Trouver belles les femmes

Sur nos blogs, notamment le mien, on se fait discret sur un point pourtant capital. Discret sur l’érotisme, le plaisir, la sensualité. J’y pense d’autant plus que dans un commentaire récent auquel j’ai répondu, une lectrice s’en prenait… au libertinage. Eh bien quoi, le libertinage, vous n’aimez pas le libertinage ? J’ai répondu que moi j’aimais. Je sais, le libertinage, c’est autre chose que le simple dévergondage, c’est la liberté dans tous les domaines, en ce qu’elle s’oppose à une oppression qui serait contenue dans une certaine idée de Dieu, d’un Dieu qui imposerait sa loi morale, et donc notamment, que l’on ne se livre pas à des écarts en matière de conduite sexuelle. Pas d’érotisme donc. Et pourtant… n’est-ce pas ce qui nous taraude, tant que nous sommes en VIE, tant que la vie s’agite en nous. Après, hélas… je ne dis pas. Mais dans le présent de la vie… Cette pensée vient d’autant plus facilement à l’esprit que, très récemment, a disparu une figure symbole de l’érotisme en la personne de la belle Anita Ekberg. Quelle belle femme, quelle sculpturale silhouette, baignant ses jambes à l’eau jaillissante – symbole de vie – de la Fontaine de Trévi (très « vie » ?). Je sens en moi monter une révolte contre un puritanisme qui, avec les sites américains de plus en plus envahissants sur les réseaux sociaux, tend à imposer sa loi, comme si dire qu’on trouve belles les femmes serait faire preuve d’un masculinisme honteux.

Arrêtez, puritains, relâchez vos tenues amidonnées, descendez de vos chaires religieuses et quittez vos mines compassées, regardez comme une femme est belle.

_80190957_ekberg-port[1]

Publié dans Elles | Tagué | 6 commentaires

La terre éphémère

Hier, 9 janvier. Quoi donc faire pour souffler un peu, où se trouver pour se mettre en marge, respirer, en présence d’un tumulte de violence et de peur, et de coups, et de tueries et de rafales d’armes automatiques et d’angoisse de bombes, de cris affolés, de main sur la bouche, de « barricadez-vous », de « restez chez vous », en présence d’une nuit épaisse, d’opacité, de terreur, de discussions qui n’en finissent plus sur le fil de Facebook, d’arguments envoyés de part et d’autre de l’Atlantique, essai d’expliquer aux amis de là-bas qui forcément n’y comprennent rien, mais nous-mêmes y comprenons-nous quelque chose ? en présence de confusion, de tristesse, de visages éplorés, de mains qui se tordent, de la nuit. Je suis allé au cinéma. J’aurai eu deux moments d’illumination dans ma journée, qui, du coup, n’était pas complètement morte, mais encore vivante : d’abord par le film que j’ai vu, « La Terre éphémère », film georgien de George Ovashvili, puis, tard le soir, à l’émission « Bibliothèque Médicis » sur LCP, la parole vive et revigorante du philosophe Robert Misrahi.

125223.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx[1]Ce film est beau et apaisant comme un commencement du monde, quand la mer s’est ouverte pour laisser un peu de place à la Terre et que deux êtres humains –ici un grand-père et sa petite fille – l’ont aussitôt occupée pour y bâtir un toit et faire pousser un champ de maïs. Ce film est évidemment une parabole. Les deux, le grand-père et la jeune fille, sont innocents et ne veulent rien connaître des drames qui déchirent le monde à leur côté, à deux pas de là où ils sont. La fille, inquiète, demande si cette île où ils ont élu refuge appartient à la Georgie ou à l’Abkhazie (nous sommes à la frontière entre ces deux territoires) et le grand-père lui répond que cette île n’appartient à aucun pays, car elle appartient au fleuve, et accessoirement à ceux qui la cultivent. Fragile certitude, sur laquelle rodent, comme des corbeaux maléfiques, les barques métalliques de douaniers et de policiers inquiétants, appartenant aux deux bords (voire à un troisième, la Russie) et qui sont là pour surveiller. C’est eux les témoins, les observateurs, eux qui sont témoins des émois de la jeune fille s’éveillant à sa nature de femme et à ses premiers élans amoureux (pour un pauvre soldat pourchassé qui s’est réfugié sur l’île, qui doit être géorgien, donc traqué par les Abkhazes). Vie du monde en raccourci : tout a une fin, après quelques moments de bonheur, le cataclysme vient engloutir la Terre. L’île disparaît, et avec elle le grand-père, alors que la fille est déposée sur la barque chargée de maïs, au fil de l’eau rageuse, comme un Moïse qui partirait s’échouer sur une nouvelle rive. A la fin, quand le beau temps revient, un autre homme apparaît, il hume la terre, et déterre une poupée abandonnée, qu’il va laver dans l’eau redevenue claire, avant, à son tour, de s’installer. Il n’aura rien connu de ceux qui l’ont précédé. Si ce film m’a apaisé, c’est probablement parce que la violence bien réelle qui y figure est d’abord d’ordre métaphysique. Elle est, et cela, on le sait, consubstantielle à la vie. Mais vue sous cet angle, elle est mise à distance, nous la comprenons en tant que liée à nos vies.

033507.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx[1]

292076.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx[1]

robert-misrahi[1]

Robert Misrahi, lui, est illuminant parce qu’il nous appelle, par son seul regard et sa présence, à l’urgence de la joie ressentie, malgré toutes les vicissitudes de nos existences, parce que tout simplement elle est synonyme de la chance incroyable que nous avons d’être des êtres vivants. « J’ai été malade », dit-il, « et j’ai été guéri, je serai sans doute bientôt encore malade, puis je mourrai », qu’y a-t-il de plus normal, là ?

Entre ces deux manifestations de l’esprit (un film et une philosophie), on peut voir, me semble-t-il, une convergence : la vie est une chance, elle tient à très peu, ce très peu ne fait que nous la rendre plus belle, même si elle sera effacée comme un fragile champ de maïs dans la rivière déchaînée.

