Comment l’autre devient « sauvage »

Encore en 1933, à la Foire du Trône, on exhibait des « sauvages », qu’un montreur obligeait  à se trémousser, rythmant la danse au moyen d’une badine avec laquelle on dresse les chevaux. Ils étaient par couples, enchaînés, originaires en général d’Afrique. On forçait également des gens, noirs de peau, à manger de la viande crue devant les spectateurs afin de persuader ces derniers qu’il s’agissait de dangereux cannibales.  Dans les années trente, toujours, on exhibait des gens atteints de douloureuses malformations ou de maladies génétiques pour le plaisir et la rigolade de spectateurs qui en demandaient toujours plus. De pauvres microcéphales tirés d’un recoin du San Salvador étaient catalogués comme « les derniers Aztèques ». Des géants microcéphales également étaient présentés comme d’improbables « frères australiens ». Le moindre défaut, comme une anomalie de pigmentation, faisait recette. Ainsi de ces trois sœurs ayant des tâches blanches sur la peau noire de leur visage, immédiatement exhibées comme « les trois grâces tigrées ». Les choses commencent à vrai dire très tôt puisque dès le XVème siècle, tout de suite après Christophe Colomb et son voyage aux Amériques, habitude est prise d’arracher à leur terre d’origine des indigènes perçus comme étranges pour ne pas dire parfois monstrueux. Il en fut même ainsi de pauvres Inuits, toute une famille déportée dans les années 1600 à la cour du Roi du Danemark, qui n’avaient la permission de retourner chez eux que lorsqu’ils auraient acquis des mœurs « civilisées », autrement dit lorsqu’ils se seraient convertis au christianisme et appris la langue danoise. Les pauvres firent l’effort mais… moururent à Copenhague avant de pouvoir retrouver leur terre arctique. Le cas plus célèbre est bien sûr celui de Saartjie Baartman, dite « la Vénus hottentote » par dérision, et dont la dépouille fut restituée à l’Afrique du Sud en 2002. A partir du XIXème siècle, des indigènes commencent à demander leur du : ils seront payés pour s’exhiber. Des individus font fortune en s’érigeant comme des sortes d’impresario ou de chef de troupe, comme le fameux Buffalo Bill.

On voit des photos des Grandes Expositions (celle de 1900 à Paris, ou bien la Grande Exposition Coloniale de 1937) et de notre en apparence innocent « Jardin d’Acclimatation » où ces objets de curiosité que sont ces gens venus d’ailleurs se livrent à des activités « exotiques » à l’intérieur d’enclos délimités par des grillages. Les danses, les numéros d’artistes se multiplient.

Le clown Chocolat est le premier clown d’origine africaine, glorifié par Toulouse-Lautrec dans une illustration du journal « le Rire ». Après 1937, les exhibitions s’éteignent. Le commentateur de l’exposition prétend que c’est désormais parce que le spectateur a trouvé mieux au cinéma, puis à la télévision. Il ne dit pas que ledit spectateur a trouvé aussi les voyages organisés : on peut désormais voir ces « autres » dans leur cadre naturel, n’est-ce pas « beaucoup mieux » ?

Tout cela, c’est ce que montre la riche exposition du musée du Quai Branly sur « l’invention du sauvage », exposition plusieurs fois mentionnée dans les médias, qui a Lilian Thuram pour curateur général. Une exposition-choc qui fait très vite comprendre, qui ferait peut-être même comprendre à un Guéant (qui sait ?) ce que c’est que la stigmatisation de l’autre, sa transformation en autre absolu, en étranger, en sauvage, en non civilisé. Comment les badauds des années trente auraient pu ne pas penser que « notre civilisation est supérieure aux autres » quand ils découvraient ces colonisés à l’air hagard, défilant comme du bétail dans les allées de nos expositions coloniales ? D’autant que la « science » s’y mettait avec application : anthropométrie sous toutes ses formes, mesures des paramètres du crâne, frénésie des nombres, afin d’attacher quelques idées préconçues à des graphiques et des appareils de mesure « qui ne sauraient mentir ». Cette exposition n’était pas sans risque, celui d’un court-circuit qui aurait pu exister dans le chemin du regard du spectateur de 2012 sur celui que le spectateur des années trente (et avant) portait sur les autres peuples et sur les difformités des « freaks », et qui aurait consisté à mettre ne serait-ce qu’un instant le second entre parenthèses pour s’installer carrément à sa place, revêtant ainsi les caractéristiques du voyeurisme. Espérons que ce piège est évité : l’exposition a la bonne idée de se conclure sur une mise en cause de soi-même, chaque spectateur étant invité à s’interroger sur son rapport à l’autre.

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7 commentaires pour Comment l’autre devient « sauvage »

  1. Claude Guéant n’expose, heureusement, que lui-même et ses pauvres jeux de mots laids.
    Il n’ira pas voir cette exposition, tant mieux, car le croiser (entouré de gardes du corps) en ces lieux serait un attentat au goût artistique, humaniste et philosophique lui-même.

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  2. JEA dit :

    Bruxelles : Exposition universelle de 1897.
    Un million de visiteurs pour voir le « village africain » avec 267 Congolais. Après un voyage de quatre mois, ces derniers furent parqués à Tervueren pour « jouer aux bons Noirs qui dansent et sont folkloriques »;
    L’automne survient. Pas un vêtement chaud pour les être humains enfermés dans ce zoo qui ne dit pas son nom. Résultat : 7 meurent de froid. Ils seront mis en fosse commune avec les indigents du coin…

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  3. Jean-Marie dit :

    Et que dire des voyages organisés dans les pays lointains avec ces excursions pour visiter des villages ou des ateliers totalement dédiés à la curiosité touristique…

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  4. jeandler dit :

    Et lorsque quelques descendants de ces « sauvages » capturent quelque blanc, on s’écrie, on remue ciel et terre, convoque une armée…

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  5. michèle dit :

    Le premier mode fut la curiosité, intense et troublée, suivie ce me semble de la crainte, puis tragiquement de l’éradication provoquée par un double sentiment et de supériorité et toujours et encore de la peur.
    Pourtant, au mythe du bon sauvage avait été attribuée une intimité paradisiaque avec dame Nature.

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