Au bout de la garrigue : le Nalacharitham (chronique d’Avignon 2014 – II)

??????????????????????????????????????????????????????????????Petites routes, traversée du Rhône, fleuve épanoui en cet endroit, terre ocre et buissons de genets verts bouteille, petites carrières, maisons basses, chant des cigales, torpeur du soir, file de voyageurs / spectateurs claudiquant sur les pierres, spectatrices élégantes se tordant les pieds parce que chaussées de talons aiguille, pour arriver à la Carrière de Boulbon, magnifique emplacement, en usage pour le festival d’Avignon depuis, je crois, que Peter Brook décida d’y jouer le Mahabharata. Eh bien, justement, c’est la reprise dudit Mahabharata, mais dans une toute autre version, par un tout autre metteur en scène, et bien plus court, seulement une heure cinquante est prévue, là où autrefois, ce devait être huit ou dix heures… C’est un grand réalisateur japonais qui s’y colle, c’est Satoshi Miyagi (avec son Kanagawa Arts Theater), pour en réalité un court épisode, peu connu, de la grande épopée indienne : le Nalacharitam, c’est-à-dire l’histoire du roi Nala.

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???????????????????????????????La princesse Dayamanti, dont les courbes enchantent les hommes, tous les hommes, c’est-à-dire les mortels comme les immortels, autrement dit les dieux, s’est laissée choisir par le prince Nala, roi du Royaume de l’Ouest, au grand dam du dieu Kali qui la convoitait aussi, et qui décide de se venger. En représailles, il pénètrera dans le corps du roi afin de pousser celui-ci à des actes déraisonnables. Après douze années d’un mariage heureux qui a donné au couple deux beaux enfants, Kali passe à l’action : en quelques heures, Nala perd au jeu tout ce qu’il possède, depuis ses plus beaux destriers jusqu’à son royaume entier. Il a même joué, hélas, les habits de la princesse. Après une telle déchéance, il ne lui reste plus qu’à partir dans la forêt, laissant Dayamanti sous la protection de son oncle, le roi du Royaume du Sud. Mais Dayamanti, en épouse dévouée et sincère ne saurait laisser son conjoint dans l’errance et le malheur. Elle court à sa recherche, quitte à braver en chemin les pires dangers comme un troupeau d’éléphants en furie se ruant sur elle (une magnifique série de panneaux blancs géants, découpés en forme de trompes) ou bien un monstrueux serpent (vaporeux nuage de tulle). Après moult péripéties, elle retrouve sa tante, pendant que son infortuné mari, aidé par les dieux, est transformé en Vahakana, le cocher, qui doit aller enseigner le maniement des chevaux et des attelages à ce même roi du Sud. Pour le retrouver, Dayamanti use d’un stratagème : elle annonce qu’elle va se remarier, meilleure manière de faire sortir le loup du bois. Ce qui advient. Sous les coups des dieux complices de Nala, le démon Kali sort enfin du corps du roi de l’Ouest, qui peut retrouver sa belle. Las, son bonheur n’est pas complet : monsieur se permet d’avoir des doutes sur la fidélité de celle-ci car enfin… que cachait le fait qu’elle annonçât qu’elle voulait se remarier ? Ah, ces hommes jaloux… Fort heureusement, toutes les divinités viennent témoigner de la pureté du cœur de la princesse et que si elle a annoncé son remariage c’était bel et bien comme ruse et non avec une intention trouble. La fête des retrouvailles peut alors être donnée.

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??????????????????????Vu de ma modeste place, sise au tout dernier rang – le « U » pour les bien informés – ce que je vois, outre un immense mur de scène naturel fourni par la roche calcaire, c’est au loin un plateau circulaire (dont l’extrémité opposée à la scène passe derrière moi) sur lequel apparaissent et disparaissent des ombres inversées, entendez par là des formes blanches : acteurs mimant leur rôle, récitant, et ce qui ressemble à de grands découpages de papier pour figurer les monstres ou les arbres de la forêt. De temps en temps, les personnages secondaires, courant sur cet anneau, viennent faire mourir leur course derrière notre dos. Et, entre le public et la scène, juste en dessous de la ligne du regard, l’orchestre de percussions, une dizaine de musiciens, eux aussi vêtus de blanc, tapant sur leurs instruments avec de grands gestes, scandant l’histoire en alternance avec la voix du récitant, lui se tenant presque accroupi et, comme le spectacle ne manque pas d’humour, tout à coup disant des mots en français et même chantant… « Sur le Pont d’Avignon, on y danse, on y danse… ! ». A la fin, quand tout le monde sur scène est parti, la musique joue encore, tandis que chaque musicien tour à tour quitte sa place jusqu’à ce qu’il n’y en ait plus qu’une, la chef, Ayako Terauchi. Vu de ma modeste place… je ne vois que ça et je trouve que c’est déjà beau. Imaginez tout de même ma rage quand je découvre a posteriori, sur des sites officiels ou des blogs amis, ces photos de gros plans de visages que je ne verrai jamais en vrai, et dont les spectateurs des derniers rangs seront à jamais frustrés… Ah bon, c’était ça, le Mahabharata de Miyagi ? je ne le savais pas. Comme un malvoyant qui découvre enfin le parfait usage de la vue et s’émerveille après coup de ce qu’il aurait du voir… s’il l’avait pu. J’ai pourtant commandé mes places très tôt… Dites, ceux qui savent et vont à Avignon souvent : il y a un truc ? je veux dire une manière de s’assurer de bonnes places, sur le devant si possible, lorsque les spectacles le demandent à ce point ?

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Le Nalacharitam est, comme je l’ai dit plus haut, une partie peu connue du « Grand Roman Indien » (ainsi que l’on peut traduire le mot de « mahabharata »). C’est un des rares passages où le récitant se met hors de la guerre, il n’est ici question ni des Pandavas ni des Kauravas. La partie la plus célèbre de l’épopée, la « Baghavad Sita », est loin. Ni Krisna, ni Arjuna ne sont présents. C’est donc une digression. Un récit « à côté ». Satoshi Miyagi dit qu’il met homme et femme à égalité et qu’il porte la marque d’origines lointaines et mélangées : pas d’origine unique. Il dit : « dans ma recherche artistique, je réalise de plus en plus que chaque culture est le produit d’une hybridation de plusieurs cultures ». Dayamanti reconnaît son mari Nala, qui est grimé en Vahakana, au goût typique de la viande qu’il lui prépare, preuve que ces légendes viennent de peuples plus anciens, étrangers à l’hindouisme. Le spectacle donné est donc un fulgurant court-circuit entre le plus lointain des passés enfouis et la modernité d’aujourd’hui. Impression, dans cette carrière, d’être tout près d’un axe qui porterait le monde…

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Ô Diotima! (chronique d’Avignon 2014 – I : Hypérion)

Avignon. Comme chaque année maintenant depuis trois ans, mais peut-on dire « chaque année » si c’est seulement depuis trois ans ? J’ai commencé par planter ma tente, une petite, une rouge, sur l’île de la Barthelasse, près du pont Saint-Bénézet. Comme j’étais à pieds lorsque je suis arrivé, enfin je veux dire : pas tout à fait à pieds, en train plutôt, en TGV, veux-je préciser, mais comme j’étais à pieds – quand même – j’ai pris le taxi… pour arriver à mon emplacement carré, puis je suis allé, par le pont Daladier – tiens il n’y a qu’à Avignon qu’on s’en souvient, de celui-là – à pieds toujours jusqu’au centre Saint-Louis pour y ramasser les billets que j’avais commandés. L’un pour « Hypérion », l’autre pour « le Mahabharata » (à la carrière de Boulbon). Il faisait chaud, je transpirais. Qu’ai-je fait en attendant l’heure du spectacle hölderlinesque (donné au théâtre Benoit XII) ? Je ne m’en souviens même plus. J’ai dû prendre un verre. A moins que je n’aie rencontré les D. oui, ce doit être ça. C’est ce jour-là. Ils m’attendaient rue du Vieux-Sextier, ils étaient avec deux jeunes Avignonnaises dont l’une voulait à tout prix que tout le monde entende qu’elle sortait du conservatoire de Paris. Série Chant. Cantatrice si vous voulez. Soprano même. Je les ai quittés sur le coup de dix-sept heures. Non sans nous être promis de nous retrouver le lendemain, si possible pour aller voir et écouter la pièce mise en scène par Mesguich au Chêne Noir.

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f-0db-52e125235de61J’ai toujours voulu connaître Hölderlin. Sa renommée, façonnée dans les brouillards de l’Allemagne, parée de chants lyriques, rendue maudite par la rumeur de la folie, a bien voulu descendre jusqu’à moi, je crois que c’était aussi à cause de : « Est-ce vers l’étoile Hölderlin? Est-ce vers l’étoile Verlaine? » dans Aragon, chanté par Ferrat. Je n’ai pas trouvé le temps de le lire jusqu’ici, ou alors n’avais-je de son « Hypérion » qu’une vision fugitive, celle d’un échange de lettres un peu laborieux, Ô, Diotima! disait-il tout le temps. Ou bien c’était des exclamations à l’égard de Bellarmin ou d’Alabanda, une exaltation de l’Amitié, une passion pour la Grèce ancienne. Ce spectacle, mis en scène par Marie-José Malis, allait être une façon de m’immerger en lui.