 

 

Publié dans Films, Philosophie | Tagué , | 2 commentaires

Contre la folie religieuse

muhammad[1]

Le Jyllandsposten l’a dit : « défendre la liberté contre la folie religieuse ». Car c’est bien ce terme qu’il faut employer, au-delà des considérations politiques sur l’instrumentalisation du religieux à des fins de pouvoir ou de stratégie internationale de conquête de territoires. Tout cela n’est possible que parce qu’existe cette folie. Islam aujourd’hui, catholicisme hier et encore aujourd’hui, hindouisme de façon sporadique, bouddhisme aussi pourquoi pas… La religion comme maladie de l’âme (voir ici un vieux billet, datant de 2006). Il n’est pas question évidemment de s’en prendre à la foi en Dieu : chacun est libre « d’y croire ou pas », mais il y a un monde entre les exigences du spirituel et la soumission à un ordre religieux. Car la soumission, c’est ce qu’ils veulent nous imposer, sans cesse et sans relâche. Certains sites américains émettent aujourd’hui un doute sur l’humour dont fait preuve Charlie Hebdo (« une équipe de journalistes blancs qui relèverait d’une tendance pro-raciste de la xénophobie française », j’ai lu ça !) et feignent de croire que ce journal n’a pas d’autre but que taper sur l’islam (ou sur les femmes, ou sur les gays) alors que tout lecteur sait l’égale répartition des cibles de son humour. L’humour est toujours nécessaire contre n’importe quelle tendance à s’ériger en maître, en possesseur de vérité, car l’humour seul déstabilise, fait vaciller les certitudes, ce qui est condition indispensable pour la réflexion. Que l’humour s’exerce avec le plus de constance à l’encontre de ceux qui veulent le plus imposer une soumission, quoi de plus normal ?

Publié dans Religion | Tagué | 16 commentaires

Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu

web_T%20S%20Eliot--672x359[1]Grande étrangeté – à première vue – que la poésie d’Eliot (j’y reviens), notamment dans cette « Terre vaine », qui est son œuvre la plus célèbre et se découpe en cinq parties, dont la première, « L’enterrement des morts » commence par « Avril est le plus cruel des mois, il engendre / Des lilas qui jaillissent de la terre morte. … », la seconde est « une partie d’échecs », la troisième, « le sermon du feu », la quatrième – très courte – « mort par l’eau », et la cinquième : « ce qu’a dit le tonnerre ».

Commençons par la première : c’est la description d’un monde dévasté, d’une terre asséchée où il ne reste plus grand-chose (certains traducteurs ont traduit en français l’intégrale de ces cinq poèmes sous le titre « la Terre Gaste », qui renvoie à cette idée de désolation, la Terre Gaste étant le lieu où se déploie la légende de Perceval) : « Quelles racines s’agrippent, quelles branches croissent / Parmi ces rocailleux débris ? O fils de l’homme / Tu ne peux le dire ni le deviner, ne connaissant / Qu’un amas d’images brisées sur lesquelles frappe le soleil/ L’arbre mort n’offre aucun abri, la sauterelle aucun répit, / La roche sèche aucun bruit d’eau. Point d’ombre/ Si ce n’est là, dessous ce rocher rouge » et tout à coup, c’est comme une grimace qui surgit, loin du recueillement attendu : « Madame Sosotris, fameuse pythonisse, / Avait un mauvais rhume, encore qu’on la tienne / Pour la femme la plus experte d’Europe / Avec un méchant jeu de cartes… ». Nous voilà confrontés avec les figures du tarot, dont Eliot nous dit pourtant en notes qu’il n’y connaît pas grand-chose… (car les notes, chez Eliot, font partie du poème, elles ne rendent pas sa lecture plus facile, loin de là, mais au contraire devrais-je dire, l’obscurcissent, en ajoutant une nouvelle dimension textuelle, là où il y en a déjà beaucoup…), « je lui porterai l’horoscope moi-même », dit-il. « La foule s’écoulait sur le Pont de Londres », ô j’entends la mélodie, comme si je la jouais encore – car il fut un temps où je me mis à essayer de jouer du piano – « London Bridge is falling down, falling down, falling down », puis, énigmatiquement, toujours, ce vers, emprunté à Baudelaire : « Hypocrite lecteur !… mon semblable !… mon frère !… ». Etrange, à première vue. Et la partie d’échecs ne l’est pas moins, qui fait se mêler des bribes de dialogue théâtral et des monologues à la Joyce, voire à la Beckett : J’ai les nerfs à vif ce soir. A vif, te dis-je. Reste avec moi./ Mais parle-moi ! Jamais tu ne me parles. Parle. / A quoi peux-tu penser ? A quoi ? Que penses-tu ?/ Ah ! je ne sais jamais ce que tu penses. Pense. » et l’autre lui répond : « Je pense que nous sommes dans l’impasse aux rats/ où les morts ont perdu leurs os ». Ah, ce n’est pas complètement gai, la lecture des poèmes d’Eliot. Je n’avais jamais pensé que la poésie, ce pût être cela aussi, c’est-à-dire le collage de fragments de discours des plus prosaïques enchâssés dans un cadre polyphonique, comme si une parole rapportée pouvait, aussi, fonctionner comme symbole complet. « Quand le mari de Lil a été de la classe, / J’i ai pas mâché mes mots, j’i ai dit moi-même MESSIEURS ON VA FERMER ». La cinquième partie reprend le thème de la première, celui d’une totale sécheresse, d’une absence d’eau, « un stérile tonnerre sans nulle pluie ».

Etrange, sauf à se souvenir que ces poèmes datent de 1922, quelques années donc après la Grande Guerre, qui a laissé dévastée une grande partie du territoire de l’Europe, et a autant brouillé les cartes d’une histoire commune mais fragmentée en courants nationaux divers qui se sont opposés, et qu’il faudrait maintenant réunir. Eliot est précurseur. Il parle de la Guerre bien sûr, mais aussi de l’Europe à construire, la vraie, celle dont la construction aurait du commencer par la voie culturelle, davantage que la voie économique. Peut-être en cette année 2014, Eliot eût-il du être la figure la plus importante à célébrer, c’est ce que dit notamment cet article du journal « Le Temps », daté du 22 novembre 2014 : il faut que ce soit un journal suisse qui nous le rappelle (tant la presse française, elle, reste embourbée dans sa problématique nationale).

Mais en fin de compte, ce que je préfère encore, c’est ce fragment fameux d’East Cocker, long poème qui figure dans les « Quatre quatuors » :

Me voici donc à mi-chemin, ayant eu vingt années –
En gros vingt années gaspillées, les années de l’entre-deux guerres –
Pour essayer d’apprendre à me servir des mots, et chaque essai
Est un départ entièrement neuf, une différente espèce d’échec
Parce que l’on n’apprend à maîtriser les mots
Que pour les choses que l’on n’a plus à dire, ou la manière
Dont on n’a plus envie de les dire. Et c’est pourquoi chaque tentative
Est un nouveau commencement, un raid dans l’inarticulé
Avec un équipement miteux qui sans cesse se détériore
Parmi le fouillis général de l’imprécision du sentir,
Les escouades indisciplinées de l’émotion. Et ce qui est à conquérir
Par la force et la soumission a déjà été découvert
Une ou deux fois, ou davantage, par des hommes qu’on n’a nul espoir
D’égaler – mais il ne s’agit pas de concurrence –
Il n’y a ici que la lutte pour recouvrer ce qui fut perdu,
Retrouvé, reperdu : et cela de nos jours, dans des conditions
Qui semblent impropices. Mais peut-être ni gain ni perte.
Nous devons seulement essayer. Le reste n’est pas notre affaire.

beckett[1]

« Rater encore. Rater mieux plus mal encore… » disait Beckett dans « Cap au pire » (les anglophones savent que c’est « Worstward Ho »). C’est une belle résolution en ce début d’année.

photo: letemps.ch

Publié dans poésie | Tagué , , | 2 commentaires

Une journée de fin décembre

???????????????????????????????

