Un très court livre de Christa Wolf

liv-4649couv_m-augustUn très court livre de Christa Wolf. Qu’elle a écrit au début de l’été 2011. Elle devait mourir le 1er décembre de la même année. Ce livre, elle l’a écrit pour son mari Gerhard à l’occasion de leurs, de leurs : soixante ans de mariage. On est toujours bouleversé de lire un livre qui parle de la jeunesse d’un auteur, voire de son enfance, quand on sait que cet auteur n’est plus, on est mis en face de ce dilemme qui consiste à voir la personne sous les yeux de l’espérance (toute la vie devant soi !) et à en même temps se heurter à la réalité de sa disparition, et avec elle de cette espérance. Christa Wolf s’est toujours fait une spécialité de la description de l’enfance. Déjà « Trame d’enfance », qu’elle écrivit dans le milieu des années soixante-dix, alors que la RDA existait encore et qu’elle en était une citoyenne, et même une écrivaine très reconnue, ayant sa position officielle. « Trame d’enfance », publié en 1976, paru en français en 1987, commence par ces mots :

Le passé n’est pas mort, il n’est même pas passé. Nous nous coupons de lui et feignons d’être étrangers.

Ce roman, assez long (630 pages en Folio, n°2255) tisse au moins trois fils qui se nouent se croisent, se recroisent ou s’éloignent : le fil du présent, d’abord, c’est un voyage au cours de l’été 1971, où un membre de la famille (Christa elle-même ? son frère ? son mari ?) a proposé que l’on retourne sur les lieux qui virent se dérouler l’enfance de l’auteure, la ville de L. (à vrai dire Landsberg, devenue après la guerre et son rattachement à la Pologne Golsow-Wielkoposki), le fil du passé ensuite, qui resurgit inévitablement des moindres pavés, des cours, des fenêtres de ces immeubles habités désormais par d’autres gens, qui parlent une autre langue, ont des préoccupations différentes de celles qui agitaient le cœur et le cerveau de membres a priori paisibles de la classe moyenne allemande en ces années trente puis quarante qui ne mesuraient pas toujours l’ampleur du désastre qu’allait leur apporter le hideux homme à la moustache. Pourtant… « le NSDAP compte un million et demi de membres. Le camp de concentration de Dachau, dont la mise en service le 21 mars 1933 fut dûment annoncée dans le « General Anzeiger » ne possède qu’une capacité de 5000 places. Cinq mille individus refusant le travail, dangereux pour la société et peu sûrs politiquement. Ceux qui plus tard ont prétendu n’avoir rien su au sujet des camps de concentration ont totalement oublié que leur mise en service a été annoncée par les journaux. (Soupçon troublant : ils l’ont en effet totalement oublié. Guerre totale. Amnésie totale.) » (p. 69). Et le troisième fil, donc, est une réflexion sur la mémoire, et sur l’oubli. De ce point de vue, il y a comme une correspondance avec l’œuvre proustienne : rarement hormis chez l’auteur de « La Recherche », on aura mis autant de soin et d’acuité à analyser le processus de la mémoire, qui n’est pas seulement le rappel mécanique d’images mais un travail de déformation perpétuel qui rend inséparables les émotions d’aujourd’hui et celles qu’on croit pouvoir attribuer à un « hier » lointain. Nos rêves d’ailleurs ne sont-ils pas la trace de cette re-création continue du passé ?

Revenant à cette dernière œuvre de Christa Wolf, on voit qu’elle suit cette exploration du passé, ou plutôt de la notion de « passé » (puisque le « passé » est loin d’être un donné irréductible). Le personnage auquel elle s’attache, un petit « August », apparaît bel et bien dans les dernières pages de « Trame d’enfance ». Celle qui est devenue depuis écrivaine, fut malade dans les années quarante-six, quarante-sept, et hébergée un temps dans un établissement hospitalier, autrefois un château, qui recueillait les tuberculeux. Faisant partie des moins atteintes et « guérissables », elle était surtout employée à apporter du réconfort aux plus démunis, ceux qu’un jour, d’un revers de main, on déclarait perdus, à qui on ne faisait même plus le pneumo-thorax qui permettait de respirer, et à apporter du réconfort aussi aux enfants. Elle avait dix-sept ans. Le petit August s’était attaché à ses basques, éperdument amoureux. Un peu simplet, devenu ensuite chauffeur de car, marié sans enfant, habitant un HLM de Berlin, Christa a su tout cela par des lettres qu’il a écrites avec une grâce touchante et beaucoup de naïveté, qu’il signait « ton homme chéri ». A la fin de sa vie, Christa Wolf écrit ce court récit, paraît-il, d’une seule traite. La brièveté du texte en accentue, bien sûr, la charge poétique et émotionnelle. « Pourquoi Christa est-elle revenue sur ces évènements précisément à ce moment ? J’ai du mal à le dire. C’était son secret » dit son mari Gerhard en postface. Que sait-on d’une personne ? Qu’il  existe un instant de sa naissance et un instant de sa mort, que la première partie de sa vie, subjectivement longue, est celle qu’on appelle l’enfance. Mais comme le dit Christa : « peut-être que la richesse de l’enfance, que chacun ressent, résulte du fait que nous ne cessons d’enrichir cette période de la vie par la réflexion que nous lui consacrons ?» (Trame d’enfance, ed. Folio, p. 50).

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Condition ouvrière

b68ece222f64c88f2ff350f6d4a51e54On connaît maintenant ces petits fascicules édités au Seuil dans une collection dirigée par Pierre Rosanvallon (voir le site raconter la vie) : il s’agit de faire connaître aux lecteurs de tous bords et de tous âges des destins individuels, qui ne sont en général pas les leurs, ceux d’autres personnes, qui ont une activité autre que la leur, ce sont des coups de sonde dans la société française, déclenchés par ce sentiment profond qu’aujourd’hui on ne connaît rien des autres. On en parle mais au nom d’une connaissance par ouï dire, ou bien même au nom d’une connaissance ancienne. Ainsi que sait un professeur de mon espèce d’un ouvrier d’aujourd’hui ? il aura entendu parler des ouvriers aux temps de mai 68, avec un peu de chance côtoyé certains, aura entendu son père parler des ouvriers, du monde ouvrier, de ce qu’il était en 1950, en 1960 ou un peu plus, il aura l’impression de connaître un peu la question parce qu’il aura lu Marx. Il aura vu des films. Il aura vu « la fin de la grève aux usines Wonder », un film qui l’aura bigrement impressionné car il montrait ce que c’est les conditions de vie ouvrière, la révolte des ouvriers et des ouvrières, celles qui ne veulent pas « rentrer » après la grève.