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14ff25621aec2540a26758a61cc38a7f-lHölderlin, le Verbe en majesté. J’étais dérouté. La scène devant moi offrait à voir une petite taverne grecque : juste une terrasse, avec au-dessus, en caractères cyrilliques : ANDREAS CAFE, de l’autre côté la devanture d’un atelier Peugeot, avec une inscription en arabe, au milieu une affiche pour « El Iraqi Travel ». D’entrée de jeu, la metteuse en scène établissait un lien avec des évènements récents : mise à genoux des Grecs par la politique européenne, printemps arabe, Irak. Syrie aussi ? On aurait dû évoquer la Syrie, à tant faire, mais qui ose / peut parler de la Syrie et de ses enfants étouffés par les gaz (mis à part notre président, qu’il soit loué pour cela) ?

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J’étais déconcerté. Imaginez que chaque phrase d’un texte soit dite en détachant chaque mot, laissant entre eux un blanc durant en moyenne trois secondes… Imaginez que vous pensiez qu’il va y en avoir pour cinq heures (noter que les spectateurs ayant réservé leur place à l’avance avaient reçu une notification par mail leur indiquant que le spectacle allait avoir cette durée, contrairement aux trois heures initialement prévues) cinq heures de cette diction lente, par des comédiens statiques, en général vêtus de noir… de quoi déjà lorgner vers la sortie, de quoi se dire : à l’entracte, je me faufile, ni vu ni connu et je pars flâner dans la nuit avignonnaise.

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christophe-raynaud-de-lage-_-festival-davignon-tt-width-604-height-403Et puis, c’est la magie du théâtre. Le Verbe et la Beauté finissent par s’imposer. Au bout de deux heures, on s’habitue, d’autant que la diction devient plus fluide, surtout dans la bouche de certains comédiens. Et puis on finit par se prendre d’affection pour eux : le jeune blond avec sa mèche et son doux accent germanique, le grand avec sa voix grave, la femme toute de noir vêtue, déesse emportée, deux autres gaillards bruns, l’un plus petit que l’autre, méchu lui aussi, doté d’un léger strabisme, et puis surtout les deux plus jeunes : une très jolie jeune femme, au visage d’ange, à l’accent du sud et celle qui, la première fois qu’elle parait, est censée tenir le rôle d’un enfant, de l’Enfant, être au sexe indistinct, habillé comme un garçon. Et j’oubliais aussi une blonde aux longs cheveux, se tenant plus en retrait, parlant peu dans les débuts de la pièce, mais se révélant par la suite… Les rôles sont interchangeables, on passe de l’enfant à Diotima sans coup férir, voire même à Alabanda, l’autre lien affectif d’Hypérion. Quant à Hypérion lui-même, ce sont les cinq hommes tour à tour qui s’avancent sur le devant de la scène.

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Je reviens donc après l’entracte – évidemment, les deux tiers des spectateurs, eux, se sont envolés… – la deuxième partie peut se jouer dans une certaine intimité, pour ainsi dire. Nous sommes resserrés autour d’eux, nous les valeureux spectateurs survivants, et eux, les comédiens qui nous attendent sur scène comme s’ils étaient les hôtes et nous les invités, des invités qui tardent à revenir, dont on ne sait pas si finalement, ils viendront ou pas. J’ai oublié de dire que les lumières de la salle ne s’éteignent pas durant le spectacle, ce qui renforce le lien entre spectateurs et comédiens, je dirais même : ce qui responsabilise le spectateur, il n’a pas le sentiment d’être inaperçu (cela peut-être a gêné certains plus qu’on ne croit) ainsi pendant la première partie, lorsque j’étais perplexe et que je me demandais si j’allais partir, je me suis senti comme observé, vu par celui qui s’adressait à moi, pas observé d’une manière pointilleuse, ni avec reproche à l’égard de ce que je semblais penser pour qui me voyait, mais observé avec mansuétude (un mot utilisé par Hölderlin, d’ailleurs).

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Beauté des mots, charme des voix. Mais le texte ? Peut-être connait-on la trame : Hypérion, jeune homme exalté, voue une admiration éperdue à la Grèce ancienne qui représente à ses yeux le moment de l’Histoire où tout est possible : le monde grec, Athènes en particulier, est analogue à l’enfant qui n’a pas encore connu les conventions rigides de l’éducation ou du monde adulte. Grâce à cela peuvent s’épanouir Beauté, Vérité et Justice, c’est le commencement de l’art, de la philosophie, de la poésie. Au cours de ses pérégrinations du côté de Smyrne, il rencontre un jeune et beau chevalier du nom d’Alabanda. Premier coup de foudre. Les deux se rejoignent pour pleurer sur le sort de la Grèce actuelle ployant sous le joug ottoman et pour maudire la foule des esprits veules et endormis qui laissent s’accomplir le triomphe de la barbarie. Ils en appellent (déjà) … au printemps des nations. Mais Alabanda le déçoit, d’autant qu’il fréquente un groupe d’amis fanatiques qui lui semblent suspects. La déception le conduit à se morfondre dans Smyrne avant qu’il ne soit l’objet de son deuxième coup de foudre en la personne de la belle Diotima. Nouvelle extase, nouveau chant d’amour, les deux êtres à nouveau se comprennent et c’est Diotima qui donne à Hypérion la force et le courage de partir rejoindre Alabanda dans sa lutte contre l’occupant (« veux-tu t’enfermer dans le ciel de ton amour et laisser le monde, qui a besoin de toi, se dessécher et se glacer à tes pieds ? »). Alors Hypérion part au combat, qu’il livre aux côtés de son ami, mais las ! toute guerre est nuisible et comporte son lot de pillages et de massacres et l’armée « libératrice » n’est pas plus pure dans ses méthodes que celle qu’elle affronte. Nouveau désespoir d’Hypérion, qui rentrera en Allemagne non pour pleurer (bien qu’entre temps, Diotima soit morte) ni pour se résigner mais pour se tourner vers la Nature, non comme consolatrice mais comme source de toute beauté et de tout ce qui mérite que l’on s’engage pour le défendre.

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Marie-José Malis, dans une interview qu’on peut trouver ici, fait une intéressante exégèse de la notion de Nature chez le poète allemand. Car il n’y a pas que l’Histoire pour rendre compte de l’humain, il y a aussi la Nature, celle-ci comme bloc en nous et à l’extérieur de nous, en tant que réserve d’infini et de beauté. Et c’est, semble dire Hölderlin, au terme d’un travail de réconciliation avec ce bloc, qui nous était familier dans l’enfance, que nous pouvons trouver la ressource nous permettant de dire que même lorsque tout est perdu, quand « l’Histoire est catastrophique » – ce qui semble bien être le cas en ce moment – il reste encore quelque chose dans le monde ou en nous qui demeure et qui nécessite que nous luttions pour le conserver, des fois qu’un jour futur, on ne sait jamais, un processus puisse exister qui soit capable d’en tirer un bonheur à partager entre tous.

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Mais ce texte, n’est-il pas aussi quelque peu ambigu, d’une ambigüité dont Hölderlin n’était sans doute pas conscient, étant mort en 1843, lorsque les appels à la « pureté » et à « l’absolu » se font un peu trop pressants ? Que veut dire le poète, au juste, quand il jette sa vindicte sur le peuple allemand, veule, étriqué, incapable de s’élever au niveau des idéaux, et qu’il dit que ce qu’il manque à un tel peuple, c’est qu’un homme enfin arrive, et lui montre le chemin ? Ou bien lorsqu’il dit « qu’être heureux, dans le langage des valets, c’est dormir » ? Mais qui sont les « valets » ? Ne peut-on aussi entendre sous ces paroles exaltées, un appel à un Ordre, qui serait en quelque sorte supérieur, conçu pour quelques « happy few » ? (« Les fils du soleil se nourrissent de leurs actes ; ils vivent de victoire ; ils tirent leur courage d’eux-mêmes, et leur force fait leur joie »). Beauté et inquiétude suscités par le Romantisme allemand. Pas un hasard peut-être si Heidegger s’est tant emparé du poète. Dans l’entretien donné à J-F. Périer et distribué avec le programme, il est dit par l’interviewer que « les nazis avaient imposé aux soldats de la Wehrmacht la lecture des textes de Hölderlin ». La réalisatrice a beau protester et dire qu’il s’agit là d’une lecture « infâme », assurer « qu’il n’y a aucune ambiguïté de Hölderlin », on ne peut s’empêcher de ressentir un doute. Non, bien sûr que le poète « prépare le nazisme » ou quelque chose de semblable, mais qu’il installe un discours qui risque à tout moment de sombrer dans la noirceur, et les références faites dans la mise en scène (par exemple à un poème de Celan, dit en allemand) seraient alors des sortes de garde-fous, de gestes de conjuration contre cette lecture qui serait effectivement ignoble.

