Il y a un bel écart entre le Pavillon de l’Arsenal et les Giardini : l’un faisait l’effet d’une grotte pleine de machineries et de monstres énigmatiques, où les œuvres nous parlaient à la façon de divinités reliant le moderne à l’archaïque, alors que les seconds nous accueillent dans un cadre frais et naturel, à la façon d’un jardin, justement, dont les plantations, les fleurs et les arbres seraient remplacés par un autre type de plantations, de fleurs et d’arbres sous la forme de créations artistiques émouvantes s’adressant à notre intime.
L’Afrique, les Caraïbes, l’Asie du Sud-Est sont mises à l’honneur conformément au souhait de la curatrice Koyo Kouoh, dont l’équipe, qui lui a succédé après son décès, a maintenu la cohérence de l’ensemble, architecture délicate de toiles, de dessins, de tapisseries, voire de broderies. Peu d’installations donc en ce lieu.

Et pourtant, dès l’entrée, nous sommes accueillis par l’immense composition Anatomie du Magnolia en l’honneur de Koyo Kouoh et de Toni Morrison, première femme noire à avoir obtenu le Nobel de littérature, présentée par la cubaine Maria-Magdalena Campos-Pons et l’américaine Kamaal Malak. Imposante floraison de verre et de résine devant une fresque en huit panneaux montrant les deux femmes en majesté. « L’œuvre de María Magdalena Campos-Pons intitulée « Anatomy of the Magnolia Tree for Koyo Kouoh and Toni Morrison » (2026) est un monument en forme de composition florale. Huit grands panneaux présentent les portraits de Morrison, la première femme noire à avoir remporté le prix Nobel de littérature, et de Kouoh, la première femme africaine à avoir été commissaire de la Biennale d’Art, tandis que sept sculptures en résine et en verre représentent des formes du magnolia, la fleur emblématique du Sud des États-Unis. Ancrée dans la solidarité entre femmes noires, l’œuvre met en relation ses sujets au-delà des disciplines, des générations et des frontières géographiques » dit la notice.


Warda Shabbir

Près de là, autre œuvre d’une artiste femme et africaine, déjà rencontrée à l’Arsenal, la camerounaise Werewere Liking dont Lampedusa (2019), œuvre de très grand format, représente « une scène tumultueuse se déroulant dans les eaux de la mer Méditerranée, où des personnes se noient ». Tournant vers la gauche après la contemplation du Magnolia, nous trouvons les œuvres magnifiques et sensibles de deux artistes voisines dans leur style, l’une venue du Moyen-Orient (Beyrouth), l’autre du Pakistan (Lahore). Wardha Shabbir est la pakistanaise, Hala Shoukair la libanaise. Wardha explore l’univers des jardins et des compositions florales, elle se repose sur l’idée de « mukhi » qui, en ourdou, signifie le cœur d’un bouton floral, son pinceau très fin, fait pour la peinture des miniatures, dessine des brins d’herbe et des arabesques aux couleurs fluides. Hala, elle, n’est pas en reste sur la finesse des traits, des formes géométriques, et la douceur des couleurs pastelles. Loin du bruit et de la fureur des régions soumises à la guerre, elles trouvent le moyen de se réfugier dans l’intimité préservée que leur permet leur art.

Tammy Nguyen est une artiste d’origine vietnamienne vivant aux Etats-Unis. Elle a ceci de commun avec les deux précédentes qu’elle se situe aussi au sein d’un monde stressant habité autant par les souvenirs de guerre que par les menaces de guerre future, elle parvient à noyer ses angoisses dans des paysages imaginaires et complexes dominés par les herbes folles et les étoiles scintillantes, parfois parcourus de personnages innocents.


Tammy Nguyen et Kambui Olujimi
Leonilda Gonzales, est uruguayenne, elle s’exprime au moyen de la gravure sur bois (xylographie) dans un art figuratif plein de sarcasmes et d’ironie afin de se moquer du patriarcat. Kambui Olujimi qui est née et a grandi à Brooklyn, pose la problématique du Soi à partir d’une idée simple : qu’en adviendrait-il s’il n’était soumis à une force analogue à la gravité qui le tient prisonnier du corps ? Elle a poussé le luxe jusqu’à affréter en 2022 un vol en apesanteur pour sept créateurs issus de la diaspora africaine, faisant ainsi l’expérience de l’apesanteur non pas de manière métaphorique, mais concrète !



