On ne va jamais à Dublin sans son Joyce

Ah passer le pont de O’Connell avec son Ulysse sous le bras, s’arrêter au coin du pont, lire la plaque de bronze où est gravé le passage où Leopold Bloom franchit la rivière, et retrouver dans le gros pavé de 600 pages la note, l’alinéa, le chapitre d’où il est extrait. Les bus, comme de son temps, sont là, nous frôlant, avec ou sans impériale. De l’autre côté, Temple Bar, Grafton Street, Dawson Street (ma préférée car bordée d’arbres, et hébergeant la plus belle librairie), James ne devait pas avoir la même vision que celle que nous en avons aujourd’hui. Faisait-on seulement du tourisme à Dublin dans les années vingt ? Proclamation d’indépendance toute récente. Devait encore rester beaucoup de traces de balles sur les murs près de la Poste – je me souviens être venu ici (mon premier voyage) avec un pote pour un tour de l’île en stop, en 1967, la ville n’était même pas encore pleinement reconstruite, on voyait des ruines non loin de Mountjoy Square, où était – est toujours ? – l’auberge de jeunesse, la misère était telle à l’époque qu’on voyait les enfants déguenillés marcher pieds nus dans la rue – , mais ce n’était pas Beyrouth, ni Alep, ni Homs, les progrès ne se mesurent pas. On peut lire dans la grande bibliothèque qui abrite le livre de Kells (avec d’autres du même an mil) une affiche authentique qui annonce la République. Se promener avec Joyce, mais savoir que même les Irlandais cultivés trouvent cela difficile à lire car rempli d’allusions et de clins d’œil dont on ne peut plus connaître la cible, et nous autres, étrangers, qui, de plus, le lisons pour la plupart en version traduite, encore moins. En moins hermétique, on peut lire ses « Lettres à Nora », dont on parle souvent en ce moment, plus directs, plus explicites, un atelier pour ses écrits futurs. Joyce y mélange, autant dans la bonne humeur que dans l’angoisse, ses obsessions religieuses et sexuelles, et il n’y va pas par quatre chemins, le petit père, pornographie, « horribles lettres impudiques », et que je te lèche le con, et que je te branle, et encore je n’en dis que le plus décent. Allez voir, c’est un festival. Mais en même temps le remords, l’auto-flagellation, le blâme. On le sent torturé. Il a dû rentrer à Dublin pendant que sa Nora (miss Nora Bernacle, qu’il a rencontré le 16 juin 1904, qui se trouve justement être le jour où est censé se passer en entier la longue balade d’Ulysse dans les rues de la capitale irlandaise, et qui deviendra madame Joyce en 1931) était restée à Trieste. Autrement dit, elle à Trieste et lui à Triste. D’autant que de malins plaisants de ses « amis » se sont évertués à le convaincre qu’elle le trompe. Il ne supporte pas Dublin à ce moment-là :  « j’ai en horreur l’Irlande et les Irlandais […] Je ne vois rien, de quelque côté que je me tourne, que l’image du prêtre adultère et de ses valets et de femmes rusées et perfides » (p. 111). Le rôle des prêtres en ce temps-là. Je ne sais plus dans quelle rue, une plaque commémorative. Elle dit qu’une femme ayant déjà au moins une douzaine d’enfants, malade, alla voir son curé pour lui implorer le droit de ne plus continuer à procréer, lequel, bien sûr, la prit de très haut et la somma de continuer. La femme et l’enfant moururent dans cette maison où on a mis, depuis, la plaque.

Il est intéressant aussi de visiter en ce moment à la National Gallery l’exposition de photos consacrée à un autre livre : Dubliners. Fut transposé à l’écran par John Huston qui n’en garda qu’une nouvelle : « Les Morts ». Voilà qui me ramène au titre du roman de Lorette Nobécourt, « En nous la vie des morts » (dont J.M. a parlé sur son blog, très récemment). A Dublin, dans le Vermont, à Paris, la mort nous habite. Elle vient et revient sous la forme d’un ange sur une façade, ou d’un nuage dans un ciel exagérément gris.

