La société du spectacle – 2 – L’art au temps du spectacle

Ceci est la suite d’un travail commencé il y a quelques semaines portant sur une relecture de La société du spectacle, livre de Guy Debord, que l’on retrouve de nos jours fréquemment sur les étals des libraires. Pour résumer, Guy Debord montre en quoi la notion de spectacle est une catégorie fondamentale de l’analyse de la marchandise telle que développée par Marx dans le Livre 1, section 1 du Capital. Elle s’inscrit, selon moi, dans le concept d’abstraction réelle comme il a été développé par Alfred Sohn-Rethel à partir de l’exemple de la monnaie (cf. ici). Nous vivons dans et par un ensemble d’abstractions qui nous surplombent et tendent à faire de nous des zombies : séparation valeur d’usage / valeur d’échange, séparation de la réalité et des apparences, des corps et des âmes, des signifiants et des signifiés. L’art, dont j’ai évoqué certaines des manifestations ces deux dernières semaines à l’occasion de la Biennale de Venise, est la tentative vouée à l’échec de surmonter ces séparations. Tentative vouée à l’échec tant que ne se produit pas un bouleversement de l’ordre social existant.

5

Guy Debord le dit : la condition de vedette est la spécialisation du vécu apparent, l’objet de l’identification à la vie apparente sans profondeur … Les vedettes existent pour figurer des types variés de styles de vie et de styles de compréhension de la société. La star, la vedette, est d’autant plus inconsistante qu’elle est célèbre et attire davantage les foules : il faut que celles-ci « se reconnaissent » en elle, et pour cela, il faut que la vedette incarne tout le monde, c’est-à-dire… personne. A ce moment-là, les spectateurs.rices ne se « reconnaissent » pas (car de quel être sont-ils ou elles déjà dotées, d’autant qu’il s’agit pour la plupart de gens très jeunes qui n’ont pas encore eu le temps de se construire une personnalité ?) mais recueillent les injonctions concernant leur modalité à être. On a apprécié positivement l’affirmation d’Eluard selon laquelle les poèmes d’amour sont souvent à l’origine de l’amour et non l’inverse, mais il y a une façon négative de l’entendre et qui s’illustre dans cette communion autour des stars, les paroles insipides de leurs chansons n’existant que pour donner des consignes concernant la manière de vivre. Le « spectatorat » (autre nom par lequel on pourrait nommer le régime capitaliste et patriarcal) trouve ici sa vocation pleine qui est non seulement de développer la marchandise à un autre niveau mais de façonner les esprits des consommateurs-spectateurs (ou sectateurs) afin de mieux la recevoir.

6

Cette idée du spectacle contredit en apparence la thèse de l’effondrement de la valeur (valeur d’échange) puisqu’au contraire il semble que la valeur soit démultipliée par le prisme du spectacle, un monde en fin de compte immatériel où ce qui est payé un prix d’or s’évapore dès qu’il est consommé. Nous rejoignons ici les analyses de Lohoff et Trenkle sur les marchandises d’ordre 2 et le capital fictif, ou bien celles d’André Gorz, dont un texte fondamental vient d’être réédité récemment (L’immatériel, collection Folio, sur lequel je reviendrai prochainement). [La démultiplication de la valeur à l’ère financiarisée s’est encore trouvée exemplifiée récemment par la pratique qu’utilisent les multimilliardaires à la tête d’entreprises du numérique, dénommée aux Etats-Unis « relution », qui consiste à racheter ses propres actions (!), faisant ainsi en sorte que leur nombre en circulation se réduise, ce qui provoque en retour un renchérissement énorme desdites actions. Un article récent de G. Erner [1] indique que Nvidia, la marque mondiale en matière de puces électroniques a racheté pour 235 milliards de dollars de ses propres actions, soit l’équivalent du PIB de l’Allemagne !]

L’argent ainsi dépensé évoque les dons faits aux églises ou aux temples qui se transforment en parures d’or et en objets précieux que l’on peut voir aussi bien dans les temples bouddhistes que dans les églises du Moyen-Âge. Avec la différence que les « dons » faits aux « stars » s’ils enrichissent ces dernières et ceux qui les servent, pour le donateur s’évanouissent après la prestation ou demeurent comme relique seulement sous la forme d’un disque (à la rigueur) ou d’un prolongement en streaming, autrement dit comme biens culturels consommables à moitié immatériels (et non comme parures à vocation d’être éternelles). Si ces dons s’évanouissent pour le donateur, ils ne le font pas pour les milieux d’affaire qui les gèrent. Ici le culte crée de la valeur.

La Tara blanche – monastère de Stakna – Ladakh

7

La ville elle-même est transformée en marchandise par le biais des spectacles qui s’y déroulent. Les quartiers concernés perdent leur réalité matérielle pour endosser uniquement un mode d’être basé sur l’apparence, la frime, le décorum, la facticité, l’histoire transformée en points d’attraction pour touristes, en zones de Disneyland, le bistrot du passé (genre « Procope ») transformé en marchandise plastique où l’on consomme des plats-marchandises vendus tout faits par des entreprises industrielles [2] (Break). Ceci se ressent particulièrement quand on passe d’un quartier encore authentique (par exemple une zone de banlieue où les gens vivent et ont du mal à vivre, mais où les touristes ne vont guère) vers le centre où plus personne ne vit (les appartements étant transformés en marchandises Airbnb mises sur le marché par les gens eux-mêmes prisonniers de ce processus). Il serait trop facile de faire la distinction quartier bourgeois / quartier prolétarien, usant d’une classification sociologique superficielle alors qu’il n’existe plus de prolétariat et que toutes les composantes de la société aspirent à l’appartenance bourgeoise, ce serait faire comme si les individus étaient responsables de ces transformations structurelles qui ne découlent que de l’être-marchandise des choses au sein du capitalisme. Les quartiers se distinguent alors par leur plus ou moins grande transformation en marchandise de spectacle : les centre-ville historiques tombent plus aisément dans l’escarcelle de la marchandisation que les cités de banlieue. Les bourgeois-consommateurs y viennent donc plus volontiers. Ils auront l’illusion de consommer de l’histoire et de l’authentique quand ces deux catégories se retrouveront souvent plutôt à la périphérie (ici exemple paradigmatique du Bourget, riche d’histoire mais d’une histoire revêche, peu « glamour »).