1792(photo du film « La reprise du travail aux usines Wonder »)

Wonder, c’est sale, répugnant. Il faut courber l’échine sous les ordres des petits chefs. Et puis c’est à peu près tout. On a dit « la classe ouvrière n’existe plus », il n’y a plus d’ouvriers. Parce que presque toutes les usines ont fermé. Mais c’est oublier qu’on peut être ouvrier autrement qu’à l’usine, et puis aussi que quand bien même beaucoup auraient fermé, il en reste encore.  Rien qu’à Grenoble, il y a encore une grosse usine Caterpillar, où travaille le père de ma petite fille.

article_photo_1238569331559-1-0On y fait les trois huit, comme autrefois. On y travaille la nuit. On y fait la grève parfois. On y a même séquestré des patrons il y a quelques temps. Donc voilà ce qu’on sait, c’est vu de loin. Pour en savoir plus, il faut donc qu’il y ait des gens qui donnent la parole à de jeunes ouvriers d’aujourd’hui. Merci Pierre Rosanvallon. Je viens de lire le petit livre qui raconte la vie d’Anthony. C’est un gars qui a  27 ans aujourd’hui. Il a quitté le lycée à 16 ans, en plein milieu de la seconde, car il n’en pouvait plus de ce système. Il faut comprendre. On l’avait fait passer en seconde générale en lui montrant cela probablement comme un cadeau, une chance, alors que lui, il était déjà conscient que dans le fond, dans une seconde « pro » il s’en serait mieux sorti, mais non, on l’a mis en seconde générale, alors ce fut l’enfer, le décrochage complet. Le lycée, le collège ne sont pas toujours bien faits pour les jeunes. Nous autres, enseignants, devons comprendre qu’on s’y ennuie. On s’y ennuie parce que les maths y sont mal enseignées, parce que les textes à lire ne sont pas intéressants, qu’ils ne le sont pas d’ailleurs surtout quand les profs s’imaginent qu’il vaut mieux donner à lire des textes « utiles ». C’est piquant de voir qu’à un moment de sa formation, où on veut le remettre « aux études », dans le cadre d’une formation en alternance pour obtenir un bac pro, la seule chose qu’il apprécie c’est un cours sur l’imaginaire et la poésie .  Bref, à seize ans, que peut-on faire, sans diplôme, sans rien ? Des petits boulots, dont on a vite fait le tour : serveur dans un bar de nuit un peu louche, où l’on travaille au black, un CDD chez Decathlon, distribuer « 20 minutes » à la sortie du métro… et puis des formations. Cariste, par exemple, c’est le terme employé pour désigner les ouvriers des entrepôts qui lèvent et transportent de grosses charges au moyen d’engins élévateurs variés, il en est de simples qui ne demandent guère de qualifications et d’autres plus complexes, qui nécessitent le CACES niveau 5. Avec ça, vous disent les conseillers de Pôle Emploi, vous êtes assurés de trouver… Pas sûr. Ou alors, vous trouvez mais c’est dans des conditions déplorables, en dessous de vos qualifications, avec un petit chef qui crie après vous et vous empêche même de communiquer avec les autres, lever des charges oui, mais sans les élévateurs, à la force du dos qui ploie, se fatigue et se rompt. Quand on a vingt ans aujourd’hui on n’accepte pas l’esclavage et on apprend en lisant ce livre que si bien des jeunes préfèrent encore les CDD aux CDI (qui pourtant sont présentés par les agences d’emploi comme la panacée) c’est qu’au moins, avec les premiers… on peut se casser sans rien perdre. L’enquête que « le Monde » publiait hier et dont la radio fait ce matin ses choux gras disait que les jeunes se sentent particulièrement méprisés et au ban de la société. A la radio (« France inter ») ne sort qu’une chose : 61% des jeunes seraient prêts à participer à un vaste mouvement de révolte s’il s’en présentait un dans les mois qui viennent. Comment les sociologues le « savent »-ils ? Evidemment qu’en posant la question « seriez-vous prêts à », la réponse sera : « oui » ! Ce qui est étonnant dans cette enquête, c’est que le chiffre ne soit pas de 100%…

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Cavaillès : le courage et la raison – 17 février 1944 – 17 février 2014

cavaillesJean Cavaillès

Un livre m’a accompagné depuis quarante ans, que j’ai pris et repris régulièrement pour tâcher d’en percer le sens, un livre particulièrement difficile, jeté comme une pierre précieuse énigmatique dans le champ de la pensée, ce livre, c’est « Sur la logique et la théorie de la science », de Jean Cavaillès. Je le lisais déjà, en vacances, sur la terrasse d’une maison de Grignan en juillet 1970. Ce livre est forcément difficile parce qu’allusif. Pensez : le philosophe l’a écrit dans la hâte avant d’être fusillé par les nazis, il y a tout juste 70 ans (le 17 février 1944). Il n’avait pas de temps à perdre en de vaines explications : au lecteur de remplir les ellipses. Un tel livre exigeait une haute culture philosophique au moment où je l’abordais, que je n’avais pas… l’ai-je seulement acquise depuis ? Heureusement, vient de paraître cet admirable petit livre de Hourya 22510100445260LBenis Sinaceur, sobrement intitulé « Cavaillès » aux éditions des Belles Lettres. Ce livre est miraculeux car on peut dire qu’il s’adresse à tout le monde, et pas seulement à un lectorat philosophe professionnel. L’épistémologue distinguée qu’est Hourya Sinaceur (autrefois élève de Jean-Toussaint Desanti, et qui doit beaucoup à Georges Canguilhem) ne néglige pas de reprendre tout depuis le début. Et d’abord elle commence par Spinoza, la grande référence pour Cavaillès, même si, en le lisant en béotien, on ne s’en rend pas toujours compte – bien sûr, il faut avoir lu Spinoza avant… mais il n’est jamais trop tard – et tout à coup, grâce à cette référence, tout s’éclaire.

L’objectif de Cavaillès était de « comprendre les mathématiques » (et je n’en avais pas d’autre quand j’ai commencé à le lire) au sens très fort du mot « comprendre », qui est de saisir les objets et leur dynamique depuis l’intérieur. Dans une interview donnée à France-Culture, Hourya Sinaceur explique très bien qu’il ne s’agit pas de comprendre les mathématiques à partir d’un sujet individuel, sujet psychologique, ni même d’un Sujet transcendantal à la manière kantienne car il n’y a pas un sujet qui perçoit les essences, mais plutôt un rapport inversé : l’existence d’objets idéaux qui contraignent la pensée à se faire telle qu’elle se fait. C’est pour cela que Cavaillès est connu comme le tenant d’une « Philosophie du Concept ». Mais cela n’est pas à confondre non plus avec une philosophie des essences éternelles, entités platoniciennes qui attendraient de tout temps que la pensée humaine vienne les explorer (à la manière de continents géographiques). Le point sensible de la pensée de Cavaillès est qu’il introduit l’historicité dans le Concept. Il y a des lignes de nécessité dans ces objets idéaux qui ont une naissance, une vie, une dynamique (peut-être une mort). Et c’est en s’alignant sur ces trajectoires que la pensée en vient à « comprendre », peut-être se comprendre, en tout cas se saisir.

