Balades dans S.F.

IMG_1736Mon premier jour de balade : aller à pieds jusqu’à Ferry Building, là, regarder les ferries qui débarquent de Sausalito, en face, ou d’Oakland, café expresso pris à l’intérieur du bâtiment, face à une grande baie vitrée, grande table en bois où viennent s’asseoir les passagers en partance, journal à la librairie du quai (The Passage), The New York Times, élections indiennes, révoltes en Ukraine. Comme le soleil chauffe de plus en plus, je sors me mettre sur un banc. Deux hommes âgés d’origine asiatique discutent sur un autre banc, à droite le Bay Bridge. Reprise de Market Street, dans l’autre sens, renseignements pour louer un vélo. Cher. Bus : depuis le coin de Kearny, bus 30, qui déroule tout Stockton, passe sous le tunnel, arrive en plein quartier chinois. En un instant, le véhicule est noir de monde, des habitants du quartier qui font leurs courses, branches de légumes qui dépassent des paniers, piaillements et rires en chinois de Canton. Puis Broadway, puis Colombus + Green. Descente. Quartier italien. Caffé Greco, Mona Lisa. Trottoir d’en face : le café Tosca, qui n’ouvre que le soir. Un peu plus bas : City Lights, la grande librairie militante. La Beat Generation toujours en vitrine : Kerouac, Ferlinghetti, Ginsberg, Snyder… Incursion vers l’intérieur. Toutes les dernières nouveautés au rez-de-chaussée, mais mélangées, l’écologie voisine la calculabilité, Turing avec Amartya Sen (dernier livre de Drèze et Sen sur l’état actuel de la confédération indienne, à lire probablement… un jour où on aura le temps). Le livre sur la calculabilité (édité à MITPress) cite mon ancien professeur, Daniel Lacombe. Me rappelle des souvenirs… des bons, des d’avant 68. Daniel Lacombe s’était affronté aux CRS, je m’en souviens. Je monte au premier étage : c’est le coin des poètes. Comme l’an dernier, je suis émerveillé de toute la production poétique américaine. Montre un réel engouement pour la poésie. Je trouve même une anthologie de la poésie française du XXème siècle en édition bilingue. Lire Jacottet, Bonnefoy et Dupin en anglais… C’est en vain que je chercherais à Paris la réciproque : une anthologie bilingue de la poésie américaine contemporaine. Il existe bien chez Penguin une très bonne anthologie, mais en anglais seulement. Quel travail ce serait de la traduire ! Autre surprise : on vient de publier une sélection de poèmes de Reverdy traduits en anglais ! Lire un de ses poètes préférés dans une autre langue : quelle curieuse sensation… on se rend compte alors que c’est un tout autre poète. Définitivement, la traduction crée d’autres œuvres, elle ne les transpose pas d’une langue vers l’autre. Mais ils qualifient Reverdy de « poète cubiste », cela me paraît absurde. ‘Cubiste » avait été donné par dérision à Picasso et Braque, parce que les critiques d’art de l’époque ne voyaient que des « petits cubes ». Il n’y a guère de raison d’en affubler un poète.

IMG_1760Petite faim. Panino au Caffé Greco, essai d’écrire sur mon portable. Puis poursuite de la balade par ce beau temps, mais froid, sec, je suis emmitouflé dans mon duffle-coat, l’écharpe rouge de chez Macy’s  que C. m’a offerte. J’aime North Beach et ses belles maisons blanches qui s’agrippent aux pentes de Telegraph Hill. Coït Tower est en ce moment fermée pour travaux. Arrivée sur Fisherman’s Wharf, hélas trop touristique, commercialisé, parc-d’attractionnisé, artificiel, bref : mort. Vite en repartir, par le tram F. Retour à l’hôtel. Ecritures. Réservation au Grand Café (sur Geary, à deux pas de notre hôtel). Un décor Art Déco du tonnerre… Salle de restaurant grande comme une cathédrale. Bonne nourriture « à la française », soles, truites… Chardonnay… tout est bon.

IMG_1746Mon deuxième jour : partir, le portable sous le bras, de nouveau vers l’ancien quartier bohémien, près de City Lights, je sais que je trouverai là le seul endroit où je pourrai m’installer en toute quiétude pour plusieurs heures afin de travailler. Il y aura même une prise de courant. Je serai au premier étage du fameux « Vésuvio », qui borde la petite allée dévouée à Kerouac, juste à côté de la librairie. La serveuse a du m’oublier depuis l’an dernier… Je la retrouve, je crois bien que c’est la même. Un peu plantureuse, belle américaine de la quarantaine. Je n’ai qu’un billet de 100 pour payer mon thé, elle le regarde à la loupe… « Hope it’s good ! » « Me too ! » elle me répond en ricanant. Je lui demande si je peux monter à l’étage.  « Be good » me dit-elle avec un clin d’œil… laissant entendre que parfois se passent là-haut des choses inavouables. Comme je le prévoyais, j’ai ma tranquillité, et je peux faire mes petites affaires… (de très sages affaires, j’insiste). Vers l’heure du lunch, je lève le camp, je lance « Good Bye » à la cantonnade, mais personne ne me répond. Il y a juste trois vieux messieurs dans le bistrot, un seul me regarde en souriant. De l’autre côté de la rue, je trouve mon bonheur : un panino caprese, que je mange attablé face à la vitrine pour mieux voir l’activité de la rue, le bus qui s’arrête juste sous mes yeux, la femme asiatique et son bébé hilare qui en descendent. Après le panino, j’ai faim d’un yoghourt. Puis je descends la rue jusqu’au pied du gratte-ciel en forme de pyramide. J’ai décidé pour l’après-midi de me rendre au Golden Gate Park, il y a là, à la Fondation de Young, une grande exposition de David Hockney. Je prends plusieurs bus avant d’arriver à l’entrée du parc, près du petit pavillon McLaren. Ensuite je suis à pieds le boulevard qui mène au Conservatoire des fleurs puis au Musée. C’est une longue marche peu intéressante, ce genre de parc étant fait davantage pour les autos que pour les promeneurs… Enfin le De Young. Architecture moderne, mais décevante, une sorte d’aéroport avec une grosse tour de contrôle. Dedans, c’est immense, naturellement. On s’y paume. Toutes les pancartes appellent au « de Young store » et au café… Grand magasin ou lieu d’art moderne ? L’expo Hockney commence enfin, après moult barrages de sécurité. Je connais peu l’œuvre antérieure de ce peintre qui, me semble-t-il, a fait des choses intéressantes dans sa jeunesse, où il côtoyait aussi les poètes de la Beat Generation. 13A12_croppedLà sont exposées ses dernières œuvres, qui datent de 2012 et de janvier 2013. Une grande salle de portraits : des proches à lui tous assis sur des chaises dans des poses  ordinaires, couleurs très vives, visages peu expressifs. L’autre salle est consacrée aux vues depuis sa fenêtre faites en Angleterre très récemment, de sous-bois, de forêts et d’étangs hivernaux, beaux dessins à la mine de plomb, qu’il s’amuse ensuite à photographier et à reproduire en quatre fois leur taille. Salle un peu triste où domine le noir et blanc. Puis vient une multi-video, réalisée avec dix-huit caméras, montrant des gens qui jonglent et se lancent des balles, couleurs vives, musique : cela fait l’attraction de l’expo. Dernière salle : « The Great Wall ». Hockney a voulu montrer que, selon lui, tous les grands peintres à partir d’une certaine époque ont utilisé des appareils d’optique afin d’obtenir un réalisme toujours plus photographique. Il pense avoir fait là une découverte capitale… Il situe en 1420 ce moment charnière. Je quitte cette exposition avec un sentiment de perplexité. A la sortie, comme je demande à une dame de la sécurité la manière de trouver un bus le plus près possible pour rentrer, elle me fait une longue et magnifique démonstration de comment atteindre la station la plus proche (sur Fulton street), articulant bien les mots et les mimant gestes à l’appui. Le « Five » arrive et longe tout Fulton et McAllister. Je descends au coin de Jones et de Market, voulant rejoindre l’hôtel par Jones. Je me retrouve dans un de ces quartiers pauvres, dont les villes américaines ont le secret et qu’elles cachent souvent sous les ors rutilants des grandes rues commerçantes, mais il suffit de faire un pas de côté pour atteindre ces zones d’errance et de désespoir, là où des Afro-américains et des hispanophones en exil cherchent de quoi s’alimenter au fond des poubelles et trainent de crasseux caddies plein à ras bord de déchets et de sacs en plastique.