Nous marchons en raquettes dans la neige et dans le froid, la température est de 8° en-dessous de zéro, les raquettes me paraissent lourdes, j’ai de la peine, C. file devant, ouvrant le chemin. Nous longeons le torrent – la Dranse – qui est presque complètement gelé. Par endroits, l’eau jaillit entre les galets comme s’il y avait une résurgence de cours d’eau tourbillonnant, alors qu’il s’agit simplement d’un bras qui se jette dans le torrent, descendant du massif, qui, en été, est infranchissable, hormis par le pont moderne installé bien plus haut, mais qui, en cette saison, est recouvert par une neige épaisse. A d’autres endroits, des mares gelées luisent au soleil, une fente ouvrant la glace en deux, d’où s’échappe un commencement du monde. Je regarde les nuages gris qui enveloppent lentement les masses sombres des forêts de mélèzes. Nous atteignons un pont de bois qui enjambe le torrent, puis au-delà, un raidillon aigu qui nous hisse jusqu’à la route. Le chalet, avec son panache de fumée encore actif, apparaît au sommet de l’ultime promontoire. Selon l’expression consacrée, « je crache mes poumons », mais heureusement, encore deux enjambées et la porte de l’appentis est là, avec ses promesses de délaissement des objets encombrants, raquettes, bâtons, lunettes, gants, bonnet. Nous nous dépouillons comme des ânes trop chargées après un long transport. Il n’y a plus qu’à rallumer les feux, faire un thé, grignoter les derniers biscuits de la grand-mère, écouter la radio, ouvrir l’ordinateur, écrire.

???????????????????????????????

Meilleurs vœux pour 2015 à mes courageux lecteurs et lectrices

 

Publié dans Ma vie, Montagne | 7 commentaires

Parcours de lecture : de Ôé à Eliot

Nous naviguons sur la surface des mots, de livres-récifs en livres-îles, l’un nous invitant à partir vers l’autre, et nous découvrons ainsi, propulsés que nous sommes par la force des vagues du  désir de connaître, des auteurs nouveaux. Nous accostons à des ports qui nous semblaient fermés, nous apprenons à aimer des choras nouvelles là où nous croyions ne trouver que des rues rectilignes ou des couloirs vides.

 images[4]Ma lecture du dernier livre traduit en Français de Kenzabûrô Ôé m’a conduit ainsi naturellement à ouvrir un livre, un petit livre de poche en collection « Point-Seuil – Poésie » contenant les poèmes les plus importants de T. S. Eliot. Je voulais ainsi lire la source des vers qui forment la substance, ou le fond, du livre de Ôé. Eliot ne m’était pas complètement inconnu, je dois seulement avouer qu’il me rebutait car je ne comprenais pas cette forme de poésie, que je trouvais trop descriptive, ou trop symbolique, ou trop narrative, faite de textes trop longs et détaillés. Une autre chose que je lui reprochais également était d’être trop explicitement métaphysique. La poésie que nous avions l’habitude de lire, depuis Rimbaud et en passant par le surréalisme, puis René Char ou d’autres, comme les poètes suisses (Roud, Jacottet, Chappaz…) avait, certes, des échos métaphysiques, mais c’était par incidence, discrètement. Les mots référant aux choses simples, aux éléments ou à la structure d’un paysage semblaient ne pas devoir être interprétés, ce qui n’est pas le cas avec ce genre de poésie qu’incarne Eliot, qui interroge directement la notion de temps, par exemple, et peut se révéler par instants quelque peu « didactique ». Mais il faut savoir se déprendre de ses habitudes pour accéder à un univers nouveau.
S. Eliot, donc. Dont le premier poème célèbre est déjà, en soi, très original, en forme d’introspection d’un curieux personnage, J. Alfred Prufrock. Et il me semble tout à fait que cela se passe… dans un bordel :

Allons par telles rues que je sais, mi-désertes
Chuchotantes retraites
Pour les nuits sans sommeil dans les hôtels de passe
[…]
Oh ! ne demande pas “Laquelle?”
Allons plutôt faire notre visite.

Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne.

Puis, ces trouvailles de mots bizarres (je fais confiance au traducteur pour avoir su trouver les équivalents en Français) :

 Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son échine,
Le brouillard jaune qui frotte aux vitres son museau
A couleuvré sa langue dans les recoins du soir ;

Oui, vous avez bien lu : « a couleuvré sa langue », j’adore cette expression à cause peut-être de sa connotation sexuelle, voilà qui n’est pas ordinaire comme trouvaille. Rien que pour une trouvaille pareille, on a envie d’aimer le poète.

Puis :

S’est enroulé autour de la maison, puis endormi.
Et pour sûr elle aura le temps,
La jaunâtre fumée qui glisse au long des rues,
De se frotter l’échine aux vitres ;
Tu auras le temps, tu auras le temps
De te préparer un visage pour les visages de rencontre,
[…]
Avant de prendre une tasse de thé.

Et on y revient :

 Dans la pièce les femmes vont et viennent
En parlant des maîtres de Sienne

 Je ne sais pas qui sont ces « maîtres de Sienne »…

Et lui, ce personnage étrange, pourtant banal, peut-être trop banal finalement, se pose des questions, et c’est rare de voir ça dans la poésie :

Et pour sûr j’aurai bien le temps
De me demander : « Oserai-je ? » et « Oserai-je ? »
Le temps de me retourner et de descendre l’escalier
Avec une couronne chauve au sommet de ma tête…
(Et l’on dira : « mais comme ses cheveux sont rares ! »)

On se dit, oui, éternelle interrogation d’un homme trop timide pour les aborder, elles, qui « parlent des maîtres de Sienne », cela rappelle les angoisses que Giacometti a exprimées dans certaines de ses sculptures… et puis, là, cela dépasse cette petite appréhension d’ordre sexuel, car tout à coup :

Oserai-je
Déranger l’univers ?
Une minute donne le temps
De décisions et de repentirs qu’une autre minute renverse.

Comme si, en effet, le moindre geste que nous accomplissons avait une portée universelle, comme si en prenant une décision individuelle, nous étions destinés à changer l’ordre du monde…

Le poème se termine ainsi : d’abord une pointe d’humour :

Je vieillis, je vieillis…
Je ferai au bas de mes pantalons un retroussis.

ophélie

Puis on s’embarque, comme Ophélie, sur un grand lac, ou la mer, ou une plage :

 Partagerai-je mes cheveux sur la nuque ? oserai-je manger une pêche ?
Je vais mettre un pantalon blanc et me promener sur la plage.
J’ai, chacune à chacune, ouï chanter les sirènes.

