Retour de Petersbourg

Je suis rentré hier de Saint-Petersbourg. Même s’il faisait un peu froid à cause du vent, le ciel est resté d’un bleu intense pendant cinq jours. Si je devais n’en retenir que deux ou trois choses, ce serait en premier cette vision éclair de quelques salles du deuxième étage du musée de l’Hermitage… où je me suis trouvé nez à nez avec des toiles que je n’avais jamais vues, ou que je ne connaissais que d’après des reproductions. Les richissimes familles princières du temps du dernier tsar avaient compris le génie des Manet, Gauguin, Marquet, Matisse, Derain, Picasso… Ils avaient acquis aussi des toiles de peintres que nous ne connaissons plus guère (Charles Cottet, Henri Moret, Jean Puy, Auguste Chabaud…) et que nous découvrons au gré d’accrochages sans fioritures. Voici deux ou trois toiles choc.

744px-Port-manech-henry-moretde Henri Moret: Port Manech, de 1896,
(car cette toile impressionniste de belle facture ne pouvait que me rappeler notre récent séjour, à C. et à moi, à l’île d’Ouessant).

Matisse - Le café arabeMatisse : le café arabe (de 1913)

Picasso- Portrait de Benet SolerPicasso: portrait de Benet Soler (de 1903)

531px-Pablo_Picasso,_1908,_Trois_femmes_(Three_Women),_oil_on_canvas,_200_x_185_cm,_Hermitage_Museum,_Saint_PetersburgPicasso : Trois femmes (de 1908)

Mais je retiendrai aussi l’affabilité de nos hôtes russes, leur souci que chacun de nous retire la meilleure impression possible de son séjour. Ce genre de manifestation est l’occasion pour les émigrés aux Etats-Unis ou en France de revenir au pays. Certains sont des sommités internationales. Mais ceux qui sont restés à Petersbourg (ou ailleurs en Russie) ou qui y sont revenus après un passage de courte durée en Occident n’ont pas grand-chose à leur envier sur le plan scientifique. Certains d’entre eux ont gardé quelque chose dans leurs manières, leur physique un peu voûté, leurs cheveux et moustaches grisonnantes, des personnages de Gogol ou de Tchékov. Deux ou trois parlent le Français mieux que l’Anglais. L’un me disait, lors du dîner officiel, qu’il était fier d’avoir côtoyé Jacques Chirac lors d’une réception au Consulat, et que celui-ci s’était révélé d’une réelle érudition quant à la littérature russe.

rue du centremariinskyarmée rougesculptures-2Et pour finir, les lumières des palais se reflétant dans la Neva quand je retraversais Petersbourg en taxi, tôt le matin (vers cinq heures, c’est-à-dire trois heures de chez nous) et que le jour n’était pas encore complètement levé…

Et à destination des initiés:

church thesis« La thèse de Church est fausse »(*)

(*) La thèse de Church, appelée aussi « thèse de Church – Turing » est la thèse (indémontrable) selon laquelle tout algorithme concevable par l’esprit humain peut être effectué par une machine de Turing, autrement dit par un ordinateur classique (à architecture dite « de von Neumann »).

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de Petersbourg en Leningrad – ou l’inverse

Voilà. Je n’ai pas dit ça avant. Mais je le dis : je pars pour Saint Petersbourg. C’est mon baptême de la Russie. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je n’y suis jamais allé avant. Même sous l’empire des soviétiques. Même quand Saint-Petersbourg s’appelait Leningrad. Jamais foulé le sol russe. Et bien il fallait que ça arrive un jour. C’est demain. Autant dire aujourd’hui. Chez moi, les voyages commencent toujours par des livres. Je ne peux pas m’en passer. Ce sont mes tranquillisants. Parfois mes euphorisants. C’est Rushdie (« le dernier soupir du Maure ») qui me fit lever de ma chaise pour aller sans attendre respirer l’odeur des épices, du poivre surtout, mais aussi de la cardamome, là-bas, du côté de Cochin. Cette fois, ce n’est pas un auteur particulier qui me pousse à prendre l’avion d’Air France tôt ce lundi de Pâques, non, c’est juste un de ces foutus colloques contre lesquels je pestais dans mon dernier billet, mais en ce cas, la littérature viendra comme calmant, récit de transition, aménagement d’un no man’s land imaginaire entre deux réalités, celle d’avant le départ et celle de l’arrivée. Ou de sas salutaire comme vous voulez, car j’ai toujours besoin de transition, j’ai du mal à « m’arracher » de là où je suis, de ceux et celle qui m’entourent, de leur amour surtout, pour aller là où je ne suis pas, et eux non plus. En l’occurrence, c’est évidemment… Dostoïevski (pas original) et encore plus précisément « L’Idiot » qui me servent de tampon. Car chez lui, tout se passe à Lenin- euh pardon Petersburg, puisque l’histoire commence lorsque le train qui vient de Varsovie entre en gare de Petersburg avant que le prince Mychkine et Rogojine ne se séparent, le premier s’orientant vers la Liteïnaïa et le second vers le Voznessenski.

Comme cela serait bien d’arriver à Petersburg (désormais j’oublierai le « saint », trop long à écrire) par le train, après un voyage éreintant qui vous aurait fait passer par Berlin et la petite ville de Eydtkühnen à la frontière – mais est-ce toujours à la frontière ? Elles ont tellement changé depuis, avec toutes ces guerres, ces déplacements de population, ces infamies.

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Je suis donc parti ce matin, j’ai pris l’avion, un vol de rien du tout, juste trois heures quinze, et me suis retrouvé à Poulkovo, le nom de l’aéroport, aéroport récemment sorti de terre, de verre et d’acier comme sont maintenant tous les aéroports que l’on fait dans le monde. Dès le débarquement à commencé pour moi l’obsédant travail – ça non plus, je ne peux pas m’en empêcher – de déchiffrage. Je me suis mis dans la tête les « ou », les « ia », les « ch », les « chtch », les « nié » et je me plante devant chaque suite de lettres, et la machine à décrypter part. C’était drôle tout à l’heure de découvrir qu’était écrit sur la carte « cheese cake » et même « New York cheese cake » ( !).

Dans l’aérogare m’attendait un très jeune chauffeur de taxi, commandé par l’organisation du colloque pour me cueillir, « student ? », « no, I am just your driver ». Ah bon, mais étudiant quand même à l’université de technologie, me dit-il, travaillant à ses heures pour payer ses études… Et nous sommes partis sur les grands espaces. Il roulait très vite, sur des avenues à deux fois quatre voies, bordées de blocs d’immeubles séparés par des carrés d’herbe desséchée. Tout à coup je vis deux petites églises, l’une rose, l’autre bleue, surmontées de bulbes : on était bien en Russie. Puis l’habitat se densifiait, une place monumentale nous ouvrait les bras, c’était paraît-il la place de la Victoire, marquée par un obélisque et des statues de héros guerriers enveloppés dans leurs drapeaux. A droite immeuble géant à l’enseigne de la faucille et du marteau et juste devant… « Lénine ? ». « Da, Lenin», et l’immeuble c’est quoi ? c’était quoi ? « euh, comment on dit… la maison des gens comme Lénine », « ah bon, le siège du Parti Communiste, alors ? ». Oui ce devait être cela, aujourd’hui immeuble universitaire, avec bibliothèque etc. On ne dit même plus aujourd’hui « les communistes », on dit juste « les gens comme Lénine ». Nous étions maintenant dans le centre de cette ville, croisant des bulbes d’or étincelant, des flèches délicates dans le ciel très bleu d’un après-midi d’avril, des façades crémeuses et pastel… Un scoop : les Russes se promenant dans la rue nous ressemblaient étrangement… Fontanka, Sadovaïa, croisement avec Nevski Prospekt… l’avenue la plus célèbre aperçue rapidement, façades ocres, on devine de beaux magasins comme dans toutes les grandes villes du monde mais ils sont un peu cachés, sur la réserve, pas de brillant comme au long des rues parisiennes. Jardins d’été un peu gris, immeubles casernes le long de la Kamennoostrovski Prospekt jusqu’à mon hôtel dans l’île de Petrograd.