GOEMESINACEUR(1)Hourya Sinaceur

Cavaillès est spinoziste en ce qu’il ne sépare pas les domaines de la vie de l’esprit, qu’il s’agisse de science, de philosophie, voire de religion : tous exigent la rigueur, entendue comme une prise en compte des liens de nécessité qui relient entre eux leurs objets. J’y ajouterai bien sûr l’art et la poésie. En art, ces merveilleuses toiles de Poliakoff, vues il y a peu au MAM de Paris en donnent parfaitement l’exemple : il y a sentiment de cette nécessité qui naît lorsqu’on les regarde, une impression de certitude qu’il ne pourrait pas en être autrement. En poésie, c’est la même chose mais en encore plus mystérieux : on ne sait pas dire à quoi tient le fait qu’un poème risquerait de s’effondrer à en supprimer un mot, ou à en altérer le rythme.

Chez Cavaillès, il résulte de cet esprit une non-séparation de la logique et de l’éthique : c’est au nom de valeurs éthiques qui vont de pair avec les exigences dans le domaine de la vérité que Cavaillès s’engage comme résistant. Car ce sont là pour lui des nécessités internes semblables.

Autre apport décisif : le lien entre l’action et la pensée, voire entre le geste et la pensée. D’où ces formulations qui tranchent avec une conception purement intellectualiste des mathématiques, lorsque Cavaillès dit par exemple : « Tout sens posant est en même temps sens posé d’un autre ». Lorsque je réfléchis en mathématiques, ou lorsque j’écris un poème (c’est tout comme), je suis confronté à des choix que je résous chaque fois par un acte. Cet acte était libre au commencement, puis c’est a posteriori qu’il fait ou ne fait pas sens, qu’il s’intègre ou non. Je peux revenir en arrière, ou bien reconnaître dans les meilleurs cas que je suis tout simplement en train de faire ou d’écrire autre chose, une autre théorie ou un autre poème, ainsi le mathématicien intuitionniste pose-t-il une série d’actes distincte de ce que pourrait faire le formaliste, ou bien le logicien (A. Robinson) pose-t-il une nouvelle manière de faire de l’analyse mathématique en fondant sur des bases solides et entièrement nouvelles la notion « d’infiniment petit » (dans l’Analyse non-standard) : il nie pour cela un axiome classique (dit « d’Archimède »), mais sa négation est acte. J’ai dit « je » dans tout ce paragraphe, mais ce n’était que par commodité. Plutôt que « lorsque je réfléchis en mathématiques », je devrais dire : « lorsque les mathématiques se réfléchissent en moi », faisant ici de ce « moi » non pas un agent, un sujet maître d’un processus, mais finalement un réceptacle comme un autre, indifférencié par rapport à un autre, entraîné par le mouvement des objets. La pensée la plus pure, bizarrement, devient processus sans sujet, mais préalable au sujet, avant lui, donc plus concrète que lui. Le mathématicien qui travaille éprouve cette concrétude, qui vient de la force de résistance des choses qu’il thématise, de là, comme en parlait Alain Connes dans son entretien avec Jean-Pierre Changeux, l’impression de vivre avec des entités logico-mathématiques aussi réelles, présentes, plus même, peut-être, que les objets du monde physique, d’où provient finalement la fantasmagorie des objets mathématiques vus comme des essences éternelles, existantes par elles-mêmes, en elles-mêmes, dans un Ciel platonicien. Mais Cavaillès sait répondre à cela que ce n’est qu’illusion, que les objets ne sont pas pré-determinés, et que le développement des mathématiques est toujours imprévisible, comme la vie, comme l’histoire. Comme la poésie.

 « Raison », donc, ici ne signifie pas la raison tatillonne, la réduction de la pensée à un système formel (comme l’ont suggéré maints tenants de l’Intelligence Artificielle), puisque le geste, la décision, le pari, autrement dit : la liberté, y sont intégrés. Qu’est-ce que la liberté ? Pour Spinoza comme pour Cavaillès (et comme pour Sinaceur), elle n’est pas « la négation de tout déterminisme », elle est « l’autodétermination d’un être autonome ». Je note au passage l’opposition qui existe entre ceux qui croient en cette liberté-là et ceux qui pensent que, finalement, tout ce qui arrive devait arriver, qu’on n’y peut rien, rationalisme contre fatalisme : « le fataliste croit à la nécessité des évènements. Le rationaliste croit à la nécessité des enchaînements », dit Hourya Sinaceur.

De quoi répondre en somme à ceux et celles qui font du « rationalisme » leur démon, lui préférant une hypothétique vision quasi-mystique du « destin ».

Qu’avons-nous à faire d’autre, dans notre vie, que nous calquer du mieux que nous pouvons sur ces trajectoires de l’être exemplifiés par le mouvement des objets mathématiques, ou l’écriture d’un poème. Car n’est-ce pas cela, la liberté ? Qui se confond avec le courage : le courage d’être qui l’on est.

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Des lumières… (par dom.A)

Dans le cadre des échanges entre blogs du premier vendredi de chaque mois, échanges appelés «Vases communicants», s’insère une « ronde ». Cette ronde a été envisagée sur le thème des lumières. C’est Hélène Verdier qui en a eu l’initiative. Je donne asile aujourd’hui à Dom. A. qui a pour tous bagages un joli poème et des photos, et moi, je prends mes cliques et mes claques, et je demande un hébergement à Quotiriens. Nous ne nous connaissons pas, ne nous sommes jamais rencontrés. Aucune idée de qui se cache derrière ces masques. Mais c’est la règle du jeu.

À quoi tu penses ?
Je pense que «se réveiller la nuit et habituer
ses yeux à la pénombre» pourrait être une définition de la vie.