Je ne crois guère qu’elles chanteront pour moi.
Je les ai vues monter les vagues vers le large
Peignant les blancs cheveux des vagues rebroussées
Lorsque le vent brasse l’eau blanche et bitumeuse.

Nous nous sommes attardés aux chambres de la mer
Près des filles de mer couronnées d’algues brunes
Mais des voix d’hommes nous réveillent et nous noient.

Alors, là, nous voyons la matière d’un rêve. Peut-être l’influence de Freud… Que viennent faire ces voix d’hommes ? Elles nous réveillent, dit le poète, et c’est peut-être salutaire, mais en même temps, elles nous noient. Elles nous réveillent au moment où nous pouvions contempler ces filles de la mer. Que viennent faire ces hommes à nous noyer ainsi ? Je laisse cela aux psychanalystes…

Curieux, isnt’it ? La prochaine fois, je vous parlerai d’autres poèmes d’Eliot. (Je sais, mon lecteur, ou ma lectrice, pensera que c’est une curieuse idée de passer son temps à faire des billets sur des écrivains pas très lus de nos jours, surtout en France, et qu’il y aurait mieux à faire peut-être, en parlant de la conjoncture politique ou bien de la situation sociale aujourd’hui… eh bien, je ne crois pas. Il me semble que c’est très politique, par les temps qui courent, de parler de poésie).

Publié dans poésie | Tagué | 5 commentaires

Où va la culture à Grenoble?

entete-orchestre-2013_mini[1]J’ai fait part de mon enthousiasme lors de la victoire de la liste du Rassemblement Citoyen de la Gauche et des Ecologistes lors des dernières élections municipales (cf. ici), et j’avais même promis de tenir mes lecteurs informés de la politique locale et de ses évolutions… ce que je n’ai guère fait depuis, ayant trouvé en général… bien plus intéressant (à mes yeux) pour alimenter mon blog ! Et voilà que cette municipalité qui claironne son attachement à la « démocratie participative » apparaît tout à coup sous un jour un peu moins sympathique en chaussant allègrement, en matière de politique culturelle, les bottes d’un populisme éhonté. Passons sur l’idée de rebaptiser l’adjointe à la Culture sous l’appellation d’adjointe AUX cultures, qui peut sembler recéler des intentions louables d’ouverture aux autres cultures… bien qu’on puisse déjà sentir une légère appréhension lorsque la notion même de « culture » n’est pas définie : ne peut-on faire passer sous ce chapeau un peu tout et n’importe quoi, en particulier n’importe quel groupe ou ensemble qui n’aurait comme atout que celui de plaire à tel ou tel. Mais lorsque madame l’adjointe parle, n’éprouve-t-on pas un léger frisson ? Ainsi de cette interview donnée à la télé locale, qu’elle commence en déclarant : « on ne connaît en général Grenoble que pour ses activités sportives, ski, randonnée, ou pour ses entreprises technologiques, on ne connaît pas Grenoble comme ville culturelle ». Les bras vous en tombent, c’est tout simplement oublier au moins cinq décennies d’innovations culturelles qui ont, au contraire, mis cette ville au premier rang des cités culturelles en France, depuis la création de la Maison de la Culture en 1968, sous les auspices d’André Malraux, jusqu’à la renommée de l’Ensemble Instrumental de Grenoble de Marc Minkowski (nous y reviendrons dans un instant) en passant par l’activité du Centre Dramatique National des Alpes, qui servit entre autres choses à faire s’épanouir l’immense talent de Georges Scenes00149[1]Lavaudant (photo ci-contre), ou bien le Centre de Danse dirigé par Jean-Claude Gallota, voire encore les mises en scène de Laurent Pelly et de Chantal Morel, feu le Théatre-Action de Renata Scant qui anima en son temps un extraordinaire festival du Jeune Théâtre européen, on en passe et des meilleurs (y compris la présence de J. L. Godard à Grenoble pendant de longues années, celles de la primauté des caméras Aton, ou celle, radieuse, de Juliet Berto, pour qui Yves Simon composa cette merveilleuse chanson, Au pays des merveilles deimg0085[1] Juliet…). Autrement dit, la dame a, de compétences en matière de culture, celle que moi, j’ai en matière d’élevage des bovins dans le Sud-Morvan. Autrement dit : aucune. Mais si elle dit cela, n’est-ce pas pour nous dire que tout est à faire, à inventer : du passé faisons table rase, et voilà qui en général augure mal de la suite. Quelle suite ? Au nom de la démocratie participative, le peuple va parler. On va même lui demander – sic – de s’exprimer sur l’actuelle exposition temporaire qui se déroule au Musée de Peinture, consacrée à Pennone, c’est dire l’ouverture de la municipalité… sauf que, on voit se profiler ici d’étranges spectres : à quand des votes « populaires » pour décider de ce qui s’expose ou ne s’expose pas, des œuvres que l’on doit représenter et de celles qu’on doit bannir ? La municipalité grenobloise rejoindrait ainsi la cohorte des municipalités (souvent d’extrême droite ou de l’UMP) qui, déjà, ont décrété sans vergogne qu’elles pouvaient s’immiscer dans les programmation de leurs centre culturels ou théâtraux, ou bien décider des associations culturelles bien ou mal pensantes. Cette orientation, elle s’appelle « populisme », qui signifie l’apparence de démocratie qui résulte d’une soi-disant expression d’un « peuple » relevant d’une notion floue et inanalysée, sous laquelle on fait se côtoyer n’importe quels affects liés à une pensée soi-disant « spontanée », mais qui, de fait, relève des clichés et conformismes les plus établis. Quelle culture (pardon pour l’emploi de ce vilain mot) aurions-nous aujourd’hui si, à des moments cruciaux, on avait fait voter « le peuple souverain » pour dire si telle ou telle innovation de forme avait ou non droit de cité ?

Dernière décision en date de la municipalité de Grenoble : supprimer la subvention de 438 000 euros accordée annuellement à l’Ensemble Instrumental de Grenoble ! Au nom, bien sûr, des économies à réaliser (certes, l’Etat est en grande partie responsable, qui a réduit de 5 millions l’enveloppe de subventions allouée à la ville, mais c’est aussi à la ville de décider ce qu’elle doit ou peut réduire), mais pas seulement. Pire que cela. Eric Piolle dévoile sa pensée dans une interview parue hier dans le journal « Libération ». Je cite :

« Le talent de Minkowski n’est pas attaché à Grenoble et conserver un orchestre national dont l’objet est le rayonnement de notre ville ne nous concerne plus » ( !)

et, plus loin :

« Nous avons, entre les différentes salles et offres, tout l’éventail, y compris de l’excellence. Notre choix, c’est de travailler avec et pour les Grenoblois […]. Si ce travail vaut à Grenoble d’être reconnu à l’extérieur, tant mieux, mais ce n’est pas mon objectif».