quartier de petersbourgimmeuble et jardins dans le quartier de Petrogradskaïa

Plus tard, j’irai à pieds, modeste promenade, jusqu’au quai Pesochnaïa, traversant le pont vers l’île Kamenni et là, reposant un peu mes pieds endoloris par des chaussures trop rigides (ah, ces chaussures neuves que j’ai prises pour faire élégant…), je m’allongerai sur l’herbe de la rive, regardant passer les avironneurs sur la petite Neva et, en contrebas de la berge, de vieux pêcheurs à la ligne, des gens promenant leur chien et des adolescents se tenant par la main et s’emportant par instant dans d’impulsives étreintes. Je me dirai que lorsqu’on erre ainsi, sans plan prédéterminé, au gré des pas, seulement guidé par un là-bas qui paraît plus lumineux, on perçoit un aspect des villes qui n’est plus celui des guides, mais celui où les gens vivent, avec les enfants que l’on promène au parc vers les jeux (beaucoup de poussettes en ce beau jour, probablement férié ici aussi), les vieilles qui claudiquent vers un banc et les hommes qui reviennent du magasin « Gastronom » avec des paniers chargés, où les murs sont sales et les bords de trottoirs jalonnés d’épaves rouillées et mortes de voitures abandonnées, vieilles Moskvitch d’autrefois, peintes en vert ou en bleu, aux vitres cassées, poussière gluante accumulée sans que jamais personne n’ait eu la volonté de ou n’ait été payé pour les évacuer loin d’ici comme cela aurait été le cas dans nos villes proprettes. On pourrait n’avoir qu’une vue extérieure et se dire qu’après tout, ce n’est que cela, une ville, la misère aussi, les vitres trouées des logements abandonnés, la saleté des trottoirs, les arrière-cours en friche mais on éprouve assez vite ce sentiment poignant que ce sont là maisons, rues, appartements qui ont connu bien plus que cette misère, au temps d’un siège qui emporta sept cent mille morts, puis derrière ces façades grises des immeubles reconstruits après la guerre, l’implacable terreur de la répression stalinienne s’abattant, tout cela s’étant produit du temps où la ville s’appelait Leningrad, et ô comme j’aimerais à ce moment-là qu’elle continue à s’appeler ainsi, pour que se perpétue le souvenir de ces heures où il fallut à ses habitants montrer un si indicible courage.

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Vent d’Ouessant

L’île d’Ouessant est en tenue de soleil, pas comme lorsque nous y étions venus il y a déjà deux ans, que c’était jour de grande tempête, avec des creux de cinq mètres et la pluie qui nous fouettait le visage lorsque nous ahanions sur nos bécanes de location, dans la montée du Stiff vers Lampaul. En ce milieu d’avril 14, on dirait au contraire que les vastes prairies en bordure d’océan, les friches de bruyère, les amas d’herbe spongieux, sont là pour qu’on y reçoive la lumière, avec juste un bruit de ressac à nos pieds, et de loin en loin les coups de masse de vagues sonnant contre un fond rocheux. Moutons dans les champs, maisons blanches en troupeaux, phares aux quatre coins de l’île, le Stiff, le Créac’h, la Jument et le Nividic, qui, dans les années trente, fut le premier électrifié (il avait fallu alors planter sur deux rochers, le Conçu et le Ker Zu, de gros pylônes de ciment pour y faire passer la ligne d’approvisionnement, mais aujourd’hui, sans maintenance, la ligne a disparu et ne restent que des bras impuissants à maudire les vents et les marées).

Pointe du Pern, sur les amas de rocs et de cailloux, l’horreur d’un dauphin échoué englué de mazout.

Ecrivant l’autre jour sur Marguerite Duras, je ne peux pas laisser sans précision ce que je disais, qui, depuis que j’ai fini de lire « le Ravissement de Lol V. Stein » me paraît impropre. Ainsi, le narrateur n’était pas ce regard extérieur voyant se dérouler les scènes autour de lui comme si de rien n’était. L’un des coups de théâtre du roman durassien consiste en ce qu’au tiers du texte à peu près, le narrateur se dévoile : « Tatiana présente à Lol Pierre Beugner, son mari, et Jacques Hold, un de leurs amis, la distance est couverte, moi. ». C’est stupéfiant. Je me suis un temps demandé ce que signifiait ce « la distance est couverte », je crois qu’il veut dire que ça y est, maintenant, il peut le dire que c’est lui, il a enfin couvert la distance qui le séparait de cette révélation : encore fallait-il qu’il en vienne au moment de son entrée en scène. On aurait pu penser aussi que le roman tout à coup changeait de narrateur, mais non, c’est bien lui, qui tout à coup se trouve autorisé à dire « je », bien que souvent par la suite, il revienne à « il », voire à « Jacques Hold ». La seule qui ne peut dire « je » ni être le point de vue à partir duquel on se place, c’est Lol V. Stein, justement, puisqu’elle est totalement habitée par un manque, manque à être, ivresse de ne pas exister, hormis dans la pulsion du regard. On en a beaucoup dit sur ce roman, le plus représentatif sans doute de l’état d’esprit (ou d’écrire ?) de Duras, celui d’ailleurs dont elle devait dire elle-même que les suivants en découlaient. Jacques Lacan y avait mis du sien, et sûrement à très bon escient, puisque ce roman se rapporte à l’inconscient, au signifiant, et donc à la psychanalyse. Ce qui parcourt le récit c’est l’absence d’un mot, le mot qui pourrait nommer ce qui s’est passé au début, à savoir le « rapt » du fiancé par la belle Anne-Marie Stretter, lequel s’accomplit sans que Lol ressente de la douleur, comme ces séquences de film ou de musique trop saturé où tout à coup un blanc apparaît ou un tunnel de silence : les oreilles nous bourdonnent, nous ne ressentons plus rien. Oui, mais qu’est-ce qui peut nommer alors ce vide ? Rien. Tout simplement rien, et le roman de Lola Valérie se réduit à cet absence, qui contamine ensuite toute sa vie, puis tous les gens qui l’approchent, y compris Tatiana (Karl), qui est son amie qui, dix ans auparavant lui avait tenu la main lors de cet évènement inouï, et y compris Jacques Hold, l’amant de Tatiana, et que Lol veut posséder afin de « rejouer », sur le mode névrotique, la scène originelle de l’abandon. Roman de la folie, et qui, comme tel, secoue le lecteur.

Alors maintenant, soutiendrai-je encore qu’il y a comparaison possible avec Le Clezio, celui du dernier « Tempête » ? Ce sont deux mondes, deux projets d’écriture très différents en réalité. Le Clézio est du côté solaire de la vie : il rajoute au monde cette beauté d’exister, beauté pleine qui manque en apparence à beaucoup d’hommes et de femmes, qui n’ont même pas conscience qu’elle existe, qu’elle pourrait être là, à portée de leurs mains, alors que Duras n’en a cure, elle avance dans le noir, et dit elle-même d’ailleurs qu’elle ne comprend pas tout à fait ses personnages, ils lui viennent, non pas d’elle, mais de l’écriture, et ce faisant elle parcourt les lignes de force de l’inconscient. Elle est médium au travers de qui parlent le désir, le manque, l’amour.