Hervé Le Tellier, Les amnésiques n’ont rien vécu d’inoubliable, 1998

J’ai oublié
 les matins de fuite
 aux contours incertains
IF


J’ai oublié
 quand tu prenais le large
 très relativement
IF
J’ai oublié
 celui ou celle qui était là
 sans l’être vraiment
IF
J’ai oublié
 tout ce qui faisait obstacle
 à nos trébuchements
IF
J’ai oublié
 le jour où tu m’as emmené à la piscine
 et tu ne savais pas nager
 mais qu’importe, moi non plus
ronde-DA5
J’ai oublié
 à peu près l’essentiel
 sauf tout le reste
 J’ai oublié
 les lendemains de défaite
ronde-DA7
J’ai oublié
 la façon qu’on avait
 de ne pas se perdre
 ***
 J’ai oublié les
 cadeaux chroniques de nos amis
 prudents
 ronde-DA9
J’ai oublié
 les fenêtres ouvertes et les volets clos
 (à quoi bon se lever)
IF
J’ai oublié
 à quelle heure
 tu rentrais du combat
IF
Mais
 Je n’oublierai pas
 d’éteindre la lumière
  ronde-DA12
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Revenant des Revenants

les-revenants_mario-del-curto_carrousel_02Aux temps du familialisme à tout crin, de l’adoration de la cellule familiale dernier lieu de lien social, d’amour et de fidélité, aux temps où pas touche à nos enfants, innocentes créatures que le venin de l’école risque de corrompre, ils sont si bien en famille entre un père qui s’affaire et une mère qui veille à ce qu’ils ne salissent pas de leurs souliers sales les tapis en laine qui s’effiloche, il faut un certain courage pour monter et montrer les pièces d’Ibsen, témoignages d’un autre temps, où l’on abordait les questions sur l’origine des névroses et des angoisses.  « Les revenants », d’Henrik Ibsen, magistralement mis en scène par Thomas Ostermaier, avec les acteurs et actrices remarquables que sont Valérie Dréville, Mélodie Richard ou Eric Caravaca, était donné vendredi soir à la MC2 de Grenoble (malheureusement dans une salle bien trop grande, à l’acoustique déplorable, rendant l’écoute difficile lorsqu’on est dans les derniers rangs et que la majeure partie des échanges entre les personnages devraient se faire à voix basse, comme chuchotée… Quand donc les promoteurs de spectacles comprendront-ils qu’il ne sert à rien de bourrer les salles avec le maximum de monde si c’est pour que les derniers rangs soient condamnés à sortir frustrés de la représentation ?). Un raccourci des passions et des pulsions qui peuvent traverser un corps familial, famille lieu des secrets bien gardés, souvent foyer de névroses. Regardez ici la mère, elle a, jeune, épousé un homme dominateur, coureur de jupons, fêtard, elle a caché ses frasques, jusqu’à son fils, Oswald, soigneusement mis à l’écart, soi-disant « préservé », fils malade psychiquement maintenant, qui rêve que la jeune Régine le délivre de son enfer, mais le peut-elle, le veut-elle, elle qui a été élevée « presque comme la fille de la maison »… et pour cause. Regardant le texte, je découvre qu’étrangement il est dépourvu d’indications scéniques, c’est donc au metteur en scène de choisir les mouvements, les gestes, les allers et venues sur scène, à lui donc de présenter sa version des faits. Des faits qui, ici, culminent à la fin, lorsque la mère enlace, embrasse le fils, veut le faire rentrer en elle, dans son corps nu qui étreint celui, presque aussi nu, de son fils. Valérie Dréville, dans ce rôle de mère hystérique montre tout son talent, et Mélodie Richard, que l’on dit très prometteuse, si, au début paraît un peu terne, éclate dans la scène où elle se révolte, renouvelant complètement la panoplie des gestes du désespoir.

L’autre jour, sur le plateau de « Ce soir ou jamais », on s’empaillait comme d’habitude, bien que là, il n’y eût qu’une défenseuse des valeurs familiales traditionnelles, il était question de la famille – de quoi parle-t-on en ce moment ? – et sur la fin, un professeur de cinéma dans une université de Toulouse parlait de la représentation de la famille dans les films français, qui déborde aujourd’hui. Aussi disait-il, plus personne aujourd’hui n’oserait reprendre ne serait-ce qu’un instant les propos qui se tenaient dans les années soixante-dix : David Cooper était best-seller avec son livre « Mort de la famille », Ken Loach se révélait par ce beau film qu’était « Family Life », Ronald Laing écrivait « Nœuds », texte se présentant comme une liste de poèmes, chacun tentant d’exprimer par des phrases complexes, à la structure auto-référentielle, les impasses innombrables de la relation familiale, génératrices selon lui des névroses dont on souffre ou dont on a souffert. Billevesées ? Je sais quant à moi ce que m’ont apporté ces lectures à une époque où, comme bien des jeunes, je me sentais mal dans ma peau…

Avec Valérie Dréville > Jean-Pierre Gos > François Loriquet > Mélodie Richard > Matthieu Sampeur Production déléguée Théâtre Vidy-Lausanne Coproduction Théâtre Nanterre-Amandiers > MC2: Grenoble > Maison de la culture d’Amiens centre de création et de production > Théâtre de Caen >

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Sloterdijk et le zoo humain

50028620-p-590_450Ecrire – penser – lire… Je trouve dans la prose du philosophe allemand Peter Sloterdijk, au centre de nombreuses polémiques en Allemagne ces dernières années, comme un prolongement possible à la réflexion entamée dans un précédent billet. Notamment à propos du danger qu’il y aurait à laisser la lecture tomber en désuétude, voire disparaître (et les bibliothèques brûler sans réagir). Le texte s’appelle « Règles pour le parc humain », titre extrêmement provocateur, réponse à la fameuse lettre de Heidegger sur l’humanisme. Ce texte a été publié sous forme de livre, dans une traduction d’O. Mannoni, aux éditions Mille et Une nuits en janvier 2000 et il fait 64 pages. On peut le lire sur le web, grâce à la revue en ligne « Multitudes ».  Il commence ainsi :

« « Les livres, observa un jour le poète Jean Paul, sont de longues lettres adressées à des amis ». On ne saurait définir avec plus d’élégance la caractéristique et la fonction de l’humanisme : il est, dans sa quintessence, une télécommunication, une façon de créer des amitiés à distance par l’intermédiaire de l’écriture ».