Quand un maire de grande ville vous énonce qu’il n’a rien à faire du rayonnement de sa ville à l’extérieur… il y a peut-être de quoi s’inquiéter…

Toujours selon Piolle, il ne devrait pas y avoir de domaine sanctuarisé dans les baisses de budget. Soit. Et en tout cas pas la culture. Voilà qui, après tout, n’est pas sûr, et avant de déclarer cela, peut-être devrait-il prendre l’avis de ceux qui ont voté pour lui… lesquels ne se recrutent certainement pas dans la frange de la population en attente d’une réduction de l’offre culturelle de qualité (une pétition circule, qui devrait bientôt lui apporter un démenti, au cas où il l’aurait cru…).

NB : cette dame « aux cultures » devrait se pencher sur les propos du vice-ministre russe de la culture Vladimir Aristarkhov qui, au dire du Monde (daté 13 décembre), lors de l’ouverture d’une exposition au Musée national d’histoire contemporaine, à Moscou, annonçait qu’à l’avenir, son ministère soutiendrait l’art qui a « un effet positif » et « ne nuit pas à la santé de [ses] concitoyens ». L’argent public, disait ce grand spécialiste, « ira aux artistes de talent » qui recherchent « la beauté », peut-être les approuve-t-elle ? En tout cas, décider d’attribuer l’argent public à une classe particulière d’artistes (les Grenoblois par exemple…) relève du même esprit que l’attribuer à une autre catégorie, quelle qu’elle soit.

Allons, Grenoblois : signez la pétition sur le site http://www.mdlg.net/, et allez assister à tous les concerts de l’EIG, en très grand nombre !

Publié dans Vie locale | Tagué , , , , , , , | 8 commentaires

Ôé encore, et sur la violence

roybon-2973368-jpg_2597800_652x284Un livre comme celui d’Ôé laisse définitivement songeur (voir billets antérieurs)… quid de cette idée (sérieuse ou loufoque ?) que la seule manière de s’en sortir face à la violence globale, qui émane des multinationales, des puissances financières, des groupes tentaculaires qui détruisent notre planète, menacent notre équilibre et notre santé, serait d’user de micro-violences, comme faire exploser des tours urbaines (après les avoir vidées de leurs habitants, bien sûr) et s’en prendre à tous les symboles de cette puissance aveugle ? C’est peut-être ce que pensent les auteurs de ce petit manifeste, paru 10385490_815709431814787_5878568283544780830_nrécemment avec le titre « à nos amis » et présenté comme l’œuvre d’un « comité invisible », c’est aussi sans doute ce que pensent les activistes qui agissent sur les chantiers, ceux du Lyon-Turin, de Notre-Dame des Landes ou bien du barrage de Sivens, voire, nouvellement mis sur la sellette, celui du « Center Parc » tout près de Grenoble, à Roybon, en Isère. Ôé a une attitude très ambiguë face aux arguments de son « ami », voire « double », l’architecte Shigeru… A vrai dire, il ne le contredit pas tellement et il n’a la ressource finalement que de détourner la violence contre lui-même ou plutôt contre ses biens puisque sa résidence secondaire vole en éclats (non sans avoir mortellement blessé un jeune ouvrier). Ceci est particulièrement troublant. Si en effet, nous sommes persuadés d’une catastrophe inéluctable, alors nous sommes singulièrement coupables de ne pas agir, mais quelle action est valide ? La non violence a ses limites, cela a été montré par l’échec des revendications des Tibétains face à la toute puissance de la Chine. Mais en même temps, si on a fait vœu de pacifisme, comment se résoudre à l’acceptation d’actes violents ? Je trouve de quoi alimenter la réflexion sur ce sujet dans un beau papier paru dans Libération de samedi 29 et dimanche 30 novembre, écrit par le philosophe Frédéric Worms. Il ne résout pas le problème, loin de là, mais il a le mérite de poser les termes de la question différemment de ce que nous trouvons sans arrêt dans les mots répétitifs des chroniqueurs matinaux et l’assemblée des médias bien pensants. Worms part d’une interrogation sur la guerre (celle de 14) et ce qui la rend possible. Une analyse schématique nous convainc aisément que ce sont « les intérêts » en conflit qui sont la cause des guerres, mais c’est évidemment insuffisant puisque les gens, des jeunes surtout, se battent et le font avec conscience, et honneur, disent-ils. Il faudrait donc voir dans ce sens de l’honneur (selon le philosophe Alain) le moteur de la guerre. Il est, reconnaissait déjà Platon, des passions nobles, comme le sentiment de l’honneur ou l’ardeur pour la justice. « On aura beau faire, l’ardeur pour la justice est encore là, avec ses conséquences extrêmes qui marquent l’époque. On en sera toujours surpris, au risque de tout confondre : les affrontements autour d’un barrage dans le centre de la France, les engagements lointains dans une violence extrême, mais aussi les migrations désespérées pour accéder à des ressources ou les engagements « sans frontières » ». Et il ne faut évidemment pas confondre ces passions légitimes, cette ardeur, avec les discours des pouvoirs qui les manipulent. Il faut critiquer, comme dit Worms, « ceux qui manipulent, idéologiquement, politiquement, la colère ». Mais à la fin, cette colère reste, elle alimente la « générosité subjective ». Je sais gré à Worms de mettre sur le même plan les jeunes qui protestent contre un barrage inutile, ceux qui s’engagent dans ces combats qui nous paraissent absurdes du côté de la Syrie et ceux qui bravent tous les dangers pour accoster sur nos côtes. Je sais que cet alignement est scandaleux pour beaucoup, mais s’il l’est en effet, ce n’est pas à cause des passions qui se révèlent à travers eux, mais uniquement à cause des discours qui les manipulent. L’homme est destiné à disparaître, dit Ôé, mais il disparaîtra en résistant. Quelle forme doit avoir cette résistance ? C’est bien sûr à réfléchir, toutes les causes et toutes les actions ne se valent pas. Nul doute que la cause de la Terre et de nos vies ne soit au premier rang des priorités. Mais il y a aussi celle des migrants, surtout de ceux qui viennent de ces horizons de misère, de guerre et de souffrance et qui sont poussés à venir en Europe. Soumis à des filières et des passeurs sans scrupules ? Oui, mais des êtres, dont on ne saurait oublier qu’ils ont joué leur vie dans l’histoire. Même si nous regrettons la violence, nous sommes bien obligés de la prendre en considération si c’est pour réveiller les consciences. C’est aussi ça un peu, me semble-t-il, la leçon du tellement puissant roman d’Ôé. Et qui a des chances de se révéler de plus en plus utile par les noirs temps qui courent, où le FN et Sarkozy rivaliseront de discours de pouvoir, tous autant mensongers et manipulateurs.