Ouessant, aujourd’hui le plaisir de ne rien faire qui ne soit ce que l’instant nous suggère. Une promenade en vélo au bord des gouffres de vagues, une contemplation de la mer, sans frein et sans hâte. Cet après-midi, j’ai fait deux aquarelles, l’une en regardant le phare de Creac’h et l’intérieur des terres, cabanes sur la crête des collines, bras levés des petits moulins, ces enfant immobilisés depuis longtemps au bord de la route, et l’autre en regardant la mer, entre deux rochers géants s’élevant vers le ciel, bleue presque verte, alternativement couvrant et découvrant de petits ilots. Le phare de Créac’h abrite le musée des phares et balises, nous y étions déjà venus, mais on ne se lasse pas de se faire conter ces histoires de naufragés, et de périlleux sauvetages. A l’entrée du musée il y a toujours la salle de cinéma qui porte le nom de Jean Epstein, on y voit toujours des vieux films des années trente, de lorsque les phares étaient des prouesses techniques et leurs gardiens des héros sur qui la France entière s’interrogeait. J’ai longuement réfléchi à ce que serait ma vie d’après, d’après ce que tout le monde appelle « la retraite », soit en la redoutant soit en y rêvant comme à un paradis de liberté. Je suis impatient de connaître cette impression, que je ne ressens toujours pas, bien qu’ayant presque fini ma tâche… ce fut une tâche somme toute assez pénible. Le métier de chercheur a toujours exigé qu’on se plie aux rites de l’évaluation par d’autres. Concours à passer, communications à faire accepter… à tout cela s’est ajouté ces dernières années, la nécessité de répondre à toujours plus d’appels d’offres afin de glaner les subventions qui tout simplement nous permettront de travailler, d’aller à ces foutus colloques, de rencontrer les collègues d’autres nationalités, etc. Enfin en terminer avec cela. Moi qui, quand j’étais très jeune, refusais de devoir passer des concours, j’aurai été servi, au cours de près de quarante-cinq ans de cette vie-là. A faire ce qui finalement nous pèse. Avec la consolation des voyages, certes. Japon, Brésil, Russie… ou lieux plus hypothétiques, tels que la Géorgie des années quatre-ving-dix… mais ces voyages sont toujours enfermés dans un carcan d’obligations, d’échanges contraints. Bientôt, j’en aurai fini de cela. Je pourrai lire, écrire et faire de l’aquarelle tout mon saoul, me mêler au monde sans arrière-pensée d’être jugé conforme à ce qu’il faut être.

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Encore lire et écrire, et vivre, et voir

marguerite-duras-2_604713Après ces intermèdes politiques, revenons un peu à l’écriture, à l’histoire de ce qui s’écrit, qu’on nomme parfois littérature. On fête les cent ans qu’aurait eu Marguerite Duras, voilà qui ne peut laisser indifférent. Qui ne peut qu’inciter à la relire, j’ai recommencé l’autre jour Le Ravissement de Lol V. Stein. Ce que j’aime le plus dans cette prose c’est la manière dont elle objective, rend visibles les scènes qui se déroulent autour du narrateur. Celui-ci, le narrateur, regarde. Il est regard. Pas étonnant que les récits de Marguerite puissent aussi aisément donner lieu à des films. Elle raconte. D’une voix sèche, neutre, que l’on entendrait par-dessus la rumeur de la mer, le tumulte des vagues. Bientôt, nous retournerons, C. et moi, à l’Ile d’Ouessant, là nous vérifierons ensemble cette façon dont l’écho de l’océan peut se mêler à la voix de Marguerite. Nous prendrons ses deux volumes d’œuvres complètes dans la Pléïade (en attendant que la suite annoncée ne sorte). Avant cela, j’aurai lu « Ecrire » qui est l’avant dernier texte signé par elle à avoir été publié. C’était en 1993. C’est là qu’elle raconte l’histoire de l’aviateur anglais, mort au dernier jour de la guerre, dans un village qui s’appelle Vauville. C’est la première partie de ce livre dont le titre donne l’intitulé de l’ensemble, elle y parle beaucoup de sa maison de Neauphle. Elle décrit aussi la mort d’une mouche et elle y mêle sa réflexion sur l’écriture. Elle pense qu’autour de nous, tout écrit et que c’est cela qu’il faut arriver à percevoir. On écrit sans y penser. Même la mort d’une mouche est motif à écrire, d’autant que dans cet évènement infime, se loge l’infini de la mort, ce qui nous incline à voir que tout l’univers, toute la vie, peuvent se tenir en un point de l’espace et du temps, lequel en une fraction de seconde tout à coup se fait un concentré de ce que nous pouvons ressentir. Alain Vircondelet, qui fut son biographe, vient de sortir un petit livre de souvenirs aux éditions « Mille et une nuits », il y évoque sa première rencontre avec la romancière, en 1969, quand, étudiant, il se décide à faire son mémoire de maîtrise sur elle, à une époque où l’Université la fuit comme si elle n’était pas convenable. Elle le reçoit, il est illuminé, fera son mémoire qui, ensuite, paraîtra en livre chez Seghers, mais, craignant son emprise, la fuit à son tour, pendant de longues années. Les autres textes évoquent plutôt la période de la fin. Elle écrit toujours mais sa prose est comme trouée, il me semble qu’elle ressemble à ces toiles d’araignée schizophrène qui oublient d’accorder leurs fils en certains endroits… Vircondelet situe l’apogée de la prose durassienne dans « L’amant » et illustre son propos d’une phrase, effectivement très belle, elle parle du grand salon du paquebot qui traverse l’océan, où éclate une valse de Chopin : « Il n’y avait pas – dit-elle – un souffle de vent et la musique s’était répandue partout dans le paquebot noir, comme une injonction du ciel dont on ne savait pas à quoi elle avait trait, comme un ordre de Dieu dont on ignorait la teneur ». Dans nos essais d’écrire, tous autant que nous soyons, puisque je pense que nous sommes nombreux à tenter d’écrire, qu’il s’agisse de poèmes cachés, d’amorces misérables de romans ou qu’il s’agisse de blogs, nous nous disons quand nous rencontrons ce genre de phrase sous la plume d’un(e) autre que nous n’aurions pas eu cette idée, que nous n’aurons peut-être jamais d’idée semblable, ce qui ne doit pas évidemment nous inciter à renoncer. Dans « Ecrire », vers la fin, Duras dit : « Ecrire c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait ».

ouessant1-jmg-le-clezio_316040A Ouessant, nous n’emporterons pas que Duras. Le Clézio, en parlant de vagues, vient justement de publier « Tempête » dont j’ai lu quelques pages. Lui aussi apporte au Verbe ses brassées de festivités. Lui accompagne ses personnages au plus près, dans le respect muet que l’on doit à la beauté de certains êtres. Dans la première nouvelle, qui se passe sur une île perdue du côté de la Corée du Sud, il suit les pas d’une pré-adolescente qui accompagne sa mère dans les flots à la recherche de coquillages, surtout des ormeaux, car c’est une île où les femmes vivent de ça, au péril de leur vie, de la cueillette des coquillages. Je ne sais pas « s’il se fait » de rapprocher Duras de Le Clézio, je ne sais pas si un jour ces deux-là se sont rencontrés, et s’ils se sont rencontrés, ce qu’ils ont bien pu se dire, ils n’ont pas la même voix, le même rythme, ce qu’on appelle le même « style » et pourtant on ressent en eux le même commandement à écrire, indépendamment de toute pression extérieure, de toute incitation à se plier à une mode ou à une « tendance actuelle », Duras dans son approfondissement de la présence de la mort et de son écriture conçue comme manière de la faire reculer, toujours plus, et Le Clézio dans son désir insatiable d’embrasser le monde, les continents et les îles, tous deux se rencontrant dans la part des océans.