s4720146Mais il se termine – à mon goût  – plutôt mal. L’influence nietszchéenne est passée par là.  Sloterdijk prétend que l’humanisme, autre nom de la lutte permanente que nous avons à mener contre la barbarie, qu’il nomme aussi « ensauvagement » en référence aux bêtes sauvages, a passé jusqu’ici par la lecture, l’écriture donc aussi. Et évidemment la littérature. L’humanisme bourgeois national du XIXème siècle se serait bâti sur le culte des grands textes, les textes qu’il fallait lire pour être admis dans une élite respectée, comme si la littérature n’avait eu d’autres fins que permettre la sélection (« Selektion » dit le philosophe allemand, pour que cela rime bien avec « Lektion »). Bourdieu ne suggérait finalement pas autre chose dans « La distinction », et même, plusieurs années auparavant, dans « La reproduction ». Mais c’était un point de vue de sociologue, qu’on admettra donc comme partiel, ne donnant pas lieu nécessairement à une théorisation globale au bout de laquelle on désignerait le processus même de la lecture comme coupable. Car en fin de compte, pour Sloterdijk, les jeunes paumés des cités, souffrant essentiellement d’un abandon de la part des politiques publics, auraient raison de prétendre qu’ils se rebellent contre la lecture, qu’ils prétendent « obligée », et de brûler les bibliothèques parce que, par la lecture, ce que l’on chercherait, c’est à les endormir, leur faire accepter tranquillement leur destin, les « domestiquer » en quelque sorte. Et « domestiquer » est justement le mot qu’emploie Sloterdijk, tant il est persuadé qu’une société ne peut vivre de façon « humaniste », c’est-à-dire « désensauvagée », qu’à condition de posséder des techniques de domestication, analogues à celles pratiquées sur les animaux, qui furent sauvages et menacent parfois eux aussi de retourner à l’état sauvage.  La différence tiendrait seulement à ce qu’il s’agirait d’une domestication d’une partie de l’humanité par une autre… La référence vient de Nietszche, je le disais, le philosophe fou qui fait tant… je n’ose pas dire « bander », non c’est inconvenant, mais je le dis quand même, les philosophes post-modernes qui cherchent où pourrait bien se trouver le point ultime de la subversion intellectuelle, qui en ont fini avec Marx et Freud depuis longtemps, et qui se disent que le vieux Nietszche donne encore du grain à moudre, quitte à flirter avec les extrêmes, le culte du surhomme, la volonté de puissance et la domestication d’autrui.  Parlant des hommes, Nietszche écrit : « Au fond, bien simplement, ils veulent une seule chose avant tout : que personne ne leur fasse du mal.  Leur est vertu ce qui rend modeste et docile ; ainsi du loup ils firent le chien, et de l’homme même la meilleure bête domestique au service de l’homme. » (Ainsi parlait Zarathoustra. Folio, p. 209). Ce que Sloterdijk commente en disant : « Dans cette rhapsodie se dissimule sans nul doute un discours théorique sur l’homme comme puissance capable d’apprivoiser et de faire de l’élevage ». Nous voilà donc orientés vers un discours sur l’élevage, l’élevage de qui ? des humains. Un élevage auquel la lecture ne suffit plus. D’autres liens sont apparus dans les dernières décennies, on parlera par exemple des réseaux sociaux, et un autre modèle s’est répandu. Le Platon du « Politique » parlait déjà de l’homme d’état comme d’un gardien de troupeau. Quand les dieux se sont retirés, il a bien fallu désigner les plus aptes parmi les hommes à assurer la fonction de gardiennage… Pour les philosophes post-modernes, non seulement les dieux se sont retirés, mais aussi désormais les grands chefs. Que faire alors à l’heure où chacun d’entre nous peut prétendre être élu aux fonctions de « domestiqueur » ? Nul ne le sait, pas plus Sloterdijk que quiconque. Peut-on imaginer un « élevage sans éleveur » ? On peut certes dire  : « Quand les possibilités scientifiques se développent dans un domaine positif, les gens auraient tort de laisser agir à leur place, comme s’ils étaient aussi impuissants qu’avant, un pouvoir supérieur, que ce soit Dieu, le destin ou les autres.  […] il faudrait donc, à l’avenir, jouer le jeu activement et formuler un code des anthropo-technologies. Un tel code modifierait rétrospectivement la signification de l’humanisme classique, car il montrerait que l’humanitas n’est pas seulement l’amitié de l’homme avec l’homme, mais qu’elle implique aussi – et de manière de plus en plus explicite – que l’homme représente la vis maior pour l’homme ». Mais cela ressemble à un vœu pieux. Par quelles ressources insoupçonnées, la mise en réseau télématique et les techniques émergentes en biotechnologie vont tout à coup nous catapulter vers de nouvelles normes de vie et de communication ? Un peu comme si l’on attendait des mailles d’un réseau que, tout à coup, elles s’auto-organisent pour produire autre chose, une qualité supérieure, une nouvelle forme émergente… Qui sait ? cela arrivera peut-être…

Mais en attendant, ne peut-on pas aussi se dire que si la lecture ainsi ne joue plus son rôle, ou du moins le rôle que Sloterdijk lui assigne, puisque « la littérature, la correspondance et l’idéologie humaniste n’influencent plus aujourd’hui que marginalement les méga-sociétés modernes dans la production du lien politico-culturel », alors c’est tant mieux. Après tout, voilà une fonction humaine devenue libre, qui fonctionnerait à vide, pour le seul plaisir, pour notre seul bonheur et pour la seule fin de mieux se connaître soi-même, par exemple. Ce serait alors un gain. Gain égoïste ? Rien n’est moins sûr, tant c’est parfois lorsque une entreprise n’a plus de finalité apparente, qu’à la fin, elle remplit le mieux celle qu’on aurait aimé lui voir accomplir… Ici, tout simplement la civilisation des mœurs…

Il reste aussi qu’on peut dire que « domestication » n’est pas le bon mot, qu’il est sciemment provocateur, et qu’il n’y a pas beaucoup « d’arguments » dans le texte de Sloterdijk, comme le diraient les philosophes analytiques… Juste des « intuitions », une « communauté d’intuitions » remontant à Nietszche et Platon. Que ces intuitions bien sûr doivent être prises en compte, qu’elles nous donnent à réfléchir… est incontestable. Que Sloterdijk touche juste quand il évoque la barbarie quotidienne – quand il écrit que l’ensauvagement reprend le dessus, « qu’il s’agisse de brutalité guerrière ou de l’abêtissement quotidien de l’homme par le divertissement désinhibant que sont les médias » – nous en avons des preuves chaque jour. Que faire cependant en attendant que se mette en place – peut-être – enfin une auto-régulation de la société qui soit comme une nouvelle Renaissance ?