Publié dans Actualité, Immigration, Politique | Tagué , , , , | 3 commentaires

Ôé ! cri d’alarme

Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie

 Oe-AdieuJ’ai dit que je lisais le livre de Kenzaburo Ôé « Adieu, mon livre » lors de mon court séjour au Japon, j’ai dit que j’attendais de lui beaucoup, en tant que réflexion sur la vieillesse, l’atteinte d’une fin de vie et de carrière, beaucoup en termes de sagesse. Maintenant que je suis arrivé au bout de ce livre (que j’ai eu du mal à lâcher, bien que pourtant il ne fût pas tellement drôle, ni tellement « à suspense », encore moins affriolant, mais bien plutôt par instant ennuyeux, parfois répétitif), je suis tout étonné car ce n’était pas finalement ce que j’attendais, mais autre chose, qui me laisse perplexe, m’a bousculé, dérangé en fin de compte. Ce livre est par instant récit rocambolesque, il narre l’existence de deux petits vieux, si l’on peut dire ainsi (bien que n’ayant pas encore atteint l’âge de soixante-dix ans, ils se qualifient eux-mêmes de vieillards), qui sont tout sauf « sages » et côtoient plutôt la folie, mais une folie bien particulière, peut-être cette folie raisonnable qu’il nous faut pour survivre. Il me vient justement à l’esprit que l’un des précédents romans de Ôé, du temps de sa pleine forme triomphante, avait justement pour titre : « Dites-nous comment survivre à notre folie ». Mais ici, c’est une forme de folie qui nous fait survivre. Comme je l’ai mentionné dans mon précédent billet, le livre se bâtit d’abord sur un hommage à Eliot : le poète anglais fournit à l’écrivain du roman, le double de Ôé lui-même, ici dénommé Chôkô Kogito, le nom de la maison qu’il a faite construire sur les plans de son ami architecte Shigeru : la Maison-Gerontion, d’après le titre du poème : « Me voici un vieillard dans un mois de sécheresse, / Ecoutant ce garçon me lire, attendant la pluie./ Je n’étais pas au brûlant défilé/ je n’ai pas combattu dans la pluie chaude/ …/ Ma maison est une maison délabrée ». Mais l’influence d’Eliot ne reste pas là, il fournit également ces vers : « Que je n’entende pas parler de la sagesse des vieillards, mais bien plutôt de leur folie », et Shigeru de poursuivre : « Tu sais, Kogi, je dis ça parce que j’ai moi-même une idée en tête. Je ne veux pas dire que leur crainte de la crainte et de la frénésie soit la seule chose qui me fasse agir. Non ! Mais s’il se trouve des hommes de notre âge qui ne se sentent pas concernés par ces vers, je n’en veux rien savoir, je ne veux pas les fréquenter… ». Il faut donc un projet fou pour continuer à vivre. Et quel projet fou ? Nous sommes dans un Japon post-Hiroshima (et même post-Fukushima) qui a connu le traumatisme de la guerre, de la défaite, de l’humiliation… période marquée plus que nous ne croyons par la folle entreprise et le suicide de Mishima, une obsession. Pourtant Ôé et Mishima sont aux deux extrêmes du spectre politique japonais, Mishima ayant adhéré aux positions les plus fascisantes et Ôé au contraire s’étant fortement engagé contre le nationalisme nippon, mais le second n’en éprouve pas moins une fascination pour le premier, car lui, au moins, a osé quelque chose et ne s’est pas cantonné dans une attitude intellectuelle confortable. C’est là, comme il est dit dans le livre, « le problème Mishima », qui nous vaut, à nous lecteurs occidentaux peu au fait des évènements, la lecture de longues digressions sur ce qu’il aurait pu advenir d’une issue différente de l’affaire. On sait que le grand écrivain japonais, auteur du « Temple d’Or », avait convaincu une partie des Forces Spéciales d’Auto-défense de se révolter et de prendre le pouvoir. De fait, l’aventure se solda par un lamentable échec que l’écrivain conclut par le suicide. Mais que serait-il advenu « si » ? si par exemple, il avait survécu, fait de la prison et s’il était réapparu quelques années plus tard, avec son aura de grand écrivain « ayant osé » ? Aurait-il été vu comme un leader ? Ce problème alimente la discussion entre les deux vieux amis mais aussi avec leurs étudiants. Que faire de l’exemple de Mishima ? L’architecte Shigeru – le « double » de Kogi, au sens où, très jeune, ils ont été présentés ainsi l’un à l’autre – a bien, comme il le dit, en effet, une idée derrière la tête, et il va d’autant plus y soumettre son ami que celui-ci est diminué par la convalescence suite à un accident dont nous n’apprendrons que fort tard dans le récit (et de manière quasi anodine) la stupéfiante origine. Le constructeur a planifié la destruction. Face à la violence globale qui règne dans le monde, on ne peut, théorise-t-il, réagir que par des mini-violences locales, sorte d’attentats terroristes suffisamment nombreux pour déstabiliser la machine gigantesque qui domine le monde : il suffirait pour cela de placer des explosifs aux bons endroits dans les tours urbaines. Vivre en étant une sorte d’Urban Bomber en quelque sorte, rien que ça. L’écrivain n’y croit pas, au début, et pense sincèrement que tout ceci n’est que jeu et mise en scène, mais il finit bien par se rendre à l’évidence : ces jeunes gens qui viennent travailler chez lui et qui pour cela enferment son pavillon dans des tubulures d’échafaudage, ces jeunes femmes qu’on lui envoie pour l’aider dans sa vie quotidienne ou lui faire la lecture dans le texte de T.S. Eliot, tous sont impliqués dans l’action ou la série d’actions prévues par l’architecte. Que penser ? Rêve de vieux fou ou bien, à l’aune de la réalité japonaise, seule issue possible à tenter face à l’inéluctabilité de la catastrophe qui, tôt ou tard (de cela, Ôé est convaincu) finira par arriver ? De fait, l’écrivain Kogito, pour limiter les dégâts, s’offrira comme victime expiatoire, c’est sa maison qui sautera (non sans avoir fait une victime humaine) et lui, partira se réfugier définitivement dans les forêts de sa chère île de naissance, Shikoku. On doit voir ici sans doute une image de la grande contradiction où se meut Ôé, entre un pacifisme intransigeant maintes fois exprimé dans ses essais, et une violence qui le fascine en fin de compte, contradiction qu’il résout en apparence par une sorte d’immolation symbolique, ou en tout cas, d’autodestruction de son image médiatique.

