ladakhis ou des népalais résonnent comme de beaux appels à la sérénité. « Les dieux seront toujours vainqueurs », certes. Ce qui signifie que quelque soit l’effort voire l’exploit, il y a toujours bien plus haut que nous, plus talentueux, plus doué, meilleur joueur, meilleur marcheur. Mais la formule, qui remonte à l’épopée de Geysar, héros et semi-dieu des légendes bouddhistes de l’ouest tibétain, à des non –initiés paraissait pour le moins curieuse… Il fallait, pour remplacer, un titre qui puisse évoquer une nostalgie de voyage, un souffle d’espace et en même temps l’idée d’un bruissement, celui des flots de mots et de discours qui nous enrobe sans cesse. Il y a une émission de radio qui s’intitule « les rumeurs du temps », beau titre mais déjà pris donc. Optons alors pour « rumeur d’espace », d’autant que comme les physiciens le disent aujourd’hui, le temps (au sens où il s’égrène pour chacun de nous) ne serait peut-être qu’une illusion de l’espace. De quoi sera-t-il encore question dans ce blog ? Comme le précédent, voire plus encore, il s’agira d’échos : ceux de livres (philosophie, science, poésie), ceux de films, ceux de voyages, entremêlés avec de la prose : narration, évocation ou ce qui n’ose pas s’affirmer comme de la poésie. L’écriture d’un blog est, comme celle des journaux plus ou moins intimes, un aspect de la recherche de soi. C’est pourquoi, entre autres désagréments, la « panne » de la plateforme du « Monde » a été plus blessante pour nombre d’entre nous, blogueurs, qu’il n’y paraît peut-être. Qu’est-ce que perdre quelques photos après tout ? pas grand chose, mais peut-on supporter, comme cela, une atteinte à l’effort de se saisir soi-même ?
Pourquoi aussi ne pas profiter de la situation pour passer à une autre forme de présence sur la Toile (Facebook, Twitter…) ? Les nouveaux réseaux privilégient la rapidité du contact, l’extension des relations, mais ce n’est pas là forcément ce qu’on cherche à atteindre dans la forme d’un blog. Plutôt que d’extension parlons plutôt d’intension (avec un « s », au sens anglo-saxon du terme, qui peut renvoyer si on le désire, à individualité et à intensivité). Un blog se fait pour soi, avant de se faire pour un groupe d’amis et de familiers. Ouvert donc, certes, mais tant pis s’il ne touche pas de grands nombres, les chiffres impressionnants qu’affectionnent souvent les professionnels.
Comme dit la chanson : « nous nous contenterons de peu, on meurt et on vit comme on peut, dans cet univers de Tziganes ».
Dommage d’avoir laissé derrière soi tous les posts écrits durant ces quatre années. Heureusement, ils étaient tous pré-écrits en word et j’ai gardé les fichiers. Cela me permettra quelquefois de republier quelques uns d’entre eux, ceux que j’estime les plus significatifs de l’état d’esprit que je viens de tenter de définir.
Merci aux amis (connus et inconnus) qui accepteront de me suivre dans cette nouvelle version.

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Londres – Paris, fin octobre