Le week-end que nous venons de passer s’est fait en partie à bicyclette, (nous avons des Audacio, belles mécaniques légères comme des plumes mais que le mistral affronté de côté à tendance à emporter, quand il se prend dans les rayons), sur les routes de la Drôme, du côté de Grignan, et en partie dans les villages : Chantemerle, Clansayes, Roussas, Valaurie, La Garde Adhémar, villages en forme de conques, enceints de murailles et couronnés de donjons, à proximité d’églises romanes dont les cloches tintent à midi pour rappeler les promeneurs à pas lents qui sont souvent à deux, et se montrent les endroits où ils aimeraient vivre, entre deux glycines et des volets violets. En roulant sur la D56, ô surprise, une affiche nous apprenait le samedi que la salle des fêtes de Chantemerle les Grignan allait accueillir le soir même Las Hermanas Caronni, et à l’heure dite, nous étions au concert, émus d’entendre ces deux voix magnifiques, qu’elles accompagnent elles-mêmes de leurs talents à la clarinette et au violoncelle… Quand celle des deux qui est Laura commence à chanter, c’est comme un déchirement tellement ça vient de loin en elle, tellement ça vibre en accord avec le violoncelle. (Elles chantent des milongas, des tangos et comme elles ont voyagé, elles savent mêler à leurs rythmes argentins des musiques d’ailleurs, Algérie, Chine ou Réunion).

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Parcourir enfin la subtile BD écrite par Joseph Lambert sur Ann Sullivan et Helen Keller me faisait aujourd’hui sentir toute la joie que nous éprouvons à vivre, sentir et percevoir. Une joie que nous pourrions ignorer tant ces mouvements de l’âme et du corps nous semblent naturels, ce que nous avons bien tort de croire, car ceux qui en sont privés par accident ou maladie montrent par leur acharnement à les compenser, voire à les atteindre, combien ils sont précieux, et pas « donnés » du tout, mais au contraire construits, résultats d’équilibrations et de dosages complexes. Plus que la vie encore, le sentir et le voir sont miraculeux.

 

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Le 30 mars 2014 : un évènement prometteur à Grenoble

???????????????????????????????Au milieu de cette foule joyeuse qui venait de porter une nouvelle équipe à la mairie de Grenoble, je pensais que jusque là, je m’étais trompé. Il fallait que je le reconnaisse. La politique n’était pas mon fort.
J’avais fait confiance et je n’aurais peut-être pas du.
Sûrement pas du?
Sûrement pas du.

Analyser le pourquoi des attitudes en politique.

Pourquoi fait-on confiance, éprouve-t-on le besoin de le faire. Après tout, personne n’est là pour nous y obliger, mais si on regarde autour de soi beaucoup de gens font confiance.

Ou pas.

Beaucoup de gens ne font pas confiance, aussi. Le manque de confiance m’a toujours paru préjudiciable, comme s’il était marque d’une fin de l’espoir.

J’allais écrire « d’une fin de l’histoire ».

A première vue, la confiance est préférable à la défiance car elle signifie l’adhésion, une barrière contre la solitude. Refuser la confiance, n’est-ce pas se murer dans une obstination sauvage, un tantinet rebelle. Il y eut donc ma confiance. En des choix politiques, en un homme qui les incarnait, et ce, d’autant plus que cet homme et ces choix étaient rejetés par une masse grandissante de gens, voilà qui est étrange et a priori contradictoire avec ce qui précède, là, en somme c’était la confiance qui risquait d’isoler et la défiance rassemblait.

Mais elle rassemblait sur des bases qui sont loin d’être les miennes, le refus du mariage pour tous, la réticence devant l’impôt… et je ne voyais pas de tendance assez importante en impact et en nombre qui symbolisât une défiance que j’aurais estimé être sur des bases acceptables. Bien sûr, un front de gauche vitupérait, affichait une différence, mais il faisait comme si la sortie de crise ne pouvait relever que de recettes à la mode du « y a qu’a ». on entendit dire qu’il n’y a avait qu’à faire comme l’Argentine qui refusait de payer ses dettes – on a vu ce qu’il lui en a coûté depuis – ou que l’on pouvait s’inspirer du modèle sud-américain, aussitôt estampillé « socialisme du XXIème siècle », incarné par un Hugo Chavez, mort depuis, un modèle qui donne lieu à des combats de rue, et à plus de corruption encore que sous un ancien régime.

Il valait mieux donner confiance à F. H. Lui au moins… avait une vision saine de la réalité, et agissait en fonction d’elle et de contraintes bien réelles que personne ne peut nier: la dette, les marchés financiers, l’euro, un minimum de politique économique européenne commune.

Et puis aujourd’hui, je m’aperçois que la confiance n’est plus là.

Et que cela n’est certainement pas du à la soi-disant « victoire de la droite » aux élections municipales. Car la droite n’a pas gagné aux élections municipales. Une composante nationaliste et fachoïde peut-être… encore que. Victoire à la Pyrrhus diront certains, car il faut ensuite assurer ses arrières et puis dix villes sur des centaines, on a presque envie de dire que c’est anecdotique. La vague bleu marine existe cependant, elle est bel et bien là, notons que pour qu’elle existe il aura fallu de la part de ses instigateurs de sérieuses sourdines, preuve que le peuple qui les élit n’est peut-être pas autant acquis à leurs idées qu’on voudrait nous le laisser croire…

Mais la droite elle-même, celle que l’on qualifie généralement de « républicaine » , elle n’a fait que ramasser ce que les abstentionnistes lui ont laissé, lesquels, on peut le présumer, avaient fait partie deux ans auparavant de ceux qui avaient porté F.H. à la présidence, autrement dit « l’électorat de gauche ».

Ainsi, la gauche a battu cette tendance qu’on appelle « la gauche » (PS) et qui est de moins en moins… la gauche.

Existe-t-il une gauche? Voici le genre de question avec laquelle on a envie de se délecter si on est un passionné de conversations d’idées. Comme cette autre question: qu’est-ce qu’un peuple? Les historiens, les philosophes (comme Laurent Bouvet et Alain Badiou dialoguant sur le site de Mediapart) s’interrogent à juste titre sur la définition de la gauche, dont on sait qu’à l’origine elle est essentiellement un concept topographique, désignant ceux qui s’asseyaient « à gauche » dans les travées de l’assemblée nationale.

On a envie de dire, ou plutôt: j’ai envie de dire, que la gauche, c’est comme « le peuple », c’est un mouvement, quelque chose qui à certains moments de l’histoire, apparaît de manière fulgurante pour porter des idées en rupture avec l’ordre établi, vers plus de liberté et de justice.

Ce n’est pas une masse amorphe, un conglomérat, une institution, un parti. Parti de gauche, vous dites? Eh bien non, ça ne fait guère sens.

La gauche peut-elle passer à droite? Non, car si j’en crois ces deux mots: liberté et justice, ils définissent un cadre contraignant, auquel ne peuvent pas satisfaire n’importe quelles velléités portées par un parti extrémiste. On pourrait par exemple imaginer un parti oeuvrant, selon ses dires, pour plus de liberté, alors que sa conception de la liberté serait restreinte, soit limitée à un domaine (l’échange des biens par exemple) soit limitée à des personnes: la liberté pour les nationaux (comme dans la Grèce antique, la liberté des non-esclaves).