Les-Bêtes-du-Sud-Sauvage-1024x681Cette photo du film « Les Bêtes du Sud sauvage« , de Benh Zeitlin, avec la petite Quvenzhané Wallis, sorti en 2012, me semble venir ici à propos. Ce film projette dans un avenir pas si lointain une société où, pour se protéger des débordements d’un fleuve sauvage, on enferme les humains dociles qui ont des revenus suffisants dans des villes protégées, pendant que les pauvres, les rétifs, les rebelles sont laissés à eux-mêmes dans des huttes de branchages à la merci des éléments, et dans le voisinage des bêtes de plus en plus nombreuses et monstrueuses. La fable se termine sur une note positive : l’enfant est sauvé par un troupeau de bisons venu d’au-delà des âges. Mais elle fournit un exemple, sans doute, de dérive dans l’organisation des parcs humains… et qui nous parle, car déjà les sans abris, dans la compagnie de leurs chiens à moitié sauvages, peuplent silencieusement les rues et avenues de nos cités sans que nous n’y attachions beaucoup d’attention. Et quand ce n’est pas « silencieusement », leurs hurlements dans la nuit noire, qui devraient nous glacer le sang, ne font que nous agacer. Et on ne souhaite qu’une chose : se rendormir.

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Que voyons-nous, Sigmar ?

polke-4deux toiles que Polke consacra à Hermès  Trismégiste en 1995

Tout, pour Sigmar Polke, se retourne en son contraire. Vous regardez une image, êtes persuadés de ce que vous voyez, et puis tout à coup… un détail, un rien, une anicroche, et vous ne savez plus. Dans le fond, le réel n’est pas ce que nous croyons qu’il est. Nous vivons dans plusieurs mondes possibles à la fois. Dans l’un, s’affiche la vertu révolutionnaire (à propos de la série portant sur la Révolution Française, qui fut exposée un temps au château de Vizille), et dans l’autre la terreur qui menace, et cela pour un seul et même tableau. Polke est un peintre de l’indécision.

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Figuratif ? Abstrait ? Tout dépend de l’échelle prise pour l’observer. Au microscope, le monde est terriblement abstrait, les physiciens le savent bien. On connaît cette idée, initialement portée par le philosophe Wilfrid Sellars, selon laquelle nous sommes confrontés à deux images du monde, l’une « scientifique », l’autre « manifeste », les deux ne correspondant pas, étant même contradictoires. En vertu de la première, la table n’étant qu’un assemblage de particules avec beaucoup de vide entre, et vos coudes aussi, vous devriez passer au travers quand vous vous appuyez sur elle, l’image manifeste, elle, ne vous montre jamais ce vide et ces tourbillons d’atomes. Le réel est finalement plus abstrait que le manifeste. Sigmar Polke projetait ainsi des photos, des gravures sur de grandes toiles. Le grain de la photo éclatait en petits points ronds séparés par du blanc, comme nos atomes de la table, et son travail était de les inscrire un par un sur la grande toile blanche… Warhol, avant lui, avait fait chose semblable, mais lui ne s’embarrassait pas : il projetait et imprimait au moyen d’une technique particulière. Polke, lui, fait les choses bien. Je n’ose penser à ce qui lui venait à l’esprit lorsqu’il accomplissait cette tâche titanesque… se voyait-il comme recréant le monde, atome par atome ?

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Mais cela n’a pas été la totalité, ni même l’essentiel de son œuvre. Pour le reste, on est surtout frappé par l’abondance des techniques et matériaux employés. Cires, vernis, laques, produits divers parfois toxiques.  Sur un carton, on peut lire : « acrylique et mica ferreux sur tissus d’ameublement », sur un autre : « oxyde d’argent, résine dammar, pigment et bronze doré sur toile ».  Certains tryptiques sont peints sur des voiles transparents qui laissent apparaître en filigrane le châssis de la toile, on ne sait plus alors bien ce qu’il faut regarder : la forme qui se dessine sur le dessus ou bien… la trame, les os, le squelette, en profondeur ?

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Sigmar Polke appartient au même mouvement que Richter, tous deux ancrés dans l’histoire contemporaine de l’Allemagne, hantise du nazisme, obsession du mur, rejet du soviétisme, miradors, arrestations (« On voit bien ce que c’est »), mais encore et toujours le vertige de cette question : « avons-nous bien vu ce que nous avons vu ? ».

N’avons-nous pas rêvé….

L’exposition, en tout cas, elle, a bien eu lieu, mais elle s’est achevée ce dimanche. On fêtait les 20 ans du très beau Musée de Grenoble.

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De Tlön et d’autres mondes possibles

N’ayant plus de grand voyage en perspective pour le moment, je m’invente des voyages dans des mondes impossibles…

David Lewis, le philosophe, a écrit « De la pluralité des mondes »

Jacques Roubaud, le poète, a écrit « La pluralité des mondes de Lewis »

250705portrait_de_roubaudMe réveillant ce jour, me voilà, dans mon demi-sommeil encore, embringué dans ces mondes… Ils sont comme des sphères qui n’ont jamais entre elles de point d’intersection, mais où, néanmoins on retrouve les mêmes objets, à quelques variantes près. Un objet d’un monde w possède ce qu’on appelle une réplique dans un autre monde w’. Mais qui sait que tel objet d’un monde est la réplique d’un objet d’un autre monde s’ils ne communiquent pas entre eux ? Quelle instance supérieure, divine, le sait ? Et moi, combien de répliques ai-je dans cette pluralité ?

« Il n’y a pas de voyage trans-monde » (J.R)

Et d’abord combien y a-t-il de mondes ? Très probablement une infinité…

Dénombrable, non dénombrable ? je ne sais. Un ensemble est infini dénombrable quand on peut numéroter ses éléments et dire « voici le monde 0 », « voici le monde 1 », « voici le monde 2 » etc. S’il est infini non dénombrable, c’est grave… car quelles que fussent les manières d’ordonner les mondes, entre deux d’entre eux bien définis, il y en aurait toujours une infinité…

Est-ce que j’existe dans tous ces mondes ? Probablement non.

« Un monde est une vérité nécessaire, pas une explication » (J.R)

 Je fais l’hypothèse que je n’existe que dans un nombre fini d’entre eux. Suis-je identique à moi-même dans tous ces mondes ? Non, car sinon il n’y aurait aucun intérêt à les postuler. Dans un monde, je suis petit et gros, dans un autre monde, je suis grand et laid – ce n’est pas que je sois très beau dans le monde actuel – dans un monde donné, je mesure juste un centimètre de plus que ma taille actuelle, dans un autre monde, je mesure un centimètre de moins. Comment connais-je cela ? C’est tout simplement que, dans mes phrases conditionnelles contrefactuelles, j’utilise des expressions comme « si j’avais eu un centimètre de moins… » (je serais passé sous cette branche sans me cogner la tête) ou bien « si j’avais eu un centimètre de plus… » (j’aurais pu atteindre le fruit qui pend à la branche). Est-ce que cela a un sens de dire : « ah, si j’avais eu un millimètre de plus… » ? ou bien : « ah, si je mesurais 3m50 » ? Oui pour cette dernière phrase après tout, car je peux imaginer un univers à la Lewis Carroll où, soudainement je deviens très grand, mais : « si je mesurais un kilomètre » ? Non. On voit bien que les mondes, en s’éloignant de ma forme actuelle, s’évanouissent, deviennent moins probables. Les mondes seraient-ils régis par une fonction d’onde, comme les particules de Schrödinger ?