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Je sors du spectacle vers 23 heures. Regagne ma petite tente, après avoir traversé dans la nuit étoilée, le pont Daladier, et marché le long du Rhône. Les étoiles ne sont pas seulement à se refléter dans l’eau du fleuve, elles sont aussi en moi, comme partie de l’immense Nature…

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Au Bourget… sur les pas d’Echenoz

Je l’ai déjà dit ici : pendant huit ans près de mon lieu de naissance. A combien ? cinq kilomètres à vol d’oiseau, pas plus, et puis n’y être jamais allé, avoir ostensiblement tourné le dos à ces années du passé, celles de mes cinq, de mes dix, de mes quinze, ou de mes vingt ans ; après je suis parti, je n’ai jamais voulu regarder derrière moi, le petit appartement du quatrième étage en immeuble à loyer modéré, le trois pièces cuisine où j’avais ma chambre, celle qui avait un balcon donnant sur l’avenue, où je me sentais étouffer – mais aussi, c’était une époque où je fumais… des gauloises bleues, fallait bien faire comme tout le monde, en l’occurrence le monde : mes copains d’alors, se réunissant au Café de l’Avenir à la sortie du Lycée, aujourd’hui Eugène Delacroix, seul lycée de la Seine-St-Denis pendant longtemps, qui reste aujourd’hui sans doute le seul du canton, en tout cas de la zone maintenant regroupée sous la dénomination « communauté de communes de l’aéroport du Bourget » – où je recevais une fois ou deux ma copine mais ce n’était guère facile, toujours sous l’œil des parents… alors dès que j’avais pu partir… Tous les moyens auraient été bons, j’avais même essayé le Québec, et j’avais réussi à obtenir une bourse, mais au même moment, on me proposait un poste en province. Grenoble, la Montagne, c’était « nice », c’était frais, c’était vivant. Mais attention à la solitude quand même.

Et puis tant d’années après… revenir. Saint-Denis, le métro, le RER, les constructions nouvelles, les autoroutes, mais toujours au-dessus, dans le ciel gris ou dans le ciel calme, les avions blancs qui s’en vont atterrir sur les pistes dugnysiennes.

Mardi dernier, c’était la dernière séance, le clap de fin. Il y avait quelques vins à bulles, des côtelettes et du saumon fumé, tout cela pour fêter notre départ à A. et à moi, et après ce festin, après les au revoir, les à bientôt hasardeux qui peut-être ne seront pas si « bientôt », après le cadeau sympa (ils auraient voulu me payer des chaussures de marche mais n’avaient pas ma pointure, n’empêche que c’est une belle idée pour un départ), projeté que j’étais, en plein soleil, sur ce parvis en forme de gare, aux cabines métalliques vertes qui attendent leurs bus en partance vers Gonesse, la porte de la Chapelle, Stains ou La Courneuve, comme une gare de Greyhound, sauf que dans une gare Greyhound, ils vont vers Mexico, San Diego, Portland ou Seattle, mais qu’importe, tout du même, non ? pourvu qu’on voyage… j’ai cherché celui qui me rapprocherait le plus de la petite ville banlieusarde du Bourget. Aucun n’y allait directement, mais l’un, après trente-huit minutes – un bail, pour faire cinq kilomètres… – me déposerait à la gare RER de La Courneuve – Aubervilliers : il n’y aurait plus qu’une station d’ici la gare du Bourget.

D’où vint ce déclic ? De la lecture, probablement, de cette courte nouvelle que Jean Echenoz a insérée en fin de son dernier ouvrage, « Caprice de la reine » et qui justement s’appelle… « Trois sandwiches au Bourget ».

v_9782707323705« Le premier samedi du mois de février, m’étant couché très tard la veille, je me suis aussi levé très tard et j’ai décidé d’aller manger un sandwich au Bourget. Cette résolution, je la méditais depuis un certain temps […] c’était en vérité la première fois que je tentais de m’y rendre, pour des raisons trop longues à expliquer. Je n’y étais donc jamais allé. Je n’y connaissais personne. Je n’avais rien à y voir. »

J’aurais pu dire sensiblement la même chose… sauf que nous étions en juin et non en février, que j’avais déjà mangé, que j’y étais déjà allé (mais c’était il y a plus de quarante-cinq ans) et que, bien que n’y connaissant actuellement personne, j’avais bel et bien des choses à y voir…

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Quand Echenoz arrive à la gare du Bourget, il enfile la rue Francis-de-Pressensé : c’est le première qui s’offre à lui en effet, mais le vieux Bourgétain préfèrera sans doute longer la voie ferrée en direction du pont à grande arche qui connecte la ville à sa voisine, Drancy, et à partir duquel commence l’avenue Jean Jaurès, qui est quand même plus représentative des activités commerciales et industrielles qui se déroulent en cette localité. Le vieux Bourgétain découvrira alors qu’en lieu et place des usines d’autrefois, aujourd’hui détruites, démantelées, délocalisées, bref rasées (l’Electromécanique devenue ensuite Alstom puis plus rien), on a construit de pas si moches cités, comme celle qui encadre le square Little Falls, ainsi dénommé en honneur de Charles Lindbergh, dont c’est la ville natale (Little Falls)… et le point d’arrivée (Le Bourget). Il sera un peu désorienté, le Bourgétain d’antan, et tournera plusieurs fois sur lui-même avant de se souvenir que la rue du Commandant Rolland, c’est là, et que ce fier immeuble en pierres meulières, hérissé de paraboles et tendu de linges en train de sécher, eh bien il était déjà là, datant probablement des années vingt, puisque ses propres parents, quand ils débarquèrent au Bourget en 1946, juste après un épisode trop long que je n’aurais le courage de relater ici, y trouvèrent une chambre pour se loger – c’était alors un hôtel, dénommé « le Splendid Hôtel », bien qu’il n’eût évidemment rien de splendide, cantonné qu’il était dans l’accueil de gens d’après guerre en recherche d’emploi, de lieu pour vivre, d’installation pour leur famille naissante. D’autant que j’allais naître, en effet. Il y a alors une dizaine de mètres à franchir pour atteindre le vrai lieu de son enfance, au Bourgétain ordinaire : une impasse (nommée « Cité Foy ») (heureusement qu’il n’a jamais pris au pied de la lettre cette indication qui aurait pu être prémonitoire). Tous les migrants qui retournent dans les lieux de jadis, presque sans exception, se lamentent sur le fait que « tout a disparu » et qu’ils ne retrouvent jamais la maison ou le jardin de leur enfance : je ne faillirai pas complètement à la règle… pourtant, je suis plus sensible à ce qui reste qu’à ce qui a disparu. Evidemment disparu le fragile pavillon de deux pièces au fond du jardin, qui se chauffait si mal en hiver – et seulement au charbon, comme est disparue la masure à l’entrée du jardin où vivait une très vieille dame, la mère du propriétaire, dont j’avais peur, et que je prenais pour une sorcière, disparue la côte qu’il fallait gravir, depuis la maison, pour rejoindre le portail, et qui donnait un bon tremplin pour s’élancer au volant de l’auto à pédales, quand on avait la force de traîner celle-ci jusqu’au sommet… mais pas complètement. Les traces, messieurs dames, les traces. Toujours les traces existent. Les jardins n’ont pas complètement disparu, pas même celui qui était sauvage, à l’abandon, à l’angle de la rue du Commandant Rolland et de la Cité Foy, ni donc, semble-t-il – bien que peu visible de la rue – le mien, dont je crois apercevoir encore le cerisier. Et toujours les pavillons de meulière, tout autour, qui semblent avoir vécu jusqu’ici sans qu’aucun des évènements ne les affecte, ni la guerre d’Algérie – je me souviens pourtant des pauvres voisins, une famille dont les deux fils durent y partir – ni mai 68, ni la gauche, ni la droite, ni Sarko, ni maintenant Hollande et la Valls aux reniements…

Le_Bourget_-_collège_Didier_DauratCollège Didier Daurat
(ex-école Edgar Quinet)

Echenoz n’a pas vu la rue Edgar Quinet, toute bordée d’arbres, où se tenait le groupe scolaire du même nom, une porte à chaque bout du bâtiment, au-dessus de l’une : « Ecole de filles », au-dessus de l’autre : « Ecole de garçons », aujourd’hui agrandie car flanquée d’un bâtiment beaucoup plus moderne qui donne sur l’Avenue de la Division Leclerc, et porte le nom de « collège Didier Daurat » (du nom d’un héros de la Postale). J’y ai fait « mes classes », du CM2 à la cinquième – avant d’être envoyé, rare privilège pour l’époque, vers ce lycée de Drancy que j’évoquais tout à l’heure.