Le soir, après avoir retrouvé C. à la sortie Sud du Moscone Center, nous reprenons le 30, pour retourner vers North Beach. La nuit tombée, les façades des bistrots se sont illuminées, le Tosca a ouvert, ainsi que l’Adler ‘s museum, en réalité un bouge antédiluvien qui contient lui aussi des souvenirs de la grande époque. Au Vésuvio (la serveuse a changé entre temps) nous prenons un verre de blanc. A la table d’à côté un incroyable personnage, en redingote et chapeau haut-de-forme, petites lunettes noires et rondes, gants noirs couvrant des mains effilées, buvant bière sur bière et commandant à la patronne d’une voix d’outre-tombe… Nous mangeons chez Franchino des linguines et pennes parfaites. La petite famille n’arrête pas de discuter dans la langue de leur pays, la serveuse s’appelle Franca, le patron porte une casquette et salue ses clients avec une belle humeur. Le 30 sert encore de bus de retour.

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Au-delà du Golden Gate

mont-tamalpaisEnorme changement. A peine revenu de Haïti, l’île-colline en même temps que le pays le plus pauvre du continent américain, j’ai l’opportunité de prendre quelques jours de vacances à San Francisco. Encore une fois, j’accompagne C. à son grand meeting annuel. Je suis un époux comblé… Je me « chauffe » au soleil des quais (chauffage tout relatif étant donné le froid sévère qui règne ici) pendant qu’elle participe aux rencontres sur le climat, les séismes, la stratosphère et plus généralement la santé de notre planète et de son environnement. Privilégié ? Sans doute. Mais je préfère penser que ce sont les cadeaux de la vie, qu’il faut les accepter comme tels. Et ce dimanche fut un fameux jour de cadeaux. D’abord celui de pouvoir, sur une plage à peu près déserte, en marge d’un village abrité par le mont Tamalpais, sentir le Pacifique mourir à ses pieds en minuscules vaguelettes. Puis celui de pouvoir, depuis un sommet de cette même montagne (à 1920 fts), contempler une des vues les plus magnifiques qui puissent s’offrir : S. F. au loin, émergeant de la brume, au milieu d’autres montagnes et de falaises bleutées… Et enfin de se balader parmi les plus grands arbres, les séquoias de Muir woods, leurs futs se réunissant en couronnes pour monter droit vers le ciel.

Bolinas-beachBolinas est un port minuscule à environ une heure par la route de S. F., vers le Nord, par-delà le Golden Gate Bridge. Autrefois refuge de hippies qui avaient supprimé les poteaux indicateurs afin de préserver leur tranquillité, c’est aujourd’hui un lieu vivant, à la fois de par les vieux hippies d’autrefois qui sont devenus de sages grands-parents, et de par leurs descendants, enfants et petits-enfants, qui se nourrissent de crabes et de nourriture bio, et conservent quelques formes de vie alternative. La peintre locale, Mrs Lina Jane Prairie, expose en sa galerie les peintures qu’elle fait des reflets de la mer. Le poète Lorenzo Ferlinghetti est passé par là (que dis-je, Ferlinghetti… je réalise a posteriori, feuilletant les livres à l’étalage de City Lights, que tout un mouvement s’est créé autour du Mont Tamalpais à partir des années soixante et que les poètes de la Beat Generation, particulièrement Gary Snyder, l’ont chanté et rechanté. Un peintre, Tom Killion, s’est même inspiré de Hokusai pour ses « 28 vues du mont Tamalpais ») .

montagnes-californiennesAu-delà, la route n°1 se poursuit, on peut aller jusqu’à Bodega Bay, rendu célèbre par « Les Oiseaux », mais le restaurant « The Tides », où furent tournées quelques scènes, a, depuis, été détruit et remplacé par un énorme complexe moderne et sans âme.

Bodega-baySur le chemin du retour, circulation intense et ultra-rapide sur la Highway 101. Il y a longtemps que je ne m’étais senti pris dans un tel flux, ne laissant place à aucune hésitation : suivre le flot à tout prix, et, si possible, à la même vitesse. Dépassement des limites, changements de file intempestifs… moi qui croyais que les conducteurs américains conduisaient tranquillement… je suis mis à rude épreuve. La nuit tombe. La ville scintille au loin comme une galaxie d’étoiles. Mais tout se passe bien. A proximité de Sausalito, le flot se ralentit : sur le pont, deux voies sont fermées pour travaux. L’entrée dans S.F. se fait plus calme. Finalement un plaisir.

Longtemps, mon horizon ne dépassait pas le Golden Gate Bridge, je me demandais même s’il y avait un au-delà. Eh bien oui, cet au-delà existe. Plus irréel encore que je ne l’avais imaginé. Montagnes pelées, herbe jaune, et dans les canyons des forêts humides et sombres. Au loin les replis de l’océan, des bancs de sable et des lagons. La silhouette de la ville.

Today is like no day that
came before
I’ll walk the roads and trails to Tamalpais,
              one clear day of fall
              wind from the north
               that cleans the air a hundred
                                miles

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Conversations à Petionville

On m’emmène ce dimanche soir dans un établissement de luxe sur les hauteurs de Petionville. Nous sommes quatre, R. G., le doyen de la faculté et le vice-doyen chargé de la recherche, qui, par ailleurs,  me fait l’honneur de suivre mes cours. Inévitablement, la conversation vient sur ce 12 janvier 2010. R.G. a perdu sa sœur à côté de lui, coincée entre deux blocs de béton, prise en sandwich alors qu’elle avait eu le mauvais réflexe de vouloir s’enfuir en montant dans un escalier. On voyait ses deux jambes se balancer, mais elle était morte. Il fallait ensuite rentrer chez soi en enjambant les cadavres et les agonisants.