Si on est du côté de la liberté, c’est du côté de toute la liberté, cette liberté qui se définit, non comme une absence de déterminations, mais comme une connaissance objective de ces déterminations, et la reconnaissance du fait qu’elles agissent sur tous les humains sans distinction de classe, d’appartenance ethnique ou religieuse ou de choix d’orientation sexuelle.

Les partis que l’on qualifie en général de « droite » en sont loin.

Dans la soi-disant « gauche » incarnée par notre gauche de pouvoir actuelle, il y a parfois des discours qui nous font douter de cette conception de la liberté.

Quant à la justice… nous en parlerons un autre jour car la question me paraît encore plus complexe, mais il est difficile de penser qu’elle puisse être basée sur autre chose que l’égalité entre les êtres humains (hommes ou femmes).

Ces aspirations à la liberté et à la justice sont particulièrement marquées lors de certains évènements, révolutions ou mouvements, ou libérations à l’issue des guerres, qui succèdent à des périodes où une majorité des membres de la société, lesquels alors se constituent en un peuple, en ont été privés.

Voilà les bases, me semble-t-il, à partir desquelles on doit pouvoir évaluer l’orientation d’une ligne politique.

Or, évidemment, un premier ministre qui spécule sur la vocation d’une population caractérisée par son origine ethnique à s’insérer ou ne pas s’insérer sur notre territoire, ou bien qui refuse énergiquement l’idée d’un droit de vote donné aux étrangers, fût-ce simplement aux élections locales, est loin d’être un exemple parfait d’une attitude de gauche au sens où je viens d’essayer de la définir…

Au long du XXème siècle, les ouvriers ont été les porteurs de l’aspiration à plus de liberté et de justice, parce qu’ils étaient (et sont) bien sûr les plus privés de ces valeurs  Sur ce sujet, on ne peut que continuer à donner raison à l’analyse marxiste. L’extorsion de la plus-value sur le dos des travailleurs ne disparaît pas.

Et pourtant, on a parfois l’impression que la gauche n’est plus tellement portée par la classe ouvrière,

soit que celle-ci simplement se détourne des valeurs essentielles de liberté et de justice, s’installant dans l’indifférence et l’abstention,

soit, plus gravement qu’elle adhère à des mouvements dont la seule fin est le maintien du statu quo. C’est que bien sûr, si l’on n’a plus confiance dans les organisations censées nous représenter, il ne reste guère qu’à se recroqueviller sur une position de maintien de ce que l’on a déjà, ses biens de consommation, sa petite propriété, son mode de vie qui, pour pauvre qu’il puisse être n’en est pas moins justement, un mode de vie.

Dans une telle situation, les porteurs de la gauche deviennent d’autres groupes qui ont, eux aussi après tout, de bonnes raisons (même si celles-là, Marx n’a pas eu le temps de les comprendre…) pour revendiquer des droits universels: certains membres de la jeunesse, les femmes, les homosexuels, les sans-papiers, les victimes de trop nombreux accidents sociétaux ou environnementaux… mais ils ne doivent évidemment pas oublier que les ouvriers existent toujours, au moins potentiellement, parmi eux.

Alors, qu’arrive-t-il? Lorsque ces groupes se fédèrent, peut émerger une nouvelle gauche, comme c’est le cas semble-t-il, justement, à Grenoble, lors de ces dernières élections municipales.

Une nouvelle gauche, réellement, au sens où chaque groupe qui la compose aspire, sous son angle propre, qui l’a constitué en tant que groupe, à la liberté et à la justice:

Les écologistes en tant qu’ils se font l’écho des revendications des habitants qui souffrent de devoir absorber un air irrespirable ou d’être exposés à de potentielles nuisances chimiques, radioactives, voire des poussières de carbone issues des industries nanotechnologiques,

les réseaux citoyens en tant qu’ils ont à défendre des causes ayant trait aux libertés: celle de circuler, celle de s’établir où bon nous semble (causes des sans papiers, de l’éducation sans frontières…),

le parti dit « parti de Gauche » aussi en tant qu’il se présente encore comme un défenseur des ouvriers,

et d’autres que je sais mal énumérer et que j’oublie sans doute au moment où j’écris ces lignes.

Voir une nouvelle gauche émerger est toujours émouvant. C’est un moment historique, au sens propre, là encore. C’est-à-dire au sens où il fait série avec d’autres moments de l’histoire, qui ont eu, chacun sa singularité, certes, mais qui néanmoins se ressemblent.

H._Dubedout0002Il y eut ainsi le surgissement à Grenoble à la fin des années soixante de ce qu’on a qualifié déjà de « nouvelle gauche » ou « deuxième gauche », incarnée par la personne d’un jeune ingénieur, Hubert Dubedout, accompagné d’une équipe de gens neufs et compétents uniquement intéressés par le bien commun, apparaissant au devant de la scène pour, d’abord, résoudre des problèmes techniques, puis pour proposer une nouvelle manière d’habiter la ville, élan qui hélas fut stoppé lorsque, quelques années plus tard, lors d’un épisode de reflux malheureux, la mairie fut confisquée par un forban et sa bande, le premier étant toujours là à essayer de revenir. (Lourd boulet d’ailleurs pour la droite locale, laquelle, en plus, ne brille pas par son intelligence… ).

1944-05_vercorsAvant ce surgissement, il y avait eu la Résistance, tellement active à Grenoble et les environs, tellement meurtrie dans le Vercors.

Et beaucoup plus avant… juste un an avant la Révolution, la journée des Tuiles, au cours de laquelle la population grenobloise, s’étant solidarisée avec son parlement, avait accueilli les troupes royales à coups de tuiles détachées de la toiture du bâtiment.

journeetuiles7jui...8grenoble-e12989Et puis il y eut aussi Stendhal, il y eut Choderlos de Laclos, et l’esprit libertin… qui n’était pas que dans les moeurs mais aussi dans les conceptions politiques.

stendhal1004056-Pierre_Choderlos_de_LaclosCette série semble s’être continuée ce 30 mars. Et je m’engage à suivre dans le détail les suites de cet évènement, créant tout de suite au sein de ce blog, une nouvelle catégorie: « Vie locale », pour y mettre mes espoirs, des témoignages, des descriptions de l’ambiance ici, dans notre ville, et des critiques aussi car il y aura bien des critiques aussi, non? qu’il faudra faire à certains moments.