Mais il a vu l’église. Comme je l’ai revue en ce chaud après-midi où je marchais, la veste à l’épaule, au long de cette avenue par où entrèrent les troupes de Leclerc, passant devant un square qui n’existait pas alors (aujourd’hui dédié à « Charles de Gaulle ») mais qui semble être érigé là où autrefois, il y avait la place centrale du Bourget, celle sur laquelle, en une dramatique journée de 1944, la population avait été rassemblée par l’armée allemande en vue d’être fusillée, et qui, paraît-il, dut sa survie aux supplications d’un maire (et notre propriétaire de nous dire, elle qui y était, que, tout le long de la négociation, elle tenait la main de son mari en lui disant pour le rassurer : « t’en fais pas, Charles, nous allons mourir ensemble »). Mais en face, le magasin, qui était un Monoprix à l’époque – l’endroit où j’achetai mes premiers livres de poche, je me souviens de « La neige en deuil » et d’un livre de Pierre Clostermann aux éditions « J’ai lu » – existe toujours, devenu simplement un « U express ». L’église donc, dont Echenoz dit :

« Il fallait bien admettre qu’elle était moche, vraiment moche, à ce point moche qu’elle en devenait touchante. Très discrète et presque effacée, elle semblait même si consciente de sa laideur qu’on ne pouvait concevoir que de l’affection pour elle ».

Et oui, et il est étonné, Echenoz, que cette église soit quand même classée « monument historique ». Et elle l’est. En vertu des combats qui s’y livrèrent lors de la guerre de 1870 – il faudrait ici, mais je commence à être long, rouvrir le livre de François Maspero : « Les passagers du Roissy-Express », qui raconte ça si bien (j’y reviendrai donc) et qui rappelle opportunément qui fut ce fameux « Commandant Rolland » dont j’ai déjà plusieurs fois rappelé l’existence par l’intermédiaire de la rue qui porte son nom.

Le_Bourget,_30_octobre_1870_(1878)_de_Alphonse_de_NeuvilleBataille de 1870 devant l'église du Bourget
(Alphonse de Neuville)

Eglise toute de guingois, malheureusement fermée en ce milieu d’après-midi, au-delà de laquelle s’ouvre l’espace plus particulièrement dédié à la chose aéronautique : musée de l’air et de l’espace, aéroport, devenu petit après la naissance d’Orly et, plus encore, de Roissy, route qui part vers la gauche et dont je sais qu’elle longe les pistes et va vers Dugny, où j’habitais après 1958… mais ceci est une autre histoire.

Retour par le 152, comme autrefois, mais sans aller jusqu’à la Porte de la Villette : désormais, le métro commence à La Courneuve.

photo-144devant l'église du Bourget, le 17 aout 1947
- le bébé, c'est moi, bien sûr -

							
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La maman de Rimbaud

J’ai peu écrit ces temps derniers… et ne me suis pas baladé sur le web… mes excuses à mes comparses blogueurs. La fin du printemps et le début de l’été donnent des fourmis aux jambes et une furieuse envie de « voir dehors » comment ça se passe, aller dans des fêtes à Nogent (eh oui…), revenir en auto par les belles autoroutes qui traversent la Bourgogne, le Lyonnais, effleurent les villes de Mâcon, Dijon, Châlon, Beaune, Sens, et toucher la Marne, que j’ai si peu connue dans ma vie.

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Depuis, lu un petit roman de la fille d’une collègue bien aimée, elle y parle de ses parents « qui habitent Joinville le Pont » – tous deux, nous irons, pon, pon – regarder guincher… J’ai vu ainsi le bouge Gégenne étaler ses tables et chaises blancs rouges sur une estrade de bois au long de la rivière, et puis aussi les péniches, les gens qui vont sur l’eau avec des sortes de planches de skateboard, en équilibre debout et pagayant mollement, vu les maisons très riches et le bistrot « chez Yvette Horner », la promenade inaugurée par Tino Rossi portant le lointain souvenir d’un maire qui s’appelait je crois Roland Nungesser…  A Nogent sur Marne, je me suis cogné la tête contre un tronc d’arbre surbaissé, mais pourquoi était-il si bas, l’animal, et j’ai donc aussi vu trente-six chandelles. A l’angle d’une impasse et de la rue François Rolland, s’élève la maison rustique de mon amie, ci-devant retraitée comme moi, et mère de la jeune romancière ci-dessus citée. La vigne vierge envahit ses murs (à la maison, pas à l’amie), et dans un jardin carré, assez vaste, ma foi, étaient tendues les nappes sur des tables, des tables de jardin bien sûr. Nous bûmes du vin blanc, bien sûr, mais pas de ce « petit » que de tous temps on a chanté, du Fendant que nous avions apporté de nos lointaines contrées. Et mangeâmes. Du fromage, des allumettes libanaises, du caviar d’aubergine fait par l’ami Laurent, des tartes de toutes sortes, des bouts de quiche et des biscuits salés. Pensant à la jeune romancière et lisant son roman après que je l’eusse acheté, un dimanche soir, à la librairie de Saint-Germain des Près, je me disais que le métier de parent était bien ingrat, que la tâche première des romancier(e)s débutant(e)s était toujours de crier leur ressentiment à l’égard d’honnis parents, alors que lesdits parents, ils font ce qu’ils peuvent, non ? Ainsi, ces parents-là ne méritaient probablement pas qu’on les snobe à ce point, laissant comprendre qu’ils ne pouvaient rien comprendre, justement, comme si les troubles et les émois d’une adolescente étaient forcément originaux, forcément nouveaux, forcément incompréhensibles… et comme un livre ne peut être acheté seul, mais seulement par paire, j’avais aussi acheté un volume dont le titre m’intriguait : « Madame Rimbaud ». Texte passionnant écrit par une certaine Françoise Lalande, et qui tente de revenir sur la mauvaise réputation acquise dans l’histoire par cette pauvre Vitalie, qui n’avait jamais demandé d’avoir un fils si imbuvable, si hautain, si arrogant, et c’était déjà bien beau qu’elle se soit sacrifiée pour lui et son frère Frédéric, et ses deux sœurs, pour mieux s’occuper d’eux. Et lui, que faisait-il ? il fuguait, l’irresponsable morveux.

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« F » comme F…

AVT_Zeev-Sternhell_7583L’historien Zeev Sternhell – je ne le connaissais, pour ainsi dire, pas jusqu’ici – est apparu soudainement dans le débat avec une étonnante clarté. C’était sur France-Culture dans l’émission « La grande table » – 2ème partie, la semaine dernière. Cette clarté m’a enthousiasmé et je me suis rué vers la première librairie venue pour acheter l’un de ses livres (je n’ai trouvé, outre son dernier paru, qui est un livre d’entretiens et de mémoires, que « Les anti-Lumières », publié en 2006). Plus que jamais en ces temps maussades, nous avons besoin de clarté : que l’on dise qu’un chat est un chat, un voleur un voleur, et un fasciste un fasciste… Zeev Sternhell n’est pas très apprécié par les historiens de l’école française, bien qu’ayant été lui-même un élève de René Rémond, ou, du moins, ses thèses sont reçues avec farouche désir de les combattre. L’une de ses thèses est celle-ci : depuis au moins le XVIIIème siècle, on peut, en France, résumer les luttes idéologiques en un combat entre deux tendances fondamentales : celle qui défend les Lumières (que Sternhell qualifie joliment de « franco-kantiennes », tout en ne négligeant pas ces autres Lumières qui nous sont venues des îles britanniques, avec Locke et Hume) et celle qui défend le contraire, à savoir les « anti-Lumières ». Deux France, deux visages de la France, va-t-il jusqu’à dire. Et ces Anti-Lumières (reprises en France, à vrai dire, suite aux œuvres de Burke et de Herder, mais renforcées par les écrits de Taine, de de Maistre et de Maurras) forment le creuset idéologique d’une droite dure qui réapparaît chroniquement dans notre histoire, droite dure confinant au fascisme. Pour lui, en effet, les Croix de Feu du colonel de La Rocque n’étaient rien d’autre qu’un mouvement fasciste, parallèle à ce que furent les adorateurs de Mussolini en Italie, le parti nazi en Allemagne ou la phalange de Primo de Rivera en Espagne. Cette thèse a scandalisé le micro-monde des historiens français, lorsqu’elle est apparue, tant, pour eux, et par conséquent pour nous, les Français qui ont subi l’enseignement dispensé dans nos écoles, il était hors de question d’admettre que la France ait pu être, aussi, un terreau pour le fascisme. Or, dit Sternhell, et on peut le croire là-dessus, outre que le mouvement des Croix de Feu présentait bien les traits essentiels de cette idéologie, il aurait pu remporter un joli score aux élections législatives de 1940 si elles avaient pu avoir lieu… un score, dit encore Sternhell (et nous y voilà !), tout à fait comparable à celui remporté par Marine Le Pen lors des dernières élections. Mais quels sont ces traits essentiels ? C’est, bien sûr, ici, que le débat est le plus âpre : entre ceux qui ont, du fascisme, une définition restreinte (au point que, finalement, elle ne conviendrait qu’au parti qui s’est déclaré explicitement « fasciste ») et ceux qui, comme l’historien, en ont une définition plus large. Dans « La grande table », il les énumérait ainsi :
L’affichage d’une doctrine qui se prétend « ni de droite, ni de gauche »,
– Un nationalisme dur allié à un anti-marxisme virulent,
– Le refus des Lumières et de ce qu’elles ont apporté au monde en matière de conception des libertés individuelles,
– Le refus de l’idée que la société existe pour le bien de l’individu, et non le contraire,
– Le refus de l’idée de l’Etat comme simple instrument entre les mains des individus,
– Le refus des valeurs universelles des Lumières et de la Révolution Française,
– Le refus des valeurs humanistes de ces mêmes Lumières,
– L’appel à la dictature,
– L’appel à l’unité de la Nation (qui doit être vue comme une équipe sportive, dixit Brasillach)