Guerty est la petite nièce du doyen, elle a été extraite des décombres après de terribles efforts. Son père était là. Voyant qu’il n’arrivait à rien sans outils ni aide, il partit en chercher, ce que voyant, elle s’enquit timidement : « tu vas me laisser mourir, papa ? ». Mais pour l’extraire il fallut d’abord retirer sept cadavres au-dessus d’elle.

R. G. avait été annoncé mort dans sa famille par un neveu qui avait vu qu’il était à la fac, laquelle s’était écroulée. Fort heureusement, il n’avait presque rien, sauf une plaie au dos, qui saignait sans qu’il s’en aperçoive. Après de longues heures, enfin, il est de retour chez lui. Son fils de cinq ans est le premier à le voir, il crie sa joie : « je l’avais bien dit, qu’il pouvait pas mourir, mon papa ! ».

R .G. n’a pas pu s’alimenter pendant quatre jours. Des gens sont morts parce qu’ils ont bu. Des sauveteurs avaient cru bien faire en leur faisant passer un tuyau par une ouverture d’un mur, afin d’étancher leur soif, mais c’est ce qui les a fait mourir. Ne jamais boire juste après un tremblement de terre (lésions du corps ? poussière avalée qui se coagule ?). R. G. a tout de suite vu que ça ne passait pas, l’eau, pourtant lui croyait qu’il allait mourir… de soif.

Le premier mort, le premier dont ils ont compris qu’il était mort, était un certain professeur Alvarez. Celui-ci avait compris qu’il y avait séisme et avait saisi une collègue par le poignet afin de la plaquer derrière lui, mais, las, une dalle lui est tombée sur la tête, qui l’a tué sur le coup. Il serrait si fort le poignet de sa collègue que celle-ci ne put pas se libérer sans aide et qu’elle garda longtemps la marque de cette emprise.

Le doyen enseignait dans un lycée à une classe d’enfants, il y avait soixante-dix élèves face à lui. Trente-cinq sont morts. Par miracle, lui n’a rien eu. Les élèves avaient eu le mauvais réflexe de vouloir sortir par la porte, alors qu’ils auraient du s’enfuir par l’arrière de la salle. Il avait peur de rentrer chez lui car il redoutait les mauvaises nouvelles qu’on risquait de lui apprendre. Par chance, toute sa famille était là, vivante. Son fils avait séché les cours ce jour là, et sa fille revenait d’un stage.

Après le tremblement de terre, le ciel de Port-au-Prince fut recouvert d’un nuage de poussière tellement dense que c’était comme si c’était la nuit. Certains croyaient que le jour ne reviendrait plus jamais.

****

En chemin, dans la voiture, le doyen m’interroge directement sur ma confession. Lui est pasteur évangélique et dirige une église. Je lui dis que je suis plutôt athée. Je sens sa panique. Je cherche à le rassurer en lui disant que cela ne veut pas dire que je ne crois en rien, juste que je ne crois pas en un Dieu, simplement. « Mais vous n’avez foi en rien si vous êtes athée. En quoi pouvez-vous avoir foi ? » Je lui réponds qu’on peut avoir foi en beaucoup de choses, dans le Verbe, dans l’Amour ou… en soi-même (me vient à l’esprit ces mots du Journal de Charles Juliet : « S’il existe un sacré […] il réside en notre for intérieur, là où nous œuvrons à nous connaître, là où nous aspirons à vivre le beau, le bien, l’illimité. Le sacré qui était auparavant défini par l’Eglise et la religion n’a plus d’existence »). Il acquiesce. S’excuse de m’avoir demandé ça. Il dit qu’il n’est pas choqué, qu’il n’est jamais choqué. Pour preuve, il me raconte cette histoire : un professeur de Montpellier, en visite récemment, lui avait demandé d’assister à une danse vaudou. Il me dit qu’il n’avait jamais fait ça de sa vie, d’aller à un rite vaudou. Pourtant, me dit-il, il y est allé. N’a pas été choqué. Alors que cela a été dur pour lui, il s’est fait prendre à partie à la sortie par un participant ivre qui lui a lancé à la figure : « alors, tu es venu avec ton colon ? ». Mais cela ne l’a pas choqué. Je sens bien qu’au contraire, cela l’a profondément choqué, pour qu’il m’en parle ainsi et qu’il y mette une telle insistance. Le professeur français n’avait formulé cette demande évidemment que par pure curiosité, je dirais volontiers voyeurisme. Et le pauvre doyen s’était senti obligé d’accomplir un acte contre sa conscience.

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Merveilles de Juliet et précision du langage