8

On peut pourtant poser la question : tous les « spectacles » se valent-ils ? On ne confondra pas par exemple le spectacle (« généralisé ») au sens de Debord et ce qu’on appelle aussi spectacle mais qui ressort d’actions plus que de représentations comme dans le théâtre. Le théâtre sort du spectacle au sens de Debord dans la mesure où il vaut d’abord par un texte et non par de pures images, où il est moyen de catharsis, c’est-à-dire d’identification de soi avec des personnages coexistant dans une action héroïque qui fait figure d’archétype, et non reproduction des schémas d’une culture bourgeoise non critiquée, donnée comme reflet flatteur du sujet.

9

N’y a-t-il dans la notion de spectacle que l’idée de marchandise, même s’il s’agit d’une marchandise d’ordre supérieur ? Qu’est-ce qui fait que, dans certains spectacles au moins, nous ressentions vraiment le fait d’y participer, de trouver quelque chose qui est au plus près de nos désirs et de nos inconscients ?
Cette question ne peut être résolue que si nous faisons entrer en ligne de compte autre chose que la seule valeur économique : il faut en effet que le spectacle soit beaucoup plus impliqué dans notre être même, il rencontre alors la valeur de l’art et du rôle que celui-ci joue, dans notre constitution comme sujet, à la fois comme sujet « individuel », autrement dit comme sujet de l’inconscient et comme sujet « historique ».
Le spectacle, quel qu’il soit, ne parviendrait pas à cette fin de régner au-dessus de nous comme « marchandise sublimée », s’il n’était pas fondé aussi sur un type de valeur qui transcende la valeur économique parce qu’elle est en nous sans doute depuis l’origine des temps humains (voir les grottes de Lascaut ou de Chauvet). Valeur que, faute de mieux, je qualifierai d’esthétique. Valeur-refuge : là où nous allons, nous repliant sur nous-mêmes, sur notre identité subjective supposée, afin de fuir la lourdeur pesante du monde marchand.

10

La valeur esthétique n’est bien sûr pas un idéal en soi, le terme de valeur ici utilisé ne doit pas faire illusion, il ne s’agit nullement du concept axiologique de « valeur », qui supposerait un positif et un négatif. La valeur esthétique peut servir autant à un « bien » qu’à un « mal », elle est axiologiquement neutre. Le fascisme, par exemple, dit Walter Benjamin, équivaut à une esthétisation de la vie politique. Il s’agit de donner à contempler collectivement des formes d’art et de spectacles magnifiant « les masses prolétarisées », de faire en sorte que tout soit possible de la part du pouvoir pourvu que l’emphase soit mise sur l’esthétique (dans l’architecture par exemple, mais aussi dans les grandes parades militaires, les commémorations etc.). Benjamin va jusqu’à dire, dans un passage célèbre que tous les efforts tendant à l’esthétisation de la politique culminent en un point. Ce point unique est la guerre [3]. Et il cite le manifeste de Marinetti, le grand futuriste italien : La guerre est belle, car elle enrichit un pré en fleur des orchidées flamboyantes des mitrailleuses. Pour finir par cette observation : L’humanité qui jadis chez Homère était pour les dieux de l’Olympe un objet de spectacle, l’est désormais devenue pour elle-même. Le détachement qu’elle éprouve à l’égard d’elle-même a atteint un point tel qu’elle peut vivre sa propre destruction comme un plaisir esthétique de premier ordre.

C’est bien pour cela que l’art en soi n’est pas une solution : il est une tentative de ressouder ensemble les moitiés séparées dans les couples multiples que nous rencontrons sur notre route: valeur d’usage / valeur d’échange, signifiant / signifié, corps / esprit etc. mais soit il y échoue (sa portée n’étant pas comprise par l’ensemble des destinataires), soit il le fait à la manière d’un simulacre de réparation, conduisant à pire catastrophe encore. Le mieux qu’il puisse faire est de se maintenir en équilibre sur un fil fragile afin d’esquisser de manière brouillée et incertaine le type de rapport au réel que l’être humain pourrait entretenir dans un monde qui se serait émancipé des lois marchandes (et qu’il a déjà entretenu dans des sociétés pré-capitalistes).

(à suivre!)

*

[1] Guillaume Erner : Un capitalisme autophage sur guillaumeerner@substack.com

[2] La restauration fait aussi partie de la société du spectacle, on y discerne les mêmes mécanismes de distribution massive, qui vont avec une abstraction du goût : on ne consomme plus que pour l’enveloppe, voire le nom du plat, sa réalité gustative se trouvant annihilée sous la masse, les restaurateurs, sous la pression des contraintes budgétaires qu’ils subissent, se faisant livrer les plats tout faits dans des sachets en plastique.

[3] In L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproduction technique,

Cet article a été publié dans Art. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Votre commentaire