poster_79310Sternhell ne dit pas que le Front National est fasciste, il prend soin d’établir un distinguo et de dire qu’ « il s’inscrit dans la continuité d’une droite dure du XX-ème siècle ». Certes, la fille Le Pen n’en est pas à « appeler à la dictature », mais il est facile de voir qu’un slogan comme celui « de la préférence nationale » ou l’engagement à supprimer les soins médicaux apportés aux étrangers sans papiers via l’AME sont révélateurs d’un refus des valeurs universelles et humanistes des Lumières. De même que le nationalisme virulent (même si rendu moins attaquable sous le terme de « patriotisme ») est un évident appel à l’unité de la Nation qui existerait, en elle-même, à un niveau supérieur aux individus qui la peuplent et que le positionnement ambigu au plan économique (souvent relevé par les commentateurs comme « preuve » que le FN n’est pas vraiment « de droite ») est une illustration de la doctrine du « ni droite, ni gauche ».

Les définitions de Sternhell ont le mérite de donner des points de repère dans un débat qui a, je crois, de quoi nous stupéfier tant il va vers la confusion la plus totale. Un récent numéro du « Monde » (30 mai 2014) nous en donne l’exemple, on y trouve des intellectuels prétendument de gauche qui tendent à donner l’absolution au FN ainsi que la proclamation de « l’hégémonie culturelle – désormais acquise ! – de l’extrême droite en France » (attention à la vertu des performatifs : dire est ici contribuer à rendre vrai).

BOLTANSKI-Luc-photo-CDans une autre édition du magazine « La Grande table » (le lendemain…) le sociologue Luc Boltanski, lui aussi très clair, complétait l’image que nous pouvons avoir de la situation actuelle, laquelle est en effet bien confuse, en parlant de ces intellectuels, et ils sont toujours nombreux en de tels cas, qui sont prêts à basculer du côté du pouvoir fort, en partie peut-être parce qu’ils estiment avoir un avenir à assurer, mais aussi, disait-il, simplement par une sorte de « désir mimétique » qui s’empare des individus lorsque les repères ne sont plus très clairs… On notera qu’ici, peuvent être intégrés à la notion d’intellectuel, les journalistes, qui ont exactement ce comportement, dans leur plus grande masse. Il suffit d’avoir vu un Pujadas reprendre avec gourmandise le slogan soufflé par Marine Le Pen du FN « comme premier parti de France », ou bien de voir avec quel zèle les moindres « twitts » émis par elle ou l’un de ses sbires sont immédiatement repris par Le Monde.fr ou par FranceTVinfo (on aura vu cela lors de l’affaire, fabriquée de toutes pièces, du non-chant de La Marseillaise par Christiane Taubira), pour s’en convaincre. Un autre sociologue que l’on entend souvent sur F-C, Eric Fassin (de mon université !), a depuis longtemps théorisé ce mimétisme actuel, qui fait l’UMP copier le FN, puis le PS copier l’UMP… tout ceci donnant l’impression d’un glissement global « du peuple » vers la droite…

On en vient ici à la question « du peuple »… De quel « peuple » s’agit-il ? A vrai dire, comme le disait Boltanski, pour la droite, il y a toujours eu deux peuples : un « bon » et un « mauvais ». Dans les années trente, le bon peuple, c’était les paysans, les marins, les petits commerçants, tous attachés à une terre (ou une mer !…) et à des coutumes « bien de chez nous », et le mauvais, c’était les ouvriers, ceux qui avaient rompu le lien à la terre, qui s’adonnaient au vice ( !) et se laissaient manipuler par les organisations syndicales. Les choses ont changé de nos jours, où les paysans ne représentent plus grand-chose et où les ouvriers, empêchés d’agir par les victoires du capitalisme, ayant des organisations syndicales dont l’influence s’est réduite, se sont repliés eux-mêmes sur des perspectives individualistes (le petit pavillon, la voiture rutilante, sis dans des zones dites « péri-urbaines ») et font figure de défenseurs de nos valeurs « nationales ». Quant au « mauvais » peuple, pour le FN, il n’est autre que cette « alliance » supposée entre les « bobos » et les « minorités ethno-culturelles » (puisqu’il faut leur trouver un nom), les « bobos » offrant l’exemple du concept le plus flou qui soit, puisqu’on serait bien capable d’enrôler sous la même bannière la jeune technicienne à 1100 euros par mois qui n’a comme seul « défaut » que celui d’avoir des idées de gauche, et l’avocat parisien qui loge dans le Xème arrondissement… Le but étant encore et toujours de stigmatiser une partie de la population : ceux et celles qui ne pensent comme nous, ceux et celles qui nous combattent. Il est amusant (ou pas… c’est comme on veut voir les choses !) de voir que certains intellectuels, eux aussi sociologues, ou géographes, reprennent les mêmes termes et les mêmes catégories. Ils diront ainsi par exemple, avec tout le mépris qui sied, que « bien sûr, il est plus facile d’être tolérant et ouvert à 5000 euros par mois qu’à 500… »(*) (Christophe Guilly, toujours abondamment cité par « Le Monde »).

A voir…

Nous savons bien, dans nos terres éloignées, qu’il est des revenus très élevés à refuser la tolérance, et des revenus très bas, au contraire, à l’accepter, par simple générosité et élan du cœur.

(*) La citation exacte est : « le multiculturalisme à 500 euros par mois, ce n’est pas la même chose que le multiculturalisme à 5000 euros ». A la page d’à côté, « le Monde » résume un entretien avec Olivier Roy par cette seule formule-titre : « C’est la fin du discours multiculturaliste en France », alors qu’il est question de bien d’autres choses dans ledit entretien (lequel est aussi à vrai dire très confus, on y lira ces déclarations définitives : « L’identité, c’est quand on a perdu la culture. On ne voit pas Proust parler d’identité (sic) »). Serait-ce que « Le Monde » prend ses désirs pour des réalités ?

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Actualité de « L’idiot »

Saint Nicolas-2Après mon retour de Petersbourg, j’ai continué la lecture de « L’Idiot ». Il aurait été simple de dire que je relisais les grands classiques. En réalité, c’est la première fois que je lis ce roman. Et je me pose la question : « mais qu’est-ce que la lecture de l’Idiot peut apporter, en somme, à l’homme ou la femme du XXIème siècle ? ». Cette question me taraude : la réponse n’en est pas évidente, aussi me suis-je demandé plus d’une fois si je n’allais pas l’abandonner. Mais non, je continue, je m’accroche et y prends goût.

L-Idiot-Gerad-philippeJe suis étonné de lire des critiques et commentaires qui veulent faire à tout prix du prince Mychkine, une figure christique. J’ai lu ceci : parce que l’un des personnages – Hyppolyte Terentiev, le jeune étudiant phtisique – prête à l’idiot la pensée selon laquelle (p. 611 de l’édition Folio) « c’est la beauté qui sauvera le monde », alors, l’interprétation du roman doit être religieuse puisque, dans le christianisme, qu’est-ce que la beauté, sinon la figure du Christ ? Cela m’a énormément surpris. En réalité Mychkine est un être singulièrement innocent. Transposé en notre siècle, il serait un mathématicien « pur » (selon la division parfois un peu ridicule mais très en valeur en France, entre « maths pures » et « maths appliquées »), et appartiendrait à cette espèce de gens qui font des mathématiques (ou autre chose) simplement pour leur beauté intrinsèque. Pris dans cette beauté, et à cause de l’effort intellectuel énorme qui est demandé, il n’aurait plus assez de force pour autre chose, et notamment pour les relations d’intérêt, ni pour la concrétisation de ses désirs amoureux, tout ceci lui apparaissant comme secondaire, négligeable. Mais n’étant pas mathématicien pur, ni poète, le prince Mychkine a trouvé une parade pour se mettre à l’abri : la maladie, l’épilepsie. Noter qu’un brillant mathématicien peut être aussi un épileptique. Il peut être aussi un autiste, comme on laisse entendre que cela serait le cas du mathématicien… russe (justement !) Perelman, qui a résolu la conjecture de Poincaré – exploit scientifique énorme qui lui a valu la médaille Fields… qu’il n’est pas allé chercher car, a-t-il dit, « on ne fait pas des mathématiques pour gagner des médailles ». « Ni gagner de l’argent ». L’Idiot est une ode au désintéressement, au refus d’attribuer à l’argent une valeur quelconque : c’est donc cela qu’il nous apporte, à nous lecteurs du XXIème siècle, abreuvés que nous sommes d’apologies du papier monnaie.