livre-apaisementAvant de partir, j’ai, comme d’habitude, longuement réfléchi aux livres que j’allais emporter pour me tenir compagnie. Parmi eux, j’ai opté sans hésiter pour le dernier volume du « Journal » de Charles Juliet (le volume VII,  je n’ai pas lu les précédents), qui est si justement titré « Apaisement » (car il apporte en effet une sensation lumineuse de repos et de sérénité). Il n’y a pas très longtemps que je lis Juliet – dont j’apprends aujourd’hui qu’il vient de recevoir le Grand Prix de Poésie. J’avais évidemment entendu parler de lui dès les années quatre-vingts (je me souviens d’articles sur lui parus dans « L’Autre Journal », le mensuel de Michel Butel qui essaie de reparaître depuis quelques années sous le titre de « L’Impossible »), mais je n’avais guère pris le temps de le lire. Il aura fallu, là encore, l’atelier d’écriture du mois de mai et les conseils de lecture donnés par Lorette pour que je me lance dans son œuvre, en commençant par « Lambeaux », court livre dont on ressort pris par l’envie d’accompagner davantage l’aventure intérieure d’un homme qui nous montre un chemin, celui de la connaissance de soi. « Lambeaux » se compose de deux parties, dans la première, Juliet raconte l’histoire de sa mère, femme paysanne très intelligente, qui aurait pu, si elle n’avait été d’un milieu rural, poursuivre des études supérieures, mais qui, hélas, dut s’occuper de ses sœurs, puis se marier avec un brave homme du cru (après une bien triste histoire d’amour avec un jeune homme de la ville atteint d’une tuberculose mortelle) pour donner naissance à quatre enfants. Nous étions bien avant la seconde guerre, on ne savait pas soigner les dépressions, encore moins celles qui viennent après les accouchements, autrement que par des internements psychiatriques. La maman de Charles connut ainsi à peu près le même sort que Camille Claudel. Je me souviens qu’à l’époque de sa parution, le livre de Juliet avait ouvert le dossier des internés psychiatriques qu’on a laissé mourir de faim pendant la guerre de 39-45. Dans la deuxième partie, l’auteur raconte ce qu’il advint de lui par la suite. Son père ne pouvant subvenir aux besoins des quatre enfants, ils furent dispersés et, lui, eut la chance de tomber sur une famille d’accueil aimante. A l’âge d’intégrer le lycée, on l’envoya dans une école de pupilles et il dut passer huit années d’internat régies par une discipline toute militaire. Le bac en poche, il entra à l’Ecole de Santé Militaire qu’il abandonna au bout de trois ans, pris par l’envie d’écrire. « Lambeaux » se fait alors récit de cette métamorphose. Comment devient-on écrivain ? Par quelles douleurs et quelle solitude faut-il en passer ? Le jeune Charles traverse des phases de violente dépression qui continueront à irriguer son œuvre tout au long de sa vie. Aujourd’hui écrivain reconnu, homme apprécié et très demandé (pour des conférences, des tables rondes etc.), il élabore, jour après jour, le journal de son existence. « Apaisement » couvre la période de 1997 à 2003. Si ce livre est devenu mon compagnon (je passe mes heures de repos à le lire ici, en Haïti, installé sur une terrasse ensoleillée en attendant qu’on vienne me chercher pour des tours en voiture sur les hauteurs de Port-au-Prince, ou tout simplement, pour me rendre à mes cours), c’est parce que j’y trouve une sorte de modèle (le mot n’est pas trop fort). Depuis que je fais ce blog, mes intentions se sont insensiblement modifiées. Il y eut un temps où probablement, je voulais faire de ce blog ce que la plupart des gens font d’un blog, qui est d’intervenir sur des sujets dont ils s’estiment spécialistes (la philosophie, le sport…) ou de réagir à chaud sur les évènements qui nous entourent. Puis de plus en plus, ce blog est devenu avant tout un lieu d’écriture de soi, autrement dit l’équivalent d’un journal. Je suis loin d’atteindre le niveau de Charles Juliet, mais il y a là pour moi comme une indication de chemin à suivre. Essayer d’écrire en demeurant au plus près de soi-même (c’est aussi ce que Lorette nous disait lors de ce mémorable atelier), ce qui signifie rechercher la précision, la justesse d’expression avant tout. La sincérité. Je suis intrigué par le fait que, pour Charles Juliet, ce cheminement n’ait pu passer que par la souffrance. Est-ce à dire que sans souffrance l’écriture est démonétisée ? Que qui n’a pas assez souffert ne peut pas prétendre accéder à cette voie de l’écriture ? En ce cas, je suis loin du but, moi qui, comparé à lui (ou à d’autres, comme Lorette justement) n’ai jamais connu la (vraie) souffrance. Je préfère donc penser qu’il est une voie d’accès indolore, naturelle en quelque sorte. Mais peut-être je me trompe. Peut-être Charles Juliet, s’il lisait ces lignes (lui qui parfois est capable d’émettre des jugements durs sur les êtres, chose dont je suis peu capable) soupirerait en pensant : « quelle naïveté ! ».

562161-cet-apaisement-est-la-resultante-de-la-vieL’une des différences que j’ai avec Charles Juliet (et d’autres, toujours les mêmes…) réside sans doute en ce que je passe une grande partie de ma vie éveillée (la plus grande sans doute, et en cela je suis comme toute personne qui a un emploi) à être absorbé par « mon travail », celui-ci n’étant pas « d’écrire » mais de produire des cours ou des articles de recherches. Ainsi fais-je partie de ceux et celles qui sont sans arrêt « requis par le visible » et « détournés de cet invisible qu’il est si facile d’oublier ». J’ai néanmoins la chance insigne que ce sur quoi je travaille et enseigne, soit… le langage. On me rétorquera alors que c’est une façon de traiter le langage à mille lieux de la littérature et de la « vraie » écriture. Eh bien, non, je ne crois pas que ce soit à mille lieux… L’objet de notre amour n’est jamais trahi si on l’analyse, dût-on utiliser pour cela des méthodes et des outils qui tiennent plus du scalpel que de la poésie. Je disais plus haut que ce que j’appréciais chez Juliet, c’était la précision. Dans un billet daté du 25 juin 1997, il le dit :

Quand j’écris, je me préoccupe désormais
– d’être sobre, direct et concis
– de trouver le mot juste, l’expression juste, la structure de phrase adéquate. De trouver la justesse du ton. De n’être ni au-dessus ni au-dessous de ce qui est à exprimer
– de ne pas résoudre un difficile problème d’écriture par un artifice
– de ne dire que ce que je veux dire
– de n’employer qu’après examen les mots qui ont une histoire, un passé
– d’être attentif aux connotations, à l’implicite, aux vibrations qui se propagent d’une phrase à l’autre
–          …

Je suis frappé de voir que ces notions apparaissent aussi, même sous un jour tout différent, dans mon enseignement. Un(e) linguiste dira sans doute, lisant cela : mais on croirait lire l’énoncé des maximes de Grice (la base aujourd’hui des études de pragmatique) qui tiennent à ce que, dans la communication, nous fassions toujours « comme si » certaines maximes étaient respectées : « soyez concis, soyez brefs, soyez véridiques, ne donnez pas plus d’information que vous n’en possédez, ni moins d’informations etc. ». C’est grâce à de telles maximes que la communication fonctionne et qu’en particulier, nous comprenons les sous-entendus. Quelqu’un qui viole manifestement une de ces maximes cherche à communiquer un contenu distinct du sens littéral. Ecrire en ne mobilisant pas les maximes de Grice (ou le moins possible), c’est cela, finalement, rester au plus près de ce que l’on a à dire, au plus près de soi-même.

J’ai eu parfois à répondre du contraste que je semblais offrir aux gens de par mes sujets d’intérêt : comment peut-on à la fois s’intéresser à une approche mathématisante du langage (immédiatement supposée « réductrice ») et se passionner pour la littérature, la poésie ? La réponse est encore dans ces quelques lignes de Juliet. Elle tient dans les mots de « précision » et de « justesse ». Je suis souvent irrité que la sémantique soit prétexte à un discours vague et flou sur le sens alors que nous attendons en la matière un discours aussi clair et précis que celui de la géométrie. C’est pourquoi évidemment, je suis fier de pouvoir énoncer, à la fin d’un cours sur la sémantique en termes de modèles, une définition rigoureuse : deux phrases S et S’ ont des significations différentes si et seulement si les formules en lesquelles elles se traduisent sont telles qu’il existe au moins un cadre d’interprétation pour lequel l’une est vraie et l’autre fausse (critère de séparation). Chaque terme de cette définition est lui-même défini d’une manière très précise. Si on me dit que « c’est réducteur », je répondrai que cela vaut toujours mieux qu’un discours « brillant » mais manquant totalement de précision comme il s’en est  tenu en Sorbonne pendant des lustres…

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Connaître un peu de ce pays

« On les entendait pleurer ». C’est ce qu’il me dit en passant devant un espace occupé aujourd’hui par un hangar mais autrefois par un bel immeuble. « Oui, et on ne pouvait rien faire pour eux car ils étaient coincés sous des blocs de béton trop lourds ». Le souvenir du 12 janvier, encore. Du goudougoudou, comme on l’appelle. « Il », c’est mon interlocuteur principal, R. G. , qui me balade dans sa voiture dans les rues du haut de Port-au-Prince. Quartier Canapé-Vert, puis Petionville, autrefois lieu résidentiel pour les plus fortunés, mais ville où s’est réfugié l’essentiel de l’activité commerçante depuis la date fatidique, car elle a été relativement peu touchée. Nous avançons au pas au milieu d’une foule bruyante et plutôt joyeuse. Si ce n’étaient ces souvenirs évoqués de temps à autre, on oublierait qu’il y a eu catastrophe. Nous franchissons un ravin qui, en principe, ne devrait pas être construit, mais comment empêcher les gens qui n’ont plus rien de s’installer. Sur les pentes s’échelonnent des bidonvilles, du genre favelas,  mais que le gouvernement… a fait peindre de toutes les couleurs pour faire plus joyeux. C’est là ce qu’on appelle repeindre la misère.