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Echos de campagne

DL-2014-03-28Hier soir, après vingt heures, parvis de la MC2, un chapiteau était dressé pour recevoir l’ultime meeting de campagne de la liste écologiste. Comme toujours en ces circonstances, nous rencontrons quelques vieilles figures du militantisme comme mon vieil ex-collègue Robert C. historien, spécialiste d’histoire sociale, aujourd’hui retraité,  j’ai fait avec lui du syndicalisme dans ma jeunesse (SNESup), appartenu aux mêmes cercles crypto-PC… Il n’a guère dévié de ses idées. Il n’aimait pas beaucoup les socialos, il ne les aime toujours pas beaucoup, un reste des années cinquante. La guerre d’Algérie. Plus généralement : les guerres coloniales. Il dit que les gens ne connaissent pas leur histoire, qu’en 1956 déjà on s’était fait berner. Aux élections ils annonçaient la fin de la guerre en Algérie. Six mois après, non seulement ils ne l’avaient pas terminée mais ils en remettaient une couche. Deux ans plus tard ils votaient la Constitution de 1958, qu’ils n’ont pas reniée depuis. Agé, il dit qu’il n’a pas bien vu le temps s’écouler, qu’il n’a pas eu le temps de se faire aux changements. Il pensait trouver sous ce chapiteau surtout des jeunes, comme au pied des amphis qu’il avait tellement fréquentés, mais non, dit-il, ce sont surtout des plus vieux qui sont autour de nous, des têtes blanches. Mais bon, lui fais-je remarquer, pas que. Non pas que. Sur scène : deux musiciens de Sinsemilia, dont le chanteur, que j’ai bien connu autrefois, pensez : j’étais son prof de maths ! Il nous chante : « Un autre monde est possible », sur un rythme vaguement rap, vaguement slam. Il précise bien que c’est la première fois qu’il accepte de venir en soutien à une liste pour des élections, qu’il est là mais c’est avec une attitude d’expectative : il attend de voir, il ne donne pas un chèque en blanc. C’est d’ailleurs la teneur générale de cette soirée : les participants en ont tellement vu, tellement entendu, ils ont avalé tant de couleuvres, ont eu tant d’espoirs déçus… mais là, il y a peut-être un espoir, parce que l’enjeu est modeste : il est local, et que, localement, bien des choses peuvent advenir. Après tout, le maire a des pouvoirs… que les présidents n’ont pas, paradoxalement. Par exemple, le candidat vert, s’il est élu, en dépit de l’absence de loi donnant le droit de vote aux étrangers pourra quand même s’il le désire consulter les habitants de la ville quelle que soit leur nationalité. Si seulement Grenoble pouvait redevenir une ville d’expérimentation sociale… Certains orateurs ne sont pas très bons. Qu’importe. Christiane Taubira est la seule entorse à la règle de ne faire intervenir que des membres de la liste. Elle aurait du venir en personne. Quelles obscures interventions l’ont contrainte à rester à Paris? Elle se contente donc d’un message video. Un peu grandiloquent. Un peu pompeux. Grenoble, ville du savoir, de la science, des technologies, des bio- des nano- des cyber- … trop de mots glorifiant les techniques. Dans le cours des interventions, cela revient : Université, recherche, industrie, transferts de compétences, comme si l’on devait toujours, parlant des projets grenoblois, tirer sa révérence au monde technologique. Rien n’est possible sans l’innovation, sans la science. Les écologistes grenoblois sont en réalité très divisés : il existe une autre tendance (appelée « pièces et mains d’œuvre ») qui s’est illustrée au contraire par sa critique des technologies. On l’a enterrée un peu vite, alors que chacun est conscient que ce qu’il faudrait ici, c’est un vrai débat concernant le développement des nouvelles industries. Mais il n’en sera jamais question dans cette réunion pré-élections. Pas plus qu’il ne sera question de l’air que nous respirons, du diesel qui pollue, des routes qui nous asphyxient… Sans doute est-ce politique. Mieux vaut se faire tout petit avant le choc final, essayer surtout de ne pas faire peur. Mais après, après ? hein, après ? aurons-nous les vrais débats sur ce qui peut fâcher ?

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Eric Piolle

???????????????????????????????Je suis passé ce matin devant le local du candidat écologiste. Il y avait un peu de monde. Je me suis attardé quelques minutes. Dans les discussions, il me semblait entendre comme un lointain écho de la fois, dans les années soixante, où Grenoble fut enlevé à la droite par un ingénieur inconnu. On sait ce qu’il advint par la suite  : d’abord devait être résolu une bonne fois pour toutes le problème de l’approvisionnement en eau, puis être lancée une fameuse rénovation urbaine, avant que la culture n’apporte son prestige à la ville (Maison de la Culture, Centre Dramatique des Alpes dirigé par Lavaudant, festivals variés) et que Grenoble devînt capitale de l’innovation technologique. Le candidat écologiste actuel a un peu le même profil que le maire d’antan : un ingénieur aussi, ex-cadre chez Hewlett-Packard. Quelqu’un de peu connu et peu mouillé dans les combines politiciennes, avec une équipe jeune, préoccupée de questions d’avenir, d’urbanisme, de pollution. Comme on sait, il a réuni presque trente pour cent des suffrages dimanche dernier, devant l’héritier de la municipalité précédente, représentant le PS. Contre toute attente, ce dernier a refusé l’union avec la liste arrivée en tête, comme il eût été normal. Cela au nom de vieilles querelles. Il est vrai que les écologistes n’ont jamais épargné la municipalité précédente (on se souviendra par exemple de la construction du fameux stade) mais on se souvient aussi du rôle bénéfique qu’ils ont eu face à cet autre problème d’eau : la privatisation de la distribution qui avait été opérée pour le grand bien du maire de droite éphémère, qui rode encore tel un visiteur du soir dans les cabinets noirs de la politique parisienne, et à cru bon de revenir à Grenoble, en bonne position sur la liste UMP. Aujourd’hui, le problème n’est plus tant celui de l’eau que celui, encore plus important, de l’air que nous respirons. Etrangement, aucun commentateur n’a fait le lien entre cette progression spectaculaire des écologistes et les pics de pollution qui se sont manifestés il y a quelques jours dans la cuvette alpine : nous vivons dans un monde irrespirable. Au propre d’abord avant de l’être au figuré. Qu’une part importante des Grenoblois en prenne conscience est un symbole d’espoir. Bien sûr, il faudra que l’équipe écologiste, si elle est élue, prenne des mesures radicales : elle en aura la capacité. Rendre les transports en commun toujours plus accessibles (par une gratuité pour une grande partie des usagers, jeunes, personnes âgées, chômeurs etc.) par exemple, comme dissuader de l’usage de l’automobile en ville, en généralisant des restrictions de circulation draconiennes. Certes, l’ancienne municipalité n’a pas vraiment démérité, puisqu’on lui doit entre autres choses le nouveau quartier dit « de la caserne de Bonne » (ensemble urbain très innovant sur le plan notamment de la consommation en énergie), la nouvelle ligne de tramway (la cinquième) qui va traverser l’agglomération du sud au nord, ou la nouvelle « presqu’île » (au confluent du Drac et de l’Isère), refuge de l’innovation technique et pôle de développement qui fait en partie que les Grenoblois connaissent moins le chômage que les habitants d’autres villes (ou de campagnes) de France. La liste écologiste, toutefois, apportera un nouveau souffle, une nouvelle radicalité dont nous avons besoin. Preuve que derrière la France « has been » du « Bleu marine » s’en profile heureusement une autre, moderne et innovante, pour qui viendra le temps des victoires, et qui pense plus à sa sécurité en termes de santé qu’en termes de vidéo-surveillance.
Dimanche dernier, j’ai voté pour la liste de l’ancienne municipalité. Toujours mon réflexe « vote utile », survivance d’un funeste 21 avril… mais dimanche prochain, je voterai pour la liste écologiste (qui possède en son sein des membres du parti de Gauche, ce qui donne motif à la droite d’agiter le spectre de Mélenchon derrière la bonne bouille du candidat vert… en jouant ainsi encore et toujours sur la peur).