Londres, Paris… fin octobre, par Eurostar, que je n’avais jamais pris jusqu’ici, drôle d’impression de joindre en si peu de temps les cœurs de ces deux villes. Départ Gare du Nord, arrivée Saint Pancras, la nuit déjà. L’hôtel n’était pas loin, près de Russell square, dans le quartier de Bloomsbury, rendu si célèbre par son cercle d’initiés, auquel participaient Virginia Woolf, sa sœur Vanessa, le critique d’art Roger Fry, l’économiste John Maynard Keynes et même Bertrand Russell – mais le square tire son nom non pas de l’illustre logicien philosophe mais de son père, John, un premier ministre resté dans l’histoire. Travail à l’université (King’s, Queen Mary’s etc.), puis, le dernier jour, un peu de temps libre, oh, un rien, juste de quoi marcher un peu le long de la Tamise, traverser le pont de Waterloo, aller sur la rive sud, un peu trop d’attractions de cirque, un peu trop de monde sous la grande roue, décidément peu esthétique, repasser le pont à Westminster, encore marcher au hasard avant, après avoir hésité (j’aurais bien aimé aller visiter l’expo Gauguin, à la Tate Modern, mais décidément trop de monde – trois jours après, à Paris, je verrais Monet, ça suffit bien) après avoir hésité donc, d’entrer à la Galerie Courtauld , dans Somerset House. Intérêt des galeries de taille réduite, avec peu de visiteurs, où l’on peut s’attarder devant les tableaux, sans bousculade, sans qu’on vous pousse, ôte-toi de là que je m’y mette, et en plus mon goût de Gauguin était satisfait puisque deux toiles avaient échappé à l’appétit d’ogre de la rétrospective qui avait lieu à une encablure, dont l’une des plus célèbres, le rêve (« Te Rerioa »).

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Mais outre Gauguin, la galerie Courtauld renferme bien des trésors, des primitifs italiens au néo-impressionnisme. Et entre autres, cette fameuse serveuse aux Folies Bergères, de Manet, souvent vue en reproduction, mais peut-être jamais vraiment regardée. Avez-vous vu comme elle est totalement impossible ? Derrière elle se trouve un grand miroir, mais rien dans le monde du reflet ne se révèle à sa place, ainsi l’homme qu’on voit à droite, un reflet, mais de quoi, de qui, de quel homme réel ? Si ce dernier était vraiment à la place qui convient à son reflet, il nous boucherait tout simplement la vue !
Dans les tableaux, ce qu’il y a d’intéressant, c’est ce qu’on croit voir, et qu’on ne voit pas parce que ça n’existe pas ou bien au contraire ce qu’on ne voit pas alors qu’on devrait le voir. (C’est ce que disait le critique d’art Daniel Arasse dans un livre qui, je crois bien, s’appelait « on n’y voit rien »).

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Par exemple, cette Famille de Jan Breughel l’Ancien, par Rubens, est donnée comme exemplaire de la façon dont un peintre peut nous montrer des propriétés immatérielles : l’union profonde d’une famille, rendue par une composition parfaite qui trouve son centre dans la convergence des mains de la mère et des enfants. On y croit tellement que la main posée sur l’épaule du petit garçon, on la croit celle du père, dont le bras envelopperait ainsi tout le groupe, mais si on réfléchit un peu, on réalise son erreur… cela lui ferait un bras bien trop long ! Non, la main du père est bien là, mais à droite du tableau, tapie dans l’ombre.

cupidon.1288991827.JPGQuant à ce petit Cézanne, c’est autre chose. Tout y est de guingois, la pomme verte, au loin, est bien trop grosse pour la perspective, la table semble chavirer et le petit bonhomme boursouflé (Cupidon ?) tient miraculeusement en équilibre, mais peut-être justement était-ce ce que voulait dire Cézanne… le monde autour de nous ne tiendrait-il qu’à un fil ?
Mais la peinture n’est pas qu’un art cérébral… l’extraordinaire « Torso », de Kees van Dongen, nous le rappelle, ou bien un magnifique nu de Modigliani…