PaPNous vivons une époque de tension politique : hier, des manifestants ont voulu crier leur colère sous les vitres de l’ambassade américaine, mais la police les en a empêché à coup de gaz lacrymogène. R. G. m’explique qu’on en veut à ce président actuel – un chanteur, un playboy – d’être totalement vendu à la fois aux Etats-Unis et aux intérêts dominicains. Il a signé un accord avec la République Dominicaine aux termes duquel les travaux de reconstruction sont confiés à des entreprises de ce pays dans des contrats de gré à gré. De plus, il a manifesté à plusieurs reprises des tendances à vouloir s’affranchir du contrôle du Parlement, et on l’accuse de vouloir en venir à une nouvelle forme de dictature. Indépendamment de cela, il a… une belle voix, je l’ai entendu en voiture à la radio. On imagine en France un Michel Sardou ou un Serge Lama briguant – et obtenant – les plus hautes fonctions (ce n’est pas complètement invraisemblable pour ces deux là… Eddy Mitchel ? quand même pas…). Lors des dernières élections, ce Martelly n’aurait pas dû être qualifié pour le deuxième tour, c’est la pression « de la communauté internationale », autrement dit des Etats-Unis,  qui a fait éliminer le candidat arrivé en tête, qui était soutenu par l’ancien président René Préval. Ensuite au deuxième tour, il n’a fait qu’une bouchée de la candidate, Mirlande Manigat, par assaut de populisme et grâce à une campagne entièrement financée par les Etats-Unis et la République Dominicaine. L’histoire de ce pays est faite d’épisodes brutaux. Il est vrai que cela avait mal commencé, avec l’arrivée des premiers colons et la manière dont ils réduisirent en esclavage la population autochtone, et la maltraitèrent au point que lorsqu’elle fut décimée entièrement, il ne leur resta plus que la solution d’importer des esclaves venus d’Afrique (Dahomey, aujourd’hui Bénin,  principalement). On connaît plus ou moins la suite : le rôle de Toussaint Louverture dans la libération des esclaves, qui n’alla pas sans de nouveaux massacres, avant que Napoléon ne le fasse enfermer au Fort de Joux où il devait périr de froid et de malnutrition, puis celui de Dessalines, un autre général, prenant le flambeau de la révolte et exterminant ce qui restait de population blanche avant de proclamer l’indépendance de Ayiti en 1804. Par la suite encore beaucoup de tumulte et de massacres, de putschs et de dictatures, dont celle de Duvalier, la plus proche de nous. Nous passons devant un endroit qui fut un bureau de vote aux premières élections démocratiques de l’après duvaliérisme, il  y a vingt-six ans, mon compagnon m’indique qu’il y eut là une cinquante de morts, abattus par l’armée, le bulletin de vote en main.

injusticedominicaineNous ne visitons que le haut de Port-au-Prince. J’aurais aimé allé ailleurs, dans la ville basse par exemple, mais cela semble être tabou. Mon interlocuteur n’y est plus retourné, me dit-il, depuis le tremblement de terre. Je ne saurai donc pas grand-chose de la réalité de ce pays, n’en ayant guère perçu que l’éclat rouge vif des bougainvilliers et des flamboyants et la grandeur des palmiers, ou d’arbres bicentenaires qui, eux, auront survécu au séisme, là où les écoles et les églises s’effondraient.

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Une île colline

???????????????????????????????(depuis mon hôtel)

Haïti, une île colline, c’est ce que j’ai lu quelque part, et qui est vrai. On est loin de penser en arrivant ici et en tombant dans cette végétation, ces fleurs de flamboyants, les enfants qui dévalent la rue en sortant de l’école, cette abondance apparente de fruits, goyaves et papayes et tous ces gens qui s’attroupent sur le Champ de Mars, et discutent paraît-il de tout, au point que le magazine « Jeune Afrique » a baptisé cet endroit « l’université du Champ de Mars », comme s’il en fallait une autre pour compléter celles qui existent déjà, l’université d’Etat et les autres universités, libres, universités reconstruites ou à reconstruire au moyen de dons, l’une, université de « Limonade »(*) offerte par la République Dominicaine mais financée à 70% par l’UE, loin de penser donc qu’il faudrait, comme dit le site de l’ambassade, être vigilant, se méfier des attroupements et ne pas trop marcher seul dans la rue, surtout le soir. Pourtant… l’un de mes hôtes me confirme que lui-même, le soir, ne ressort de chez lui que s’il y est obligé, dans la journée ça va, mais en tant que blanc, on ne passe pas inaperçu. Donc je serai sage, je n’irai pas flâner au milieu des gens, lorgnant les vieilles en chapeau sur le seuil de leur maison, ou achetant une papaye dans la rue à un commerçant ambulant. Je me contente de me faire trimbaler dans un pick-up dépendant de l’université qui m’accueille, confiant dans le jeune chauffeur qui doit user de ruses de sioux pour éviter, non pas les voleurs, les chapardeurs, mais les embouteillages, les bouchons énormes, qu’on appelle ici des « blocus ». A l’aéroport, débarquant de mon Airbus d’Air Caraïbe (vol fatiguant, on a peu de place pour soi tant les sièges sont serrés, neuf par rangée…), j’ai eu l’impression d’être immédiatement confronté à la détresse de ce pays en  voyant cette vieille femme, encore emmitouflée dans les vêtements chauds que lui avaient fait mettre le froid parisien, éclater en sanglots, au point qu’un membre du personnel de la piste s’est enquis tout de suite de savoir s’il fallait appeler une ambulance ou quelque chose pour cette dame, mais la femme un peu plus jeune qui la soutenait – peut-être sa fille – a dit que non, elle n’était pas malade, si elle souffrait, c’était, a-t-elle dit « à cause des choses de la vie », et en la regardant pleurer je ne pouvais moi-même faire autrement que sentir des larmes me monter aux yeux. Bien la première fois que je débarque dans un pays avec une envie de pleurer. Ensuite… de fait je m’attendais à pire, mais je crois que l’on ne voit rien à circuler vite comme ça, entre des voitures et des maisons basses dans des quartiers que l’on devine ne pas être les plus pauvres. Dans l’avion, mon voisin, qui revenait pour la première fois depuis le séisme, pour voir sa famille, me dit qu’ils ont retrouvé sa nièce… il y a six mois seulement. Ils la croyaient morte. Mais elle était… au Chili ! les sauveteurs cubains qui l’avaient extraite des décombres l’avaient envoyée là-bas se faire soigner… et voilà qu’elle revenait. Belle histoire, pour une fois une fin heureuse. Cela n’a pas dû être le cas souvent. Mais je constate que les gens, pour pouvoir survivre, ont pris le parti d’en rire… A l’Université, on me présente un collègue professeur, je sens à sa poignée de main quelque chose d’étrange. Le doyen me dit qu’il est un symbole. Face à mon étonnement, il complète en me disant : « eh bien quoi, vous lui avez serré la main, et vous n’avez rien remarqué ? » Bien sûr que si, il lui manque trois doigts. Il s’est réveillé ainsi après le séisme… Hilare, il me dit : « j’ai de la chance, il me reste la pince ! ». Pince sans rire…. La Faculté de Linguistique Appliquée est maintenant installée dans un hangar. Autrefois, elle était dans un immeuble de trois étages, administrée par un doyen dynamique (à partir de 1978) qui s’appelait Pierre Vernet. En ce fatal 12 janvier, elle s’est effondrée sur lui, qui est resté sous les décombres, avec deux cents de ses étudiants. Ma collègue et amie Marie-Anne P. qui était passée par là peu de temps auparavant pour donner des cours, elle aussi, perdit ainsi la moitié des gens qu’elle avait connus. Le hangar a été découpé en salles trop petites où les étudiants, assis sur des chaises et non à des tables, s’entassent. Ils tentent de se concentrer malgré le bruit extérieur – il faut laisser les portes ouvertes pour faire un petit courant d’air : il fait plus de 30 degrés… puis le hangar s’est développé, un premier étage a été aménagé, c’est là que je ferai cours, c’est l’espace « noble » du master, équipé d’une clim. Allons, la vie universitaire repart en Haïti.