« dans un monde propre, il y a d’innombrables manières d’exister » (J.R)

Moi dans un autre monde, c’est donc ce qu’on appelle une réplique. J’avance dans le monde avec mes répliques. Est-ce que mes répliques disparaissent avec ma mort ? Est-ce que je meurs souvent ? « Ah, si j’étais mort » entend-on dire… comme quoi une réplique quelque part dans un monde est morte. Mais est-ce qu’elle peut vivre longtemps encore après sa mort, cette réplique morte ?

« Ah, si je n’étais pas né »… où sont les mondes de mes répliques non nées ? Peut-être là, j’atteins tous les mondes où je ne suis pas : après tout, les mondes sans réplique de moi sont peut-être tout simplement des mondes avec réplique non née, ou bien avec réplique morte, mais depuis pas trop longtemps.

Il est impossible que des répliques se rencontrent car les mondes possibles sont hermétiquement clos, séparés, étanches.

Pourtant je fréquente en rêve mes répliques. Nous sommes intimes. Ma réplique en femme par exemple. Ma réplique en femme japonaise décrite dans un roman de Haruki Murakami, avec ses mains petites et fraîches, ses jolis cheveux raides, et les lobes ronds et souples de ses oreilles, me plaît beaucoup. Elle plaît aussi à cette réplique de moi qui gît au fond d’un puits en plein désert mongol et n’a pas d’autre passe-temps que penser à la réplique de moi en femme japonaise. Mes deux répliques, séparées par un mur invisible et qui ne respirent pas du tout le même air et ne boivent pas la même eau (dans un monde répondant à la composition chimique H2O, dans un autre à la composition XYZ), tout en s’ignorant l’une l’autre se blottissent l’une contre l’autre au fond du grand puits et l’un fait entendre à l’autre, sans qu’elle sache d’où cela vient, le bruit du grondement d’une source souterraine…

Dans la nouvelle de J.L. Borges, Tlön Uqbar Orbis Tertius (dans Fictions), il est question d’une planète, Tlön, où la langue obéit à des propriétés étranges, qui prennent le contre-pied de nos habitudes. Par exemple, il n’y a pas de substantif. Quid de maison, route, château-fort ou lune ? Dans  la moitié australe, cela est remplacé par des verbes qui s’agglutinent, donnant des aspects éphémères, des points de vue, des évènements.  « La lune surgit sur le fleuve » se dit « hlör u fang axaxaxas mlö » soit : vers le haut, après une fluctuation persistante, il luna. Dans la moitié boréale, ce sont les adjectifs qui régissent la phrase, et qui s’agglutinent. Ce qui correspondrait à « lune », c’est plutôt le conglomérat « aérien-clair-sur-rond-obscur » ou bien « orangé-ténu-du ciel »…

Tlön est un monde possible.

Mais si je – c’est-à-dire une réplique de moi – suis dans Tlön, alors mon langage me fait voir le monde d’une toute autre façon. Dans ce monde les objets disparaissent, puisqu’ils n’ont pas d’autres désignations que soit des indications de leurs moments, soit des invocations de propriétés individuelles, ce que la métaphysique appelle des tropes. Borges fait de Tlön la planète où l’idéalisme est la pensée la plus naturelle, spontanée, contrairement à nous, dans notre monde actuelle qui sommes persuadés de la réalité des objets parce qu’il y a un substantif pour chacun d’eux, qui les désigne exactement.

Il semble que les métaphysiciens qui étudient la théorie des mondes possibles en utilisant les outils de la logique ne soient pas arrivés jusque là, c’est-à-dire pas jusqu’à donner sens à des mondes où les objets se dissolvent et se transforment en faisceaux d’impressions fugitives, comme le blanc douteux d’un manteau neigeux souillé par la pluie ou le claquement intermittent d’une voile dans le vent.

« Un chat, sa photographie posée contre les livres, parmi les livres
rien de caché, pas de menu sens caché, apportant cela
qui ne se soutient de rien
ni une tête
                   baignée de jaune, de soir,
ni le solide, le blanc » (J.R)

Polkefragment de "Jeux d'enfants", Sigmar Polke, en ce moment exposé au 
Musée de Grenoble
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La force d’un film est dans ses images

La force des images dans « A Touch of Sin ».

Je ne parlerai pas de l’histoire, des histoires, celle de l’homme révolté contre la corruption, celle de l’homme mutique qui, sur une route de montagne découvre un jour la puissance d’une arme à feu, celle de la maîtresse flouée et rendue à sa solitude, ni celle du jeune amoureux qui se jettera dans le vide car il ne reste plus que ça, le vide, pour compenser ce trop plein d’obscénité.

21054832_20131104153604866Mais de l’image d’une cité filmée en plan fixe, rangées de balcons au-dessus les unes des autres, avec toutes les mêmes chemises rayées ou unies qui sèchent immobiles. Ou de l’image d’un serpent se faufilant sur la chaussée.

Ou bien encore, au tout début ce chargement de tomates renversé sur la route, on devine un accident, plus tard on verra un homme mort étendu sous une couverture, et regardant cela d’un air perplexe l’homme révolté par la corruption, qui lance et relance dans sa main en forme de petit panier une de ces tomates rondes.

Ou bien encore la beauté du visage de porcelaine de la jeune maîtresse délaissée seule parcourant la ville, puis la montagne, et la route, la nuit, dans l’éblouissement des phares des camions.

Ou l’image de la traversée d’un fleuve, d’un large fleuve, le Yangtsé, à proximité du barrage des Trois Gorges, la ville de Chongqing, les tours géantes où s’entassent les familles  d’ouvriers, la petite cabane de la mère de la maîtresse délaissée, qui subsiste en cuisant la nourriture des constructeurs d’une piste d’aéroport.

21059101_20131119152243143Ou l’image des hommes débarquant du bateau, ceux ayant un deux-roues proposant aux autres de les emmener à destination, image furtive d’une solidarité possible dans la misère.

Ou l’image d’une parade factice, d’opérette, pour dirigeants du parti, musique en forme « d’Internationale » pour déhanchements obligés de charmantes jeunes femmes numérotées, pour qu’on les appelle non par un nom mais par un chiffre, tels des morceaux de viande achetés à l’hypermarché.

