Fuites et secrets…

Ça fait deux ou trois jours que je consulte les « révélations » de wiki-leaks. Tout ça pour apprendre que Sarkozy est le plus pro-américain des présidents français, le meilleur interlocuteur des Etats-Unis, mais qu’il est autoritaire et susceptible, ou bien que DSK ne porte pas une haute estime à Ségolène… Parfois, que les états arabes ont peur de Téhéran, et qu’en tout cas, nos gouvernants sont très éloignés des préoccupations populaires et en particulier de celles des banlieues… Rien que nous ne sachions déjà. Seulement avec la touche du « maintenant, c’est dit ». On serait ainsi passé à l’explicitation des choses. Mais les amateurs de « secret défense » en seront pour leurs frais. A croire qu’il n’y a plus de secret. Mauvaise nouvelle pour l’imagination : on aimerait tant… Tant découvrir que sous l’endroit des choses il y a dans l’ombre quelques fondements aux rumeurs les plus folles. Eh bien non, remarquez, cela ouvre la voie toute grande aux romanciers, aux visionnaires d’un futur hypothétique, et si, demain… ? Mais non, demain sera comme aujourd’hui, juste en un petit peu pire… La diplomatie du secret aurait-elle disparu ? Hier soir, dans « ce soir ou jamais », Hubert Védrine avait l’air de le regretter. Il avançait cette thèse originale : s’il n’y avait eu que cette diplomatie-là, beaucoup de malheurs auraient pu être évités, à commencer par la guerre de 14-18 (et donc, dans la foulée, le plus grand nombre des catastrophes du siècle passé, qui toutes ont plus ou moins pris racine dans l’ignoble terreau des tranchées). Mais c’est quand les choses deviennent publiques que les gouvernements se retrouvent coincés. Il faut poursuivre dans le sens des engagements pris, les nationalismes s’exaltent et les tribuns et les foules en colère attendent des affrontements guerriers une gloire improbable. On a tous en mémoire ces films montrant ces pauvres pioupious montant au front, une fleur à la main, promettant à leur fiancée que tout serait fini pour Noël. On mangerait les victuailles du réveillon dans le casque du kayser. Voilà en effet le cycle infernal : celui des engagements. Le meilleur évidemment peut en être obtenu : que vaudrions-nous, que vaudrait en tout cas notre « liberté » si nous n’étions tenus de respecter nos engagements ? Les philosophes pragmatistes construisent d’ailleurs leur conception de la rationalité à partir de là : ce que nous assertons (ou ce que nous faisons) ne vaut que par le jeu des engagements et autorisations à s’engager qui est sous-jacent à nos dires. Mais lorsque le dialogue n’est plus intime, n’est plus circonscrit, et tombe sous le regard de l’Autre, les engagements peuvent devenir des pièges redoutables. C’est en ce sens là sans doute que le même Védrine voulait dire récemment que la prétendue « transparence » risquait d’apporter un remède pire que le mal. Propos mal vu par certains, évidemment, tant le secret a mauvaise presse et la transparence bonne réputation. Et pourtant, si c’était l’inverse qui devait prévaloir : honorer le secret et détester l’étalage au grand jour ?

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4 commentaires pour Fuites et secrets…

  1. « Dictature de la transparence » a écrit également Elisabeth Roudinesco dans le même Libé que j’ai cité ce matin (je ne vois votre article qu’à l’instant). Je n’ai pas entendu Hubert Védrine mais il est sûr que ce déballage à tout-va mène au grand n’importe quoi.

    Les acteurs politiques, si cela leur sert de leçon, devront apprendre à mieux manager leurs outils informatiques ou à en revenir à la diplomatie du bouche-à-oreille, même si l’on peut lire à distance, avec une caméra munie d’un bon téléobjectif (ou d’un micro performant) sur les lèvres des interlocuteurs surveillés.

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  2. alainlecomte dit :

    merci de ce commentaire… très réactif! (post à peine publié, à peine commenté!). Oui, il faudra que je me procure cet article de Roudinesco.

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  3. jeandler dit :

    Et qu’en est-il de la démocratie dans tout cela?
    Une parodie.

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    • alainlecomte dit :

      Cher Jeandler, je comprends votre question. Qu’est-ce que le démocratie? Il y a là beaucoup de points à éclaircir. Elle ne réside sans doute pas en tout cas dans une transparence illusoire qui ouvre le champ à toutes les manipulations. Il y a probablement une part de débat ouvert et public mais aussi une part plus secrète, une fois que les institutions ont été mises en place… démocratiquement!

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