(*) il s’agit, comme l’indique le lien, de l’université « Henri Christophe de Limonade » dont la construction ultra-rapide est remise en cause aujourd’hui.

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Demain en Haïti

Je songe en ce moment que je vais m’envoler demain matin pour Haïti, petit bout d’île perdu dans la mer des Caraïbes dont je ne connais presque rien si ce n’est qu’il a été ravagé par un tremblement de terre en 2010. Le 12 janvier 2010 exactement.

280px-Haiti-2010-quakeWikipedia dit ceci :

Le séisme de 2010 en Haïti est un tremblement de terre crustal d’une magnitude de 7,0 à 7,33 survenu le 12 janvier 2010 à 16 heures 53 minutes, heure locale1,2. Son épicentre est situé approximativement à 25 km de Port-au-Prince, la capitale d’Haïti1. Une douzaine de secousses secondaires de magnitude s’étalant entre 5,0 et 5,9 ont été enregistrées dans les heures qui ont suivi.

Un second tremblement de terre4,5 d’une magnitude de 6,1 est survenu le 20 janvier 2010 à 6 heures 3 minutes, heure locale. Son foyer est situé approximativement à 59 km à l’ouest de Port-au-Prince, et à moins de 10 kilomètres sous la surface.

Le premier tremblement de terre a causé de nombreuses victimes, morts, blessés et amputés. En date du 9 février 2010, Marie-Laurence Jocelyn Lassegue, ministre des communications, confirme un bilan de plus 230 000 morts, 300 000 blessés et 1,2 million de sans-abris6. L’Institut géologique américain avait annoncé le 24 janvier avoir enregistré 52 répliques d’une magnitude supérieure ou égale à 4,57. 211 rescapés ont été extraits des décombres8 par les équipes de secouristes venues du monde entier. Solidarité internationale venue renforcer les efforts des Haïtiens9 qui eux-mêmes, souvent à mains nues, ont sauvé des décombres des centaines de personnes.

Les structures et l’organisation de l’État haïtien ont souffert de la catastrophe ; au bout de trois jours, l’état d’urgence a été déclaré sur l’ensemble du pays pour un mois. De très nombreux bâtiments ont également été détruits, dont le palais national et la cathédrale Notre-Dame de Port-au-Prince.

800px-Haitian_national_palace_earthquakeJ’ignore ce que je vais trouver. Qui je vais trouver. Je sais pourquoi j’y vais, pour faire un cours de vingt-cinq heures en cinq jours au sein de la Faculté de Linguistique Appliquée, dépendante de l’Université d’Etat de Haïti, en reconstruction. Ce cours entre dans le programme de coopération mis sur pied entre l’UFR de Sciences du Langage de Paris 8 et l’UEH, sous la houlette principalement de mon amie et collègue Anne H. Le cours que je ferai portera sur la sémantique logique. Nous réfléchirons à la manière de représenter les ambiguïtés logiques de la langue, les relations de co-référence, les déterminants quantifieurs. Nous étudierons aussi les implicites du discours, présuppositions et implicatures.

Les collègues qui ont déjà tenté l’expérience en sont revenus enchantés : le public étudiant est en principe passionné et extrêmement motivé : ils ont trop rarement l’occasion de recevoir la visite d’universitaires étrangers venant leur parler de leur spécialité. Eux, si on leur procurait des livres, ils les liraient.

Le hic, c’est que, d’après les collègues comme d’après le site de l’ambassade de France à Port-au-Prince… il est difficile d’imaginer aller se promener seul et à pieds dans Port-au-Prince. Les visiteurs sont cantonnés dans un hôtel international, sis sur une colline qui, paraît-il, domine la baie. Mais il ne faut pas s’attendre à se pâmer d’émoi : la baie n’est pas la baie. Je veux dire celle de Rio, ou bien de Naples… La baie, c’est là où s’entassent les abris de fortune, cabanes précaires et toits de tôle qui servent de refuges à toute une population en déshérence, sans emploi, sans moyens, sans domicile.

1005-SAF3151-A(photo « Courrier International »)

Le hic encore plus gros, c’est qu’il semble que depuis le séisme, peu de choses aient été reconstruites. On lira dans cet article une interrogation préoccupante : « mais où diable est passé l’argent de la reconstruction ? ». « En Haïti, on dirait que le tremblement de terre a eu lieu il y a deux mois, et non il y a deux ans. Plus de 500 000 personnes n’ont toujours pas de logement et vivent dans des camps informels ».

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M’sieur, c’est quand la fin des cours?