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Londres – Paris, automne

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Russell square

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University College London

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Concepts

couv8805g_260.1287731906.jpgQu’est-ce qu’un concept ? Dans ce petit livre difficile mais très stimulant, Jocelyn Benoist montre que se poser cette question est en poser une autre, qui lui est consubstantielle, et se trouve au cœur de la réflexion philosophique : qu’est-ce que penser ? Ou encore : comment ça pense?, pour reprendre une partie de la définition par laquelle je me souviens que le jeune fils d’un ancien ami philosophe, mort depuis, avait voulu résumer le travail de son père pour le professeur de lycée qui l’interrogeait (plus précisément, il avait dit « mon père, il étudie comment ça pense dans la société », et c’était vrai). Ce livre répond à un courant anti-intellectualiste dont l’antienne est connue depuis belle lurette : « nos concepts » seraient impuissants à rendre compte du meilleur de nos vies. Il y aurait de l’ineffable dans l’air. Rien ne serait capable d’exprimer la douceur d’un soir d’été, ni la saveur d’un fruit fraîchement cueilli. Bref, la pensée serait de peu de poids face au vécu. Une telle déclaration de faillite  va de fait avec une conception du concept largement répandue mais assez pauvre finalement, celle qui fait du concept une représentation. Le concept viendrait après coup. Il y aurait un flux de pensée et à côté de cela, ou le surplombant, des représentations estampillées concepts, qu’on verrait un peu comme des ensembles au sens mathématique du terme. Un concept par exemple, serait toujours forcément d’ordre général, s’appliquant à plusieurs choses, on déclarerait qu’un concept est vide lorsqu’aucune chose ne tombe sous lui. Il n’y aurait pas de concept de l’individuel, du fugitif, du « presque rien ». Alors dans ce sens là, oui, les concepts risqueraient parfois d’être insuffisants, faibles, voire voués à une ratiocination rabougrie. Or le concept est l’être même de la pensée, et saurions-nous nous imaginer comme ne pensant pas, comme capables d’interrompre subitement le cours de nos pensées ?
Le discours défaitiste sur les concepts va bien avec l’air du temps : laissez-vous aller, ne réfléchissez pas trop, bonnes gens, car d’abord ça vous fatigue ensuite de toutes façons ça ne sert à rien et puis finalement il y a des gens qui font ça très bien et qui pensent pour vous : les concepts (les « vrais ») eux, ils les ont, il n’y a qu’à les entendre pérorer sur la crise économique, les finances internationales ou l’âge de la retraite. Faux, bien sûr. Nous pensons, qu’on le veuille ou non et rien ni personne ne nous en empêchera (sauf à rendre obligatoire la consommation des drogues douces). Et ce faisant, nous avons des concepts. Et même pour chaque chose que nous expérimentons, pour peu que nous le thématisions au sein de notre pensée. Benoist parle à ce propos de « concepts expérientiels ». Il fait au passage la démonstration qu’il n’est pas utile que la philosophie s’affuble du faux nez de « pop » (« pop-philosophie », celle dont se réclame par exemple l’inénarrable Birnbaum dans « le Monde – Magazine ») pour qu’elle descende au raz des pâquerettes et nous parle du plus quotidien du plus quotidien, comme de la saveur des gelato de la Via dei Gracchi à Rome, ou de celle, inimitable du vacqueyras, ou bien de la question des caméras de surveillance aux carrefours des grandes villes.
Qu’est-ce qui fait que nous avons le concept d’une saveur inimitable ? que bien sûr, quand nous y pensons, nous avons là quelque chose, un jugement, qui nous permet de discriminer et de retrouver la même sensation la prochaine fois que nous boirons du vacqueyras. Permanence d’une fois sur l’autre. Possibilité de reconnaissance. Assurance que si nous voulons faire comprendre ce que nous voulons dire par cette saveur, nous pourrons le faire comprendre à un autre en lui faisant goûter du vin en question.