The-Fukushima-nuclear-pla-007Fukushima, nov. 2011

Au plan littéraire, le roman d’Ôé est remarquable par l’usage qu’il fait de la notion d’intertexte (un concept inventé dans les études littéraires des années soixante et qui se trouve particulièrement bien illustré ici), autrement dit des multiples autres textes que Ôé connait et auxquels il se réfère sans cesse, formant la trame souterraine du livre. Comme on retrouvait Doris Lessing chez Geneviève Brisac, on retrouve sans cesse de multiples auteurs, affleurant sous la plume d’Ôé : T.S. Eliot évidemment, mais aussi Dostoïevsky, bien entendu, dont Les Démons forme une sorte de modèle pour l’action principale, à moins que ce ne soit l’Idiot qui, tout à coup, apparaisse au devant de la scène, mais pas seulement : Céline est aussi convoqué (et aussi Pierre Gascar, un romancier français qu’on ne lit plus beaucoup). Etonnant chez un écrivain japonais (mais Ôé a été très marqué par la culture française), surtout un écrivain japonais « de gauche », mais le Robinson du Voyage a fortement impressionné, dans le roman, l’écrivain Kogi, dont le dernier rêve de roman est d’écrire son histoire. Oui, écrire un ultime roman, ce pourrait être celui-là. L’architecte Shigeru ne justifie-t-il pas aussi son entreprise folle par la volonté d’aider Kogi à finaliser ce projet romanesque ? En somme, la trame dostoïevskienne aiderait à mettre en place un dispositif réel qui n’aurait d’autre but que de donner les éléments nécessaires à la production d’un grand roman qui, lui-même, aurait suffisamment de force pour influer sur la réalité, en instillant des idées subversives chez ses jeunes lecteurs… On voit le problème d’Ôé, et même son obsession, qui est de trouver la formule qui permettra enfin à l’écrivain de peser sur la réalité du monde. Que peut la littérature ? crier suffisamment fort pour détourner, ne serait-ce qu’un instant, le cours des choses qui, inéluctablement, conduit au cataclysme (nucléaire, on le devine). Il répond ainsi à une interview par la jeune femme, Shinshin, invitée là pour parfaire son anglais en lui faisant lire du Eliot :

– Alors ma question est la suivante : avez-vous jamais cru que les puissances nucléaires allaient d’elles-mêmes mettre en place un programme d’abolition de cet armement ?
– La mise en garde des scientifiques parlant d’un « hiver nucléaire » a influencé les deux camps durant la guerre froide ; aussi, après l’écroulement de l’Empire soviétique, oui, j’ai eu un véritable espoir.
– Mais un espoir déçu !
– En effet.
– Est-ce que vous espérez voir de votre vivant l’abolition mondiale des armes atomiques ? Si vous n’entretenez pas un tel espoir, affirmez-vous tout de même qu’il faut continuer à argumenter contre les armes nucléaires ? Bien sûr, c’est votre droit ! Vladimir dit que vous aimez citer une phrase d’un Français d’autrefois, mentionné dans un ouvrage du professeur Musumi :
L’homme est condamné à disparaître. Soit. Mais il disparaîtra en résistant.

Dans sa retraite, à Shikoku, après l’incident, Chôkô l’écrivain ne fait plus qu’une chose : ramasser des signes, dit-il, les signes annonciateurs : « qu’est-ce que je cherche en procédant ainsi ? des chôkô, des signes ! N’importe quoi qui corresponde à l’un des termes anglais que je t’ai énumérés : des signes, des indications, des indices, des évidences, des symptômes. Je cherche dans tous les articles, courts ou longs, des signes indiquant une situation anormale et je les note. C’est l’entreprise que je poursuis et rien d’autre. Que se passe-t-il dans ce monde où nous survivons encore ? Tout d’abord au niveau de l’environnement, mais pas uniquement […] Parfois, se produit un évènement qui est ressenti comme crucial. Alors on assiste à une avalanche de commentaires énumérant les signes précurseurs et montrant le processus d’accumulation qui a mené à cette situation. Mais moi, ce que je fais, c’est de poursuivre la récolte de tous les infimes signes précurseurs avant que l’évènement ne se produise. Au-delà, à l’horizon de leur amoncellement, se profile la voie qui va vers le point de non-retour, la destruction complète, irréparable. Dans le cas du Japon des années 1920-1930, nous connaissons, toi et moi, de nombreux ouvrages qui retracent ce processus. Les signes annonciateurs que je décris veulent, à l’échelle mondiale, tracer à l’avance cette trajectoire ».

Faut-il y voir l’impuissance de l’écrivain ? Y voir le fait qu’il ne puisse faire autre chose que noter, espérant que les autres (les enfants, dit-il) se saisiront de ses notes pour enfin, enfin, avoir l’idée d’agir ?

Shigeru, à la fin, offre ces quatre vers à l’écrivain qui va sur sa fin :

Les vieillards doivent être des explorateurs
Ici-et-là n’importe pas
Il nous faut toujours nous mouvoir
Au sein d’une autre intensité.

Pas de repos donc, surtout pas.

On lira ici une intéressante étude sur l’écrivain japonais : http://www.laviedesidees.fr/Kenzaburo-Oe-ou-la-barbarie-du.html. Ecrivain difficile, dont la pensée politique n’est pas sans ambiguïté. Lors du dîner de colloque auquel je participais, j’avais en face de moi deux intellectuels japonais, un mathématicien et un philosophe, j’aurais aimé approfondir avec eux une discussion sur Ôé notamment. Difficile dans l’ambiance d’une taverne (et dans un anglais approximatif), mais quand même j’ai obtenu ceci : que, paraît-il, il aurait beaucoup de disciples dans le monde intellectuel (à noter aussi mon émerveillement quand le philosophe me fit part de son admiration pour… Jean Cavaillès, un autre héros résistant !).

 