Cet après-midi, j’avais l’esprit confus en faisant ce cours de philosophie du langage, le même cours que celui dont je parlais l’autre jour. Un peu de fatigue sans doute, et puis un certain énervement. Ils / elles étaient nombreu(x)(ses) et leur motivation à être là, à tous ou toutes, ne me paraissait pas évidente, ou plus évidente… J’espérais des questions, en fait de questions ce n’était que des demandes sans intérêt, combien de pages m’sieur doit faire un dossier – je leur ai demandé de rendre un dossier à titre de validation de l’UV – dix, trente ? oui, c’est ça, allez une dizaine de pages, et comment devons-nous choisir notre sujet – j’ai donné une liste indicative – est-ce que je peux prendre « les origines du langage » ? – j’ai dit cent fois que c’était un sujet hasardeux, ils / elles ne comprennent pas pourquoi, qu’il n’existe guère que des spéculations sur cette question, et que je n’ai pas envie de lire de sempiternelles histoires de larynx qui descend ou qui remonte… je m’aperçois d’ailleurs que celle-ci confond les origines du langage et celles de l’écriture. Telle autre voudrait me resservir un topo banal sur la langue des signes, résumé d’un cours qu’elle a suivi. Ils / elles n’apprécient pas que je doive m’absenter la semaine d’après – donc la semaine prochaine, pour un cours à l’Université d’Etat de Haïti, dont je rendrai évidemment compte dans ce blog  – leurs plaintes ont des accents de « qu’allons-nous faire sans vous ? », je leur dis que je vais leur distribuer du travail. Cela cause encore plus d’effroi. Comme si j’avais prononcé un gros mot. Il est habituel de considérer qu’un cours, ça s’écoute passivement, même si on n’y comprend rien. Le « lire » ? mais vous n’y pensez pas (une année antérieure, alors que j’avais mis en ligne un document à lire « pour l’examen », un étudiant sûr de lui m’avait dit que c’était impossible puisque, vous vous rendez compte, ce document, m’sieur, fait dix-sept pages !). Comprendre… Tout à coup, je réalise l’absurdité de faire un cours sur la notion de signification chez Frege à de futures orthophonistes ou professeurs des écoles qui s’en moquent éperdument : la signification, c’est ce qu’on trouve dans le dictionnaire… Pourquoi alors faire une différence entre « sens «  et « dénotation ». L’idée que « l’étoile du soir = l’étoile du matin » ne peut pas seulement « signifier » que « Vénus = Vénus », que ce sont là donc deux modes de donation différents du même objet… l’idée que la dénotation d’une phrase n’est pas la même selon qu’on la prend isolément ou bien dans un contexte opaque… j’ai comme l’impression que quarante paires d’yeux hagards sont à la dérive. Et oui, parfois ainsi, vient le sentiment d’une inutilité, d’un « peine perdue ». Je me console en pensant que c’est la dernière fois que je fais ce cours…

Et cela recoupe l’article que je viens de lire dans « Libé » d’aujourd’hui (19 nov.) sous la signature de Thomas Piketty : « Faillite silencieuse à l’université ». « Lentement mais sûrement, les pouvoirs publics successifs abandonnent les universités françaises ». Piketty note que « en 2007, le budget total alloué aux formations supérieures et à la recherche universitaire était légèrement inférieur à 11 milliards d’euros. En 2013, il est à peine supérieur à 12 milliards d’euros ». « Pendant ce temps, les campus étrangers embauchent et se développent à marche forcée ». Ces 12 milliards représentent à peine plus de 0,5% du PIB, et environ 1% de la totalité de la dépense publique… La conséquence de cette stagnation se voit dans le sous-équipement flagrant, les locaux déglingués, les galeries d’amphi déprimantes, les salles où il manque tables et chaises, les stores cassés, des salles de cours encore dans des préfabriqués, parfois mal chauffées, des WC répugnants… et elle se voit aussi dans cette attitude défaitiste,  qui me fait me demander pourquoi, après tout, faire preuve de tant d’exigence à l’égard de ceux et celles qui sont les premiers à souffrir de cet état de choses ?

Ayant suffisamment apporté mon soutien au « petit homme banal » dans le billet précédent, je peux maintenant me permettre de critiquer certains aspects de la politique gouvernementale, de suggérer quelques infléchissements. Sachant que, de toutes façons ils ont peu de chances d’être réélus, nos responsables pourraient au moins laisser une trace d’eux dont on se souviendrait plus tard en alimentant le budget des universités d’un montant suffisant pour les rendre attractives, quitte à réduire des montants d’indemnités ou de subventions sur des sujets qui ont moins d’impact quant à l’avenir économique du pays.

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Le petit homme banal

hollandeIls aimeraient sans doute un homme à poigne, haut en couleur et parlant fort, de haute stature, le front martial, le menton en galoche et le nez en brise-vent, ils aimeraient un militaire, un chef, un Kersauzon, un capitaine au long cours, un dignitaire, un curé, un commandeur, ou bien ils aimeraient un dragueur, un Dom Juan, un Casanova, un homme à mille femmes, un Berlusco, mais justement pas une femme, en aucun cas une femme. Ils aimeraient défiler au son d’un clairon et se pâmer devant des roucoulades et des déroulades, de Déroulède en Démosthène et de monsieur Thiers en Bonaparte. Ils ont eu un président excité, jamais en place, un président qui se raillait de « qui se préoccuperait de se connaître soi-même », un ennemi de la culture, de la pensée, de la réflexion, un président qui voulait se faire passer pour un Dom Juan, et en même temps un commandeur, un petit Napoléon, un homme qui parlait tout le temps, qui voulait une loi par jour, pour empêcher les fous de s’échapper, pour contraindre aux peines plancher, pour travailler plus, pour aller moins vite, pour aller plus vite – ça dépendait. Et ils se retrouvent avec un homme banal, je n’ai pas dit « normal », un gestionnaire, un technicien, un taiseux, un écouteux, un réfléchi. Quelqu’un disait sur un plateau de télé qu’il avait voté pour un syndic de copropriété, et qu’il aimait ça, après tout, car un citoyen, c’est un peu comme un copropriétaire. J’aime ça. Les fachos, certains commerçants, certains exploitants, certains artisans, les épandeurs de lisier sur les bords d’océan, les haineux qui ne veulent pas madame que les « du même sexe » s’assemblent, les visages butés, les fronts bornés, ceux qui possèdent et qui ne voient pas plus loin que le bout de leurs sous, ceux qui veulent tout sans rien donner, ceux qui s’en foutent de voir la vraie misère des rues et qui pensent que le cancer de la France c’est « l’assistanat », ceux qui disent même qu’avec moins d’aide sociale, les gens seraient moins pauvres ( !), ceux qui ne vont jamais à l’hôpital – disent-ils – et qui n’ont donc pas besoin que l’on prélève des cotisations sociales, ceux qui s’en foutent du sort des autres chacun chez soi chacun pour soi, ceux-là n’en veulent pas de l’homme banal, ils n’en veulent pas non plus de la Gauche. La Gauche est illégitime, elle est galeuse, chaque fois qu’elle vient au pouvoir elle trouve moyen d’écorner la richesse des nantis, elle essaie de transformer l’école, vous vous rendez compte, il y en a même, de la Gauche, qui voudraient qu’il existe des passerelles pour entrer aux Grandes Ecoles, qui voudraient en quelque sorte ouvrir les vannes d’un système bien verrouillé, pour y faire entrer qui ? des jeunes de banlieue, des étrangers, des immigrés, des arabes, des fils et filles de petites gens, d’ouvriers, de plombiers, au lieu de les laisser croupir dans leur HLM. Il y en a qui voudraient que l’école soit un lieu conçu d’abord pour les enfants, et non pour les adultes. Arrêtez la gauche ! Faites tout pour la discréditer. Dites qu’ils fatiguent nos enfants à force de vouloir les éduquer, qu’ils vont abolir notre civilisation, qu’ils vont permettre l’appariement de l’homme et de l’animal. N’ayez pas peur, allez plus loin, toujours plus loin, faites s’écouler votre bile et votre haine, libérez le démon raciste en vous, comparez les noirs à des singes, huez, conspuez tout ce que vous savez sur les itinéraires suivis par le petit homme banal, à l’arrivée de la ministre au sourire trop éclatant. Les taxes, les impôts sont lourds, oui.