Le prince, qui hérite d’une belle somme, est prêt à la dépenser en actions bienfaisantes, de manière illimitée. Lorsqu’un escroc se présente pour lui extorquer des milliers de roubles, inventant une histoire où le prince l’aurait floué, celui-ci ne se rebiffe presque pas : certes l’histoire est fausse, mais si celui qui la raconte se livre à un tel expédient, c’est probablement qu’il est malheureux, plus malheureux en tout cas que le prince… lequel devrait donc bien lui donner un petit quelque chose pour rétablir ce déséquilibre de fortune… psychique. On n’a pas besoin ici de convoquer la figure « du Christ ». C’est, disons simplement, celle d’un esprit qui découvre le monde à la manière des enfants. Car de tels raisonnements sont bien sûr enfantins, non dans un sens péjoratif évidemment, mais dans un sens éminemment valorisant, car l’enfant nous aide à redécouvrir le monde, et les rapports entre les êtres qui le peuplent.

nastassiaCe qui nous étonne sans cesse à la lecture de Dostoïevski – enfin, à ce qu’il me semble – c’est le caractère parfois irrationnel en apparence des réactions des personnages, du moins si l’on s’en réfère aux codes établis – lesquels ne doivent guère se différencier du XIXème siècle à nos jours. Ce n’est bien sûr qu’une apparence : là est le génie » de l’écrivain, qui consiste à dessiner en creux une cohérence relevant de l’indicible, au sens de « ce qui doit être tu ». Ainsi, cette Nastassia Philippovna, mais aussi cette Elisaveta Prokofievna, nous semblent-elles agir de façon hiératique. La première a coutume de s’enfuir à chaque fois que son mariage va être prononcé, elle se refuse au prince au nom d’arguments qui nous étonnent, surtout quand on devine qu’elle en est réellement amoureuse, quant à Elisaveta, elle peut d’un moment à l’autre, porter un protagoniste dans son cœur puis le rejeter avec violence. C’est comme si, en apparence encore, ces personnages étaient vierges de toute conscience de leurs intérêts et trouvaient motif à leurs actions ailleurs, dans un autre monde que celui où ils vivent. La vérité est que Nastassia est une personne qui souffre psychiquement de manière intense. Les mœurs du temps ont sûrement contraint Dostoïevski à s’exprimer de manière dissimulée. On nous raconte que Nastassia a été élevée par le voisin de son père, ce comte Totski, qui en fit plus tard sa maîtresse. Au XXIème siècle, cela signifie simplement qu’elle a été violée, victime d’un inceste qui l’a remplie de honte jusqu’à la fin de ses jours et que de là vient son désir de dépravation (apparent) et son refus de toute relation amoureuse heureuse.

Aglaia, fille d’Elisaveta, est aussi une figure admirable, précurseure des héroïnes de Virginia Woolf, de celles qui, du fond de l’oppression exercée contre les femmes au sein des sociétés traditionnelles, revendiquent leur liberté, notamment celle de parler, de considérer celui qui sera leur époux non comme un maître, mais comme un égal à qui elles pourront dire librement à chaque instant ce qu’elles ont sur le cœur. Elle pense bien sûr que le prince pourrait être celui là, et sûrement, il l’est. Mais qu’a-t-il, ce gros nigaud – serait-on tenté de dire ! – à refuser le bonheur qui lui est offert pour prétendre s’engager à soulager le malheur de la blonde Nastassia… Est-ce alors de là, de cette inclination à se sacrifier pour sauver la brebis égarée que naît la légende de l’idiot comme figure christique ? Là encore, devons-nous souscrire à cette interprétation ? Après tout, ne s’agit-il pas, aussi, de goûter à l’ivresse du renoncement (« l’ivresse de la non-joie » disait Gaston Bachelard à propos de la passion des mathématiques).

Bref, les personnages mis en relief sont surtout des innocents inoffensifs ou bien des victimes, se jetant désespérément à la tête les uns des autres leurs aveux et leurs confessions sans jamais parvenir à saisir leur vérité, bien qu’ils la cherchent avec passion. On est à mille lieux du cynisme qui prévaut dans la majeure partie de la littérature contemporaine.  On mesurera la distance séparant Dostoïevski… du triste Houellebecq. La beauté et la violence de tels romans, auxquelles nous sommes déshabitués, où les trouvons-nous aujourd’hui ? Une hypothèse à laquelle je me risque : au cinéma principalement. Ne faudrait-il pas aujourd’hui chercher l’équivalent d’un Dostoïevski chez un Scorcese, prenant pour héros des personnages absolus qui se mettent en dehors des conventions pour de multiples raisons, et s’en servant pour dépeindre, par une sorte de jeu de contrastes entre les personnages qui tiennent le devant de la scène et le milieu dans lequel ils évoluent, son siècle, avec plus ou moins de bonheur ?

Cette référence au roman dostoïevskien peut paraître une curieuse façon de réagir aux désordres de notre temps… ce qui y est dépeint en étant si éloigné. On ne trouvera évidemment pas de recette qui s’applique à la situation actuelle, en particulier politique. On trouvera seulement l’expression d’une sincérité et d’une fraîcheur qui nous manquent, et qui étaient présents avant que ne se produisent les bouleversements de tout un siècle, et que, peut-être, il faudrait retrouver.

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1h28 avec Noam Chomsky

affichePas seulement avec Chomsky, bien sûr… mais aussi avec Gondry. Celui-ci ajoute sa patte, son graphisme, ses commentaires et aussi ses doutes, voire ses incompréhensions, tout cela pour ajouter une note plaisante, comme s’il s’agissait de mieux faire passer l’austérité du discours chomskyen. Ce film aurait ainsi deux partenaires : le discours et l’animation graphique. La plupart des critiques me semblent avoir surtout retenu le deuxième (j’ai même lu ceci : « le film a moins pour but de nous éclairer sur la pensée de Chomsky que sur les sources de la créativité de Gondry », dixit Marianne). Il faut reconnaître que la manière qu’a Gondry d’interviewer et de filmer est unique, et tient (presque) du coup de génie. Les interviews du grand linguiste sont innombrables sur le web, mais elles se font toujours de la même manière, la plus classique. On pose une question, Chomsky répond, l’interviewer s’efface, qu’il ait compris ou pas la réponse, on passe ensuite à la suivante. Le film de Gondry offre l’unique exemple où l’interviewer non seulement se montre mais ajoute ses mots, rature le texte, recommence s’il n’a pas compris, se demande s’il a réellement compris, avoue qu’il n’a pas compris, ou bien peste contre lui-même parce que son mauvais anglais ne lui a pas permis de formuler sa question adéquatement. Mauvais anglais qu’il ne cache pas d’ailleurs, et qui constitue la part la plus humoristique du film. Le spectateur qui, souvent, ne parle pas mieux anglais que Gondry, reste confondu devant tant d’audace : s’adresser à un intellectuel américain dans une langue si défectueuse… Il y éprouve du coup comme le sentiment d’une revanche (tant on peut subir d’humiliations à ne pas parler l’anglais de manière fluente, dans la communauté scientifique comme à l’extérieur). Tout cela ne va pas, bien sûr, sans une certaine complaisance, comme si le texte devait s’effacer sous le commentaire. Car enfin, la partie graphique et gondryenne n’est pas la principale (d’autant que les spaghettis colorés qui envahissent l’écran à intervalles réguliers finissent par fatiguer…) n’en déplaise aux thuriféraires du cinéaste.