Billie Zangewa, du Malawi, décrit des scènes de la vie quotidienne en collant des bouts de soie, chez elle, « la soie sert à la fois de support et de point central, son grain irrégulier et son éclat changeant imprégnant chaque collage d’une luminosité intense ». Elle évoque les changements familiaux causés par une maternité. Alexa Kumiko Hatanaka, mi-japonaise mi-canadienne, utilise elle aussi le collage mais plutôt de papiers divers qu’elle confectionne elle-même, afin de rendre des paysages, comme ceux de l’Arctique. Elle professe une théorie personnelle : celle selon laquelle des troubles psychiques comme la bipolarité dateraient de la dernière époque glaciaire, comme réponses aux brusques variations de température.


Une autre japonaise, Yoshiko Shimada s’exprime dans un langage beaucoup plus violent : « Les travaux les plus récents de Shimada se concentrent sur le groupe politique féministe Chüpiren, une organisation militante apparue dans les années 1970 qui intégrait le théâtre de rue à son activisme. Avec leurs casques roses caractéristiques, ces militantes, menées par Misako Enoki, se sont battues pour l’accès à la contraception et à la santé sexuelle et reproductive : leur combat trouve encore un écho dans la lutte actuelle pour l’autonomie corporelle des femmes. À ce jour, il s’agit du seul mouvement féministe au Japon à avoir mené une campagne électorale nationale » dit la notice.
La suissesse Sabian Baumann donne dans l’humour noir, faisant sourire les nuages et émerger des troncs d’arbres de petits êtres étranges et malicieux, tandis que l’américaine Adebunmi Gbadebo se livre à de savantes alchimies mêlant le cyanotype, l’acrylique, la terre et les encres artisanales pour faire surgir du papier des paysages inhabités.

Sorhab Hura, indien du Tamil Nadu, déjà vu à l’Arsenal mais dans la catégorie video expose dans Timelines le contenu presque quotidien d’une vie familiale ponctuée d’incidents, de maladies et de réflexions personnelles en des pastels gras très colorés et pleins de motifs chatoyants, avec de temps à autre des indications au crayon un rien narquoises.



On l’a compris : beaucoup d’artistes femmes dans cette partie et aussi beaucoup de couleurs, de grâce musicale, d’ironie et d’émotion1. Très, très loin d’un art-spectacle et ignorant presque l’art marchand au point de se rapprocher des techniques artisanales en vigueur dans des cultures et à des époques éloignés. On se réjouit qu’une exposition si importante ait pu être conçue dans l’indifférence apparente aux contraintes les plus mercantiles régissant le monde des galeries et des marchands d’art, en privilégiant l’intime, l’expression des minorités et la valorisation du fragile.

Nous sommes très loin aussi des extravagances présentées dans certains pavillons nationaux se livrant à une surenchère de provocation culminant dans la scatologie sous le fallacieux prétexte de « faire tomber tous les tabous » (Pavillon du Luxembourg que je ne commenterai pas, tant il se vautre dans l’obscène et l’insoutenable d’une manière purement gratuite). Seuls pavillons à émerger de cette cohue : l’Espagne et son émouvante collectionnite s’exerçant sur les cartes postales usées trouvées dans les brocantes, la Belgique et sa thématique du langage, des sons et des lettres, la France dont l’artiste exposée, Yto Barrata, a quelque chose à voir, ne serait-ce que par l’usage du textile, avec les meilleures de l’exposition In Minor Keys, comme Shoukair et Shabbir. Le Japon nous amuse avec sa façon de traiter le drame de la dénatalité dans l’archipel. Le Canada expose des nénuphars. La Suisse rappelle le chemin parcouru dans la reconnaissance de l’homosexualité depuis les émissions de télévision timides des années soixante. Le Danemark invente que le sperme est d’autant plus fécond que son émetteur a été davantage exposé à des scènes pornographiques. L’Ukraine enfin est là avec un monument transporté depuis son territoire en forme d’origami géant représentant un cerf, symbole de la lutte contre l’armement nucléaire. C’est de bon aloi. Honte bien sûr à ceux qui ont permis qu’il y ait un pavillon russe (lequel est insignifiant).


1Je ne me prononce pas sur le fait de savoir si l’un est lié à l’autre ! On trouve aussi des artistes masculins qui s’illustrent par leur sensibilité, la grâce de leur geste et leur douceur. J’avais initialement mis à tort Sohrab Hura parmi les femmes. L’art de cette Biennale est donc surtout le lieu d’une rencontre entre les genres.