La France est un pays modeste, coincé entre toutes les puissances du monde, économiques et financières. Ces puissances asservissent, contraignent, mettent les responsables sous leurs règles, hélas. On le sait, et nous n’y pouvons pas grand-chose. Un pas de côté et c’est leur vengeance qui s’abat, il faut donc louvoyer, tenter de les satisfaire partiellement en maintenant l’essentiel : ce qui nous reste de service public, d’hôpital, d’école gratuite, d’infrastructures routières, ferroviaires, de police (publique) pour la sécurité et de juges pour la justice, ce dans quoi la Droite, si elle revenait, s’empresserait de tailler pour – disent-ils – « réduire les dépenses ».

Je n’ai pas écrit ceci dans le cours d’une insomnie, je l’ai couché au fil du clavier pour me débarrasser d’un poids. Je sais pourtant qu’il y a des petites gens aussi qui souffrent, qui hurlent au trop d’impôt, qui ne peuvent plus, tout simplement, qui craquent. Ceci est vraisemblable. On taille le costard toujours trop juste, trop étroit aux encolures, plus de marge, plus d’espoir. A qui la faute ? Je ne crois pas que ce soit celle du petit homme banal. Bien sûr il avait dit les banques, il avait dit la finance, pour à la fin ne prendre que des mesures timides, voire pas de mesure du tout, mais qui l’aurait soutenu s’il était allé plus loin ? Ne lui aurait-on pas reproché les mesures de rétorsion qui auraient suivi. Encore plus de chômage, encore plus de misère. Encore moins d’espoir.

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Haewon

???????????????????????????????J’ai un faible pour les films coréens et particulièrement pour ceux de Hong-Sangsoo, qui me rappellent nos émotions de jeunesse devant les films nouvelle vague des années soixante. Il y a de l’Alain Resnais et du Jean-Luc Godard chez cet homme-là. C’est presque toujours la même histoire, avec les mêmes figures de style, mais je ne m’en lasse pas. Déjà celui avec Isabelle Huppert (Another Country) m’avait enchanté : il s’agissait d’écrire quatre fois la même histoire, avec des modalités différentes, mais le thème était toujours le même : une femme – en l’occurrence la belle Isabelle, que les hasards de la vie avaient rapproché d’un homme coréen – dans l’attente de son homme, qui viendra, ne viendra pas… et dans cette attente : les rencontres, d’autres hommes, un maître-nageur, la plage et sa mer légèrement surexposée – comme, déjà, dans « Hahaha », un autre film de Hong-Sangsoo. Le réalisateur s’amusait à semer des objets dans une histoire… qu’on retrouvait dans l’autre, clin d’œil à la multitude des mondes possibles et aux éventuelles communications entre eux. Le dernier film, « Haewon et les hommes » est en couleurs (à la différence du très beau « noir et blanc » qu’était The Day He arrives) et profite de la couleur : l’héroïne, qui cherche à devenir actrice, jouée par la belle Jung Eunchae, a un magnifique pull rouge, de nombreuses scènes ont lieu en haut d’un fort qui surplombe la ville (Séoul ?) et qui est orné de superbes oriflammes. Le partenaire de l’héroïne d’ailleurs, s’enflamme : « quelle belle invention » dit-il en parlant des drapeaux et on comprend que ce n’est pas affaire de glorifier les symboles mais plutôt de s’émerveiller de ce qu’ils permettent de mettre des couleurs dans le paysage, la fonction que leur donnait fort bien Utrillo par exemple qui ne dédaignait pas ainsi l’occasion d’étaler des accords de bleu, blanc, rouge.

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???????????????????????????????La charmante Haewon est désespérée de voir sa mère partir pour émigrer au Canada, les deux femmes ont un long entretien plein de tendresse au début du film, au cours duquel Haewon promet à sa mère de s’occuper d’elle plus tard, quand elle sera vieille, ce qui émeut la femme mure, elle trouve que sa fille décidément « est une belle personne » et le lui dit, et nous sommes convaincus dès cet instant, comme nous le resterons tout au long du film, qu’en effet Haewon est une belle personne. Dommage que les hommes ne soient jamais à la hauteur. Décidément les hommes coréens semblent encore pires que ce qu’on nous dit que sont devenus les hommes sous nos latitudes : jamais près à s’engager, toujours indécis, veules. C’est ainsi que se présente Monsieur Lee, un réalisateur avec qui la jeune femme a eu une aventure amoureuse et qu’elle retrouve après la séparation d’avec sa mère. Monsieur Lee souffre d’une peur terrible du qu’en dira-t-on. Tout doit resté caché, alors que bien entendu tout finit par se savoir… Monsieur Lee, passé de la réalisation au professorat, ne veut pas que ses étudiants sachent qu’il est sorti avec Haewon, mais lorsqu’ils prennent des verres de saké, tous ensemble (on boit beaucoup dans ce film, comme dans beaucoup de films coréens !), cela finit par éclater. Drôle de société (mais la notre dans le genre peut sûrement lui être comparée) où il semble encore que le pire défaut que l’on puisse reprocher à quelqu’un (ici Haewon) est… d’être métis. Cela justifie aux yeux des jeunes rassemblés qu’elle soit « vraiment spéciale » alors qu’elle est tout simplement sincère et vivante. Monsieur Lee parti sur un caprice idiot, Haewon rencontre un autre homme, professeur aux Etats-Unis qui, tout de go, déclare qu’il veut l’épouser… mais monsieur Lee revient, partie de yoyo en haut du château. Pour couronner le tout, subtilement, le réalisateur sème le doute dans notre esprit lorsqu’à la fin, Haewon se réveille dans la bibliothèque où nous l’avons vue choisir un livre en anglais – ça fait classe de lire un livre en anglais, ici un livre de Norbert Elias – et nous ne saurons pas si toutes ces rencontres, elle les a vraiment vécues, ou si elle les a rêvées…  Hong-Sangsoo aime les femmes (comme personnalités), il aime les actrices, à qui il décerne les beaux rôles, il aime celles qui sont sûrement pour lui « les belles étrangères » : Isabelle Huppert dans son précédent film, et Jane Birkin, dans celui-ci, qui joue le rôle d’une touriste et fait un passage éphémère… Voilà beaucoup de raisons d’aimer Hong-Sangsoo.

?????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????????(Photos prises au cours de la projection du film, dans la salle du cinéma « Le Mélies », à Grenoble. Je ne sais si c’est très autorisé… toujours est-il que c’est un plaisir immense que de photographier d’aussi belles images. Que les distributeurs du film me pardonnent).

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