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Anonymes anonymes

C’est drôle. Je présume que les écrivain-e-s , les romancier-cière-s se renseignent, avant d’écrire, sur les tendances actuelles, sur ce qui est porteur dans l’actualité. Il semble que dans le temps présent, le thème de l’anonymat soit en vogue, après, sans doute, que Pierre Rosanvallon ait lancé son entreprise d’exploration de la vie au quotidien, où il est question des invisibles, de ceux qu’on ne connaît pas, du grain fin de notre société (voir billet du 26 février). angot-christineSur la lancée, Christine Angot(1) publie « La petite foule » : ce sont, dit-elle, des hommes, des femmes, ils sont jeunes, vieux ou entre deux âges, riches, pauvres ou ni l’un ni l’autre. Elle les décrit, les affuble d’une désignation : il y a « le Parisien d’adoption », « la retraitée du textile », « le client des grands hôtels »… Une galerie de portraits en somme, ou de « caractères » comme on disait au temps de La Bruyère. Et c’est ce qui me gêne un peu : cette façon de les nommer, et en les nommant de les essentialiser, comme si, sous tous ces destins individuels, on cherchait des types. claudine-tiercelin-coverMadame Tiercelin, au collège de France (cours écoutables sur le site du collège) parle justement de l’essentialisme, cette doctrine bousculée par la modernité et que, pourtant la métaphysique remet au goût du jour. Mais c’est un essentialisme particulier. La métaphysicienne en parle à propos des espèces naturelles. On doit faire la différence, dit-elle, entre l’essence liée à l’individu et celle qui est liée à l’espèce. Pour une espèce, on peut dire sans doute qu’il existe un ensemble de traits A en vertu duquel elle est cette espèce, et pas une autre, sans cet ensemble de traits, elle ne le serait pas. C’est dans ce sens là qu’on peut parler de propriétés essentielles de l’espèce. C’est très différent de dire qu’un individu donné est essentiellement de cette espèce. Car on peut imaginer qu’un individu, elle dit François Hollande ( !) existe dans certains mondes possibles sans avoir les propriétés d’un humain : il n’est alors pas essentiellement un humain. Mais dans tous les mondes possibles, la notion d’humain conserverait le même ensemble de traits caractéristiques. Ainsi déterminer si un individu appartient à une espèce est toujours difficile. On peut parler de l’espèce bien entendu, mais le discours risquera d’être abstrait, or ce qui nous intéresse dans la fiction c’est l’individu, pas l’espèce. Alors le ranger dans un type… dire qu’il est le « Parisien d’adoption – type » etc. je ne vois pas très bien l’intérêt. A moins que ce que veuille nous dire madame Angot soit d’un autre ordre : que si elle étiquette chaque courte narration du nom d’un type (« La retraitée du textile », « la coiffeuse à domicile », « le chauffeur-routier »…) c’est pour relever que l’individu dont elle fait le portrait appartiendrait à ce type par accident. Cela devient alors plus intéressant : il s’agit de mettre en avant la tension qui existe entre une détermination sociale, imposée à l’individu (« tu es une retraitée du textile », « tu es un conducteur de bus », « tu es un intellectuel laid »…) et quelque chose qui n’a rien à voir avec ça comme elle le disait dans une interview sur France Culture, ce samedi après-midi, au cours de l’émission « La suite dans les idées ». Le journaliste qui l’interviewait dans cette émission parlait alors, faisant référence à Bourdieu, « d’individus épistémiques ». Je ne sais pas bien ce que sont de tels individus, je présume qu’il s’agit d’individus à qui on donne un nom arbitraire parce qu’on ne peut pas leur donner leur vrai nom (Bourdieu aurait en effet introduit cette notion dans son livre sur « homo academicus » où, bien entendu, pour des raisons bien compréhensibles, il ne pouvait pas désigner par leur vrai nom les personnes dont il décrivait le comportement). Mais alors pourquoi donner un nom qui sonne comme le nom d’une espèce ?
Je ressens donc un malaise à lire ces textes précédés d’un titre formé d’un groupe nominal défini, car je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il s’agit bien là d’un type que l’on prétend décrire. Or, évidemment, il n’y a pas de raison pour que le chauffeur-routier soit obsédé par le sida, ou que la coiffeuse à domicile ait pour compagnon un retraité de l’armée qui se suicide. Ces évènements relèvent bien de l’accidentel, on est loin des types.
En dépit de ce malaise, toutefois, le livre se consomme avec plaisir : c’est comme si le mode de narration choisi nous permettait de voyager d’un moi à l’autre, avec une vitesse vertigineuse, entrant dans un nouveau personnage à l’instant même où on quitte l’ancien. Joli tour de force, qui nous conduit à un panorama social. J’ai aimé dans son interview que Christine Angot se rebelle contre une certaine classification qui a voulu la ranger dans la case des romanciers de l’intime, et l’attitude d’une certaine critique qui en découle, de se déclarer surprise de ce qui apparaîtrait comme un changement d’orientation. De fait, dit-elle, « ce n’est pas parce qu’il y a rapport entre deux personnes que ce rapport est nécessairement intime » (elle prend l’exemple de l’inceste, un thème d’un de ses précédents romans), bien souvent en réalité, il est public, et il l’est même chaque fois que ce rapport devient un rapport de domination, de possession, rapport de force exercée sur un corps. Voilà qui brouille un peu les pistes, les classifications habituelles, et c’est tant mieux. Reste évidemment que dans cette galerie de portraits, il n’y a pas « la romancière sociologue » ou même mieux : « la romancière Angot ».

BourdieuL’hommage à Bourdieu n’est donc pas complet : lui posait aussi la question de la réflexivité. Comment le sociologue pouvait-il prétendre analyser les rapports de force, les habitus d’un groupe social, en l’occurrence par exemple les universitaires, sans s’inclure lui-même dans les portraits qu’il en faisait ? Il ne faut pas répondre ici qu’elle l’a déjà fait, elle qui passe pour une championne de l’auto-fiction, car c’est une chose d’écrire un livre entier où l’on étale son existence et une autre de s’inclure dans une galerie de portraits, c’est-à-dire de se faire côtoyer les autres, avec le mélange de tendresse et de dérision qu’on leur réserve d’habitude, et que l’on ressent souvent à la lecture de ce « roman » (qui n’en est pas vraiment un, en fait).

(1) Annie Ernaux aussi publie quelque chose du même ordre, dont quelques extraits ont circulé sur le web avant parution, il y est question de son rapport aux supermarchés. Ici, pour ce que j’en ai lu : grosse déception. Jusqu’à maintenant, la romancière avait cherché à privilégier une écriture « plate », elle y arrivait fort bien, mais de là à passer à plus d’écriture du tout… il devrait y avoir une marge à ne pas franchir.

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Beauté des femmes indiennes et de la langue hindie