Publié dans Catastrophe, Livres | Tagué , , , , | 6 commentaires

Second vent

Le 24 novembre au matin, j’ai pris la ligne Yokosuka, vers Kamakura. Au départ en gare de Yokohama, je n’avais pas vu que le train en partance se composait de plusieurs parties et que l’une d’elles était composée de wagons de luxe pour lesquels je n’avais pas le billet approprié. C’est une charmante jeune femme en tenue traditionnelle qui est passée dans le couloir. Me voyant démuni du sésame, elle se montra désolée, ou fit semblant de l’être, poussant des cris d’orfraie et se voilant la face comme si elle avait vu quelque chose qu’elle n’aurait pas du voir. J’ai fini par comprendre et j’ai bien voulu immédiatement quitter ma place et rejoindre un wagon plus prolétaire. A l’arrivée en gare de Kamakura, il fallait naturellement changer pour poursuivre vers le quartier de Hase, c’est un petit train électrique, de la ligne dite Enoden, qui mène au Daibutsu. Grosse affluence dans cette petite ville touristique (mais d’un tourisme avant tout national). Le Grand Bouddha est à 400 mètres de la gare. Dès qu’on entre dans l’enceinte, on est pris par la majesté de la figure de bronze. Ses treize mètres de haut, son visage épanoui large de deux mètres, ses lourdes oreilles pendantes, sa bouche, où se dessine une moue bien significative d’un détachement qui est parfois proche du dégoût, tout cela nous surplombe. Sérénité, détachement, abandon à soi-même, regard lointain sur le murmure du temps. Il est possible d’entrer à l’intérieur de la structure, ce qui permet d’apprécier l’ingéniosité de la technique d’assemblage des plaques de bronze. Ce Bouddha géant date de 1252 et a traversé les tremblements de terre et les tsunamis sans encombre. Toutefois, pour plus de sûreté, on a entrepris récemment des travaux qui permettent au corps de se mouvoir librement par rapport à sa base, en cas de séisme, ainsi qu’une consolidation de son cou. Je suis resté un long moment à tourner autour, recherchant tous les points de vue, essayant de me concentrer sur les traits de son visage. Les gens autour de moi, souvent des familles, avaient l’air heureux, c’était une fête pour eux, ils achetaient des cartes postales et se photographiaient face à la statue de bronze.

???????????????????????????????Le long de la rue qui redescend vers la gare, des rues transversales permettent d’accéder à divers temples, d’abord le premier, peu connu, que je visite quasi seul, le temple Kosoku ji, qui fut la résidence forcée du disciple Nichiro du grand prêtre zen Nichiren, après que celui-ci eût été banni et que le seigneur Mitsunori eût décidé de mettre à l’ombre les hérétiques. Mais, revirement de l’histoire, Mitsunori lui-même devint disciple de Nichiren et convertit sa demeure en temple tout dévolu à sa gloire. Effectivement, en montant dans la colline, derrière le petit temple, on voit une grotte où, vraisemblablement, Nichiro fut prisonnier. Nichiren eut d’ailleurs bien d’autres disciples : en lisant le livre de Ôé (« Adieu, mon livre ») j’apprends par hasard qu’il est à la source de la secte Sokka Gakaï dont on parlait beaucoup dans les années soixante et qui se proposait comme alternative au parti politique dominant. Pour l’heure, ce qui est surtout remarquable, c’est le petit jardin autour de l’édifice religieux, la richesse de sa végétation et de sa flore, mandarines et citrons s’épanouissant dans la chaleur humide au milieu de magnifiques bonzaïs, probablement de plusieurs siècles.

kamakura06Deux rues plus loin, un temple beaucoup plus imposant : Hasedera, connu entre autres choses pour son Bouddha sculpté dans du bois de camphrier (et évidemment recouvert d’une pellicule d’or), le Hase Kannon, photo interdite. Nettement moins émouvant que le Daibutsu, mais tout autant historique, il relève d’une légende datant du 7ème siècle, lorsqu’un moine découvrit un immense tronc de camphrier dans lequel, pensait-il, on pouvait sculpter au moins deux figures de Bouddha. L’une fut mise à la mer loin du lieu de sa découverte, mais elle refit surface tout près, ce qui constituait un gage de protection pour les paysans du lieu.

Un chemin conduit vers un point dominant d’où l’on découvre une vue magnifique sur la baie toute proche. Cette petite ville ressemble à celles que nous avons vues il y a trois ans dans les médias, submergées par le tsunami, et on se dit que celle-ci aussi serait vite engloutie.

Je reprends ma route, flânant au milieu des échoppes qui vendent toutes sortes de colifichets, objets de trois fois rien mais si joliment empaquetés… J’ai même vu un grand magasin spécialisé uniquement dans… les boîtes à musique ! Au bout de la rue : la plage, et sur la plage (au sable un peu terne), des vacanciers, jeunes ou moins jeunes, et des surfeurs qui semblent marcher sur l’eau, et quelques bateaux de pêche en attente de départs.

???????????????????????????????Je reprends le train de la ligne Enoden, et entreprends d’aller voir quelques temples dans la ville de Kamakura, qui en est très riche. Après une lente remontée de la rue commerçante très encombrée, bordée de boutiques de souvenirs, de confiseries et de marchands de glaces, j’atteins le fameux Tsurugaoka Hachimangu, grand sanctuaire shintoïste très visité où les foules se massent pour faire leurs ablutions et acheter ces petits papiers ou ces petites plaques qu’ils mettent ensuite en évidence sur des étals de bois et qui contiennent les vœux qu’ils ont formulés, plus d’argent, la guérison, la réussite aux examens… Superstition superstition… Cérémonie au milieu du jardin (mariage ?), musique traditionnelle (curieux instruments).

???????????????????????????????Sur une enseigne de magasin dans Tsurumi-chuo, je vois écris « Second Wind », que je traduis par le second vent ; voilà qui me semble bien dans la manière japonaise, celle de Murakami par exemple, où le fantastique éclot d’un détail du quotidien. Mais il est vrai que, moins poétiquement, la vraie traduction serait plutôt : « second souffle » comme quand nous courons longtemps et qu’après un temps d’épuisement, nous retrouvons du punch. Il reste que me viennent à l’idée ces quelques lignes :

Le second vent, c’est celui qui se lève lorsqu’on ne l’attend pas, d’abord un filet étroit, présent tout en étant issu de nulle source apparente, qui ne charrie pas d’odeur, ne soulève aucune jupe tel un importun, car il est immatériel,

Et sans pouvoir sur les corps
N’en ayant que sur les esprits

Le second vent, c’est celui qui devient brûlure avec l’âge, puis bourrasque au moment de la mort, puisque c’est lui qui nous emporte, bien plus sûrement que la maladie ou la fatalité,

Nous emporte en silence,
tel un véhicule des sensations immatérielles.

Mais le lendemain…

Je me suis senti bien à Tokyo, ce matin-là, débarquant de mon train de la ligne Yamanote à la station Shibuya et trouvant un petit café tranquille où je pouvais me poser et préparer ma journée, court moment de solitude heureuse où je pouvais avec mon crayon, tracer ces quelques lignes, mais vers la fin de cette journée, la ville, le quartier des grands commerces m’ont submergé. La pluie a balayé mes espoirs. Je pensais pouvoir trouver cette voie parallèle dont j’ai parlé plus haut, un autre Japon, une ligne de force qui m’aurait fait rejoindre l’esprit du Grand Bouddha de Kamakura… Las, il n’y avait en écho que les images grotesques et les musiques braillardes diffusés sur les écrans géants des façades, et un déversoir continu de nourritures fades. Même les librairies avaient un goût de corruption. Je me suis tout à coup détourné de Tokyo, il était temps que je rentre chez moi.

Publié dans poésie, Voyages | Tagué , , , | 2 commentaires