titleLa partie principale, sur laquelle les divers critiques me semblent passer bien vite, ce sont les mots de Chomsky, l’exposé, pour une fois, de sa philosophie, ou plus exactement de sa contribution à la philosophie de l’esprit. On a souvent tendance à oublier que le linguiste est aussi philosophe et qu’il peut dialoguer d’égal à égal avec Quine, Searle ou Dennett. Dommage que ses propos dans ce film n’aient pas été plus repris et commentés… J’ai même parfois cru comprendre que certains trouvaient ça « banal », ou qu’ils restaient sur leur faim, alors que ce qu’il dit bouscule nombre d’idées reçues. Ainsi, tenez, par exemple, presque tout le monde vous dira que les symboles et les expressions que nous utilisons dans le langage désignent (ou « dénotent ») des entités du monde extérieur. Le nom « vache » renvoie ainsi à l’objet physique (pardon, un animal) « vache ». C’est un implicite communément admis : aucun manuel élémentaire qui parlerait du lien entre signifiant et signifié n’omettrait de représenter ce dernier par le dessin de l’animal communément appelé « vache »… Ainsi, « vache » réfère à des attributs physiques immédiatement repérables sur le dessin. Dans les livres de sémantique formelle, on partira de l’idée centrale qu’un nom commun est représenté par un ensemble (« vache » ? l’ensemble de toutes les vaches… « la vache du voisin » ? cet individu particulier qui se trouve sélectionné par le déterminant défini au moyen de « du voisin », parmi l’ensemble de toutes les vaches et ainsi de suite). Chomsky s’inscrit en faux contre cette idée, qui n’est pas plus « scientifique » ou « productive » que ne le fut pendant des siècles, avant l’arrivée de Galilée et de Newton, l’idée que les corps lourds tombaient ou que la vapeur s’élevait pour rejoindre simplement leur lieu naturel. C’est notre esprit (au sens d’esprit/cerveau, expression mixte souvent reprise par Chomsky pour insister sur son caractère éminemment biologique) qui projette ses objets et ses catégories sur le monde. Le lien entre nos mots et les réalités extérieures (qui n’en demeurent pas moins visées) ne peut s’établir qu’a posteriori, parce que quelque chose l’a déclenché, ce lien n’est jamais « donné ». Les mots ne sont jamais que l’expression d’aptitudes innées à différencier les concepts, dont notre esprit serait doté comme résultat de l’évolution. Les concepts se distinguent par des traits ou propriétés, dont on n’a même pas encore commencé de faire l’inventaire, tels que le fameux trait de « continuité psychique », qui perturbe Gondry au point qu’il à en fasse quelque chose de mystérieux, sorte de processus par lequel notre cerveau établirait ou rétablirait des connexions. Mais, et cela est révélateur du bruit introduit par le plasticien, Gondry est sur une fausse piste. Si nous opérons un retour au texte, nous verrons que Chomsky n’utilise cette expression que pour dire qu’il s’agit d’un trait affectant certains concepts, comme celui de personne ou d’animal, et que ce trait ne semble pas « appris ». Ainsi, pour l’enfant, dans un conte de fées qu’on lui lit, que la vache se transforme en chameau tout en demeurant elle-même est quelque chose de naturel. Les peuples totémiques sont également habitués à de telles transformations : l’homme continue à exister dans le totem. D’autres concepts, comme celui de rivière, fonctionnent un peu différemment. La rivière Charles, qui coule à proximité du MIT, reste elle-même sous des quantités de transformations : on peut détourner son cours, renouveler son eau… sauf évidemment si on solidifie son contenu de manière durable (en en faisant du verre par exemple), si on le recouvre d’une couche d’asphalte et si on fait rouler dessus des automobiles… Les transformations admissibles pour qu’on puisse toujours désigner un objet de la même manière ne dépendent alors pas de cet objet, de sa réalité physique, mais du système conceptuel avec lequel travaille notre cerveau. Et la sémantique devrait s’attacher à faire l’étude de ces transformations permises au lieu de se perdre dans des calculs (de valeurs de vérité) souvent dénués de signification, car le point de vue « externaliste », sur lequel se fondent la plupart des études formelles, induit, comme biais, l’apparition de problèmes insolubles (tel la question du vague… quand dit-on qu’un énoncé comme « Charles est chauve » dénote le vrai ?).

noam-chomsky-michel-gondry-is-the-man-who-is-tall-happyOr, quatre-vingt pour cent des linguistes continuent à ânonner la fable des connexions directes avec la réalité. Si cette fable était correcte, nous dit Chomsky, nous serions des « anges »… autrement dit nous n’aurions pas besoin d’un organe biologique pour en prendre connaissance. Notre esprit serait transparent.

A noter ceci, si je peux me permettre d’ajouter mon grain de sel : cette incarnation de l’esprit, c’est-à-dire son plongement dans l’univers régi par les lois de la physique et de la biochimie, n’est-elle pas justement de nature à permettre de comprendre comment nous parvenons à la connaissance ? A vrai dire, est-il encore question « d’accéder à la réalité » si nous y sommes déjà plongés ? La tradition positiviste a marqué sa surprise face au fait que nous serions capables, nous humains, par nos moyens de générer les mathématiques, de forger les outils qui nous permettent de comprendre la manière dont le monde physique fonctionne (cette surprise est connue sous le nom de « paradoxe de Wigner » : « the unreasonable effectiveness of mathematics in natural sciences »). Or, on commence à comprendre aujourd’hui que c’est parce que justement notre esprit subit les mêmes lois que celles de la physique qu’il est capable de les décrire. Lors du passionnant colloque de Petersbourg de fin avril, Klaus Mainzer, un physicien et épistémologue allemand de l’Université Technologique de Münich, montrait que les équations qui permettent de rendre compte du surgissement dans la matière des « patterns » qui, par la suite, donneront les structures de l’univers sont les mêmes que celles qui rendent compte de la reconnaissance de ces mêmes « patterns » par notre esprit, rendant sans objet l’étonnement de Wigner.

Finalement, Chomsky nous apporte une autre vision sur le fonctionnement de l’esprit, persuadé qu’il est – sans doute à juste titre – que si nous voulons comprendre comment cela fonctionne, nous sommes mieux avisés d’aller y voir du côté d’une « science naturelle » que de la philosophie classique. Si le spectateur moyen de ce film dépasse le stade de la fascination opérée par l’animation gondryenne, il aura accès à quelques clés importantes pour aborder la question du langage et de l’esprit. Mais ceci est une condition forte… et suppose que ledit spectateur adopte une position radicalement différente de celle offerte par maints critiques de ce film, ceux pour qui, par exemple, « distorsions du sens et erreurs de compréhension font naître des images infiniment plus riches que la pauvreté de l’exactitude » (encore dixit Marianne). La pauvreté de l’exactitude… pour le moins une formule malheureuse… Attention que la recherche d’une beauté graphique n’ait pas pour résultat l’introduction d’un bruit nuisible à la compréhension du discours…

(billet modifié le 21 mai)

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La parole enseignante a-t-elle une fin?

C’est dur à croire, mais plus jamais, non plus jamais je n’aurai de cours à préparer… Cet après-midi, vers 14h 15, j’ai dit aux étudiants qui se trouvaient là : « vous continuerez ça l’année prochaine, mais ce n’est pas moi qui l’enseignerai car aujourd’hui, c’était mon dernier cours »… Stupeur. L’une a dit « waouh ! De toute votre vie ? », « Oui, j’ai dit, mon dernier cours de toute ma vie ». Un autre a dit : « vous allez être retraité, alors ? », « oui », et la première à demandé : « ça vous fait plaisir ? », « oui » , ai-je répondu, « mais qu’allez-vous faire ? », je n’ai pas répondu. Juste, évasivement : « plein de choses, dont m’occuper de mes petits enfants ». Et nous nous sommes séparés. A vrai dire, lorsque je disais ça, j’éprouvais une certaine émotion, mais en même temps, une absence de croyance, comme les gens qui portent un deuil mais ne s’en sont pas encore vraiment rendu compte. Il va me rester à gérer les examens et divers rapports. Des obligations liés à la recherche jusqu’à la fin de l’année, puis après… on verra. C’en sera fini en tout cas de ces petites épiphanies que j’aurai provoquées chez des esprits encore assez jeunes pour que la soif de connaître soit en eux une seconde nature, et que je croyais voir parfois s’ouvrir à une compréhension soudaine de ce pourquoi une idée pouvait découler d’une autre. Mon contact avec ces personnes, quelques garçons, mais surtout des filles, aura été, malgré la lourdeur du système éducatif, son caractère de plus en plus administratif, malgré aussi les conditions plutôt mauvaises dans lesquelles s’effectue l’enseignement aujourd’hui (encore que… il y a pire ailleurs) une multiplicité de petites joies, une potentialité de surprises dont je préfère ne garder en souvenir que les bonnes, perles dans les copies, naïvetés excusables ou questions surprenantes. Qui, à tout prendre, valaient mieux que des silences. Mais au fond, y a-t-il quelque chose que l’on comprenne de ces auditoires face à soi, qui miment la réception parfaite ? ne sont-ils pas les purs reflets de soi-même, de ce que l’on voudrait que soit la manière d’entendre ce que l’on dit ou professe, alors que ne s’y manifeste que le bruit mat que font des pierres envoyées contre un mur plein ? Ou bien, loin d’être ce mur opaque, ce genre d’auditoire agit-il comme celui d’un court de tennis, en apparence passif, mais qui, en vous rendant à chaque coup la balle, joue sa partie, même si de façon muette ? barthesNe faut-il pas accepter que, comme le disait ce bon Roland Barthes, « pour le professeur, l’auditoire étudiant est tout de même l’Autre exemplaire parce qu’il a l’air de ne pas parler – et que donc, du sein de sa matité apparente, il parle en vous d’autant plus fort » (Le bruissement de la langue, essais critiques IV, alentour de l’image). C’est de cette parole, très particulière, que Barthes a rapprochée de la parole psychanalytique – le professeur n’étant pas l’analyste, mais au contraire, l’analysé – que je serai donc privé. A moi désormais d’en retrouver l’équivalent ailleurs ou d’une autre façon, sauf à prétendre que l’analyse est désormais terminée. Ce dont je doute.