lunchbox1Le petit film indien, petit film en Hindi, petit film à cause de probablement le peu de moyens utilisés pour le produire, ou bien peut-être aussi du caractère ténu, très ténu de l’argument, mais pas à cause de sa longueur, car il est bien assez long comme ça, ce n’est pas que je lui reproche ses longueurs, c’est juste que je pense qu’à le faire plus long on eût risqué de s’ennuyer car dans le fond, il est assez répétitif ce scénario, on en a vu de plus complexes, avec une chute moins attendue, mais ce film est un petit bonheur quand même, de ces sourires, même si un peu tristes, qui s’inscrivent en passant dans les interstices d’une journée chargée, que raconte donc ce petit film ? ô j’imagine que tout le monde le sait déjà, car on en a bien parlé, dans les journaux et le bouche à oreille. Quoi ? l’histoire d’une « lunchbox », c’est-à-dire de ces empilements de paniers d’alu que les femmes indiennes communiquent à leur mari pour l’heure du repas de midi, car ils n’ont pas le temps de rentrer chez eux bien sûr, dans les grandes villes, comme ici Bombay, et lorsqu’ils ont la chance d’avoir un emploi qui leur rapporte de quoi appartenir aux classes moyennes, petits fonctionnaires, petits cadres dans des entreprises locales, et qui, pour parvenir à leur destinataire doivent parcourir un itinéraire compliqué, par train, par bus et par charrette, convoyés par des « whallas », membres du petit peuple des villes indiennes, reliés entre eux par les mailles d’un réseau compact, appartenant à la même organisation, organisation rodée, autant que celle de la caste des blanchisseurs, ceux qui vous prennent vos vêtements à l’hôtel, les nettoient, les sèchent au soleil, vous les ramènent et vous êtes dans le ravissement de retrouver vos choses, sans perte, sans échange, il en va de même pour ces « lunchboxes » qui toujours parviennent à l’heureux élu qui, sans avoir besoin de quitter son poste de travail, peut se nourrir, plus ou moins bien, selon le talent de la maîtresse de maison, et selon l’amour aussi qu’elle y met. Or, celle-ci y met de l’amour, car elle veut le reconquérir, lui, son mari petit cadre falot qui rentre le soir et ne fait même pas attention à elle, à sa beauté, qui est réelle pourtant, sont-ils ensemble à cause d’un mariage arrangé entre les familles, ou bien, appartenant aux couches modernistes de la population, se sont-ils choisis, hors des considérations familiales ? Nous ne le saurons pas, et nous resterons aussi pudiques sur la question des castes. Quand elle prépare les petits plats, elle y met du sien : il ne doit manquer aucune épice, et elle se fait aider pour cela par la voisine du dessus, que nous ne  verrons jamais au cours des deux heures du film, mais nous sentirons sa présence, elle que la femme du cadre d’entreprise (« Ila », la belle Nimrat Kaur) appelle de ces deux syllabes : « Auntie ! », et là le spectateur goutte tout le charme de la langue hindie car on ne dit pas banalement « auntie » avec un « t » bien plat comme chez nous, non, on le dit avec juste l’extrême pointe de la langue sur l’avant du palais, presque un « d », mais pas tout à fait, « Aundie ! » avec l’accent sur la dernière syllabe, et les voyelles très aigues, ainsi le « i » sonne-t-il comme un cri d’oiseau. Oui, c’est ça, j’ai trouvé, ce film ce serait une histoire d’oiseaux, elle, la mère oiseau qui s’échine à concocter un nid où toute la famille serait bien, et lui, le père volage qui va de nid en nid et s’en fiche pas mal des efforts de la mère oiseau, et en plus bien sûr l’oisillon, la petite fille, habillée comme on aime habiller les petites qui vont à l’école, en Inde, c’est-à-dire avec de jolies robes et des nœuds verts dans les cheveux, qui vont à l’école en rickshaw qui les attend auprès de la porte. La lunchbox, donc, se trompe de destination. Elle arrive entre les mains d’un monsieur bien triste, car veuf, car proche de la retraite, car seul et ces repas délicieux illuminent sa vie. Il peut même se payer le luxe de temps en temps de se plaindre, là c’était trop salé, là il y avait trop de piment, mais avec deux bananes consommées, le feu dans la bouche s’est éteint, occasion de nouer des relations épistolaires. Ce film est donc un cas unique de film épistolaire, où la lettre occupe le rôle de personnage principal, la lettre transmise par les petites cuves en alu. Le reste, la suite, je ne vous en parlerai pas. La belle femme seule continuera à rêver (au Bhoutan, pourquoi pas au Bhoutan, on apprend ainsi que le Bhoutan peut fasciner les indiens et les indiennes, car érigé – à raison ? à tort ? – en royaume du bonheur) et le vieux monsieur seul peut atteindre cet âge de la vie où l’on se résigne, que d’ailleurs la religion hindouiste a codifié, n’est-ce pas l’âge où, dans les conceptions les plus radicales, l’homme ou la femme doit partir sur les chemins avec un bol et un bâton pour devenir un renonçant, c’est-à-dire un saddhu ?

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Un roman poème d’Amos Oz

Oz-Amos-Seule-La-Mer-Livre-896578350_MLRécemment, j’ai feuilleté un livre en devanture d’un bouquiniste, c’était un roman de l’écrivain israélien Amos Oz, dont le titre était « Seule la mer ». Feuilletant au hasard, en fait de roman, je tombe sur des poèmes. Ce livre a donc la particularité étonnante de ne se composer que de poèmes (souvent une demi-page, jamais plus de trois pages) pour raconter une histoire. Je n’avais jamais entendu parler de ce roman en forme de poèmes. Je n’ai que très peu lu Amos Oz. Je me suis évidemment procuré ce livre, mais plus tard, en édition Folio. Le lisant, je trouve de plus en plus que c’est un livre étonnant… Il raconte l’histoire de gens ordinaires, tout ce qu’il y a de plus ordinaires. Un père de famille, qui s’appelle Albert Danon, triste et seul car il vient de perdre sa femme, à laquelle l’attachait un amour sincère. Nadia, s’appelait-elle. Morte d’un cancer. Leur fils, Rico, n’ayant probablement pas pu supporter cette perte, est parti voyager dans l’Himalaya. Il fait tous les pays : Tibet, Népal, Bhoutan, Ladakh… accompagne parfois d’autres voyageurs, des alpinistes hollandais par exemple, avec qui il rend visite à une Maria peu farouche, qui tient une guest-house à Kathmandu. Dita, sa petite amie, est restée au pays, entendez en Israël, dans un quartier de Tel-Aviv, elle veut faire du cinéma, a un projet de film, se fait rouler par un producteur, se fait héberger chez Albert, il la traite comme sa fille, avec plein de tendresse. Parfois, d’au-delà de la mort, Nadia revient, notamment pour parler à son fils. Evidemment, compte tenu de son auteur, de la prégnance des textes bibliques sur la culture israélienne, la trame sous jacente est faite de morceaux de Bible, ce que la théorie savante appelle l’intertexte. Moi qui sais si peu de la Bible… j’apprends, et je me laisse bercer par ces mots si simples et par ce rythme incomparable que donne au roman la scansion des poèmes. Chaque épisode fugitif est comme un bloc dense, ils sont tous de taille variable, mais surtout, entre eux, on respire. On écoute un bout d’histoire, puis on s’arrête, on peut y réfléchir. Méditer. Un livre, donc, original, et beau. Dont je ne peux faire autrement que donner ci-dessous quelques extraits.

Il tourne en rond. Revient sur ses pas. Entre deux sommes
il se réveille à peine. Il va d’un village perdu à un autre. Un jour ici un jour là.
Il tombe sur des Israéliens, quelles sont les nouvelles au pays,
et s’endort. Il rencontre des femmes, échange en signe de connivence
et se ravise. Une vraie tortue. Au cours de ses pérégrinations, il a parcouru
trois ou quatre cartes. Il pourrait en franchir une autre, d’autres vallées,
une autre montagne. Le paysage s’est épuisé. Comme ses ressources,
pratiquement. Avec un peu de chance, il gagnera Bangkok, où l’attend l’argent
que lui a expédié son père. Ensuite le Sri Lanka. Ou Rangoon.
Il rentrera à l’automne. Ou pas. Sous le pâle néon d’une auberge, allongé,
somnolent, comme un malade qui attend d’y voir clair
d’une manière ou d’une autre, il distingue sur le plafond noirci des taches de montagnes
suspendues entre deux ombres. Pas question de les gravir mais de découvrir
une entrée, un passage, une ouverture, une trouée, par laquelle

 ce qui me plait particulièrement dans cette page, c’est la fin, la mise en suspens… « par laquelle », sans continuation, sans point. Symbole de l’ouverture.

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