Ou l’image de la fulgurance de la réaction de la jeune femme offensée, ayant retrouvé le petit couteau dans son sac, ce petit couteau qui n’était pas passé au scanner de l’embarquement du TGV lorsque son amant était en partance et que celui-ci donc le lui avait confié, seul moyen de résoudre le problème de la présence de cet objet non accepté, et que maintenant elle se trouve avoir eu dans un coin de son sac – et le spectateur s’attend bien sûr à ce que ce couteau ait une suite dans l’histoire, laquelle arrive tout à coup, comme une blessure cramoisie sur le torse du violeur qui en crève, mais dans l’action, tout ce sang qui a giclé et maculé la robe blanche de la femme, qui part dans la nuit et ressemble de loin à de ces samouraïs que l’on voit dans les films japonais tout habillés de tenues aux couleurs vives.

21059104_20131119152244018Ou l’image de cette même femme, la séquence d’avant, lorsqu’elle fuit une agression et se retrouve, la lèvre tuméfiée dans une cabane de foire où l’on exhibe des serpents et une jolie fille, la plus belle des plus belles et dans cette image, après que la caméra se fût élevée au-dessus d’un paquet de serpents, la découverte du visage de cette si jolie fille, puis juste après l’image de leur confrontation, à ces deux visages, l’un miroir de l’autre, la belle tendant délicatement à l’autre, celle qui a la lèvre tuméfiée, une serviette pour qu’elle s’essuie.

Ou l’image du visage de lui, le beau jeune homme, encore assez innocent pour croire que l’on peut être amoureux dans cette société cynique, l’image de ces deux jeunes gens du même âge enfermés dans une petite voiture sous une pluie battante qui les isole parfaitement, lui voulant déposer sur ses lèvres un baiser, elle déjà honteuse qui lui avoue que dans son métier, on ne peut pas aimer, et qu’elle a déjà vécu, comme on dit, puisqu’elle a déjà une petite fille de trois ans.

Ou l’image de ce même jeune homme qui plonge dans le vide.

Ou l’image de tous ces visages aux yeux ébahis devant un spectacle de rue qui reprend les fils du théâtre traditionnel, juste en dehors des murs de la Cité Interdite.

Puis le noir. La salle se vide.

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Ecrire-penser

Ecrire. Penser. Penser. Ecrire. Si j’arrête d’écrire, j’arrête de penser : mon esprit se perd en divagations, bavardage stérile avec moi-même, qui donne mal au cœur, c’est la pensée vacillante, l’esprit jamais au repos, ce contre quoi lutte la pratique de la méditation, notamment dans la tradition bouddhiste, pour laquelle il s’agit d’atteindre un point où le mouvement de la pensée se trouve fixé. L’écriture tend à canaliser ce flux, c’est pour cela qu’on s’y réfugie. Mais s’y réfugiant, ne crée-t-on pas, justement un abri, une protection pour un ego qui veut se soustraire à ce qui le dérange ? Ce sujet qu’on a le sentiment d’élaborer en le produisant par l’écrit, ne se renferme-t-il pas trop sur lui-même ? J’admire les écrivains qui peuvent dire qu’ils sont parvenus à la connaissance de soi (Charles Juliet). Comment peuvent-ils savoir ? Comment peuvent-ils être si sûrs ? Mais, en même temps, comment puis-je savoir qu’ils se trompent, ou qu’ils sont dans le vrai ? Juliette D. (une étudiante qui m’a remis son « dossier ») dit, de façon amusante : « la pensée est quelque chose d’inconnu chez autrui ». Elle complète heureusement par : « et de conscient chez nous ». Le deuxième membre de phrase fait comprendre ce qu’elle veut dire : qu’évidemment, la pensée ne se connaît qu’en première personne. Comment être sûr de la pensée de l’autre ? Mais le premier membre, isolé, trahit une certitude naïve : bien ???????????????????????????????sûr, je suis le (ou la) seul(e) à penser… Les autres n’ont pas de pensée. Mais on peut lui répondre : il y a la lecture. Lire, c’est bien être obligé de reconnaître que les autres pensent puisque dans le mouvement de lire, on adhère à un autre flux, on fait sien ce qu’on est bien obligé de reconnaître comme un autre « moi ». Ce qu’il y a  de terrible, dans la société actuelle, une marque de son effondrement, c’est qu’on incendie des bibliothèques (soixante-treize sont parties en fumée, paraît-il, entre 1996 et 2013, et ce, par la faute d’actes malveillants), et que les incendiaires, ou leurs sympathisants, qu’on imagine se débattant dans une détresse noire, causée pour l’essentiel par un rejet à leur encontre, une absence de véritable politique d’intégration depuis des décennies, se justifient en disant qu’ils refusent qu’on les force à lire, que ce qu’ils veulent, c’est du travail, pas de la lecture. ce faisant, ils se privent irrémédiablement d’un rapport à l’autre en tant qu’il pense, qu’il pense aussi. Où pourraient-ils puiser l’assurance qu’ils ne sont pas les seuls êtres pensants au monde si ce n’est en lisant ? Ce refus de lire donne le vertige, fait peur, il n’y a pas intérêt à tomber sur un de ces exclus, ou gare à soi, gare à ce qu’il ne nous prenne pour un zombie. Il faut maintenir la lecture à tout prix, voir qu’il n’y a que dans cette activité que les trajectoires des egos peuvent s’intercroiser, interagir. Nous ne nous maintenons vivants comme êtres dotés de sens que dans cette interaction des flux de paroles, qui va bien plus loin que la « communication ». Ah oui, que ne l’a-t-on pas dit que le langage c’est pour que les individus « communiquent », mais communiquer ce n’est pas assez, tout dans la nature communique, les plantes, les abeilles, les corbeaux bien sûr, mais le langage lui, ce qu’il fait, c’est bien autre chose, c’est cette construction énorme cathédrale, réseau, rhizome… qui est notre bien le plus précieux, mais qui pourrait s’effondrer, se réduire en poudre dès que cette force élémentaire d’interaction qui fait lien entre nous, interaction forte, interaction faible, devient vacillante, évanouissante, et qu’il ne reste plus que poussière de mots, plus qu’atomes éparpillés, poussière de morts disparates avant le grand silence.

***

Une lecture en menant à une autre, du livre de Hourya Sinaceur sur Cavaillès (dont je parlerai bientôt) passant au philosophe allemand Sloterdijk (parce qu’elle le mentionne dans un long entretien sur France-Culture) j’apprends qu’ « au Moyen Âge, du mot anglais grammar découle celui de glamour : on prête à celui qui sait lire de merveilleuses facilités dans les autres domaines ».

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