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Mon vieil ami Edgar

morinContrairement à ce que laisse entendre ce titre, je ne l’ai rencontré qu’une fois, et cela dans un cadre très officiel : il avait été désigné comme expert pour évaluer mon petit projet de recherche, dans le cadre d’un vaste programme du CNRS (« Sciences, Technologie, Société ») il y a longtemps, au début des années quatre-vingt – ce devait être en 83, exactement. Il s’agissait d’un entretien. Je le revois installé dans un fauteuil, dans une sorte de bureau un peu sombre, aux fenêtres voilées par un grand rideau blanc, dans un petit immeuble en haut du boulevard Saint-Michel, et moi assis en face de lui, pour lui vendre ma sauce. J’étais jeune, il avait l’âge de mon père. J’avais un projet qui consistait dans l’analyse des raisonnements effectués dans les diverses sciences, naturelles ou dites « humaines ». C’était un projet « pluridisciplinaire » et ça devait lui plaire, du reste il me mit un avis favorable. Il n’était pourtant pas un de mes « phares ». Je trouvais sa pensée trop floue, trop vague, pas assez « formalisée ». Je croyais à l’époque dans le structuralisme, celui d’Althusser, ou de Foucault, ou celui de Lévi-Strauss, je ne sais plus trop bien. Alors, « le paradigme perdu, la nature humaine », non, merci, très peu pour moi. Néanmoins cette rencontre avait été positive. Je garde le souvenir d’un homme chaleureux et à l’écoute. En sortant de ce bureau, je me sentais des ailes… Dire que j’en ai fait quelque chose par la suite, ça, c’est une autre histoire. Je faisais à l’époque de « l’analyse du discours », une sorte de bricolage se voulant discipline à part entière, très en vogue dans ces années-là, en France particulièrement (on est allé jusqu’à parler de « l’analyse du discours française » pour la distinguer de… de quelle autre analyse au juste ? peut-être d’une analyse pratiquée par les anglo-saxons, beaucoup plus à base de statistiques que « la nôtre »), qui prenait à son compte des bribes foucaldiennes (« l’Archéologie du Savoir »), des notions althussériennes (celle d’idéologie notamment) et les mêlait avec un soupçon de linguistique. On me dit que cette pseudo-discipline vit encore au sein de quelques centres universitaires et que même, en Sorbonne, il n’y a pas si longtemps, on fit lire à des étudiants des textes que j’avais commis sur ce sujet dans ces lointaines années… mais moi, ce que j’y vois aujourd’hui, c’est essentiellement un habillage au moyen de termes abscons d’un commentaire de texte plus ou moins habile tel qu’en pourrait produire le commun des mortels, loin d’une « science » donc, comme on avait pu l’imaginer dans ces époques parfois un peu délirantes, où on alla même jusqu’à croire qu’une bonne « méthode automatique » allait en un clin d’œil faire ressortir la vérité d’un texte, au-delà de sa « surface »…

Mais cela ne fait rien : le projet accepté et l’argent du projet en poche, je pus faire de belles découvertes, et même partir au Québec avec ma jeune compagne pour nous familiariser avec l’analyse de texte par ordinateur, biais détourné pour nous initier à d’autres choses, la programmation informatique, les théories linguistiques. Cela par la suite, nous devions en faire quelque chose.

9782818503911Avec qui était-il, Edgar, à cette époque ? avec Johanne ? avec Magda ? avec Edwige ? L’une d’elles sans doute, mais plus avec Violette. « Mon Paris, ma mémoire », livre publié l’an dernier, retrace ses aventures amoureuses, au milieu d’une vie intellectuelle fort riche, commencée sur le tas, à la sortie de la Résistance, pendant laquelle il appartenait, en tant que « sous-marin » communiste, à un réseau gaulliste. Après avoir été sans travail pendant quelques temps à la Libération, il se lance dans son premier ouvrage, « L’homme et la mort », travaillant d’arrache-pied dans les bibliothèques parisiennes, puis entre au CNRS, en un temps où la sociologie n’était même pas reconnue comme discipline autonome. Communiste souvent sur la ligne de rupture (il sera finalement exclu… à son grand soulagement) il lui arrive cependant de se trouver en phase avec la ligne du Parti, publiant « L’an zéro de l’Allemagne », où il dénonce la notion de peuple globalement coupable – ligne contraire à celle du PC jusque là – au moment précis où Staline, dans un revirement auquel il était habitué, condamnait Ehrenbourg pour avoir écrit : « Je ne connais qu’une sorte de bon Allemand, c’est un Allemand mort » ! On apprend dans ce livre que l’ami de Dionys Mascolo, de Marguerite Duras et de Robert Antelme, et donc de Mitterrand, ne vota pas pour ce dernier (ni pour son adversaire d’ailleurs) lors du deuxième tour des élections de 81, ni ne participa, bien évidemment, au défilé qui s’ensuivit sur la rue Soufflot, lui qui, probablement encore en ce temps-là, habitait face au Panthéon, au-dessus de la célèbre pharmacie Lhospitalier – ou peut-être n’y habitait-il plus, ce livre relate aussi la saga de ses déménagements, du plus riche vers le plus pauvre, quand ses divorces lui coûtent à chaque fois une partie de son patrimoine !

DSC01130Plus tard, il m’est arrivé de le croiser, descendant le boulevard Saint-Michel, la casquette vissée, le pas volontaire, drapé dans un imperméable mastic, filant vers quelque rendez-vous mystérieux, ou bien de le voir et de l’entendre dans des débats, ainsi il y a quelques années à Grenoble (dans un des forums organisés par le journal « Libération ») où il dialoguait avec son vieil ami Claude Lefort (décédé depuis) et que les deux s’empaillaient sur l’idée du nécessaire « réenchantement de la politique », l’un (Edgar) y appelant, et l’autre (Lefort) hurlant qu’on avait déjà bien assez souffert des politiques « enchantées » (les lendemains qui chantent etc.). Finalement, je l’entendis donner l’intervention terminale lors d’un autre de ces forums, où il en appelait à la « métamorphose » de nos vies et de nos sociétés. L’ami Edgar montrait encore, à son grand âge, sa foi dans l’avenir et dans l’humanité, et cela en dépit de tout ce qui nous semble obscurcir l’horizon…

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Retour de Petersbourg

Je suis rentré hier de Saint-Petersbourg. Même s’il faisait un peu froid à cause du vent, le ciel est resté d’un bleu intense pendant cinq jours. Si je devais n’en retenir que deux ou trois choses, ce serait en premier cette vision éclair de quelques salles du deuxième étage du musée de l’Hermitage… où je me suis trouvé nez à nez avec des toiles que je n’avais jamais vues, ou que je ne connaissais que d’après des reproductions. Les richissimes familles princières du temps du dernier tsar avaient compris le génie des Manet, Gauguin, Marquet, Matisse, Derain, Picasso… Ils avaient acquis aussi des toiles de peintres que nous ne connaissons plus guère (Charles Cottet, Henri Moret, Jean Puy, Auguste Chabaud…) et que nous découvrons au gré d’accrochages sans fioritures. Voici deux ou trois toiles choc.

744px-Port-manech-henry-moretde Henri Moret: Port Manech, de 1896,
(car cette toile impressionniste de belle facture ne pouvait que me rappeler notre récent séjour, à C. et à moi, à l’île d’Ouessant).

Matisse - Le café arabeMatisse : le café arabe (de 1913)

Picasso- Portrait de Benet SolerPicasso: portrait de Benet Soler (de 1903)

531px-Pablo_Picasso,_1908,_Trois_femmes_(Three_Women),_oil_on_canvas,_200_x_185_cm,_Hermitage_Museum,_Saint_PetersburgPicasso : Trois femmes (de 1908)

Mais je retiendrai aussi l’affabilité de nos hôtes russes, leur souci que chacun de nous retire la meilleure impression possible de son séjour. Ce genre de manifestation est l’occasion pour les émigrés aux Etats-Unis ou en France de revenir au pays. Certains sont des sommités internationales. Mais ceux qui sont restés à Petersbourg (ou ailleurs en Russie) ou qui y sont revenus après un passage de courte durée en Occident n’ont pas grand-chose à leur envier sur le plan scientifique. Certains d’entre eux ont gardé quelque chose dans leurs manières, leur physique un peu voûté, leurs cheveux et moustaches grisonnantes, des personnages de Gogol ou de Tchékov. Deux ou trois parlent le Français mieux que l’Anglais. L’un me disait, lors du dîner officiel, qu’il était fier d’avoir côtoyé Jacques Chirac lors d’une réception au Consulat, et que celui-ci s’était révélé d’une réelle érudition quant à la littérature russe.

rue du centremariinskyarmée rougesculptures-2Et pour finir, les lumières des palais se reflétant dans la Neva quand je retraversais Petersbourg en taxi, tôt le matin (vers cinq heures, c’est-à-dire trois heures de chez nous) et que le jour n’était pas encore complètement levé…

Et à destination des initiés:

church thesis« La thèse de Church est fausse »(*)

(*) La thèse de Church, appelée aussi « thèse de Church – Turing » est la thèse (indémontrable) selon laquelle tout algorithme concevable par l’esprit humain peut être effectué par une machine de Turing, autrement dit par un ordinateur classique (à architecture dite « de von Neumann »).

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