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Aux carrefours de Chicago, il y a des caméras automatiques pour enregistrer les cas où un automobiliste passe au rouge. A première vue, voici la fonction discriminante du concept opérationnellement réalisée par un dispositif technique. Rien de plus simple et de plus évident : ou vous passez au rouge ou vous n’y passez pas. Si vous passez au rouge, gare à vous, automatiquement vous recevrez l’amende et si vous étiez en France quelques points en moins à votre permis. On pourrait s’arrêter là. Mais non, la police de Chicago sait que là n’est pas toute la question. L’automobiliste peut s’être arrêté juste après la ligne, mais s’être arrêté quand même, il peut aussi avoir freiné brusquement après avoir accéléré (il croyait qu’il allait pouvoir passer et puis ça s’est mis au rouge, coup de frein brutal, mais le premier mouvement avait déclenché le dispositif). Donc il faut des reviewers, c’est-à-dire des gens dont c’est la fonction d’analyser les rapports de la machine. Leur rôle est de déterminer s’ils pensent qu’il y a eu violation. C’est là, ainsi que le dit Jocelyn Benoist, « où il s’agit de trancher réellement – et non simplement de se dire qu’il faut trancher – qu’intervient la pensée ».
Mais la pensée coïncide-t-elle avec un esprit désincarné ? L’extension de son applicabilité est-elle d’autant plus grande qu’elle est plus « abstraite », éthérée, dégagée de tout lien avec le réel ? Justement non, c’est le contraire qui est vrai. La délimitation du concept ne peut pas être effectuée entièrement a priori. Imaginons qu’un jour, les miracles de la génétique donnent des ailes à des cochons. Les appellerons-nous encore « cochons » ou « non-cochons » ? Impossible de prévoir ce qui se passera alors. La nature d’un concept est ce qui l’ancre dans un certain type de situations, mais comme nous n’avons pas la possibilité d’énumérer toutes les situations possibles, il faut que quelque chose d’autre qu’une méthode tranche. Et en général, c’est le corps de ces pensées qui tranche, lequel est fait des multiples liens avec le réel. « Ce n’est donc pas en dépit, mais en vertu de leur ancrage que les pensées sont dans une certaine mesure transposables ». C’est ce que Jocelyn Benoist appelle la réalité de la pensée.
Ce réalisme des concepts rappelle d’autres courants de la philosophie contemporaine, sur lesquels je reviendrai plus tard, comme l’inférentialisme de Robert Brandom, un philosophe américain qui se demande aussi quelle différence il peut bien y avoir entre le fonctionnement d’une machine (ou bien, ce qui revient même, les réactions d’un perroquet entraîné à répondre « c’est rouge » chaque fois qu’il voit une chose rouge) et le comportement d’un humain qui, voyant une chose rouge, émet lui aussi le jugement que c’est rouge. Le concept, dans ce dernier cas, se caractérise par son pouvoir inférentiel : être à la fois à la base de toute une suite d’inférences possibles (« ce n’est pas vert, c’est coloré etc. ») et vu comme s’enchaînant à des demandes particulières (« pourquoi tu ne traverses pas ? » etc.).
Il y a bien sûr de grosses différences entre le point de vue de Benoist (issu de la phénoménologie et plus particulièrement de Merleau-Ponty) et celui de Brandom (issu du pragmatisme américain), mais il est intéressant de voir qu’aujourd’hui la philosophie, ailleurs que dans le bling-bling d’une pseudo « pop » philosophie, continue d’assumer son rôle qui est de nous interroger sur les fondements les plus profonds de nos existences.

illustration: Paul Klee – In Copula – 1920

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Faux attentat à Baltimore!

Lucky Luke est de retour… réanimé par les écrivains Daniel Pennac et Tonino Benacquista, et par l’excellent dessinateur Achdé, qui met parfaitement ses pinceaux dans ceux de Morris.

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Quel régal. Subtilement, les thèmes du jour apparaissent : désordres monétaires, manipulations de l’opinion, fichage et suspicion à grande échelle. Le « poor lonesome cowboy » est menacé dans son honneur par l’arrivée de Pinkerton, issu de la vraie vie, policier chargé de la protection d’Abraham Lincoln, un Hortefeux de première classe… qui « prévoit les attentats » et qui rêve de mettre tout le monde en garde à vue.

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Mais heureusement, la voix de la raison, entendez de Lucky, est là. Même Billy the kid sera libéré (libéré pour bonne conduite, quelle honte !).

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Il n’y a que dans les BD que ça se termine comme ça.
C’est pour ça qu’on les aime.
(Et Pinkerton s’éteignit à l’âge de 65 ans des suites d’une infection, après s’être mordu la langue).

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