Dublin est la seule capitale européenne où les restes du XIXème sont à ce point présents, pas sous la forme de beaux bâtiments, c’est pas Orsay, c’est pas les palais romains, mais sous la forme d’un habitat ouvrier et d’usines dont les cheminées ventrues, autrefois rouges devenues noires se dressent encore au cœur de la ville. Tout ce quartier dominé par des entrepôts énormes, des passerelles et des charpentes de métal : la brasserie Guiness, emblème, fleuron de la cité. Et pourtant, tout ça pour ça ? ce brouet fade versé à tiers de hauteur de verre « pour la dégustation », après la visite… Dublin, c’est pas les églises qui manquent… Christchurch, Saint Patrick… monuments médiévaux qui ont pris la place des sites Viking. Moyen-Age à Dublin (visiter le musée Dublinia). La peste en a décimé autant que le fera la grande famine en plein XIXème.

En cette fin de mois de mai, les « NO » étalés sur les façades ne sont plus des cris de refus des malheurs et catastrophes s’abattant sur la population, ou bien alors d’un autre type de malheur, qui a pris le nom « d’austérité ». La crise des banques a entraîné l’Irlande dans une spirale descendante. Moins qu’en Espagne peut-être, mais tout de même, l’explosion de la bulle immobilière, qui laisse des appartements construits à la va-vite dans des quartiers excentrés, sans repreneurs. Les frais médicaux augmentent, les gens ne se soignent plus, ils retournent, déçus, à ce qu’ils imaginent avoir été la vie de leurs parents. Le libéralisme économique les a eus, comme il continue de les avoir. Le « non » n’a pas gagné. La peur a été la plus forte : ce fut un « oui » au pacte de stabilité.

Le dimanche, en partant, des bruissements morbides et stridents, comme les hurlements d’un monstre qui voudrait tétaniser ces pauvres Irlandais : la ville a vendu à une marque de bière l’autorisation d’organiser un simulacre de Grand Prix de Formule 1 dans les artères principales de la ville, le long de la Liffey, et sur O’Connell street… le libéralisme, je vous disais.

« The street was busy with unusual traffic, loud with the horns of motorists and the gongs of impatient tram-drivers ». 

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8 commentaires pour On ne va jamais à Dublin sans son Joyce

  1. Lignes bleues dit :

    Mémoire des lieux, et pour le reste… l’Histoire fait le tri

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  2. Jean-Marie dit :

    Je ne sais toujours pas si j’arriverai un jour à lire « Ulysse », mais ses « Lettres à Nora », pourquoi pas …

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    • alainlecomte dit :

      je n’ai jamais lu Ulysse en entier… chaque fois que je vais en Irlande… je recommence! donc j’ai du en lire au maximum une centaine de pages! Quant aux Lettres, évidemment, c’est autre chose, et ça va plus vite!

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  3. Vous étiez parmi les « gens de Dublin », mais c’était pour fêter le Bloom’s Day… du 16 juin dernier ?
    Ulysse est peut-être moins difficile à lire que Finnegan’s Wake, non ?

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    • alainlecomte dit :

      non, c’était autour du 30 mai, pendant le vote sur le pacte de stabilité. Oui, bien sûr, Ulysse est moins difficile de Finnegan’s Wake (qui l’a lu d’ailleurs?). La difficulté n’est pas liée à la forme, elle est plutôt liée au fait qu’on peut se lasser vite si on ne comprend toutes les allusions que fait Joyce à la vie dublinoise que seuls les dublinois peuvent comprendre.

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  4. JEA dit :

    je suis allé à Dublin quand les enfants, en rue, jouaient à la guerre civile
    tellement consternant que le premier pub venu était presque un havre de paix

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